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L'ACTIVATION DE L'ÉNERGIE

Éditions du Seuil, Paris 1963

Les extraits présentés ci-dessous, très parcellaires en dehors de certains chapitres ou grands passages qui ont paru "insécables", traduisent le choix occasionnel du lecteur (J.Séverin Abbatucci) et ne peuvent être considérés que comme une incitation à lire le texte dans son intégralité.

 

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Avertissement

L'Heure de choisir, Noël 1939

L'Atomisme de l'Esprit, 13 septembre 1941

La Montée de l'Autre, 20 janvier 1942

Universalisation et Union, 20 mars 1942

La Centrologie, 13 décembre 1944

L'Analyse de la Vie, 10 juin 1945

Esquisse d'une Dialectique de l'Esprit, 1946

Place de la Technique dans une biologie générale de l'Humanité, 16 janvier 1947

Sur la Nature du Phénomène social humain, 23 avril 1948

Les Conditions psychologiques de l'Unification humaine, 6 janvier 1949

Un phénomène de Contre-Évolution ou la Peur de l'Existence, 26janvier 1949

Le Sens de l'Espèce chez l'Homme, 31 mai 1949

L'Évolution de la Responsabilité dans le Monde, 5 juin 1950

Pour y voir clair, 25 juillet 1950

Le Goût de vivre, novembre 1950

L'Énergie spirituelle de la Souffrance, 1951

Un Seuil mental sous nos pas : du Cosmos à la Cosmogénèse, 15 mars 1951

Réflexions sur la probabilité scientifique et les Conséquences religieuses d'un Ultra-Humain, 25 mars 195

La Convergence de l'Univers, 23 juillet 1951 . . . .

Transformation et Prolongementen l'Homme du Mécanisme de l'Évolution, 19 novembre 1951

Un problème majeur pour l'Anthropologie, 3o décembre 1951

La Réflexion de l'Énergie, 27 avril 1952

Réflexions sur la Compression humaine, 18 janvier 1953

En regardant un Cyclotron, avril 1953

L'Énergie d'Évolution, 24 mai 1953

L'Étoffe de l'Univers, 14 juillet 1953

L'Activation de l'Énergie humaine, 6 décembre 1953

Barrière de la Mort et Co-Réflexion, ler janvier 1955

 

L'Atomisme de l'Esprit

p. 31 - De part et d'autre de la Zone moyenne du Monde à l'échelle de laquelle notre Humanité agit et s'agite, les objets se disposent, pour notre expérience, en deux séries naturelles de taille indéfiniment croissante, ou indéfiniment décroissante : vers les nébuleuses, ou vers les atomes. En haut, l'immense. En bas, l'infime. Depuis toujours l'Homme a eu obscurément conscience d'être emprisonné dans ce cadre sans bords. Si bien qu'après un premier moment de vertige nous nous sentons presque à l'aise aujourd'hui entre les microns et les années lumière, le Nouveau Monde de la Physique moderne. Bien moins familière à notre esprit que ces profondeurs demeure cependant l'étrangeté, à peine découverte, des deux abîmes entre lesquels nous flottons. Pascal, dans une phrase fameuse, imaginait à l'intérieur du ciron un autre Univers avec d'autres cirons. C'est contre cette idée d'un Espace s'étalant ou se contractant semblablement à lui-même que nous sommes maintenant conduits à penser. De même que l'éclat de la lumière et les formes de la Vie se transforment aux yeux d'un observateur glissant le long d'un méridien terrestre, ou s'enfonçant au sein des eaux, - ainsi, et bien plus radicalement encore, l'Univers doit-il être conçu comme changeant de figure si, en esprit, nous essayons de nous déplacer, soit vers le haut, soit vers le bas, de ses zones extrêmes

p. 33 - Détachons maintenant nos yeux de l'Immense et de l'Infime, pour les tourner vers un autre spectacle, en apparence d'un autre ordre. Laissons les atomes et les nébuleuses, et regardons, au voisinage de notre latitude moyenne, la Matière vivante.

Autour de cet objet tout proche, et cependant extraordinaire, qu'est notre propre chair à nous-mêmes, la Biologie, armée des instruments toujours plus subtils et puissants que lui fournit la Science, resserre continuellement ses attaques. Analyses et synthèses chimiques d'une délicatesse invraisemblable; tritu-rations de toutes sortes, sous le jeu des réactifs « morts » ou « vivants » qui forment aujourd'hui l'arsenal de la Recherche; observation directe, enfin, sous le microscope,à des grossissements qui, de deux mille, viennent brusquement de passer à cent mille diamètres! - Ce n'est pas le lieu d'énumérer ici les résultats passionnants auxquels conduisent ces investigations à peine commencées. Ce qui importe par contre à mon sujet, c'est d'observer que, par-dessus le vaste « corpus » de données expérimentales déjà accumulées par la Biophysique et la Biochimie, un fait général émerge et do-mine, plus important pour notre intelligence que tout fait particulier. Je veux dire l'incroyable complication des êtres organisés.

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p. 35 - Rapprochons, en effet, et réunissons les deux évidences auxquelles nous venons d'accéder dans un effort préliminaire. D'une part, observions-nous pour commencer, L'Etoffe des Choses se métamorphose, elle change de propriétés, quand, suivant son grand axe spatial, nous montons ou descendons vers les grandeurs ou les petitesses extrêmes. D'autre part, venons-nous de noter, une deuxième façon existe pour les corps d'osciller entre l'infime et l'immense - capables de devenir très petits ou très grands, ils peuvent aussi suivant un autre axe (transversal au premier) être, dans leur structure interne, ultra-simples ou ultra-compliqués. Les hautes complications, constations-nous du reste, apparaissent dans le domaine des substances vivantes.

p; 36 - A zone dimensionnelle nouvelle, disions-nous, propriétés nou-velles. Une fois reconnu, dans l'Univers physique, le domaine ou compartiment spécial de l'ultra-synthétique, la Vie ne détone plus dans la vision scientifique du Réel. Elle ne fait que combler un vide qui, sans elle, resterait béant dans nos perspectives. Propriété particulière aux grands nombres orga-nisés, effet spécifique de la Matière portée à un degré extrême de construction interne, elle vient prendre harmonieusement la place d'un phénomène attendu. Après l'Immense et l'Infime, le Grand Complexe (dès lors qu'il existe en fait) exigeait d'avoir un caractère à lui. Ce caractère, le voici :

Conscience, effet de Complexité.

p. 38 -

« Complexité -><- Centréité -><- Conscience » (1)

Sous l'action de cette formule structurelle lisible à volonté dans les deux sens, l'Univers, nous venons de le voir, se renfle à mi-chemin entre l'Infime et l'Immense; il s'étale, à son équateur, en une nappe sui generis sur laquelle la distance entre points n'est plus mesurable en taille, mais en degrés d'organisation, - ou ce qui revient au même, de psychisme. Une échelle qualitative (mais d'un qualitatif encore mesurable) se dressant en travers de l'échelle quantitative des particules cosmiques. Voilà la figure d'ensemble prise par le Réel autour de nous.

p. 39 - Or cette première vision, prise dans l'Immobile, n'est encore, évidemment, qu'une tranche instantanée, infinitésimale, du phénomène que nous cherchons à nous représenter. Qu'il s'agisse d'atomes, d'étoiles ou de vivants, toute série naturelle, pour notre esprit éveillé au sens de l'évolutif, se traduit immédiatement et invinciblement en trace de mouvement.

« Synthèse-><- Centration -><- Intériorisation » (2).

Telle devient notre relation fondamentale (1) si nous la transposons dans le milieu, seul réel scientifiquement, d'un Espace indissolublement lié au Temps.

Et c'est ici, me semble-t-il, que jaillit définitive-ment la lumière.

Au regard du « sens commun », et même encore, trop souvent, au regard d'une certaine Science,l'Univers se divise toujours en deux compartiments étanches : le domaine de la Matière et celui de la Vie; le monde atomique des molécules, et le monde cellulaire des Plantes et des Animaux.

Eh bien, c'est précisément la surface de séparation imaginée par nous entre ces deux mondes qui, par application de la relation (2), tend à s'effacer à nos yeux, - comme disparaît le ménisque miroitant entre la portion liquide et la portion gazeuse d'un corps parvenu à son point de vaporisation.

Il y a (nous le découvrons chaque jour plus clairement) au-delà des albumines et des protéines, et cependant encore très en-deçà des cellules, certains corpuscules énormes. D'un point de vue chimique, externe, la considération de ces nouveau - x objets nous passionne. Mais avons-nous assez songé que, si ces particules sont hyper-compliquées, c'est, nécessairement et corrélativement, qu'elles sont hyper-centrées, et porteuses, par conséquent d'un germe de conscience? Au-dessous de la Vie, donc, la Pré-Vie! Branche moléculaire et branche cellulaire de la Matière : ces deux segments, traités jusqu'ici comme divergents ou hétérogènes, tendent à se rapprocher sous nos mains. Bout à bout ils s'alignent. Et voici qu'apparaît une courbe unique exprimant les progrès d'un seul et même processus physico-biologique : la Noogénèse.

p. 42 - Dans le cas des molécules humaines considérées isolément, aucun résultat positif ne ressort de cet examen. Sur ce point je me suis déjà expliqué ailleurs. Depuis vingt mille ans (seulement) que nous le connaissons, le cerveau de l'Homo sapiens ne paraît (ni dans sa structure, ni dans son fonctionnement) avoir changé appréciablement. Mais laissons de côté l'individu, et occupons-nous de la collectivité humaine. Ici quelque chose de neuf apparaît.

Nous avons en ce moment, étalée toute grande sous nos yeux, une Terre dont la surface géométriquement limitée, se resserre à vue d'œil sous la foule grossissante d'une population que pressent de plus en plus sur elle-même, bien moins encore ses accroissements numériques que la multiplication et l'accélération affolante d'inter-liaisons de toutes sortes. Ce spectacle énorme, nous le regardons sans cornprendre, à mille lieues de songer qu'il puisse avoir rien à faire avec les démarches organiques de la Vie. « Les liaisons sociales, pensons-nous : phénomène accidentel et passager,modifications superficielles et réversibles. Une fois formés, les cerveaux, eux, ne changent plus. Comment leur comparer des édifices collectifs, sans cesse en train de se détruire et de se remplacer? »

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p. 43 - Dans la civilisation humaine il est encore d'usage de ne vouloir rien reconnaître de plus qu'une série monotone d'oscillations réversibles.

Or ceci justement est-il vrai? - Faisons plutôt le compte des changements en cours, et cherchons à fixer la nature et le sens de leur succession.

Un premier résultat de la « prise en bloc » à laquelle est graduellement soumise en ce moment l'Humanité est que, de moins en moins, aucun de nous, pris isolément, n'arrive à se suffire matériellement à lui-même. Une série de nouveaux besoins, qu'il serait enfantin et anti-biologique de regarder comme superflus et factices, se créent incessamment en nous. Nous ne pouvons plus vivre et nous développer sans une ration croissante de caoutchouc, de métaux, de pétrole, d'électricité, d'énergies de toutes sortes. Aucun individu ne parviendrait désormais à pétrir à lui seul son pain quotidien. L'Humanité se constitue de plus en plus en organisme doué d'une physiologie, et comme on dit maintenant, d'un « métabolisme » commun. Nous pouvons bien nous plaire à dire que ces liens sont superficiels, et que nous les détendrons si nous voulons. En attendant, ils se consolident chaque jour davantage, par le jeu combiné de toutes les forces qui nous entourent; et l'Histoire montre que, dans l'ensemble, leur réseau, tissé sous l'influence de facteurs cosmiques irréversibles, n'a jamais cessé de se resserrer.

p. 44 - Désormais, moins que jamais, l'homme ne saurait plus penser seul. Passons seulement en revue la série de nos concepts modernes, en Science, en Philosophie, en Religion. N'est-il pas évident que chacune de ces notions, plus elle est générale et féconde, tend à prendre, elle aussi, la forme d'une entité collective, dont nous pouvons bien individuellement couvrir un angle, posséder et développer une parcelle, mais qui repose, en fait, sur une voûte de pensées arqueboutées. L'idée d'électron ou de quantum, ou de rayon cosmique, - l'idée de cellule ou d'hérédité, - l'idée d'Humanité ou même celle de Dieu, personne en particulier ne les détient ni ne les domine. Ce qui déjà pense, comme ce qui travaille, par l'homme et pardessus l'homme, c'est encore ici une Humanité. Et il est inconcevable, de par le jeu même du phénomène, que le mouvement commencé n'aille pas dans le même sens, demain comme aujourd'hui, s'affirmant et s'accélérant.

Que conclure de tout cela, sinon que, dans l'Humanité prise comme un tout, la quantité d'activité et de conscience dépasse la somme simplement additionnée des activités et des consciences individuelles. Progrès dans la complexité se traduisant par un approfondissement centrique. Non pas simplement somme, mais synthèse. Exactement ce que nous étions en droit d'attendre si, dans le domaine du Social, par delà nos cerveaux, se poursuit bien (telle était ma thèse) la marche en avant de la Moléculisation universelle.

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Jusqu'à l'Homme, on peut dire que la Nature travaillait à fabriquer «l'unité ou grain de pensée ». Vers des «édifices de grains de pensée », dans la direction d'une « pensée de pensées », il semble décidément que, suivant les lois de quelque hyper-chimie gigantesque, nous soyons maintenant lancés, - toujours plus haut dans l'abîme des infiniment complexes.

p. 45 - ...dans l'Humanité prise comme un tout, la quantité d'activité et de conscience dépasse la somme simplement additionnée des activités et des consciences individuelles....Non pas simplement somme, mais synthèse.

Synthèse humaine : entreprise magnifique; mais aussi, faisons bien attention, opération délicate et longue, qui ne peut aboutir (comme tout autre effort de la Vie) qu'à travers de multiples tâtonnements et après beaucoup de souffrance. En matière de cœurs et de cerveaux, bien plus encore qu'en matière d'atomes, toute forme de combinaison ne saurait être bonne, ne l'oublions pas. Pour une tige humaine qui a réussi à forcer le seuil de la Réflexion, combien de millions d'autres « phyla » qui ont avorté! Le problème qui se pose, économiquement et socialement, à l'Homme moderne (puisque, le voulant ou non, il est voué à la Synthèse), c'est donc de découvrir, parmi les diverses formes possibles de collectivisation ouvertes devant lui, celle qui est la bonne c'est-à-dire celle qui prolonge le plus directement la Psychogénèse (ou Noogénèse) dont il est issu.

p. 46 - Ceci posé, comment déterminer, par une approximation initiale, le terme supérieur à venir vers lequel nous achemine la transformation où, avec le Monde, nous sommes engagés? Pas autrement ... que comme un état d'unanimité en lequel chaque grain de pensée, porté à l'extrême de sa conscience particulière, ne sera cependant que l'expression incommunicable, partielle, élémentaire, d'une Conscience totale commune à toute la Terre, et spécifique de la Terre . un Esprit de la Terre.

p. 49 - Jusque là les hommes (excepté par l'instinct obscur qui les fait procréer) pouvaient, vaille que vaille, essayer d'oublier la mort en s'absorbant dans les soucis ou les joies d'une existence limitée. Or c'est cette échappatoire, si nous y prenons garde, qui tend, petit à petit, à se fermer pour nous. En même temps que l'Humanité va faisant corps dans l'Espace, elle se bloque nécessairement, au même rythme, dans le Temps. L'idée d'une Œuvre Humaine totale à accomplir n'est-elle pas le corollaire inévitable d'une Humanité totalisée? De ce chef une modification radicale transforme insidieusement l'équilibre de nos activités. Sans y penser, chaque homme s'habitue à craindre, à ambitionner, à respirer dans une atmosphère d'universel, - en porte-à-faux sur le succès global de l'Humanité en avant. De la sorte, la cloison saute qui paraissait isoler notre « carrière » humaine de celle de nos descendants. Le centre de gravité de nos intérêts les plus tangibles se trouve rejeté comme à l'infini en avant. Et, du même coup, ce n'est plus seulement la perspective d'une mort humaine qui s'installe à notre horizon, mais c'est la menace et le scandale d'une Mort de l'Humanité.

Simple changement d'échelle, en apparence, mais qui justement était nécessaire ici, comme dans le cas de toutes les autres propriétés de l'Infime, de l'Immense et du Complexe pour que jaillisse avec évidence la chose que nous cherchions. Appliquée à un seul grain de pensée, l'idée d'annihilation ne nous choque pas immédiatement; ou bien, si elle nous choque, c'est par une introspection si délicate que nous pouvons hésiter sur la valeur de notre évidence. Grossie par contre aux dimensions planétaires de la «Noosphère », la même idée se découvre tellement dissolvante à la fois de tout le Passé et de tout le Présent du Monde que nous ne pouvons faire autrement que la rejeter. Dans un Univers qui, par fonctionnement, va concentrant toujours plus l'intérêt vital de ses éléments sur un terme collectif à atteindre en avant, tout s'écroule du haut en bas si ce terme supérieur se découvre comme précaire ou inexistant.

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p. 50 - Vie, - donc réflexion, - donc prévision, - donc exigence de survie. Les quatre termes s'enchaînent biologiquement, et croissent simultanément. Pour nous, par conséquent, dans le Futur, ne s'annoncent ni la volatilisation, ni la sénescence. Et dès lors, devant notre pensée, les possibilités se resserrent. Non, à la série grossissante des molécules un terme ne peut convenir que s'il est positif et maximum par nature. C'est donc que, d'une manière ou de l'autre, nous pouvons échapper à la caducité de l'astre qui nous porte. Quelque chose de plus grand, de plus complexe, de plus centré que l'Humanité se profile à nos yeux au-delà de l'Esprit de la Terre.

Mais quoi?..

p. 51 - Par conjonction d'unités sidérales pensantes, la Moléculisation rebondirait, disais-je. La fin du processus se trouverait rejetée un étage plus haut. Mais, à ce degré supérieur de complication, le problème de la Mort, un instant écarté, reparaîtrait de plus belle... Or c'est justement cette ombre d'une Mort (fût-elle encore à des milliards d'années de distance) que, afin de pouvoir continuer à agir de plus en plus consciemment, nous devons pouvoir chasser de notre horizon, dès maintenant.

Par où nous échapper?

Plus je me penche sur ces perspectives, plus je crois apercevoir la seule façon dont puisse finir, sans périr, l'Esprit de la Terre, c'est que (seul, ou avec l'appui d'autres Esprits qu'il aura rencontrés en chemin) il disparaisse en profondeur, par excès de centration sur lui-même. Observée dans son mécanisme externe de complication, il est possible que la moléculisation de la Matière vienne se heurter à quelque valeur supérieure qu'elle ne puisse dépasser (telle la vitesse de la lumière pour les masses en mouvement). En tout cas, remous d'Improbable au sein d'un courant qui, dans l'ensemble,tend à ramener les corps à leurs états les plus simples, elle ne peut certainement pas indéfiniment se prolonger...

p. 52 - Observé au contraire par sa face interne (c'est-à-dire la montée de conscience), le processus ne paraît pas connaître de valeur-limite à ses développements. Non seulement, par nature, tout acte réfléchi est l'amorce d'une réflexion plus haute (de sorte qu'il serait impossible de couper à aucun endroit la chaîne), -mais encore, nous venons de le voir, la faculté même de penser exige, pour pouvoir respirer, une atmosphère complètement libre en avant.

De cette dysharmonie évolutive entre le Dehors (limité) et le Dedans (illimitable) de la Noosphère, que conclure, sinon qu'une rupture interne se laisse prévoir entre les deux faces du phénomène. Au-delà d'une certaine valeur critique, force nous est d'imaginer que, d'une manière ou d'une autre, la Centration puisse se poursuivre indépendamment de la synthèse physico-chimique, qui, au cours d'une première phase, était nécessaire pour la mettre en mouvement. Le Centre rejetant sa coque originelle de complication...

Un pareil « décollement » est-il possible?

Oui, - mais à une condition. C'est que, à l'extrême de l'axe des synthèses et du Temps, nous supposions l'existence d'un Centre de deuxième espèce, - non plus émergeant et mû, - mais centre émergé et moteur, de la Convergence universelle. Un pareil Centre une fois admis (je l'appellerai Oméga), tout se passe comme si les grains de conscience formés évolutivement par Noogénèse devenaient capables (une fois passé le point « humain » de la Réflexion) de tomber, par le fond d'eux-mêmes, dans un champ d'attraction nouveau agissant, non plus seulement sur la complexité de leur édifice, mais sur leur centre directement, indépendamment de cet édifice.

p; 53 - ...le retournement complet de l'Esprit (collectivement centré) sur un pôle intérieur de consistance et d'unification totale :l'Hypercentration après la Centration.

L'évasion en profondeur (par le centre), ou, ce qui revient au même, l'extase.

Dans cette perspective (où s'expriment exactement la foi et l'espérance chrétiennes), toutes sortes de difficultés se dénouent sans effort sous nos yeux.

...une Humanité totalisée, mieux qu'aucun vivant connu, sous l'influence d'une âme supérieure et unique. L'Homme non point collectivisé, mais super-personnalisé.

...Sur une Terre en voie d'irrésistible resserrement, la grande question devient pour l'Homme,...de découvrir comment diriger en lui-même le travail inévitable, mais éminemment dangereux, des forces d'unification

p. 54 - Ce qui rend monstrueuse la pure collectivité, c'est que, mul-tiple par nature, elle n'a ni pensée, ni cœur, ni visage aux-quels, par le fond de notre être, nous puissions nous accrocher. La « Société » peut bien nous étouffer dans ses bras in-nombrables : elle ne saurait ni nous atteindre, ni nous rap-procher par la moelle de nous-mêmes. Arrêtée sur le Collectif, l'Humanité, tant exaltée depuis deux siècles, est un Moloch affreux. Nous ne pouvons ni l'aimer, ni nous aimer en elle. Voilà pourquoi elle nous mécanise, au lieu de nous achever. Que s'allume, par contre, en chaque élément de la myriade humaine, la chaude lumière d'une même Ame commune, distincte de tous et la même en tous. Alors en ce foyer personnalisant, lui-même d'une personnalité suprême, chaque parcelle, dans son effort pour s'achever, se trouve précipitée sur toutes les autres. Neutralisée par les grands nombres, une formidable affinité, disions-nous, dort encore dans la masse humaine. Non plus annulée, mais multipliée cette fois par la pluralité des particules spirituelles, nous voyons maintenant qu'aux rayons d'Oméga il faudra bien qu'un jour elle s'éveille.

Le salut de l'Esprit de la Terre (la seule chose qui pour nous importe!), il se découvre subordonné aux développements (re-connus possibles) d'une liaison affective de dimensions cosmiques.

Et voici du même coup la question qui se déplace. Avoir pris intellectuellement conscience, en face de la pluralité humaine, du fait que nous représentons structurellement le prolongement naturel des atomes transporte dans un domaine intérieur le problème de la Cosmogénèse. A elles seules les plus étonnantes avances de la Science et de la Technique ne sont qu'une préparation et un commencement. En dernière analyse l'avenir du Monde est entièrement suspendu à l'éclosion en nous d'une Conscience morale de l'Atome, culminant dans l'apparition d'un amour universel.

p. 56 - Je voudrais faire entrevoir, au cours de ce dernier chapitre, combien la morale humaine la plus traditionnelle prend figure, cohérence et urgence nouvelles, - combien harmonieusement elle s'intègre, pour le dominer, au grand corps des énergies cosmi-ques, dès lors que, dépassant, pour régler sa conduite, la po-sition individualiste « de la monade », l'Homme se place réso-lument, pour juger et agir, au point de vue de l'atome. L'idée, ci-dessus développée, d'une Moléculisation spiritualisante de la Matière n'illumine pas seulement, dans sa structure interne, l'Étoffe de l'Univers. Sous le même trait de lumière se dégagent corrélativement, dans leurs grandes lignes toute une Philosophie de la Vie, toute une Éthique, toute une Mystique nouvelles.

a. Philosophie de la Vie.

A proportion même des accroissements que prend en lui la conscience de sa force et de sa durée collective, l'Homme éprouve un besoin grandissant de trouver un objectif tangible à ses activités. Pourquoi la chaîne de labeurs où nous naissons en-chaînés? Pourquoi toujours chercher plus loin? Pourquoi nous acharner à découvrir? Pourquoi encore construire? Pourquoi même continuer à nous reproduire?... Il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup vécu pour constater à quel point, jusque chez les plus humbles, cette question se pose et se propage en ce moment, jusqu'à devenir aiguë. Renouvelée et surexcitée par les récentes apparitions du Temps et de l'Espace, l'angoisse de vivre est en train de monter en nous. Eh bien c'est à ces anxiétés sur le sens et la valeur de l'existence que la notion de Noogénèse permet d'échapper. Dès lors qu'une relation organique se découvre entre notre agitation élémentaire et le succès du Monde qui nous porte, - dès lors qu'un Dieu lui-même nous attend au sommet de la tour que, soutenus par lui, nous pouvons bâtir en nous unissant, - à nous l'élan, à nous la joie essentielle de vi-vre!

Avec Oméga, c'est un but et un attrait suprêmes qui se lèvent pour animer et diriger l'Effort humain. Et subsidiairement, ce sont trois autres problèmes, réputés insolubles, qui s'éva-nouissent de notre horizon.

Problème du Mal, d'abord. Qu'il soit physique ou moral, le Mal n'est révoltant que dans la mesure où il serait inutile ou gratuit. Expression des lenteurs, des erreurs, du « travail » énergétiquement nécessaires pour la synthèse de l'Esprit, souffrance et péché deviennent intelligibles et acceptables dans la mesure où ils se présentent comme condition et prix de l'Évolution. Pourvu que le sommet existe, et « qu'il en vaille la peine », quel ascensionniste s'étonne-t-il ou se plaint-il d'avoir à se blesser, ou même de risquer la grande chute, en grimpant? - Statiquement: et isolément, la douleur et la perversité sont choses absurdes. Prises dynamiquement, dans un système tâtonnant et mouvant, elles se légitiment et se transfigurent.

Problème de l'Inégalité, ensuite. Si, en l'Humanité, l'Univers culminait sous forme de consciences isolées ou divergentes, rien n'aurait le pouvoir de consoler un homme de n'avoir ni la santé, ni les qualités, ni les chances sociales échues à d'autres hommes plus fortunés. Plus, dans un tel Univers, le déshérité ou le manqué réfléchiraient lucidement à leur infériorité, plus contre elle et contre « ceux qui ont » ils auraient le droit de sentir monter une rage de niveler et de détruire. - Tout change, ici encore, si, quelque inégaux soient-ils en force et en position, les divers éléments pensants de la Terre ne forment plus qu'une seule masse convergente, destinée à communier et à s'égaliser dans un succès final. En pleine attaque, quel est le soldat qui pense à jalouser son chef en tête de la vague d'assaut ?

p. 58 - Problème de l'Individuel et du Social, enfin. L'individu est-il pour la Société, ou la Société pour l'individu? - Question irritante, dont nos oreilles sont continuellement rebattues. Question sanglante, aussi, au nom de laquelle se font impi-toyablement croisade, en ce moment, les forces opposées du Marxisme et des Démocraties. Et cependant question inexistante, au fond, si seulement nous percevions, dans sa réalité et son mécanisme, le grand phénomène de la Noogénèse en cours autour de nous. Dans un Univers en voie de centration (pourvu que celle-ci soit bien conduite!) individu et collectivité se renforcent et s'achèvent l'un l'autre, continuellement. Plus, d'une part, l'individu s'associe convenablement à d'autres individus, plus, par effet de synthèse, il s'approfondit sur soi, prend conscience de lui-même, et donc se personnalise. Et plus, d'autre part, la collectivité se resserre convenablement sur des éléments mieux personnalisés grâce à elle, plus, de son côté, elle « s'humanise », se personnalise et laisse transparaître le point Oméga. Les deux termes sont également essentiels : impossible de les séparer. À la limite, il est vrai, c'est-à-dire au moment où s'opérera la conjonction su-prême, le dernier pas se fera de l'élément vers l'ensemble. C'est l'ensemble qui aura le dernier mot. On peut donc dire, en dernière analyse (ou plutôt « en dernière synthèse ») que finalement la personne est pour le Tout, et non le Tout pour la personne humaine. Mais c'est parce que, à cet instant ultime, le Tout lui-même est devenu Personne.

b. Éthique.

Depuis la promulgation de l'Evangile, on pouvait croire que l'Homme avait enfin trouvé une expression définitive et exhaustive de rectitude intérieure, et donc de salut. « Aimez vous les uns les autres ». Dans ce précepte paraissait devoir à jamais culminer et se résumer la fleur de toute moralité. Or aujourd'hui, après vingt siècles d'expérience, il semble que la formule évangélique n'ait rien donné. Non seule-ment, avec les années qui passent, l'Humanité semble toujours aussi divisée sur soi; mais encore un nouvel idéal, celui de la force conquérante, n'a pas cessé, depuis deux générations, de grandir et de se faire toujours plus fascinant, en face des doctrines de douceur et d'humanité.

p. 59 - Assisterions-nous par hasard à la faillite de la Charité?...C'est à cette inquiétude, me semble-t-il, que le fait pour la personne humaine de s'élever à la conscience de « sa dignité d'atome » apporte, théoriquement et pratiquement, un apaisement.

Du point de vue de la Noogénèse, d'abord, il est bien évident que si, tous ensemble, nous sommes cosmiquement destinés à de-venir un, la loi fondamentale et opérante de notre activité est de favoriser cette synthèse en nous rapprochant. Loin de s'évanouir aux rayons de la critique moderne, le « Précepte du Seigneur » quitte donc le domaine du sentiment pour devenir le premier des rouages de l'Évolution. « Il sort du rêve pour entrer dans le système des énergies universelles et des lois nécessaires ». Un amour, avons-nous vu, n'est-il pas le seul milieu où l'Étoffe de l'Univers puisse trouver l'équilibre et la consistance à l'extrême de sa Complication et de sa Centration?

Mais il y a, plus. Ce qui, bien davantage qu'un échec de fait, déprécie aujourd'hui à nos yeux la charité, c'est incontestablement son inutilité et son impuissance apparente à justifier et à animer notre besoin passionné de découverte et de conquête. La Morale que nous attendons ne peut plus être à base d'égards mutuels, mais à base de progrès. C'est de « l'essence », et non pas seulement de l'huile qu'il nous faut... La charité, telle qu'on nous la prêche,est résignée et statique. Voilà pourquoi le sur-homme de Nietzsche est en train d'éclipser la bonté évangélique. Si beau soit le Discours sur la Montagne, l'homme moderne ne peut s'empêcher de prêter l'oreille aux paroles de Zarathoustra.

p. 60 - « La charité, - résignée et statique »...

Voilà le préjugé mortel dont vient précisément nous arracher le spectacle d'un Monde en voie de Concentration!

Entre monades fixes et extrinsèquement associées, il est possible que la vertu suprême consiste à adoucir de mutuels frottements. Tout change dans le cas d'éléments incomplets qui ne peuvent exister pleinement qu'en se rapprochant. Pour de telles particules, la sympathie devient élan pour forcer tous les obstacles et trouver toutes les issues en vue de la réunion. Dès l'instant où il se découvre atomiquement responsable et solidaire d'une Humanité en laquelle il s'achève, personnellement, l'homme ne tient pas seulement un motif et un mobile pour aimer « son prochain ». Devant lui, par surcroît, s'ouvre tout grand un domaine illimité d'opération tangible où faire passer ce qu'il sent. Pour détendre, déverser et rajeunir sans cesse la passion qui l'anime, il a toute la grande bataille de la Terre. Avoir à lutter, pouvoir lutter, par toute sa vie, pour créer ce qu'on aime! Extraordinaire plénitude où, épurée de la Violence, la Force émerge de la Douceur et de la Bonté, comme leur paroxysme.

C. Mystique.

Pas de morale qui tienne sans Religion. Ou, plus exactement, pas de Morale qui vive sans se franger d'adoration. La mesure d'une Éthique est sa capacité à fleurir en Mystique. Incomparable, de ce point de vue, apparaît la Charité dynamisée.

Observons plutôt, à la lumière de la « Moléculisation », ce qui se passe au cœur de l'homme né à la conscience de ses relations organiques avec un Univers en cours de concentration.

Pour un tel homme, nous venons de le voir, le sens s'éveille, d'abord, d'une affinité grandissante pour les éléments de même ordre que lui-même, - c'est-à-dire pour la multitude des autres grains de pensée auxquels, s'il veut approfondir plus outre son âme, il lui faut s'associer. Et voilà le premier temps.

Mais parce que, dans l'édification, la conservation et le progrès de l'unité humaine, agit et se prolonge en fait le jeu entier des forces universelles, c'est bientôt au sens raisonné d'une solidarité de fond avec toute Vie et toute Matière en mouvement que, dans un deuxième temps, il est conduit à s'élever.

Et finalement, parce que cet immense système, convergent par nature, ne tient que par son élan vers quelque pôle supérieur de synthèse, c'est en définitive dans l'omniprésence et l'omni-action d'une Conscience suprême que l'atome pensant se trouve submergé.

Sens humain; puis sens de la Terre; et enfin sens d'un Oméga; trois étapes progressives d'une même illumination.

Et voici du même coup que se confirme et se précise, pour l'homme-élément, la possibilité psychologique d'un acte intérieur d'une richesse inouïe.

D'une part, en vertu de la liaison dynamique de toutes choses en la Noogénèse, la moindre action, si humble et monotone soit-elle, se découvre comme un moyen de coopérer au Grand œuvre universel.

D'autre part, en vertu de la nature particulière, synthétique, de l'Opération en cours, coopérer signifie s'incorporer dans une réalité vivante. Agir, sous toutes ses formes (pourvu que celles-ci soient positives, c'est-à-dire unificatrices), équivaut à communier.

Saisissons-nous bien l'importance de la transformation?

Plus ou moins consciemment (et si convaincus soyons-nous qu'il y a un sens à la vie), nous portons tous en nous le triste sentiment de la dispersion et de l'insignifiance de nos existences. Chaque nouveau jour qui commence, les mêmes devoirs nous assaillent, dont la monotonie nous écœure, dont la pluralité nous épuise, et dont l'apparente inutilité nous décourage. Éparpillement, routine, et, par-dessus tout, ennui... Oh si seulement nous pouvions sentir que nous faisons quelque chose de grand !

Eh bien c'est justement cette poussière de nous-mêmes qui, sous l'influence d'Oméga, s'illumine et s'anime. - A un niveau inférieur de conscience (c'est-à-dire aussi longtemps que ne nous apparaissent pas notre condition et notre fonction atomiques), nous ne pouvons jamais faire que ceci ou cela, par ce côté-ci ou ce côté-là de notre corps ou de notre âme. Ou bien nous mangeons, ou bien nous pensons, ou bien nous travaillons, ou bien nous aimons; et rien de tout cela, pris isolément, ne nous satisfait, parce que rien ne parait important. A un degré supérieur d'initiation au contraire (c'est-à-dire une fois perçue la relation liant la spiritualisation du Monde à sa complication), cette multiplicité, sans cesser d'être elle-même, se résout en quelque chose de nouveau et d'unique où confluent, en se valorisant, tous les résultats (si minimes soient-ils) de nos efforts, et toutes les nuances (si secrètes soient-elles) de notre opération. A ces hauteurs une forme transcendante d'action se dessine, recouvrant et fondant, sous une même lumière, la bigarrure de ce qui, regardé de plus bas, nous paraît s'opposer et se neutraliser sous les vocables divers d'activité et de passivité, de renoncement et de possession, d'intelligence et d'amour... En vérité, pour celui qui arrive à voir, non plus seulement dans l'Immense et dans l'Infime, mais quasi dans le Complexe, une manière d'agir existe capable de synthétiser et de transfigurer tous les autres gestes: le geste spécifique de subir et de promouvoir, en soi et autour de soi, - par toute la surface et toute la profondeur du Réel -, l'unification (et donc la prise de conscience) de l'univers sur son centre profond; le geste total et totalisant (qu'on me passe le mot, -je n'en trouve pas d'autre) de l'« omégalisation »-

Et voilà qui nous conduit en ligne droite, dans « la joie de l'atome », aux plus hauts sommets de l'adoration.

Déjà sur le terrain social et biologique, le fait d'avoir reconnu que (grâce aux propriétés de l'amour) l'Univers se personnalise en se concentrant, nous permettait d'éviter à la fois une individualisation qui disperse et un collectivisme mécanisant. - Voici maintenant que, dans le domaine mystique, la même lumière nous découvre la route entre deux autres écueils également dangereux. Depuis que l'Homme, en devenant homme, s'est embarqué à la recherche de l'unité, il n'a jamais cessé, dans ses visions, dans son ascèse ou dans ses rêves, d'osciller entre un culte de l'Esprit qui lui faisait lâcher la Matière et un culte de la Matière qui lui faisait nier l'Esprit. Exténuation ou enlisement. C'est entre ce Scylla et ce Charybde que nous fait passer l'« Omégalisation ». Le détachement, non plus par coupure, mais par traversée et sublimation. La spiritualisation, non plus par négation ou évasion du Multiple, mais par émergence. Telle est la « via tertia » qui s'ouvre devant nous dès lors que l'Esprit n'est plus l'antipode, mais le pôle supérieur de la Matière en voie de sur-centration : non pas voie moyenne, timide et neutre; mais voie supérieure et hardie, où se combinent en se corrigeant les valeurs et propriétés des deux autres routes.

D'où, pour finir et pour résumer, je conclus ceci. Avoir pris conscience de notre condition d'« atomes synthétisables », ce n'est pas seulement accéder à une vision nouvelle des relations générales reliant la Matière à la Pensée, et la Pensée à Dieu. C'est encore, et par le fait même, re-définir, dans sa ligne, l'axe immuable de la sainteté.

Dans un Univers reconnu de nature convergente, une néo-spiri-tualité pour un néo-Esprit.

Pékin, 13 septembre 1941.

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La Montée de l'Autre

p. 74 - Cette variation évidente de la Vie en fonction directe des Grands Nombres synthétisés s'explique simplement si l'on admet que la Matière est d'autant plus centrée (et donc d'autant plus « consciente ») qu'elle est plus organisée. Dans le cas des corpuscules simples ou relativement simples, la centration est faible, et par suite le psychisme imperceptible. Dans le cas, au contraire, des hautes complexités, le centre s'approfondit et se resserre, par effet d'organisation : et, du même coup, apparaissent et grandissent les phénomènes d'introspection et de spontanéité.

De ce point de vue, la Conscience serait une propriété physique liée simultanément à la centration et à la complication de la Matière sur elle-même. En sorte que, suivant la face qu'on regarde, l'Évolution se présenterait, ou bien (vue de dehors) comme une archi-synthèse chimique, ou bien (vue de dedans) comme une « Noogénèse ».

Voilà qui cadre exactement avec l'expérience.

Ceci posé, limitons notre attention à l'Homme.

Considéré individuellement, l'Homme est, quantitativement et qualitativement, la plus hautement compliquée, et partant la mieux centrée, et donc par le fait même la plus consciente des particules cosmiques. Mais ce n'est pas tout. L'Homme ne peut jamais être pris à l'état de particule isolée. Il est essentiellement multitude; il est multitude croissante; et surtout, grâce à son étonnant pouvoir d'inter-fécondation physique et psychique, il est multitude organisable. Cette pluralité des molécules pensantes est pour nous un spectacle si habituel que nous ne songeons pas à nous en étonner. Et cependant n'aurait-elle pas une signification profonde? Pourquoi ne pas imaginer, par exemple, que, conformément à toute l'histoire de la Vie passée, elle représente la possibilité et contient le potentiel d'une synthèse ultérieure, trans-humaine, de la Matière organisée?... Nous avons coutume de regarder l'individu humain comme une unité close, Perdue dans la foule grégaire d'autres unités également bouclées sur elles-mêmes. Ne serait-il pas plutôt l'élément, non encore saturé, d'un ensemble naturel encore en voie d'organisation?

p. 75 - De prime abord, l'idée d'un organisme super-humain semble fantastique. Nous nous sommes si bien accoutumés à admettre que rien ne pouvait exister de supérieur à nous dans la Nature! Mais si, au lieu de rejeter a priori ce qui dérange la routine (et surtout les cadres dimensionnels) de notre pensée, nous acceptons de le considérer, et nous commençons à l'approfondir, il est surprenant combien une hypothèse qui paraissait folle met d'ordre et de clarté dans nos perspectives sur l'Univers.

En premier lieu, c'est le flot même de l'Évolution, supposé contre toute vraisemblance arrêté sur Terre avec l'apparition de l'Homme, qui reprend normalement son cours. Si les grains de Pensée terrestres peuvent encore se combiner entre eux, l'Homme n'est plus une impasse inexplicable dans le processus cosmique de la Noogénèse : mais, en lui et par lui, la Montée de Conscience continue au-delà de lui-même.

En deuxième lieu, c'est la Montée du Nombre autour de nous qui perd son apparence inquiétante et absurde. Écrasés les uns sur les autres contre la surface étroite de la Terre, nous cherchions avec anxiété un domaine où nous dilater. Ce domaine nous l'apercevons maintenant, non plus dans la direction d'une évasion spatiale, mais sous la forme d'une harmonisation interne où la multiplication de l'Autre n'est plus une menace, mais un support, un réconfort et une espérance pour l'achèvement de chaque individu. La multitude ne peut que s'aggraver par divergence. En revanche elle se résout, sans effort et sans limites, par unification sur elle-même. Nous cherchions à nous échapper par la périphérie : c'est par l'axe seul (c'est-à-dire par convergence) que nous pouvons nous détendre.

En troisième lieu, c'est le spectre de la Collectivisation montante qui se transfigure. A juger de l'avenir humain par l'exemple des Insectes et par certaines expériences modernes de style totalitaire, nous pouvions nous croire happés par un engrenage irrésistible de dépersonnalisation. Mais si à travers les progrès et sous le couvert de la socialisation humaine c'est vraiment la loi de « Centration par Synthèse » qui continue à jouer en nous, alors nous devons nous rassurer. Pourvu qu'elle soit bien conduite (je vais indiquer comment), une synthèse ultrahumaine, - à supposer qu'elle soit réellement en cours, - ne peut aboutir, de nécessité physique et biologique, qu'à faire apparaître un degré d'organisation, et donc de conscience, et donc de liberté, de plus. Quels qu'aient pu être les défauts ou les déviations de nos premières tentatives de groupement, nous ne risquons rien à nous abandonner activement et intelligemment aux forces de collectivisation qui nous envahissent. Ce n'est pas, en effet, à nous mécaniser que celles-ci travaillent, mais à nous sur-centrer, et donc à nous sur-personnaliser.

p.77 - Sous sa forme la plus générale, et du point de vue de la Physique, l'amour est la face intérieure, sentie, de l'affinité qui relie et attire entre eux les éléments du Monde, centre à centre. (…)

De cette définition, une fois admise, découle une série de conséquences importantes.

L'amour est puissance de liaison inter-centrique. Donc, présent (au moins à l'état rudimentaire) dans tous les centres naturels, vivants ou pré-vivants, dont est formé le Monde, il représente aussi, entre ces centres, la forme la plus profonde, la plus directe, la plus créatrice d'interaction qui se puisse concevoir. En fait, c'est lui l'expression et l'agent de la synthèse universelle.

L'amour, encore, est puissance centrique. Donc, semblable à une lumière dont le spectre s'enrichit constamment de raies nouvelles, plus brillantes et plus chaudes, il varie constamment avec la perfection des centres dont il émane.

p. 79 - La découverte du Temps...

Par quelque bout qu'on prenne en ce moment le problème humain, il est inévitable que se manifeste l'influence d'une révolution mentale qui, sans que nous nous en doutions, nous fait radicalement différents, à moins de deux cents ans de distance, des générations qui nous ont précédés. Quand, sous des formes souvent simplistes et naïves, Ont commencé à surgir vers la fin du dix-huitième siècle, les idées d'évolution et dé, progrès, on a pu croire (certains croient encore! ... ) à un engouement des naturalistes pour une hypothèse passagère. Aujourd'hui, la notion de Durée a envahi le ciel entier de l'esprit humain : Physique, Sociologie, Philosophie, Religion, - toutes les branches de la connaissance sont maintenant im-prégnées de cette essence subtile. En fait, le borné et le statique ont disparu de notre vision, et nous ne pensons déjà plus qu'en Espace-Temps.

...jusqu'ici, pourrait-on dire, les hommes vivaient à la fois dispersés et fermés sur eux-mêmes, comme des passagers accidentellement réunis dans la cale d'un navire dont ils ne soupçonneraient ni la nature mobile, ni le mouvement. Sur la Terre qui les groupait ils ne concevaient donc rien de mieux à faire que de se disputer ou de se distraire. - Or voici que, par chance, ou plutôt par effet normal de l'âge, nos yeux viennent de se dessiller. Les plus hardis d'entre nous ont gagné le pont. Ils ont vu le vaisseau qui nous portait. Ils ont aperçu l'écume au fil de la proue. Ils se sont avisés qu'il y aurait une chaudière à alimenter, - et aussi un gouvernail à tenir. Et surtout ils ont vu flotter des nuages, ils ont humé le parfum des Iles, par-delà le cercle de l'horizon : non plus l'agitation humaine sur place, - non pas la dérive, - mais le Voyage...

Il est inévitable qu'une autre Humanité sorte de cette vision-là, une Humanité dont nous n'avons pas encore idée, mais une Humanité que je crois déjà sentir s'agiter à travers l'ancienne, chaque fois que les hasards de la vie me mettent en contact avec un autre homme qui, si étranger me soit-il par la nation, la classe, la race ou la religion, se découvre à moi plus proche qu'un frère, parce que, lui aussi, il a vu le navire, et que, lui aussi, il sent que nous avançons.

Le sens d'une aventure, et par suite d'une destinée communes. Le sens d'une évolution en commun qui se montre de plus en plus clairement être une genèse (et même une « noogénèse »).

A quels gestes jusqu'ici irréalisables, - à quels rapprochements jusqu'ici utopiques, à quelle révélation d'en haut, jusqu'ici méconnue, ne pas s'attendre, dans la richesse et la courbure spéciales de ce nouveau Milieu!... Si la charité a jusqu'ici échoué à régner sur Terre, ne serait-ce pas simplement qu'il lui fallait pour s'établir que la Terre eût préalablement acquis la conscience de sa cohésion et de sa convergence spirituelles? Pour pouvoir nous aimer, ne nous faut-il pas d'abord changer de plan?

Tout se boucle et se noue en somme dans nos perspectives, pourvu que, sous la fièvre dont le Monde souffre en ce moment, se trahisse, à certains signes, la chaleur montante d'un Sens Humain. A cette chaleur, indice d'un rapprochement, d'une concentration, et par suite d'une ultra-centration des molécules pensantes de la Terre, nous pouvons en effet reconnaître que la Synthèse psychique de l'Univers se poursuit toujours à travers la masse humaine. Et alors, ni la pression multipliée du Nombre, ni les liaisons croissantes du Collectif n'ont plus rien décidément qui doive nous alarmer : puisque, dans ce cas, la montée irrésistible de l'Autre autour de nous, et son intrusion même dans notre vie individuelle, expriment et mesurent sans doute possible, notre propre ascension dans le Personnel .

Pékin, 2o janvier 1942.

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La Centrologie

1 .CENTRES ET CENTRO-COMPLEXITÉ

p. 106 -

1. - Supportant l'édifice entier des propositions qui vont suivre, se placent une intuition et deux constatations

a) Intuition : Dans la multiplicité « grouillante » des éléments vivants (monocellulaires et polycellulaires) formant la Biosphère se prolonge authentiquement la structure granulaire (atomique, moléculaire) de l'Univers. Replacé dans la série corpusculaire cosmique, par suite, le corps humain n'est pas autre chose qu'une « super-molécule », en laquelle, dès lors, nous avons la chance de pouvoir discerner, à l'état « grossi », les propriétés de toute molécule.

b) Constatations : L'Homme, ultime produit de l'évolution planétaire, est à la fois suprêmement complexe dans son organisation physico-chimique (mesurée au cerveau), en même temps, considéré dans son psychisme, suprêmement libre et conscient.

2. - Mises bout-à-bout, ces trois évidences primordiales font immédiatement apparaître les trois évidences dérivées que voici :

a) A tous les degrés de taille et de complexité, les corpuscules ou grains cosmiques ne sont pas seulement, comme l'a reconnu la physique, des centres de rayonnement énergétique universel; mais tous, en outre, un peu comme l'Homme, ils possèdent et représentent (si diffus, ou même fragmentaire que soit celui-ci, c£ no 8) un petit « dedans » où se réfléchit, plus ou moins ébauchée, une représentation particulière du Monde : centres psychiques par rapport à eux-mêmes, - et, en même temps centres psychiques infinitésimaux de I'Univers. - La conscience, en d'autres termes, est une Propriété moléculaire universelle; et l'état moléculaire du Monde exprime l'état pluralisé de quelque possibilité de conscience universelle.

b) A travers la série des unités cosmiques, la conscience grandit et s'approfondit proportionnellement à la complexité organisée de ces unités. Absolument insensible pour nos moyens d'observation au-dessous d'une complexité atomique d'ordre 10 puissance 5 (virus) 1 elle se manifeste franchement à partir de la cellule (10 puissance10), mais ne prend ses développements majeurs que dans les cerveaux de grands Mammifères (10 puissance 20), c'est-à-dire pour des groupements atomiques d'ordre astronomique.

c) D'où il résulte que le caractère le plus essentiel, le plus significatif de n'importe laquelle des unités dont le groupement forme l'Univers se trouve marqué dans celles-ci par un certain degré d'intériorité, c'est-à-dire de centréité (âme), lui-même fonction d'un certain degré de complexité (corps, et plus spécialement cerveau). Ce coefficient de centro-complexité (ou, ce qui revient au même, de conscience) est la véritable mesure absolue de l'être dans les êtres qui nous entourent. Lui, et lui seul, il peut fonder une classification vraiment naturelle des éléments de l'Univers.

3. - Ainsi en possession d'un fil conducteur pour nous guider à travers la déconcertante multiplicité des choses, nous les voyons s'ordonner dans le Mesurable, non plus suivant la ligne allant des infiniment petits aux infiniment grands, mais suivant l'axe montant de l'infiniment simple à l'infiniment complexe. Et, à l'intérieur de cet espace particulier, nous pouvons nous les représenter comme distribuées sur des sphères concentriques (fig. i), le rayon de chaque sphère diminuant à mesure que croît la complexité. De la sorte se dessine un Univers centré, - les éléments de même complexité (et donc de même centréité) se trouvant répartis sur ce que nous appellerons des isosphères de conscience, - et la famille entière des isosphères définissant, au cœur du système, la présence, la position et la nature d'un certain pôle ou foyer de synthèse universelle, le Point Oméga (cf nos 18-25)

4- - Or, une telle disposition, c'est trop clair, ne saurait être l'expression d'un équilibre statique. Aussi visiblement que la distribution des étoiles de diverses couleurs au firmament, elle trahit l'existence d'un mouvement. Non seulement, une fois ordonné suivant son axe de centro-complexité croissante, l'Univers apparaît centré dans son ensemble, mais encore, il se découvre traversé et mû par un flux de centration. Dans le domaine organo-psychique de la centro-complexité, le Monde est convergent; et les isosphères ne sont pas autre chose qu'un système d'ondes se resserrant avec le temps (qu'elles mesurent) autour du point Oméga .

5- - D'où cette première conclusion générale que, observé dans son vrai et essentiel déplacement à travers le Temps, l'Univers représente un système en voie de « centro-complexification » interne. L'Évolution ne correspond pas exactement, ainsi que le disait Spencer, à un passage de l'homogène à l'hétérogène, - mais au passage d'un hétérogène dispersé (désuni) à un hétérogène organisé (unifié), - c'est-à-dire, plus clairement encore, au passage d'une moindre à une plus haute centro-complexité.

Cherchons à analyser plus en détail le fonctionnement de cette cosrnogénèse par Centrogénèse, au cours de laquelle l'Univers s'intériorise et se spiritualise à force, et comme à coups, de complication sur lui-même.

2. CENTROGÉNÈSE

I. LES LIAISONS INTER-CENTRIQUES - EXISTENCE ET ESPÈCES

p. 109 - 6. - Regarder l'Univers, ainsi que nous y oblige le phénomène humain, comme formé de noyaux psychiques dont chacun, jouant le rôle de centre partiel vis-à-vis du Monde, est virtuellement coextensif à l'Univers, c'est évidemment revenir aux monades de Leibniz. Mais tandis que dans l'Univers statique de la Monadologie les corpuscules cosmiques « n'ont ni portes ni fenêtres », ils se montrent, du point de vue évolutif où se place la centrologie, triplement solidaires les uns des autres au sein de la Centrogénèse où ils prennent naissance.

a) Solidaires tangentiellement d'abord, dans la mesure où ils se tiennent et sont liés chacun à chacun, à la surface de l'isosphère n, sur laquelle ils se placent en vertu du degré de centrocomplexité auquel ils sont parvenus.

b) Solidaires radialement ensuite, dans la mesure où, à travers les noyaux de centro-complexité inférieure que leur unité englobe et organise, ils participent à la somme de toutes les liaisons tangentielles particulières aux isosphères (n1, n2 etc.) auxquelles ces noyaux subordonnés appartiennent.

c) Solidaires radialement enfin, dans la mesure où tous ensemble (et avec toutes leurs racines) ils tendent à se mouvoir vers Oméga, en parvenant eux-mêmes, ou en donnant naissance, à une isosphère d'ordre supérieur (n + i).

7. - Pour légitimer sans contradiction l'existence de cette triple sorte d'inter-liaisons, force est d'admettre que les centres élémentaires cosmiques peuvent être (contrairement à ce que pensait Leibniz) partiellement eux-mêmes et partiellement une même chose sur laquelle ils plongent. Cette « même chose », d'autre part, ne saurait être une unité initiale confuse à partir de laquelle ils se sépareraient en s'individualisant : car l'expérience prouve que leur intersolidarité croît avec l'ordre n des isosphères. Reste donc à admettre qu'ils se tiennent entre eux en avant, et par l'avant, en porte-à-faux sur le centre total Oméga.

II, LES ÉTAPES DE LA CENTROGÉNÈSE - CENTRÉITÉ FRAGMENTAIRE,

CENTRÉITÉ PHYLÉTIQUE, EU-CENTRISME

p. 110 - Matière, Vie, Pensée : trois zones immédiatement perceptibles dans le Monde, même pour l'expérience vulgaire, et trois zones, donc, dont la distinction doit reparaître et s'interpréter dans toute explication, si savante soit-elle, de l'Univers. - Comment, du point de vue à la fois pluraliste et moniste de la Centrologie, cette triple manière d'être s'introduit-elle dans l'étoffe cosmique au cours de la Centrogénèse?

a. Centréité fragmentaire.

8. - Dans le cas de la Matière « inanimée » (la plus difficile portion du Monde à comprendre pour notre esprit, parce que la plus éloignée de nous évolutivement), nous pouvons nous représenter figurativement les noyaux cosmiques (molécules, atomes, électrons ... ) comme incomplètement fermés sur euxmêmes : éléments déjà doués d'une sorte de courbure psychique sans doute (autrement ils n'existeraient pas), mais à la manière de fragments ouverts aux deux bouts, comme seraient les segments d'une sphère ou d'un cercle rompus (fig. 2). A ce degré de disjonction, pas de véritable « dedans » encore dans les choses, mais seulement la « disposition » pour en faire apparaître un, pour peu que les segments se rapprochent et se raccordent . non pas intentionnellement, bien sûr, (puisqu'ils ne sont encore, par définition, que des fractions d'immanence), mais par le jeu du Hasard (cf. no 3 1). - C'est à cette phase préliminaire de la Centrogénèse qu'est employée quantitativement la presque totalité du Temps et de l'Espace : justement, peut-être, parce que le jeu des Grands Nombres, pour faire apparaître le Premier Improbable exige un plus vaste laboratoire pour ses expériences.

Ainsi a dû se dessiner, par agencement de chaînes atomiques de plus en plus compliquées, une série initiale d'isosphères plus ou moins lâches et confuses, marquant (par soudure graduelle d'intériorités partielles), les étapes progressives, non pas de l' « a-centrique », mais du « pré-centrique », vers la centréité.

9. - C'est (autant que nous en puissions juger) quelque part au niveau (ou un peu au-dessous) de la structure cellulaire que, les segments de pré-conscience se rejoignant enfin suivant une courbe close, les premiers noyaux fermés (les premiers corpuscules centrés) ont fait leur apparition dans le Monde, répartis sur une isosphère particulière qui n'est pas autre chose que la plus ancienne et la plus externe des biosphères. Sur cette Biosphère chacun d'eux a dû émerger, pour son propre compte, sous le jeu répété des Grands Nombres; chacun du reste, pour passer de la Prévie à la Vie, a dû franchir un certain point critique de centration (fermeture d'une chaîne de segments sur elle-même) dont nous retrouverons plus loin une réplique supérieure dans le cas de la Réflexion (cf, no 13) -

Et c'est ici que s'ouvre une nouvelle phase de la Centrogénèse.

b. Centréité phylétique.

io. - Un caractère propre à presque tous les centres fragmentaires (ou segments de centres) constituant la Matière pré-vivante est la stabilité. Aussi longtemps qu'ils demeurent à l'état de chaîne ouverte, les centres complexes inférieurs ne semblent plus progresser, une fois fermés, que sous l'effet enrichissant de nouvelles rencontres accidentelles avec de nouveaux segments; et, sauf dans les cas, plutôt rares, de désagrégation spontanée, leur durée paraît indéfinie à notre échelle humaine.

Tout autre est l'allure des corpuscules fermés, éléments spécifiques de la Biosphère. A peine centré sur soi, un tel corpuscule se révèle doué d'une remarquable puissance de self-complexification (et par suite d'auto-centration). Non pas qu'il échappe encore, pour son bien ou pour son mal, aux lois du Hasard, (cette évasion ne se produit qu'aux environs d'Oméga). Mais, toujours plongé dans ce Hasard ' il s'y comporte comme dans un milieu nutritif, choisissant, saisissant et incorporant activement, au gré des chances', les éléments d'une plus haute centro-complexité. Autrement dit, animé d'une sorte de force ascensionnelle, il tend à s'élever radialement, comme une fusée, du stade mono - aux stades poly-cellulaires, dans la direction générale d'Oméga, en traçant un phvlum.

i i. - A priori, on pourrait concevoir que, depuis la première et la plus externe des Biosphères jusqu'aux approches d'Oméga, un même corpuscule parcoure lui-même l'intervalle tout entier, - auquel cas son ontogénèse coïnciderait exactement avec une phylogénèse. En fait, une expérience universelle nous apprend qu'il n'en est pas ainsi. Par suite d'une sorte d'épuisement ou de durcissement des centres au cours de leur activité, chaque corpuscule ne se montre capable de fournir qu'une course infinitésimale le long du phylum auquel il appartient; après quoi il disparaît, non sans s'être préalablement multiplié.

De sorte que tout phylum se présente en réalité comme brisé en une multitude de segments élémentaires, chacun servant de point de départ et d'attache à une ramification compliquée.

12. - Du point de vue de la Centrogénèse, cette segmentation et cette ramification phylétiques présentent des avantages évidents. Grâce à elles, une densité maxima de corpuscules et de tâtonnements (cf. no 31) s'obtient sur chaque isosphère; en même temps qu'une richesse et variété maxima d'hérédités s'accumule dans le phylum, sous l'effet répété des croisements à chaque génération. Les deux facteurs s'associent, en somme, pour favoriser directement le jeu de la centro-complexité (1). En revanche, leur mécanisme soulève une difficulté. Observée du dehors, la division cellulaire, opération fondamentale de la reproduction, paraît simple : la Matière n'est-elle pas essentiellement morcelable ? - Mais comment, du point de vue intérieur ou centrologique, expliquer le dédoublement « psychique » qu'elle entraîne? un centre de conscience n'est-il pas essentiellement tourné vers lui-même et fermé sur soi? Comment, dès lors, concevoir, de la cellule-mère à la cellule-fille, le passage et la communication d'un « dedans »?...

Pour sortir de cette impasse, pas d'autre issue, me semblet-il, que d'imaginer deux sortes d'ego dans chaque centre phylétique; d'une part un ego nucléaire (plus ou moins achevé ou rudimentaire, suivant les cas), d'autre part un ego périphérique incomplètement individualisé et par suite sécable, - capable, après séparation, de développer par bourgeonnement et d'isoler en soi un nouveau nucléus d'ego incommunicable (2).

Cette distinction entre périphérique et nucléaire, dans les centres vivants, n'a pas seulement l'avantage de nous tirer verbalement d'une impasse locale. Elle va nous permettre de suivre et d'analyser le processus de la Centrogénèse jusque dans le cas de la Vie hominisée.

Notes

(1)- De ce chef, un être vivant est deux fois complexe : spatialement, par le nombre des sous-centres qu'il englobe; et temporellement, par le nombre des « essais » que, par ses ancêtres, il totalise.

(2). C'est par cette gaine de « périphérique » (germinale) que se maintient la continuité biologique, c'est-à-dire que tient sur elle-même la tige du phylum. Considéré du point de vue « nucléaire », le phylum se résoud en un chapelet discontinu de centres (somatiques) en lesquels il tend de plus en plus à se désagréger à mesure que ses centres augmentent en centréité. A ce phénomène de « granulation phylétique » qui atteint naturellement son maximum chez l'Homme, succède, biologiquement, le phénomène de « collectivisation », en vertu duquel les centres, plus ou moins libérés de leurs assujettissements phylétiques, se groupent entre eux sous forme d'ensembles organisés (c£ no 16).

p. 115 -

c. Eu-centrisme.

13- - En vertu même de la notion de centro-complexité, il existe dans les noyaux cosmiques autant de degrés de centréité que de degrés de complexité. Ce que nous avons appelé « centres » jusqu'ici, dans le cas des zones inférieures de la Vie, ne saurait donc se comparer à des points géométriques, mais plutôt à de petites surfaces circulaires de plus en plus réduites, mais conservant cependant encore « un diamètre centrique » appréciable.

C'est le passage de cet état diffus à un état rigoureusement ponctiforme (fig. 4) qui définit le grand phénomène de l'Hominisation. De même qu'aux origines du phylétique la fermeture sur elle-même d'une chaîne de segments (Centration) avait déterminé la première apparition de centres vivants - de même ici, par le passage à zéro de son diamètre centrique (Réflexion), le centre vivant accède à son tour à la condition et à la dignité de « grain de pensée ». Et ainsi, à travers un nouveau point critique, se constitue une isosphère de type fondamentalement nouveau, l'isosphère de l'Esprit, la Noosphère.

14- - A la vérité, dans le grain de pensée humain, la « réflexion » n'affecte encore que la fraction nucléaire de l'être (cf. no 12), - et non la fraction périphérique qui, elle, demeure sécable, et donc toujours capable de reproduction (gamètes). Mais cette transformation, si partielle soit-elle, suffit à faire surgir, au cœur de l'individu, un foyer eu-centré, « ponctuel », c'est-à-dire un ego d'ordre personnel. Et c'en est assez pour qu'une série de phénomènes nouveaux se manifeste alors dans les progrès subséquents de la Centrogénèse.

15- - Tout d'abord, en vertu de sa nouvelle nature personnelle, le centre cosmique hominisé découvre en lui le sens et l'exigence de l'irréversible. Conscient à la fois de son unicité et de l'existence d'un avenir, il s'aperçoit incompossible avec une destruction qui annihilerait en lui une parcelle irremplaçable de l'effort cosmique. Comment, pour un être personnalisé, cette évasion est-elle possible hors de la mort totale, c'est ce que nous verrons ci-dessous en décrivant le point Oméga. (nos 24 et 30)

16. - Mais ce n'est pas tout. Entre les unités « réfléchies » maintenant répandues sur la Noosphère un mode nouveau de liaison s'établit, inconnu sur les autres isosphères. Désormais, à un mode de rapprochement « excentrique » ou tout au moins diffus, succède, pour les corpuscules cosmiques, la possibilité de contacts « centre à centre », entre centres parfaits. Et du même coup c'est leur totalité réunie qui tend à s'animer d'une sorte de personnalité commune. Ainsi soudée sur elle-même, la Noosphère, prise dans son ensemble, commence à se comporter tangentiellement (cf. no 6) à la façon d'un seul « Mégacentre »; cependant que, radialement, elle s'ébranle en avant, animée globalement par un phylétisme, ou mieux par une ontogénèse qui lui est propre : phylétisme, ontogénèse de la conscience, et de la mémoire humaine collectives, qui, par tradition et éducation, n'a pas cessé, depuis le premier instant de l'hominisation, de s'approfondir en grossissant, conformément toujours à la loi biologique fondamentale de de centro-complexité.

17- - Et c'est là qu'en est le Cosmos, en ce moment même, autour de nous. Onde frontale d'un Univers qui s'illumine en se resserrant sur lui-même (sous le jeu de la complication), l'Humanité enferme à l'intérieur de son cercle mouvant l'Avenir encore informe des choses, le Secret des ultimes synthèses. Que sortira-t-il de ce noyau inconsolidé du Monde? - Si notre loi de récurrence est exacte, rien autre chose et rien de moins ne se dessine à l'horizon que plus d'organisation et plus de centréité toujours, -non plus seulement cette fois à l'échelle du corpuscule, mais à l'échelle de la sphère: l'élan accéléré d'une Terre où le souci de la production pour le bien-être aura cédé la place à la passion de la découverte pour le plus-être, - la super-personnalisation d'une Super-Humanité devenue super-consciente d'elle-même à la lumière grandissante d'Oméga.

p. 117 -

III. LE POINT OMÉGA

18. - Prolongée indéfiniment en arrière, suivant l'axe des temps, la loi de centro-complexité nous fait entrevoir des zones de plus en plus diffuses, où les éléments de conscience de plus en plus fragmentaires flottent dans un état d'hétérogénéité de plus en plus désorganisée. Pas de limite inférieure à la « récurrence » de ce côté-là (fig. i). C'est la nappe inférieure du cône. qui s'étale indéfiniment. - Menée, par contre, en sens inverse, c'est-à-dire vers l'avenir, l'extrapolation de la série définit un sommet. L'existence d'un point Oméga cosmique nous est apparue (cf. no 3) dès l'instant où s'est imposée à notre esprit l'évidence que l'Univers était psychiquement convergent. Attachons-nous maintenant à circonscrire les propriétés de ce foyer suprême de l'Évolution.

19. - Génétiquement parlant (c'est-à-dire observé depuis la position que nous occupons dans l'Espace-Temps) Oméga se présente fondamentalement à nous comme le centre défini par la concentration ultime sur elle-même de la Noosphère, - et par suite, indirectement, de toutes les isosphères qui précèdent. En lui, par suite, une complexité maxima, d'amplitude cosmique, coïncide avec une centréité cosmique maxima.

2o. - En soi, l'idée que l'Univers tend vers quelque forme d'unité finale a hanté la pensée de tous les philosophes; et elle n'a rien de nouveau. Ce que la notion de centro-complexité a d'original et de fécond, c'est d'imposer, par structure même, au terme de la synthèse cosmique, une série de déterminations positives grâce auxquelles son existence se transcrit pour nous en termes non seulement d'intellection, mais aussi d'action. Et en effet, pour satisfaire à ses conditions de position et de fonction, il est facile de voir qu'Oméga, tel que notre loi de récurrence le décèle, doit se présenter, vu par nous, comme tout à la fois : personnel, - individuel, - partiellement actuel déjà, - et partiellement aussi transcendant.

21. - Personnel d'abord, ceci va de soi; dès lors que c'est la centréité qui fait les êtres personnels, et que lui, Oméga, est suprêmement centré.

22. - Individuel, ensuite, c'est-à-dire distinct (ce qui ne veut pas dire séparé!) des centres personnels inférieurs qu'il sur-centre (bien loin de les confondre!) en les groupant au sein de son unité (c£ no 28), Oméga possède un ego propre, distinct des nôtres. Ceci résulte du mécanisme d'une centrogénèse qui, à tous les degrés, ne permet aux centres supérieurs d'émerger que s'ils respectent, et même achèvent, la pluralité centrique des éléments sur lesquels se base leur complexité (cf. nos 27 et 28).

23- - Partiellement actuel aussi, - c'est-à-dire capable déjà d'agir sur nous comme objet présent. Tel que la structure évolutive du Monde le postule, Oméga est bien plus que l'image « réelle » destinée à se former dans l'avenir au foyer de l'Univers convergent. C'est comme une source de lumière qu'il agit. N'est-ce pas lui qui fait jaillir et soutient hic et nunc le faisceau des liaisons radiales (cf. nos 6 et 30) ? Et n'est-ce pas lui encore, verrons-nous plus loin, (no 29), dont l'amour actuellement senti (or il n'y a d'amour que du présent) est le seul agent capable de polariser, sans la mécaniser, la collectivité humaine?

24- - Partiellement transcendant, enfin, c'est-à-dire partiellement indépendant de l'Évolution qui culmine en lui. Si Oméga n'échappait pas, en quelque façon, aux conditions du Temps et de l'Espace, ni il ne pourrait nous être déjà présent, - ni il ne serait capable (puisque soumis lui-même entièrement à l'inexorable Entropie) de fonder les espoirs d'irréversibilité sans lesquels, à partir de l'Homme, la Centrogénèse cesserait de fonctionner (cf. nos 15 et 30) - C'est donc que par une face de lui-même, différente de celle sous laquelle nous le voyons se former, il émerge depuis toujours au-dessus d'un Monde dont cependant, vu sous un autre angle, il est en train d'émerger. Et c'est précisément dans la réunion de ces deux moitiés (émergée et émergeante) de lui-même que tend à s'achever, sous le type d'une union « bipolaire », l'unification universelle.

25- - Ainsi défini dans sa nature et ses propriétés, Oméga rayonne vraiment au ciel de l'avenir comme le moteur et le totalisateur complet de la Centrogénèse. Sous son attrait et à son image, les centres cosmiques élémentaires se forment et s'approfondissent dans leur matrice de complexité. Et, recueillis par lui, ces mêmes centres accèdent à l'immortalité, dès l'instant où, devenus eu-centriques (c'est-à-dire personnels) ils deviennent structurellement capables d'entrer en contact, centre à centre, avec sa consistance suprême (cf. no 30) -

26. - Observation sur « l'effet formel » de la Complexité.

p. 119 - Dans les développements qui précèdent, je me suis basé sur le fait manifeste dans l'Homme et « traçable » tout le long de la série vivante, que la centréité (conscience) d'un être croît avec sa complexité. Sous cette dépendance expérimentale, incontestable, des deux variables (centréité et complexité) transparaît une relation ontologique fondamen tale entre l'être et l'union, exprimable sous deux formes inverses, et sans doute complémentaires :

1) l'une passive : « Plus esse est plus a (ou ex) pluribus uniri » (évolution subie) ;

2) l'autre active : « Plus esse est plus plura unire » (évolution active).

Approfondir ces deux axiomes métaphysiques paraît inutile à ma thèse, puisque leur plus ou moins grande vérité ne changerait rien à la loi de récurrence plysique sur laquelle je me suis appuyé. En revanche je crois utile d'insister sur le fait que, étudiée dans son jeu phénoménal, la loi de centrocomplexité se présente et fonctionne avec des modalités diverses, qu'il est important de distinguer.

a) Dans le domaine de la Prévie, les centres se construisent additivement, par articulation et soudure graduelle des « segments » de centres : « Centrum ex elementis centri ».

b) Dans le domaine du Phylétique, l'individu Métazoaire, né d'un œuf (centrum a centro), se complique sur soi par multiplication cellulaire (1). Tout se passe comme si chaque nouveau centre s'approfondissait lui-même en se tissant à soimême sa complexité interne.

c) Dans le domaine eu-centrique enfin, le centre noosphérique, Oméga, ne naît pas de la confluence des « ego » humains; mais il émerge sur leur totalité organisée comme une étincelle jaillissant entre la face transcendante d'Oméga (nO 24) et la « pointe» d'un Univers parfaitement unifié : « Centrum super centra » (2).

(1). Initialement, le Métazoaire ne semble pas s'être formé par réunion et soudure de cellules indépendantes, mais par non-séparation d'éléments issus, par divisions successives, d'une même cellule-mère. - Cf le cas des colonies d'insectes, qui ne dérivent pas d'un groupe d'adultes associés, mais d'une famille grandissant sur elle-même sans se disperser.

(2). Plus précisément encore, dans la perspective chrétienne, Oméga s'insère dans la Centrogénèse sous forme d'un élément-leader (le centre Christique), apparu phylétiquement dans la Noosphère, et subordonnant graduellement tous les autres centres à soi.

p. 121 - Il n'est donc pas rigoureusement exact (si suggestive et utile que soit l'analogie) de comparer à la formation d'un cerveau collectif les progrès de la conscience sociale humaine. Dans le cerveau, les milliards de corpuscules arrangés (fibres nerveuses) n'agissent apparemment que par leur ego périphérique, à la manière de rouages montés, bien plus qu'à la façon de petits « dedans » additionnés. Dans la Super-Humanité naissante, au contraire, les milliards d'individus unanimisés fonctionnent nucléairement, par syntonisation et résonance directes de consciences. - Dans les deux cas, c'est bien la complexité qui conditionne la super-centration : mais à des profondeurs d'être différentes, ici et là, dans les éléments utilisés (1).

3- COROLLAIRES ET CONCLUSIONS

Et maintenant que se trouve déterminé dans ses grandes lignes le processus de la Centrogénèse, passons en revue, par manière de conclusions, un certain nombre de points fondamentaux où réapparaissent, sous des angles divers, les propriétés d'un Monde dominé par la loi de Centro-complexité.

27- - Les lois de l'Union.

D'une extrémité à l'autre de l'Évolution, telle que nous l'avons définie, tout se meut, dans l'Univers, dans le sens de l'unification; mais avec un cortège de modalités concrètes qui corrigent ou précisent singulièrement les idées théoriques que nous pouvions nous faire de l'union.

a) Tout d'abord, l'union (Punion physique, vraie) crée. Là où il y a désunion complète de l'étoffe cosmique (à une distance infinie d'Oméga), il n'y a rien. Et là où la conscience fait un pas ou un saut en avant (apparition de la Vie par groupement des fragments de centre, approfondissement des centres phylétiques, émergence des centres réfléchis, naissance de l'Humanité, aurore d'Oméga) ce progrès est constamment lié à un accroissement d'union. Non pas, sans doute, que le rapprochement et l'arrangement des centres suffisent par eux seuls à augmenter l'être du Monde. Mais ils y réussissent indubitablement sous le rayonnement d'Oméga.

b) En deuxième lieu, l'union différencie. J'entends par là que, du fait de leur groupement sous l'influence d'un centre d'ordre supérieur n + 1, les centres d'ordre n ne tendent pas à s'estomper et à se fondre, mais se trouvent au contraire renforcés sur eux-mêmes : comme les rouages d'un mécanisme qui ne peuvent s'ajuster entre eux qu'à condition de prendre des formes multiples strictement déterminées. Telles les cellules multiples dont se compose un Métazoaire. Telles les fibres nerveuses d'un cerveau. Tels les membres divers d'une colonie d'Insectes... L'organisation non seulement présuppose, mais elle engendre la complexité sur laquelle fleurit son unité. C'est là un fait d'expérience universelle.

c) Et par suite, opérant dans le domaine eu-centrique du Réfléchi, l'union personnalise : - La personnalisation étant une (la) différenciation créatrice, cette troisième loi de l'Union ne fait que résumer, relier et éclairer les deux autres. - Non seulement en ce sens que le grain de pensée émerge de la parfaite centration d'une complexité sur elle-même; mais en ce sens aussi que, par agrégation centre à centre (c'est-à-dire personnelle) avec d'autres grains de pensée, il se superpersonnalise. - Tel est bien encore, expérimentalement, le résultat de l'unanimité sur nos consciences humaines. Qu'il s'agisse d'une équipe, ou de deux amants, ou mieux encore du mystique absorbé par la contemplation divine, le résultat psychologique est invariablement le même. Loin de tendre à se confondre, les centres réfléchis intensifient leur ego à mesure qu'ils se resserrent entre eux. Ils se sur-centrent de plus en plus, à mesure qu'ils se rapprochent davantage les uns des autres en convergeant sur 'Oméga'. Fait d'expérience, je dis bien. Et, en même temps simple réaffirmation de la loi de centro-complexité.

28. - L'évolution du Personnel.

« L'union personnalise ». Exprimé sous cette forme nouvelle le principe de la Centrogénèse nous permet de formuler, dans son essence la plus secrète, la nature de l'Évolution cosmique. Plus haut, en commençant (no 5), nous l'avions définie comme « le passage d'une plus faible à une plus haute complexité ». Maintenant, en termes à la fois plus clairs et plus profonds, nous pouvons simplement l'appeler un « processus cosmique de personnalisation ».

Et en effet, - soit que nous considérions l'apparition initiale des centres vivants à partir de leurs segments disjoints, - soit que nous suivions, à l'intérieur des centres phylétiques, l'isolement graduel du nucléaire au sein du périphérique, - soit que nous observions le passage réflexif du nucléus à l'eucentrisme personnel, - soit enfin que nous extrapolions les effets, sur l'Homme, de l'Hominisation, le sens et la signification du mouvement constaté se maintiennent les mêmes. Au cours du Temps (dont il peut servir, juste comme la Centro-complexîté, à fournir une mesure absolue) le Personnel - considéré en quantité aussi bien qu'en qualité - monte continuellement dans l'Univers.

Lors donc que nous sentons se refermer inexorablement sur nous (économiquement, politiquement, socialement ... ) le cercle de la Noosphère, ne craignons pas de voir sombrer dans un collectivisme aveugle le trésor de notre petite personnalité. Nous tremblons, noyés dans ce flot ou pris dans ce mécanisme, de retomber dans l'inconscience. Mais c'est faute d'avoir compris que, pareils aux fragments de centres qui se recherchent dans les zones pré-vivantes de la Matière, nous ne sommes encore, à notre niveau d'évolution, que des ébauches, des morceaux de personnes qui s'appellent. Nous nous imaginons peut-être que la personnalité est une propriété spécifique de l'élément isolé, du grain de conscience. La Centrogénèse vient nous apprendre qu'au contraire, seul le Tout (à condition qu'on le place au seul endroit et sous la seule forme où il existe réellement, - à savoir le point Oméga) est finalement et pleinement personnel. De sorte que nous ne pouvons nous-mêmes être entièrement nous-mêmes qu'en nous totalisant les uns les autres sous Oméga, dans l'Universel.

p. 125 - Dans un Univers centro-complexe il n'y a pas opposition, il y a au contraire coïncidence, entre le Personnel et l'Universel.

De ce point de vue, le resserrement irrésistible qui nous force de plus en plus à nous compénétrer mutuellement sur la surface fermée de notre planète n'a rien d'inquiétant. Il n'est qu'une manifestation plus colossale que les autres des forces cosmiques qui depuis toujours travaillent à unifier et approfondir le Monde à force de le compliquer.

29. - La fonction de l'amour.

Dans un Monde dont la formule est «vers la Personnalisation par l'Union », il est évident que les forces d'amour prennent une place prépondérante, - puisque l'amour est précisément le lien qui rapproche et unit les personnes entre elles.

Voilà bien ce que vérifie l'observation.

Dans les zones du Pré-vivant et de l'Irréfléchi, l'amour, à strictement parler, n'existe pas encore, puisque les centres, ou bien ne sont pas encore noués sur eux-mêmes, ou bien ne sont qu'imparfaitement centrés. Mais n'est-ce pas déjà de l'amour qui s'ébauche et qui grandit sous l'affinité mutuelle qui fait adhérer et maintient réunies, au cours de leur marche convergente en avant, les particules entre elles ? - Le moins qu'on puisse dire, en tout cas, c'est que, à travers le pas critique de la Réflexion, c'est en amour que se transforme, en s'hominisant, cette inter-sympathie obscure des premiers atomes ou des premiers vivants. Dans le cas du sexuel, de la famille, de la race, le passage est évident. Mais pour un œil attentif, le phénomène s'étend beaucoup plus loin. Depuis deux mille ans, on a beaucoup parlé (et beaucoup souri) d'un amour du genre humain. Or, pour finir, n'est-ce pas un tel amour qui, en droit et en fait, monte et pointe déjà à notre horizon? Du moment que, éveillés à la conscience explicite de l'Évolution qui les entraîne, les hommes se mettent à regarder tous ensemble une même chose en avant, par le fait même ne commencent-ils pas à s'aimer?

En vérité, à la surface de la Noosphère qui se resserre, ce n'est pas seulement un petit groupe de liaisons privilégiées, c'est la totalité des relations inter-humaines qui s'échauffe. Et dès lors voici l'amour qui émerge dans la plénitude de son rôle cosmique. Pour le psychologue et le moraliste, l'amour est simplement une « passion ». Pour ceux qui, à la suite de Platon, cherchent à trouver dans la structure même des êtres la raison de son ubiquité, de son intensité et de sa mobilité, il'apparaît comme la forme supérieure et purifiée d'une attraction intérieure universelle.

Dans un Univers de structure centro-complexe, l'amour, essentiellement, n'est autre chose que l'énergie propre de la Cosmogénèse.

Et voilà pourquoi, seul entre toutes les énergies du Monde, il se montre capable de pousser jusqu'à son terme la Personnalisation cosmique, fruit de la Centrogénèse. L'union, disions-nous, personnalise. Ceci toutefois, ne l'oublions pas, à une condition : c'est que les centres groupés par elle se rapprochent entre eux, non pas d'une façon quelconque (forcée ou oblique), - mais spontanément, centre à centre, - c'est-à-dire en s'aimant.

Seul, en définitive, grâce à son pouvoir spécifique et unique de « personnaliser les complexes », l'amour peut faire ce miracle de sur-humaniser l'Homme au travers et au moyen des forces de collectivisation; et seul, au cours d'une phase plus décisive encore, il peut lui ouvrir l'accès d'Oméga.

30.-Énergie physique et Énergie psychique.

p; 127 - De tout ce que nous avons dit jusqu'ici il résulte que l'Univers pris dans sa totalité, se concentre, en se compliquant, sous l'influence d'une attraction dérivant d'Oméga. A partir de l'isosphère humaine (ou Noosphère), cette attraction prend la forme d'amour. Et c'est finalement parce qu'au fond de chacun transparaît la Présence du terme commun vers lequel ils se meuvent que les hommes peuvent s'unanimiser. Du point de vue de la Centrogénèse, en somme, tout baigne dans un flux d'énergie psychique convergente, dont la qualité et la quantité montent, d'isosphère en isosphère, au même rythme que la personnalisation.

Ceci posé, quelque rapport existe-t-il entre cette énergie intérieure, toujours croissante et toujours plus « amorisée », et la déesse Énergie des physiciens, toujours constante, en même temps que (par dégradation) toujours plus « calorisée »?

De ces deux énergies (physique et psychique) les allures sont si complètement différentes, et les manifestations phénoménales si complètement irréductibles qu'on pourrait croire qu'elles appartiennent à deux formes d'explication, entièrement indépendantes, du Monde. Et cependant, puisque l'une et l'autre, dans le même Univers, accomplissent leur évolution dans le même temps, quelque relation secrète n'existerait-elle pas qui les accouple dans leur développement ?

Pour essayer de répondre à cette question difficile, reprenons la distinction introduite plus haut (no 8) entre éléments cosmiques précentrés (prévivants) et éléments centrés.

Sur les éléments de première espèce (puisque leur centre n'est pas encore individualisé) Oméga ne peut pas agir intérieurement, ni donc par attraction en avant. C'est donc a retro et par une sorte d'ébranlement externe, qu'il les met en mouvement'. Et tout se passe en fait comme si cet ébranlement avait les caractères d'une impulsion unique, génératrice d'un « quantum » défini d'actions; l'Énergie tout justement, soumise à la conservation et à la dégradation, dont s'occupe la Physique.

Sur les éléments de seconde espèce, par contre (par le fait même qu'ils sont centrés), l'influence centrique d'Oméga trouve enfin une prise directe. A partir de la première des isosphères vivantes, une nouvelle forme de « puissance motrice » entre donc en jeu, continuellement entretenue cette fois (et continuellement croissante, par suite, de sphère moins centro-complexe à sphère plus centro-coniplexe) grâce à l'action centrifiante donnée d'en haut : et nous voilà entrés, comme par une sorte de retournement, dans le domaine de l'Énergie psychique. - Cependant, même alors ' et parce que leur centréité initiale continue à reposer, par sa base, sur le jeu des activités physico-chimiques (facteurs de la première « centration », cf. no 9), les centres simplement vivants restent radicalement soumis, dans leur échafaudage interne et leurs inter-actions, aux lois de la Thermo-dynamique et du statistique : ils demeurent réversibles et caducs.

C'est seulement à partir du pas critique de la Réflexion que, par leur pointe spiritualisée : (leur « âme »), les particules humaines deviennent capables, non seulement de subir distinctement l'action, mais de participer à la consistance, essentiellement personnelle, d'Oméga. Alors, pour elles (comme pour un corps franchissant la limite entre les champs d'attraction de deux planètes) un renversement d'équilibre se produit. Dans la mesure où il est personnalisé, le grain de conscience devient libre de son support matériel phylétique. Détaché de sa matrice de complexité, qui retombe vers le multiple, le centre réfléchi peut enfin, définitivement unifié sur lui-même, rejoindre le pôle ultime de toute convergence.

Et c'est ainsi que, autour de nous, l'Univers, réduit à sa fraction (à son essence) eu-centrique, se reforme continuellement, « omégalisé » grain à grain, à travers la mort, - en attendant que le même phénomène se produise globalement et simultanément, quelque jour, pour l'ensemble de la Noosphère parvenue à la limite critique de son organisation et de sa centration.

3 1 . - Unité et Grands Nombres.

Une des conséquences les plus intéressantes de la notion de centro-complexité est de faire apparaître une relation intime et directe entre qualité et quantité au sein de l'Univers. Puisque les centres cosmiques s'approfondissent en fonction de la complication-organisée, il suit immédiatement que la perfection d'Oméga, terme de la transformation, définit un certain nombre N bien déterminé d'éléments engagés dans la Centrogénèse, - ce nombre correspond du reste à la somme de deux autres Nombres N1 et N2 :

N1 nombre de grains de pensée finalement incorporés dans le centro-complexe Oméga.

N2 nombre de corpuscules non réfléchis nécessaires pour obtenir Ni en conformité avec Ics lois du Hasard et de la Vie.

p.130 - Et ceci est déjà une première façon d'envisager les relations cosmiques entre Unité et Grands Nombres. Or il y en a une deuxième que voici. Non seulement la masse formidable des corpuscules mise en œuvre dans l'Univers s'explique par la richesse de l'Unité en laquelle ceux-ci s'agrègent, mais encore elle se justifie par l'appui que trouve dans le jeu des Grands Nombres le processus même de la Centrogénèse.

Par nature l'énergie psychique lutte contre les forces du Hasard qui règne dans le domaine de l'Énergie physique; et petit à petit, elle les élimine. En chemin cependant il faut bien qu'elle s'en accommode. Et alors, au lieu de les contrecarrer directement, elle les fait servir à ses fins, pourrait-on dire, en utilisant la double propriété que possède le Hasard, soit de développer des déterminismes réguliers (lois physico-chiiniques) par uniformisation statistique, - soit au contraire de créer des combinaisons improbables par essais longuement répétés.

Ainsi s'explique en premier lieu la remarquable structure des êtres vivants, dont la liberté ne se manifeste qu'à travers et au moyen d'un cercle fermé de déterminismes physicochimiques et physiologiques où un examen superficiel risque de n'apercevoir qu'un machinisme vertigineusement compliqué : la face mécanique de la centro-complexité.

Et ainsi s'explique en second lieu, la place si importante donnée aux forces de divergences dans l'Évolution. L'Univers, avons-nous constamment répété, converge sur lui-même. Mais alors, dira-t-on, comment se fait-il que partout autour de nous la Vie aille constamment en se pluralisant et en se ramifiant, - chaque phylum se clivant en un faisceau toujours plus touffu d'individus, de races, d'espèces?- - Simple manifestation d'abord, répondrai-je, d'une Centrogénèse qui a besoin, à tous les niveaux, de renouveler sa complexité (cf. n° 12). Mais simple manifestation aussi, puis-je ajouter ici, d'une méthode de tâtonnement où se combinent heureusement les jeux du Hasard (physique) et de la finalité (psychique). Travaillant sur des Grands Nombres inorganisés, l'action personnalisante d'Oméga ne peut agir, surtout aux débuts, qu'en guettant et saisissant au passage les cas favorables, sporadiquement engendrés par la chance. Il lui faut donc multiplier les probabilités de cette chance. Et c'est là qu'apparaît le rôle des innombrables essais de la Vie. Non point, sans doute, à la façon d'atomes s'agitant indifféremment en tous sens, mais à la manière d'un essaim attiré vers le jour, les corpuscules cosmiques « centrés » pressent de toutes façons, sous tous les angles, bien que toujours avec un effet radial positif, sur la paroi de leur isosphère, jusqu'à ce que, une fissure étant trouvée, leur foule passe et se répande sur l'isosphère suivante. Le mouvement ainsi se propage bien vers le haut, sur des surfaces psychiques de plus en plus circonscrites et fermées. Mais la convergence ne s'effectue (si dirigée soit-elle par l'action polarisante d'Oméga) que par le moyen de divergences qui permettent à la vie de tout essayer.

32- - Matière et Esprit.

De l'ensemble des considérations qui précèdent, se dégage évidemment une manière particulière d'envisager la nature et les rapports de Matière et Esprit. Cette façon de voir peut se résumer en quelques propositions, comme suit :

a) Regardés comme synonymes, l'une de multiplicité, l'autre d'unité, Matière et Esprit ne sont pas deux choses hétérogènes ou antagonistes, accidentellement ou violemment accouplées. En vertu de la relation génétique (centrogénèse) qui fait dépendre centréité (unité) de complexité (multiple), les deux aspects, spirituel et matériel, du Réel s'appellent nécessairement et complémentairement l'un l'autre, comme les deux faces d'un même objet, - ou mieux, comme les deux termes « a quo» et «ad quem » d'un même mouvement. Dans le champ de l'Évolution cosmique, l'Un présuppose chronologiquement, et il intègre structurellement le Multiple, - ceci toutefois sous l'influx primordial du noyau transcendant d'Oméga (no 24), Pré-supposé rition du Multiple.

b) A strictement parler, si on la définit comme une « chose » sans trace de conscience ni de spontanéité, la Matière n'existe pas. Même dans les corpuscules pré-vivants, avons-nous dit, une sorte de courbure doit être imaginée, préfigurant et amorçant l'apparition d'une liberté et d'un « dedans ». En fait, les déterminismes physiques (« lois ») ne sont que des effets de Grands Nombres, c'est-à-dire de la liberté matérialisée. Cette matérialisation statistique du « Weltstoff » est naturellement surtout marquée dans la zone des « centres fragmentaires » (infiniment nombreux et infinitésimalement spontanés); mais elle demeure sensible entre centres d'ordres plus élevés, et jusque sur la Noosphère, où abondent encore fâcheusement les cas de mécanisation, au sein même de l'Énergie Humaine. - De ce point de vue, il n'y a dans l'Univers, que de l'Esprit, à des états ou degrés divers d'organisation ou de pluralité.

c) Ceci ne doit pourtant pas s'entendre comme si l'Esprit se formait graduellement par simple effet de polarisation et sommation, la totalité des centres initialement engagés dans la Centrogénèse se retrouvant intacte (et sans additions) au terme de la transformation unifiante. En cours de route, des centres vraiment nouveaux émergent des synthèses ou segmentations successives (cf. no 26) par effet de centro-complexité 1. Et finalement, seuls les noyaux réfléchis, parce que seuls ils sont capables d'adhérer à Oméga, représentent la fraction irréversible de l'Univers spiritualisé (cf. no 30 et 31).

d) jalonnant cette Évolution, les deux surfaces critiques de Centration et de Réflexion (cf. fig. 1) permettent de distinguer une zone « inanimée », une zone simplement « vivante » et une zone « pensante » dans l'étoffe du Monde. Mais ces divisions ne sont que secondaires, malgré tout, puisqu'elles ne font que compartimenter un milieu psychique continu soumis à une même transformation générale (la Centrogénèse), et entièrement suspendu par en haut à Oméga.

33- - Les autres sphères ?

A l'origine psychologique de toutes les difficultés encore opposées par les hommes de science à une interprétation spiritualiste du Monde se place certainement un sens aigu disproportion brutale entre Énergie physique et Énergie Psychique au sein de l'Univers. Soit que l'on considère les quantités infimes de Matière, de Mouvement et de Chaleur cosmiques engagées dans la totalité des opérations biologiques, - soit que l'on arrête son regard sur la manière fortuite dont semble s'être formé le système solaire (et par suite la Matière organisée) une sorte de conviction tend à accabler l'esprit : celle de l'insignifiance humaine en présence du reste de la nature. Comment oser chercher du côté de la Vie une explication des choses, quand la Vie n'est, tout nous le crie, qu'un accident local et momentané, - un sous-produit imprévisible de l'Évolution?

Les considérations esquissées au cours des pages qui précèdent auront aidé, j'espère, le lecteur à vaincre le charme de cette fausse évidence. Non seulement la notion de centrocomplexité nous fournit un critère sûr pour apprécier, en « grandeur absolue », la valeur cosmique des êtres, et par suite pour établir objectivement le primat de l'Esprit; - mais encore elle nous explique (en vertu des liaisons qu'elle découvre, soit entre Qualité et Quantité, soit entre Finalité et Hasard, - cf. no 31) pourquoi la Conscience, cette unique essence des choses, ne peut se manifester, au cours de l'Histoire du Monde, que sous la forme d'une rareté et d'un accident, sans être pour autant un accessoire ou un incident.

Pour achever de guérir en nous le vertige de la petitesse, en même temps que pour établir jusqu'au bout la puissance explicative de la Centrologie, je ne saurais mieux faire, en terminant, que de rappeler ceci : Malgré le concours extraordinaire de chances (frôlement de deux étoiles) que suppose la naissance des planètes, rien ne prouve que le même hasard n'ait pas joué, ou ne puisse encore jouer plusieurs fois dans l'immensité des temps et de l'espace; et rien ne prouve par suite que, suivant quelque loi toujours des Grands Nombres, bien des astres obscurs, bien d'autres Terres que la nôtre, ne se trouvent déjà disséminées, ou encore attendues, parmi les Galaxies.

Dans cette hypothèse, positivement vraisemblable, le phénomène vivant, et plus spécialement le phénomène humain, perdent quelque chose de leur inquiétante solitude. Et en même temps ce sont les perspectives de la Centrogénèse qui, sans déformation, s'agrandissent fantastiquement d'un ordre de plus. Et en effet, s'il y a eu, s'il y a, s'il doit y avoir n Terres dans l'Univers, alors ce que nous avons appelé ci-dessus « sphères », « isosphères », « Noosphères », ne couvre plus l'ensemble, mais s'applique seulement à un élément isolé (mégacorpuscule), du Phénomène total. - La centro-complexité ne jouant plus seulement avec des grains de pensée sur une seule Planète, mais avec autant de Noosphères qu'il y aura jamais de planètes pensantes au firmament, le processus de la Personnalisation prend décidément une allure cosmique. L'esprit en est comme épouvanté.

Mais la loi de récurrence demeure la même.

Et il ne saurait toujours y avoir qu'un seul Oméga

 

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L'Analyse de la Vie

I. LE PROBLÈME

p. 137 - Rien de plus évident que l'existence, que le fait de la Vie, dans le Monde autour de nous. Et cependant rien de plus élusif, de plus insaisissable que cette même Vie dès qu'on essaie de la traiter par les méthodes générales de la Science. Tel que nous l'expérimentons en nous-mêmes, et tel qu'il paraît se développer au cours du temps, l'être vivant est conscience, liberté, finalité. Or aussitôt qu'on essaie de le regarder au microscope, ou de le soumettre aux instruments de mesure, ce même vivant ne laisse plus apercevoir, jusque dans son tréfonds, qu'une pyramide de hasards associés et de mécanismes entrelacés, sans fissure apparente où loger l'action consciente et directrice du moindre facteur libre interposé. Aux yeux du biologiste moderne, l'orthogénèse des groupes vivants tend à se résoudre en un jeu fortuit de rencontres chromosomiques, et l'animal le plus spontané n'apparait plus que « comme une intégrale de réflexes » montés. De sorte que le phénomène entier de la Conscience, soumis à l'investigation scientifique, donne l'impression de se dissoudre et de se noyer, comme une illusion, dans le flot uniforme d'un déterminisme universel. - Autant chercher à saisir un arc-en-ciel entre ses doigts!...

II. UNE RÉPONSE GÉNÉRALE

Déconcertés par cette aptitude singulière de la Vie à se résoudre en non-Vie, beaucoup de biologistes se croient tenus, aujourd'hui, à la jeter par-dessus bord, comme une pseudoréalité et un mirage. Mais n'est-ce pas tout simplement que leurs yeux sont encore fermés au jeu fondamental et inverse de la Synthèse et de l'Analyse dans la structure générale de l'Univers? En tous domaines, la simple réunion organisée de plusieurs éléments fait inévitablement émerger du tout nouveau (du « supérieur ») dans la nature; et, inversement, la suppression d'un agencement, quel qu'il soit, fait disparaître quelque chose. Regardée à un trop fort grossissement, la plus belle peinture se résout en taches confuses, la courbe la plus pure en traits divergents, le phénomène le plus régulier en agitation désordonnée, le mouvement le plus continu en saccades... Pourquoi, après cela, nous étonner qu'à son tour, sous l'effet dissolvant, « immergeant », de l'analyse, le vivant se résorbe en inconscience, hasards et déterminismes, tout le reste, c'est-à-dire le proprement vivant, ayant glissé entre les mailles du filtre? D'un cas à l'autre l'analogie n'est-elle pas trop évidente pour qu'on puisse hésiter? Ici et là le « trick » est certainement le même.

Pour résoudre l'antinomie Matière-Vie il serait donc naïf de croire que l'une à l'autre il faille les sacrifier. Mais il ne s'agit que d'établir, entre les deux termes opposés, une relation structurelle vraisemblable expliquant comment, de l'un à l'autre, on peut s'élever par synthèse, et réciproquement descendre par analyse.

Toute la question est là.

III. L'ÉMERGENCE DE LA VIE

Ramené à son essence, le problème scientifique de la Vie peut s'exprimer ainsi :

Étant admises les deux Lois majeures de Conservation et de Dégradation de l'Énergie (à quoi se ramène la Physique), comment superposer à celles-ci, sans contradiction, une troisième Loi universelle (en quoi s'exprime toute la Biologie), celle de l'Organisation de l'Énergie? En langage atomistique, nous apprend la Science, l'évolution cosmique représente, pour les grains indestructibles d'énergie formant l'Univers, le passage d'une distribution initiale hétérogène (improbable, mais cependant désordonnée) à une distribution finale homogène (c'est-à-dire la plus probable). Comment concevoir que, au cours de ce processus à la fois conservatif et entropique, une part des grains d'énergie se trouve distraite graduellement, de manière à édifier temporairement les assemblages organisés, de plus en plus improbables, que forment les êtres vivants ? et ceci de telle façon que, sous l'arrangement biologique ainsi obtenu, l'arrangement physico-chimique soit respecté, et retrouvable par analyse, à tout moment ?

Essayons de résoudre le problème.

Pour y parvenir, il n'est pas nécessaire, me semble-t-il, de modifier le point de départ admis par l'atomisme scientifique moderne, à savoir l'existence initiale d'une masse d'énergie granulée, distribuée de façon à la fois désordonnée et improbable; mais il suffit de faire subir une légère (et cependant décisive) retouche à la figure habituellement prêtée au grain d'énergie primordiale lui-même. jusqu'ici ce grain élémentaire a toujours été regardé comme privé à la fois de tout vestige de conscience et de toute trace de liberté. Définissons-le, au contraire, comme possédant les trois propriétés suivantes :

1.-Un «dedans » (ou immanence) rudimentaire.

2.-Un rayon et un angle (aussi limités qu'on voudra) de self-détermination.

3.- Une polarisation psychique, l'inclinant fondamentalement à s'associer avec d'autres corpuscules de manière à former, avec ceux-ci, des unités de plus en plus complexes, cette complexité ayant pour effet (en vertu d'une propriété primitive et essentielle de l'être cosmique) d'accroître tout à la fois dans le corpuscule qui l'acquiert, le degré d'immanence et les possibilités de choix.

Cette triple correction, observons-le, n'altère en rien, à l'origine du moins, l'Univers des physiciens :

D'une part, en effet, en vertu du jeu des Grands Nombres, la multitude désordonnée des consciences élémentaires, prise en masse, se comporte exactement comme si elle était privée de tout « dedans », c'est-à-dire elle développe exactement les mêmes déterminismes d'ensemble que ceux engendrés par l'énergie granulaire primordiale des physiciens.

Et, d'autre part, le rayon de choix accordé à chaque corpuscule élémentaire peut être pris assez petit pour rester à l'intérieur de la sphère d'indétermination reconnue par la Science la plus déterministe comme un attribut particulier de l'Infinie. Autrement dit, la « création » d'énergie impliquée par le choix (nous l'appellerons ici « énergie de choix », ou «quantum de choix ») peut être imaginé comme d'un ordre de grandeur si faible qu'elle n'affecte pas appréciablement la somme de l'Énergie universelle.

Rien n'est changé donc, mensurablement, au point de départ dans les conditions de l'Univers. Mais graduellement, avec le temps, les effets dus aux termes correctifs introduits vont se faire sentir. Tout d'abord, le jeu du Hasard brassant les grains d'énergie se poursuit sans altération aucune, mais que deux corpuscules d'affinités psychiques convenables viennent à se frôler à l'intérieur (et dans l'angle) de leur « rayon de choix » : Alors ils s'accrocheront sélectivement. Et voici un mouvement ainorcé, que rien ne saurait plus arrêter.

p. 141 - Autour de ce premier noyau d'improbabilité, de proche en proche, et de degré en degré, une hétérogénéité organisée se développe, elle se propage, - toujours au gré des chances, sans doute, mais constamment dans une direction définie : celle d'une complication et unification toujours croissantes. Phénomène inconcevable si les corpuscules étaient complètement « inanimés ». mais fait parfaitement intelligible s'ils sont à la fois élémentairement libres et polarisés

Examinons maintenant d'un peu plus près comment, autour et au sein des noyaux grossissants de complexité et de conscience, se trouve respecté, et comment s'ajuste, le double jeu des déterminismes et du Hasard. - Trois remarques doivent être faites et soigneusement comprises, à ce sujet.

Première remarque.

Au cours de l'édification des complexes organisés, il n'est pas nécessaire que la quantité d' « énergie de choix » augmente avec le degré de conscience. Une plus grande variété et un plus grand rayon d'indétermination sont évidents, à mesure que l'on s'élève davantage dans l'échelle des êtres : mais l'un comme l'autre ne sont jamais obtenus que par le jeu amplificateur de mécanismes permettant (juste comme dans le cas des servomoteurs industriels) de déclencher, par une impulsion infinitésimale, des effets aussi précis que puissants. De ce fait rien n'empêche de concevoir que « l'énergie de choix » représente un quantum cosmique invariable, - identique dans l'atome et le cerveau humain 1. Ainsi s'expliquerait, en fin de compte, cette chose paradoxale que la liberté peut grandir indéfiniment dans l'Univers sans accroître appréciablement le débit de l'Énergie universelle. En somme, le développement de la Vie n'interfère pas avec le déroulement de l'énergie matérielle cosmique parce qu'il se ramène finalement à une série d'arrangements infinitésimaux, ne requérant chacun qu'une impulsion infinitésimale, - tout ceci à l'intérieur d'une marge d'indétermination reconnue aux actions matérielles par la Physique moléculaire elle-même.

Deuxième remarque.

p. 143 - A mesure que, sous l'effet d'une complexité croissante, grandit et se meut dans un angle plus grand le « rayon de choix », les centres organisés cosmiques contrôlent de plus en plus efficacement le Hasard au sein duquel ils baignent. Mais ce n'est jamais qu'avec des chances utilisées qu'ils tissent petit à petit leur finalité. Ainsi s'expliquent : d'une part la localisation du phénomène Vie dans des compartiments étroits de l'Espace et du Temps; et d'autre part, aussi, le rôle immense tenu dans l'évolution biologique par le tâtonnement. De ce tâtonnement les traces sont partout visibles dans la nature (que d'essais, que de bizarreries, que d'inutilités et que d'échecs dans le monde zoologique!), et le mécanisme toujours agissant au cœur même de notre spiritualité (jusque dans l'éclosion et la maturation de nos plus hautes idées!). En vérité, si l'on y prend garde, toute vie, toute pensée, n'est que du hasard saisi et organisé.

Troisième remarque.

Si enfin nous envisageons dans son ensemble, sur Terre, le processus cosmique de la vitalisation, deux phases principales doivent absolument être distinguées dans le phénomène.

Au cours d'une première phase, les grains de conscience s'arrangent spontanément en mécanismes de manière à construire les commutateurs et les amplificateurs (« servo-moteurs ») requis pour amplifier « l'angle et le rayon de choix » autour des centres psychiques dont la conscience augmente, du reste, en raison directe de leur champ d'action. A ce stade où les consciences élémentaires, trop mal centrées encore, ne peuvent se joindre que superficiellement, dans quelque fonction externe commune, leur association n'aboutit encore qu'à former une syn-ergie (dont l'exemple le plus achevé est le cerveau humain) . Au cours d'une phase ultérieure, par contre, c'est-à-dire à partir de l'Homme, les noyaux psychiques se trouvant assez centrés pour pouvoir entrer en contact et communication directs, c'est-à-dire de conscience à conscience, une nouvelle sphère de complexité et une nouvelle forme d'énergie font leur entrée dans la Nature :

- la sphère des arrangements et associations syn-psychiques (non plus seulement groupement d'activités, mais groupement d'âmes), dont une Humanité planétisée serait, dans nos perspectives présentes, le terme le plus élevé;

- et, pour gouverner ce réseau immanent d'opérations « inter-centriques », l'Énergie spirituelle : énergie de sympathie et d'attrait, où se prolongent, dans une certaine mesure, les jeux du Hasard et les effets matérialisants des Grands Nombres; mais énergie dont la Loi, au lieu d'être la conservation dans la dégradation, est au contraire l'intensification croissante, jusqu'à organisation totale de la fraction « centrifiée » du Monde dans l'unité du « foyer Oméga » d'où procède en dernier ressort l'élan chassant la poussière cosmique originelle dans la direction improbable et montante des plus hauts complexes.

Au terme de cette évolution (c'est-à-dire à la mort de chaque homme, et à la mort de l'Humanité), il est concevable que l'essence hominisée de l'Univers se détache, et continue à subsister, hors de l'appareil des énergies physiques au sein desquelles elle s'est développée, - puisque ces énergies, loin de représenter les fibres dont serait tissée la conscience, ne sont au contraire qu'un voile dont s'enveloppe statistiquement le jeu croisé des consciences. Par ailleurs, notons-le, cette évasion ou volatilisation de l'esprit hors de la Matière, parce qu'elle se réduit en fin de compte à la simple disparition d'un groupe de « points ou quanta d'indétermination » dans le Cosmos, ne saurait avoir aucune répercussion sensible sur la marche générale du Déterminisme universel.

CONCLUSION

Un Monde tel que nous venons de l'imaginer satisfait bien aux conditions du problème Vie-Matière tel que nous l'avions posé. Doué d'immanence, de choix et de direction, aussi bien dans son ensemble que dans ses termes les Plus élémentaires, un tel Monde ne manifeste cependant ces propnetés qu'à la faveur d'une infinité de hasards et de mécanismes imperceptiblentent choisis et groupés : de sorte que, de haut en bas, l'analyse scientifique peut le démonter sans rencontrer la moindre trace ni la moindre interpolation inesurables de conscience, de liberté et de finalité.

Ce qu'il fallait démontrer.

Notons ici (cela en vaut la peine) la parenté étroite qui relie entre elles deux attitudes intellectuelles réputées inconciliables en face du problème de la Vie. Si paradoxal que ce a puisse paraître, le fixiste créationniste qui nie l'évolution de la Vie, sous prétexte que celle-ci, examinée en détail sur des temps très courts, se réduit en segments stables, tombe exactement dans le même genre d'erreur que l'évolutionniste rnatérialiste qui nie la conscience et la liberté sous prétexte que le vivant se laisse démonter en un système de mécanismes élémentaires. Chez l'un comme chez l'autre c'est la même « illusion analytique » qui fait sentir ses effets, - ici matérialisant l'esprit, là immobilisant le mouvement. Si différtents soient les résultats, le principe de l'erreur est le même. - Rétablissons « l'effet de synthèse », - et aussitôt les deux points de vue antagonistes se superposent dans la perspective d'un évolutionisme vitaliste, le seul qui couvre la totalité du phénomène Vie considéré à tous ses niveaux simultanément.

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Esquisse d'une Dialectique de l'Esprit

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I - Premier temps : Le Phénomène humain et l'existence d'un Dieu transcendant

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p. 150 - C'est en l'organisme individuel humain que culmine en ce moment au Monde, dans le champ de notre expérience, la loi de complexité et de conscience. Or si elle y culmine momentanément (par apparition du phénomène de réflexion) tout porte à croire qu'elle ne s'y termine pas. Au-delà du cerveau isolé n'y a-t-il pas en effet un complexe possible plus élevé encore : je veux dire une sorte de « Cerveau » de cerveaux associés? et n'est-ce pas dans ce sens, si on regarde bien, qu'évolue organiquement, sous l'action irrésistible d'unfaisceau de facteurs géographiques, ethniques, économiques et psychiques, la masse toujours plus solidaire de l'Humanité? - De ce point de vue, non seulement l'évolution naturelle de la Biosphère se prolonge dans ce que j'ai appelé la Noosphère, mais elle y prend une forme nettement convergente, dessinant vers le haut un point de maturation (ou de réflexion collective).

Transportons-nous en ce sommet du cône évolutif terrestre. A l'examen, il laisse apparaître deux groupes de propriétés contradictoires et singulières.

Tout d'abord, il est unique, et donc final. A moins d'imaginer - chose suprêmement improbable - que notre Noosphère entre un jour en contact avec d'autres Noosphères sidérales, l'Humanité réfléchie collectivement reste seule en face d'ellemême. Impossible, dans ces conditions, d'imaginer une complexification ultérieure déterminant une conscience supérieure. Notre loi de récurrence cesse automatiquement de fonctionner.

Mais en même temps il se présente, ce même sommet comme chargé d'une exigence foncière d'irréversibilité. Déjà sensible, pour une introspection rigoureuse, dans le cas d'une conscience humaine isolée, l'impossibilité radicale entre « mort totale » et « action réfléchie » croît et devient flagrante dans le cas d'un effort humain collectif désintéressé, - et elle tend par suite à atteindre son maximum dans une Humanité devenue pleinement consciente à la fois de la grandeur de ses peines et de la valeur de ses achèvements.

De sorte que, en vertu même du processus qui l'entraîne, l'Homme se voit dériver vers une position terminale où :

a) organiquement, il ne peut plus aller plus loin (même collectivement) en complexité, et donc en conscience;

b) psychiquement, il ne peut pas accepter de reculer;

c) et cosmiquement il ne peut même pas rester sur place (i), puisque, dans notre Univers « entropique », cesser d'avancer, c'est retomber en arrière.

Qu'est-ce à dire sinon que, parvenue en ce point ultracritique de maturation, la courbe du phénomène humain perce le système phénoménal cosmique, et postule l'existence, en avant et au-delà, de quelque pôle « extra-cosinique » où se trouve intégralement collecté, et définitivement consolidé, tout l'incommunicable réfléchi successivement formé dans l'Univers (et plus particulièrement sur Terre) au cours de l'évolution ?

Vu en montant, de notre côté des choses, le sommet du cône évolutif (le point Oméga) se profile d'abord à l'horizon comme un foyer de convergence simplement immanente: l'Humanité totalement réfléchie sur soi. Mais, à l'examen, il s'avère que ce foyer, pour tenir, suppose derrière lui, plus profond que lui, un noyau transcendant, - divin.

Et nous voici amenés, dans notre dialectique, à réfléchir en arrière.

II - Deuxième temps : la Création Évolutive et l'attente d'une Révélation

Tel qu'il nous apparaît en première approximation, suivant la voie que nous avons prise, Dieu (face transcendante de Oméga) se présente en somme, à la fois, non seulement comme un hyper-centre, mais aussi, forcément, comme un auto-centre. Puisque au moins par une part, la plus centrale, de lui-même, il est transcendant (c'est-à-dire indépendant de l'évolution), c'est que, par ce centre de lui-même, il subsiste sur soi, indépendant du Temps et de L'Espace. Ce qui revient à dire, que, pour notre expérience, il se comporte comme un ultra-foyer de convergence non seulement virtuel, mais éminemment actuel.

Et, de ce chef, c'est le phénomène humano-cosmique qui, par réaction, se trouve à nos yeux profondément modifié. Au départ, nous ne pouvions y voir (ou nous pouvions n'y voir) qu'un mouvement autonome, spontané, de montée de conscience. Maintenant nous découvrons que ce flux est une marée provoquée par l'action d'un astre suprême. Si le Multiple s'unifie, c'est finalement parce qu'il est attiré.

III - Troisième temps : le Phénomène Chrétien et la Foi en l'Incarnation

p. 154 - Et c'est ici que, en plein phénomène humain, se marque et s'impose à notre attention le problème chrétien. Historiquement, à partir de l'Homme-jésus, un phylum de pensée religieuse est apparu dans la masse humaine, phylum dont la présence n'a pas cessé d'influer, de plus en plus largement et profondément, sur les développements de la Noosphère. Nulle part, en dehors de ce remarquable courant de conscience, l'idée de Dieu et le geste de l'adoration n'ont pris pareille clarté, pareille richesse, pareille cohérence et pareille souplesse. Et tout ceci soutenu, nourri, par la conviction de répondre à une inspiration, à une révélation venue d'en haut. A l'origine de ce « vortex » mystique, doué d'une si remarquable vitalité, ne conviendrait-il pas de reconnaître le flux créateur à son maximum d'intensité, - l'étincelle jaillissant entre Dieu et l'Univers à travers un milieu personnel. - La Parole, justement, que nous étions en droit d'attendre?...

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p. 155 - Or en ce point, avant de poursuivre, arrêtons-nous un instant, il le faut, pour observer ce que le pas que nous venons de faire suppose, et ce qu'il apporte en même temps de nouveau dans la nature de notre adhésion. jusqu'ici nous n'avions progressé, dans nos anticipations du plus-être, que par voie rationnelle, nos intuitions successives se maintenant dans le cadre scientifique de « l'hypothèse ». A partir du moment où nous admettons la réalité d'une réponse arrivée d'en haut, nous accédons en quelque manière à l'ordre de la certitude. Mais ceci ne se produit que grâce à un mécanisme, non plus de simple confrontation de sujet à objet, mais de contact entre deux centres de conscience : acte non plus de connaissance, mais de reconnaissance : tout le jeu complexe de deux êtres qui librement l'un à l'autre s'ouvrent et se donnent, - l'émergence, sous l'influence de la grâce, de la Foi théologique.

IV temps : L'Église vivante et le Christ-Oméga

Une fois reconnu (non plus, je répète, par voie de pure inférence, mais par adhésion à une affirmation reçue d'en haut) le fait de l'Incarnation, nous nous trouvons en mesure, par un nouveau retour vers le plus connu, de pénétrer plus profondément la nature du phénomène chrétien. Non plus simplement l'Église enseignante, mais l'Église vivante . germe de super-vitalisation déposé au sein de la Noosphère par l'apparition historique du Christ-Jésus : non pas organisme parasite, doublant ou déformant le cône évolutif humain, mais cône plus intérieur encore, imprégnant, envahissant et soutenant graduellement toute la masse montante du Monde, et convergeant concentriquement vers le même sommet.

D'où pour finir, par remontée ultime vers le moins connu, une dernière et suprême définition du point Oméga : foyer à la fois un et complexe, où, cimentés par la personne christique, trois centres emboîtés (pourrait-on dire) se découvrent, de plus en plus profonds : extérieurement, le sommet immanent (« naturel ») du cône humano-cosmique; plus en dedans, au milieu, le sommet immanent (« surnaturel ») du cône « ecclésiastique » ou christique; et, tout-à-fait au cœur, enfin, le centre transcendant trinitaire et divin. Le Plérôme complet se rejoignant sous l'action médiatrice du ChristOméga.

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Place de la Technique dans une biologie générale de l'Humanité

p. 161 - L'Homme, est entré dans l'âge de l'industrie, avec sa face de socialisation. Ce grand fait, qui inaugure une période nouvelle, que signifie-t-il?

Faut-il y voir une sorte d'alourdissement, d'écrasement de l'humanité sous la masse des procédés qu'elle a découverts, évoquant les phénomènes gigantesques des formes animales : défenses infiniment prolongées des grands éléphants, énormes coquilles dont s'enveloppent les mollusques, etc... ?

Ou bien, loin d'être un ajoutis parasitaire, un pas sans signification, ce fait du développement industriel n'aurait-il pas un sens profond, ne couvrirait-il pas une réalité biologique capable d'orienter notre pensée?

C'est cette réalité que nous voudrions faire ressortir en essayant de montrer que le progrès de l'industrie n'est pas accidentel, mais constitue un événement susceptible d'entraîner les plus grandes conséquences spirituelles.

Partons de très loin : Pour comprendre la place des techniques dans la société humaine, il faut remonter à la marche générale de l'évolution du monde. On peut considérer cette évolution comme un développement de la vie incluant une montée progressive de conscience; conscience qui, avant d'être réfléchie, trouve une préparation dans l'intériorité des êtres : les choses ont un petit dedans.

La montée de conscience peut s'expliquer par une loi très simple, très claire et que j'appelle la loi de complexité et de conscience. Les relations entre la complexité organique et la conscience doivent être mises en évidence. Pendant longtemps, la vie a paru s'opposer irrémédiablement à la matière; le pont paraissait impossible à jeter entre physique et biologie, mais l'approfondissement de leur relation tend à supprimer cette impossibilité.

p. 162 - Pourquoi ne pas appliquer la même idée à la vie, de la façon suivante : Si l'on divise le monde en deux parts : d'une part la matière qui n'a pas de racine de conscience et, de l'autre, l'être vivant, ne serait-il pas légitime de dire : « Mais l'intériorité, ébauche de conscience, il y en a partout; seulement, si le corpuscule est très simple, cette conscience est tellement petite que nous ne la distinguons pas; que la complexité augmente, cette conscience émerge et nous avons le monde vivant ».

p. 163 - Dans la ligne de l'évolution ou de la montée de conscience, le terme le plus avancé est l'homme. En son cerveau où des billions de cellules sont groupés de manière à former un centre émetteur, récepteur, coordinateur dont nous nous faisons une très faible idée, les deux foyers ont leur maximum évident de complexité. Y a-t-il dans la nature, en dehors du cerveau humain, une quantité de matière organisée sous un plus petit volume? On peut en douter! Mais n'y a-t-il rien de plus compliqué qui soit possible en dehors de l'homme individuel ?

p. 164 - Du point de vue sociologique, l'humanité n'est pas un agrégat, elle forme un tout structurel. Plus la science s'accroche au problème humain, plus l'homme lui semble être apparu comme les autres espèces sous la forme d'un bouquet de types très voisins les uns des autres; mais, tandis que, dans le cas des autres espèces, les différentes modalités de la forme qui vient de naître tendent à diverger, l'attitude de l'homme, en vertu de son haut degré de psychisme, est toute différente. En fait, à son niveau, le bouquet s'enroule sur lui-même autour de la planète de telle sorte que l'humanité réalise un faisceau en forme de bulbe dans lequel on peut reconnaître des feuillets. A l'intérieur de cette masse, des quantités d'espèces virtuelles apparaissent continuellement composant un ensemble dont le resserrement sur lui-même amène une structure parfaitement déterminée. Du fait que l'homme représente le système produit par le rapprochement de tous les feuillets on aurait un autre bouquet; c'est une raison pour reconnaître dans le phénomène social quelque chose de naturel.

p. 165 - Lorsque l'on réfléchit aux moyens de communication, on apperçoit surtout le côté commercial; mais le cote psychologique est bien plus important et comporte des effets considérables.

Cet appareil cérébroïde, critiqué par Julian Huxley, a des différences énormes avec un cerveau individuel en ce sens que celui-ci est dominé par un moi pensant, mais il reste que nous aurions tort de considérer l'ensemble des cerveaux humains comme formant seulement une somme. Il y a quelque chose de plus : ces cerveaux réunis entre eux forment une sorte de voûte, chaque cerveau devenant capable de percevoir avec les autres ce qui lui échapperait s'il était réduit à sa seule capacité. Et la vision ainsi obtenue dépasse l'individu et ne peut être épuisée par lui.

p. 167 - En quantité et en intensité, ai-je dit : est-il impossible qu'un jour on arrive à construire certains appareils capables d'enregistrer des raies émises par les cerveaux pensants et de totaliser l'énergie de ces cerveaux tendus dans une direction donnée? La terre apparaîtrait, au point de vue psychique, de plus en plus chaude et incandescente. Si l'on ne considère pas l'harmonie, mais l'intensité générale, jamais la terre n'a passé par une phase pareille.

Cette énergie humaine, nous pouvons nous rendre compte aussi qu'elle monte qualitativement; je regarde ce phénomène de la généralisation de la recherche parmi les hommes : il y a un siècle c'était une fonction presque inconnue; or, maintenant, un grand nombre d'hommes sont gagnés par le démon de la découverte et il se forme des voûtes partielles qui développent ensemble des visions communes : c'est de l'énergie spirituelle vraiment qualifiée.

On en vient à cette idée très simple : à travers l'homme l'évolution rebondit; en ce moment, tout se passe comme dans ces appareils où, une première fusée étant lancée, une seconde s'allume et prolonge le mouvement. Quand on prend l'ensemble des phénomènes évolutifs la nature agit de cette façon là. Elle est arrivée à faire l'homme, mais en pourvoyant, par d'autres plates-formes, à l'utilisation d'autres énergies. Et voici que le phénomène semble repartir vers une nouvelle montée spirituelle.

p. 169 - Cette perspective spiritualiste, il faut la pousser jusqu'au bout. C'est ici que le christianisme se présente avec une grande valeur : il est, en effet, un spiritualisme qui offre un centre divin à la fois émergé et immergé; par son immersion, ce centre se trouve en connexion avec l'énergie. Plus on réfléchit à cette harmonie profonde que l'idée d'incarnation présente avec les rapports révélés par les autres phénomènes, plus on en arrive à cette conviction que le christianisme réalise toutes les conditions nécessaires pour devenir la religion du progrès.

Dans ces conclusions se trouve vérifiée jusqu'au bout la relation entre technique et conscience, la technique se présentant de telle façon qu'elle nous fait accéder à des pouvoirs d'un ordre plus grand, - d'un ordre spirituel, - et nous oblige à prendre position sur une religion.

16 janvier 1947,

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Les Conditions psychologiques de l'Unification humaine

p. 177 - Il est un événement qui, insidieusement, irrésistiblement, envahit et complique chaque jour un peu plus nos préoccupations individuelles, c'est bien celui de l'unification humaine. Autour de nous, comme une marée, la socialisation économique, politique, psychique du Monde ne cesse pas de pénétrer, jusqu'à les submerger, les plus humbles existences.

Or que représente, que vient faire, au juste, cet étrange et inquiétant phénomène ?

Pendant longtemps on a pu croire (on a aimé à croire) que dans l'agrégation croissante de l'Humanité sur elle-même rien d'autre ne se passait qu'un ajustement superficiel, facilement équilibrable, des unités pensantes les unes par rapport aux autres.

Mais aujourd'hui, à la suite d'une meilleure triangulation du Temps et de l'Espace, une autre idée est en train de se faire jour dans notre esprit : à savoir que sous le voile du phénomène social, ce serait peut-être bien une dérive fondamentale qui se trahit de l'Univers en direction d'états toujours plus organisés; non plus simple motion spatiale de la Terre (Galilée), mais prolongement, par-dessus nos têtes, d'un enroulement de l'Univers sur lui-même, - enroulement qui, après avoir engendré individuellement chacun de nous, poursuit collectivement en direction de l'avenir, sa marche vers la complexité et l'intériorisation.

p. 185 - De plus en plus le Monde, notre monde terrestre, prend irrésistiblement sous nos yeux la forme d'un moteur gigantesque et gigantesquement compliqué, prêt pour toute opération et toute conquête, mais qui ne fonctionnera qu'à une condition : c'est que, pour mettre ses rouages en marche, nous trouvions et nous brûlions exactement l'espèce, la qualité d'essence qui lui convient. Autrement dit, si la Terre humaine hésite encore aujourd'hui dans son mouvement - s'il y a pour elle un risque de s'arrêter demain - c'est simplement par défaut d'une Vision suffisante, d'une Vision proportionnée à l'énormité et à la variété de l'effort à donner.

Dans ces conditions, et sans négliger la technique matérielle, bien entendu - mais par un effort conjugué avec les progrès de celle-ci - c'est vers l'entretien et le développement de ses énergies psychiques (animatrices indispensables de l'Énergie physique dans un Univers devenu pensant), c'est vers l'exploration et l'exploitation de sa véritable et toute noble «libido » cosmique, que l'Humanité doit désormais consacrer une part grandissante, la meilleure part, de son attention.

Et c'est pour cela que, en terminant, c'est à la recherche, à la préparation, au raffinement d'une Foi véritablement motrice du Monde que je vous convie. Ceci sans oublier de vous rappeler que nulle part les éléments, le germe, ou même la réalité initiale d'une telle Foi n'apparaissent mieux définis (en dehors de toute considération dogmatique, et au simple regard de la psychologie) que dans un Christianisme bien compris : le Christianisme, je dis bien, qui, plus vigoureusement et réalistiquement: qu'aucun autre courant psychique en vue, ne cesse pas de s'obstiner - pratiquement seul au monde - à entretenir et à perfectionner en lui la vision brûlante d'un Univers non pas impersonnel et clos, mais ouvert, au-delà de l'avenir, sur un Centre divin.

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Un phénomène de Contre-Évolution ou la Peur de l'Existence

p. 189 - Par cette expression « peur existentielle », je n'entends pas la simple crainte accidentellement éprouvée par tel ou tel individu humain particulièrement timide, en face de risques matériels ou sociaux qui s'annoncent pour lui dans l'existence. Mais, prenant ces mots à un sens beaucoup plus général et beaucoup plus profond, je les emploie ici pour désigner l'angoisse, non pas tant « métaphysique », comme on dit, que « cosmique » et biologique, susceptible de saisir tout homme assez sage - ou assez imprudent... - pour essayer de fixer et de mesurer les abîmes du Monde autour de lui.

On ne saurait assez revenir et insister sur ce point. Au sein d'un Univers en état de genèse, ce n'est pas seulement un changement révolutionnaire dans le mécanisme évolutif lui-même (apparition de la Prévision et de l'Invention); - mais c'est encore une double et dangereuse crise morale, qu'amorce le phénomène mental de la Réflexion. Crise d'émancipation, d'abord et sans doute, tenant à la naissance de la Liberté. Mais crise de panique aussi, liée au choc psychologique d'un brusque éveil dans la nuit.

p. 191 - a. La Peur devant la Matière.

C'est, comme de juste, par ses dimensions vertigineuses que l'Univers, dans un premier choc, tend à nous atterrer le plus. jadis, du temps où la Terre passait encore pour fixe au centre d'un petit nombre de sphères tournant bien sagement, et bien stablement autour d'elle, les cieux étoilés pouvaient encore être regardés avec une sereine admiration. Mais depuis que tout ce beau système s'est, pour nos yeux, décentré, distendu et lancé explosivement dans l'espace; - depuis que nous comptons par milliers d'années-lumière et par galaxies; - et depuis aussi que, à l'autre bout des grandeurs astronomiques, l'Immense a reparu, pour notre regard mieux armé, dans l'incompréhensible grouillement de l'Infime; - depuis tout ce dessillement de notre vision, le sentiment et l'inquiétude ne font que monter' en nous de notre insignifiance absolue. Les deux abîmes de Pascal, plus distinctement sondés, et compliqués de deux autres abîmes que ne pouvait encore, au dix-septième siècle, distinguer le grand voyant: abîme du Nombre, -marée effarante, autour de nous, des corps et des corpuscules; et abîme du Temps, - axe sans fin autour duquel s'opèrent les enroulements et les déroulements de l'Espace... Que reste-t-il de nous-mêmes, - ou, pour mieux dire, comment ne pas nous trouver simplement anéantis, annulés, - au sein de ces énormités et de cette multitude ? - Incontestablement, chacun de nous l'a éprouvé, c'est par l'ombre toujours grandissante de son Immensité que le Cosmos jette un premier trouble dans l'âme moderne. Mais bientôt, à cette cause initiale d'inconfort spirituel, s'en ajoute une autre, plus subtile et plus dangereuse encore, tenant, celle-là, à ce qu'on pourrait appeler son « étanchéité » à notre expérience.

Étanchéité, je dis bien. Que le Monde soit si grand et si « nombreux » que-, en lui, nous puissions avoir la douloureuse sensation de nous évaporer, ceci est déjà grave. Mais, ce qui serait bien pire, c'est que, dans cet océan, nous puissions nous penser, non pas seulement perdus une première fois parce que nous ne comptons pas, - mais perdus encore, une deuxième fois, parce que nous nous y trouvons hermétiquement fermés. Or n'est-ce pas là précisément ce qui est en train de se passer? -jusqu'aux approches de l'ère moderne, on peut dire que l'Homme avait encore l'illusion de vivre « à ciel ouvert », dans un Univers perméable et transparent. Pas de limite bien franche, en ce temps-là, mais toutes sortes d'échanges possibles entre l'ici-bas et l'au-delà, entre le Ciel et la Terre, entre le relatif et l'absolu. Ne pouvait-on pas s'attendre à rencontrer un génie ou un dieu sur les hauts sommets, dans les entrailles ou aux antipodes de la Terre?... Et puis, avec la montée de la Science, nous avons vu peu à peu s'étendre sur toutes choses une sorte de membrane imperméable à notre connaissance. Impossibilité radicale, dimensionnelle, pour notre expérience, de sortir du Temps et de l'Espace. Impossibilité historique (que ce soit en Biologie ou en Physique) de trouver, dans aucun sens, le bout d'une fibre réelle, - à moins peut-être de remonter jusqu'à un zéro naturel où l'Univers s'évanouit tout entier et d'un seul coup, sans laisser de traces. Et impossibilité psychique, pour notre esprit (impossibilité rendue chaque jour plus vraisemblable par des échecs répétés), d'entrer phénoménalement en contact direct avec quoi ou qui que ce soit de trans- ou de super-humain. -

p. 195 - b. La Peur devant l'Humain.

Tout comme la contemplation du firmament, il est à croire que le spectacle de la Terre habitée avait, au regard de nos pères, quelque chose d'inoffensif, ou même de pacifiant. Quelques millénaires d'Histoire, - quelques millions d'êtres vivants : pas de quoi se sentir dépaysés! - Or, à la lumière implacablement montante de la Réflexion, voici qu'une altération profonde est en train de « défigurer » pour nous la physionomie du Monde social, même abordé par sa face la plus civilisée. Entre Hommes du moins, pensions-nous, il nous serait possible de rester dans la mesure, même au sein d'un Univers démesuré. A nous, dans ce refuge construit par nos soins, la clarté et l'individualité!... Or au lieu de cela, voici que - certains aspects monstrueux se glissant insensiblement sous les traits qui nous semblaient le plus familiers - la masse humaine à son tour commence à prendre un aspect inquiétant, étrange. A son tour, elle se déforme sous nos yeux. Et en elle, finalement, reparaissent les trois marques cosmiques, si effrayantes pour notre esprit, d'Immensité, d'Opacité et d'agressive Impersonnalité.

p. 201 - En somme, tandis que, au sein d'une Pluralité désordonnée ou divergente, il est fatal que l'apparition de la Réflexion soulève immédiatement un vent de peur et d'angoisse, - au sein de la même Pluralité, reconnue convergente, il est également inévitable que, avec l'éveil de la Pensée, s'élève sur le Monde un souffle de paix. Et ceci pour la simple et profonde raison que, dans un Univers « qui se rassemble », l'Autre, si terrifiant soit-il au regard toujours plus pénétrant de notre conscience, cesse à bon droit de nous effrayer, puisque d'étranger et d'hostile, il se fait unissable. Par régression en lui de l'Extériorité et de la Distance, l'Autre, je dis bien, cesse de nous épouvanter. Bien mieux : par son énormité même, il tend à devenir fascinant et aimable. Car enfin, plus les nappes du Multiple sont immenses, plus inévitable et enveloppant se découvre le flux qui nous rapproche, - et plus profonde aussi s'annonce l'intensité centrale vers laquelle l'inflexible tourbillonnement des choses nous aspire. LUnivers était sombre, glacé, aveugle : le voici qui s'éclaire, s'échauffe, s'anime. Comme par magie, notre effroi de la Matière et de l'Homme est transformé, inversé, en paix, en confiance, - et même (pour qui a la joie d'apercevoir qu'un Foyer d'attraction cosmique, pour être personnalisant, doit posséder lui-même sa propre super-personnalité) en amour existentiel. - Nous sommes enfin sortis du labyrinthe. Nous avons échappé à l'angoisse. Nous sommes libérés. Et tout cela parce qu'il y a un Cœur du Monde.

p. 202 - La Convergence organo-psychique du Monde n'est pas seulement possible ou souhaitable pour le calme qu'elle nous apporte. juste autant que l'oxygène qui remplit palpablement nos poumons, elle doit être tenue pour objectivement et scientifiquement vraie : vraie, parce que seule capable de former pour notre conscience une atmosphère vivable; et seule vivable, en définitive, - nous aurions dû nous en apercevoir plus tôt -, par raison d'homogénéité dans la structure cosmique. Car, si par tous et chacun de ses éléments (ainsi que le Phénomène humain le prouve), notre Univers tend décidément à trouver son équilibre supérieur dans le « centrique », comment le processus pourrait-il se continuer et aboutir, sinon à l'intérieur d'un système complètement centré sur soi par la totalité de lui-même!

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L'Évolution de la Responsabilité dans le Monde

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p. 214 - Peu à peu, physiciens et astronomes nous familiarisent avec la notion de modalités (dynamiques ou tensorielles) affectant, par structure, la totalité du Temps et de l'Espace. Couramment, de nos jours, il est question d'un Univers courbe, ou d'un Univers qui explose. - Mais pourquoi pas davantage d'un Univers qui s'arrange, - et qui s'arrange, j'entends bien, non pas seulement à la façon géométrique et indéfinie d'un cristal, mais de la manière organique et centrée (« synergique ») propre aux particules chimiques, cellulaires, zoologiques dont nous faisons nous-mêmes partie ? - Une telle dérive de l'Étoffe cosmique vers des états physiquement toujours plus compliqués et psychiquement toujours plus intériorisés, nous ne sommes encore capables, il est vrai, de la saisir qu'en un seul point du Monde : notre Terre. Mais, à l'intérieur de ce domaine, si restreint soit-il, comment ne pas voir que le phénomène se développe avec un enracinement, une régularité et une puissance où se trahit une disposition générale - pour ne pas dire principale - de l'Univers autour de nous? Laissée à elle-même, en masse suffisante et assez longtemps, dans des conditions favorables de température et de pression, la Matière, par effet de chances et de grands nombres, finit toujours par se vitaliser, - comme si, dans cette direction suprêmement improbable, elle trouvait, de nécessité statistique, le seul équilibre supérieur qui la satisfît. Qu'est-ce à dire sinon que, à en juger par notre maille planétaire, l'Univers peut être légitimement considéré, dans sa totalité, comme un immense système organopsychiquement convergent sur lui-même?

p. 215 - Trois zones majeures dans l'arrangement, et donc dans le degré de Conscience, des éléments du Monde. Mais trois zones aussi, par suite, dans l'In-arrangement ou le Dérangement possibles des mêmes éléments, c'est-à-dire dans l'individuation et l'aggravation du Mal cosmique: zone de la Désagrégation purement matérielle, - zone de la Souffrance, - zone de la Faute. Et trois zones enfin, surtout, dans la solidarité engendrée par le flux de convergence universelle : zone inférieure de l'interdépendance physico-chimique entre corps inanimés; zones des relations «symbiotiques » entre vivants; zone supérieure enfin, de l'interaction réfléchie des libertés.

p.220 - Que d'oreilles n'offusque-t-on pas encore en parlant de la réalité physique d'un phénomène mental, ou de la nature essentiellement biologique des lois morales et sociales?... Or tels sont justement le compartimentage et l'affadissement intellectuels dont vient irrésistiblement nous libérer la vision nouvellement éclose d'un Monde en état d'évolution. Au sein, non plus d'un Cosmos, mais d'une Cosmogénèse, - à travers les seuils successifs de la Matérialisation, de la Vitalisation et de la Réflexion - une même Énergie circule, une même solidarité s'établit. Sans se matérialiser (au sens péjoratif et philosophique du terme), mais par voie de spiritualisation au contraire, tout, du bas en haut de l'Univers, s'ultra-physicise. Tout, je dis bien; et, par suite, les effets de solidarité comme tout le reste.

Et voilà bien, si je ne m'abuse, la radicale transformation (non plus objective, mais subjective) actuellement en train de s'opérer dans la conscience que nous pouvions nous faire jusqu'ici de nos responsabilités humaines. Non seulement le rayon de notre influence sur autrui est en train de faire un saut si brusque en avant que les plus superficiels et les plus égoïstes d'entre nous commencent à ne plus avoir envie de rire, mais encore, du fait de la valeur évolutive prise par l'arrangement social de l'Humanité sur elle-même, l'étoffe même de cette action périphérique de notre être, - à en juger par le caractère implacablement déterminé des effets qu'elle déclenche - prend à nos yeux une consistance impressionnante.

Tant que nous ne pensions avoir en face de nous, pour les respecter ou les enfreindre, que des préceptes plus ou moins arbitrairement décrétés par l'Homme à l'usage d'autres hommes, nous pouvions estimer qu'une évasion ou une infraction demeuraient possibles. Mais à partir du moment où, nous nous en apercevons avec saisissement, c'est dans un réseau, non plus de conventions, mais de liaisons organiques que la Socialisation, peu à peu, nous enlace : alors nous commençons à réaliser dans notre esprit la grandeur et la gravité de la condition humaine.

Parce que, avec le juridique, on peut toujours, par quelque compromission, arriver à s'entendre. Tandis que l'Organique, lui, si on le viole, ne pardonne pas.*

* Paris, 5 juin 1950- Psyché, juillet-août 1951.

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Le Goût de vivre

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p. 242 - Il y a bien longtemps, Lucrèce et Épicure, pour amorcer et expliquer la rencontre et l'emmêlement de leur pluie d'atomes « crochus », invoquaient une obliquité des gouttes dans leur chute : un « clinamen », disaient-ils.

Sous forme plus moderne, en face de l'Univers en voie évidente de Complexification, le même problème reparaît devant nous. Sur une étoffe cosmique parfaitement indiférente, et si grand soit le nombre des coups qu'on s'accorde, il -est inconcevable que le jeu des chances puisse donner naissance à la moindre lignée d'arrangement. - Pourquoi donc, dès lors, depuis le plus loin que la Matière se ramasse et se comprime sur elle-même, - pourquoi s'obstine-t-elle historiquement, depuis des dizaines de millions d'années, à s'ordonner sur soi? C'est-à-dire comment justifier cette priorité, inflexiblement donnée à l'improbable sur le probable, à l'ordre sur le désordre, à la vie sur la mort, dans un vaste secteur des choses, tout au long des périodes géologiques?...

Plus on approfondit cette question, plus on se convainc (par référence à ce qui se passe au fond de notre « moi » réfléchi) que la polarité de fond, exigée pour l'amorçage et les progrès du phénomène cosmique de Vitalisation, est de nature ou dimensions psychiques: c'est-à-dire que c'est elle (pas moins! ... ) qui, - sous la triple forme d' « un vouloir survivre », passant à un « vouloir bien vivre », repris lui-même dans un « vouloir supervivre » - surgit en chacun de nous, et comme à visage découvert, à l'état hominisé.

p. 246 - Ce qui, dans un Monde devenu self-conscient et self-mouvant, est le plus vitalement nécessaire à la Terre pensante, c'est une Foi, - et une grande Foi, - et toujours plus de Foi.

Savoir que nous ne sommes pas emprisonnés.

Savoir qu'il y a une issue, et de l'air, et de la lumière, et de l'amour, quelque part, au-delà de toute Mort.

Le savoir, sans illusion ni fiction...

Voilà ce dont, sous peine de périr asphyxiés par l'étoffe même de notre être, nous avons absolument besoin.

Et voilà où se découvre ce que j'oserai bien appeler le rôle évolutif des Religions.

p. 250 - Mais il y a plus. Ce que, au fond incommunicable d'euxmêmes, véhiculent les divers courants de Foi encore actifs sur Terre, ce ne sont plus seulement les éléments irremplaçables d'une certaine image complète de l'Univers. Bien plus encore que des fragments de vision, ce sont des expériences de contact avec un Ineffable suprême qu'elles conservent et qu'elles transmettent. Comme si, de l'Issue Ultime qu'exige, et vers laquelle se précipite l'Évolution, un certain influx descendait pour illuminer et échauffer nos vies : véritable rayonnement « trans-cosmique », pour lequel les organismes successivement apparus au cours de lHistoire seraient précisément les récepteurs naturellement accordés.

Perspective extraordinairement hardie sous son apparente naïveté; et qui, si elle est justifiée, a pour effet de renouveler profondément la théorie entière du Goût de la Vie et de son entretien dans le Monde.

Pour conserver et accroître sur Terre la « pression d'Évolution », il est vitalement important, observais-je, que, par arcboutement des réflexions religieuses, un Dieu de plus en plus réel et attrayant se définisse pour notre regard au pôle supérieur de l'Hominisation. - Voici maintenant qu'une autre condition et une autre possibilité d'animation cosmique se découvrent. Et c'est que, soutenus et guidés par la tradition des grandes mystiques humaines, nous réussissions, par voie de contemplation et de prière, à entrer directement en communication réceptive avec la Source même de tout élan intérieur.

La tension vitale du Monde non plus seulement maintenue par artifices physiologiques ou par découverte rationnelle d'un Objectif ou Idéal entraînant, - mais directement infusée au fond de notre être, sous sa forme supérieure directe et extrême : l'Amour, par effet de « Grâce » et de « Révélation ».

Goût de la Vie : nœud central et privilégié, en vérité, où, dans l'économie d'un Univers suprêmement organique, une liaison suprêmement intime se découvre entre Mystique, Recherche et Biologie.*

* Paris, novembre 1950, Ecrit rédigé à l'occasion d'une conférence donnée,

pour le Congrès Universel des Croyants chez M. de Saint-Martin, Place des Vosges, le 9 décembre i 95o.

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L'Énergie spirituelle de la Souffrance

p. 255 - A chaque instant la souffrance totale de toute la Terre!... Si seulement nous pouvions, cette grandeur redoutable, la recueillir, la cuber, la peser, la nombrer, l'analyser, quelle masse astronomique! quelle somme effrayante! et depuis la torture physique jusqu'aux angoisses morales, quel spectre raffiné de nuances douloureuses! et si seulement, aussi, par le jeu d'une conductibilité soudain établie entre les corps et les âmes, toute la Peine se mêlait à toute la joie du Monde, qui peut dire de quel côté se fixerait l'équilibre : du côté de la Peine, ou du côté de la joie?...

Oui, plus l'Homme devient homme, plus s'incruste et s'aggrave -dans sa chair, dans ses nerfs, dans son esprit - le problème du Mal : du Mal à comprendre et du Mal à subir.

p. 257 - Un surcroît d'Esprit naissant d'un défaut de Matière.

Oui, vraiment le miracle, constamment renouvelé depuis deux mille ans, d'une Christification possible de la Souffrance...

0 Marguerite, ma sœur, pendant que, voué aux forces positives de l'Univers, je courais les continents et les mers, passionnément occupé à regarder monter toutes les teintes de la Terre, vous, immobile, étendue, vous métamorphosiez silencieusement en lumière, au plus profond de vous-même, les pires ombres du Monde.

Au regard du Créateur, dites-moi, lequel de nous deux aura-t-il eu la meilleure part? *

*Préface à la vie de sa sœur Marguerite-Marie par Monique Givelet, Éd. du Seuil.

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Un Seuil mental sous nos pas : du Cosmos à la Cosmogénèse

p. 261 - Absorbés, comme il est naturel, par le soin de faire face aux éléments et problèmes particuliers continuellement formés dans le champ de notre vision et de notre action par un développement quasi-explosif de la Science, de la Technique et de la Sociologie, nous ne cherchons pas assez à sortir de l'agitation où nous sommes pris pour essayer d'apercevoir et de définir, dans sa figure générale, dans sa direction globale, et, avant tout, dans sa cause génératrice profonde, le tourbillon singulier qui, en moins d'un siècle, s'est soudain abattu sur l'Humanité, - et, bon gré mal gré, nous emporte.

Eh bien, c'est à cet effort d'émersion et de clarification que je voudrais apporter ici ma contribution en signalant l'extraordinaire et déterminante influence exercée sur le comportement humain moderne par l'accession (toute récente, - ou même encore inachevée) de notre esprit à la perception d'un Monde en état de déplacement organique sur soi-même.

Un passage mental du Cosmos à la Cosmogénèse...

p. 264 - Jusqu'en plein XIXe siècle, dans l'ensemble, l'Homme pouvait encore s'imaginer (sans réagir à ce que cette conception avait de physiquement contradictoire) que seul le Vivant naissait, croissait, mourait, avait un âge, au sein d'une Matière toujours identique à elle-même.

Or voici maintenant que, pour tout esprit moderne (dans la mesure même où il est moderne), la conscience est pour toujours apparue, - le sens est né-, d'un Mouvement universel, absolument spécifique, en vertu duquel la Totalité des choses, du haut en bas, se déplace solidairement, et d'un seul tenant, non pas seulement dans l'Espace et le Temps, mais dans un Espace-Temps (« hyper-einsteinien ») dont la courbure particulière est de rendre ce qui s'y meut de plus en plus arrangé.

Mouvement de « complexité-conscience », ou de « corpusculisation », ou de « centration », ou d' « intériorisation », ainsi que je l'ai souvent nommé : dans la mesure où l'arrangement qu'il engendre s'élève en direction de groupements à la fois toujours plus astronomiquement compliqués, plus physiquement organisés, et plus psychologiquement indéterminés.

Mouvement non point relatif, remarquons-le, mais vraiment absolu, dans la mesure où il progresse vers un état définissable par rapport à soi.

Mouvement, enfin, non point d'oscillation, ni de pur écoulement, mais de véritable genèse, dans la mesure où, par structure, - sous un jeu favorable des chances et des libertés-, il se propage additivement dans un seul sens possible : celui d'une ultra-conscience, exprimable, pour notre expérience planétaire, en termes d'ultra-humain.

En la perception de plus en plus habituelle et généralisée de cette convergence physico-psychique globale (demeurée jusqu'alors complètement insoupçonnée) réside, j'en suis convaincu, non seulement l'essence de la notion moderne, souvent si mal définie, d' « évolution », mais encore le pas le plus sensationnel franchi par la conscience humaine depuis le million d'années qu'elle va se réfléchissant sur soi à la surface de la Terre.

p. 269 - Dans un Monde de nature convergente, au contraire, il suffit de réfléchir un instant pour s'apercevoir que n'importe quel élément, - déjà amorcé aussi loin qu'on remonte vers l'origine des choses, - prolonge, d'une manière ou de l'autre, son influence jusqu'à l'extrême fin du processus où il se trouve pris; cette prolongation s'accompagnant pour lui, par effet d'unification continuée, et pourvu qu'il soit psychologiquement réfléchi d'une accentuation constante de sa personnalité.

En d'autres termes, si dispersées et sériées soient-elles, chronologiquement et spatialement, dans leur naissance, par jeu d'évolution, les particules d'un Univers en cosmogénèse jouissent toutes de la propriété d'être coextensives infinitésimalement à la totalité du Temps et de l'Espace. Plus ou moins excentriquement placée dans le Système général en voie de centration, chacune joue le rôle de centre partiel et incommunicable pour l'ensemble; - la convergence cosmique se manifestant spécifiquement par la tendance de ces innombrables centres élémentaires à se rapprocher, à se rejoindre, et à se renforcer, comme nous allons voir, dans un Supercentre universel des choses.

p. 270 - ...ce paroxysme terminal, si semblable puisse-t-il être extérieurement à une mort, ne saurait être envisagé que comme un point critique d'émergence et d'irréversibilisation.

En avant de nous, donc, par le jeu continuellement accéléré d'une Réflexion collective, rien de moins, par delà une large frange d'Ultra-humain, que l'accès à un Foyer ultime où l'Humain, à force de concentration, parvienne à rejoindre quelque Trans-humain.

Sous une forme renouvelée, replacé devant nous, tout le problème de Dieu!

Une nouvelle face de Dieu : Le Christ Universel

Jusqu'ici, un Dieu de Cosmos (c'est-à-dire un Créateur de type « efficient ») avait apparemment suffi à remplir notre cœur et à satisfaire notre esprit. Désormais (et là est sans doute à chercher la source profonde de l'inquiétude religieuse moderne) rien, sinon un Dieu de Cosmogénèse, - c'està-dire un Créateur de type « animant », ne saurait assouvir notre capacité d'adoration.

De ce nouveau Dieu évoluteur, surgissant au cœur même de l'ancien Dieu-Ouvrier, il faut, bien entendu, et en premier lieu, maintenir à tout prix (et de nécessité cosmique) la transcendance primordiale : car, s'Il n'était pas pré-émergé du Monde, comment pourrait-Il lui servir d'Issue et de Consommation en avant? - Mais, juste autant (ou même plus encore : car c'est en ceci précisément que consiste le renouvellement attendu), convient-il d'en approfondir, admirer et savourer le caractère immanent.

En régime de cosmogénèse convergente, créer, pour Dieu, c'est unir. Or, s'unir, c'est s'immerger. Mais s'immerger (dans le Plural), c'est se «corpusculiser ». Et se corpusculiser, dans un Monde dont l'arrangement entraîne statistiquement désordre (et mécaniquement effort), c'est se plonger - pour les surmonter - dans la faute et la douleur.

Et voici, de l'affaire, que, par degrés, une remarquable et féconde connexion se découvre entre Théo - et Christologie.

Malgré l'esprit (ou même la lettre) des écrits de St-Paul et de St-Jean, on peut dire que la figure et la fonction salvatrices du Christ gardaient, jusqu'à ces derniers temps, dans la formulation dogmatique courante, quelque chose de conventionnel, de juridique, et d'accidentel. -Pourquoi l'Incarnation? Pourquoi la Croix?... Affectivement et pastoralement, l'économie chrétienne se révélait parfaitement viable et efficiente. Mais, intellectuellement parlant, elle se présentait plutôt comme une série arbitraire d'événements fortuits que comme un processus organiquement lié. Et la mystique en souffrait...

Eh bien, c'est ce défaut de cohérence ontologique (et donc d'emprise spirituelle) que vient rectifier la découverte d'un type d'Univers où, d'une part, nous venons de le voir, Dieu ne peut apparaître comme premier Moteur (en avant) sans s'incarner et sans racheter, - c'est-à-dire sans se christifier à nos yeux; et où, complémentairement, le Christ ne peut plus «justifier » l'Homme qu'en sur-créant du même geste l'Univers tout entier.

p. 275 - Jadis, nous ne nous doutions même pas que le Monde pût bouger, d'une seule pièce, sur lui-même. Et maintenant que nous le sentons remuer, voici que nous nous apercevons que ce mouvement ne saurait se développer à fond (c'est-à-dire qu'il défaillirait sur soi) si nous ne nous trouvions pas dans l'heureuse situation de pouvoir et de devoir l'éprouver, en dehors et au-delà de tout anthropomorphisme, comme un suprême Quelqu'un.

L'amour de l'Évolution : formule encore vide de sens il y a cinquante ans! Et expression, cependant, du seul facteur psychique capable, apparemment', de mener à terme l'effort de self-arrangement planétaire dont dépend le succès cosmique de l'Humanité.

Conclusion - Pour une nouvelle vision de l'Univers, une nouvelle forme d'adoration et un nouveau mode d'action.

Voilà donc le point de virage intérieur, particulièrement aigu, auquel, par le jeu général de l'Histoire, nous nous trouvons en ce moment parvenus.

Ce tournant psychologique majeur, beaucoup ne le sentent pas encore menacer le tranquille équilibre où ils se complaisent. Ou bien, s'ils en ont conscience, ils tendent à le minimiser, en ne reconnaissant qu'une valeur purement idéologique ou cognoscitive au phénomène en cours. « Et en effet, disent-ils, puisque l'acte de percevoir plus scientifiquement le Monde ne fait que nous révéler, sans le modifier en rien, un état déjà ancien des choses, comment ne pas le considérer, cet acte dont vous faites tant de cas, comme superficiel et secondaire par rapport à l'évolution profonde (si tant est qu'il y ait évolution!) de l'Univers ? »

C'est en opposition avec cet extrinsécisme intellectuel que je ne saurais, en ce qui me concerne, clore les observations qui précèdent sans réaffirmer la nature proprement « organique » de la transformation mentale dont nous pouvons, hic et nunc, suivre en nous, sur nous-mêmes, les péripéties et les effets. Car si l'on admet (comme il faut bien l'admettre sous peine de nier le fait même de la Cosmogénèse) que le pas initial de la Réflexion (dont est sorti le type zoologique humain) représente un événement d'étoffe authentiquement biologique, comment refuser cette même qualité à un seuil caractéristique franchi, au cours des temps, par le pouvoir réflexif humain en voie d'arc-boutement sur lui-même? - Surtout si le franchissement psychique de ce seuil s'accompagne bien (critère infaillible d'organicité ... ) d'une saute marquée dans la complexification technico-sociale de la Noosphère.

Une tactique bien connue des fixistes aux abois est de prétendre que, s'il y a tu, jadis, plasticité et transformation de la Vie, cette Biogénèse est en tout cas, depuis l'Homme, complètement arrêtée. Et c'est en vain que, pour leur prouver le contraire, on essaie de leur faire voir que dans le manifeste in-arrangement actuel de la masse humaine se lit, biologiquement, la virtualité et l'annonce de quelque état supérieur d'organisation et de conscience.

N'est-il pas intéressant, dans ces conditions, d'observer que, par enregistrement, au fond de nous-mêmes, d'un choc évolutif incontestable, nous nous trouvons amenés à l'évidence directe d'une dérive absolue de l'Univers en direction d'une unité et d'une intériorité croissantes ?

La réalité d'une Cosmogénèse établie par la self-perception même de cette Cosmogénèse.

Phase singulière et privilégiée, en vérité, d'un Mouvement dont la démarche critique, à un instant donné, consiste à prendre conscience - et charge - de lui-même!

Paris, 15 mars 1961.

Table


Réflexions sur la probabilité scientifique et les Conséquences religieuses d'un Ultra-Humain,

1. PROBABILITÉ SCIENTIFIQUE ET NATURE DE L'ULTRA-HUMAIN

p. 281 - Pédiodiquement, au cours de l'histoire de la penséehumaine, certains changements généraux se produisent, dus au brusque renouvellement pour nos yeux, sur un point ou sur un autre, des dimensions de l'Univers.

Parmi ces renouvellements figure évidemment en première ligne (parce que plus tangible et spectaculaire). l'apparition récente dans le champ de notre expérience de l'Infime et de l'Immense, sous toutes sortes de formes réelles (numériques, temporelles et spatiales) étroitement associées - incroyables multitudes d'existences minuscules, souvent incroyablement courtes, dans un Univers incroyablement grand.

Moins remarqué (parce que plus fuyant), mais bien plus révolutionnaire encore que ces changements d'échelle cosmique, je voudrais, en ces quelques pages, signaler et analyser le phénomène mental en vertu duquel, en ce moment même, nous nous éveillons collectivement à la conscience de trois mouvements à la fois si lents qu'ils avaient échappé jusqu'ici à notre attention, - et si universels qu'ils intéressent et entraînent les profondeurs réputées jusqu'ici les plus métaphysiques, et donc les plus inchangeables, de notre être.

Un mouvement cosmique (ou Cosmogénèse),

Se précisant en un mouvement organique (ou Biogénèse),

Lui-même s'achevant dans un mouvement réflexif (ou Anthropogénèse).

.....

p. 286 - C'est, j'en suis profondément convaincu, face à ce grand événement, biologiquement interprété, de la totalisation humaine que la Science moderne va se trouver inévitablement amenée à faire, sous peu, son troisième pas (le plus sérieux de tous) en direction d'une conception toujours plus serrée, toujours plus précise, de la notion d'Évolution.

Même pour des spécialistes de la Vie et de la Paléontologie, on est surpris de constater combien souvent, encore, l'Homme est naïvement regardé, ou bien comme une espèce parvenue à un point mort, et désormais plafonnante; - ou bien, tout au plus, comme un phylum quelconque se prolongeant linéairement sur soi, - à la manière des Chevaux ou des Éléphants.

Eh bien, dis-je, c'est cette vision plate et statique que vient bouleverser l'idée, toute jeune encore (mais combien vivace!) d'un groupe zoologique humain qui, bien loin de représenter un simple rameau terminal, correspondrait en réalité à un rejaillissement original et transformateur (à travers un seuil caractérisé) de l'Évolution sur elle-même: -type et étage supérieurs d'arrangement cosmique, où, grâce aux propriétés spécifiques d'un milieu psychique réfléchi, la convergence se substitue à la divergence des écailles évolutives; - au point que la corpusculisation de la Matière arrive à s'opérer à ce niveau, non plus seulement par groupement d'atomes, de molécules ou de cellules, - mais par synthèse ultra-réfléchissante d' « individus réfléchis » tout entiers...

Je n'entrerai pas ici dans le détail des faits justifiant, au regard de la Science, cette hypothèse d'une prolongation et généralisation, à travers l'Homme, de la loi cosmique de Complexité-Conscience : Individuation, Expansion et Consolidation, de plus en plus manifestes, d'une Noosphère terrestre, accompagnées de l'Établissement toujours mieux marqué au sein de celle-ci d'un régime d'Auto-évolution inventive; - franchissement effectif, sous l'effet de l'arc-boutement des esprits, de nouveaux paliers de conscience (tel celui, ci-dessus mentionné, nous faisant accéder à la notion générale de Cosmogénèse), etc.

Ce sur quoi, par contre, il me faut insister, c'est sur l'imminence et la gravité de la mue ou mutation psychique qui, du fait d'une meilleure appréciation du Phénomène humain, va nous faire émerger, tous et bientôt, dans la perception habituelle d'une ultra-évolution de la Vie terrestre en direction d'états toujours plus organisés et intériorisés. En avant de nous, désormais, dans le Temps, non pas seulement un plus grand nombre d'hommes. Non pas seulement, même, une plus haute intensité d'humanité. Mais la concentration de tout l'Humain en un seul système co-réfléchi de dimensions planétaires.

L'anthropogénèse, axe profond de la Biogénèse, se propageant, tel un faisceau de rayons convergents, en direction de quelque Foyer ardent. - L'Humain se « mono-moléculisant » peu à peu, en quelque manière, par ultra-hominisation...

Je n'oserais pas dire, bien entendu, que cette possibilité soit encore communément envisagée.

Mais, sous peine d'incohérence scientifique, je ne vois pas comment nous pourrions désormais y échapper; - ni éviter, en attendant, que l'obscure montée de cette évidence ne trouble, au tréfonds de nos cœurs, le jeu ancien et traditionnel des forces de Religion.

II. CONSÉQUENCES RELIGIEUSES DE L'EXISTENCE D UN ULTRA-HUMAIN :

UNE CHRISTOGÉNÈSE OÙ SE RÉCONCILIENT L'EN-HAUT ET L EN-AVANT

p. 288 - Avoir reconnu que l'Univers se déplace évolutivement vers un Sommet de conscience, qu'il a une « Tête », n'a pas seulement une grande importance physique (dans la mesure où se découvre en avant de nous la possibilité d'arrangements physico-psychiques d'ordre encore inconnu), - ou même une grande importance métaphysique (dans la mesure où l'acte de Réflexion cesse d'être une simple opération individuelle de dialectique mentale, pour prendre la figure d'un processus historique d'ampleur cosmique 1). jusque, et surtout, dans le domaine mystique, il est inévitable que la perception nouvellement acquise d'un mouvement de convergence ontologique suscite des inquiétudes et oblige à des remaniements profonds.

Et voici pourquoi.

Dans l'ensemble, jusqu'ici, l'idée d'esprit s'était toujours présentée à la conscience humaine comme liée à quelque mouvement ascensionnel, portant l'âme vers le Ciel par négation (ou du moins par dédain) des valeurs terrestres. En sorte que, pour les « parfaits », le Divin (quelle que fût sa forme, impersonnelle ou personnelle, immanente ou transcendante) représentait invariablement une sorte d'En Haut, auquel, pour accéder, il fallait « par définition » échapper aux déterminismes et aux attraits des choses corporelles où nous sommes plongés.

Or c'est précisément à 90° (si j'ose dire) de ce pôle traditionnel de sublimation et de sainteté que, par suite de la céphalisation de l'Évolution, se lève en ce moment, pour notre regard dérouté, un deuxième foyer de spiritualisation et de divinisation : l'Esprit, non plus en discordance, mais en concordance, avec un super-arrangement du Multiple phénoménal! L'Issue, non plus en haut, dans quelque Surnaturel transcendant, - mais en avant, dans l'immanence d'un Ultra-humain...

Un conflit apparent, autrement dit, entre deux images, l'une verticale, l'autre horizontale, de Dieu.

Sous une forme schématisée, voilà, j'en suis chaque jour plus convaincu, la source profonde des troubles religieux que nous traversons.

L'Humanité, qui, dans un Monde subitement devenu trop grand et trop organique, a momentanément perdu son Dieu.

Pour remédier à cette situation divisée, un certain surnaturalisme entêté ne reculerait pas, je le sais, devant l'idée d'un Univers bi-céphale, où le choix serait effectivement proposé à l'Homme entre deux consommations (Pune naturelle, et l'autre surnaturelle) du Monde. - Mais, en ce qui me concerne, un pareil « dualisme dynamique », par l'énorme dose d'arbitraire (pour ne pas dire d'incohérence ... ) et par l'énorme déperdition d'énergie qu'il entraîne, me paraît absolument inviable et inacceptable.

Par contre (et dans la mesure où, comme ici admis, l'idée d'une Cosmogénèse convergente est destinée à former demain partie intégrante et essentielle de l'héritage psychologique humain) rien ne me paraît plus réalisable et fécond (et donc plus imminent) qu'une synthèse entre l'En Haut et l'En Avant dans un Devenir de type « christique », où l'accès à l'Hyperpersonnel transcendant se découvrirait conditionné par l'accession préalable de la conscience humaine à un point critique de Réflexion collective . le Surnaturel, dès lors, n'excluant pas, mais requérant au contraire, à titre de préparation nécessaire, la maturation complète d'un Ultra-humain .

Il est facile de voir les immenses avantages que représenterait, pour l'avenir de l'Énergie humaine, une pareille transfiguration de l'Anthropogénèse, reconnue comme identique, en fin de compte, avec une Christogénèse. Finies, d'une part, les anxiétés d'une adoration insatisfaite et partagée. Finies, d'autre part, les angoisses d'un éveil réfléchi en Monde aveugle et clos. Et, en place de ces ombres, une grande lumière.

Je l'ai déjà dit cent fois. Mais il me faut le répéter encore.

Ce que l'Homme attend en ce moment, et ce qu'il mourrait de ne pas trouver dans les choses, c'est un aliment complet pour nourrir en lui la passion du plus-être, c'est-à-dire de l'Évolution.

Or, dans un Univers entraîné et animé par une Christogénèse, c'est cette passion même qui, grâce à un maximum de valeur conféré aux forces d'arrangement, et à un maximum de champ ouvert aux forces d'adoration, se trouve portée à un paroxysme d'elle-même.

« En vérité, plus on réfléchit à cette remarquable harmonisation et résonance, sur un certain axe humano-chrétien, des diverses composantes majeures (physiques et psychiques) d'une Cosmogénèse que personne ne saurait désormais sérieusement nier, - plus on se prend à penser que l'événement caractéristique de notre temps, bien loin d'être (comme on l'entend encore dire) le déclin de Dieu dans nos esprits et dans nos cœurs, s'annonce au contraire comme une renaissance inouïe de Celui-ci dans l'Univers, sous forme d'amour-énergie, à la faveur et au sein d'une Matière devenue pour nous le siège et l'expression d>un Êvolutif convergent.

Par rencontre dynamique dans la conscience humaine (après un million d'années de Réflexion!) du Ciel et de la Terre enfin mis en mouvement, non seulement un Monde qui parvient à survivre, mais un Monde qui prend feu. » *

* Paris, Pâques, 25 mars 1951


La Convergence de l'Univers

 p. 304 - De toute évidence, nous nous trouvons irrémédiablement engagés en ce moment (tout le monde le voit) dans un processus rapidement accéléré de totalisation' humaine. Par effet combiné de multiplication (en nombre) et d'expansion (en rayon d'action) des individus humains à la surface du globe, la Noosphère s'est brusquement mise, depuis un siècle, à se comprimer et à se compénétrer organiquement sur soi. - Tel est indubitablement, sur Terre, le plus énorme et le plus central des événements modernes.

Placés par la Vie en cette situation critique, comment allons-nous réagir à l'épreuve?

Tant que nous continuerons, suivant la timide conception traditionnelle, à déclarer l'Humanité « au point mort », le serrage, et par suite la cimentation, en cours, de la masse humaine ne peuvent nous apparaître que comme une gêne, ou même comme un mal, absurdes aussi absurdes, en vérité, que l'empilement des voyageurs dans un compartiment. Et voilà pourquoi, si souvent, nous prenons en horreur - ou en terreur - le monde moderne : une machine à détruire l'individu, ou à le mécaniser...

Admettons, par contre, en conformité avec les symptômes ci-dessus mentionnés d'une montée collective de la Réflexion sur Terre; admettons, dis-je, que l'hyper-socialisation dont nous souffrons n'est pas autre chose qu'une ultra-vitalisation (par ultra-arrangement) de la masse humaine assujettie à se déplacer peu à peu dans un Univers convergent.

Alors, sans rien perdre de ses dangers et de ses peines, le processus se transfigure. Il prend un sens. Et nous voyons comment collaborer efficacement à sa réussite.

Mais pour cela, j'insiste, il s'agit pour nous de prendre position, et de nous mettre à l'ouvre, vite, - tout de suite.

Car s'il est véritablement vrai que, en avant de nous, se profile un Ultra-Humain, attingible par ultra-évolution, il est également vrai que cette ultra-évolution, s'opérant désormais en milieu réfléchi, ne saurait être (au moins dans son axe le plus germinal et le plus central) qu'une auto- ou self-évolution, - c'est-à-dire, un geste consciemment et passionnément voulu. Pour réussir biologiquement, la totalisation de la Noosphère ne saurait être simplement instinctive et passive. Mais elle attend de nous une collaboration active et immédiate, un élan vigoureux, à base de conviction et d'espoir. - Car l'Évolution n'attend pas.

Voir ou ne pas voir, admettre ou ne pas admettre que, par effet de complexification et d'arrangement, la Vie est en train de monter de plus en plus vite sur Terre, au sein d'un Monde convergent : sur ce point précis l'Humanité est forcée (et en fait elle est en voie, sous nos yeux) de se cliver en deux blocs irréconciliablement opposés.

Et seule, on peut le prédire aisément, survivra (et supervivra) la fraction qui aura bien choisi.

à suivre