Citations

SUR L'AMOUR

extraits groupés en opuscule aux Editions du Seuil, 1967

L'Energie Humaine

L'Esprit de la Terre

Esquisse d'un Univers personnel

L'amour forme supérieure

Les Directions de l'Avenir

L'Évolution de la Chasteté

Écrits du Temps de la guerre

Le Prêtre

Le Milieu Divin

Un Dieu à adorer...

"L'Énergie Humaine"

L'Esprit de la Terre

pp. 40-42 - ...L'Amour est la plus universelle, la plus formidable, et la plus mystérieuse des énergies cosmiques. A la suite de tâtonnements séculaires, les institutions sociales l'ont extérieurement endigué et canalisé. Utilisant cette situation, les moralistes ont cherché â le réglementer, - sans dépasser, du reste, dans leurs constructions, le niveau d'un empirisme élémentaire, où traînent les influences de conceptions périmées sur la Matière, et la trace d'anciens tabous. Socialement, on feint de l'ignorer dans la science, dans les affaires, dans les assemblées, - alors que, subrepticement, il est partout. Immense, ubiquiste, et toujours insoumise, - il semble qu'on ait fini par désespérer de comprendre et de capter cette force sauvage. On la laisse donc (et on la sent) courir partout, sous notre civilisation, lui demandant tout juste de nous amuser, ou de ne pas nuire... Est-ii vraiment possible à l'Humanité de continuer à vivre et à grandir sans s'interroger franchement sur ce qu'elle laisse perdre de vérité et de force dans son incroyable puissance d'aimer?

Du point de vue de l'Évolution spirituelle, admis ici, il semble que nous puissions donner un nom et une valeur à cette énergie étrange de l'Amour. Ne serait-elle pas, tout simplement, dans son essence, l'attraction même exercée, sur chaque élément conscient, par le Centre en formation de l'Univers? L'appel à la grande Union dont la réalisation est l'unique affaire actuellement en cours dans la Nature ?... - Dans cette hypothèse, suivant laquelle (conformément aux résultats de l'analyse psychologique) l'Amour serait l'énergie psychique primitive et universelle, tout ne devient-il pas clair autour de nous, pour l'intelligence et pour l'action ? - On peut chercher à reconstruire l'histoire du Monde par le dehors, on observant, dans leurs processus divers, le jeu des combinaisons atomiques, moléculaires ou cellulaires. On peut essayer, plus efficacement encore, ce même travail, par le dedans, en suivant les progrès graduellement effectués, et en notant les seuils successivement franchis, par la spontanéité consciente. La manière la plus expressive, et la plus profondément vraie, de raconter l'Evolution universelle serait sans doute de retracer l'Évolution de l'Amour.

Sous ses formes les plus primitives, dans la Vie à peine individualisée, l'Amour se distingue difficilement des forces moléculaires : chimismes, tactismes, pourrait-on croire. Puis, peu à peu, il se dégage, mais pour rester, longtemps encore, confondu avec la simple fonction de reproduction. C'est avec l'Hominisation que se révèle, enfin et seulement, le secret et les vertus multiples de sa violence. L'Amour "hominisé" se distingue de tout autre amour parce que le spectre de sa chaude et pénétrante lumière s'est merveilleusement enrichi. Non plus seulement l'attrait unique et périodique, en vue de la fécondité matérielle; mais une possibilité, sans limite et sans repos, de contact par l'esprit beaucoup plus que par le corps : antennes infiniment nombreuses et subtiles, qui se cherchent parmi les délicates nuances de l'âme; attrait de sensibilisation et d'achèvement réciproques, où la préoccupation de sauver l'espèce se fond graduellement dans l'ivresse plus vaste de consommer, à deux, un Monde.- Vers l'Homme, à travers la Femme, c'est en réalité l'Univers qui s'avance. Toute la question (la question vitale pour la Terre...) c'est qu'ils se reconnaissent.

Si l'Homme ne reconnaît pas la véritable nature, le véritable objet de son amour, c'est le désordre irrémédiable et profond. Acharné à assouvir sur une chose trop petite une passion qui s'adresse à Tout, il cherchera forcément à combler, par la matérialité ou la multiplicité toujours accrues de ses expériences, un déséquilibre fondamental- Vaines tentatives, - et aux yeux de qui entrevoit la valeur inestimable du "quantum spirituel"

humain, effroyable déperdition. - Laissons de côté, voulez-vous bien, toute impression sentimentale, et tous scandales vertueux. Mais regardons, très froidement, en biologistes ou en ingénieurs, l'atmosphère rougeoyante de nos grandes villes, le soir. Là, - et partout, du reste, - la Terre dissipe continueuement, en pure perte, sa plus merveilleuse puissance. La Terre brûle "à l'air libre". Combien d'énergie, pensez-vous, se perd-il, en une nuit, pour l'Esprit de la Terre ?...

Que l'Homme, en revanche, aperçoive la Réalité universelle qui brille spirituellement à travers la chair. Il découvrira, alors, la raison de ce qui, jusque-là, décevait et pervertissait son pouvoir d'aimer. La Femme est devant lui comme l'attrait et le symbole du Monde. II ne saurait l'étreindre qu'en s'agrandissant, à son tour, à la mesure du Monde. Et parce que le Monde est toujours plus grand, et toujours inachevé, et toujours en avant de nous- mêmes, - c'est à une conquête sans limite de l'Univers et de lui-même que, pour saisir son amour, l'Homme se trouve engagé. En ce sens, l'Homme ne saurait atteindre la Femme que dans l'Union universelle consommée. - L'Amour est une réserve sacrée d'énergie, - et comme le sang même de l'Évolution spirituelle voilà cc que nous découvre, en premier lieu, le Sens de la Terre

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Esquisse d'un Univers personnel - pp. 91-95

L'attraction mutuelle des sexes est un fait si fondamental que toute explication (biologique, philosophique ou religieuse) du Monde qui n'aboutirait pas à lui trouver dans son édifice une place essentielle par construction est virtuellement condamnée. Fixer une pareille place à la sexualité est particulièrement aisé dans un système cosmique bâti sur l'union. Mais encore faut-il la définir clairement, dans l'avenir comme dans le passé. Quels sont donc exactement le sens et l'essence de l'amour-passion dans un Univers à étoffe personnelle?

Sous ses formes initiales, et jusque très haut dans la Vie, sexualité semble identifiée avec propagation. Les êtres se rapprochent afin de prolonger, non point eux-mêmes, mais ce qu'ils ont gagné. Si intime est cette liaison entre couple et reproduction que des philosophes comme Bergson ont pu y voir un indice que la Vie existait plus que les vivants; et que des religions aussi achevées que le Christianisme ont jusqu'ici basé sur l'enfant le code presque entier de leur moralité.

Tout autres, du point de vue où nous a conduits l'analyse d'un Cosmos à structure convergente, se découvrent les choses. Que la sexualité ait eu d'abord comme fonction dominante d'assurer la conservation de l'espèce, ceci n'est pas douteux, - aussi longtemps que n'était point arrivé à s'établir en l'Homme l'état de personnalité. Mais, dès l'instant critique de l'Hominisation, un autre rôle, plus essentiel, s'est trouvé dévolu à l'amour, - rôle dont il semble que nous commencions à saisir l'importance : je veux dire la synthèse nécessaire des deux principes masculin et féminin dans l'édification de la personnalité humaine. Aucun moraliste ni aucun psychologue n'ont jamais douté que les deux conjoints ne trouvassent une complétion mutuelle dans le jeu de leur fonction reproductrice. Mais cet achèvement n'était jamais regardé jusqu'ici que comme un effet secondaire, accessoirement lié au phénomène principal de la génération. Autour de nous, si je ne me trompe, l'importance des facteurs tient, conformément aux lois de l'Univers personnel, à se renverser. L'homme et la femme pour l'enfant, - encore et pour longtemps, tant que la vie terrestre ne sera pas arrivée à maturité. Mais l'homme et la femme l'un pour l'autre, de plus en plus, et pour jamais.

Afin d'établir la vérité de cette perspective, je ne puis faire autrement, ni mieux, que de recourir au seul critère qui guide notre marche au cours de cette étude à savoir une cohérence aussi parfaite que possible de la théorie avec un domaine plus vaste de réalité. Si l'homme et la femme, dirai-je, étaient principalement pour l'enfant, alors le rôle et la puissance de l'amour devraient diminuer à mesure que s'achève l'individualité humaine, et que par ailleurs la densité de population approche sur Terre de son point de saturation. Mais si l'homme et la femme sont principalement l'un pour l'autre, alors nous concevons que, plus ils s'humanisent, plus ils sentent, de ce seul fait, un besoin accru de se rapprocher. Or c'est ceci, et non cela, qui est vérifié par l'expérience, - et qu'il faut expliquer.

Dans l'hypothèse, ici admise, d'un Univers en voie de personnalisation, le fait que l'amour grandisse, au lieu de diminuer, en s'hominisant, trouve très naturellement son interprétation - et son extrapolation. En l'individu humain, disions-nous plus haut, l'Évolution ne se boucle pas; mais elle continue plus loin, vers une concentration plus parfaite, liée une différenciation ultérieure, obtenue elle- même par union. Eh bien, dirons-nous, la femme est précisément, pour l'homme, le terme susceptible de déclencher ce mouvement en avant. Par la femme, et par la femme seule, l'homme peut échapper à l'isolement où sa perfection même risquerait de l'enfermer. Il n'est dés lors plus rigou- reusernent exact de dire que la maille de l'Univers soit, pour notre expérience, la monade pensante. La molécule humaine complète est déjà autour de nous un élément plus synthétique, et partant plus spiritualisé que la personne-individu - elle est une dualité, comprenant à la fois du masculin et du féminin.

Ici apparaît dans son ampleur le rôle cosmique de la sexualité. Et ici, du même coup, se laissent apercevoir les règles qui nous guideront dans la conquête de cette énergie terrible où passe à travers nous, en ligne directe, la puissance qui fait converger sur soi-même l'univers.

La première de ces règles est que l'amour, conformément aux lois générales de l'union créatrice, serve à la différenciation spirituelle des deux êtres qu'il rapproche. Ni donc l'un ne doit absorber l'autre, - ni, moins encore, les deux se perdre dans les jouissances d'une possession corporelle qui signifierait chute dans le plural et retour au néant. Ceci est de l'expérience courante. Mais ceci ne se comprend bien que dans les perspectives de l'Esprit-Matière. L'amour est une aventureuse conquête. Il ne tient, et se développe, comme l'Univers lui- même, que par une perpétuelle découverte. Ceux-là donc seulement s'aiment légitimement que la passion conduit, tous les deux, l'un par l'autre, à une plus haute possession de leur être. Ainsi la gravité des fautes contre l'amour n'est pas d'offenser je ne sais quelle pudeur ou quelle vertu. Elle consiste à gaspiller, par négligence ou par volupté, les réserves de personnalisation de l'Univers, C'est cette déperdition qui explique les désordres de "l'impureté". Et c'est elle encore qui, à un degré plus haut dans les développements de l'union, fait la matière d'une altération plus subtile de l'amour : je veux dire l'égoïsme à deux.

(...) Lorsque deux êtres, parmi le fourmillement des êtres, arrivent à se rencontrer, entre lesquels un grand amour est possible, ils tendent immé- diatement à se refermer sur la possession jalouse de leur mutuel achèvement. Sous l'effet de la plénitude qui les envahit, ils cherchent instinctivement à se clore l'un dans l'autre, à l'exclusion du reste. Et même s'ils parviennent à vaincre la tentation voluptueuse de l'absorption et du repos, ils tâchent de limiter à leur découverte mutuelle les promesses de l'avenir, comme s'ils constituaient un Univers à deux.

Or, après tout ce que nous avons dit sur la structure probable de l'Esprit, il est clair que ce rêve n'est qu'une dangereuse illusion. En vertu du même principe qui obligeait les éléments personnels "simples" à se compléter dans le couple, le couple à son tour doit poursuivre au-delà de lui-même les achèvements que sa croissance requiert. Et ceci dc deux manières. D'une part, il lui faut chercher, au-dehors, d'autres groupements de même ordre auxquels s'associer en vue de se centrer davantage (...) D'autre part, le Centre vers qui les deux amants convergent en s'unissant doit manifester sa personnalité au cœur même du cercle où voudrait s'isoler leur union. Sans sortir de soi, le couple ne trouve son équilibre que dans un troisième en avant de lui. Quel nom faut-il donner à cet "intrus" mystérieux

Aussi longtemps que les éléments sexués du Monde n'avaient pas atteint l'état de personnalité, la progéniture pouvait représenter à elle seule la réalité où se prolongeaient en quelque manière, les auteurs de la génération. Mais sitôt que l'amour eût commencé à jouer, non plus seulement entre deux parents, mais entre deux personnes, alors il a fallu que se découvre, plus ou moins confusément, en avant des amants, le Terme final où seraient à la fois sauvées et consommées, non pas seulement leur race, mais leur personnalité. Et alors recommence la "chute en avant", dont nous avons déjà suivi les péripéties. De proche en proche, il faut bien aller jusqu'au bout du Monde. Et finalement c'est le Centre Total lui-même, bien plus que l'enfant, qui apparaît comme néces- saire à la consolidation de l'amour. L'amour est une fonction à trois termes l'homme, la femme et Dieu. Toute sa perfection et sa réussite sont liées à l'harmonieux balancement de ces trois éléments .

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Les Directions de l'Avenir

L'Évolution de la Chasteté.

p. 65 - ...Une noble passion donne des ailes. Voilà pourquoi le meilleur réactif pour reconnaître dans quelle mesure un amour est élevé serait d'observer dans quelle mesure il se développe dans le sens d'une plus grande liberté d'esprit. Plus une affection est spirituelle, moins elle absorbe, - et plus elle pousse à l'action.

(...)

...l'amour est le seuil d'un autre Univers. Par-delà les vibrations que nous connaissons, l'iris de ses nuances est encore en pleine croissance. Mais, en dépit de la fascination qu'exercent sur nous les teintes inférieures, c'est vers 1' « ultra » seulement que progresse la création de la lumière. C'est dans ces zones invisibles, et comme immatérielles, que nous attendent les vraies initiations à l'unité. Les profondeurs que nous prêtons à la Matière ne sont que le reflet des hauteurs de l'Esprit.

Ce point nous parait décidé par l'expérience et la pensée humaines.

(...)

...du point où je suis parvenu il me semble distinguer autour de moi les deux phases suivantes dans ta transformation créatrice de l'amour humain. - Au cours d'une première phase de l'Humanité, l'Homme et la Femme, reployés sur le don physique et les soins de ta reproduction, développent graduellement, autour de cet acte fondamental, une auréole grandissante d'échanges spirituels. Ce nimbe était d'abord une frange imperceptible. Peu à peu, c'est en lui qu'émigrent la fécondité et le mystère de l'union. Et puis, finalement, c'est en sa faveur que l'équilibre se rompt. Mais, à ce moment précis, le centre d'union physique d'où la lumière émanait se révèle impuissant à soutenir de nouveaux accroissements. Le foyer d'attraction se rejette brusquement, comme à l'infini, en avant. Et, pour continuer à se saisir plus outre dans l'esprit, les amants ont à tourner le dos au corps, pour se poursuivre en Dieu. La virginité se pose sur la chasteté comme la pensée sur la vie : à travers un retournement, ou un point singulier.

Bien entendu, une pareille transformation, sur la surface de la Terre, ne saurait être instantanée. Il y faut essentiellement le Temps. L'eau que l'on chauffe ne se vaporise pas tout entière à la fois. En elle, « phase liquide », et « phase gazeuse » coexistent longtemps. Il le faut. Toutefois, sous cette dualité, il n'y a qu'un seul événement en cours, - dont le sens et la « dignité » s'étendent à l'ensemble. - Ainsi, à l'heure présente, l'union des corps garde sa nécessité et sa valeur pour la race. Mais sa qualité spirituelle est désormais définie par le type d'union plus haute qu'elle alimente, après l'avoir préparé. L'amour est en voie de « changement d'état » au sein de la Noosphère. Et c'est dans cette direction nouvelle que se prépare le passage collectif de l'Humanité en Dieu.

Telle je m'imagine l'évolution de la Chasteté.

Théoriquement, cette transformation de l'amour est possible. Il suffit, pour sa réalisation, que l'appel du centre personnel divin soit assez fortement senti pour dominer l'attraction naturelle qui tendrait à se faire précipiter l'une sur l'autre, avant le temps, les couples des monades humaines.

Pratiquement, je ne me le dissimule pas, la difficulté de la tentative parait si grande que tout ce que j'ai écrit dans ces pages serait taxé par les neuf dixièmes des hommes de naïveté ou de folie. L'expérience n'est-elle pas universelle et concluante que les amours spirituelles ont toujours fini dans la boue? L'homme est fait pour marcher sur le sol. A-t-on jamais eu l'idée de voler !...

Oui, des fous ont fait ce rêve, répondrai-je. Et voilà pourquoi, aujourd'hui, l'air est à nous. Ce qui paralyse la vie, c'est de ne pas croire et de ne pas oser. Le difficile n'est pas de résoudre les problèmes, c'est de les poser. Or, nous le voyons maintenant s'emparer de la passion pour la faire servir à l'esprit serait, d'évidence biologique, une condition de progrès. Donc, tôt ou tard, à travers notre incrédulité, le Monde fera ce pas. Car tout ce qui est plus vrai se trouve; et tout ce qui est meilleur finit par arriver.

Quelque jour, après l'éther, les vents, les marées, la gravitation, nous capterons, pour Dieu, les énergies de l'amour. - Et alors, une deuxième fois, dans l'histoire du Monde, l'Homme aura trouvé le Feu

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Écrits du Temps de la guerre
(Editions Grasset)

Le Prêtre, 1916-1919,

p. 297 - Qu'est-cc à dire, Seigneur, sinon que par toute la largeur et l'épaisseur du Réel, par tout son Passé et tout son Devenir, par tout ce que je subis et tout ce que je fais, par les servitudes, les initiatives, et l'œuvre même de ma vie, je puis vous atteindre, m'unir à vous, et progresser indéfiniment dans cette union!

Le triple rêve de l'amour, vous le réalisez avec une plénitude inouïe, par votre Incarnation : - s'envelopper de l'Objet aimé jusqu'à y être noyé, - intensifier sans cesse sa présence, - et s'y perdre sans arriver à s'en rassasier...

Que la substantielle et mortifiante influence du Christ s'épande toujours plus dans tous les êtres, et qu'elle fonde de là sur moi pour me vivifier!...

Que le contact temporaire et circonscrit avec les espèces sacramentelles m'introduise à une communion universelle et perpétuelle avec le Christ, sa volonté omni-agissante, son Corps mystique illimité!...

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Le Milieu Divin

p. 157-158 - Ce que j'appelle, comme tout être, du cri de toute ma vie, et même de toute ma passion terrestre, c'est bien autre chose qu'un semblable à chérir c'est un Dieu à adorer.

Oh! adorer, c'est-à-dire se perdre dans l'insondable, se plonger dans l'inépuisable, se pacifier dans l'incorruptible, s'absorber dans l'immensité définie, s'offrir au Feu et à la Transparence, s'anéantir consciemment et volontairement à mesure qu'on prend de soi conscience davantage, se donner à fond à ce qui est sans fond! Qui pourrons-nous adorer?

Plus l'Homme deviendra homme, plus il sera en proie au besoin, et à un besoin toujours plus explicite, plus raffiné, plus luxueux, d'adorer.

O Jésus, déchirez les nues de votre éclair! Montrez-vous à nous comme le Fort, l'Étincelant, le Ressuscité! Soyez-nous le Pantocrator qui occupait, dans les vieilles basiliques, la pleine solitude des coupoles! Il ne faut rien moins que cette Parousie pour équilibrer et dominer dans nos coeurs la gloire du Monde qui s'élève. Pour que nous vainquions avec vous le Monde, apparaissez-nous enveloppé de la Gloire du monde.

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L'Energie Humaine

p 161 à162 et 179 à 193

...Depuis un siècle nous avons subi, sans trop nous en rendre compte, une remarquable transformation dans l'ordre intellectuel. Découvrir, savoir, avaient toujours été une tendance profonde de notre nature. Ne la reconnaissons - nous pas déjà dans l'Homme des cavernes? Mais ce n'est qu'hier que ce besoin essentiel de connaître s'est explicité et mué en une fonction vitale autonome, primant dans nos existences la préoccupation du manger et du boire. Eh bien, si je ne me trompe, ce phénomène d'individualisation de nos fonctions psychologiques les plus hautes, non seulement est loin d'avoir atteint ses limites sur le terrain de la pensée pure, mais encore il tend à se propager sur un domaine voisin, demeuré pratiquement informe et inexploré la « terra ignota » des puissances affectives et de l'amour.

Fait paradoxal, l'amour (j'entends ici l'amour au sens strict de «passion » ), en dépit (ou justement peut- être à cause) de son ubiquité et de sa violence, a été jusqu'ici laissé en dehors de toute systématisation rationnelle de l'Énergie Humaine. Empiriquement, les morales sont parvenues à codifier vaille que vaille son usage par rapport au maintien et à la propagation matérielle de la race. Mais qui donc a songé sérieusement que sous cette puissance trouble (et cependant animatrice, on le savait, des génies, des arts et de toute poésie) une formidable poussée créatrice demeurait en réserve, - telle que l'Homme ne serait Homme que du jour où il l'aurait non point matée, mais transformée, utilisée, libérée ?... Aujourd'hui, pour notre siècle avide de ne laisser perdre aucune force, et de mettre la main sur les ressorts les plus intimes de la psychologie, il semble que la lumière commence à se faire. L'Amour, aussi bien que la pensée, est toujours en pleine croissance dans la Noosphère. L'excès devient chaque jour plus flagrant de ses énergies grandissantes sur les besoins chaque jour plus restreints de la propagation humaine. C'est donc qu'il tend, cet amour, sous sa forme pleinement hominisée, à remplir une fonction beaucoup plus large que le simple appel à la reproduction. Entre l'homme et la femme, un pouvoir spécifique et mutuel de sensibilisation et de fécondation spirituelle sommeille vraisemblablement encore, qui demande à se dégager en irrésistible élan vers tout ce qui est beauté et vérité. Il va s'éveiller. Épanouissement, disais-je, d'une puissance ancienne. L'expression est sans doute trop faible. Au-delà d'un certain degré de sublimation, de par les possibilités illimitées d'intuition et d'interliaison qu'il apporte avec soi, l'amour spiritualisé pénètre l'inconnu il va rejoindre à nos yeux, dans le mystérieux avenir, le groupe attendu des facultés et des consciences nouvelles. (...)

L'union, la vraie union vers le haut, dans l'esprit, achève de constituer, dans leur perfection propre, les éléments qu'elle domine. L'union différencie. En vertu de ce principe fondamental, les personnalités élémentaires peuvent, et ne peuvent que s'affirmer en accédant à une unité psychique ou Ame plus élevée. Mais ceci toutefois à une condition : c'est que le Centre supérieur auquel elles viennent se joindre sans se mêler ait lui-même sa réalité autonome. Puisqu'il n'y a ni fusion ni dissolution des personnes élémentaires, le Centre où celles-ci se rejoignent doit nécessairement être distinct d'elles, c'est-à-dire avoir sa propre personnalité.

D'où finalement, pour le Terme suprême vers lequel tend l'Énergie Humaine, la figure suivante : « Une pluralité organisée dont les éléments trouvent dans un paroxysme d'union et de transparence mutuelles la consommation de leur personnalité propre; le Corps tout entier se trouvant suspendu à l'influence unificatrice d'un Centre distinct de suprapersonnalisation. »

Cette dernière condition ou restriction a une importance considérable. Elle signifie en effet que la Noosphère requiert physiquement, pour son entretien et son fonctionnement, l'existence dans l'Univers d'un Pôle réel de convergence psychique : Centre différent de tous les centres qu'il « sur-centre » en les assimilant; Personne distincte de toutes les personnes qu'elle achève en se les unissant. Le Monde ne fonctionnerait pas s'il n'existait, quelque part en avant du temps et de l'espace, « un point cosmique Oméga » de synthèse totale.

La considération de cet Oméga va nous permettre de définir plus complètement, dans un dernier chapitre, la nature secrète de ce que nous avons appelé jusqu'ici d'une manière assez vague « l'Énergie Humaine »

L'Amour, forme supérieure de l'Énergie humaine

…En nous et autour de nous, avons-nous pu conclure, les éléments du Monde vont sans cesse se personnalisant davantage, par accession à un terme, lui-même personnel, d'unification : si bien que de ce terme de confluence ultime rayonne, et que vers ce Terme reflue, en définitive, l'Énergie essentielle du Monde, - celle qui après avoir agité confusément la masse cosmique, en émerge pour former la Noosphère.

Quel nom faut-il donner à une telle sorte d'influence?

Un seul l'Amour.

L'Amour est, par définition, le mot dont nous nous servons pour désigner les attractions de nature personnelle. Puisque, dans l'Univers devenu pensant, tout, en fin de compte, se meut dans et vers le Personnel, c'est forcément de l'Amour, une sorte d'amour, qui forme, et qui formera de plus en plus, à l'état pur, l'étoffe de l'Énergie Humaine.

Est-il possible de vérifier a posteriori cette conclusion que nous imposent a priori les conditions de fonctionnement et d'entretien de l'activité pensante à la surface de la Terre ?

Oui, j'imagine. Et ceci de deux façons différentes :

Psychologiquement d'abord, en remarquant que l'amour porté à un certain degré universel par la perception du Centre Oméga est la seule puissance capable de totaliser, sans contradictions internes, les possibilités de l'action humaine.

Historiquement ensuite, en observant qu'un tel amour universel se présente réellement à notre expérience comme le terme supérieur d'une transformation déjà commencée dans la masse de la Noosphère.

Essayons de le montrer.

1) L'AMOUR, PRINCIPE TOTALISATEUR DE L'ÉNERGIE HUMAINE

Ceux-là mêmes qui accueillent avec le plus de scepticisme toute suggestion tendant à promouvoir une coordination générale de la Pensée sur Terre sont les premiers à reconnaître et à déplorer l'état de division où végètent les forces humaines : poussière d'actes dans l'individu, poussière d'individus dans la société... Evidemment, disent-ils, une immense puissance se trouve neutralisée et perdue dans cette agitation sans ordre. Mais comment voulez-vous que jamais pareille cendre se cohère? déjà naturellement divisées en elles-mêmes, les parcelles humaines se repoussent encore l'une l'autre sans remède.

Vous pouvez peut-être les forcer mécaniquement les unes sur les autres. Mais leur infuser une âme commune est physiquement irréalisable.

Le fort et le faible de toutes les objections faites à la possibilité de quelque unification ultérieure du monde me paraissent tenir au fait qu'elles grossissent insidieusement des apparences trop réelles sans vouloir tenir compte de certains facteurs nouveaux déjà perceptibles dans l'Humanité. Les pluralistes raisonnent toujours comme si aucun principe de liaison n'existait, ou ne tendait à exister dans la Nature en dehors des relations vagues ou superficielles habituellement considérées par le « sens commun » et la sociologie. Ce sont au fond des juridicistes et des fixistes qui ne peuvent rien imaginer autour d'eux que ce qui leur semble avoir toujours été.

Mais voyons ce qui va se passer dans nos âmes, pour peu qu'y émerge, au moment réglé par la marche de l'Évolution, la perception d'un Centre animé de convergence universelle. Représentons-nous (ceci n'est pas une fiction, nous le dirons bientôt) un homme devenu conscient de ses relations personnelles avec un personnel suprême, auquel il est conduit à s'agréger par le jeu entier des activités cosmiques. En un tel sujet et à partir de lui, il est inévitable qu'un processus d'unification se trouve amorcé, marqué de proche en proche par les étapes suivantes totalisation de chaque opération par rapport à l'individu; totalisation de l'individu par rapport à lui-même; totalisation enfin des individus dans le collectif humain. - Tout cet « impossible » se réalisant naturellement sous l'influence de l'amour.

a) Totalisation, par l'amour, des actes individuels.

A l'état divisé où les pluralistes nous considèrent (c'est-à-dire en dehors de l'influence consciente d'Oméga), nous n'agissons le plus souvent que par une infime portion de nous-mêmes. Qu'il mange ou qu'il travaille, qu'il fasse des mathématiques ou des mots croisés, l'Homme ne s'engage dans ses oeuvres que partiellement, par l'une ou l'autre seulement de ses facultés. Ses sens fonctionnent, ou ses membres, ou sa raison, mais non le coeur lui-même. Action humaine, mais non action de tout l'Homme, dirait le Scolastique. Voilà pourquoi un savant ou un penseur, après une vie d'efforts sublimes, peut se trouver appauvri, desséché, - déçu sur des objets inanimés son intelligence a travaillé, mais non sa personne. Il s'est donné il n'a pu aimer.

Observons maintenant les mêmes formes d'activité à la lumière de Oméga. Oméga, celui en qui tout converge, est réciproquement celui de qui tout rayonne. Impossible de le placer comme un foyer au sommet de l'Univers sans diffuser du même coup sa présence à l'intime de la moindre démarche de l'Évolution. Qu'est-ce à dire, sinon que, pour celui qui l'a vu, toute chose, si humble soit-elle, pourvu qu'elle se place dans la ligne du progrès, s'échauffe, s'illumine, s'anime, et par suite devient objet d'adhésion totale. Ce qui était froid, mort, impersonnel, pour celui qui ne voit pas, se charge pour ceux qui voient, non seulement de vie, mais d'une vie plus forte que la leur, - en sorte qu'ils se sentent pris et assimilés, en agissant, bien plus qu'ils ne prennent et n'assimilent eux-mêmes. Là où le premier ne rencontre qu'un objet à réaction limitée, les seconds peuvent s'épandre sur la totalité de leurs puissances, - aimer passionnément, comme un contact ou une caresse, la plus obscure de leurs tâches. Dans le mécanisme externe de l'opération, rien de changé. Mais dans l'étoffe de l'action, dans l'intensité du don, quelle différence

Toute la distance entre une manducation et une communion.

Et ceci est le premier pas dans la totalisation. A l'intérieur d'un Monde à structure personnelle convergente, où l'attraction devient amour, l'Homme découvre qu'il peut se donner sans limites à tout ce qu'il fait. Avec l'univers, en le moindre de ses actes, il peut prendre un contact intégral, par toute la surface et la profondeur de son être. Tout lui est devenu aliment complet.

b) Totalisation, par l'amour, de l'individu sur lui-même.

Que, sous l'influence animatrice de Oméga, chacun (le nos gestes particuliers puisse devenir total est déjà une merveilleuse utilisation de l'Énergie Humaine. Mais voici que, à peine ébauchée, cette première transfiguration de nos activités tend à se prolonger dans une autre métamorphose encore plus profonde. Par le fait même qu'elles deviennent totales, chacune pour elle-même, nos opérations se trouvent logiquement amenées à se totaliser, prises toutes ensemble dans un acte unique. Voyons comment.

Immédiatement, l'effet de l'amour universel, rendu possible par Oméga, est de sous-tendre à chacune de nos actions une identité foncière d'intérêt et de don passionnés. Quelle va être l'influence de ce fond commun (on pourrait dire de ce climat nouveau) sur notre vie intérieure? Va-t-il nous dissoudre dans sa douce chaleur? émousser dans une atmosphère de mirage la netteté des objectifs prochains ? nous distraire du tangible ?

Que, sous l'influence animatrice de Oméga, chacun de nos gestes particuliers puisse devenir total est déjà une merveilleuse utilisation de l'Énergie Humaine. Mais voici que, à peine ébauchée, cette première transfiguration de nos activités tend à se prolonger dans une autre métamorphose encore plus profonde. Par le fait même qu'elles deviennent totales, chacune pour elle-même, nos opérations se trouvent logiquement amenées à se totaliser, prises toutes ensemble dans un acte unique. Voyons comment.

Immédiatement, l'effet de l'amour universel, rendu possible par Oméga, est de sous-tendre à chacune de nos actions une identité foncière d'intérêt et de don passionnés. Quelle va être l'influence de ce fond commun (on pourrait dire de ce climat nouveau) sur notre vie intérieure? Va-t-il nous dissoudre dans sa douce chaleur? émousser dans une atmosphère de mirage la netteté des objectifs prochains? nous distraire du tangible individuel pour nous absorber dans un sens confus de l'Universel ?… - Il faudrait, pour le craindre, oublier une fois de plus que, dans la direction de l'esprit, l'union différencie. Il est exact, sans doute, que si j'ai découvert Oméga, toutes choses me deviennent en quelque façon la même chose; en sorte que, quoi que je fasse, je puisse avoir l'impression de faire une même chose. Mais cette unité fondamentale n'a rien de commun avec une dissolution dans l'homogène. En premier lieu, elle accentue, loin de l'affaiblir, le relief des éléments qu'elle rassemble car Oméga, le seul désiré, ne se forme à nos yeux et ne s'offre à notre contact, que dans la perfection des progrès élémentaires par lesquels se tisse expérimentalement l'Évolution. - Mais il y a plus. L'amour n'imprègne pas seulement l'Univers à la façon d'une huile qui en raviverait les couleurs. Il ne relie pas simplement dans une transparence commune la poussière opaque de nos expériences. C'est une véritable synthèse qu'il opère sur le faisceau groupé de nos facultés. Et voilà en définitive le point qu'il importe de bien comprendre.

Dans le cours superficiel de nos existences, c'est une chose différente de voir ou de penser, de comprendre ou d'aimer, de donner ou de recevoir, de grandir ou de diminuer, de vivre ou de mourir. Mais que vont devenir toutes ces oppositions dès lors que, en Oméga, leur diversité se découvre comme les modalités infiniment variées d'un même contact universel? Sans s'évanouir le moins du monde dans leurs racines, elles vont tendre à se combiner dans une résultante commune, où leur pluralité, toujours reconnaissable, jaillisse en une ineffable richesse. Non point interférence, mais résonance. Pourquoi nous étonner? Ne connaissons-nous pas, à un moindre degré d'intensité, un phénomène tout pareil dans notre expérience? Quand un homme aime noblement une femme de cette passion vigoureuse qui exalte l'être au-dessus de soi-même, la vie de cet homme, son pouvoir de créer et de sentir, son Univers tout entier, se retrouvent distinctement contenus en même temps que sublimés, dans l'amour de cette femme. Et la femme, pourtant, si nécessaire soit-elle à l'homme pour lui refléter, lui révéler, lui communiquer et lui personnaliser le Monde, n'est pas encore le centre du Monde!

Si donc l'amour d'un élément pour l'élément se montre si puissant pour fondre (sans la confondre) en une impression unique la multitude de nos perceptions et de nos émotions, quelle ne sera pas la vibration tirée de nos êtres par leur rencontre avec Oméga ?...

En vérité, chacun de nous est appelé à répondre, d'une harmonique pure et incommunicable, à la Note universelle. Quand, par le progrès en nos cœurs de l'Amour du Tout, nous sentirons s'étendre, au-dessus de la diversité de nos efforts et de nos désirs, l'exubérante simplicité d'un élan où se mêlent et s'exaltent, sans se perdre, les innombrables nuances de la passion et de l'action, c'est alors que, au sein de la masse formée par l'Énergie Humaine, nous approcherons chacun la plénitude de notre efficience et de notre personnalité.

e) Totalisation, par l'amour, des individus dans l'Humanité.

Le passage de l'individuel au collectif est le problème actuel et crucial de l'Énergie Humaine. Et il faut bien reconnaître que les premiers pas faits vers sa solution ne font qu'augmenter la conscience que nous avons de ses difficultés. D'un côté, le réseau toujours plus serré des tiens économiques, joint à quelque indéniable déterminisme biologique, nous pressent inéluctablement les uns contre les autres. De l'autre, au cours de cette compression, nous croyons sentir se perdre la part la plus précieuse de nous-mêmes: notre spontanéité et notre liberté.

Totalitarisme et Personnalisme : ces deux fonctions, contrairement aux prévisions de la théorie, varieraient-elles nécessairement en sens inverse l'une de l'autre? Et avons-nous à choisir, pour construire l'avenir (puisqu'il faut bien avancer), entre le Charybde des collectivismes et le Scylla des anarchismes? entre la symbiose qui mécanise et la dispersion qui dévitalise? entre la termitière et le mouvement brownien?... Il semble que le dilemme, évident depuis longtemps pour les esprits clairvoyants, vienne d'entrer brusquement dans le champ de la conscience publique. Pas de Revue, ni de Congrès, où, depuis un an, la question ne se trouve agitée. Et sans que les éléments d'une bonne réponse hélas, soient jamais clairement posés.

A mon avis, la raison des échecs troublants subis depuis un siècle par l'humanité dans son effort pour s'organiser n'est pas à chercher dans quelque impossibilité de nature, inhérente à l'opération essayée, - mais dans le fait que les tentatives de groupement se poursuivent en intervertissant l'ordre naturel des facteurs de l'union entrevue. Je m'explique :

Totaliser sans dépersonnaliser. Sauver à la fois l'ensemble et les éléments. Tout le monde est d'accord sur ce double but à atteindre. Mais comment les groupements sociaux actuels (démocrates, communistes, fascistes) disposent-ils les valeurs qu'ils s'accordent en théorie à vouloir préserver? Toujours en considérant la personne comme secondaire et transitoire, et en posant en tête des programmes le primat de la pure totalité. Dans tous les systèmes d'organisation humaine qui s'affrontent sous nos yeux, il est sous-entendu que l'état final vers lequel tend la Noosphère est un corps sans âme individualisée, un organisme sans visage, une Humanité diffuse, - un impersonnel.

Or ce point de départ une fois admis, vicie, jusqu'à la rendre impraticable, toute la marche subséquente de l'opération. Dans un processus de synthèse, le caractère finalement imprimé aux termes unifiés est nécessairement celui-la même qui caractérise le principe actif de l'union. Le cristal géométrise, la cellule anime la matière qui l'approche. Comment, si l'Univers tend finalement à devenir quelque chose, garderait-il en lui la place pour quelqu'un? Si le sommet de l'évolution humaine est regardé comme de nature impersonnelle, les éléments qui l'acceptent verront inévitablement, en dépit de tous efforts contraires, décroître sous son influence leur personnalité. Et c'est exactement ce qui se passe. Serviteurs du progrès matériel ou des entités raciales ont beau faire pour émerger dans la liberté : ils sont fatalement aspirés et assimilés par les déterminismes qu'ils construisent. Leurs propres mécanismes les mécanisent. La vraie Karma hindoue. - Et, à ce moment, il ne reste plus, pour commander les rouages de l'Énergie Humaine, que l'usage de la force brutale, - la force que, très logiquement, on voudrait recommencer aujourd'hui à nous faire adorer.

Or ceci est une trahison faite à l'Esprit, en même temps qu'une erreur grave en technique humaine. A un système formé d'éléments conscients il ne peut y avoir de cohésion qu'à base d'immanence. Non pas la force au-dessus de nous, mais l'Amour, - et donc, pour commencer, l'existence reconnue d'un Oméga qui rende possible un universel Amour.

Le vice, avons-nous dit, des doctrines sociales modernes est de présenter une Humanité impersonnelle aux ambitions de l'effort humain. Qu'arriverait-il le jour où, en place de cette divinité aveugle, nous reconnaîtrions la présence d'un centre conscient de convergence totale? Alors, par un déterminisme inverse de celui contre lequel nous nous débattons, les individualités, prises dans le courant irrésistible de la totalisation humaine, se sentiraient renforcées par le mouvement même qui les rapproche. Plus elles se grouperaient sous un Personnel, plus par force elles deviendraient elles-mêmes personnelles. Et ceci tout naturellement, sans effort, en vertu des propriétés de l'Amour.

Nous avons déjà insisté plusieurs fois sur cette vérité capitale que l'union différencie L'Amour n'est que l'expression concrète de ce principe métaphysique. Imaginons une Terre où les humains seraient avant tout (et même en un sens, uniquement) intéressés à réaliser leur accession globale à un être universel passionnément désiré, dont chacun reconnaîtrait, dans ce qu'il y a de plus incommunicable en son prochain, une vivante participation. Dans un tel Monde, la coercition deviendrait inutile pour maintenir les individus dans l'ordre le plus favorable à l'action, - pour les orienter, au sein d'une libre concurrence, vers des combinaisons meilleures, - pour leur faire accepter les restrictions et les sacrifices imposés par une certaine sélection humaine, - pour les décider, enfin, à ne pas gaspiller leur puissance d'aimer mais à la sublimer jalousement en vue de l'union finale. A ces conditions, la Vie échapperait enfin (libération suprême) à ta tyrannie des coercitions matérielles; et une personnalité toujours plus libre se construirait sans contradiction au sein de la Totalité.

« Aimez-vous les uns les autres. » Il y a deux mille ans que ces paroles ont été prononcées. Mais aujourd'hui c'est avec un ton très différent qu'elles viennent de nouveau sonner à nos oreilles. Pendant des siècles, charité, fraternité, ne pouvaient nous être présentées que comme un code de perfection morale, ou encore comme une méthode pratique pour diminuer les frottements et les peines de la vie terrestre. Or, depuis que se sont révélées à notre esprit, d'une part l'existence de la Noosphére, et d'autre part la nécessité vitale où nous nous trouvons de sauver celle-ci, la voix qui parle se fait plus impérieuse. Elle ne dit plus seulement « Aimez-vous pour être parfaits », mais elle ajoute « aimez-vous ou vous périrez. » Les esprits « réalistes peuvent bien sourire des rêveurs qui parlent d'une Humanité cimentée et bardée, non plus de brutalité, mais d'amour. Ils peuvent bien nier qu'un maximum de puissance physique puisse coïncider avec un maximum de douceur et de bonté. Ce scepticisme et ces critiques ne sauraient empêcher que la théorie et l'expérience de l'Énergie spirituelle se trouvent d'accord pour nous avertir que nous sommes parvenus à un point décisif de l'évolution humaine, où la seule issue en avant est dans la direction d'une passion commune, d'une « conspiration ».

Continuer à mettre nos espoirs dans un ordre social obtenu par violence externe équivaudrait simplement pour nous à abandonner toute espérance de porter à ses limites l'Esprit de la Terre.

Or, expression d'un mouvement irrésistible et infaillible comme l'univers lui-même, l'Énergie Humaine ne saurait être empêchée par aucun obstacle d'atteindre librement le terme naturel de son évolution.

Donc, en dépit de tous les échecs et de toutes les invraisemblances, nous approchons nécessairement d'un âge nouveau où le monde rejettera ses chaînes pour s'abandonner enfin au pouvoir de ses affinités internes.

Ou bien il nous faut mettre en doute la valeur de tout ce qui nous entoure. Ou bien nous devons croire, sans limites, à la possibilité, et ajouterai-je maintenant, aux conséquences nécessaires d'un amour universel.

Quelles sont ces conséquences ?

Jusqu'ici, dans l'étude de l'amour- totalisateur social de l'Énergie humaine, nous avons surtout considéré la propriété singulière qu'il possède de joindre et d'articuler, sans les mécaniser, les molécules pensantes de la Noosphère. Mais ceci n'est que la façade négative du phénomène.

Non seulement l'amour a la vertu d'unir sans dépersonnaliser, mais il ultra personnalise en unissant. - Du col où nous sommes parvenus, quels horizons se profilent devant nous, dans le ciel de l'Humanité?

Ici, il nous faut d'abord regarder en arrière, au point où nous avons laissé, au terme de sa transformation par l'amour, le noyau individuel humain. Sous l'influence de Oméga, disions-nous, chaque âme particulière devient capable de s'exhaler en un acte unique, où passe sans confusion la pluralité innombrable de ses perceptions, de ses opérations, de ses souffrances, de ses désirs. Eh bien, c'est vers une métamorphose analogue, mais d'ordre bien supérieur, que parait se diriger la somme des énergies élémentaires constituant la masse globale de l'Énergie Humaine. - Nous avons suivi, chez l'individu, la prise graduelle des émotions, des aspirations, des actes en une opération « sui generis », inexprimable, qui est toutes ces choses à la fois, et quelque chose d'encore davantage. C'est le même phénomène, à une échelle incomparablement plus grande, qui tend à se poursuivre, sous la même influence de Oméga, dans l'en- semble de la Pensée terrestre. Et en effet, toute l'Humanité opérant et subissant en même temps, par la surface de ses tâtonnements, le Centre vers lequel elle converge - un même fluide passionnel parcourant et reliant, à chaque instant, la libre diversité des attitudes, des points de vue, des efforts représentés chacun, dans l'Univers, par on élément particulier de la Myriade humaine; - la multitude, portée à leur comble, des oppositions individuelles s'harmonisant dans la simplicité profonde d'un seul désir qu'est-ce, tout cela, sinon la genèse d'un acte collectif et unique, dans lequel, sous la forme seule concevable d'un amour, se réaliseraient, aux approches de leur maturation, c'est-à-dire de leur confluence finale, les puissances de personnalité incluses dans la Noosphère

La totalisation, dans un amour total, de l'Énergie Humaine totale.

L'idéal entrevu en songe par les techniciens de la Terre.

Voilà, psychologiquement, ce que l'amour peut faire, si porté à un degré universel.

Mais, ce prodige, tend-il réellement à se réaliser ?

Si oui, quelques traces de cette prodigieuse transformation doivent être perceptibles dans l'Histoire. - Pouvons-nous les reconnaître? Voilà ce qu'il me reste à chercher et à montrer.

2) L'AMOUR, PRODUIT HISTORIQUE DE L'ÉVOLUTION HUMAINE

L'analyse faite ci-dessus du pouvoir synthétisant de l'amour en matière de vie intérieure n'a pas été faite, - elle ne pouvait pas l'être, - sans que nous eussions un modèle devant les yeux.

Où donc, dans la Nature actuelle, existe-t-il une première ébauche, une première approche, de l'acte total dont nous avons paru rêver?

Nulle part plus distinct, me semble-t-il, que dans l'acte de charité chrétienne, tel que peut le poser un croyant moderne pour qui la création est devenue exprimable en termes d'Évolution. Aux yeux d'un tel croyant, l'histoire du Monde se présente comme une vaste cosmogenèse, au cours de laquelle toutes es fibres du Réel convergent, sans se confondre, en un Christ à la fois personnel et universel. Rigoureusement et sans métaphore, le chrétien qui comprend à la fois l'essence de son Credo et les liaisons spatiotemporelles de la Nature, se trouve dans la bienheureuse situation de pouvoir, par toute la variété de ses opérations, et en union avec la multitude des autres hommes, passer dans un geste unique de communion. Qu'il vive ou qu'il meure, par sa vie et par sa mort, il consomme en quelque façon son Dieu, en même temps qu'il est dominé par lui. En somme, parfaitement comparable au point Oméga que notre théorie faisait prévoir, le Christ (pourvu qu'il se découvre dans le plein réalisme de son Incarnation) tend à produire exactement la totalisation spirituelle que nous attendions.

En soi, l'existence, même détachée, d'un état de conscience doué de pareille richesse apporterait, s'il était bien constaté, une solide vérification aux vues que nous avons exposées sur la nature ultime de l'Énergie humaine. Mais il est possible de pousser beaucoup plus loin la démonstration en observant que l'apparition en l'Homme de l'Amour de Dieu, compris avec la plénitude que nous lui donnons ici, n'est pas un simple accident sporadique, mais qu'il se présente comme le produit régulier d'une longue évolution .

L'Énergie Humaine, Œuvres, t. 6, p. i61 à 162 et

179 à 193 (Editions du Seuil).

 

à suivre...


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