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L'Atomisme de
l'Esprit
p. 31 - De part et d'autre de la
Zone moyenne du Monde à l'échelle de laquelle
notre Humanité agit et s'agite, les objets se
disposent, pour notre expérience, en deux
séries naturelles de taille indéfiniment
croissante, ou indéfiniment décroissante :
vers les nébuleuses, ou vers les atomes. En haut,
l'immense. En bas, l'infime. Depuis toujours l'Homme a eu
obscurément conscience d'être emprisonné
dans ce cadre sans bords. Si bien qu'après un premier
moment de vertige nous nous sentons presque à l'aise
aujourd'hui entre les microns et les années
lumière, le Nouveau Monde de la Physique moderne.
Bien moins familière à notre esprit que ces
profondeurs demeure cependant l'étrangeté,
à peine découverte, des deux abîmes
entre lesquels nous flottons. Pascal, dans une phrase
fameuse, imaginait à l'intérieur du ciron un
autre Univers avec d'autres cirons. C'est contre cette
idée d'un Espace s'étalant ou se contractant
semblablement à lui-même que nous sommes
maintenant conduits à penser. De même que
l'éclat de la lumière et les formes de la Vie
se transforment aux yeux d'un observateur glissant le long
d'un méridien terrestre, ou s'enfonçant au
sein des eaux, - ainsi, et bien plus radicalement encore,
l'Univers doit-il être conçu comme changeant de
figure si, en esprit, nous essayons de nous déplacer,
soit vers le haut, soit vers le bas, de ses zones
extrêmes
p. 33 - Détachons maintenant
nos yeux de l'Immense et de l'Infime, pour les tourner vers
un autre spectacle, en apparence d'un autre ordre. Laissons
les atomes et les nébuleuses, et regardons, au
voisinage de notre latitude moyenne, la Matière
vivante.
Autour de cet objet tout proche, et
cependant extraordinaire, qu'est notre propre chair à
nous-mêmes, la Biologie, armée des instruments
toujours plus subtils et puissants que lui fournit la
Science, resserre continuellement ses attaques. Analyses et
synthèses chimiques d'une délicatesse
invraisemblable; tritu-rations de toutes sortes, sous le jeu
des réactifs « morts » ou « vivants
» qui forment aujourd'hui l'arsenal de la Recherche;
observation directe, enfin, sous le microscope,à des
grossissements qui, de deux mille, viennent brusquement de
passer à cent mille diamètres! - Ce n'est pas
le lieu d'énumérer ici les résultats
passionnants auxquels conduisent ces investigations à
peine commencées. Ce qui importe par contre à
mon sujet, c'est d'observer que, par-dessus le vaste «
corpus » de données expérimentales
déjà accumulées par la Biophysique et
la Biochimie, un fait général émerge et
do-mine, plus important pour notre intelligence que tout
fait particulier. Je veux dire l'incroyable complication des
êtres organisés.
Table
p. 35 - Rapprochons, en effet, et
réunissons les deux évidences auxquelles nous
venons d'accéder dans un effort préliminaire.
D'une part, observions-nous pour commencer, L'Etoffe des
Choses se métamorphose, elle change de
propriétés, quand, suivant son grand axe
spatial, nous montons ou descendons vers les grandeurs ou
les petitesses extrêmes. D'autre part, venons-nous de
noter, une deuxième façon existe pour les
corps d'osciller entre l'infime et l'immense - capables de
devenir très petits ou très grands, ils
peuvent aussi suivant un autre axe (transversal au premier)
être, dans leur structure interne, ultra-simples ou
ultra-compliqués. Les hautes complications,
constations-nous du reste, apparaissent dans le domaine des
substances vivantes.
p; 36 - A zone dimensionnelle
nouvelle, disions-nous, propriétés nou-velles.
Une fois reconnu, dans l'Univers physique, le domaine ou
compartiment spécial de l'ultra-synthétique,
la Vie ne détone plus dans la vision scientifique du
Réel. Elle ne fait que combler un vide qui, sans
elle, resterait béant dans nos perspectives.
Propriété particulière aux grands
nombres orga-nisés, effet spécifique de la
Matière portée à un degré
extrême de construction interne, elle vient prendre
harmonieusement la place d'un phénomène
attendu. Après l'Immense et l'Infime, le Grand
Complexe (dès lors qu'il existe en fait) exigeait
d'avoir un caractère à lui. Ce
caractère, le voici :
Conscience, effet de
Complexité.
p. 38 -
« Complexité
-><- Centréité -><- Conscience
» (1)
Sous l'action de cette formule
structurelle lisible à volonté dans les deux
sens, l'Univers, nous venons de le voir, se renfle à
mi-chemin entre l'Infime et l'Immense; il s'étale,
à son équateur, en une nappe sui generis sur
laquelle la distance entre points n'est plus mesurable en
taille, mais en degrés d'organisation, - ou ce qui
revient au même, de psychisme. Une échelle
qualitative (mais d'un qualitatif encore mesurable) se
dressant en travers de l'échelle quantitative des
particules cosmiques. Voilà la figure d'ensemble
prise par le Réel autour de nous.
p. 39 - Or cette première
vision, prise dans l'Immobile, n'est encore,
évidemment, qu'une tranche instantanée,
infinitésimale, du phénomène que nous
cherchons à nous représenter. Qu'il s'agisse
d'atomes, d'étoiles ou de vivants, toute série
naturelle, pour notre esprit éveillé au sens
de l'évolutif, se traduit immédiatement et
invinciblement en trace de mouvement.
«
Synthèse-><- Centration -><-
Intériorisation » (2).
Telle devient notre relation
fondamentale (1) si nous la transposons dans le milieu, seul
réel scientifiquement, d'un Espace indissolublement
lié au Temps.
Et c'est ici, me semble-t-il, que
jaillit définitive-ment la lumière.
Au regard du « sens commun
», et même encore, trop souvent, au regard d'une
certaine Science,l'Univers se divise toujours en deux
compartiments étanches : le domaine de la
Matière et celui de la Vie; le monde atomique des
molécules, et le monde cellulaire des Plantes et des
Animaux.
Eh bien, c'est
précisément la surface de séparation
imaginée par nous entre ces deux mondes qui, par
application de la relation (2), tend à s'effacer
à nos yeux, - comme disparaît le
ménisque miroitant entre la portion liquide et la
portion gazeuse d'un corps parvenu à son point de
vaporisation.
Il y a (nous le découvrons
chaque jour plus clairement) au-delà des albumines et
des protéines, et cependant encore très
en-deçà des cellules, certains corpuscules
énormes. D'un point de vue chimique, externe, la
considération de ces nouveau - x objets nous
passionne. Mais avons-nous assez songé que, si ces
particules sont hyper-compliquées, c'est,
nécessairement et corrélativement, qu'elles
sont hyper-centrées, et porteuses, par
conséquent d'un germe de conscience? Au-dessous de la
Vie, donc, la Pré-Vie! Branche moléculaire et
branche cellulaire de la Matière : ces deux segments,
traités jusqu'ici comme divergents ou
hétérogènes, tendent à se
rapprocher sous nos mains. Bout à bout ils
s'alignent. Et voici qu'apparaît une courbe unique
exprimant les progrès d'un seul et même
processus physico-biologique : la
Noogénèse.
p. 42 - Dans le cas des
molécules humaines considérées
isolément, aucun résultat positif ne ressort
de cet examen. Sur ce point je me suis déjà
expliqué ailleurs. Depuis vingt mille ans (seulement)
que nous le connaissons, le cerveau de l'Homo sapiens ne
paraît (ni dans sa structure, ni dans son
fonctionnement) avoir changé appréciablement.
Mais laissons de côté l'individu, et
occupons-nous de la collectivité humaine. Ici quelque
chose de neuf apparaît.
Nous avons en ce moment,
étalée toute grande sous nos yeux, une Terre
dont la surface géométriquement
limitée, se resserre à vue d'œil sous la
foule grossissante d'une population que pressent de plus en
plus sur elle-même, bien moins encore ses
accroissements numériques que la multiplication et
l'accélération affolante d'inter-liaisons de
toutes sortes. Ce spectacle énorme, nous le regardons
sans cornprendre, à mille lieues de songer qu'il
puisse avoir rien à faire avec les démarches
organiques de la Vie. « Les liaisons sociales,
pensons-nous : phénomène accidentel et
passager,modifications superficielles et réversibles.
Une fois formés, les cerveaux, eux, ne changent plus.
Comment leur comparer des édifices collectifs, sans
cesse en train de se détruire et de se remplacer?
»
Table
p. 43 - Dans la civilisation
humaine il est encore d'usage de ne vouloir rien
reconnaître de plus qu'une série monotone
d'oscillations réversibles.
Or ceci justement est-il vrai? -
Faisons plutôt le compte des changements en cours, et
cherchons à fixer la nature et le sens de leur
succession.
Un premier résultat de la
« prise en bloc » à laquelle est
graduellement soumise en ce moment l'Humanité est
que, de moins en moins, aucun de nous, pris
isolément, n'arrive à se suffire
matériellement à lui-même. Une
série de nouveaux besoins, qu'il serait enfantin et
anti-biologique de regarder comme superflus et factices, se
créent incessamment en nous. Nous ne pouvons plus
vivre et nous développer sans une ration croissante
de caoutchouc, de métaux, de pétrole,
d'électricité, d'énergies de toutes
sortes. Aucun individu ne parviendrait désormais
à pétrir à lui seul son pain quotidien.
L'Humanité se constitue de plus en plus en organisme
doué d'une physiologie, et comme on dit maintenant,
d'un « métabolisme » commun. Nous pouvons
bien nous plaire à dire que ces liens sont
superficiels, et que nous les détendrons si nous
voulons. En attendant, ils se consolident chaque jour
davantage, par le jeu combiné de toutes les forces
qui nous entourent; et l'Histoire montre que, dans
l'ensemble, leur réseau, tissé sous
l'influence de facteurs cosmiques irréversibles, n'a
jamais cessé de se resserrer.
p. 44 - Désormais, moins que
jamais, l'homme ne saurait plus penser seul. Passons
seulement en revue la série de nos concepts modernes,
en Science, en Philosophie, en Religion. N'est-il pas
évident que chacune de ces notions, plus elle est
générale et féconde, tend à
prendre, elle aussi, la forme d'une entité
collective, dont nous pouvons bien individuellement couvrir
un angle, posséder et développer une parcelle,
mais qui repose, en fait, sur une voûte de
pensées arqueboutées. L'idée
d'électron ou de quantum, ou de rayon cosmique, -
l'idée de cellule ou d'hérédité,
- l'idée d'Humanité ou même celle de
Dieu, personne en particulier ne les détient ni ne
les domine. Ce qui déjà pense, comme ce qui
travaille, par l'homme et pardessus l'homme, c'est encore
ici une Humanité. Et il est inconcevable, de par le
jeu même du phénomène, que le mouvement
commencé n'aille pas dans le même sens, demain
comme aujourd'hui, s'affirmant et
s'accélérant.
Que conclure de tout cela, sinon
que, dans l'Humanité prise comme un tout, la
quantité d'activité et de conscience
dépasse la somme simplement additionnée des
activités et des consciences individuelles.
Progrès dans la complexité se traduisant par
un approfondissement centrique. Non pas simplement somme,
mais synthèse. Exactement ce que nous étions
en droit d'attendre si, dans le domaine du Social, par
delà nos cerveaux, se poursuit bien (telle
était ma thèse) la marche en avant de la
Moléculisation universelle.
Table
Jusqu'à l'Homme, on peut
dire que la Nature travaillait à fabriquer
«l'unité ou grain de pensée ». Vers
des «édifices de grains de pensée »,
dans la direction d'une « pensée de
pensées », il semble décidément
que, suivant les lois de quelque hyper-chimie gigantesque,
nous soyons maintenant lancés, - toujours plus haut
dans l'abîme des infiniment complexes.
p. 45 - ...dans l'Humanité
prise comme un tout, la quantité d'activité et
de conscience dépasse la somme simplement
additionnée des activités et des consciences
individuelles....Non pas simplement somme, mais
synthèse.
Synthèse humaine :
entreprise magnifique; mais aussi, faisons bien attention,
opération délicate et longue, qui ne peut
aboutir (comme tout autre effort de la Vie) qu'à
travers de multiples tâtonnements et après
beaucoup de souffrance. En matière de cœurs et
de cerveaux, bien plus encore qu'en matière d'atomes,
toute forme de combinaison ne saurait être bonne, ne
l'oublions pas. Pour une tige humaine qui a réussi
à forcer le seuil de la Réflexion, combien de
millions d'autres « phyla » qui ont avorté!
Le problème qui se pose, économiquement et
socialement, à l'Homme moderne (puisque, le voulant
ou non, il est voué à la Synthèse),
c'est donc de découvrir, parmi les diverses formes
possibles de collectivisation ouvertes devant lui, celle qui
est la bonne c'est-à-dire celle qui prolonge le plus
directement la Psychogénèse (ou
Noogénèse) dont il est issu.
p. 46 - Ceci posé, comment
déterminer, par une approximation initiale, le terme
supérieur à venir vers lequel nous achemine la
transformation où, avec le Monde, nous sommes
engagés? Pas autrement ... que comme un
état d'unanimité en lequel chaque grain
de pensée, porté à l'extrême de
sa conscience particulière, ne sera cependant que
l'expression incommunicable, partielle,
élémentaire, d'une Conscience totale commune
à toute la Terre, et spécifique de la Terre .
un Esprit de la Terre.
p. 49 - Jusque là les hommes
(excepté par l'instinct obscur qui les fait
procréer) pouvaient, vaille que vaille, essayer
d'oublier la mort en s'absorbant dans les soucis ou les
joies d'une existence limitée. Or c'est cette
échappatoire, si nous y prenons garde, qui tend,
petit à petit, à se fermer pour nous. En
même temps que l'Humanité va faisant corps dans
l'Espace, elle se bloque nécessairement, au
même rythme, dans le Temps. L'idée d'une
Œuvre Humaine totale à accomplir n'est-elle pas
le corollaire inévitable d'une Humanité
totalisée? De ce chef une modification radicale
transforme insidieusement l'équilibre de nos
activités. Sans y penser, chaque homme s'habitue
à craindre, à ambitionner, à respirer
dans une atmosphère d'universel, - en
porte-à-faux sur le succès global de
l'Humanité en avant. De la sorte, la cloison saute
qui paraissait isoler notre « carrière »
humaine de celle de nos descendants. Le centre de
gravité de nos intérêts les plus
tangibles se trouve rejeté comme à l'infini en
avant. Et, du même coup, ce n'est plus seulement la
perspective d'une mort humaine qui s'installe à notre
horizon, mais c'est la menace et le scandale d'une Mort de
l'Humanité.
Simple changement d'échelle,
en apparence, mais qui justement était
nécessaire ici, comme dans le cas de toutes les
autres propriétés de l'Infime, de l'Immense et
du Complexe pour que jaillisse avec évidence la chose
que nous cherchions. Appliquée à un seul grain
de pensée, l'idée d'annihilation ne nous
choque pas immédiatement; ou bien, si elle nous
choque, c'est par une introspection si délicate que
nous pouvons hésiter sur la valeur de notre
évidence. Grossie par contre aux dimensions
planétaires de la «Noosphère », la
même idée se découvre tellement
dissolvante à la fois de tout le Passé et de
tout le Présent du Monde que nous ne pouvons faire
autrement que la rejeter. Dans un Univers qui, par
fonctionnement, va concentrant toujours plus
l'intérêt vital de ses éléments
sur un terme collectif à atteindre en avant, tout
s'écroule du haut en bas si ce terme supérieur
se découvre comme précaire ou
inexistant.
Table
p. 50 - Vie, - donc
réflexion, - donc prévision, - donc exigence
de survie. Les quatre termes s'enchaînent
biologiquement, et croissent simultanément. Pour
nous, par conséquent, dans le Futur, ne s'annoncent
ni la volatilisation, ni la sénescence. Et dès
lors, devant notre pensée, les possibilités se
resserrent. Non, à la série grossissante des
molécules un terme ne peut convenir que s'il est
positif et maximum par nature. C'est donc que, d'une
manière ou de l'autre, nous pouvons échapper
à la caducité de l'astre qui nous porte.
Quelque chose de plus grand, de plus complexe, de plus
centré que l'Humanité se profile à nos
yeux au-delà de l'Esprit de la Terre.
Mais quoi?..
p. 51 - Par conjonction
d'unités sidérales pensantes, la
Moléculisation rebondirait, disais-je. La fin du
processus se trouverait rejetée un étage plus
haut. Mais, à ce degré supérieur de
complication, le problème de la Mort, un instant
écarté, reparaîtrait de plus belle... Or
c'est justement cette ombre d'une Mort (fût-elle
encore à des milliards d'années de distance)
que, afin de pouvoir continuer à agir de plus en plus
consciemment, nous devons pouvoir chasser de notre horizon,
dès maintenant.
Par où nous
échapper?
Plus je me penche sur ces
perspectives, plus je crois apercevoir la seule façon
dont puisse finir, sans périr, l'Esprit de la
Terre, c'est que (seul, ou avec l'appui d'autres Esprits
qu'il aura rencontrés en chemin) il disparaisse en
profondeur, par excès de centration sur
lui-même. Observée dans son mécanisme
externe de complication, il est possible que la
moléculisation de la Matière vienne se heurter
à quelque valeur supérieure qu'elle ne puisse
dépasser (telle la vitesse de la lumière pour
les masses en mouvement). En tout cas, remous d'Improbable
au sein d'un courant qui, dans l'ensemble,tend à
ramener les corps à leurs états les plus
simples, elle ne peut certainement pas indéfiniment
se prolonger...
p. 52 - Observé au contraire
par sa face interne (c'est-à-dire la montée
de conscience), le processus ne paraît pas
connaître de valeur-limite à ses
développements. Non seulement, par nature, tout acte
réfléchi est l'amorce d'une réflexion
plus haute (de sorte qu'il serait impossible de couper
à aucun endroit la chaîne), -mais encore, nous
venons de le voir, la faculté même de penser
exige, pour pouvoir respirer, une atmosphère
complètement libre en avant.
De cette dysharmonie
évolutive entre le Dehors (limité) et le
Dedans (illimitable) de la Noosphère, que conclure,
sinon qu'une rupture interne se laisse prévoir entre
les deux faces du phénomène. Au-delà
d'une certaine valeur critique, force nous est d'imaginer
que, d'une manière ou d'une autre, la Centration
puisse se poursuivre indépendamment de la
synthèse physico-chimique, qui, au cours d'une
première phase, était nécessaire pour
la mettre en mouvement. Le Centre rejetant sa coque
originelle de complication...
Un pareil « décollement
» est-il possible?
Oui, - mais à une condition.
C'est que, à l'extrême de l'axe des
synthèses et du Temps, nous supposions l'existence
d'un Centre de deuxième espèce, - non plus
émergeant et mû, - mais centre
émergé et moteur, de la Convergence
universelle. Un pareil Centre une fois admis (je
l'appellerai Oméga), tout se passe comme si les
grains de conscience formés évolutivement par
Noogénèse devenaient capables (une fois
passé le point « humain » de la
Réflexion) de tomber, par le fond d'eux-mêmes,
dans un champ d'attraction nouveau agissant, non plus
seulement sur la complexité de leur édifice,
mais sur leur centre directement, indépendamment de
cet édifice.
p; 53 - ...le retournement complet
de l'Esprit (collectivement centré) sur un pôle
intérieur de consistance et d'unification totale
:l'Hypercentration après la Centration.
L'évasion en profondeur (par
le centre), ou, ce qui revient au même,
l'extase.
Dans cette perspective (où
s'expriment exactement la foi et l'espérance
chrétiennes), toutes sortes de difficultés se
dénouent sans effort sous nos yeux.
...une Humanité
totalisée, mieux qu'aucun vivant connu, sous
l'influence d'une âme supérieure et unique.
L'Homme non point collectivisé, mais
super-personnalisé.
...Sur une Terre en voie
d'irrésistible resserrement, la grande question
devient pour l'Homme,...de découvrir comment diriger
en lui-même le travail inévitable, mais
éminemment dangereux, des forces
d'unification
p. 54 - Ce qui rend monstrueuse la
pure collectivité, c'est que, mul-tiple par nature,
elle n'a ni pensée, ni cœur, ni visage
aux-quels, par le fond de notre être, nous puissions
nous accrocher. La « Société » peut
bien nous étouffer dans ses bras in-nombrables : elle
ne saurait ni nous atteindre, ni nous rap-procher par la
moelle de nous-mêmes. Arrêtée sur le
Collectif, l'Humanité, tant exaltée depuis
deux siècles, est un Moloch affreux. Nous ne pouvons
ni l'aimer, ni nous aimer en elle. Voilà pourquoi
elle nous mécanise, au lieu de nous achever. Que
s'allume, par contre, en chaque élément de la
myriade humaine, la chaude lumière d'une même
Ame commune, distincte de tous et la même en tous.
Alors en ce foyer personnalisant, lui-même d'une
personnalité suprême, chaque parcelle, dans son
effort pour s'achever, se trouve précipitée
sur toutes les autres. Neutralisée par les grands
nombres, une formidable affinité, disions-nous, dort
encore dans la masse humaine. Non plus annulée, mais
multipliée cette fois par la pluralité des
particules spirituelles, nous voyons maintenant qu'aux
rayons d'Oméga il faudra bien qu'un jour elle
s'éveille.
Le salut de l'Esprit de la Terre
(la seule chose qui pour nous importe!), il se
découvre subordonné aux développements
(re-connus possibles) d'une liaison affective de dimensions
cosmiques.
Et voici du même coup la
question qui se déplace. Avoir pris
intellectuellement conscience, en face de la
pluralité humaine, du fait que nous
représentons structurellement le prolongement naturel
des atomes transporte dans un domaine intérieur le
problème de la Cosmogénèse. A elles
seules les plus étonnantes avances de la Science et
de la Technique ne sont qu'une préparation et un
commencement. En dernière analyse l'avenir du Monde
est entièrement suspendu à l'éclosion
en nous d'une Conscience morale de l'Atome, culminant dans
l'apparition d'un amour universel.
p. 56 - Je voudrais faire
entrevoir, au cours de ce dernier chapitre, combien la
morale humaine la plus traditionnelle prend figure,
cohérence et urgence nouvelles, - combien
harmonieusement elle s'intègre, pour le dominer, au
grand corps des énergies cosmi-ques, dès lors
que, dépassant, pour régler sa conduite, la
po-sition individualiste « de la monade », l'Homme
se place réso-lument, pour juger et agir, au point de
vue de l'atome. L'idée, ci-dessus
développée, d'une Moléculisation
spiritualisante de la Matière n'illumine pas
seulement, dans sa structure interne, l'Étoffe de
l'Univers. Sous le même trait de lumière se
dégagent corrélativement, dans leurs grandes
lignes toute une Philosophie de la Vie, toute une
Éthique, toute une Mystique nouvelles.
a. Philosophie de la
Vie.
A proportion même des
accroissements que prend en lui la conscience de sa force et
de sa durée collective, l'Homme éprouve un
besoin grandissant de trouver un objectif tangible à
ses activités. Pourquoi la chaîne de labeurs
où nous naissons en-chaînés? Pourquoi
toujours chercher plus loin? Pourquoi nous acharner à
découvrir? Pourquoi encore construire? Pourquoi
même continuer à nous reproduire?... Il n'est
pas nécessaire d'avoir beaucoup vécu pour
constater à quel point, jusque chez les plus humbles,
cette question se pose et se propage en ce moment,
jusqu'à devenir aiguë. Renouvelée et
surexcitée par les récentes apparitions du
Temps et de l'Espace, l'angoisse de vivre est en train de
monter en nous. Eh bien c'est à ces
anxiétés sur le sens et la valeur de
l'existence que la notion de Noogénèse permet
d'échapper. Dès lors qu'une relation organique
se découvre entre notre agitation
élémentaire et le succès du Monde qui
nous porte, - dès lors qu'un Dieu lui-même nous
attend au sommet de la tour que, soutenus par lui, nous
pouvons bâtir en nous unissant, - à nous
l'élan, à nous la joie essentielle de
vi-vre!
Avec Oméga, c'est un but et
un attrait suprêmes qui se lèvent pour animer
et diriger l'Effort humain. Et subsidiairement, ce sont
trois autres problèmes, réputés
insolubles, qui s'éva-nouissent de notre
horizon.
Problème du Mal,
d'abord. Qu'il soit physique ou moral, le Mal n'est
révoltant que dans la mesure où il serait
inutile ou gratuit. Expression des lenteurs, des erreurs, du
« travail » énergétiquement
nécessaires pour la synthèse de l'Esprit,
souffrance et péché deviennent intelligibles
et acceptables dans la mesure où ils se
présentent comme condition et prix de
l'Évolution. Pourvu que le sommet existe, et «
qu'il en vaille la peine », quel ascensionniste
s'étonne-t-il ou se plaint-il d'avoir à se
blesser, ou même de risquer la grande chute, en
grimpant? - Statiquement: et isolément, la douleur et
la perversité sont choses absurdes. Prises
dynamiquement, dans un système tâtonnant et
mouvant, elles se légitiment et se
transfigurent.
Problème de
l'Inégalité, ensuite. Si, en
l'Humanité, l'Univers culminait sous forme de
consciences isolées ou divergentes, rien n'aurait le
pouvoir de consoler un homme de n'avoir ni la santé,
ni les qualités, ni les chances sociales
échues à d'autres hommes plus fortunés.
Plus, dans un tel Univers, le déshérité
ou le manqué réfléchiraient lucidement
à leur infériorité, plus contre elle et
contre « ceux qui ont » ils auraient le droit de
sentir monter une rage de niveler et de détruire. -
Tout change, ici encore, si, quelque inégaux
soient-ils en force et en position, les divers
éléments pensants de la Terre ne forment plus
qu'une seule masse convergente, destinée à
communier et à s'égaliser dans un
succès final. En pleine attaque, quel est le soldat
qui pense à jalouser son chef en tête de la
vague d'assaut ?
p. 58 - Problème de
l'Individuel et du Social, enfin. L'individu est-il pour
la Société, ou la Société pour
l'individu? - Question irritante, dont nos oreilles sont
continuellement rebattues. Question sanglante, aussi, au nom
de laquelle se font impi-toyablement croisade, en ce moment,
les forces opposées du Marxisme et des
Démocraties. Et cependant question inexistante, au
fond, si seulement nous percevions, dans sa
réalité et son mécanisme, le grand
phénomène de la Noogénèse en
cours autour de nous. Dans un Univers en voie de centration
(pourvu que celle-ci soit bien conduite!) individu et
collectivité se renforcent et s'achèvent l'un
l'autre, continuellement. Plus, d'une part, l'individu
s'associe convenablement à d'autres individus, plus,
par effet de synthèse, il s'approfondit sur soi,
prend conscience de lui-même, et donc se personnalise.
Et plus, d'autre part, la collectivité se resserre
convenablement sur des éléments mieux
personnalisés grâce à elle, plus, de son
côté, elle « s'humanise », se
personnalise et laisse transparaître le point
Oméga. Les deux termes sont également
essentiels : impossible de les séparer. À la
limite, il est vrai, c'est-à-dire au moment où
s'opérera la conjonction su-prême, le dernier
pas se fera de l'élément vers l'ensemble.
C'est l'ensemble qui aura le dernier mot. On peut donc dire,
en dernière analyse (ou plutôt « en
dernière synthèse ») que finalement
la personne est pour le Tout, et non le Tout pour la
personne humaine. Mais c'est parce que, à cet instant
ultime, le Tout lui-même est devenu
Personne.
b.
Éthique.
Depuis la promulgation de
l'Evangile, on pouvait croire que l'Homme avait enfin
trouvé une expression définitive et exhaustive
de rectitude intérieure, et donc de salut. «
Aimez vous les uns les autres ». Dans ce
précepte paraissait devoir à jamais culminer
et se résumer la fleur de toute moralité. Or
aujourd'hui, après vingt siècles
d'expérience, il semble que la formule
évangélique n'ait rien donné. Non
seule-ment, avec les années qui passent,
l'Humanité semble toujours aussi divisée sur
soi; mais encore un nouvel idéal, celui de la force
conquérante, n'a pas cessé, depuis deux
générations, de grandir et de se faire
toujours plus fascinant, en face des doctrines de douceur et
d'humanité.
p. 59 - Assisterions-nous par
hasard à la faillite de la Charité?...C'est
à cette inquiétude, me semble-t-il, que le
fait pour la personne humaine de s'élever à la
conscience de « sa dignité d'atome »
apporte, théoriquement et pratiquement, un
apaisement.
Du point de vue de la
Noogénèse, d'abord, il est bien évident
que si, tous ensemble, nous sommes cosmiquement
destinés à de-venir un, la loi fondamentale et
opérante de notre activité est de favoriser
cette synthèse en nous rapprochant. Loin de
s'évanouir aux rayons de la critique moderne, le
« Précepte du Seigneur » quitte donc le
domaine du sentiment pour devenir le premier des rouages de
l'Évolution. « Il sort du rêve pour entrer
dans le système des énergies universelles et
des lois nécessaires ». Un amour, avons-nous vu,
n'est-il pas le seul milieu où l'Étoffe de
l'Univers puisse trouver l'équilibre et la
consistance à l'extrême de sa Complication et
de sa Centration?
Mais il y a, plus. Ce qui, bien
davantage qu'un échec de fait, déprécie
aujourd'hui à nos yeux la charité, c'est
incontestablement son inutilité et son impuissance
apparente à justifier et à animer notre besoin
passionné de découverte et de conquête.
La Morale que nous attendons ne peut plus être
à base d'égards mutuels, mais à base de
progrès. C'est de « l'essence », et non pas
seulement de l'huile qu'il nous faut... La charité,
telle qu'on nous la prêche,est résignée
et statique. Voilà pourquoi le sur-homme de Nietzsche
est en train d'éclipser la bonté
évangélique. Si beau soit le Discours sur la
Montagne, l'homme moderne ne peut s'empêcher de
prêter l'oreille aux paroles de
Zarathoustra.
p. 60 - « La charité, -
résignée et statique »...
Voilà le
préjugé mortel dont vient
précisément nous arracher le spectacle d'un
Monde en voie de Concentration!
Entre monades fixes et
extrinsèquement associées, il est possible que
la vertu suprême consiste à adoucir de mutuels
frottements. Tout change dans le cas
d'éléments incomplets qui ne peuvent exister
pleinement qu'en se rapprochant. Pour de telles particules,
la sympathie devient élan pour forcer tous les
obstacles et trouver toutes les issues en vue de la
réunion. Dès l'instant où il se
découvre atomiquement responsable et solidaire d'une
Humanité en laquelle il s'achève,
personnellement, l'homme ne tient pas seulement un motif et
un mobile pour aimer « son prochain ». Devant lui,
par surcroît, s'ouvre tout grand un domaine
illimité d'opération tangible où
faire passer ce qu'il sent. Pour détendre,
déverser et rajeunir sans cesse la passion qui
l'anime, il a toute la grande bataille de la Terre.
Avoir à lutter, pouvoir lutter, par toute sa
vie, pour créer ce qu'on aime! Extraordinaire
plénitude où, épurée de la
Violence, la Force émerge de la Douceur et de la
Bonté, comme leur paroxysme.
C.
Mystique.
Pas de morale qui tienne sans
Religion. Ou, plus exactement, pas de Morale qui vive sans
se franger d'adoration. La mesure d'une Éthique est
sa capacité à fleurir en Mystique.
Incomparable, de ce point de vue, apparaît la
Charité dynamisée.
Observons plutôt, à la
lumière de la « Moléculisation », ce
qui se passe au cœur de l'homme né à la
conscience de ses relations organiques avec un Univers en
cours de concentration.
Pour un tel homme, nous venons de
le voir, le sens s'éveille, d'abord, d'une
affinité grandissante pour les éléments
de même ordre que lui-même, -
c'est-à-dire pour la multitude des autres grains de
pensée auxquels, s'il veut approfondir plus outre son
âme, il lui faut s'associer. Et voilà le
premier temps.
Mais parce que, dans
l'édification, la conservation et le progrès
de l'unité humaine, agit et se prolonge en fait le
jeu entier des forces universelles, c'est bientôt au
sens raisonné d'une solidarité de fond avec
toute Vie et toute Matière en mouvement que, dans un
deuxième temps, il est conduit à
s'élever.
Et finalement, parce que cet
immense système, convergent par nature, ne tient que
par son élan vers quelque pôle supérieur
de synthèse, c'est en définitive dans
l'omniprésence et l'omni-action d'une Conscience
suprême que l'atome pensant se trouve
submergé.
Sens humain; puis sens de
la Terre; et enfin sens d'un Oméga; trois
étapes progressives d'une même
illumination.
Et voici du même coup que se
confirme et se précise, pour
l'homme-élément, la possibilité
psychologique d'un acte intérieur d'une richesse
inouïe.
D'une part, en vertu de la liaison
dynamique de toutes choses en la Noogénèse, la
moindre action, si humble et monotone soit-elle, se
découvre comme un moyen de coopérer au Grand
œuvre universel.
D'autre part, en vertu de la nature
particulière, synthétique, de
l'Opération en cours, coopérer signifie
s'incorporer dans une réalité vivante. Agir,
sous toutes ses formes (pourvu que celles-ci soient
positives, c'est-à-dire unificatrices),
équivaut à communier.
Saisissons-nous bien l'importance
de la transformation?
Plus ou moins consciemment (et si
convaincus soyons-nous qu'il y a un sens à la vie),
nous portons tous en nous le triste sentiment de la
dispersion et de l'insignifiance de nos existences. Chaque
nouveau jour qui commence, les mêmes devoirs nous
assaillent, dont la monotonie nous écœure, dont
la pluralité nous épuise, et dont l'apparente
inutilité nous décourage.
Éparpillement, routine, et, par-dessus tout, ennui...
Oh si seulement nous pouvions sentir que nous faisons
quelque chose de grand !
Eh bien c'est justement cette
poussière de nous-mêmes qui, sous l'influence
d'Oméga, s'illumine et s'anime. - A un niveau
inférieur de conscience (c'est-à-dire aussi
longtemps que ne nous apparaissent pas notre condition et
notre fonction atomiques), nous ne pouvons jamais faire que
ceci ou cela, par ce côté-ci ou ce
côté-là de notre corps ou de notre
âme. Ou bien nous mangeons, ou bien nous pensons, ou
bien nous travaillons, ou bien nous aimons; et rien de tout
cela, pris isolément, ne nous satisfait, parce que
rien ne parait important. A un degré
supérieur d'initiation au contraire
(c'est-à-dire une fois perçue la relation
liant la spiritualisation du Monde à sa
complication), cette multiplicité, sans cesser
d'être elle-même, se résout en quelque
chose de nouveau et d'unique où confluent, en se
valorisant, tous les résultats (si minimes
soient-ils) de nos efforts, et toutes les nuances (si
secrètes soient-elles) de notre opération. A
ces hauteurs une forme
transcendante d'action se dessine,
recouvrant et fondant, sous une même lumière,
la bigarrure de ce qui, regardé de plus bas, nous
paraît s'opposer et se neutraliser sous les vocables
divers d'activité et de passivité, de
renoncement et de possession, d'intelligence et d'amour...
En vérité, pour celui qui arrive à
voir, non plus seulement dans l'Immense et dans
l'Infime, mais quasi dans le Complexe, une manière
d'agir existe capable de synthétiser et de
transfigurer tous les autres gestes: le geste
spécifique de subir et de promouvoir, en soi et
autour de soi, - par toute la surface et toute la profondeur
du Réel -, l'unification (et donc la prise de
conscience) de l'univers sur son centre profond; le geste
total et totalisant (qu'on me passe le mot, -je n'en trouve
pas d'autre) de l'« omégalisation
»-
Et voilà qui nous conduit en
ligne droite, dans « la joie de l'atome », aux
plus hauts sommets de l'adoration.
Déjà sur le terrain
social et biologique, le fait d'avoir reconnu que
(grâce aux propriétés de l'amour)
l'Univers se personnalise en se concentrant, nous permettait
d'éviter à la fois une individualisation qui
disperse et un collectivisme mécanisant. - Voici
maintenant que, dans le domaine mystique, la même
lumière nous découvre la route entre deux
autres écueils également dangereux. Depuis que
l'Homme, en devenant homme, s'est embarqué à
la recherche de l'unité, il n'a jamais cessé,
dans ses visions, dans son ascèse ou dans ses
rêves, d'osciller entre un culte de l'Esprit qui lui
faisait lâcher la Matière et un culte de la
Matière qui lui faisait nier l'Esprit.
Exténuation ou enlisement. C'est entre ce Scylla et
ce Charybde que nous fait passer l'«
Omégalisation ». Le détachement, non plus
par coupure, mais par traversée et sublimation. La
spiritualisation, non plus par négation ou
évasion du Multiple, mais par
émergence. Telle est la « via
tertia » qui s'ouvre devant nous dès lors
que l'Esprit n'est plus l'antipode, mais le pôle
supérieur de la Matière en voie de
sur-centration : non pas voie moyenne, timide et neutre;
mais voie supérieure et hardie, où se
combinent en se corrigeant les valeurs et
propriétés des deux autres routes.
D'où, pour finir et pour
résumer, je conclus ceci. Avoir pris conscience de
notre condition d'« atomes synthétisables
», ce n'est pas seulement accéder à une
vision nouvelle des relations générales
reliant la Matière à la Pensée, et la
Pensée à Dieu. C'est encore, et par le fait
même, re-définir, dans sa ligne, l'axe immuable
de la sainteté.
Dans un Univers reconnu de
nature convergente, une néo-spiri-tualité pour
un néo-Esprit.
Pékin, 13
septembre 1941.
Table
La
Montée de l'Autre
p. 74 - Cette variation
évidente de la Vie en fonction directe des Grands
Nombres synthétisés s'explique simplement si
l'on admet que la Matière est d'autant plus
centrée (et donc d'autant plus « consciente
») qu'elle est plus organisée. Dans le cas des
corpuscules simples ou relativement simples, la centration
est faible, et par suite le psychisme imperceptible. Dans le
cas, au contraire, des hautes complexités, le centre
s'approfondit et se resserre, par effet d'organisation : et,
du même coup, apparaissent et grandissent les
phénomènes d'introspection et de
spontanéité.
De ce point de vue, la Conscience
serait une propriété physique liée
simultanément à la centration et à la
complication de la Matière sur elle-même. En
sorte que, suivant la face qu'on regarde, l'Évolution
se présenterait, ou bien (vue de dehors) comme une
archi-synthèse chimique, ou bien (vue de dedans)
comme une « Noogénèse ».
Voilà qui cadre exactement
avec l'expérience.
Ceci posé, limitons notre
attention à l'Homme.
Considéré
individuellement, l'Homme est, quantitativement et
qualitativement, la plus hautement compliquée, et
partant la mieux centrée, et donc par le fait
même la plus consciente des particules cosmiques. Mais
ce n'est pas tout. L'Homme ne peut jamais être pris
à l'état de particule isolée. Il est
essentiellement multitude; il est multitude croissante; et
surtout, grâce à son étonnant pouvoir
d'inter-fécondation physique et psychique, il est
multitude organisable. Cette pluralité des
molécules pensantes est pour nous un spectacle si
habituel que nous ne songeons pas à nous en
étonner. Et cependant n'aurait-elle pas une
signification profonde? Pourquoi ne pas imaginer, par
exemple, que, conformément à toute l'histoire
de la Vie passée, elle représente la
possibilité et contient le potentiel d'une
synthèse ultérieure, trans-humaine, de la
Matière organisée?... Nous avons coutume de
regarder l'individu humain comme une unité close,
Perdue dans la foule grégaire d'autres unités
également bouclées sur elles-mêmes. Ne
serait-il pas plutôt l'élément, non
encore saturé, d'un ensemble naturel encore en voie
d'organisation?
p. 75 - De prime abord,
l'idée d'un organisme super-humain semble
fantastique. Nous nous sommes si bien accoutumés
à admettre que rien ne pouvait exister de
supérieur à nous dans la Nature! Mais si, au
lieu de rejeter a priori ce qui dérange la routine
(et surtout les cadres dimensionnels) de notre
pensée, nous acceptons de le considérer, et
nous commençons à l'approfondir, il est
surprenant combien une hypothèse qui paraissait folle
met d'ordre et de clarté dans nos perspectives sur
l'Univers.
En premier lieu, c'est le flot
même de l'Évolution, supposé contre
toute vraisemblance arrêté sur Terre avec
l'apparition de l'Homme, qui reprend normalement son cours.
Si les grains de Pensée terrestres peuvent encore se
combiner entre eux, l'Homme n'est plus une impasse
inexplicable dans le processus cosmique de la
Noogénèse : mais, en lui et par lui, la
Montée de Conscience continue au-delà de
lui-même.
En deuxième lieu, c'est la
Montée du Nombre autour de nous qui perd son
apparence inquiétante et absurde.
Écrasés les uns sur les autres contre la
surface étroite de la Terre, nous cherchions avec
anxiété un domaine où nous dilater. Ce
domaine nous l'apercevons maintenant, non plus dans la
direction d'une évasion spatiale, mais sous la forme
d'une harmonisation interne où la multiplication de
l'Autre n'est plus une menace, mais un support, un
réconfort et une espérance pour
l'achèvement de chaque individu. La multitude ne peut
que s'aggraver par divergence. En revanche elle se
résout, sans effort et sans limites, par unification
sur elle-même. Nous cherchions à nous
échapper par la périphérie : c'est par
l'axe seul (c'est-à-dire par convergence) que nous
pouvons nous détendre.
En troisième lieu, c'est le
spectre de la Collectivisation montante qui se transfigure.
A juger de l'avenir humain par l'exemple des Insectes et par
certaines expériences modernes de style totalitaire,
nous pouvions nous croire happés par un engrenage
irrésistible de dépersonnalisation. Mais si
à travers les progrès et sous le couvert de la
socialisation humaine c'est vraiment la loi de «
Centration par Synthèse » qui continue à
jouer en nous, alors nous devons nous rassurer. Pourvu
qu'elle soit bien conduite (je vais indiquer comment), une
synthèse ultrahumaine, - à supposer qu'elle
soit réellement en cours, - ne peut aboutir, de
nécessité physique et biologique, qu'à
faire apparaître un degré d'organisation, et
donc de conscience, et donc de liberté, de plus.
Quels qu'aient pu être les défauts ou les
déviations de nos premières tentatives de
groupement, nous ne risquons rien à nous abandonner
activement et intelligemment aux forces de collectivisation
qui nous envahissent. Ce n'est pas, en effet, à nous
mécaniser que celles-ci travaillent, mais à
nous sur-centrer, et donc à nous
sur-personnaliser.
p.77 - Sous sa forme la plus
générale, et du point de vue de la Physique,
l'amour est la face intérieure, sentie, de
l'affinité qui relie et attire entre eux les
éléments du Monde, centre à centre.
(…)
De cette définition, une
fois admise, découle une série de
conséquences importantes.
L'amour est puissance de liaison
inter-centrique. Donc, présent (au moins à
l'état rudimentaire) dans tous les centres naturels,
vivants ou pré-vivants, dont est formé le
Monde, il représente aussi, entre ces centres, la
forme la plus profonde, la plus directe, la plus
créatrice d'interaction qui se puisse concevoir. En
fait, c'est lui l'expression et l'agent de la
synthèse universelle.
L'amour, encore, est puissance
centrique. Donc, semblable à une lumière dont
le spectre s'enrichit constamment de raies nouvelles, plus
brillantes et plus chaudes, il varie constamment avec la
perfection des centres dont il émane.
p. 79 -
La
découverte du
Temps...
Par quelque bout qu'on prenne en ce
moment le problème humain, il est inévitable
que se manifeste l'influence d'une révolution mentale
qui, sans que nous nous en doutions, nous fait radicalement
différents, à moins de deux cents ans de
distance, des générations qui nous ont
précédés. Quand, sous des formes
souvent simplistes et naïves, Ont commencé
à surgir vers la fin du dix-huitième
siècle, les idées d'évolution et
dé, progrès, on a pu croire (certains croient
encore! ... ) à un engouement des naturalistes pour
une hypothèse passagère. Aujourd'hui, la
notion de Durée a envahi le ciel entier de l'esprit
humain : Physique, Sociologie, Philosophie, Religion, -
toutes les branches de la connaissance sont maintenant
im-prégnées de cette essence subtile. En fait,
le borné et le statique ont disparu de notre vision,
et nous ne pensons déjà plus qu'en
Espace-Temps.
...jusqu'ici, pourrait-on dire, les
hommes vivaient à la fois dispersés et
fermés sur eux-mêmes, comme des passagers
accidentellement réunis dans la cale d'un navire dont
ils ne soupçonneraient ni la nature mobile, ni le
mouvement. Sur la Terre qui les groupait ils ne concevaient
donc rien de mieux à faire que de se disputer ou de
se distraire. - Or voici que, par chance, ou plutôt
par effet normal de l'âge, nos yeux viennent de se
dessiller. Les plus hardis d'entre nous ont gagné le
pont. Ils ont vu le vaisseau qui nous portait. Ils ont
aperçu l'écume au fil de la proue. Ils se sont
avisés qu'il y aurait une chaudière à
alimenter, - et aussi un gouvernail à tenir. Et
surtout ils ont vu flotter des nuages, ils ont humé
le parfum des Iles, par-delà le cercle de l'horizon :
non plus l'agitation humaine sur place, - non pas la
dérive, - mais le Voyage...
Il est inévitable qu'une
autre Humanité sorte de cette vision-là, une
Humanité dont nous n'avons pas encore idée,
mais une Humanité que je crois déjà
sentir s'agiter à travers l'ancienne, chaque fois que
les hasards de la vie me mettent en contact avec un autre
homme qui, si étranger me soit-il par la nation, la
classe, la race ou la religion, se découvre à
moi plus proche qu'un frère, parce que, lui aussi,
il a vu le navire, et que, lui aussi, il sent que nous
avançons.
Le sens d'une aventure, et par
suite d'une destinée communes. Le sens d'une
évolution en commun qui se montre de plus en plus
clairement être une genèse (et même une
« noogénèse »).
A quels gestes jusqu'ici
irréalisables, - à quels rapprochements
jusqu'ici utopiques, à quelle
révélation d'en haut, jusqu'ici
méconnue, ne pas s'attendre, dans la richesse et la
courbure spéciales de ce nouveau Milieu!... Si la
charité a jusqu'ici échoué à
régner sur Terre, ne serait-ce pas simplement qu'il
lui fallait pour s'établir que la Terre eût
préalablement acquis la conscience de sa
cohésion et de sa convergence spirituelles? Pour
pouvoir nous aimer, ne nous faut-il pas d'abord changer
de plan?
Tout se boucle et se noue en somme
dans nos perspectives, pourvu que, sous la fièvre
dont le Monde souffre en ce moment, se trahisse, à
certains signes, la chaleur montante d'un Sens Humain. A
cette chaleur, indice d'un rapprochement, d'une
concentration, et par suite d'une ultra-centration des
molécules pensantes de la Terre, nous pouvons en
effet reconnaître que la Synthèse psychique de
l'Univers se poursuit toujours à travers la masse
humaine. Et alors, ni la pression multipliée du
Nombre, ni les liaisons croissantes du Collectif n'ont plus
rien décidément qui doive nous alarmer :
puisque, dans ce cas, la montée irrésistible
de l'Autre autour de nous, et son intrusion même dans
notre vie individuelle, expriment et mesurent sans doute
possible, notre propre ascension dans le Personnel
.
Pékin, 2o
janvier 1942.
Table
La
Centrologie
1 .CENTRES ET
CENTRO-COMPLEXITÉ
p. 106 -
1. - Supportant l'édifice
entier des propositions qui vont suivre, se placent une
intuition et deux constatations
a) Intuition : Dans la
multiplicité « grouillante » des
éléments vivants (monocellulaires et
polycellulaires) formant la Biosphère se prolonge
authentiquement la structure granulaire (atomique,
moléculaire) de l'Univers. Replacé dans la
série corpusculaire cosmique, par suite, le corps
humain n'est pas autre chose qu'une «
super-molécule », en laquelle, dès lors,
nous avons la chance de pouvoir discerner, à
l'état « grossi », les
propriétés de toute
molécule.
b) Constatations : L'Homme, ultime
produit de l'évolution planétaire, est
à la fois suprêmement complexe dans son
organisation physico-chimique (mesurée au cerveau),
en même temps, considéré dans son
psychisme, suprêmement libre et conscient.
2. - Mises bout-à-bout, ces
trois évidences primordiales font
immédiatement apparaître les trois
évidences dérivées que voici
:
a) A tous les degrés de
taille et de complexité, les corpuscules ou grains
cosmiques ne sont pas seulement, comme l'a reconnu la
physique, des centres de rayonnement
énergétique universel; mais tous, en outre, un
peu comme l'Homme, ils possèdent et
représentent (si diffus, ou même fragmentaire
que soit celui-ci, c£ no 8) un petit « dedans
» où se réfléchit, plus ou moins
ébauchée, une représentation
particulière du Monde : centres psychiques par
rapport à eux-mêmes, - et, en même temps
centres psychiques infinitésimaux de I'Univers. - La
conscience, en d'autres termes, est une
Propriété moléculaire universelle; et
l'état moléculaire du Monde exprime
l'état pluralisé de quelque possibilité
de conscience universelle.
b) A travers la série des
unités cosmiques, la conscience grandit et
s'approfondit proportionnellement à la
complexité organisée de ces unités.
Absolument insensible pour nos moyens d'observation
au-dessous d'une complexité atomique d'ordre 10
puissance 5 (virus) 1 elle se manifeste franchement à
partir de la cellule (10 puissance10), mais ne prend ses
développements majeurs que dans les cerveaux de
grands Mammifères (10 puissance 20),
c'est-à-dire pour des groupements atomiques d'ordre
astronomique.
c) D'où il résulte
que le caractère le plus essentiel, le plus
significatif de n'importe laquelle des unités dont le
groupement forme l'Univers se trouve marqué dans
celles-ci par un certain degré
d'intériorité, c'est-à-dire de
centréité (âme), lui-même fonction
d'un certain degré de complexité (corps, et
plus spécialement cerveau). Ce coefficient de
centro-complexité (ou, ce qui revient au même,
de conscience) est la véritable mesure absolue de
l'être dans les êtres qui nous entourent. Lui,
et lui seul, il peut fonder une classification vraiment
naturelle des éléments de
l'Univers.
3. - Ainsi en possession d'un fil
conducteur pour nous guider à travers la
déconcertante multiplicité des choses, nous
les voyons s'ordonner dans le Mesurable, non plus suivant la
ligne allant des infiniment petits aux infiniment grands,
mais suivant l'axe montant de l'infiniment simple à
l'infiniment complexe. Et, à l'intérieur de
cet espace particulier, nous pouvons nous les
représenter comme distribuées sur des
sphères concentriques (fig. i), le rayon de chaque
sphère diminuant à mesure que croît la
complexité. De la sorte se dessine un Univers
centré, - les éléments de même
complexité (et donc de même
centréité) se trouvant répartis sur ce
que nous appellerons des isosphères de conscience, -
et la famille entière des isosphères
définissant, au cœur du système, la
présence, la position et la nature d'un certain
pôle ou foyer de synthèse universelle, le Point
Oméga (cf nos 18-25)
4- - Or, une telle disposition,
c'est trop clair, ne saurait être l'expression d'un
équilibre statique. Aussi visiblement que la
distribution des étoiles de diverses couleurs au
firmament, elle trahit l'existence d'un mouvement. Non
seulement, une fois ordonné suivant son axe de
centro-complexité croissante, l'Univers
apparaît centré dans son ensemble, mais encore,
il se découvre traversé et mû par un
flux de centration. Dans le domaine organo-psychique de la
centro-complexité, le Monde est convergent; et les
isosphères ne sont pas autre chose qu'un
système d'ondes se resserrant avec le temps (qu'elles
mesurent) autour du point Oméga .
5- - D'où cette
première conclusion générale que,
observé dans son vrai et essentiel déplacement
à travers le Temps, l'Univers représente un
système en voie de « centro-complexification
» interne. L'Évolution ne correspond pas
exactement, ainsi que le disait Spencer, à un passage
de l'homogène à
l'hétérogène, - mais au passage d'un
hétérogène dispersé
(désuni) à un hétérogène
organisé (unifié), - c'est-à-dire, plus
clairement encore, au passage d'une moindre à une
plus haute centro-complexité.
Cherchons à analyser plus en
détail le fonctionnement de cette
cosrnogénèse par Centrogénèse,
au cours de laquelle l'Univers s'intériorise et se
spiritualise à force, et comme à coups, de
complication sur lui-même.
2.
CENTROGÉNÈSE
I. LES LIAISONS INTER-CENTRIQUES
- EXISTENCE ET ESPÈCES
p. 109 - 6. - Regarder l'Univers,
ainsi que nous y oblige le phénomène humain,
comme formé de noyaux psychiques dont chacun, jouant
le rôle de centre partiel vis-à-vis du Monde,
est virtuellement coextensif à l'Univers, c'est
évidemment revenir aux monades de Leibniz. Mais
tandis que dans l'Univers statique de la Monadologie les
corpuscules cosmiques « n'ont ni portes ni
fenêtres », ils se montrent, du point de vue
évolutif où se place la centrologie,
triplement solidaires les uns des autres au sein de la
Centrogénèse où ils prennent
naissance.
a) Solidaires tangentiellement
d'abord, dans la mesure où ils se tiennent et sont
liés chacun à chacun, à la surface de
l'isosphère n, sur laquelle ils se placent en vertu
du degré de centrocomplexité auquel ils sont
parvenus.
b) Solidaires radialement ensuite,
dans la mesure où, à travers les noyaux de
centro-complexité inférieure que leur
unité englobe et organise, ils participent à
la somme de toutes les liaisons tangentielles
particulières aux isosphères (n1, n2 etc.)
auxquelles ces noyaux subordonnés
appartiennent.
c) Solidaires radialement enfin,
dans la mesure où tous ensemble (et avec toutes leurs
racines) ils tendent à se mouvoir vers Oméga,
en parvenant eux-mêmes, ou en donnant naissance,
à une isosphère d'ordre supérieur (n +
i).
7. - Pour légitimer sans
contradiction l'existence de cette triple sorte
d'inter-liaisons, force est d'admettre que les centres
élémentaires cosmiques peuvent être
(contrairement à ce que pensait Leibniz)
partiellement eux-mêmes et partiellement une
même chose sur laquelle ils plongent. Cette «
même chose », d'autre part, ne saurait être
une unité initiale confuse à partir de
laquelle ils se sépareraient en s'individualisant :
car l'expérience prouve que leur
intersolidarité croît avec l'ordre n des
isosphères. Reste donc à admettre qu'ils se
tiennent entre eux en avant, et par l'avant, en
porte-à-faux sur le centre total
Oméga.
II, LES ÉTAPES DE LA
CENTROGÉNÈSE - CENTRÉITÉ
FRAGMENTAIRE,
CENTRÉITÉ
PHYLÉTIQUE, EU-CENTRISME
p. 110 - Matière, Vie,
Pensée : trois zones immédiatement
perceptibles dans le Monde, même pour
l'expérience vulgaire, et trois zones, donc, dont la
distinction doit reparaître et s'interpréter
dans toute explication, si savante soit-elle, de l'Univers.
- Comment, du point de vue à la fois pluraliste et
moniste de la Centrologie, cette triple manière
d'être s'introduit-elle dans l'étoffe cosmique
au cours de la Centrogénèse?
a.
Centréité
fragmentaire.
8. - Dans le cas de la
Matière « inanimée » (la plus
difficile portion du Monde à comprendre pour notre
esprit, parce que la plus éloignée de nous
évolutivement), nous pouvons nous représenter
figurativement les noyaux cosmiques (molécules,
atomes, électrons ... ) comme incomplètement
fermés sur euxmêmes : éléments
déjà doués d'une sorte de courbure
psychique sans doute (autrement ils n'existeraient pas),
mais à la manière de fragments ouverts aux
deux bouts, comme seraient les segments d'une sphère
ou d'un cercle rompus (fig. 2). A ce degré de
disjonction, pas de véritable « dedans »
encore dans les choses, mais seulement la « disposition
» pour en faire apparaître un, pour peu que les
segments se rapprochent et se raccordent . non pas
intentionnellement, bien sûr, (puisqu'ils ne sont
encore, par définition, que des fractions
d'immanence), mais par le jeu du Hasard (cf. no 3 1). -
C'est à cette phase préliminaire de la
Centrogénèse qu'est employée
quantitativement la presque totalité du Temps et de
l'Espace : justement, peut-être, parce que le jeu des
Grands Nombres, pour faire apparaître le Premier
Improbable exige un plus vaste laboratoire pour ses
expériences.
Ainsi a dû se dessiner, par
agencement de chaînes atomiques de plus en plus
compliquées, une série initiale
d'isosphères plus ou moins lâches et confuses,
marquant (par soudure graduelle d'intériorités
partielles), les étapes progressives, non pas de l'
« a-centrique », mais du «
pré-centrique », vers la
centréité.
9. - C'est (autant que nous en
puissions juger) quelque part au niveau (ou un peu
au-dessous) de la structure cellulaire que, les segments de
pré-conscience se rejoignant enfin suivant une courbe
close, les premiers noyaux fermés (les premiers
corpuscules centrés) ont fait leur apparition dans le
Monde, répartis sur une isosphère
particulière qui n'est pas autre chose que la plus
ancienne et la plus externe des biosphères. Sur cette
Biosphère chacun d'eux a dû émerger,
pour son propre compte, sous le jeu
répété des Grands Nombres; chacun du
reste, pour passer de la Prévie à la Vie, a
dû franchir un certain point critique de centration
(fermeture d'une chaîne de segments sur
elle-même) dont nous retrouverons plus loin une
réplique supérieure dans le cas de la
Réflexion (cf, no 13) -
Et c'est ici que s'ouvre une
nouvelle phase de la Centrogénèse.
b.
Centréité
phylétique.
io. - Un caractère propre
à presque tous les centres fragmentaires (ou segments
de centres) constituant la Matière pré-vivante
est la stabilité. Aussi longtemps qu'ils demeurent
à l'état de chaîne ouverte, les centres
complexes inférieurs ne semblent plus progresser, une
fois fermés, que sous l'effet enrichissant de
nouvelles rencontres accidentelles avec de nouveaux
segments; et, sauf dans les cas, plutôt rares, de
désagrégation spontanée, leur
durée paraît indéfinie à notre
échelle humaine.
Tout autre est l'allure des
corpuscules fermés, éléments
spécifiques de la Biosphère. A peine
centré sur soi, un tel corpuscule se
révèle doué d'une remarquable puissance
de self-complexification (et par suite d'auto-centration).
Non pas qu'il échappe encore, pour son bien ou pour
son mal, aux lois du Hasard, (cette évasion ne se
produit qu'aux environs d'Oméga). Mais, toujours
plongé dans ce Hasard ' il s'y comporte comme dans un
milieu nutritif, choisissant, saisissant et incorporant
activement, au gré des chances', les
éléments d'une plus haute
centro-complexité. Autrement dit, animé d'une
sorte de force ascensionnelle, il tend à
s'élever radialement, comme une fusée, du
stade mono - aux stades poly-cellulaires, dans la direction
générale d'Oméga, en traçant
un phvlum.
i i. - A priori, on pourrait
concevoir que, depuis la première et la plus externe
des Biosphères jusqu'aux approches d'Oméga, un
même corpuscule parcoure lui-même l'intervalle
tout entier, - auquel cas son ontogénèse
coïnciderait exactement avec une
phylogénèse. En fait, une expérience
universelle nous apprend qu'il n'en est pas ainsi. Par suite
d'une sorte d'épuisement ou de durcissement des
centres au cours de leur activité, chaque corpuscule
ne se montre capable de fournir qu'une course
infinitésimale le long du phylum auquel il
appartient; après quoi il disparaît, non sans
s'être préalablement
multiplié.
De sorte que tout phylum se
présente en réalité comme brisé
en une multitude de segments élémentaires,
chacun servant de point de départ et d'attache
à une ramification compliquée.
12. - Du point de vue de la
Centrogénèse, cette segmentation et cette
ramification phylétiques présentent des
avantages évidents. Grâce à elles, une
densité maxima de corpuscules et de
tâtonnements (cf. no 31) s'obtient sur chaque
isosphère; en même temps qu'une richesse et
variété maxima
d'hérédités s'accumule dans le phylum,
sous l'effet répété des croisements
à chaque génération. Les deux facteurs
s'associent, en somme, pour favoriser directement le jeu de
la centro-complexité
(1).
En revanche, leur mécanisme soulève une
difficulté. Observée du dehors, la division
cellulaire, opération fondamentale de la
reproduction, paraît simple : la Matière
n'est-elle pas essentiellement morcelable ? - Mais comment,
du point de vue intérieur ou centrologique, expliquer
le dédoublement « psychique » qu'elle
entraîne? un centre de conscience n'est-il pas
essentiellement tourné vers lui-même et
fermé sur soi? Comment, dès lors, concevoir,
de la cellule-mère à la cellule-fille, le
passage et la communication d'un « dedans
»?...
Pour sortir de cette impasse, pas
d'autre issue, me semblet-il, que d'imaginer deux sortes
d'ego dans chaque centre phylétique; d'une part un
ego nucléaire (plus ou moins achevé ou
rudimentaire, suivant les cas), d'autre part un ego
périphérique incomplètement
individualisé et par suite sécable, - capable,
après séparation, de développer par
bourgeonnement et d'isoler en soi un nouveau nucléus
d'ego incommunicable
(2).
Cette distinction entre
périphérique et nucléaire, dans les
centres vivants, n'a pas seulement l'avantage de nous tirer
verbalement d'une impasse locale. Elle va nous permettre de
suivre et d'analyser le processus de la
Centrogénèse jusque dans le cas de la Vie
hominisée.
Notes
(1)-
De ce chef, un être vivant est deux fois complexe :
spatialement, par le nombre des sous-centres qu'il
englobe; et temporellement, par le nombre des «
essais » que, par ses ancêtres, il
totalise.
(2).
C'est par cette gaine de «
périphérique » (germinale) que se
maintient la continuité biologique,
c'est-à-dire que tient sur elle-même la tige
du phylum. Considéré du point de vue «
nucléaire », le phylum se résoud en un
chapelet discontinu de centres (somatiques) en lesquels
il tend de plus en plus à se
désagréger à mesure que ses centres
augmentent en centréité. A ce
phénomène de « granulation
phylétique » qui atteint naturellement son
maximum chez l'Homme, succède, biologiquement, le
phénomène de « collectivisation
», en vertu duquel les centres, plus ou moins
libérés de leurs assujettissements
phylétiques, se groupent entre eux sous forme
d'ensembles organisés (c£ no
16).
p. 115 -
c.
Eu-centrisme.
13- - En vertu même de la
notion de centro-complexité, il existe dans les
noyaux cosmiques autant de degrés de
centréité que de degrés de
complexité. Ce que nous avons appelé «
centres » jusqu'ici, dans le cas des zones
inférieures de la Vie, ne saurait donc se comparer
à des points géométriques, mais
plutôt à de petites surfaces circulaires de
plus en plus réduites, mais conservant cependant
encore « un diamètre centrique »
appréciable.
C'est le passage de cet état
diffus à un état rigoureusement ponctiforme
(fig. 4) qui définit le grand phénomène
de l'Hominisation. De même qu'aux origines du
phylétique la fermeture sur elle-même d'une
chaîne de segments (Centration) avait
déterminé la première apparition de
centres vivants - de même ici, par le passage à
zéro de son diamètre centrique
(Réflexion), le centre vivant accède à
son tour à la condition et à la dignité
de « grain de pensée ». Et ainsi, à
travers un nouveau point critique, se constitue une
isosphère de type fondamentalement nouveau,
l'isosphère de l'Esprit, la
Noosphère.
14- - A la vérité,
dans le grain de pensée humain, la «
réflexion » n'affecte encore que la fraction
nucléaire de l'être (cf. no 12), - et non la
fraction périphérique qui, elle, demeure
sécable, et donc toujours capable de reproduction
(gamètes). Mais cette transformation, si partielle
soit-elle, suffit à faire surgir, au cœur de
l'individu, un foyer eu-centré, « ponctuel
», c'est-à-dire un ego d'ordre personnel. Et
c'en est assez pour qu'une série de
phénomènes nouveaux se manifeste alors dans
les progrès subséquents de la
Centrogénèse.
15- - Tout d'abord, en vertu de sa
nouvelle nature personnelle, le centre cosmique
hominisé découvre en lui le sens et l'exigence
de l'irréversible. Conscient à la fois
de son unicité et de l'existence d'un avenir, il
s'aperçoit incompossible avec une destruction qui
annihilerait en lui une parcelle irremplaçable de
l'effort cosmique. Comment, pour un être
personnalisé, cette évasion est-elle possible
hors de la mort totale, c'est ce que nous verrons ci-dessous
en décrivant le point Oméga. (nos 24 et
30)
16. - Mais ce n'est pas tout. Entre
les unités « réfléchies »
maintenant répandues sur la Noosphère un mode
nouveau de liaison s'établit, inconnu sur les autres
isosphères. Désormais, à un mode de
rapprochement « excentrique » ou tout au moins
diffus, succède, pour les corpuscules cosmiques, la
possibilité de contacts « centre à centre
», entre centres parfaits. Et du même coup c'est
leur totalité réunie qui tend à
s'animer d'une sorte de personnalité commune. Ainsi
soudée sur elle-même, la Noosphère,
prise dans son ensemble, commence à se
comporter tangentiellement (cf. no 6) à la
façon d'un seul « Mégacentre »;
cependant que, radialement, elle s'ébranle en avant,
animée globalement par un phylétisme, ou mieux
par une ontogénèse qui lui est propre :
phylétisme, ontogénèse de la
conscience, et de la mémoire humaine collectives,
qui, par tradition et éducation, n'a pas
cessé, depuis le premier instant de l'hominisation,
de s'approfondir en grossissant, conformément
toujours à la loi biologique fondamentale de de
centro-complexité.
17- - Et c'est là qu'en est
le Cosmos, en ce moment même, autour de nous. Onde
frontale d'un Univers qui s'illumine en se resserrant sur
lui-même (sous le jeu de la complication),
l'Humanité enferme à l'intérieur de son
cercle mouvant l'Avenir encore informe des choses, le Secret
des ultimes synthèses. Que sortira-t-il de ce noyau
inconsolidé du Monde? - Si notre loi de
récurrence est exacte, rien autre chose et rien de
moins ne se dessine à l'horizon que plus
d'organisation et plus de centréité toujours,
-non plus seulement cette fois à l'échelle du
corpuscule, mais à l'échelle de la
sphère: l'élan accéléré
d'une Terre où le souci de la production pour le
bien-être aura cédé la place à la
passion de la découverte pour le plus-être, -
la super-personnalisation d'une Super-Humanité
devenue super-consciente d'elle-même à la
lumière grandissante d'Oméga.
p. 117 -
III. LE POINT
OMÉGA
18. - Prolongée
indéfiniment en arrière, suivant l'axe des
temps, la loi de centro-complexité nous fait
entrevoir des zones de plus en plus diffuses, où les
éléments de conscience de plus en plus
fragmentaires flottent dans un état
d'hétérogénéité de plus
en plus désorganisée. Pas de limite
inférieure à la « récurrence
» de ce côté-là (fig. i). C'est la
nappe inférieure du cône. qui s'étale
indéfiniment. - Menée, par contre, en sens
inverse, c'est-à-dire vers l'avenir, l'extrapolation
de la série définit un sommet. L'existence
d'un point Oméga cosmique nous est apparue (cf. no 3)
dès l'instant où s'est imposée à
notre esprit l'évidence que l'Univers était
psychiquement convergent. Attachons-nous maintenant à
circonscrire les propriétés de ce foyer
suprême de l'Évolution.
19. - Génétiquement
parlant (c'est-à-dire observé depuis la
position que nous occupons dans l'Espace-Temps) Oméga
se présente fondamentalement à nous comme le
centre défini par la concentration ultime sur
elle-même de la Noosphère, - et par suite,
indirectement, de toutes les isosphères qui
précèdent. En lui, par suite, une
complexité maxima, d'amplitude cosmique,
coïncide avec une centréité cosmique
maxima.
2o. - En soi, l'idée que
l'Univers tend vers quelque forme d'unité finale a
hanté la pensée de tous les philosophes; et
elle n'a rien de nouveau. Ce que la notion de
centro-complexité a d'original et de fécond,
c'est d'imposer, par structure même, au terme de la
synthèse cosmique, une série de
déterminations positives grâce auxquelles son
existence se transcrit pour nous en termes non seulement
d'intellection, mais aussi d'action. Et en effet, pour
satisfaire à ses conditions de position et de
fonction, il est facile de voir qu'Oméga, tel que
notre loi de récurrence le décèle, doit
se présenter, vu par nous, comme tout à la
fois : personnel, - individuel, - partiellement actuel
déjà, - et partiellement aussi
transcendant.
21. - Personnel d'abord, ceci va de
soi; dès lors que c'est la centréité
qui fait les êtres personnels, et que lui,
Oméga, est suprêmement
centré.
22. - Individuel, ensuite,
c'est-à-dire distinct (ce qui ne veut pas dire
séparé!) des centres personnels
inférieurs qu'il sur-centre (bien loin de les
confondre!) en les groupant au sein de son unité
(c£ no 28), Oméga possède un ego propre,
distinct des nôtres. Ceci résulte du
mécanisme d'une centrogénèse qui,
à tous les degrés, ne permet aux centres
supérieurs d'émerger que s'ils respectent, et
même achèvent, la pluralité centrique
des éléments sur lesquels se base leur
complexité (cf. nos 27 et 28).
23- - Partiellement actuel aussi, -
c'est-à-dire capable déjà d'agir sur
nous comme objet présent. Tel que la structure
évolutive du Monde le postule, Oméga est bien
plus que l'image « réelle » destinée
à se former dans l'avenir au foyer de l'Univers
convergent. C'est comme une source de lumière qu'il
agit. N'est-ce pas lui qui fait jaillir et soutient hic et
nunc le faisceau des liaisons radiales (cf. nos 6 et 30) ?
Et n'est-ce pas lui encore, verrons-nous plus loin, (no 29),
dont l'amour actuellement senti (or il n'y a d'amour que du
présent) est le seul agent capable de polariser, sans
la mécaniser, la collectivité
humaine?
24- - Partiellement transcendant,
enfin, c'est-à-dire partiellement indépendant
de l'Évolution qui culmine en lui. Si Oméga
n'échappait pas, en quelque façon, aux
conditions du Temps et de l'Espace, ni il ne pourrait nous
être déjà présent, - ni il ne
serait capable (puisque soumis lui-même
entièrement à l'inexorable Entropie) de fonder
les espoirs d'irréversibilité sans lesquels,
à partir de l'Homme, la Centrogénèse
cesserait de fonctionner (cf. nos 15 et 30) - C'est donc que
par une face de lui-même, différente de celle
sous laquelle nous le voyons se former, il émerge
depuis toujours au-dessus d'un Monde dont cependant, vu sous
un autre angle, il est en train d'émerger. Et c'est
précisément dans la réunion de ces deux
moitiés (émergée et émergeante)
de lui-même que tend à s'achever, sous le type
d'une union « bipolaire », l'unification
universelle.
25- - Ainsi défini dans sa
nature et ses propriétés, Oméga rayonne
vraiment au ciel de l'avenir comme le moteur et le
totalisateur complet de la Centrogénèse. Sous
son attrait et à son image, les centres cosmiques
élémentaires se forment et s'approfondissent
dans leur matrice de complexité. Et, recueillis par
lui, ces mêmes centres accèdent à
l'immortalité, dès l'instant où,
devenus eu-centriques (c'est-à-dire personnels) ils
deviennent structurellement capables d'entrer en contact,
centre à centre, avec sa consistance suprême
(cf. no 30) -
26. - Observation sur «
l'effet formel » de la
Complexité.
p. 119 - Dans les
développements qui précèdent, je me
suis basé sur le fait manifeste dans l'Homme et
« traçable » tout le long de la
série vivante, que la centréité
(conscience) d'un être croît avec sa
complexité. Sous cette dépendance
expérimentale, incontestable, des deux variables
(centréité et complexité)
transparaît une relation ontologique fondamen tale
entre l'être et l'union, exprimable sous deux formes
inverses, et sans doute complémentaires :
1) l'une passive : « Plus
esse est plus a (ou ex) pluribus uniri »
(évolution subie) ;
2) l'autre active : « Plus
esse est plus plura unire » (évolution
active).
Approfondir ces deux axiomes
métaphysiques paraît inutile à ma
thèse, puisque leur plus ou moins grande
vérité ne changerait rien à la loi de
récurrence plysique sur laquelle je me suis
appuyé. En revanche je crois utile d'insister sur le
fait que, étudiée dans son jeu
phénoménal, la loi de centrocomplexité
se présente et fonctionne avec des modalités
diverses, qu'il est important de distinguer.
a) Dans le domaine de la
Prévie, les centres se construisent additivement, par
articulation et soudure graduelle des « segments »
de centres : « Centrum ex elementis centri
».
b) Dans le domaine du
Phylétique, l'individu Métazoaire, né
d'un œuf (centrum a centro), se complique sur
soi par multiplication cellulaire
(1).
Tout se passe comme si chaque nouveau centre
s'approfondissait lui-même en se tissant à
soimême sa complexité interne.
c) Dans le domaine eu-centrique
enfin, le centre noosphérique, Oméga, ne
naît pas de la confluence des « ego »
humains; mais il émerge sur leur totalité
organisée comme une étincelle jaillissant
entre la face transcendante d'Oméga (nO 24) et la
« pointe» d'un Univers parfaitement unifié
: « Centrum super centra »
(2).
(1).
Initialement, le Métazoaire ne semble pas
s'être formé par réunion et soudure
de cellules indépendantes, mais par
non-séparation d'éléments issus, par
divisions successives, d'une même
cellule-mère. - Cf le cas des colonies d'insectes,
qui ne dérivent pas d'un groupe d'adultes
associés, mais d'une famille grandissant sur
elle-même sans se disperser.
(2).
Plus précisément encore, dans la
perspective chrétienne, Oméga
s'insère dans la Centrogénèse sous
forme d'un élément-leader (le centre
Christique), apparu phylétiquement dans la
Noosphère, et subordonnant graduellement tous les
autres centres à soi.
p. 121 - Il n'est donc pas
rigoureusement exact (si suggestive et utile que soit
l'analogie) de comparer à la formation d'un cerveau
collectif les progrès de la conscience sociale
humaine. Dans le cerveau, les milliards de corpuscules
arrangés (fibres nerveuses) n'agissent apparemment
que par leur ego périphérique, à la
manière de rouages montés, bien plus
qu'à la façon de petits « dedans »
additionnés. Dans la Super-Humanité naissante,
au contraire, les milliards d'individus unanimisés
fonctionnent nucléairement, par syntonisation et
résonance directes de consciences. - Dans les deux
cas, c'est bien la complexité qui conditionne la
super-centration : mais à des profondeurs
d'être différentes, ici et là, dans les
éléments utilisés
(1).
3- COROLLAIRES ET
CONCLUSIONS
Et maintenant que se trouve
déterminé dans ses grandes lignes le processus
de la Centrogénèse, passons en revue, par
manière de conclusions, un certain nombre de points
fondamentaux où réapparaissent, sous des
angles divers, les propriétés d'un Monde
dominé par la loi de
Centro-complexité.
27- - Les lois de
l'Union.
D'une extrémité
à l'autre de l'Évolution, telle que nous
l'avons définie, tout se meut, dans l'Univers, dans
le sens de l'unification; mais avec un cortège de
modalités concrètes qui corrigent ou
précisent singulièrement les idées
théoriques que nous pouvions nous faire de
l'union.
a) Tout d'abord, l'union
(Punion physique, vraie) crée. Là
où il y a désunion complète de
l'étoffe cosmique (à une distance infinie
d'Oméga), il n'y a rien. Et là où la
conscience fait un pas ou un saut en avant (apparition de la
Vie par groupement des fragments de centre,
approfondissement des centres phylétiques,
émergence des centres réfléchis,
naissance de l'Humanité, aurore d'Oméga) ce
progrès est constamment lié à un
accroissement d'union. Non pas, sans doute, que le
rapprochement et l'arrangement des centres suffisent par eux
seuls à augmenter l'être du Monde. Mais ils y
réussissent indubitablement sous le rayonnement
d'Oméga.
b) En deuxième lieu,
l'union différencie. J'entends par là
que, du fait de leur groupement sous l'influence d'un centre
d'ordre supérieur n + 1, les centres d'ordre n ne
tendent pas à s'estomper et à se fondre, mais
se trouvent au contraire renforcés sur
eux-mêmes : comme les rouages d'un mécanisme
qui ne peuvent s'ajuster entre eux qu'à condition de
prendre des formes multiples strictement
déterminées. Telles les cellules multiples
dont se compose un Métazoaire. Telles les fibres
nerveuses d'un cerveau. Tels les membres divers d'une
colonie d'Insectes... L'organisation non seulement
présuppose, mais elle engendre la complexité
sur laquelle fleurit son unité. C'est là un
fait d'expérience universelle.
c) Et par suite, opérant
dans le domaine eu-centrique du Réfléchi,
l'union personnalise : - La personnalisation
étant une (la) différenciation
créatrice, cette troisième loi de l'Union
ne fait que résumer, relier et éclairer les
deux autres. - Non seulement en ce sens que le grain de
pensée émerge de la parfaite centration d'une
complexité sur elle-même; mais en ce sens aussi
que, par agrégation centre à centre
(c'est-à-dire personnelle) avec d'autres grains de
pensée, il se superpersonnalise. - Tel est bien
encore, expérimentalement, le résultat de
l'unanimité sur nos consciences humaines. Qu'il
s'agisse d'une équipe, ou de deux amants, ou mieux
encore du mystique absorbé par la contemplation
divine, le résultat psychologique est invariablement
le même. Loin de tendre à se confondre, les
centres réfléchis intensifient leur ego
à mesure qu'ils se resserrent entre eux. Ils se
sur-centrent de plus en plus, à mesure qu'ils se
rapprochent davantage les uns des autres en convergeant sur
'Oméga'. Fait d'expérience, je dis bien. Et,
en même temps simple réaffirmation de la loi de
centro-complexité.
28. - L'évolution du
Personnel.
« L'union personnalise ».
Exprimé sous cette forme nouvelle le principe de la
Centrogénèse nous permet de formuler, dans son
essence la plus secrète, la nature de
l'Évolution cosmique. Plus haut, en commençant
(no 5), nous l'avions définie comme « le passage
d'une plus faible à une plus haute complexité
». Maintenant, en termes à la fois plus clairs
et plus profonds, nous pouvons simplement l'appeler un
« processus cosmique de personnalisation
».
Et en effet, - soit que nous
considérions l'apparition initiale des centres
vivants à partir de leurs segments disjoints, - soit
que nous suivions, à l'intérieur des centres
phylétiques, l'isolement graduel du nucléaire
au sein du périphérique, - soit que nous
observions le passage réflexif du nucléus
à l'eucentrisme personnel, - soit enfin que nous
extrapolions les effets, sur l'Homme, de l'Hominisation, le
sens et la signification du mouvement constaté se
maintiennent les mêmes. Au cours du Temps (dont il
peut servir, juste comme la Centro-complexîté,
à fournir une mesure absolue) le Personnel -
considéré en quantité aussi bien qu'en
qualité - monte continuellement dans
l'Univers.
Lors donc que nous sentons se
refermer inexorablement sur nous (économiquement,
politiquement, socialement ... ) le cercle de la
Noosphère, ne craignons pas de voir sombrer dans un
collectivisme aveugle le trésor de notre petite
personnalité. Nous tremblons, noyés dans ce
flot ou pris dans ce mécanisme, de retomber dans
l'inconscience. Mais c'est faute d'avoir compris que,
pareils aux fragments de centres qui se recherchent dans les
zones pré-vivantes de la Matière, nous ne
sommes encore, à notre niveau d'évolution, que
des ébauches, des morceaux de personnes qui
s'appellent. Nous nous imaginons peut-être que la
personnalité est une propriété
spécifique de l'élément isolé,
du grain de conscience. La Centrogénèse vient
nous apprendre qu'au contraire, seul le Tout (à
condition qu'on le place au seul endroit et sous la seule
forme où il existe réellement, - à
savoir le point Oméga) est finalement et pleinement
personnel. De sorte que nous ne pouvons nous-mêmes
être entièrement nous-mêmes qu'en nous
totalisant les uns les autres sous Oméga, dans
l'Universel.
p. 125 - Dans un Univers
centro-complexe il n'y a pas opposition, il y a au contraire
coïncidence, entre le Personnel et
l'Universel.
De ce point de vue, le resserrement
irrésistible qui nous force de plus en plus à
nous compénétrer mutuellement sur la surface
fermée de notre planète n'a rien
d'inquiétant. Il n'est qu'une manifestation plus
colossale que les autres des forces cosmiques qui depuis
toujours travaillent à unifier et approfondir le
Monde à force de le compliquer.
29. - La fonction de
l'amour.
Dans un Monde dont la formule est
«vers la Personnalisation par l'Union », il est
évident que les forces d'amour prennent une place
prépondérante, - puisque l'amour est
précisément le lien qui rapproche et unit les
personnes entre elles.
Voilà bien ce que
vérifie l'observation.
Dans les zones du Pré-vivant
et de l'Irréfléchi, l'amour, à
strictement parler, n'existe pas encore, puisque les
centres, ou bien ne sont pas encore noués sur
eux-mêmes, ou bien ne sont qu'imparfaitement
centrés. Mais n'est-ce pas déjà de
l'amour qui s'ébauche et qui grandit sous
l'affinité mutuelle qui fait adhérer et
maintient réunies, au cours de leur marche
convergente en avant, les particules entre elles ? - Le
moins qu'on puisse dire, en tout cas, c'est que, à
travers le pas critique de la Réflexion, c'est en
amour que se transforme, en s'hominisant, cette
inter-sympathie obscure des premiers atomes ou des premiers
vivants. Dans le cas du sexuel, de la famille, de la race,
le passage est évident. Mais pour un œil
attentif, le phénomène s'étend beaucoup
plus loin. Depuis deux mille ans, on a beaucoup parlé
(et beaucoup souri) d'un amour du genre humain. Or, pour
finir, n'est-ce pas un tel amour qui, en droit et en fait,
monte et pointe déjà à notre horizon?
Du moment que, éveillés à la conscience
explicite de l'Évolution qui les entraîne, les
hommes se mettent à regarder tous ensemble une
même chose en avant, par le fait même ne
commencent-ils pas à s'aimer?
En vérité, à
la surface de la Noosphère qui se resserre, ce n'est
pas seulement un petit groupe de liaisons
privilégiées, c'est la totalité des
relations inter-humaines qui s'échauffe. Et
dès lors voici l'amour qui émerge dans la
plénitude de son rôle cosmique. Pour le
psychologue et le moraliste, l'amour est simplement une
« passion ». Pour ceux qui, à la suite de
Platon, cherchent à trouver dans la structure
même des êtres la raison de son ubiquité,
de son intensité et de sa mobilité,
il'apparaît comme la forme supérieure et
purifiée d'une attraction intérieure
universelle.
Dans un Univers de structure
centro-complexe, l'amour, essentiellement, n'est autre chose
que l'énergie propre de la
Cosmogénèse.
Et voilà pourquoi, seul
entre toutes les énergies du Monde, il se montre
capable de pousser jusqu'à son terme la
Personnalisation cosmique, fruit de la
Centrogénèse. L'union, disions-nous,
personnalise. Ceci toutefois, ne l'oublions pas, à
une condition : c'est que les centres groupés par
elle se rapprochent entre eux, non pas d'une façon
quelconque (forcée ou oblique), - mais
spontanément, centre à centre, -
c'est-à-dire en s'aimant.
Seul, en définitive,
grâce à son pouvoir spécifique et unique
de « personnaliser les complexes », l'amour peut
faire ce miracle de sur-humaniser l'Homme au travers et au
moyen des forces de collectivisation; et seul, au cours
d'une phase plus décisive encore, il peut lui ouvrir
l'accès d'Oméga.
30.-Énergie physique et
Énergie psychique.
p; 127 - De tout ce que nous avons
dit jusqu'ici il résulte que l'Univers pris dans sa
totalité, se concentre, en se compliquant, sous
l'influence d'une attraction dérivant d'Oméga.
A partir de l'isosphère humaine (ou
Noosphère), cette attraction prend la forme d'amour.
Et c'est finalement parce qu'au fond de chacun
transparaît la Présence du terme commun vers
lequel ils se meuvent que les hommes peuvent s'unanimiser.
Du point de vue de la Centrogénèse, en somme,
tout baigne dans un flux d'énergie psychique
convergente, dont la qualité et la quantité
montent, d'isosphère en isosphère, au
même rythme que la personnalisation.
Ceci posé, quelque rapport
existe-t-il entre cette énergie intérieure,
toujours croissante et toujours plus « amorisée
», et la déesse Énergie des physiciens,
toujours constante, en même temps que (par
dégradation) toujours plus « calorisée
»?
De ces deux énergies
(physique et psychique) les allures sont si
complètement différentes, et les
manifestations phénoménales si
complètement irréductibles qu'on pourrait
croire qu'elles appartiennent à deux formes
d'explication, entièrement indépendantes, du
Monde. Et cependant, puisque l'une et l'autre, dans le
même Univers, accomplissent leur évolution dans
le même temps, quelque relation secrète
n'existerait-elle pas qui les accouple dans leur
développement ?
Pour essayer de répondre
à cette question difficile, reprenons la distinction
introduite plus haut (no 8) entre éléments
cosmiques précentrés (prévivants) et
éléments centrés.
Sur les éléments de
première espèce (puisque leur centre n'est pas
encore individualisé) Oméga ne peut pas agir
intérieurement, ni donc par attraction en
avant. C'est donc a retro et par une sorte
d'ébranlement externe, qu'il les met en mouvement'.
Et tout se passe en fait comme si cet ébranlement
avait les caractères d'une impulsion unique,
génératrice d'un « quantum »
défini d'actions; l'Énergie tout justement,
soumise à la conservation et à la
dégradation, dont s'occupe la Physique.
Sur les éléments de
seconde espèce, par contre (par le fait même
qu'ils sont centrés), l'influence centrique
d'Oméga trouve enfin une prise directe. A partir de
la première des isosphères vivantes, une
nouvelle forme de « puissance motrice » entre donc
en jeu, continuellement entretenue cette fois (et
continuellement croissante, par suite, de sphère
moins centro-complexe à sphère plus
centro-coniplexe) grâce à l'action centrifiante
donnée d'en haut : et nous voilà
entrés, comme par une sorte de retournement, dans le
domaine de l'Énergie psychique. - Cependant,
même alors ' et parce que leur centréité
initiale continue à reposer, par sa base, sur le jeu
des activités physico-chimiques (facteurs de la
première « centration », cf. no 9), les
centres simplement vivants restent radicalement soumis, dans
leur échafaudage interne et leurs inter-actions, aux
lois de la Thermo-dynamique et du statistique : ils
demeurent réversibles et caducs.
C'est seulement à partir du
pas critique de la Réflexion que, par leur pointe
spiritualisée : (leur « âme »), les
particules humaines deviennent capables, non seulement de
subir distinctement l'action, mais de participer à la
consistance, essentiellement personnelle, d'Oméga.
Alors, pour elles (comme pour un corps franchissant la
limite entre les champs d'attraction de deux
planètes) un renversement d'équilibre se
produit. Dans la mesure où il est
personnalisé, le grain de conscience devient libre de
son support matériel phylétique.
Détaché de sa matrice de complexité,
qui retombe vers le multiple, le centre
réfléchi peut enfin, définitivement
unifié sur lui-même, rejoindre le pôle
ultime de toute convergence.
Et c'est ainsi que, autour de nous,
l'Univers, réduit à sa fraction (à son
essence) eu-centrique, se reforme continuellement, «
omégalisé » grain à grain,
à travers la mort, - en attendant que le même
phénomène se produise globalement et
simultanément, quelque jour, pour l'ensemble de la
Noosphère parvenue à la limite critique de son
organisation et de sa centration.
3 1 . - Unité et Grands
Nombres.
Une des conséquences les
plus intéressantes de la notion de
centro-complexité est de faire apparaître une
relation intime et directe entre qualité et
quantité au sein de l'Univers. Puisque les centres
cosmiques s'approfondissent en fonction de la
complication-organisée, il suit immédiatement
que la perfection d'Oméga, terme de la
transformation, définit un certain nombre N bien
déterminé d'éléments
engagés dans la Centrogénèse, - ce
nombre correspond du reste à la somme de deux autres
Nombres N1 et N2 :
N1 nombre de grains de
pensée finalement incorporés dans le
centro-complexe Oméga.
N2 nombre de corpuscules non
réfléchis nécessaires pour obtenir Ni
en conformité avec Ics lois du Hasard et de la
Vie.
p.130 - Et ceci est
déjà une première façon
d'envisager les relations cosmiques entre Unité et
Grands Nombres. Or il y en a une deuxième que voici.
Non seulement la masse formidable des corpuscules mise en
œuvre dans l'Univers s'explique par la richesse de
l'Unité en laquelle ceux-ci s'agrègent, mais
encore elle se justifie par l'appui que trouve dans le jeu
des Grands Nombres le processus même de la
Centrogénèse.
Par nature l'énergie
psychique lutte contre les forces du Hasard qui règne
dans le domaine de l'Énergie physique; et petit
à petit, elle les élimine. En chemin cependant
il faut bien qu'elle s'en accommode. Et alors, au lieu de
les contrecarrer directement, elle les fait servir à
ses fins, pourrait-on dire, en utilisant la double
propriété que possède le Hasard, soit
de développer des déterminismes
réguliers (lois physico-chiiniques) par
uniformisation statistique, - soit au contraire de
créer des combinaisons improbables par essais
longuement répétés.
Ainsi s'explique en premier lieu la
remarquable structure des êtres vivants, dont la
liberté ne se manifeste qu'à travers et au
moyen d'un cercle fermé de déterminismes
physicochimiques et physiologiques où un examen
superficiel risque de n'apercevoir qu'un machinisme
vertigineusement compliqué : la face mécanique
de la centro-complexité.
Et ainsi s'explique en second lieu,
la place si importante donnée aux forces de
divergences dans l'Évolution. L'Univers, avons-nous
constamment répété, converge sur
lui-même. Mais alors, dira-t-on, comment se fait-il
que partout autour de nous la Vie aille constamment en se
pluralisant et en se ramifiant, - chaque phylum se clivant
en un faisceau toujours plus touffu d'individus, de races,
d'espèces?- - Simple manifestation d'abord,
répondrai-je, d'une Centrogénèse qui a
besoin, à tous les niveaux, de renouveler sa
complexité (cf. n° 12). Mais simple
manifestation aussi, puis-je ajouter ici, d'une
méthode de tâtonnement où se combinent
heureusement les jeux du Hasard (physique) et de la
finalité (psychique). Travaillant sur des Grands
Nombres inorganisés, l'action personnalisante
d'Oméga ne peut agir, surtout aux débuts,
qu'en guettant et saisissant au passage les cas favorables,
sporadiquement engendrés par la chance. Il lui faut
donc multiplier les probabilités de cette chance. Et
c'est là qu'apparaît le rôle des
innombrables essais de la Vie. Non point, sans doute,
à la façon d'atomes s'agitant
indifféremment en tous sens, mais à la
manière d'un essaim attiré vers le jour, les
corpuscules cosmiques « centrés » pressent
de toutes façons, sous tous les angles, bien que
toujours avec un effet radial positif, sur la paroi de leur
isosphère, jusqu'à ce que, une fissure
étant trouvée, leur foule passe et se
répande sur l'isosphère suivante. Le mouvement
ainsi se propage bien vers le haut, sur des surfaces
psychiques de plus en plus circonscrites et fermées.
Mais la convergence ne s'effectue (si dirigée
soit-elle par l'action polarisante d'Oméga) que par
le moyen de divergences qui permettent à la vie de
tout essayer.
32- - Matière et
Esprit.
De l'ensemble des
considérations qui précèdent, se
dégage évidemment une manière
particulière d'envisager la nature et les rapports de
Matière et Esprit. Cette façon de voir peut se
résumer en quelques propositions, comme suit
:
a) Regardés comme synonymes,
l'une de multiplicité, l'autre d'unité,
Matière et Esprit ne sont pas deux choses
hétérogènes ou antagonistes,
accidentellement ou violemment accouplées. En vertu
de la relation génétique
(centrogénèse) qui fait dépendre
centréité (unité) de complexité
(multiple), les deux aspects, spirituel et matériel,
du Réel s'appellent nécessairement et
complémentairement l'un l'autre, comme les deux faces
d'un même objet, - ou mieux, comme les deux termes
« a quo» et «ad quem » d'un même
mouvement. Dans le champ de l'Évolution cosmique,
l'Un présuppose chronologiquement, et il
intègre structurellement le Multiple, - ceci
toutefois sous l'influx primordial du noyau transcendant
d'Oméga (no 24), Pré-supposé rition du
Multiple.
b) A strictement parler, si on la
définit comme une « chose » sans trace de
conscience ni de spontanéité, la
Matière n'existe pas. Même dans les corpuscules
pré-vivants, avons-nous dit, une sorte de courbure
doit être imaginée, préfigurant et
amorçant l'apparition d'une liberté et d'un
« dedans ». En fait, les déterminismes
physiques (« lois ») ne sont que des effets de
Grands Nombres, c'est-à-dire de la liberté
matérialisée. Cette matérialisation
statistique du « Weltstoff » est naturellement
surtout marquée dans la zone des « centres
fragmentaires » (infiniment nombreux et
infinitésimalement spontanés); mais elle
demeure sensible entre centres d'ordres plus
élevés, et jusque sur la Noosphère,
où abondent encore fâcheusement les cas de
mécanisation, au sein même de l'Énergie
Humaine. - De ce point de vue, il n'y a dans l'Univers, que
de l'Esprit, à des états ou degrés
divers d'organisation ou de pluralité.
c) Ceci ne doit pourtant pas
s'entendre comme si l'Esprit se formait graduellement par
simple effet de polarisation et sommation, la
totalité des centres initialement engagés dans
la Centrogénèse se retrouvant intacte (et sans
additions) au terme de la transformation unifiante. En cours
de route, des centres vraiment nouveaux
émergent des synthèses ou segmentations
successives (cf. no 26) par effet de
centro-complexité 1. Et finalement, seuls les noyaux
réfléchis, parce que seuls ils sont capables
d'adhérer à Oméga, représentent
la fraction irréversible de l'Univers
spiritualisé (cf. no 30 et 31).
d) jalonnant cette
Évolution, les deux surfaces critiques de Centration
et de Réflexion (cf. fig. 1) permettent de distinguer
une zone « inanimée », une zone simplement
« vivante » et une zone « pensante »
dans l'étoffe du Monde. Mais ces divisions ne sont
que secondaires, malgré tout, puisqu'elles ne font
que compartimenter un milieu psychique continu soumis
à une même transformation
générale (la Centrogénèse), et
entièrement suspendu par en haut à
Oméga.
33- - Les autres sphères
?
A l'origine psychologique de toutes
les difficultés encore opposées par les hommes
de science à une interprétation spiritualiste
du Monde se place certainement un sens aigu disproportion
brutale entre Énergie physique et Énergie
Psychique au sein de l'Univers. Soit que l'on
considère les quantités infimes de
Matière, de Mouvement et de Chaleur cosmiques
engagées dans la totalité des
opérations biologiques, - soit que l'on arrête
son regard sur la manière fortuite dont semble
s'être formé le système solaire (et par
suite la Matière organisée) une sorte de
conviction tend à accabler l'esprit : celle de
l'insignifiance humaine en présence du reste de la
nature. Comment oser chercher du côté de la Vie
une explication des choses, quand la Vie n'est, tout nous le
crie, qu'un accident local et momentané, - un
sous-produit imprévisible de
l'Évolution?
Les considérations
esquissées au cours des pages qui
précèdent auront aidé, j'espère,
le lecteur à vaincre le charme de cette fausse
évidence. Non seulement la notion de
centrocomplexité nous fournit un critère
sûr pour apprécier, en « grandeur absolue
», la valeur cosmique des êtres, et par suite
pour établir objectivement le primat de l'Esprit; -
mais encore elle nous explique (en vertu des liaisons
qu'elle découvre, soit entre Qualité et
Quantité, soit entre Finalité et Hasard, - cf.
no 31) pourquoi la Conscience, cette unique essence
des choses, ne peut se manifester, au cours de l'Histoire du
Monde, que sous la forme d'une rareté et d'un
accident, sans être pour autant un
accessoire ou un incident.
Pour achever de guérir en
nous le vertige de la petitesse, en même temps que
pour établir jusqu'au bout la puissance explicative
de la Centrologie, je ne saurais mieux faire, en terminant,
que de rappeler ceci : Malgré le concours
extraordinaire de chances (frôlement de deux
étoiles) que suppose la naissance des
planètes, rien ne prouve que le même hasard
n'ait pas joué, ou ne puisse encore jouer plusieurs
fois dans l'immensité des temps et de l'espace; et
rien ne prouve par suite que, suivant quelque loi toujours
des Grands Nombres, bien des astres obscurs, bien d'autres
Terres que la nôtre, ne se trouvent déjà
disséminées, ou encore attendues, parmi les
Galaxies.
Dans cette hypothèse,
positivement vraisemblable, le phénomène
vivant, et plus spécialement le
phénomène humain, perdent quelque chose de
leur inquiétante solitude. Et en même temps ce
sont les perspectives de la Centrogénèse qui,
sans déformation, s'agrandissent fantastiquement d'un
ordre de plus. Et en effet, s'il y a eu, s'il y a, s'il doit
y avoir n Terres dans l'Univers, alors ce que nous
avons appelé ci-dessus « sphères »,
« isosphères », « Noosphères
», ne couvre plus l'ensemble, mais s'applique seulement
à un élément isolé
(mégacorpuscule), du Phénomène total. -
La centro-complexité ne jouant plus seulement avec
des grains de pensée sur une seule Planète,
mais avec autant de Noosphères qu'il y aura jamais de
planètes pensantes au firmament, le processus de la
Personnalisation prend décidément une allure
cosmique. L'esprit en est comme
épouvanté.
Mais la loi de récurrence
demeure la même.
Et il ne saurait toujours y avoir
qu'un seul Oméga
Table
L'Analyse de la
Vie
I. LE
PROBLÈME
p. 137 - Rien de plus
évident que l'existence, que le fait de la Vie, dans
le Monde autour de nous. Et cependant rien de plus
élusif, de plus insaisissable que cette même
Vie dès qu'on essaie de la traiter par les
méthodes générales de la Science. Tel
que nous l'expérimentons en nous-mêmes, et tel
qu'il paraît se développer au cours du temps,
l'être vivant est conscience, liberté,
finalité. Or aussitôt qu'on essaie de le
regarder au microscope, ou de le soumettre aux instruments
de mesure, ce même vivant ne laisse plus apercevoir,
jusque dans son tréfonds, qu'une pyramide de hasards
associés et de mécanismes entrelacés,
sans fissure apparente où loger l'action consciente
et directrice du moindre facteur libre interposé. Aux
yeux du biologiste moderne, l'orthogénèse des
groupes vivants tend à se résoudre en un jeu
fortuit de rencontres chromosomiques, et l'animal le plus
spontané n'apparait plus que « comme une
intégrale de réflexes » montés. De
sorte que le phénomène entier de la
Conscience, soumis à l'investigation scientifique,
donne l'impression de se dissoudre et de se noyer, comme une
illusion, dans le flot uniforme d'un déterminisme
universel. - Autant chercher à saisir un arc-en-ciel
entre ses doigts!...
II. UNE RÉPONSE
GÉNÉRALE
Déconcertés par cette
aptitude singulière de la Vie à se
résoudre en non-Vie, beaucoup de biologistes se
croient tenus, aujourd'hui, à la jeter par-dessus
bord, comme une pseudoréalité et un mirage.
Mais n'est-ce pas tout simplement que leurs yeux sont encore
fermés au jeu fondamental et inverse de la
Synthèse et de l'Analyse dans la structure
générale de l'Univers? En tous domaines, la
simple réunion organisée de plusieurs
éléments fait inévitablement
émerger du tout nouveau (du « supérieur
») dans la nature; et, inversement, la suppression d'un
agencement, quel qu'il soit, fait disparaître quelque
chose. Regardée à un trop fort grossissement,
la plus belle peinture se résout en taches confuses,
la courbe la plus pure en traits divergents, le
phénomène le plus régulier en agitation
désordonnée, le mouvement le plus continu en
saccades... Pourquoi, après cela, nous étonner
qu'à son tour, sous l'effet dissolvant, «
immergeant », de l'analyse, le vivant se résorbe
en inconscience, hasards et déterminismes, tout le
reste, c'est-à-dire le proprement vivant, ayant
glissé entre les mailles du filtre? D'un cas à
l'autre l'analogie n'est-elle pas trop évidente pour
qu'on puisse hésiter? Ici et là le «
trick » est certainement le même.
Pour résoudre l'antinomie
Matière-Vie il serait donc naïf de croire que
l'une à l'autre il faille les sacrifier. Mais il ne
s'agit que d'établir, entre les deux termes
opposés, une relation structurelle vraisemblable
expliquant comment, de l'un à l'autre, on peut
s'élever par synthèse, et
réciproquement descendre par analyse.
Toute la question est
là.
III. L'ÉMERGENCE DE LA
VIE
Ramené à son essence,
le problème scientifique de la Vie peut s'exprimer
ainsi :
Étant admises les deux Lois
majeures de Conservation et de Dégradation de
l'Énergie (à quoi se ramène la
Physique), comment superposer à celles-ci, sans
contradiction, une troisième Loi universelle (en quoi
s'exprime toute la Biologie), celle de l'Organisation de
l'Énergie? En langage atomistique, nous apprend la
Science, l'évolution cosmique représente, pour
les grains indestructibles d'énergie formant
l'Univers, le passage d'une distribution initiale
hétérogène (improbable, mais cependant
désordonnée) à une distribution finale
homogène (c'est-à-dire la plus probable).
Comment concevoir que, au cours de ce processus à la
fois conservatif et entropique, une part des grains
d'énergie se trouve distraite graduellement, de
manière à édifier temporairement les
assemblages organisés, de plus en plus improbables,
que forment les êtres vivants ? et ceci de telle
façon que, sous l'arrangement biologique ainsi
obtenu, l'arrangement physico-chimique soit respecté,
et retrouvable par analyse, à tout moment
?
Essayons de résoudre le
problème.
Pour y parvenir, il n'est pas
nécessaire, me semble-t-il, de modifier le point de
départ admis par l'atomisme scientifique moderne,
à savoir l'existence initiale d'une masse
d'énergie granulée, distribuée de
façon à la fois désordonnée et
improbable; mais il suffit de faire subir une
légère (et cependant décisive) retouche
à la figure habituellement prêtée au
grain d'énergie primordiale lui-même. jusqu'ici
ce grain élémentaire a toujours
été regardé comme privé à
la fois de tout vestige de conscience et de toute trace de
liberté. Définissons-le, au contraire, comme
possédant les trois propriétés
suivantes :
1.-Un «dedans » (ou
immanence) rudimentaire.
2.-Un rayon et un angle (aussi
limités qu'on voudra) de
self-détermination.
3.- Une polarisation psychique,
l'inclinant fondamentalement à s'associer avec
d'autres corpuscules de manière à former, avec
ceux-ci, des unités de plus en plus complexes, cette
complexité ayant pour effet (en vertu d'une
propriété primitive et essentielle de
l'être cosmique) d'accroître tout à la
fois dans le corpuscule qui l'acquiert, le degré
d'immanence et les possibilités de choix.
Cette triple correction,
observons-le, n'altère en rien, à l'origine du
moins, l'Univers des physiciens :
D'une part, en effet, en vertu
du jeu des Grands Nombres, la multitude
désordonnée des consciences
élémentaires, prise en masse, se comporte
exactement comme si elle était privée de tout
« dedans », c'est-à-dire elle
développe exactement les mêmes
déterminismes d'ensemble que ceux engendrés
par l'énergie granulaire primordiale des
physiciens.
Et, d'autre part, le rayon de
choix accordé à chaque corpuscule
élémentaire peut être pris assez petit
pour rester à l'intérieur de la sphère
d'indétermination reconnue par la Science la plus
déterministe comme un attribut particulier de
l'Infinie. Autrement dit, la « création »
d'énergie impliquée par le choix (nous
l'appellerons ici « énergie de choix », ou
«quantum de choix ») peut être
imaginé comme d'un ordre de grandeur si faible
qu'elle n'affecte pas appréciablement la somme de
l'Énergie universelle.
Rien n'est changé donc,
mensurablement, au point de départ dans les
conditions de l'Univers. Mais graduellement, avec le temps,
les effets dus aux termes correctifs introduits vont se
faire sentir. Tout d'abord, le jeu du Hasard brassant les
grains d'énergie se poursuit sans altération
aucune, mais que deux corpuscules d'affinités
psychiques convenables viennent à se frôler
à l'intérieur (et dans l'angle) de leur «
rayon de choix » : Alors ils s'accrocheront
sélectivement. Et voici un mouvement ainorcé,
que rien ne saurait plus arrêter.
p. 141 - Autour de ce premier noyau
d'improbabilité, de proche en proche, et de
degré en degré, une
hétérogénéité
organisée se développe, elle se propage, -
toujours au gré des chances, sans doute, mais
constamment dans une direction définie : celle d'une
complication et unification toujours croissantes.
Phénomène inconcevable si les corpuscules
étaient complètement « inanimés
». mais fait parfaitement intelligible s'ils sont
à la fois élémentairement libres et
polarisés
Examinons maintenant d'un peu plus
près comment, autour et au sein des noyaux
grossissants de complexité et de conscience, se
trouve respecté, et comment s'ajuste, le double jeu
des déterminismes et du Hasard. - Trois remarques
doivent être faites et soigneusement comprises,
à ce sujet.
Première
remarque.
Au cours de l'édification
des complexes organisés, il n'est pas
nécessaire que la quantité d' «
énergie de choix » augmente avec le degré
de conscience. Une plus grande variété et un
plus grand rayon d'indétermination sont
évidents, à mesure que l'on
s'élève davantage dans l'échelle des
êtres : mais l'un comme l'autre ne sont jamais obtenus
que par le jeu amplificateur de mécanismes permettant
(juste comme dans le cas des servomoteurs industriels) de
déclencher, par une impulsion infinitésimale,
des effets aussi précis que puissants. De ce fait
rien n'empêche de concevoir que «
l'énergie de choix » représente un
quantum cosmique invariable, - identique dans l'atome et le
cerveau humain 1. Ainsi s'expliquerait, en fin de compte,
cette chose paradoxale que la liberté peut grandir
indéfiniment dans l'Univers sans accroître
appréciablement le débit de l'Énergie
universelle. En somme, le développement de la Vie
n'interfère pas avec le déroulement de
l'énergie matérielle cosmique parce qu'il se
ramène finalement à une série
d'arrangements infinitésimaux, ne requérant
chacun qu'une impulsion infinitésimale, - tout ceci
à l'intérieur d'une marge
d'indétermination reconnue aux actions
matérielles par la Physique moléculaire
elle-même.
Deuxième
remarque.
p. 143 - A mesure que, sous l'effet
d'une complexité croissante, grandit et se meut dans
un angle plus grand le « rayon de choix », les
centres organisés cosmiques contrôlent de plus
en plus efficacement le Hasard au sein duquel ils baignent.
Mais ce n'est jamais qu'avec des chances utilisées
qu'ils tissent petit à petit leur finalité.
Ainsi s'expliquent : d'une part la localisation du
phénomène Vie dans des compartiments
étroits de l'Espace et du Temps; et d'autre part,
aussi, le rôle immense tenu dans l'évolution
biologique par le tâtonnement. De ce tâtonnement
les traces sont partout visibles dans la nature (que
d'essais, que de bizarreries, que d'inutilités et que
d'échecs dans le monde zoologique!), et le
mécanisme toujours agissant au cœur même
de notre spiritualité (jusque dans l'éclosion
et la maturation de nos plus hautes idées!). En
vérité, si l'on y prend garde, toute vie,
toute pensée, n'est que du hasard saisi et
organisé.
Troisième
remarque.
Si enfin nous envisageons dans son
ensemble, sur Terre, le processus cosmique de la
vitalisation, deux phases principales doivent absolument
être distinguées dans le
phénomène.
Au cours d'une première
phase, les grains de conscience s'arrangent
spontanément en mécanismes de manière
à construire les commutateurs et les amplificateurs
(« servo-moteurs ») requis pour amplifier «
l'angle et le rayon de choix » autour des centres
psychiques dont la conscience augmente, du reste, en raison
directe de leur champ d'action. A ce stade où les
consciences élémentaires, trop mal
centrées encore, ne peuvent se joindre que
superficiellement, dans quelque fonction externe commune,
leur association n'aboutit encore qu'à former une
syn-ergie (dont l'exemple le plus achevé est le
cerveau humain) . Au cours d'une phase ultérieure,
par contre, c'est-à-dire à partir de l'Homme,
les noyaux psychiques se trouvant assez centrés pour
pouvoir entrer en contact et communication directs,
c'est-à-dire de conscience à conscience, une
nouvelle sphère de complexité et une nouvelle
forme d'énergie font leur entrée dans la
Nature :
- la sphère des arrangements
et associations syn-psychiques (non plus seulement
groupement d'activités, mais groupement
d'âmes), dont une Humanité
planétisée serait, dans nos perspectives
présentes, le terme le plus
élevé;
- et, pour gouverner ce
réseau immanent d'opérations «
inter-centriques », l'Énergie spirituelle :
énergie de sympathie et d'attrait, où se
prolongent, dans une certaine mesure, les jeux du Hasard et
les effets matérialisants des Grands Nombres; mais
énergie dont la Loi, au lieu d'être la
conservation dans la dégradation, est au contraire
l'intensification croissante, jusqu'à organisation
totale de la fraction « centrifiée » du
Monde dans l'unité du « foyer Oméga
» d'où procède en dernier ressort
l'élan chassant la poussière cosmique
originelle dans la direction improbable et montante des plus
hauts complexes.
Au terme de cette évolution
(c'est-à-dire à la mort de chaque homme, et
à la mort de l'Humanité), il est concevable
que l'essence hominisée de l'Univers se
détache, et continue à subsister, hors de
l'appareil des énergies physiques au sein desquelles
elle s'est développée, - puisque ces
énergies, loin de représenter les fibres dont
serait tissée la conscience, ne sont au contraire
qu'un voile dont s'enveloppe statistiquement le jeu
croisé des consciences. Par ailleurs, notons-le,
cette évasion ou volatilisation de l'esprit hors de
la Matière, parce qu'elle se réduit en fin de
compte à la simple disparition d'un groupe de «
points ou quanta d'indétermination » dans le
Cosmos, ne saurait avoir aucune répercussion sensible
sur la marche générale du Déterminisme
universel.
CONCLUSION
Un Monde tel que nous venons de
l'imaginer satisfait bien aux conditions du problème
Vie-Matière tel que nous l'avions posé.
Doué d'immanence, de choix et de direction, aussi
bien dans son ensemble que dans ses termes les Plus
élémentaires, un tel Monde ne manifeste
cependant ces propnetés qu'à la faveur d'une
infinité de hasards et de mécanismes
imperceptiblentent choisis et groupés : de sorte que,
de haut en bas, l'analyse scientifique peut le
démonter sans rencontrer la moindre trace ni la
moindre interpolation inesurables de conscience, de
liberté et de finalité.
Ce qu'il fallait
démontrer.
Notons ici (cela en vaut la peine)
la parenté étroite qui relie entre elles deux
attitudes intellectuelles réputées
inconciliables en face du problème de la Vie. Si
paradoxal que ce a puisse paraître, le fixiste
créationniste qui nie l'évolution de la Vie,
sous prétexte que celle-ci, examinée en
détail sur des temps très courts, se
réduit en segments stables, tombe exactement dans le
même genre d'erreur que l'évolutionniste
rnatérialiste qui nie la conscience et la
liberté sous prétexte que le vivant se laisse
démonter en un système de mécanismes
élémentaires. Chez l'un comme chez l'autre
c'est la même « illusion analytique » qui
fait sentir ses effets, - ici matérialisant l'esprit,
là immobilisant le mouvement. Si différtents
soient les résultats, le principe de l'erreur est le
même. - Rétablissons « l'effet de
synthèse », - et aussitôt les deux points
de vue antagonistes se superposent dans la perspective d'un
évolutionisme vitaliste, le seul qui couvre la
totalité du phénomène Vie
considéré à tous ses niveaux
simultanément.
Table
Esquisse
d'une Dialectique de l'Esprit
........
I - Premier temps : Le
Phénomène humain et l'existence d'un Dieu
transcendant
..........
p. 150 - C'est en l'organisme
individuel humain que culmine en ce moment au Monde, dans le
champ de notre expérience, la loi de
complexité et de conscience. Or si elle y culmine
momentanément (par apparition du
phénomène de réflexion) tout porte
à croire qu'elle ne s'y termine pas. Au-delà
du cerveau isolé n'y a-t-il pas en effet un complexe
possible plus élevé encore : je veux dire une
sorte de « Cerveau » de cerveaux associés?
et n'est-ce pas dans ce sens, si on regarde bien,
qu'évolue organiquement, sous l'action
irrésistible d'unfaisceau de facteurs
géographiques, ethniques, économiques et
psychiques, la masse toujours plus solidaire de
l'Humanité? - De ce point de vue, non seulement
l'évolution naturelle de la Biosphère se
prolonge dans ce que j'ai appelé la Noosphère,
mais elle y prend une forme nettement convergente, dessinant
vers le haut un point de maturation (ou de réflexion
collective).
Transportons-nous en ce sommet du
cône évolutif terrestre. A l'examen, il laisse
apparaître deux groupes de propriétés
contradictoires et singulières.
Tout d'abord, il est unique, et
donc final. A moins d'imaginer - chose suprêmement
improbable - que notre Noosphère entre un jour en
contact avec d'autres Noosphères sidérales,
l'Humanité réfléchie collectivement
reste seule en face d'ellemême. Impossible, dans ces
conditions, d'imaginer une complexification
ultérieure déterminant une conscience
supérieure. Notre loi de récurrence cesse
automatiquement de fonctionner.
Mais en même temps il se
présente, ce même sommet comme chargé
d'une exigence foncière
d'irréversibilité. Déjà
sensible, pour une introspection rigoureuse, dans le cas
d'une conscience humaine isolée,
l'impossibilité radicale entre « mort totale
» et « action réfléchie »
croît et devient flagrante dans le cas d'un effort
humain collectif désintéressé, - et
elle tend par suite à atteindre son maximum dans une
Humanité devenue pleinement consciente à la
fois de la grandeur de ses peines et de la valeur de ses
achèvements.
De sorte que, en vertu même
du processus qui l'entraîne, l'Homme se voit
dériver vers une position terminale où
:
a) organiquement, il ne peut plus
aller plus loin (même collectivement) en
complexité, et donc en conscience;
b) psychiquement, il ne peut pas
accepter de reculer;
c) et cosmiquement il ne peut
même pas rester sur place (i), puisque, dans notre
Univers « entropique », cesser d'avancer, c'est
retomber en arrière.
Qu'est-ce à dire sinon que,
parvenue en ce point ultracritique de maturation, la courbe
du phénomène humain perce le système
phénoménal cosmique, et postule l'existence,
en avant et au-delà, de quelque pôle «
extra-cosinique » où se trouve
intégralement collecté, et
définitivement consolidé, tout
l'incommunicable réfléchi successivement
formé dans l'Univers (et plus particulièrement
sur Terre) au cours de l'évolution ?
Vu en montant, de notre
côté des choses, le sommet du cône
évolutif (le point Oméga) se profile d'abord
à l'horizon comme un foyer de convergence simplement
immanente: l'Humanité totalement
réfléchie sur soi. Mais, à l'examen, il
s'avère que ce foyer, pour tenir, suppose
derrière lui, plus profond que lui, un noyau
transcendant, - divin.
Et nous voici amenés, dans
notre dialectique, à réfléchir en
arrière.
II - Deuxième
temps : la Création Évolutive et l'attente
d'une Révélation
Tel qu'il nous apparaît en
première approximation, suivant la voie que nous
avons prise, Dieu (face transcendante de Oméga) se
présente en somme, à la fois, non seulement
comme un hyper-centre, mais aussi, forcément,
comme un auto-centre. Puisque au moins par une part,
la plus centrale, de lui-même, il est transcendant
(c'est-à-dire indépendant de
l'évolution), c'est que, par ce centre de
lui-même, il subsiste sur soi, indépendant du
Temps et de L'Espace. Ce qui revient à dire, que,
pour notre expérience, il se comporte comme un
ultra-foyer de convergence non seulement virtuel, mais
éminemment actuel.
Et, de ce chef, c'est le
phénomène humano-cosmique qui, par
réaction, se trouve à nos yeux
profondément modifié. Au départ, nous
ne pouvions y voir (ou nous pouvions n'y voir) qu'un
mouvement autonome, spontané, de montée de
conscience. Maintenant nous découvrons que ce flux
est une marée provoquée par l'action d'un
astre suprême. Si le Multiple s'unifie, c'est
finalement parce qu'il est attiré.
III - Troisième
temps : le Phénomène Chrétien et la Foi
en l'Incarnation
p. 154 - Et c'est ici que, en plein
phénomène humain, se marque et s'impose
à notre attention le problème chrétien.
Historiquement, à partir de l'Homme-jésus, un
phylum de pensée religieuse est apparu dans la masse
humaine, phylum dont la présence n'a pas cessé
d'influer, de plus en plus largement et profondément,
sur les développements de la Noosphère. Nulle
part, en dehors de ce remarquable courant de conscience,
l'idée de Dieu et le geste de l'adoration n'ont pris
pareille clarté, pareille richesse, pareille
cohérence et pareille souplesse. Et tout ceci
soutenu, nourri, par la conviction de répondre
à une inspiration, à une
révélation venue d'en haut. A l'origine de ce
« vortex » mystique, doué d'une si
remarquable vitalité, ne conviendrait-il pas de
reconnaître le flux créateur à son
maximum d'intensité, - l'étincelle jaillissant
entre Dieu et l'Univers à travers un milieu
personnel. - La Parole, justement, que nous étions en
droit d'attendre?...
......
p. 155 - Or en ce point, avant de
poursuivre, arrêtons-nous un instant, il le faut, pour
observer ce que le pas que nous venons de faire suppose, et
ce qu'il apporte en même temps de nouveau dans la
nature de notre adhésion. jusqu'ici nous n'avions
progressé, dans nos anticipations du plus-être,
que par voie rationnelle, nos intuitions successives se
maintenant dans le cadre scientifique de «
l'hypothèse ». A partir du moment où nous
admettons la réalité d'une réponse
arrivée d'en haut, nous accédons en quelque
manière à l'ordre de la certitude. Mais ceci
ne se produit que grâce à un mécanisme,
non plus de simple confrontation de sujet à objet,
mais de contact entre deux centres de conscience : acte non
plus de connaissance, mais de reconnaissance : tout le jeu
complexe de deux êtres qui librement l'un à
l'autre s'ouvrent et se donnent, - l'émergence, sous
l'influence de la grâce, de la Foi
théologique.
IV temps :
L'Église vivante et le
Christ-Oméga
Une fois reconnu (non plus, je
répète, par voie de pure inférence,
mais par adhésion à une affirmation
reçue d'en haut) le fait de l'Incarnation, nous nous
trouvons en mesure, par un nouveau retour vers le plus
connu, de pénétrer plus profondément la
nature du phénomène chrétien. Non plus
simplement l'Église enseignante, mais l'Église
vivante . germe de super-vitalisation déposé
au sein de la Noosphère par l'apparition historique
du Christ-Jésus : non pas organisme parasite,
doublant ou déformant le cône évolutif
humain, mais cône plus intérieur encore,
imprégnant, envahissant et soutenant graduellement
toute la masse montante du Monde, et convergeant
concentriquement vers le même sommet.
D'où pour finir, par
remontée ultime vers le moins connu, une
dernière et suprême définition du point
Oméga : foyer à la fois un et complexe,
où, cimentés par la personne christique,
trois centres emboîtés (pourrait-on
dire) se découvrent, de plus en plus profonds :
extérieurement, le sommet immanent (« naturel
») du cône humano-cosmique; plus en dedans, au
milieu, le sommet immanent (« surnaturel ») du
cône « ecclésiastique » ou
christique; et, tout-à-fait au cœur, enfin, le
centre transcendant trinitaire et divin. Le
Plérôme complet se rejoignant sous l'action
médiatrice du ChristOméga.
........
Table
Place de la Technique dans une
biologie générale de l'Humanité
p. 161 - L'Homme, est entré
dans l'âge de l'industrie, avec sa face de
socialisation. Ce grand fait, qui inaugure une
période nouvelle, que signifie-t-il?
Faut-il y voir une sorte
d'alourdissement, d'écrasement de l'humanité
sous la masse des procédés qu'elle a
découverts, évoquant les
phénomènes gigantesques des formes animales :
défenses infiniment prolongées des grands
éléphants, énormes coquilles dont
s'enveloppent les mollusques, etc... ?
Ou bien, loin d'être un
ajoutis parasitaire, un pas sans signification, ce fait du
développement industriel n'aurait-il pas un sens
profond, ne couvrirait-il pas une réalité
biologique capable d'orienter notre
pensée?
C'est cette réalité
que nous voudrions faire ressortir en essayant de montrer
que le progrès de l'industrie n'est pas accidentel,
mais constitue un événement susceptible
d'entraîner les plus grandes conséquences
spirituelles.
Partons de très loin : Pour
comprendre la place des techniques dans la
société humaine, il faut remonter à la
marche générale de l'évolution du
monde. On peut considérer cette évolution
comme un développement de la vie incluant une
montée progressive de conscience; conscience qui,
avant d'être réfléchie, trouve une
préparation dans l'intériorité des
êtres : les choses ont un petit dedans.
La montée de conscience peut
s'expliquer par une loi très simple, très
claire et que j'appelle la loi de complexité et de
conscience. Les relations entre la complexité
organique et la conscience doivent être mises en
évidence. Pendant longtemps, la vie a paru s'opposer
irrémédiablement à la matière;
le pont paraissait impossible à jeter entre physique
et biologie, mais l'approfondissement de leur relation tend
à supprimer cette impossibilité.
p. 162 - Pourquoi ne pas appliquer
la même idée à la vie, de la
façon suivante : Si l'on divise le monde en deux
parts : d'une part la matière qui n'a pas de racine
de conscience et, de l'autre, l'être vivant, ne
serait-il pas légitime de dire : « Mais
l'intériorité, ébauche de conscience,
il y en a partout; seulement, si le corpuscule est
très simple, cette conscience est tellement petite
que nous ne la distinguons pas; que la complexité
augmente, cette conscience émerge et nous avons le
monde vivant ».
p. 163 - Dans la ligne de
l'évolution ou de la montée de conscience, le
terme le plus avancé est l'homme. En son cerveau
où des billions de cellules sont groupés de
manière à former un centre émetteur,
récepteur, coordinateur dont nous nous faisons une
très faible idée, les deux foyers ont leur
maximum évident de complexité. Y a-t-il dans
la nature, en dehors du cerveau humain, une quantité
de matière organisée sous un plus petit
volume? On peut en douter! Mais n'y a-t-il rien de plus
compliqué qui soit possible en dehors de l'homme
individuel ?
p. 164 - Du point de vue
sociologique, l'humanité n'est pas un agrégat,
elle forme un tout structurel. Plus la science s'accroche au
problème humain, plus l'homme lui semble être
apparu comme les autres espèces sous la forme d'un
bouquet de types très voisins les uns des autres;
mais, tandis que, dans le cas des autres espèces, les
différentes modalités de la forme qui vient de
naître tendent à diverger, l'attitude de
l'homme, en vertu de son haut degré de psychisme, est
toute différente. En fait, à son niveau, le
bouquet s'enroule sur lui-même autour de la
planète de telle sorte que l'humanité
réalise un faisceau en forme de bulbe dans lequel on
peut reconnaître des feuillets. A l'intérieur
de cette masse, des quantités d'espèces
virtuelles apparaissent continuellement composant un
ensemble dont le resserrement sur lui-même
amène une structure parfaitement
déterminée. Du fait que l'homme
représente le système produit par le
rapprochement de tous les feuillets on aurait un autre
bouquet; c'est une raison pour reconnaître dans le
phénomène social quelque chose de
naturel.
p. 165 - Lorsque l'on
réfléchit aux moyens de communication, on
apperçoit surtout le côté commercial;
mais le cote psychologique est bien plus important et
comporte des effets considérables.
Cet appareil
cérébroïde, critiqué par Julian
Huxley, a des différences énormes avec un
cerveau individuel en ce sens que celui-ci est dominé
par un moi pensant, mais il reste que nous aurions tort de
considérer l'ensemble des cerveaux humains comme
formant seulement une somme. Il y a quelque chose de plus :
ces cerveaux réunis entre eux forment une sorte de
voûte, chaque cerveau devenant capable de percevoir
avec les autres ce qui lui échapperait s'il
était réduit à sa seule
capacité. Et la vision ainsi obtenue dépasse
l'individu et ne peut être épuisée par
lui.
p. 167 - En quantité et en
intensité, ai-je dit : est-il impossible qu'un jour
on arrive à construire certains appareils capables
d'enregistrer des raies émises par les cerveaux
pensants et de totaliser l'énergie de ces cerveaux
tendus dans une direction donnée? La terre
apparaîtrait, au point de vue psychique, de plus en
plus chaude et incandescente. Si l'on ne considère
pas l'harmonie, mais l'intensité
générale, jamais la terre n'a passé par
une phase pareille.
Cette énergie humaine, nous
pouvons nous rendre compte aussi qu'elle monte
qualitativement; je regarde ce phénomène de la
généralisation de la recherche parmi les
hommes : il y a un siècle c'était une fonction
presque inconnue; or, maintenant, un grand nombre d'hommes
sont gagnés par le démon de la
découverte et il se forme des voûtes partielles
qui développent ensemble des visions communes : c'est
de l'énergie spirituelle vraiment
qualifiée.
On en vient à cette
idée très simple : à travers l'homme
l'évolution rebondit; en ce moment, tout se passe
comme dans ces appareils où, une première
fusée étant lancée, une seconde
s'allume et prolonge le mouvement. Quand on prend l'ensemble
des phénomènes évolutifs la nature agit
de cette façon là. Elle est arrivée
à faire l'homme, mais en pourvoyant, par d'autres
plates-formes, à l'utilisation d'autres
énergies. Et voici que le phénomène
semble repartir vers une nouvelle montée
spirituelle.
p. 169 - Cette perspective
spiritualiste, il faut la pousser jusqu'au bout. C'est ici
que le christianisme se présente avec une grande
valeur : il est, en effet, un spiritualisme qui offre un
centre divin à la fois émergé et
immergé; par son immersion, ce centre se trouve en
connexion avec l'énergie. Plus on
réfléchit à cette harmonie profonde que
l'idée d'incarnation présente avec les
rapports révélés par les autres
phénomènes, plus on en arrive à cette
conviction que le christianisme réalise toutes les
conditions nécessaires pour devenir la religion du
progrès.
Dans ces conclusions se trouve
vérifiée jusqu'au bout la relation entre
technique et conscience, la technique se présentant
de telle façon qu'elle nous fait accéder
à des pouvoirs d'un ordre plus grand, - d'un ordre
spirituel, - et nous oblige à prendre position sur
une religion.
16 janvier 1947,
Table
Les
Conditions psychologiques de l'Unification
humaine
p. 177 - Il est un
événement qui, insidieusement,
irrésistiblement, envahit et complique chaque jour un
peu plus nos préoccupations individuelles, c'est bien
celui de l'unification humaine. Autour de nous, comme une
marée, la socialisation économique, politique,
psychique du Monde ne cesse pas de pénétrer,
jusqu'à les submerger, les plus humbles
existences.
Or que représente, que vient
faire, au juste, cet étrange et inquiétant
phénomène ?
Pendant longtemps on a pu croire
(on a aimé à croire) que dans
l'agrégation croissante de l'Humanité sur
elle-même rien d'autre ne se passait qu'un ajustement
superficiel, facilement équilibrable, des
unités pensantes les unes par rapport aux
autres.
Mais aujourd'hui, à la suite
d'une meilleure triangulation du Temps et de l'Espace, une
autre idée est en train de se faire jour dans notre
esprit : à savoir que sous le voile du
phénomène social, ce serait peut-être
bien une dérive fondamentale qui se trahit de
l'Univers en direction d'états toujours plus
organisés; non plus simple motion spatiale de la
Terre (Galilée), mais prolongement, par-dessus nos
têtes, d'un enroulement de l'Univers sur
lui-même, - enroulement qui, après avoir
engendré individuellement chacun de nous, poursuit
collectivement en direction de l'avenir, sa marche vers la
complexité et l'intériorisation.
p. 185 - De plus en plus le Monde,
notre monde terrestre, prend irrésistiblement sous
nos yeux la forme d'un moteur gigantesque et gigantesquement
compliqué, prêt pour toute opération et
toute conquête, mais qui ne fonctionnera qu'à
une condition : c'est que, pour mettre ses rouages en
marche, nous trouvions et nous brûlions exactement
l'espèce, la qualité d'essence qui lui
convient. Autrement dit, si la Terre humaine hésite
encore aujourd'hui dans son mouvement - s'il y a pour elle
un risque de s'arrêter demain - c'est simplement par
défaut d'une Vision suffisante, d'une Vision
proportionnée à l'énormité et
à la variété de l'effort à
donner.
Dans ces conditions, et sans
négliger la technique matérielle, bien entendu
- mais par un effort conjugué avec les progrès
de celle-ci - c'est vers l'entretien et le
développement de ses énergies psychiques
(animatrices indispensables de l'Énergie physique
dans un Univers devenu pensant), c'est vers l'exploration et
l'exploitation de sa véritable et toute noble
«libido » cosmique, que l'Humanité doit
désormais consacrer une part grandissante, la
meilleure part, de son attention.
Et c'est pour cela que, en
terminant, c'est à la recherche, à la
préparation, au raffinement d'une Foi
véritablement motrice du Monde que je vous convie.
Ceci sans oublier de vous rappeler que nulle part les
éléments, le germe, ou même la
réalité initiale d'une telle Foi
n'apparaissent mieux définis (en dehors de toute
considération dogmatique, et au simple regard de la
psychologie) que dans un Christianisme bien compris : le
Christianisme, je dis bien, qui, plus vigoureusement et
réalistiquement: qu'aucun autre courant psychique en
vue, ne cesse pas de s'obstiner - pratiquement seul au monde
- à entretenir et à perfectionner en lui la
vision brûlante d'un Univers non pas impersonnel et
clos, mais ouvert, au-delà de l'avenir, sur un Centre
divin.
Table
Un phénomène de
Contre-Évolution ou la Peur de
l'Existence
p. 189 - Par cette expression
« peur existentielle », je n'entends pas la simple
crainte accidentellement éprouvée par tel ou
tel individu humain particulièrement timide, en face
de risques matériels ou sociaux qui s'annoncent pour
lui dans l'existence. Mais, prenant ces mots à un
sens beaucoup plus général et beaucoup plus
profond, je les emploie ici pour désigner l'angoisse,
non pas tant « métaphysique », comme on
dit, que « cosmique » et biologique, susceptible
de saisir tout homme assez sage - ou assez imprudent... -
pour essayer de fixer et de mesurer les abîmes du
Monde autour de lui.
On ne saurait assez revenir et
insister sur ce point. Au sein d'un Univers en état
de genèse, ce n'est pas seulement un changement
révolutionnaire dans le mécanisme
évolutif lui-même (apparition de la
Prévision et de l'Invention); - mais c'est encore une
double et dangereuse crise morale, qu'amorce le
phénomène mental de la Réflexion. Crise
d'émancipation, d'abord et sans doute, tenant
à la naissance de la Liberté. Mais crise de
panique aussi, liée au choc psychologique d'un
brusque éveil dans la nuit.
p. 191 - a. La Peur devant la
Matière.
C'est, comme de juste, par ses
dimensions vertigineuses que l'Univers, dans un premier
choc, tend à nous atterrer le plus. jadis, du temps
où la Terre passait encore pour fixe au centre d'un
petit nombre de sphères tournant bien sagement, et
bien stablement autour d'elle, les cieux
étoilés pouvaient encore être
regardés avec une sereine admiration. Mais depuis que
tout ce beau système s'est, pour nos yeux,
décentré, distendu et lancé
explosivement dans l'espace; - depuis que nous comptons par
milliers d'années-lumière et par galaxies; -
et depuis aussi que, à l'autre bout des grandeurs
astronomiques, l'Immense a reparu, pour notre regard mieux
armé, dans l'incompréhensible grouillement de
l'Infime; - depuis tout ce dessillement de notre vision, le
sentiment et l'inquiétude ne font que monter' en nous
de notre insignifiance absolue. Les deux abîmes de
Pascal, plus distinctement sondés, et
compliqués de deux autres abîmes que ne pouvait
encore, au dix-septième siècle, distinguer le
grand voyant: abîme du Nombre, -marée
effarante, autour de nous, des corps et des corpuscules; et
abîme du Temps, - axe sans fin autour duquel
s'opèrent les enroulements et les déroulements
de l'Espace... Que reste-t-il de nous-mêmes, - ou,
pour mieux dire, comment ne pas nous trouver simplement
anéantis, annulés, - au sein de ces
énormités et de cette multitude ? -
Incontestablement, chacun de nous l'a éprouvé,
c'est par l'ombre toujours grandissante de son
Immensité que le Cosmos jette un premier trouble dans
l'âme moderne. Mais bientôt, à cette
cause initiale d'inconfort spirituel, s'en ajoute une autre,
plus subtile et plus dangereuse encore, tenant,
celle-là, à ce qu'on pourrait appeler son
« étanchéité » à notre
expérience.
Étanchéité, je
dis bien. Que le Monde soit si grand et si « nombreux
» que-, en lui, nous puissions avoir la douloureuse
sensation de nous évaporer, ceci est
déjà grave. Mais, ce qui serait bien pire,
c'est que, dans cet océan, nous puissions nous
penser, non pas seulement perdus une première fois
parce que nous ne comptons pas, - mais perdus encore, une
deuxième fois, parce que nous nous y trouvons
hermétiquement fermés. Or n'est-ce pas
là précisément ce qui est en train de
se passer? -jusqu'aux approches de l'ère moderne, on
peut dire que l'Homme avait encore l'illusion de vivre
« à ciel ouvert », dans un Univers
perméable et transparent. Pas de limite bien franche,
en ce temps-là, mais toutes sortes d'échanges
possibles entre l'ici-bas et l'au-delà, entre le Ciel
et la Terre, entre le relatif et l'absolu. Ne pouvait-on pas
s'attendre à rencontrer un génie ou un dieu
sur les hauts sommets, dans les entrailles ou aux antipodes
de la Terre?... Et puis, avec la montée de la
Science, nous avons vu peu à peu s'étendre sur
toutes choses une sorte de membrane imperméable
à notre connaissance. Impossibilité radicale,
dimensionnelle, pour notre expérience, de sortir du
Temps et de l'Espace. Impossibilité historique (que
ce soit en Biologie ou en Physique) de trouver, dans aucun
sens, le bout d'une fibre réelle, - à moins
peut-être de remonter jusqu'à un zéro
naturel où l'Univers s'évanouit tout entier et
d'un seul coup, sans laisser de traces. Et
impossibilité psychique, pour notre esprit
(impossibilité rendue chaque jour plus vraisemblable
par des échecs répétés),
d'entrer phénoménalement en contact direct
avec quoi ou qui que ce soit de trans- ou de super-humain.
-
p. 195 - b. La Peur devant
l'Humain.
Tout comme la contemplation du
firmament, il est à croire que le spectacle de la
Terre habitée avait, au regard de nos pères,
quelque chose d'inoffensif, ou même de pacifiant.
Quelques millénaires d'Histoire, - quelques millions
d'êtres vivants : pas de quoi se sentir
dépaysés! - Or, à la lumière
implacablement montante de la Réflexion, voici qu'une
altération profonde est en train de «
défigurer » pour nous la physionomie du Monde
social, même abordé par sa face la plus
civilisée. Entre Hommes du moins, pensions-nous, il
nous serait possible de rester dans la mesure, même au
sein d'un Univers démesuré. A nous, dans ce
refuge construit par nos soins, la clarté et
l'individualité!... Or au lieu de cela, voici que -
certains aspects monstrueux se glissant insensiblement sous
les traits qui nous semblaient le plus familiers - la masse
humaine à son tour commence à prendre un
aspect inquiétant, étrange. A son tour, elle
se déforme sous nos yeux. Et en elle, finalement,
reparaissent les trois marques cosmiques, si effrayantes
pour notre esprit, d'Immensité, d'Opacité et
d'agressive Impersonnalité.
p. 201 - En somme, tandis que, au
sein d'une Pluralité désordonnée ou
divergente, il est fatal que l'apparition de la
Réflexion soulève immédiatement un vent
de peur et d'angoisse, - au sein de la même
Pluralité, reconnue convergente, il est
également inévitable que, avec l'éveil
de la Pensée, s'élève sur le Monde un
souffle de paix. Et ceci pour la simple et profonde raison
que, dans un Univers « qui se rassemble »,
l'Autre, si terrifiant soit-il au regard toujours
plus pénétrant de notre conscience, cesse
à bon droit de nous effrayer, puisque
d'étranger et d'hostile, il se fait unissable.
Par régression en lui de l'Extériorité
et de la Distance, l'Autre, je dis bien, cesse de nous
épouvanter. Bien mieux : par son
énormité même, il tend à devenir
fascinant et aimable. Car enfin, plus les nappes du Multiple
sont immenses, plus inévitable et enveloppant se
découvre le flux qui nous rapproche, - et plus
profonde aussi s'annonce l'intensité centrale vers
laquelle l'inflexible tourbillonnement des choses nous
aspire. LUnivers était sombre, glacé, aveugle
: le voici qui s'éclaire, s'échauffe, s'anime.
Comme par magie, notre effroi de la Matière et de
l'Homme est transformé, inversé, en paix,
en confiance, - et même (pour qui a la joie
d'apercevoir qu'un Foyer d'attraction cosmique, pour
être personnalisant, doit posséder
lui-même sa propre super-personnalité) en
amour existentiel. - Nous sommes enfin sortis du
labyrinthe. Nous avons échappé à
l'angoisse. Nous sommes libérés. Et tout
cela parce qu'il y a un Cœur du Monde.
p. 202 - La Convergence
organo-psychique du Monde n'est pas seulement possible ou
souhaitable pour le calme qu'elle nous apporte. juste autant
que l'oxygène qui remplit palpablement nos poumons,
elle doit être tenue pour objectivement et
scientifiquement vraie : vraie, parce que seule capable de
former pour notre conscience une atmosphère vivable;
et seule vivable, en définitive, - nous aurions
dû nous en apercevoir plus tôt -, par raison
d'homogénéité dans la structure
cosmique. Car, si par tous et chacun de ses
éléments (ainsi que le Phénomène
humain le prouve), notre Univers tend
décidément à trouver son
équilibre supérieur dans le « centrique
», comment le processus pourrait-il se continuer et
aboutir, sinon à l'intérieur d'un
système complètement centré sur soi par
la totalité de lui-même!
Table
L'Évolution
de la Responsabilité dans le Monde
....
p. 214 - Peu à peu,
physiciens et astronomes nous familiarisent avec la notion
de modalités (dynamiques ou tensorielles) affectant,
par structure, la totalité du Temps et de l'Espace.
Couramment, de nos jours, il est question d'un Univers
courbe, ou d'un Univers qui explose. - Mais pourquoi pas
davantage d'un Univers qui s'arrange, - et qui s'arrange,
j'entends bien, non pas seulement à la façon
géométrique et indéfinie d'un cristal,
mais de la manière organique et centrée
(« synergique ») propre aux particules chimiques,
cellulaires, zoologiques dont nous faisons nous-mêmes
partie ? - Une telle dérive de l'Étoffe
cosmique vers des états physiquement toujours plus
compliqués et psychiquement toujours plus
intériorisés, nous ne sommes encore capables,
il est vrai, de la saisir qu'en un seul point du Monde :
notre Terre. Mais, à l'intérieur de ce
domaine, si restreint soit-il, comment ne pas voir que le
phénomène se développe avec un
enracinement, une régularité et une puissance
où se trahit une disposition générale -
pour ne pas dire principale - de l'Univers autour de nous?
Laissée à elle-même, en masse suffisante
et assez longtemps, dans des conditions favorables de
température et de pression, la Matière, par
effet de chances et de grands nombres, finit toujours par se
vitaliser, - comme si, dans cette direction
suprêmement improbable, elle trouvait, de
nécessité statistique, le seul
équilibre supérieur qui la satisfît.
Qu'est-ce à dire sinon que, à en juger par
notre maille planétaire, l'Univers peut être
légitimement considéré, dans sa
totalité, comme un immense système
organopsychiquement convergent sur
lui-même?
p. 215 - Trois zones majeures dans
l'arrangement, et donc dans le degré de Conscience,
des éléments du Monde. Mais trois zones aussi,
par suite, dans l'In-arrangement ou le Dérangement
possibles des mêmes éléments,
c'est-à-dire dans l'individuation et l'aggravation du
Mal cosmique: zone de la Désagrégation
purement matérielle, - zone de la Souffrance, - zone
de la Faute. Et trois zones enfin, surtout, dans la
solidarité engendrée par le flux de
convergence universelle : zone inférieure de
l'interdépendance physico-chimique entre corps
inanimés; zones des relations «symbiotiques
» entre vivants; zone supérieure enfin, de
l'interaction réfléchie des
libertés.
p.220 - Que d'oreilles
n'offusque-t-on pas encore en parlant de la
réalité physique d'un phénomène
mental, ou de la nature essentiellement biologique des lois
morales et sociales?... Or tels sont justement le
compartimentage et l'affadissement intellectuels dont vient
irrésistiblement nous libérer la vision
nouvellement éclose d'un Monde en état
d'évolution. Au sein, non plus d'un Cosmos, mais
d'une Cosmogénèse, - à travers les
seuils successifs de la Matérialisation, de la
Vitalisation et de la Réflexion - une même
Énergie circule, une même solidarité
s'établit. Sans se matérialiser (au sens
péjoratif et philosophique du terme), mais par voie
de spiritualisation au contraire, tout, du bas en haut de
l'Univers, s'ultra-physicise. Tout, je dis bien; et, par
suite, les effets de solidarité comme tout le
reste.
Et voilà bien, si je ne
m'abuse, la radicale transformation (non plus objective,
mais subjective) actuellement en train de s'opérer
dans la conscience que nous pouvions nous faire jusqu'ici de
nos responsabilités humaines. Non seulement le rayon
de notre influence sur autrui est en train de faire un saut
si brusque en avant que les plus superficiels et les plus
égoïstes d'entre nous commencent à ne
plus avoir envie de rire, mais encore, du fait de la valeur
évolutive prise par l'arrangement social de
l'Humanité sur elle-même, l'étoffe
même de cette action périphérique de
notre être, - à en juger par le
caractère implacablement déterminé des
effets qu'elle déclenche - prend à nos yeux
une consistance impressionnante.
Tant que nous ne pensions avoir en
face de nous, pour les respecter ou les enfreindre, que des
préceptes plus ou moins arbitrairement
décrétés par l'Homme à l'usage
d'autres hommes, nous pouvions estimer qu'une évasion
ou une infraction demeuraient possibles. Mais à
partir du moment où, nous nous en apercevons avec
saisissement, c'est dans un réseau, non plus de
conventions, mais de liaisons organiques que la
Socialisation, peu à peu, nous enlace : alors nous
commençons à réaliser dans notre esprit
la grandeur et la gravité de la condition
humaine.
Parce que, avec le juridique, on
peut toujours, par quelque compromission, arriver à
s'entendre. Tandis que l'Organique, lui, si on le viole, ne
pardonne pas.*
* Paris, 5 juin 1950-
Psyché, juillet-août 1951.
Table
Le Goût de
vivre
.....
p. 242 - Il y a bien longtemps,
Lucrèce et Épicure, pour amorcer et expliquer
la rencontre et l'emmêlement de leur pluie d'atomes
« crochus », invoquaient une obliquité des
gouttes dans leur chute : un « clinamen »,
disaient-ils.
Sous forme plus moderne, en face de
l'Univers en voie évidente de Complexification, le
même problème reparaît devant nous. Sur
une étoffe cosmique parfaitement
indiférente, et si grand soit le nombre des coups
qu'on s'accorde, il -est inconcevable que le jeu des chances
puisse donner naissance à la moindre lignée
d'arrangement. - Pourquoi donc, dès lors, depuis le
plus loin que la Matière se ramasse et se comprime
sur elle-même, - pourquoi s'obstine-t-elle
historiquement, depuis des dizaines de millions
d'années, à s'ordonner sur soi?
C'est-à-dire comment justifier cette
priorité, inflexiblement donnée
à l'improbable sur le probable, à l'ordre sur
le désordre, à la vie sur la mort, dans un
vaste secteur des choses, tout au long des périodes
géologiques?...
Plus on approfondit cette question,
plus on se convainc (par référence à ce
qui se passe au fond de notre « moi »
réfléchi) que la polarité de
fond, exigée pour l'amorçage et les
progrès du phénomène cosmique de
Vitalisation, est de nature ou dimensions psychiques:
c'est-à-dire que c'est elle (pas moins! ... ) qui, -
sous la triple forme d' « un vouloir survivre »,
passant à un « vouloir bien vivre », repris
lui-même dans un « vouloir supervivre » -
surgit en chacun de nous, et comme à visage
découvert, à l'état
hominisé.
p. 246 - Ce qui, dans un Monde
devenu self-conscient et self-mouvant, est le plus
vitalement nécessaire à la Terre pensante,
c'est une Foi, - et une grande Foi, - et toujours plus de
Foi.
Savoir que nous ne sommes pas
emprisonnés.
Savoir qu'il y a une issue, et de
l'air, et de la lumière, et de l'amour, quelque part,
au-delà de toute Mort.
Le savoir, sans illusion ni
fiction...
Voilà ce dont, sous peine de
périr asphyxiés par l'étoffe même
de notre être, nous avons absolument
besoin.
Et voilà où se
découvre ce que j'oserai bien appeler le
rôle évolutif des Religions.
p. 250 - Mais il y a plus. Ce que,
au fond incommunicable d'euxmêmes, véhiculent
les divers courants de Foi encore actifs sur Terre, ce ne
sont plus seulement les éléments
irremplaçables d'une certaine image complète
de l'Univers. Bien plus encore que des fragments de
vision, ce sont des expériences de contact
avec un Ineffable suprême qu'elles conservent et
qu'elles transmettent. Comme si, de l'Issue Ultime qu'exige,
et vers laquelle se précipite l'Évolution, un
certain influx descendait pour illuminer et échauffer
nos vies : véritable rayonnement «
trans-cosmique », pour lequel les organismes
successivement apparus au cours de lHistoire seraient
précisément les récepteurs
naturellement accordés.
Perspective extraordinairement
hardie sous son apparente naïveté; et qui, si
elle est justifiée, a pour effet de renouveler
profondément la théorie entière du
Goût de la Vie et de son entretien dans le
Monde.
Pour conserver et accroître
sur Terre la « pression d'Évolution », il
est vitalement important, observais-je, que, par
arcboutement des réflexions religieuses, un Dieu de
plus en plus réel et attrayant se définisse
pour notre regard au pôle supérieur de
l'Hominisation. - Voici maintenant qu'une autre condition et
une autre possibilité d'animation cosmique se
découvrent. Et c'est que, soutenus et guidés
par la tradition des grandes mystiques humaines, nous
réussissions, par voie de contemplation et de
prière, à entrer directement en communication
réceptive avec la Source même de tout
élan intérieur.
La tension vitale du Monde non plus
seulement maintenue par artifices physiologiques ou par
découverte rationnelle d'un Objectif ou Idéal
entraînant, - mais directement infusée au fond
de notre être, sous sa forme supérieure directe
et extrême : l'Amour, par effet de « Grâce
» et de « Révélation
».
Goût de la Vie : nœud
central et privilégié, en
vérité, où, dans l'économie d'un
Univers suprêmement organique, une liaison
suprêmement intime se découvre entre Mystique,
Recherche et Biologie.*
* Paris, novembre 1950,
Ecrit rédigé à l'occasion d'une
conférence donnée,
pour le Congrès
Universel des Croyants chez M. de Saint-Martin, Place des
Vosges, le 9 décembre i 95o.
Table
L'Énergie
spirituelle de la Souffrance
p. 255 - A chaque instant la
souffrance totale de toute la Terre!... Si seulement nous
pouvions, cette grandeur redoutable, la recueillir, la
cuber, la peser, la nombrer, l'analyser, quelle masse
astronomique! quelle somme effrayante! et depuis la torture
physique jusqu'aux angoisses morales, quel spectre
raffiné de nuances douloureuses! et si seulement,
aussi, par le jeu d'une conductibilité soudain
établie entre les corps et les âmes, toute la
Peine se mêlait à toute la joie du Monde, qui
peut dire de quel côté se fixerait
l'équilibre : du côté de la Peine, ou du
côté de la joie?...
Oui, plus l'Homme devient homme,
plus s'incruste et s'aggrave -dans sa chair, dans ses nerfs,
dans son esprit - le problème du Mal : du Mal
à comprendre et du Mal à subir.
p. 257 - Un surcroît d'Esprit
naissant d'un défaut de Matière.
Oui, vraiment le miracle,
constamment renouvelé depuis deux mille ans, d'une
Christification possible de la Souffrance...
0 Marguerite, ma sœur, pendant
que, voué aux forces positives de l'Univers, je
courais les continents et les mers, passionnément
occupé à regarder monter toutes les teintes de
la Terre, vous, immobile, étendue, vous
métamorphosiez silencieusement en lumière, au
plus profond de vous-même, les pires ombres du
Monde.
Au regard du Créateur,
dites-moi, lequel de nous deux aura-t-il eu la meilleure
part? *
*Préface
à la vie de sa sœur Marguerite-Marie par Monique
Givelet, Éd. du Seuil.
Table
Un Seuil mental sous
nos pas : du Cosmos à la
Cosmogénèse
p. 261 - Absorbés, comme il
est naturel, par le soin de faire face aux
éléments et problèmes particuliers
continuellement formés dans le champ de notre vision
et de notre action par un développement
quasi-explosif de la Science, de la Technique et de la
Sociologie, nous ne cherchons pas assez à sortir de
l'agitation où nous sommes pris pour essayer
d'apercevoir et de définir, dans sa figure
générale, dans sa direction globale, et, avant
tout, dans sa cause génératrice profonde, le
tourbillon singulier qui, en moins d'un siècle, s'est
soudain abattu sur l'Humanité, - et, bon gré
mal gré, nous emporte.
Eh bien, c'est à cet effort
d'émersion et de clarification que je voudrais
apporter ici ma contribution en signalant l'extraordinaire
et déterminante influence exercée sur le
comportement humain moderne par l'accession (toute
récente, - ou même encore inachevée) de
notre esprit à la perception d'un Monde en
état de déplacement organique sur
soi-même.
Un passage mental du Cosmos
à la Cosmogénèse...
p. 264 - Jusqu'en plein XIXe
siècle, dans l'ensemble, l'Homme pouvait encore
s'imaginer (sans réagir à ce que cette
conception avait de physiquement contradictoire) que
seul le Vivant naissait, croissait, mourait, avait un
âge, au sein d'une Matière toujours
identique à elle-même.
Or voici maintenant que, pour tout
esprit moderne (dans la mesure même où il est
moderne), la conscience est pour toujours apparue, -
le sens est né-, d'un Mouvement universel,
absolument spécifique, en vertu duquel la
Totalité des choses, du haut en bas, se
déplace solidairement, et d'un seul tenant, non pas
seulement dans l'Espace et le Temps, mais dans un
Espace-Temps (« hyper-einsteinien ») dont la
courbure particulière est de rendre ce qui s'y
meut de plus en plus arrangé.
Mouvement de «
complexité-conscience », ou de «
corpusculisation », ou de « centration », ou
d' « intériorisation », ainsi que je l'ai
souvent nommé : dans la mesure où
l'arrangement qu'il engendre s'élève en
direction de groupements à la fois toujours plus
astronomiquement compliqués, plus physiquement
organisés, et plus psychologiquement
indéterminés.
Mouvement non point relatif,
remarquons-le, mais vraiment absolu, dans la mesure
où il progresse vers un état
définissable par rapport à
soi.
Mouvement, enfin, non point
d'oscillation, ni de pur écoulement, mais de
véritable genèse, dans la mesure où,
par structure, - sous un jeu favorable des chances et des
libertés-, il se propage additivement dans un seul
sens possible : celui d'une ultra-conscience, exprimable,
pour notre expérience planétaire, en termes
d'ultra-humain.
En la perception de plus en plus
habituelle et généralisée de cette
convergence physico-psychique globale (demeurée
jusqu'alors complètement insoupçonnée)
réside, j'en suis convaincu, non seulement l'essence
de la notion moderne, souvent si mal définie, d'
« évolution », mais encore le pas le plus
sensationnel franchi par la conscience humaine depuis le
million d'années qu'elle va se
réfléchissant sur soi à la surface de
la Terre.
p. 269 - Dans un Monde de nature
convergente, au contraire, il suffit de
réfléchir un instant pour s'apercevoir que
n'importe quel élément, - déjà
amorcé aussi loin qu'on remonte vers l'origine des
choses, - prolonge, d'une manière ou de l'autre, son
influence jusqu'à l'extrême fin du processus
où il se trouve pris; cette prolongation
s'accompagnant pour lui, par effet d'unification
continuée, et pourvu qu'il soit psychologiquement
réfléchi d'une accentuation constante de sa
personnalité.
En d'autres termes, si
dispersées et sériées soient-elles,
chronologiquement et spatialement, dans leur naissance, par
jeu d'évolution, les particules d'un Univers en
cosmogénèse jouissent toutes de la
propriété d'être coextensives
infinitésimalement à la totalité du
Temps et de l'Espace. Plus ou moins excentriquement
placée dans le Système général
en voie de centration, chacune joue le rôle de centre
partiel et incommunicable pour l'ensemble; - la convergence
cosmique se manifestant spécifiquement par la
tendance de ces innombrables centres
élémentaires à se rapprocher, à
se rejoindre, et à se renforcer, comme nous allons
voir, dans un Supercentre universel des choses.
p. 270 - ...ce paroxysme terminal,
si semblable puisse-t-il être extérieurement
à une mort, ne saurait être envisagé que
comme un point critique d'émergence et
d'irréversibilisation.
En avant de nous, donc, par le jeu
continuellement accéléré d'une
Réflexion collective, rien de moins, par delà
une large frange d'Ultra-humain, que l'accès à
un Foyer ultime où l'Humain, à force de
concentration, parvienne à rejoindre quelque
Trans-humain.
Sous une forme renouvelée,
replacé devant nous, tout le problème de
Dieu!
Une nouvelle face de Dieu :
Le Christ Universel
Jusqu'ici, un Dieu de Cosmos
(c'est-à-dire un Créateur de type «
efficient ») avait apparemment suffi à remplir
notre cœur et à satisfaire notre esprit.
Désormais (et là est sans doute à
chercher la source profonde de l'inquiétude
religieuse moderne) rien, sinon un Dieu de
Cosmogénèse, - c'està-dire un
Créateur de type « animant », ne saurait
assouvir notre capacité d'adoration.
De ce nouveau Dieu
évoluteur, surgissant au cœur même de
l'ancien Dieu-Ouvrier, il faut, bien entendu, et en premier
lieu, maintenir à tout prix (et de
nécessité cosmique) la transcendance
primordiale : car, s'Il n'était pas
pré-émergé du Monde, comment
pourrait-Il lui servir d'Issue et de Consommation en avant?
- Mais, juste autant (ou même plus encore : car c'est
en ceci précisément que consiste le
renouvellement attendu), convient-il d'en approfondir,
admirer et savourer le caractère immanent.
En régime de
cosmogénèse convergente, créer, pour
Dieu, c'est unir. Or, s'unir, c'est s'immerger. Mais
s'immerger (dans le Plural), c'est se «corpusculiser
». Et se corpusculiser, dans un Monde dont
l'arrangement entraîne statistiquement désordre
(et mécaniquement effort), c'est se plonger - pour
les surmonter - dans la faute et la douleur.
Et voici, de l'affaire, que, par
degrés, une remarquable et féconde connexion
se découvre entre Théo - et
Christologie.
Malgré l'esprit (ou
même la lettre) des écrits de St-Paul et de
St-Jean, on peut dire que la figure et la fonction
salvatrices du Christ gardaient, jusqu'à ces derniers
temps, dans la formulation dogmatique courante, quelque
chose de conventionnel, de juridique, et d'accidentel.
-Pourquoi l'Incarnation? Pourquoi la Croix?... Affectivement
et pastoralement, l'économie chrétienne se
révélait parfaitement viable et efficiente.
Mais, intellectuellement parlant, elle se présentait
plutôt comme une série arbitraire
d'événements fortuits que comme un processus
organiquement lié. Et la mystique en
souffrait...
Eh bien, c'est ce défaut de
cohérence ontologique (et donc d'emprise spirituelle)
que vient rectifier la découverte d'un type d'Univers
où, d'une part, nous venons de le voir, Dieu ne peut
apparaître comme premier Moteur (en avant) sans
s'incarner et sans racheter, - c'est-à-dire sans se
christifier à nos yeux; et où,
complémentairement, le Christ ne peut plus
«justifier » l'Homme qu'en sur-créant du
même geste l'Univers tout entier.
p. 275 - Jadis, nous ne nous
doutions même pas que le Monde pût bouger, d'une
seule pièce, sur lui-même. Et maintenant que
nous le sentons remuer, voici que nous nous apercevons que
ce mouvement ne saurait se développer à fond
(c'est-à-dire qu'il défaillirait sur soi) si
nous ne nous trouvions pas dans l'heureuse situation de
pouvoir et de devoir l'éprouver, en dehors et
au-delà de tout anthropomorphisme, comme un
suprême Quelqu'un.
L'amour de l'Évolution
: formule encore vide de sens il y a cinquante ans! Et
expression, cependant, du seul facteur psychique capable,
apparemment', de mener à terme l'effort de
self-arrangement planétaire dont dépend le
succès cosmique de l'Humanité.
Conclusion
- Pour une nouvelle vision
de l'Univers, une nouvelle forme d'adoration et un nouveau
mode d'action.
Voilà donc le point de
virage intérieur, particulièrement aigu,
auquel, par le jeu général de l'Histoire, nous
nous trouvons en ce moment parvenus.
Ce tournant psychologique majeur,
beaucoup ne le sentent pas encore menacer le tranquille
équilibre où ils se complaisent. Ou bien,
s'ils en ont conscience, ils tendent à le minimiser,
en ne reconnaissant qu'une valeur purement
idéologique ou cognoscitive au
phénomène en cours. « Et en effet,
disent-ils, puisque l'acte de percevoir plus
scientifiquement le Monde ne fait que nous
révéler, sans le modifier en rien, un
état déjà ancien des choses, comment ne
pas le considérer, cet acte dont vous faites tant de
cas, comme superficiel et secondaire par rapport à
l'évolution profonde (si tant est qu'il y ait
évolution!) de l'Univers ? »
C'est en opposition avec cet
extrinsécisme intellectuel que je ne saurais, en ce
qui me concerne, clore les observations qui
précèdent sans réaffirmer la nature
proprement « organique » de la transformation
mentale dont nous pouvons, hic et nunc, suivre en nous, sur
nous-mêmes, les péripéties et les
effets. Car si l'on admet (comme il faut bien l'admettre
sous peine de nier le fait même de la
Cosmogénèse) que le pas initial de la
Réflexion (dont est sorti le type zoologique humain)
représente un événement d'étoffe
authentiquement biologique, comment refuser cette même
qualité à un seuil caractéristique
franchi, au cours des temps, par le pouvoir réflexif
humain en voie d'arc-boutement sur lui-même? - Surtout
si le franchissement psychique de ce seuil s'accompagne bien
(critère infaillible d'organicité ... ) d'une
saute marquée dans la complexification
technico-sociale de la Noosphère.
Une tactique bien connue des
fixistes aux abois est de prétendre que, s'il y a tu,
jadis, plasticité et transformation de la Vie, cette
Biogénèse est en tout cas, depuis l'Homme,
complètement arrêtée. Et c'est en vain
que, pour leur prouver le contraire, on essaie de leur faire
voir que dans le manifeste in-arrangement actuel de la masse
humaine se lit, biologiquement, la virtualité et
l'annonce de quelque état supérieur
d'organisation et de conscience.
N'est-il pas intéressant,
dans ces conditions, d'observer que, par enregistrement, au
fond de nous-mêmes, d'un choc évolutif
incontestable, nous nous trouvons amenés à
l'évidence directe d'une dérive absolue de
l'Univers en direction d'une unité et d'une
intériorité croissantes ?
La réalité d'une
Cosmogénèse établie par la
self-perception même de cette
Cosmogénèse.
Phase singulière et
privilégiée, en vérité, d'un
Mouvement dont la démarche critique, à un
instant donné, consiste à prendre conscience -
et charge - de lui-même!
Paris, 15 mars
1961.
Table
Réflexions
sur la probabilité scientifique et les
Conséquences religieuses d'un
Ultra-Humain,
1. PROBABILITÉ
SCIENTIFIQUE ET NATURE DE L'ULTRA-HUMAIN
p. 281 - Pédiodiquement, au
cours de l'histoire de la penséehumaine, certains
changements généraux se produisent, dus au
brusque renouvellement pour nos yeux, sur un point ou sur un
autre, des dimensions de l'Univers.
Parmi ces renouvellements figure
évidemment en première ligne (parce que plus
tangible et spectaculaire). l'apparition récente dans
le champ de notre expérience de l'Infime et de
l'Immense, sous toutes sortes de formes réelles
(numériques, temporelles et spatiales)
étroitement associées - incroyables multitudes
d'existences minuscules, souvent incroyablement courtes,
dans un Univers incroyablement grand.
Moins remarqué (parce que
plus fuyant), mais bien plus révolutionnaire encore
que ces changements d'échelle cosmique, je voudrais,
en ces quelques pages, signaler et analyser le
phénomène mental en vertu duquel, en ce moment
même, nous nous éveillons collectivement
à la conscience de trois mouvements à la fois
si lents qu'ils avaient échappé jusqu'ici
à notre attention, - et si universels qu'ils
intéressent et entraînent les profondeurs
réputées jusqu'ici les plus
métaphysiques, et donc les plus inchangeables, de
notre être.
Un mouvement cosmique (ou
Cosmogénèse),
Se précisant en un mouvement
organique (ou Biogénèse),
Lui-même s'achevant dans un
mouvement réflexif (ou
Anthropogénèse).
.....
p. 286 - C'est, j'en suis
profondément convaincu, face à ce grand
événement, biologiquement
interprété, de la totalisation humaine que la
Science moderne va se trouver inévitablement
amenée à faire, sous peu, son troisième
pas (le plus sérieux de tous) en direction d'une
conception toujours plus serrée, toujours plus
précise, de la notion d'Évolution.
Même pour des
spécialistes de la Vie et de la Paléontologie,
on est surpris de constater combien souvent, encore, l'Homme
est naïvement regardé, ou bien comme une
espèce parvenue à un point mort, et
désormais plafonnante; - ou bien, tout au plus, comme
un phylum quelconque se prolongeant linéairement sur
soi, - à la manière des Chevaux ou des
Éléphants.
Eh bien, dis-je, c'est cette vision
plate et statique que vient bouleverser l'idée, toute
jeune encore (mais combien vivace!) d'un groupe zoologique
humain qui, bien loin de représenter un simple rameau
terminal, correspondrait en réalité à
un rejaillissement original et transformateur (à
travers un seuil caractérisé) de
l'Évolution sur elle-même: -type et
étage supérieurs d'arrangement cosmique,
où, grâce aux propriétés
spécifiques d'un milieu psychique
réfléchi, la convergence se substitue à
la divergence des écailles évolutives; - au
point que la corpusculisation de la Matière arrive
à s'opérer à ce niveau, non plus
seulement par groupement d'atomes, de molécules ou de
cellules, - mais par synthèse
ultra-réfléchissante d' « individus
réfléchis » tout entiers...
Je n'entrerai pas ici dans le
détail des faits justifiant, au regard de la Science,
cette hypothèse d'une prolongation et
généralisation, à travers l'Homme, de
la loi cosmique de Complexité-Conscience :
Individuation, Expansion et Consolidation, de plus en plus
manifestes, d'une Noosphère terrestre,
accompagnées de l'Établissement toujours mieux
marqué au sein de celle-ci d'un régime
d'Auto-évolution inventive; - franchissement
effectif, sous l'effet de l'arc-boutement des esprits, de
nouveaux paliers de conscience (tel celui, ci-dessus
mentionné, nous faisant accéder à la
notion générale de Cosmogénèse),
etc.
Ce sur quoi, par contre, il me faut
insister, c'est sur l'imminence et la gravité de la
mue ou mutation psychique qui, du fait d'une meilleure
appréciation du Phénomène humain, va
nous faire émerger, tous et bientôt, dans la
perception habituelle d'une ultra-évolution de la Vie
terrestre en direction d'états toujours plus
organisés et intériorisés. En avant de
nous, désormais, dans le Temps, non pas seulement un
plus grand nombre d'hommes. Non pas seulement, même,
une plus haute intensité d'humanité. Mais la
concentration de tout l'Humain en un seul système
co-réfléchi de dimensions
planétaires.
L'anthropogénèse, axe
profond de la Biogénèse, se propageant, tel un
faisceau de rayons convergents, en direction de quelque
Foyer ardent. - L'Humain se « mono-moléculisant
» peu à peu, en quelque manière, par
ultra-hominisation...
Je n'oserais pas dire, bien
entendu, que cette possibilité soit encore
communément envisagée.
Mais, sous peine
d'incohérence scientifique, je ne vois pas comment
nous pourrions désormais y échapper; - ni
éviter, en attendant, que l'obscure montée de
cette évidence ne trouble, au tréfonds de nos
cœurs, le jeu ancien et traditionnel des forces de
Religion.
II. CONSÉQUENCES
RELIGIEUSES DE L'EXISTENCE D UN ULTRA-HUMAIN :
UNE CHRISTOGÉNÈSE
OÙ SE RÉCONCILIENT L'EN-HAUT ET L
EN-AVANT
p. 288 - Avoir reconnu que
l'Univers se déplace évolutivement vers un
Sommet de conscience, qu'il a une « Tête »,
n'a pas seulement une grande importance physique (dans la
mesure où se découvre en avant de nous la
possibilité d'arrangements physico-psychiques d'ordre
encore inconnu), - ou même une grande importance
métaphysique (dans la mesure où l'acte de
Réflexion cesse d'être une simple
opération individuelle de dialectique mentale, pour
prendre la figure d'un processus historique d'ampleur
cosmique 1). jusque, et surtout, dans le domaine mystique,
il est inévitable que la perception nouvellement
acquise d'un mouvement de convergence ontologique suscite
des inquiétudes et oblige à des remaniements
profonds.
Et voici pourquoi.
Dans l'ensemble, jusqu'ici,
l'idée d'esprit s'était toujours
présentée à la conscience humaine comme
liée à quelque mouvement ascensionnel, portant
l'âme vers le Ciel par négation (ou du moins
par dédain) des valeurs terrestres. En sorte que,
pour les « parfaits », le Divin (quelle que
fût sa forme, impersonnelle ou personnelle, immanente
ou transcendante) représentait invariablement une
sorte d'En Haut, auquel, pour accéder, il fallait
« par définition » échapper aux
déterminismes et aux attraits des choses corporelles
où nous sommes plongés.
Or c'est précisément
à 90° (si j'ose dire) de ce pôle
traditionnel de sublimation et de sainteté que, par
suite de la céphalisation de l'Évolution, se
lève en ce moment, pour notre regard
dérouté, un deuxième foyer de
spiritualisation et de divinisation : l'Esprit, non plus en
discordance, mais en concordance, avec un super-arrangement
du Multiple phénoménal! L'Issue, non plus en
haut, dans quelque Surnaturel transcendant, - mais en avant,
dans l'immanence d'un Ultra-humain...
Un conflit apparent, autrement dit,
entre deux images, l'une verticale, l'autre horizontale, de
Dieu.
Sous une forme
schématisée, voilà, j'en suis chaque
jour plus convaincu, la source profonde des troubles
religieux que nous traversons.
L'Humanité, qui, dans un
Monde subitement devenu trop grand et trop organique, a
momentanément perdu son Dieu.
Pour remédier à cette
situation divisée, un certain surnaturalisme
entêté ne reculerait pas, je le sais, devant
l'idée d'un Univers bi-céphale, où le
choix serait effectivement proposé à l'Homme
entre deux consommations (Pune naturelle, et l'autre
surnaturelle) du Monde. - Mais, en ce qui me concerne, un
pareil « dualisme dynamique », par l'énorme
dose d'arbitraire (pour ne pas dire d'incohérence ...
) et par l'énorme déperdition d'énergie
qu'il entraîne, me paraît absolument inviable et
inacceptable.
Par contre (et dans la mesure
où, comme ici admis, l'idée d'une
Cosmogénèse convergente est destinée
à former demain partie intégrante et
essentielle de l'héritage psychologique humain) rien
ne me paraît plus réalisable et fécond
(et donc plus imminent) qu'une synthèse entre l'En
Haut et l'En Avant dans un Devenir de type « christique
», où l'accès à l'Hyperpersonnel
transcendant se découvrirait conditionné par
l'accession préalable de la conscience humaine
à un point critique de Réflexion collective .
le Surnaturel, dès lors, n'excluant pas, mais
requérant au contraire, à titre de
préparation nécessaire, la maturation
complète d'un Ultra-humain .
Il est facile de voir les immenses
avantages que représenterait, pour l'avenir de
l'Énergie humaine, une pareille transfiguration de
l'Anthropogénèse, reconnue comme identique, en
fin de compte, avec une Christogénèse.
Finies, d'une part, les anxiétés d'une
adoration insatisfaite et partagée. Finies, d'autre
part, les angoisses d'un éveil réfléchi
en Monde aveugle et clos. Et, en place de ces ombres, une
grande lumière.
Je l'ai déjà dit cent
fois. Mais il me faut le répéter
encore.
Ce que l'Homme attend en ce moment,
et ce qu'il mourrait de ne pas trouver dans les choses,
c'est un aliment complet pour nourrir en lui la
passion du plus-être, c'est-à-dire de
l'Évolution.
Or, dans un Univers
entraîné et animé par une
Christogénèse, c'est cette passion même
qui, grâce à un maximum de valeur
conféré aux forces d'arrangement, et à
un maximum de champ ouvert aux forces d'adoration, se trouve
portée à un paroxysme
d'elle-même.
« En vérité,
plus on réfléchit à cette remarquable
harmonisation et résonance, sur un certain axe
humano-chrétien, des diverses composantes majeures
(physiques et psychiques) d'une Cosmogénèse
que personne ne saurait désormais sérieusement
nier, - plus on se prend à penser que
l'événement caractéristique de notre
temps, bien loin d'être (comme on l'entend encore
dire) le déclin de Dieu dans nos esprits et dans
nos cœurs, s'annonce au contraire comme une
renaissance inouïe de Celui-ci dans l'Univers, sous
forme d'amour-énergie, à la faveur et au
sein d'une Matière devenue pour nous le siège
et l'expression d>un Êvolutif
convergent.
Par rencontre dynamique dans la
conscience humaine (après un million d'années
de Réflexion!) du Ciel et de la Terre enfin mis en
mouvement, non seulement un Monde qui parvient à
survivre, mais un Monde qui prend feu. »
*
* Paris, Pâques,
25 mars 1951
La Convergence de l'Univers
p. 304 - De toute
évidence, nous nous trouvons
irrémédiablement engagés en ce moment
(tout le monde le voit) dans un processus rapidement
accéléré de totalisation' humaine. Par
effet combiné de multiplication (en nombre) et
d'expansion (en rayon d'action) des individus humains
à la surface du globe, la Noosphère s'est
brusquement mise, depuis un siècle, à se
comprimer et à se compénétrer
organiquement sur soi. - Tel est indubitablement, sur Terre,
le plus énorme et le plus central des
événements modernes.
Placés par la Vie en cette
situation critique, comment allons-nous réagir
à l'épreuve?
Tant que nous continuerons, suivant
la timide conception traditionnelle, à
déclarer l'Humanité « au point mort
», le serrage, et par suite la cimentation, en cours,
de la masse humaine ne peuvent nous apparaître que
comme une gêne, ou même comme un mal, absurdes
aussi absurdes, en vérité, que l'empilement
des voyageurs dans un compartiment. Et voilà
pourquoi, si souvent, nous prenons en horreur - ou en
terreur - le monde moderne : une machine à
détruire l'individu, ou à le
mécaniser...
Admettons, par contre, en
conformité avec les symptômes ci-dessus
mentionnés d'une montée collective de la
Réflexion sur Terre; admettons, dis-je, que
l'hyper-socialisation dont nous souffrons n'est pas autre
chose qu'une ultra-vitalisation (par ultra-arrangement) de
la masse humaine assujettie à se déplacer peu
à peu dans un Univers convergent.
Alors, sans rien perdre de ses
dangers et de ses peines, le processus se transfigure. Il
prend un sens. Et nous voyons comment collaborer
efficacement à sa réussite.
Mais pour cela, j'insiste, il
s'agit pour nous de prendre position, et de nous mettre
à l'ouvre, vite, - tout de suite.
Car s'il est véritablement
vrai que, en avant de nous, se profile un Ultra-Humain,
attingible par ultra-évolution, il est
également vrai que cette ultra-évolution,
s'opérant désormais en milieu
réfléchi, ne saurait être (au moins dans
son axe le plus germinal et le plus central) qu'une auto- ou
self-évolution, - c'est-à-dire, un geste
consciemment et passionnément voulu. Pour
réussir biologiquement, la totalisation de la
Noosphère ne saurait être simplement
instinctive et passive. Mais elle attend de nous une
collaboration active et immédiate, un élan
vigoureux, à base de conviction et d'espoir. - Car
l'Évolution n'attend pas.
Voir ou ne pas voir, admettre ou ne
pas admettre que, par effet de complexification et
d'arrangement, la Vie est en train de monter de plus en plus
vite sur Terre, au sein d'un Monde convergent : sur ce point
précis l'Humanité est forcée (et en
fait elle est en voie, sous nos yeux) de se cliver en deux
blocs irréconciliablement opposés.
Et seule, on peut le prédire
aisément, survivra (et supervivra) la fraction qui
aura bien choisi.
à
suivre
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