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Teilhard de
Chardin
L'AVENIR
DE L'HOMMME
Extraits
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Les extraits qui suivent se
réfèrent à l'édition du Seuil,
Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin, tome 5, Paris
-1959. Ils reflètent le choix du lecteur (J.S.
Abbatucci) et la valeur de cette selection est toute
subjective. Des choix différents auraient pu
être faits. Ces extraits, très parcellaires,
sont essentiellement une invitation à lire le texte
original dans son intégralité.
TABLE
AVANT-PROPOS,
par N. M. Wildiers. . . . .
.
1.
Note sur le
Progrès
2.
Hérédité
sociale et
progrès
3. La
Grande Option
4.
Réflexions sur le
Progrès
I.
L'Avenir de l'Homme vu par un
paléontologiste
II.
Sur
les bases possibles d'un Credo
commun
5. L'Esprit
nouveau, 1942. . . . . . .
I. - Le
cône du temps
II - La
transposition conique de
l'action
6.
Vie et Planètes
7.
La Planétisation
humaine
8. Quelques
réflexions sur le
retentissement spirituel de la Bombe
atomique
9. La foi
en la Paix
10. La
Formation de la Noosphère
11. La Foi
en l'Homme
12.
Quelques réflexions sur les
Droits de l'Homme
13. Le
rebondissement humain de
l'Évolution
14.
Agitation ou Genèse
15. Les
Directions et les Conditions de l'
Avenir
16.
L'Essence de l'Idée de
Démocratie
17.
L'Humanité se meut-elle
biologiquement sur elle--même
18. Le
cœur du
problème
19. Sur
l'existence probable, en avant de
nous, d'un Ultrahumain
20. Comment
concevoir que se réalise sur
terre l'unanimisation
humaine
21. Du
Préhumain à
l'Ultrahumain
22. La Fin
de l'Espèce
. .
|
"Tout l'avenir de la
Terre, comme celui de la Religion,
me paraît
suspendu à l'éveil de notre foi en
l'avenir"
Lettre à Mme
Georges-Marie Haardt
NOTE
SUR LE PROGRÈS
p. 28-29 - "La grande
supériorité que nous avons acquise sur l'Homme
primitif, et que nos descendants accentueront dans des
proportions peut-être inouïes, c'est de nous
mieux connaître, de nous mieux situer dans l'espace et
dans la durée, au point de devenir conscients de
notre liaison et de notre responsabilité
universelles."
"Nos pères s'imaginaient
dater d'hier et porter en chacun d'eux la valeur
dernière de leur existence....Nous avons fait
éclater ces étroites mesures et ces
prétentions. Humiliés et grandis par nos
découvertes, nous nous apercevons, peu à peu,
englobés dans des prolongements immenses; et, comme
éveillés d'un songe, nous comprenons que notre
royauté consiste à servir, comme des atomes
intelligents, l'œuvre engagée dans l'Univers. -
Nous avons découvert qu'il y avait un Tout, et nous
en sommes les éléments. Nous avons
réalisé le Monde dans notre esprit"
Que représente cette
conquête ?...
La conscience que nous prenons
graduellement de nos relations physiques avec toutes les
parties de l'Univers... signifie que, dans le domaine
extérieur à notre chair, notre corps
véritable et total continue à se former
..."
p. 29 - "Sans doute, les
possibilités individuelles de l'action humaine...ne
sont pas essentiellement modifiées par le
progrès des connaissances humaines...,- la perfection
morale individuelle se mesurant par la
fidélité de la liberté à
adhérer au bien connu...nous ne saurions
prétendre à être, comme individus, plus
moraux ni plus saints que nos pères."
p. 30 - "Quand un homme
d'aujourd'hui opère en pleine conscience, ...il sent
en soi les responsabilités et la force d'un Univers
tout entier. Du fait du progrès, l'acte de l'homme
(l'homme) n'a pas changé en chaque individu; mais
l'acte de la nature humaine (l'humanité) a pris en
tout homme conscient, une plénitude absolument
nouvelle. - De quel droit, du reste, comparer et opposer
notre action à celle de Platon et d'Augustin ? Toutes
ces actions sont solidaires...Il y a une action humaine qui
mûrit peu à peu sous la multitude des actes
individuels...Ce qui se développe,...c'est la
réalisation d'une pensée humaine
consommée."
p. 31 - "Une vue ... plus
chrétienne nous montre la Terre marchant vers un
état où l'Homme, ayant pris entière
possession de son domaine d'action, de sa force, de sa
maturité, de son unité, constituera une
créature enfin adulte. A cette apogée de sa
responsabilité et de sa liberté, portant entre
ses mains tout son avenir et son passé, il choisira
entre l'autonomie orgueilleuse ou l'amoureuse
excentration.
Ce sera l'option finale : la
révolte ou l'adoration...
...Le Progrès n'est pas
immédiatement la douceur, ni le bien-être, ni
la paix. Il n'est pas le repos...Essentiellement le
Progrès est une Force, et la plus dangereuse des
Forces, Il est la conscience de tout ce qui est et de tout
ce qui se peut...
Etre plus c'est d'abord savoir
plus."
p. 32 - "Ainsi s'explique la
mystérieuse attirance qui, en dépit des
déceptions subies et des condamnations a priori,
ramène invinciblement les hommes à la Science
comme à la source de la Vie. Plus fort que tous les
échecs et tous les raisonnements, nous portons en
nous l'instinct que, pour être fidèles à
l'existence, il faut savoir, savoir toujours plus, et pour
cela chercher, chercher toujours davantage, nous ne savons
pas exactement quoi, mais Quelque Chose qui sûrement,
un jour ou l'autre, pour ceux qui auront sondé le
Réel jusqu'au bout, apparaîtra.
...portés par un mouvement
d'ensemble inexplicable, les hommes les plus opposés
d'éducation et de croyance se sentent aujourd'hui
rapprochés, confondus, dans une passion commune pour
cette double vérité qu'il existe une
Unité physique des êtres, et qu'ils en sont les
vivantes et actives parcelles."
p. 33 - "Il faut, pour apercevoir
et mesurer le progrès, dépasser
résolument le point de vue individuel. Le sujet
appelé à poser l'acte définitif en qui
passera et fleurira la force totale de l'évolution
terrestre, doit être une Humanité collective,
où la pleine conscience de chaque individu s'appuiera
sur celle de tous les autres hommes, - aussi bien de ceux
qui vivront alors que de ceux qui ne seront plus.
... "l'opus humanum" qui,
laborieusement, par la Science, à travers le mal, se
réalise graduellement en nous, c'est bien autre chose
qu'un acte de moralité supérieure; c'est un
organisme vivant."
p. 33 &endash; 34 - "Regardons,
autour de nous, la multitude des forces disjointes qui se
neutralisent, et qui se perdent dans la
Société; - observons les
réalités immenses (courants
généraux d'amour ou de haine animant les
peuples ou les classes) qui sont du Conscient en puissance,
mais qui n'ont pas encore trouvé une conscience assez
vaste pour les embrasser, - souvenons-nous de telle ou telle
heure de la guerre, quand, arrachés au-dessus de
nous-mêmes par la force d'une passion collective, nous
avions l'intuition d'accéder à un niveau
supérieur de l'existence humaine...Toutes ces
réserves spirituelles, devinées et
effleurées, ne sont-elles pas l'indice certain que la
création dure encore, et que nous ne pouvons pas
encore exprimer toute la grandeur naturelle de la vocation
humaine ?
Ces espérances, je le sais,
ne paraissent pas être dans la perspective
chrétienne. Et de ce fait, la plupart de ceux qui les
décrivent y saluent, au moins implicitement,
l'apparition d'une religion destinée à
supplanter tous les cultes passés. Mais d'où
viennent, ici ces provocations, et là cette
défiance, sinon de ce que ni nous ni nos adversaires
n'avons suffisamment mesuré les développements
réservés par le Christ à son
Église ?"
p. 34 - "Je reconnais, pour ma
part, la réalité du mouvement qui tend
à ségréguer, au sein de
l'Humanité, un peuple de fidèles voués
à cette grande œuvre : ''Promouvoir en tout
l'Unité''. Bien plus, je crois à sa
vérité; je considère comme une preuve
de cette vérité le fait que parmi les
élus qu'il rassemble, on compte en grand nombre, les
pécheurs, les boiteux, les aveugles, les
paralytiques. Mais je ne pense pas, pour cela, que la
multitude avide qui crie aujourd'hui vers la
vérité, cherche un autre Pasteur que celui qui
est déjà venu, jadis, lui apporter du
pain.
Le Christ, nous le savons,
s'achève peu à peu, par la somme de nos
efforts individuels, à travers les
âges."
p. 35 - "...j'imagine que la
région où se rassemble aujourd'hui, des quatre
coins de l'horizon intellectuel, la masse des esprits
naturellement religieux, représente, non point les
fondations d'un temple élevé sur les ruines de
tous les autres, mais l'emplacement nouveau sur lequel,
petit à petit, se transporte l'Église
ancienne."
"Le moment approche, on peut le
croire, où beaucoup d'hommes, anciens et nouveaux
croyants, - pour avoir compris que, du fond de la
Matière aux sommets de l'Esprit, il n'y a qu'une
évolution - chercherons la plénitude de leur
force et de leur paix dans la vue assurée que tout
l'effort industriel, esthétique, scientifique et
moral du Monde, sert, physiquement, à achever le
Corps du Christ, dont la charité anime recrée
tout."
p. 36 - "Satisfaisant et couronnant
par une foi rajeunie en Jésus-Christ, Centre physique
de la Création, le profond besoin d'unité qui
remue le Monde, - trouvant en retour, dans ce besoin,
l'énergie naturelle nécessaire au
renouvellement de sa vie, telle je vois descendre du Ciel,
et monter de la Terre, la Jérusalem
nouvelle."
Table
HÉRÉDITÉ
SOCIALE ET PROGRÈS
I - EDUCATION ET VIE
P. 41 - "Au regard de la Physique,
un des caractères les plus extraordinaires de la Vie
est son "additivité". La vie se propage en ajoutant
sans cesse à elle-même ce qu'elle acquiert
successivement, - comme une mémoire...
...Quelque chose passe, quelque
chose grandit, à travers la longue chaîne des
vivants."
p. 42 - "Une part essentielle du
phénomène se passe forcément au moment
même de la reproduction....
...Tout se passerait alors comme si
les représentants successifs d'une même
lignée transmettaient passivement, sans le
transformer par leur activité, un germe qui
évoluerait en eux... Hypothèse bien
invraisemblable..."
"...je proposerai ici de regarder
dans une direction qui semble avoir été
négligée par les théoriciens de
l'hérédité. Ce qui s'opère
secrètement dans l'infime de la cellule n'est pas
encore éclairci. Tournons notre attention vers un
phénomène plus visible...à notre
échelle. Observons ce qui se passe dans
l'éducation.
p. 43-44 - "...des raisons ou
apparences diverses... tendent à nous faire rejeter
le "fait éducatif" parmi les
"épiphénomènes" indignes de retenir
l'attention du naturaliste ou du physicien...
(mais chez les animaux), leur
façon d'agir n'est-il pas le résultat
d'expériences, de découvertes,
accumulées et transmises ?...
...l'"humain" n'est possible que
s'il contient, transfigurée à la mesure de
l'esprit, une propriété commune dont les
ébauches se reconnaissent et se perdent dans le
Passé en arrière de nous...l'éducation
(n'est-elle pas) une fonction biologique universelle,
coextensive à la totalité du monde vivant
?"
p. 44 - "A quel moment la
mère cesse-t-elle d'engendrer son petit ? Est-ce
lorsqu'elle commence à l'allaiter après
l'avoir enfanté ? Ou est-ce lorsque, après
l'avoir sevré, elle lui apprend à
reconnaître et à saisir sa proie ? En
vérité...c'est un seul et même processus
qui se poursuit... d'un bout à l'autre de la
chaîne."
p. 45 - "D'où cette
conclusion qui me paraît légitime. Loin
d'être chez le vivant un phénomène
artificiel, accidentel et accessoire, l'éducation
n'est rien moins qu'une des formes essentielles et naturelle
de l'additivité biologique. En elle nous saisissons
peut-être, ...l'hérédité
individuelle germinale en pleine formation : comme si la
mutation organique prenait la forme d'une invention
psychique faite par les parents, puis transmise par eux. Et
en elle, c'est le moins qu'il faille dire, nous voyons
l'hérédité dépasser l'individu
pour entrer dans sa phase collective, et devenir
sociale."
II - EDUCATION ET
HUMANITÉ
p. 47 - "Reconnaissons-le donc :
considérée dans son état et son
fonctionnement actuels, l'Humanité est organiquement
inséparable des accroissements qu'a lentement
accumulés et que propage en elle l'éducation.
Ce milieu additif, graduellement formé et transmis
par l'expérience collective n'est rien moins pour
chacun de nous qu'une sorte de matrice, aussi réelle
en son genre que le sein de nos mères. Il est une
véritable mémoire de la race, où
puisent et s'achèvent nos mémoires
individuelles."
p. 48 - "...il devient
évident à distance que l'accumulation des
traits dont la multiplicité nous aveugle dessine une
figure : celle de l'Humanité prenant graduellement
conscience de sa naissance, de son histoire, de son
environnement naturel, de ses pouvoirs externes et des
secrets de son âme...
...ce qui se passe en chacun de
nous...(c'est la réplique d') un processus beaucoup
plus vaste et beaucoup plus lent : celui qui fait passer le
genre humain tout entier de sa période d'enfance
à l'âge adulte."
p. 49 - "...- étendre et
prolonger...dans le collectif la marche d'une conscience
arrivée peut-être à ses limites dans
l'individuel - telle parait bien être, dans le cas de
l'Homme, la fonction spécifique de
l'éducation."
III - ÉDUCATION ET
CHRÉTIENTÉ
p. 49 &endash; 50 - "Le
Christianisme est, par définition et par essence, la
religion de l'Incarnation. Dieu s'unissant au Monde qu'il
crée, pour l'unifier, et, en quelque manière,
pour l'incorporer en Lui. En ce geste s'exprime pour
l'adorateur du Christ, l'histoire universelle...
Quantitativement...par
l'agrégation au Corps Mystique d'une foule croissante
d'âmes humaines, "jusqu'à ce que le nombre soit
complet".
Qualitativement, aussi, par le
développement au sein de l'Église d'une
certaine perspective christologiquement grandissante...Nous
ne pouvons continuer à aimer le Christ sans le
découvrir davantage."
p. 50 - "Regardé... sous
l'angle "naturel", l'effort humain tend vers une sorte de
personnalisation collective, par où s'achève
dans les individus une certaine conscience de
l'Humanité.
Regardé, d'autre part, sous
l'angle "surnaturel", ce même effort s'exprime et
culmine dans une sorte de participation à la vie
divine, où chaque individu trouve, dans son union
consciente à un Personnel suprême, la
consommation de sa propre personnalité.
...les deux mouvements collectifs
de conscience, l'un dans le Christ, l'autre dans
l'Humanité, ne seraient-ils pas les deux phases
conjuguées et hiérarchisées d'un
même événement ?"
p. 51 - "Inévitablement, par
structure, les deux processus sont liés."
p. 50 - "Ainsi se retrouve du
côté chrétien, la loi mystérieuse
d'additivité et d'hérédité
sociale qui commande en tous domaines les démarches
de la Vie. Et ainsi réapparaît...sur ce nouveau
terrain, le rôle fondamental de
l'éducation..."
p. 51 - "...en place du vague foyer
de convergence requis comme terme à cette
évolution apparaît et s'installe la
réalité personnelle et définie du Verbe
incarné, en qui tout prend consistance.
Toutes les lignes se rejoignent, et
se complètent, et se bouclent. Tout ne fait plus
qu'un.
...Et , pour assurer la
continuité psychique, à toutes les phases de
ce développement, étendu à des myriades
d'éléments disséminés dans
l'immensité du temps, un seul mécanisme :
l'éducation. "
P. 52 - "Avoir vécu et
compris, pour le faire vivre et comprendre, que tout
enrichissement humain, quel qu'il soit, n'est que
poussière, à moins qu'il ne devienne la plus
précieuse, la plus incorruptible des choses en
s'agrégeant à un centre d'amour immortel :
telle est la science suprême et telle est la
leçon dernière de l'éducateur
chrétien."
IV - LA GRANDE OPTION
p. 60-61 - "En nous
l'Humanité semble approcher de son point critique de
socialisation...
Dans quel esprit et sous quelle
forme devons-nous aborder la métamorphose pour que
celle-ci se trouve en nous hominisée?
Voilà... plus profond que
toute question technique d'aménagement terrestre, le
problème de valeur qui se pose à chacun
d'entre nous aujourd'hui, pour peu que nous voulions faire
face, en pleine conscience, à notre destinée
d'êtres vivants, c'est-à-dire à nos
responsabilités vis-à-vis de
l'évolution .
Décider finalement quelle
est la meilleure route à suivre sera la grande
option."
p. 65-66 - "Le fractionnement de ce
que l'on pourrait appeler " les catégories humaines
spirituelles" débute... sur la foi en l'Etre, et il
continue sur la foi en un progrès ultérieur du
monde tangible autour de nous, c'est-à-dire tout
à fait au fond, sur une foi en la valeur spirituelle
de la matière "
"Cet être que nous pouvons
attendre des progrès à venir, dans quelle
direction et sous quelle forme convient-il de le chercher et
de l'attendre ? L'Univers, par nature, va-t-il
s'éparpillant en étincelles ? Ou, au
contraire, tend-il à se concentrer en un foyer unique
de lumière ?" Pluralité ou Unité ? Deux
possibilités, déterminant deux attitudes de
fond entre lesquelles, plus radicale que toute
différences de races, de nationalités, et
même de religion extérieure, court la vraie
ligne de partage spirituelle de la Terre."
(Pour le) "pluraliste", le monde
dérive dans le sens d'une séparation et donc
d'une autonomie croissante de ses éléments...
opposition aux autres... plus grande originalité...
plus grande liberté. Dans cette perspective
"dispersive", la socialisation de la masse humaine
apparaît comme régression ou une servitude
absurde."
"...Aux yeux du "moniste", juste au
contraire, rien n'existe ni ne compte finalement que le
Tout... Pour s'achever et se sauver, chaque individu doit
travailler à faire tomber les barrières de
toutes sortes qui empêchent les êtres de se
réunir... Essentiellement l'Univers se ramasse vers
un centre, comme le nappes d'un cône : il est de
structure convergente ."
p. 67 - "Trois alternatives
successivement rencontrées se résolvent en
quatre possibilités : ou bien cesser d'agir, par
quelque forme de suicide; ou bien nous évader par une
mystique de séparation; ou bien nous achever
individuellement par ségrégation
égoïste hors de la masse; ou bien nous jeter
résolument dans le courant d'ensemble pour y
être incorporés."
p. 73 - "Mais où donc est-il
écrit que celui qui perd son âme la sauvera
?"
"... pourquoi chercher un
modèle de collectivité dans ce qui n'est qu'un
agrégat, un "tas" ?... à l'opposé de
ces groupements massifs, inorganiques, où les
éléments se confondent et se noient...(dans
les vraies unités) le rapprochement des
éléments ne tend pas à annuler leurs
différences. Il les exalte , au contraire... La
véritable union (c'est-à-dire la
synthèse) ne confond pas : elle
différencie."
p. 75 - "La socialisation, dont
l'heure semble avoir sonné pour l'Humanité, ne
signifie donc pas du tout, pour la Terre, la fin mais le
début de l'Ere de la Personne .
"...L'amour a toujours
été soigneusement écarté des
constructions réalistes et positivistes du Monde. Il
faudra bien qu'on se décide un jour à
reconnaître en lui l'énergie fondamentale de la
Vie... Sans amour, c'est véritablement devant nous le
spectre du nivellement et de l'asservissement... Avec
l'amour et dans l'amour, c'est l'approfondissement de notre
moi le plus intime dans le vivifiant rapprochement
humain...L'amour qui resserre sans les confondre ceux qui
s'aiment..."
p. 76 - "... le principe
d'unification en qui (les éléments de
conscience) convergent est, ... une réalité
autonome, distincte d'eux-mêmes : non point "centre de
résultance", naissant de leur confluence, mais
"centre de dominance", opérant la synthèse des
innombrables centres particuliers qui aboutissent à
lui. Sans quoi ceux-ci ne se rejoindraient
jamais.
... dans un Univers de convergence,
chaque élément trouve son achèvement
non point directement dans sa propre consommation, mais dans
son incorporation au sein d'un pôle supérieur
de conscience en qui seul il peut entrer en contact avec
tous les autres."
p. 78 - "Philosopher, c'est
organiser les lignes de réalité autour de
nous? Ce qui apparaît donc d'abord, dans une
philosophie, c'est un ensemble cohérent de relations
harmonisées. Mais cet ensemble particulier, si nous y
prenons garde, ne s'établit jamais que pour un
Univers conçu intuitivement comme doué de
certaines propriétés derminées,
celles-ci ne constituant pas un objet spécial mais
une condition générale de connaissance. Que
ces propriétés vienne changer, et c'est toute
la philosophie qui, sans se rompre pour autant, joue et
réajuste ses articulations...
p. 79-80 - Jusqu'au XVIe
siècle, l'ensemble des hommes se
représentaient encore l'espace et le temps comme des
compartiments limités dans lesquels les objets se
trouvaient juxtaposés d'une manière
interchangeable. On s'imaginait pouvoir tracer une enveloppe
géométrique autour de l'ensemble des astres.
On parlait (en croyant comprendre) d'un premier et d'un
dernier instant définissables dans le passé et
dans l'avenir. On raisonnait comme si chaque
élément pouvait se transporter arbitrairement,
sans changement du Monde, n'importe où sur l'axe des
temps. Et l'esprit croyait se trouver parfaitement à
l'aise dans cet Univers. Et il y tissait paisiblement ses
métaphysiques. Mais, un beau jour, sous l'influence
de causes internes et externes diverses, cette perspective
s'est mise à changer. Spatialement, nos perceptions
du Monde se sont éveillées à l'Infime
et à l'Immense. Plus tard temporellement, nous avons
vu s'ouvrir en arrière et en avant les deux
abîmes du Passé et de l'Avenir. Et pour
achever, structurellement, nous avons pris conscience du
fait que, à l'intérieur de ce volume
temporo-spatial indéfini, la position de chaque
élément était si intimement liée
à la genèse du tout qu'il était
impossible de modifier au hasard sa position sans le rendre
« incohérent », ou sans avoir à
réajuster autour de lui la distribution et l'histoire
de l'ensemble. A un milieu limité de juxtaposition
statique avait succédé, pour contenir les
développements de notre pensée, un autre
milieu, illimité en tous sens (excepté en
avant, dans la direction de son pôle de convergence),
d'organisation évolutive. Et dans ce milieu nouveau
il s'agissait, et nous sommes en train, de transposer notre
Physique, notre Biologie, notre Éthique, et
même notre Religion. Et dans le milieu ancien, dont
nous venons de sortir, il nous serait désormais aussi
impossible de rentrer que pour une sphère de se
remettre dans un plan. Modification générale
et irréversible des perceptions, des idées,
des problèmes. Les deux indices que l'esprit vient
d'acquérir une dimension de plus.
Revenons maintenant aux
conséquences psychologiques de la Grande Option en
vertu de laquelle, disions-nous plus haut, l'Humanité
tend à s'établir dans la perspective
générale et habituelle de son
agrégation à un Univers convergent de
conscience. Quelles vont être, pouvons-nous
présumer, les suites intérieures d'un pareil
changement? Jusqu'ici l'Homme avait pratiquement
vécu, dans l'ensemble, sans analyser bien loin les
conditions de légitimité et de
développement requises par son effort. Il agissait au
jour le jour, - pour des intérêts plus ou moins
proches et limités, - instinctivement ' plus que
rationnellement. Et voici que, autour de lui,
l'atmosphère se fait portante, consistante et chaude.
Avec le sens de « l'unification universelle »
à laquelle il s'éveille, une onde de vie
nouvelle pénètre les fibres et la moelle de
ses moindres opérations, de ses moindres
désirs. Tout s'illumine. Tout se dilate. Tout
s'imprègne d'une saveur essentielle d'absolu. Et,
plus encore, tout s'anime d'un effluve de présence et
d'amour, - celui qui, émanant du pôle
suprême de personnalisation, entretient et nourrit les
affinités mutuelles des individualités en voie
de convergence.
Table
RÉFLECTIONS
SUR LE PROGRÈS
p. 98-99 - Glorieusement
placés par la vie en ce point crucial de
l'évolution humaine, que devons-nous faire? L'avenir
de la Terre est entre nos mains. Qu'allons-nous
décider? A mon avis, la route à suivre est
clairement indiquée par l'enseignement de tout le
Passé.
Mais alors nous voici face à
face avec la question finale. Pour créer
l'unanimité, il faut, disais-je, le liant, le ciment
de quelque influence favorable. Où chercher, comment
imaginer ce principe de rapprochement, cette âme de la
Terre?
Sera-ce dans le
développement d'une vision commune, c'est
à-dire dans l'établissement d'une Science
universellement admise, où toutes les intelligences
se joindront dans un connaissance des mêmes faits,
interprétés de la même façon
?
Sera-ce plutôt les
progrès d'une action commune, c'est-à-dire
dans la détermination d'un Objectif universellement
reconnu comme tellement désirable que toutes les
activités convergent naturellement vers lui en
l'effluve d'une même crainte et d'une même
ambition ?
Ces deux premières
unanimités sont sûrement réelles; et je
les crois destinées à tenir leur place dans le
Progrès de demain. Cependant, non
complétées par autre chose, elle demeurent
précaires, insuffisantes, et inachevées. Une
Science commune ne rapproche~ que la pointe
géométrique des intelligences. Un
intérêt commun, si passionné soit-il, ne
fait s( toucher les êtres qu'indirectement, et sur un
Impersonnel dépersonnalisant.
Ce n'est pas d'un tête
à tête, ni d'un corps à corps : c'est
d'un cœur à cœur que nous avons besoin
Table
SUR LES
BASES POSSIBLES D'UN CREDO COMMUN
UN PRINCIPE DE CONVERGENCE
L'IDÉE DE NOOGÉNÈSE
p. 103 - A priori deux forces,
pourvu qu'elles soient toutes deux de signe positif, sont
toujours capables de grandir en se composant. Foi en Dieu,
foi au Monde: ces deux énergies, sources l'une et
l'autre d'un magnifique élan spirituel, doivent
certainement pouvoir s'accoupler efficacement en une
résultante de nature ascensionnelle. Mais où
trouver pratiquement le principe et le milieu
générateurs de cette désirable
transfor-mation?
Ce principe, et ce milieu, je crois
les apercevoir dans l'idée, dûment «
réalisée », qu'il se produit, en nous et
autour de nous, une montée continuelle de conscience
dans l'Univers.
Depuis un siècle et demi la
Physique, absorbée dans ses efforts d'analyse, avait
vécu dominée par l'idée de dissipation
d'Énergie et d'évanouissement de la
Matière. Or voici maintenant que, rappelée par
la Biologie à la considération des effets de
synthèse, elle commence à s'apercevoir que,
symétriquement aux phénomènes de
désagrégation corpusculaire, l'Univers trahit
historiquement un deuxième mouvement, juste aussi
général et profond que le premier: je veux
dire celui d'une concentration graduelle de ses
éléments physico-chimiques en noyaux de plus
en plus compliqués, chaque degré
ultérieur de concentration et de
différenciation matérielles s'accompagnant
d'une forme plus avancée de spontanéité
et de psychè.
Le flot descendant de l'Entropie
doublé et équilibré par la marée
montante d'une Noogénèse!... Plus une
idée est grande et révolutionnaire, plus elle
ren-contre de résistances à ses débuts.
Malgré la masse et l'importance des faits qu'elle
explique, la notion de Noogénèse est encore
loin d'avoir acquis droit de cité définitif
dans la Science. Imaginons cependant que,
conformément à tous les indices observables,
elle finisse bientôt, sous une forme ou sous une
autre, par prendre la place qui lui revient en tête
des lois structurelles de notre Univers. Il est facile de
voir que le premier résultat de cet avènement
serait précisément de rapprocher et de faire
converger automatiquement les deux formes antagonistes
d'adoration entre lesquelles, disais-je plus haut, se
partage en ce moment la sève religieuse
humaine.
D'une part, aussitôt admise
la réalité d'une Noogénèse, le
croyant au Monde se voit amené à faire une
place grandissante, dans ses perspectives d'avenir, aux
valeurs de personnalité et de transcendance. De
personnalité: puisqu'un Univers en voie de
concentration psychique est identiquement un Univers qui se
personnalise. Et de transcendance: puisqu'un pôle
dernier de personnalisation « cosmique », pour
être suprêmement consistant et unifiant, ne se
conçoit guère autrement
qu'émergé par son sommet des
éléments qu'il super-personnalise en se les
unissant.
D'autre part, toujours dans la
même perspective, supposée admise, qu'il y a
une genèse cosmique de l'esprit, le croyant au Ciel
s'aperçoit que la transformation mystique dont il
rêve présuppose et consacre toutes les
réalités tangibles et toutes les conditions
laborieuses du Progrès humain. Pour être
sur-spiritualisée en Dieu, l'Humanité ne
doit-elle pas préalablement naître et grandir
en conformité avec le système entier de
ce que nous appelons « évolution » ?
D'où, pour le Chrétien en particulier, une
incorporation radicale des valeurs terrestres dans les
notions, les plus fondamentales pour sa foi, d'omnipotence
divine, de détachement, et de charité.
D'omnipotence divine, d'abord: Dieu nous crée, il
agit sur nous, à travers l'Évolution; comment
imaginer ou craindre qu'il puisse interférer
arbitrairement avec le processus même où
s'exprime son action? De détachement, ensuite: Dieu
nous attend au terme de l'Évolution; surmonter le
Monde ne signifie donc pas le mépriser ni le rejeter,
mais le traverser et le sublimer. De charité, enfin:
l'amour de Dieu exprime et couronne l'affinité
foncière qui, depuis les origines du Temps et de
l'Espace, rassemble et concentre les éléments
spiritualisables de l'Univers. Aimer Dieu et le prochain
n'est donc pas seulement un acte de vénération
ou de miséricorde superposé à nos
autres préoccupations individuelles. C'est la Vie
elle-même, la Vie dans l'intégrité de
ses aspirations, de ses luttes et de ses conquêtes,
qu'il s'agit pour le Chrétien, s'il veut être
chrétien, d'embrasser dans un esprit de rapprochement
et d'unification personnalisante avec tout le
reste.
Le sens de la Terre s'ouvrant et
éclatant, vers le haut, en un sens de Dieu; et le
sens de Dieu s'enracinant et se nourrissant vers le bas dans
le sens de la Terre. Le Dieu transcendant personnel et
l'Univers en évolution ne formant plus deux centres
antagonistes d'attraction, mais entrant en conjonction
hiérarchisée pour soulever la masse humaine
dans une marée unique. Telle est la remarquable
transformation que laisse prévoir en droit, et que
commence en fait à opérer sur un nombre
croissant d'esprits, aussi bien libres penseurs que
croyants, l'idée d'une évolution spirituelle
de l'Univers. La transformation même que nous
cherchions!
L'AME NOUVELLE POUR UN MONDE
NOUVEAU: UNE FOI RENOUVELÉE AU PROGRÈS
HUMAIN
De ce point de vue, il
apparaît immédiatement que, pour unifier les
forces vives humaines, si douloureusement disjointes cn ce
moment, la méthode directe et efficace serait
simple-ment de battre le rappel et de former le bloc de tous
ceux qui, soit à droite, soit à gauche,
pensent que la grande affaire, pour l'Humanité
moderne, est de se frayer une issue en avant en
forçant quelque seuil de plus grande
conscience.
Table
(à
suivre)
VIE ET
PLANÈTES
Que se passe-t-il en ce
moment sur la terre ?
p. 129- Depuis cinq ans (la guerre
de 39-45) que la Terre humaine tremble, se fissure et se
reforme, par blocs immenses, sous nos pieds, la conscience
commence à s'éveiller en nous que nous sommes
le jouet d'énergies qui dépassent des millions
de fois nos libertés individuelles. Pour les plus
positivistes, les plus réalistes d'entre nous,
l'évidence apparaît, elle monte, que la crise
présente déborde de beaucoup les facteurs
économiques et politiques qui semblaient l'avoir
provoquée, et dans le cadre desquels nous nous
flattions peut-être qu'elle demeurerait
renfermée. Non, le conflit n'est pas une simple
affaire locale et momentanée, un réajustement
périodique d'équilibre entre nations. Ce que
nous vivons et nous subissons en ce moment, ce sont,
incontestablement, des événements liés
à l'évolution générale de la vie
terrestre, - des événements de dimensions
planétaires. C'est donc, à l'échelle de
la planète qu'il convient, que je vous convie, de
vous placer avec moi quelques instants, pour essayer de
mieux comprendre, de mieux supporter, et même,
oserais-je dire, de mieux aimer, ce qui se passe autour de
nous de plus grand que nous, et qui nous
entraîne.
A. LES PLANÈTES
VIVANTES DANS L'UNIVERS
Le Point de vue de
l'Immense : ou l'Insignifiance apparente de la
terre.
p.130- A recueillir le message de
l'astronomie, il pourrait sembler, à première
vue, que les planètes ne sont qu'un
élément parfaitement insignifiant et
négligeable dans le monde autour de nous. Comment en
effet l'univers sidéral se présente-t-il au
regard de la science moderne? Levant les yeux, par une belle
nuit d'hiver, vers le ciel étoilé, vous avez
sans doute eu l'impression (comme tant de milliards
d'humains avant vous) d'une voûte bien calme,
où scintillaient, sensiblement à la même
distance de vous, une profusion désordonnée de
petites lumières amies. C'est ce spectacle
confortable que des observations télescopiques et
spectroscopiques, et des calculs toujours plus
rigoureusement poussés, sont en train de transformer
inexorablement en une vision beaucoup plus
inquiétante pour nos esprits, vision dont les
réactions seront vraisemblablement profondes sur
notre morale et notre religion dès qu' elle viendra
à passer du cerveau de quelques initiés dans
la masse de la conscience humaine : immensité de
distances, énormité de volumes,
températures formidables, torrents
d'énergie...
Essayons, pour mieux
apprécier ce que représente la Terre, de nous
élever, par degrés successifs, dans cet «
infini ».
p. 134 - Tout à fait au
commencement, nous disent les astronomes,
c'est-à-dire il y a des millions de millions
d'années, s'étendait, à la place du
monde actuel, une atmosphère diffuse, des millions de
millions de fois moins dense que l'air, sur des millions de
millions de kilomètres dans tous les sens. Ce «
chaos primordial », comme l'appelle Jeans, devait
être en apparence homogène; mais, du point de
vue des forces de gravité, il était
excessivement instable…
p. 136 - Tout à l'heure,
pour exprimer la grandeur des événements
humains qui nous emportent, je disais qu'ils avaient une
importance « planétaire ». Mais
être planétaire et infinitésimal, ne
serait-ce pas par hasard la même chose?... Et ici
reviennent à la mémoire les dures paroles de
Jeans (il en a écrit de plus optimistes depuis,
rassurez-vous) : « A quoi se réduit la vie?
Tomber, comme par erreur, dans un univers qui, de toute
évidence, n'était pas fait pour elle; rester
cramponnés à un fragment de grain de sable,
jusqu'à ce que le froid de la mort nous ait
restitués à la matière brute; nous
pavaner pendant une toute petite heure sur un tout petit
théâtre, en sachant très bien que toutes
nos aspirations sont condamnées à un
échec final et que tout ce que nous avons fait
périra avec notre race, laissant l'univers comme si
nous n'avions pas existé... L'univers est
indifférent, ou même hostile à toute
espèce de vie. »
p. 137- Avouons-le: cette
perspective est non seulement trop décourageante pour
notre action, mais elle est aussi trop contradictoire
physiquement avec l'existence et l'exercice de notre
intelligence (qui, après tout, est la seule force au
monde capable de dominer le monde), pour pouvoir être
le dernier mot de la science.
A la suite des physiciens et des
astronomes, nous avons essayé jusqu'ici de regarder
l'univers en nous plaçant au point de vue
géométrique de l'immense : immensité de
l'espace, du temps, de l'énergie, du nombre. Mais
n'aurions-nous pas, par hasard, pris la lunette par le
mauvais bout, ou mal choisi notre éclairage?...
Qu'arriverait-il si nous regardions le même paysage,
sans rien changer bien entendu à son ordonnance, mais
sous l'angle biochimique, cette fois, de la
Complexité?
2) Le Point de vue de la
Complexité: ou les Planètes centres vitaux de
l'Univers.
p. 137 - Par «
complexité» d'une chose nous entendrons, si vous
voulez bien, la qualité que possède cette
chose d'être formée:
1/ D'un plus grand nombre
d'éléments;
2/ Plus étroitement
organisés entre eux.
De ce point de vue, un atome est
plus complexe qu'un électron, une molécule
plus complexe qu'un atome, une cellule vivante plus complexe
que les noyaux chimiques les plus élevés
qu'elle renferme, la différence d'un terme à
l'autre ne dépendant pas seulement (j'insiste) du
nombre et de la diversité des éléments
englobés dans chaque cas, mais au moins autant du
nombre et de la variété corrélative des
liaisons nouées entre ces éléments. Non
pas simple multiplicité donc, mais
multiplicité organisée. Non pas simplement
complication : mais complication centrée.
p. 138- Tout à fait en bas,
d'abord, nous trouvons les 92 corps simples de la chimie (de
l'hydrogène à l'uranium) formés par des
groupements de noyaux atomiques (associés à
leurs électrons) .
Au-dessus, viennent les
molécules, formées par des groupements
d'atomes. Ces molécules, dans les composés du
carbone, peuvent devenir énormes. Dans les
albuminoïdes (ou protéines) il peut y avoir des
milliers d'atomes associés: le poids
moléculaire est de 68.000 dans l'hémoglobine
du sang. Plus haut encore, voici les mystérieux
virus, corps étranges, produisant diverses maladies
chez les animaux et les plantes, et dont on ne sait encore
s'ils représentent de monstrueuses molécules
chimiques ou des infra-bactéries déjà
vivantes. Leur poids moléculaire atteint plusieurs
millions!
Plus haut enfin, et nous arrivons
aux premières cellules, dont je ne sais si on a
essayé de déterminer le contenu atomique
(certainement des billions), mais qui représentent
sûrement des groupements de
protéines.
Et finalement voici le monde des
êtres vivants supérieurs, formés chacun
par groupement de cellules, et dont on a pu évaluer,
dans le cas très simple de la lentille d'eau, le
contenu à 4 x 10puissance 20 atomes.
p. 142 - Si, malgré leur
énormité et leur splendeur, les étoiles
n'arrivent pas à pousser la genèse de la
matière beaucoup plus loin que la série des
atomes, c'est, en revanche, sur les très obscures
planètes, et sur elles seules, qu'a des chances de se
poursuivre la mystérieuse ascension du monde vers les
hauts complexes. Si imperceptible et accidentelle soit la
place qu'elles tiennent dans l'histoire des corps
sidéraux, les planètes ne sont rien moins,
finalement, que les points vitaux de l'Univers. Car c'est
par elles que passe maintenant l'axe. C'est sur elles que se
concentre désormais l'effort d'une évolution
principalement tournée vers la fabrication des
grosses molécules.
Nous restons confondus, je l'avoue,
devant la rareté et l'improbabilité d'astres
semblables à celui qui nous porte. Mais une
expérience de tous les jours ne nous apprend-elle pas
que, dans tous les ordres et à tous les niveaux, les
choses ne réussissent qu'au prix d'un gaspillage et
d'un hasard fous, dans la nature? Un concours de chances
scandaleusement fragile préside
régulièrement à la naissance des
êtres les plus précieux et les plus essentiels.
Inclinons-nous devant cette loi universelle, où, si
étrangement pour nos esprits, le jeu des grands
nombres se mêle et se confond avec la
finalité.
p. 143- Et, sans céder au
vertige de l'invraisemblable, fixons maintenant toute notre
attention sur la planète qui s'appelle la Terre.
Enveloppée de la buée bleue d'oxygène
qu'inhale et exhale sa vie, elle flotte exactement à
la bonne distance du Soleil pour que, à sa surface,
les chimismes supérieurs s'accomplissent.
Regardons-la avec émotion. Malgré son
exiguïté et son isolement, c'est elle qui porte,
attachée à ses flancs, la fortune et l'avenir
du monde.
B. L'HOMME SUR LA
PLANÈTE TERRE : LA PLUS COMPLEXE DES
MOLÉCULES
p. 143- Une fois établie,
par raison de complexité, la
prééminence astrale des planètes, et
plus particulièrement de la Terre… si la
fonction et la dignité essentielles de la Terre
consistent bien à être un des rares
laboratoires où, dans le temps et l'espace, se
poursuit la synthèse des toujours plus grosses
molécules; et si, d'autre part, comme établi
(nous l'avons dit) par l'échelIe des
complexités, les organismes vivants, loin de tirer
leur origine de quelques germes tombés des espaces
célestes sur la Terre, représentent simplement
les composés les plus élevés sortis du
géochimisme planétaire, alors,
découvrir la place absolue de l'homme dans l'univers
revient tout bonnement à décider quelle
position nous occupons, nous autres hommes, dans la
série croissante des
supermolécules.
p. 144- Plus un être est
complexe, nous apprend la Table des Complexités, plus
il se centre sur lui-même, et par suite plus il
devient conscient. En d'autres termes, plus un vivant est
complexe, plus il est conscient; et, inversement, plus il
est conscient, plus il est complexe.
Les deux propriétés
varient parallèlement et simultanément. Elles
sont donc, pour le tracé d'une courbe,
équivalentes et interchangeables.
Ceci revient à dire que,
au-delà d'une certaine valeur pour laquelle la
complexité cesse d'être calculable en chiffres
d'atomes, nous pouvons continuer à la mesurer (et
avec précision) en notant chez les êtres les
accroissements de la conscience, c'est-à-dire,
pratiquement, les progrès du système
nerveux.
p. 145- Si, en effet, pour suivre,
dans le dédale des invertébrés, des
arthropodes et des vertébrés, la montée
de la complexité, nous pouvons utiliser, comme
paramètre indicateur, la montée
corrélative du psychisme (ou, ce qui revient au
même, les progrès de la
cérébralisation), alors la place et la
signification du type humain deviennent évidentes
dans la nature. Car, parmi les innombrables types
d'unités vivantes apparues au cours des 300 derniers
millions d'années, l'homme, à en juger par son
pouvoir de réflexion (lié lui-même
à l'ultracomplexité d'un cerveau formé
de billions de cellules), non seulement vient le premier,
indiscutablement, mais il occupe une place à part en
tête de tous les autres « très grands
complexes » élaborés sur la Terre. Ce qui
explique, incidemment, pourquoi, du reste de la vie
terrestre, il tend de plus en plus à se cliver,
à se détacher, de manière à
former (nous allons y revenir) une enveloppe
planétaire à part.
p. 145- Qu'est-ce à dire,
sinon que, après avoir été
amenés par la notion de complexité à
faire de la Terre un des points les plus vifs de l'univers,
nous nous trouvons conduits, par le même principe
directeur, à reconnaître, dans l'homme, le plus
avancé et donc le plus précieux des
éléments planétaires?
Si la Terre porte la fortune du
monde, c'est l'homme pareillement qui porte, dans sa
centro-complexité extrême, la fortune de la
Terre.
Mais alors, si telle est notre
place, quelle est notre destinée? ...
C. POSITION
PRÉSENTE DE L'HUMANITÉ : LA PHASE DE
PLANÉTISATlON
p. 145- Lorsqu'on ouvre un livre
traitant, scientifiquement, philosophiquement ou
socialement, de l'avenir de la Terre (fût-il
écrit par un Bergson ou un Jeans), on est
immédiatement frappé par un
présupposé commun à la plupart des
auteurs (certains biologistes exceptés).
Explicitement ou tacitement, ces ouvrages s'expriment comme
si l'homme était parvenu aujourd'hui à un
état définitif et suprême
d'humanité qu'il ne saurait désormais
dépasser; ce qui revient-à-dire, dans le
langage adopté pour cette conférence, que, la
matière ayant atteint sur Terre, avec l' Homo
sapiens, son maximum de centra-complexité, le
processus de super-moléculisation serait d'ores et
déjà, sur la planète,
complètement arrêté.
p. 146- Rien de plus
décourageant, mais heureusement rien de plus gratuit,
ou même rien de moins scientifiquement vrai, que ce
préjugé immobiliste. Non, rien ne prouve que
l'homme soit encore arrivé au bout de lui-même,
qu'il plafonne; tout suggère au contraire que nous
entrons, en ce moment même, dans une phase
particulièrement critique de super-humanisation.
Voilà ce que je voudrais vous faire apercevoir, en
attirant votre attention sur un état tout à
fait extraordinaire et symptomatique de la Terre autour de
nous, état que nous voyons et subissons tous, mais
sans le remarquer, ou du moins sans le comprendre : je veux
dire l'envahissement accéléré du monde
humain par les puissances de collectivisation.
p. 146- Cet envahissement, je n'ai
pas besoin de vous le décrire longuement. Ascension
enveloppante des masses; resserrement constant des liens
économiques; trusts intellectuels ou financiers;
totalisation des régimes politiques; coudoie ment,
comme dans une foule, des individus aussi bien que des
nations; impossibilité croissante d'être,
d'agir, de penser seuls; montée, sous toutes les
formes, de l'Autre autour de nous. Tous ces tentacules d'une
société rapidement grandissante, au point de
devenir monstrueuse, vous les sentez, à chaque
instant, aussi bien que moi-même. Vous les sentez. Et
probablement aussi vous les « ressentez ». Et si
je vous demandais ce que vous pensez d'eux, vous me
répondriez sans doute que, devant ce
déchaînement présent de forces aveugles,
il n'y a qu'à s'esquiver de son mieux, ou à se
résigner, parce que nous nous trouvons en face d'une
sorte de catastrophe naturelle, contre laquelle nous ne
pouvons rien, y et où il n'y a rien à
comprendre.
p. 147- Or est-il bien vrai qu'il
n'y ait rien à comprendre?... Regardons de plus
près, une fois encore, en nous laissant guider par
notre critère de la complexité.
Une première chose qui donne
à réfléchir, quand on observe les
progrès, autour de nous, de la collectivisation
humaine, c'est ce que j'appellerais le caractère
inéluctable d'un phénomène qui
résulte immédiatement et automatiquement de la
rencontre de deux facteurs également structurels :
d'une part, la surface fermée de la Terre; et,
d'autre part, la multiplication incessante, sur cette
étendue close, d'unités humaines douées
(par suite des moyens toujours plus rapides de
communication) d'un rayon d'action rapidement croissant,
sans compter qu'elles sont éminemment capables,
à cause de leur psychisme élevé, de
s'influencer et de s'interpénétrer les unes
les autres. Sous le jeu combiné de ces deux
composantes naturelles, une sorte de prise en masse de
l'humanité sur elle-même s'opère
nécessairement.
p. 147- Or, deuxième point
notable, ce phénomène de prise, ou de
cimentation, ne se présente pas, loin de là,
comme un événement imprévu et soudain.
A bien observer les choses, on s'aperçoit que la vie,
dès ses stades les plus inférieurs, n'a jamais
pu développer ses synthèses que grâce
à un resserrement progressif de ses
éléments dans la mer ou sur les continents.
Sur une Terre dont le rayon aurait
été, imaginons-le, continuellement croissant,
les organismes, demeurés lâches, seraient
peut-être restés à l'état
monocellulaire (à supposer qu'ils l'aient jamais
atteint), et l'homme, en tout cas, libre de vivre à
l'état dispersé, ne se fût jamais
élevé au stade néolithique de sa
socialisation. La totalisation en cours du monde moderne
n'est en réalité que l'aboutissement naturel
et le paroxysme d'un procédé de groupement
fondamental dans l'élaboration de la matière
organisée.
La matière ne se vitalise,
et ne se sur-vitalise, qu'en se comprimant.
p. 148- Impossible, me semble-t-il,
de réfléchir à ce double enracinement,
structurel et évolutif des événements
sociaux qui nous affectent, sans être gagné par
le soupçon, puis envahi par l'évidence, que la
collectivisation, en ce moment
accélérée, de l'espèce humaine
n'est pas autre chose qu'une forme supérieure prise
par le travail de moléculisation à la surface
de notre planète.
Au cours d'une première
phase, édification des protéines,
jusqu'à la cellule.
Dans une deuxième phase,
édification des complexes cellulaires individuels
jusqu'à l'homme inclusivement.
Et maintenant, dans une
troisième phase qui s'annonce, édification
d'un super-complexe organico-social exclusivement possible
(il est facile de le démontrer) dans le cas
d'éléments personnels et
réfléchis.
p. 148- Vitalisation de la
matière, d'abord, liée à un groupement
de molécules.
Hominisation de la vie, ensuite,
liée à un super-groupement de cellules.
Et enfin, pour terminer,
planétisation de l'humanité, liée
à un groupement fermé de personnes :
l'humanité, née sur la planète et
répandue sur toute la planète, ne formant
plus, peu à peu, tout autour de sa matrice terrestre,
qu'une seule unité organique majeure, close sur
elle-même, une seule archi-molécule
hyper-complexe, hyper-centrée et hyper-consciente,
coextensive à l'astre sur lequel elle est née.
La fermeture de ce circuit
sphérique pensant: ne serait-ce pas là ce qui,
en ce moment même, se passe? .
p. 148- Cette idée d'une
totalisation planétaire de la conscience humaine
(avec son corollaire inévitable que, partout dans
l'univers où il y a des planètes vivantes, ces
planètes tendent à s'envelopper, comme la
Terre, d'une certaine forme particulière d'esprit
planétisé), cette idée, dis-je, au
premier choc, doit vous paraître folle : et cependant
ne couvre-t-elle pas exactement tous les faits, et
n'extrapole-t-elle pas rigoureusement la courbe cosmique de
la moléculisation? Elle paraît folle: et
cependant, justement par ce qu'elle a de fantastique, ne
hausse-t-elle pas simplement notre vision de la vie au
niveau des autres fantastiques (déjà
définitivement acceptés par tout le monde,
ceux-là) de la physique atomique et de l'astronomie?
Elle parait folle: et cependant, sous le poids de
l'évidence, de grands biologistes modernes, comme
Julian Huxley et J. S. Haldane, ne commencent-ils pas
à traiter scientifiquement l'humanité, et
à diagnostiquer son avenir, comme s'il s'agissait
(toutes choses égales d'ailleurs) d'un cerveau de
cerveaux?
p. 149- Alors, pourquoi
pas?
Sur ce point, je ne saurais
évidemment forcer votre assentiment. Mais ce que je
puis au moins vous dire d'expérience, c'est que,
accepter cette perspective organique et réaliste du
phénomène social est éminemment
satisfaisant pour l'intelligence, et fortifiant pour la
volonté.
Satisfaisant pour l'intelligence,
d'abord. S'il est vrai qu'en ce moment même
l'humanité entre dans ce que je viens d'appeler
« sa phase de planétisation », tout
s'éclaire, et tout prend un singulier relief dans le
champ de notre vision.
p. 149- Ce réseau, toujours
plus serré autour de nous, de liaisons
économiques et psychiques dont nous souffrons, cette
nécessité croissante d'agir, de produire, de
penser solidairement, qui nous inquiète, que
deviennent-ils, en effet, regardés sous cet angle
nouveau, sinon les premiers linéaments du
super-organisme qui, tissé du fil de nos individus,
s'apprête (la théorie et même les faits
s'accordent sur ce point) non pas à nous
mécaniser et à nous confondre, mais à
nous porter, au sein de plus de complexité, à
une plus haute conscience de notre
personnalité?
p. 149- Cet envahissement moderne
(insensible, et trop peu remarqué) des
préoccupations et de l'activité humaines par
la passion de découvrir, ce déplacement
progressif de l'usine par le laboratoire, de la production
par la recherche, du besoin de bien-être par le besoin
de plus-être, qu'indiquent-ils sinon la montée
dans nos âmes d'un grand souffle de
sur-évolution?
Ce clivage profond qui, dans les
groupes sociaux de tous ordres (familles, pays, professions,
Credos...), tend, depuis un siècle, à faire
apparaître et à opposer, comme deux types
humains de plus en plus marqués et
irréductibles, d'une part l'homme qui croit, et
d'autre part l'homme qui ne croit pas au progrès, que
trahit-il, sinon la ségrégation et la
naissance d'une nouvelle enveloppe, dans la
biosphère?
p. 150- Et cette guerre,
finalement; cette guerre pour la première fois, dans
l'histoire, aussi grande que la Terre; ce conflit où,
à travers les océans, se heurtent des blocs
humains aussi vastes que des continents; cette catastrophe
où nous avons l'impression de perdre pied
individuellement : quel aspect prend-elle pour nos yeux
dessillés, sinon celui d'une crise d'enfantement,
à peine proportionnée à
l'énormité de la naissance attendue?p. 150-
Lumière pour notre intelligence, donc. Et,
ajoutons-nous, réconfort (réconfort
nécessaire) pour notre volonté. Pour
l'homme-espèce, avec les siècles (exactement
comme pour l'homme-individu avec les années), la vie
devient toujours plus lourde à porter.
Sur notre génération,
le monde moderne, avec sa complexité prodigieusement
accrue, pèse incomparablement plus que sur les
épaules de nos devanciers. Avez-vous songé que
ce surcroît de fardeau exige, pour être
compensé, un surcroît d'intérêt
passionné?
Eh bien, c'est ici, à mon
avis, qu'intervient « providentiellement », pour
animer notre courage, l'idée, l'espérance que
quelque immense résultat nous attend plus loin, en
avant.
p. 150- Que l'humanité, dans
nos petites existences privées, culmine. Que
l'évolution, en chacun de nous, plafonne. Et alors
l'énorme labeur d'organisation terrestre auquel nous
naissons attelés apparaît d'une
superfluité tragique. Nous sommes des dupes :
arrêtons-nous, ou du moins freinons la marche. Tuons
la machine, fermons les laboratoires; et cherchons une
évasion, au choix, dans la pure jouissance ou dans le
nirvana pur.
Que l'humanité, par contre,
voie s'ouvrir au-dessus d'elle un étage, un
compartiment encore, à ses développements. Que
chacun de nous puisse se dire qu'il travaille pour que
l'univers s'élève, en lui et par lui, d'un
degré de plus. Et alors c'est une nouvelle pulsation
d'énergie qui monte au cœur des travailleurs de
la Terre. C'est tout le grand organisme humain qui,
surmontant une seconde d'hésitation, ronfle et repart
de plus belle.
p.151- En vérité,
l'idée, l'espérance d'une planétisation
de la vie est bien plus qu'une spéculation
biologique. Plus nécessaire encore à notre
âge que la découverte, tant cherchée,
d'une source d'énergie nouvelle, c'est elle qui peut,
qui doit nous apporter le feu spirituel faute duquel tous
les autres foyers matériels (allumés avec tant
de peine) s'éteindraient bientôt à la
surface de la Terre pensante : la joie de l'action et le
goût de la vie.
p.151- Parfait, me direz-vous. Mais
ne reste-t-il pas une ombre bien menaçante au
tableau? Au cours de la nouvelle phase qui s'ouvre dans
l'évolution de l'humanité, vous nous annoncez
que se produiront un élargissement et un
approfondissement de la conscience terrestre. Or, ici, les
faits ne contredisent-ils pas la théorie? Que se
passe-t-il en effet sous nos yeux? Autour de nous, dans les
nations les plus collectivisées du globe, peut-on
vraiment dire que la conscience humaine
s'élève? ou tout ne se passe-t-il pas au
contraire comme si la totalisation sociale nous menait
directement à une régression, à une
matérialisation de l'esprit?
p. 151- Nous ne sommes pas encore
en mesure, je pense, de faire équitablement le
procès des récentes expériences
totalitaires, c'est-à-dire de décider si, dans
l'ensemble, elles auront apporté aux hommes un
surcroît de servitude ou un surcroît
d'élan. Il est trop tôt pour juger. Mais ce que
je crois pouvoir affirmer, c'est que, dans la mesure
où ces premiers essais ont paru nous incliner
dangereusement vers un régime ou un état
infra-humain de fourmilière ou de termitière,
ce n'est pas le principe même de la totalisation qui
est en faute, mais seulement la façon maladroite et
incomplète dont il a été
appliqué.
p.152- Que faut-il, en effet, en
vertu même de la loi de complexité, pour que
l'humanité grandisse spirituellement en se
collectivisant?
Il faut, essentiellement, que les
unités humaines, prises dans le mouvement, se
rapprochent entre elles, non pas sous l'action de forces
externes, ou dans le seul accomplissement de gestes
matériels, mais directement, centre à centre,
par attrait interne. Non par coercition, ni asservissement
à une tâche commune, mais unanimité dans
un même esprit.
p.152- C'est par affinités
atomiques que s'échafaudent les molécules.
Pareillement, à un plan
supérieur, c'est par sympathie (et par sympathie
seule) que, dans un univers personnalisé, les
éléments humains peuvent espérer
accéder à une plus haute synthèse.
A l'intérieur de groupes
restreints (dans le couple, dans l'équipe), c'est une
expérience quotidienne que l'union, loin de diminuer
les êtres, les accentue, les enrichit et les
libère sur eux-mêmes.
L'union, la vraie union, l'union
d'esprit et de cœur, n'asservit pas, ni ne neutralise
les termes associés. Elle les
super-personnalise
p.152- Généralisez
maintenant le phénomène à
l'échelle de la Terre.
Imaginez que, sous l'effet de
l'étreinte planétaire qui se resserre, les
hommes s'éveillent enfin au sens d'une
solidarité universelle, fondée sur leur
communauté profonde de nature et de destinée
évolutive.
Et alors tous les spectres de
brutalité et de mécanisation qu'on agite pour
nous effrayer, pour nous empêcher d'avancer,
s'évanouissent.
Ce n'est pas la dureté ou la
haine: c'est une nouvelle forme d'amour, non encore
expérimentée par l'homme, que fait
pronostiquer et qu'apporte dans ses plis l'onde, montante
autour de nous, de la planétisation.
p.152- Or, si l'on
réfléchit un tant soit peu à quelle
condition, peut émerger dans le cœur humain ce
nouvel amour universel, tant de fois rêvé en
vain, mais cette fois enfin quittant les zones de l'utopie
pour s'affirmer possible et nécessaire, on
s'aperçoit de ceci :
pour que les hommes, sur la Terre,
sur toute la Terre, puissent arriver à s'aimer, il
n'est pas suffisant que, les uns et les autres, ils se
reconnaissent les éléments d'un même
quelque chose;
mais il faut que, en « se
planétisant », ils aient conscience de devenir,
sans se confondre, un même quelqu'un.
Car (et ceci est déjà
en toutes lettres dans l'Évangile) il n'y a d'amour
total que du et dans le personnel.
p.153- Qu'est-ce à dire
sinon que, en fin de compte, la planétisation de
l'humanité suppose, pour s'opérer
correctement, en plus de la Terre qui se resserre, - en plus
de la pensée humaine qui s'organise et se condense,
un troisième facteur encore :
je veux dire la montée sur
notre horizon intérieur de quelque centre cosmique
psychique, de quelque pôle de conscience
suprême, vers lequel convergent toutes les consciences
élémentaires du monde, et en qui elles
puissent s'aimer : la montée d'un Dieu.
Et c'est ici que se
découvre, pour notre raison, en corrélation et
harmonie avec la loi de complexité, une
manière acceptable d'imaginer la « fin du
monde ».
D. LA FIN DE LA VIE
PLANÉTAIRE : MATURATION ET
ÉVASION
p.153- La fin du monde,
c'est-à-dire, pour nous, la fin de la Terre...
Avez-vous quelquefois réfléchi
sérieusement, humainement, à cette chose
menaçante et certaine?
Prise à ses débuts,
la vie paraît modeste dans ses ambitions. Quelques
heures au soleil semblent la satisfaire et la
légitimer à ses propres yeux.
Mais ceci n'est qu'une apparence,
démentie du reste (dès les tout premiers
stades de la vitalisation) par la ténacité
dont témoignent les plus humbles cellules à se
reproduire et à se multiplier. Voilà ce qui
transparaît à travers toute l'énorme
montée du règne animal. Voilà ce qui
éclate au grand jour avec l'apparition, en l'homme
réfléchi, du redoutable pouvoir de la
prévision. Et voilà surtout ce qui ne saurait
devenir que plus impérieux encore à chaque
nouveau pas en avant fait par la conscience
humaine.
p.154- Je vous parlais, il y a un
instant, du goût d'agir, sans lequel il n'y a pas
d'action.
Eh bien, ce n'est effectivement pas
assez, pour qu'un tel goût se maintienne en face des
attaques toujours plus menaçantes du taedium vitae,
de lui présenter un objectif prochain, celui-ci
fût-il aussi grand que la planétisation de
l'humanité. De plus en plus grand, sans doute: mais
sans retour en arrière, et sans culbute au bout...
p.154- Avec les germes de
conscience éclos à sa surface, la Terre, notre
Terre périssable que guette le zéro absolu, a
fait surgir dans l'univers un besoin désormais
irrépressible, non seulement de ne pas mourir
entièrement, mais de sauver ce qui, dans le monde,
s'est développé de plus complexe, de plus
centré, de meilleur.
Dans la conscience humaine,
génétiquement liée à un astre
dont les millénaires sont comptés,
l'évolution révèle ses exigences ou
bien de n'être pas, ou d'être
irréversible. L'homme-individu se console de
disparaître en songeant à ses fils, ou à
ses œuvres, qui demeurent.
Mais que restera-t-il un jour de
l'humanité?
p.154- Ainsi se pose
inévitablement, au terme de tout effort pour replacer
l'homme et la Terre dans le cadre de l'Univers, le grave
problème de la mort, non plus individuelle, mais
à l'échelle planétaire, une mort dont
la simple perspective, sérieusement anticipée,
suffirait à paralyser instantanément, hic et
nunc, tout l'élan de la Terre.
Pour chasser cette ombre, Jeans
calcule que la Terre en a encore pour des millions dc
millions d'années à être habitable : de
sorte que l'humanité n'en est encore qu'à
l'aurore de son existence. Et il nous convie à
laisser nos cœurs se gonfler, en ce frais matin, aux
espérances presque indéfinies de la glorieuse
journée qui commence. Mais, quelques pages plus haut,
ne nous décrit-il pas cette même
humanité tristement vieillissante,
désabusée, sur un astre refroidi, face
à un anéantissement inévitable? Ceci ne
contredit-il pas et ne détruit-il pas
cela?
p.155- D'autres cherchent à
nous rassurer par l'idée d'une évasion
à travers l'espace.
De la terre nous pourrions
peut-être passer à Vénus? ou même,
qui sait, plus loin encore?... Mais outre que Vénus
n'est probablement pas habitable (pas d'eau?); outre que, si
la transmigration d'astre en astre était praticable,
on ne voit pas pourquoi nous n'aurions pas nous-mêmes
déjà été envahis : cette
solution ne fait que reculer le problème.
Pour résoudre le conflit
interne opposant la caducité congénitale des
planètes au besoin d'irréversibilité
développé à leur surface par la vie
planétisée, il ne suffit pas de voiler ou de
reculer, il s'agit d'exorciser radicalement de notre horizon
le spectre de la Mort.
p.155- Eh bien, n'est-ce pas
là ce que nous permet de faire l'idée
(corollaire, avons-nous vu, du mécanisme de la
planétisation) qu'il existe en avant, ou plutôt
au cœur, de l'univers prolongé suivant son axe
de complexité, un centre divin de convergence :
appelons-le, pour ne rien préjuger et pour insister
sur sa fonction synthétisante et personnalisante, le
point Oméga.
Supposons que de ce centre
universel, de ce point Oméga, émanent
constamment des rayons uniquement perceptibles, jusqu'ici,
à ceux que nous appelons « les esprits mystiques
».
Imaginons maintenant que, la
sensibilité ou perméabilité mystique de
la couche humaine augmentant avec la planétisation,
la perception d'Oméga vienne à se
généraliser, de façon à
échauffer psychiquement la Terre en même temps
que physiquement celle-ci se refroidit.
p.155- Alors ne devient-il pas
concevable que l'humanité atteigne, au terme de son
resserrement et de sa totalisation sur elle-même, un
point critique de maturation, au bout duquel, laissant
derrière elle la Terre et les étoiles
retourner lentement à la masse évanouissante
de l'énergie primordiale, elle se détacherait
psychiquement de la planète pour rejoindre, seule
essence irréversible des choses, le point
Oméga?
Phénomène semblable
extérieurement à une mort, peut-être :
mais, en réalité, simple métamorphose
et accès à la synthèse suprême.
Évasion hors de la
planète, non pas spatiale et par le dehors, mais
spirituelle et par le dedans, c'est-à-dire telle que
la permet une hypercentration de l'étoffe cosmique
sur elle-même?
p.156- Autant et plus
peut-être que l'idée (qu'elle prolonge) d'une
planétisation de la vie, cette hypothèse d'une
maturation et d'une extase humaines, conséquences
ultimes de la théorie de la complexité, peut
paraître osée.
Et cependant cette hypothèse
tient et se renforce à la
réflexion…
Et, en tout cas, seule entre toutes
les suppositions que nous pouvons faire sur la fin de la
Terre, elle nous ouvre une perspective cohérente,
où convergent et culminent, dans l'avenir, les deux
courants les plus fondamentaux et les plus puissants de la
conscience humaine :
celui de l'intelligence et
celui de l'action,
celui de la science et celui de
la religion. *
* Conférence
donnée à ['ambassade de France à
Pékin, le 10 mars 1945.
Études, mai
1946.
Table
UN
GRAND EVENEMENT QUI SE DESSINE :
LA PLANÉTISATION
HUMAINE
SOMMAIRE
Sous-jacentes aux
péripéties superficielles de l'Histoire
contemporaine se dégagent chaque jour plus
distinctement la réalité et l'importance
dominantes d'un seul et même
événe¬ment de fond: la montée des
masses, avec son corollaire naturel, la socialisation
humaine. Or ce qui fait la suprême gravité et
le suprême intérêt de la situation c'est
que, scientifiquement analysé, le
phénomène se révèle comme
double¬ment irrésistible. Irrésistible
d'abord planétairement, parce que lié à
la forme close de la Terre, au mécanisme de la
génération et aux propriétés
psychiques de la matière humaine. Et
irrésistible aussi cosmiquement, parce que exprimant
et prolongeant le processus primordial en vertu duquel, aux
antipodes des atomes qui se désintègrent, le
psychique émerge et croît constamment dans
l'Univers au sein de groupements matériels de plus en
plus compliqués. Extrapolée vers l'avant,
cette loi de récurrence permet d'entrevoir un
état futur de la Terre où la conscience
humaine, parvenue au terme de son évolution,
atteindra un maximum de complexité, et par suite de
concentration par « réflexion» totale (ou
planétisation) d'elle-même sur
elle-même.
Si, contre cette dérive
vers le collectif, nos instincts individualistes se
révoltent, c'est donc vainement et injustement.
Vainement, puisque aucune force au Monde ne saurait nous
faire échapper à ce qui est la force
même du Monde. Et injustement, puisque le mouvement
qui nous entraîne vers des formes
super-organisées ne tend, par nature, qu'à
nous faire complètement personnels et
humains..
Nous éveiller au sens de
cette économie profonde c'est ipso facto permettre
à la collectivisation humaine de
dépas¬ser la phase forcée où elle
se trouve encore aujourd'hui pour entrer dans sa phase
libre: celle où les hommes, ayant enfin reconnu
qu'ils sont les éléments solidaires d'un Tout
conver¬gent, et se prenant par suite à aimer les
déterminismes qui les resserrent, l'unanimité
d'affinités et de sympathie se subs¬tituera aux
puissances de coercition.
INTRODUCTION
Dans l'état de
bouleversement et d'agitation où se trouve
actuellement le Monde, il est devenu très difficile -
à moins de quitter et de dépasser
l'échelle individuelle - d'apprécier la
signification de ce qui se passe aujourd'hui sur Terre. Tant
de mouvements divers (mouve¬ments d'idées, de
passions, d'institutions et de peuples) se croisent et se
heurtent autour de nous en ce moment que, à tout
homme qui réfléchit, il peut sembler que la
nef humaine vogue à l'aventure. Avançons-nous?
ou reculons-nous? ou bien sommes-nous simplement
ballottés sur place? Impossible de décider,
tant que nous restons au ras des flots. Les vagues nous
cachent l'horizon...
Pour sortir d'une incertitude
qui menace de paralyser notre action, je ne vois qu'un seul
moyen: prendre de l'alti¬tude, et monter assez haut
pour que, par-dessus le désordre superficiel des
détails, se découvre la
régularité significative de quelque grand
phénomène. Émerger pour voir clair:
voilà ce que j'ai essayé de faire; et
voilà ce qui m'amène ici à accepter, si
invraisemblables qu'elles paraissent, la
réalité et les conséquences du
processus cosmique majeur auquel, faute de terme plus
expressif, j'ai donné le nom de «
plané¬tisation humaine ».
Malgré certaines
apparences - ou confluences - tenant à l'ampleur de
l'objet étudié (au voisinage du Tout,
Physique, Métaphysique et Religion convergent
étrangement...), je tiens et je maintiens qu'au cours
des pages qui suivent je ne quitte à aucun moment le
terrain de l'observation scientifique. Non pas une
spéculation philosophique, mais une extension de nos
perspectives biologiques, - rien de plus, mais rien de
moins: voilà ce que cet essai prétend
apporter.
I. UN PROCESSUS
PHYSIQUE IRRÉSISTIBLE: LA COLLECTIVISATION
HUMAINE
Au lendemain de la secousse la
plus terrible qui ait certai¬nement jamais
ébranlé les couches vivantes de la Terre, si
nous cherchons à apprécier l'état dans
lequel le séisme nous a laissés, on pourrait
croire que ce qui va apparaître soit un
sol miné et
fissuré jusques au fond. Un pareil choc n' a-t-il pas
révélé tous les points faibles? fait
jouer toutes les forces de séparation et de
divergence? et finalement laissé l'Humanité
brisée sur elle-même ? Voilà,
normalement, le spectacle auquel nous pourrions nous
attendre.
Or, au lieu de ces ruines, et
pourvu que nous écartions un voile psychologique de
lassitude et de ressentiment dont j'aurai à montrer,
en terminant, la nature provisoire, ¬que
voyons-nous?
Géographiquement, depuis
1939, un vaste morceau de la Terre, le domaine Pacifique,
jusqu'ici resté en marge de la civilisation, est
virtuellement et irrévocablement entré dans
l'orbe des nations industrialisées. Des masses
d'hommes mécanisées ont envahi les Mers du
Sud; et des champs d'aviation ultramodernes sont
déjà installés, pour toujours, sur les
îles hier encore les plus poétiquement perdues
de la Polynésie.
Ethniquement, durant le
même laps de temps, de vastes mouvements ont
brassé sans pitié les peuples: armées
entières se déplaçant d'un
hémisphère à l'autre; milliers .de
réfugiés disséminés, comme des
germes par le vent, à travers le monde... Si brutales
et défavorables aient été les
conditions du mélange, qui ne voit les
conséquences inévitables de cette remise en
mouvement de la pâte humaine?
Économiquement et
psychiquement, enfin, aû cours de la même
période, - sous la pression inexorable des
événements, et grâce à des moyens
de communication prodigieusement accrus et
accélérés - la masse entière du
genre humain s'est trouvée maintenue au moule d'une
existence commune: étroitement encadrée, par
larges fragments, dans de multiples organisations
internationales (les plus vastes et les plus audacieuses
qu'on ait jamais vues); anxieusement attachée, dans
sa totalité, aux mêmes remous
passionnés, aux mêmes pro¬blèmes et
aux mêmes nouvelles... Y a-t-il personne pour croire
sérieusement qu'à de telles habitudes elle va
pouvoir s'arracher?
Non, pendant ces six
années, et malgré tant de haines
déchaînées, le bloc humain ne s'est pas
désagrégé. Mais, dans ses profondeurs
organiques les plus inflexibles, au contraire, il s'est
refermé sur nous d'un cran davantage. 1914-1918,
1939-1945: chaque fois un tour de plus donné à
l'écrou... Engagée par les nations pour se
dégager les unes des autres, chaque nouvelle guerre
n'a pour résultat que de les faire se lier et
s'emmêler en un nœud toujours plus inextricable.
Plus nous nous repoussons, plus nous nous
compénétrons.
Et, en vérité,
comment pourrait-il en être autrement ? Sur la surface
géométriquement limitée de la Terre,
constamment rétrécie par l'accroissement de
leur rayon d'action, les particules humaines, non seulement
se multiplient chaque jour davantage, mais, par
réaction à leurs mutuels frottements, elles
développent automatiquement autour d'elles un chevelu
toujours plus dense de liaisons économiques et
sociales. Bien plus : exposées chacune, jusque dans
leur centre, aux innombrables influences spirituelles
émanées à chaque instant de la
pensée, de la volonté, des passions de toutes
les autres, elles se trouvent constamment soumises,
intérieurement, à un régime
forcé de résonance. - Sous la pression de ces
facteurs - qui ne pardonnent pas, parce qu'ils tiennent aux
conditions les plus générales et les plus
profondes de la structure plané¬taire, n'est-il
pas évident qu'une seule direction demeure . ouverte
au mouvement qui nous entraîne: celle d'une toujours
croissante unification? Spéculant sur la
destinée terrestre de l'Homme, nous avons coutume de
dire que rien n'est assuré -dans le grand futur, en
ce qui nous concerne, sauf que le jour vient inexorablement
où le globe sera devenu inhabitable. Or, pour qui n'a
pas peur de regarder, une deuxième chose,
également certaine, nous attend en avant. En
même temps que la Terre vieillit, plus vite encore sa
pellicule vivante se contracte. Le dernier jour de
l'Humanité coïncidera pour elle avec un maximum
de son resserrement et de son enroulement sur
soi.
Je le sais. Il peut être
trop simple, il est certainement dangereux, de voir partout
des déterminismes dans l'Histoire.
Périodiquement des voix
autorisées s'élèvent, protestant que
rien de fatal ne se cache sous la montée des masses,
de la planification ou de la démocratie. Dans le
détail ou les modalités, ces défenseurs
de la liberté individuelle ont souvent raison. Mais
là où ils se trompent, ou se tromperaient,
c'est, si dans leur légitime esprit de
résistance à ce qui est passif et aveugle dans
le Monde, ils cherchaient à fermer leurs yeux, et les
nôtres, sur le super-déterminisme
général qui fait irrésistiblement se
ramasser l'Humanité sur
elle-même.
Que nous le voulions ou non,
sans arrêt depuis les origines de l'Histoire, et de
par toutes les forces conjuguées de la Matière
et de l'Esprit, nous nous collectivisons., lentement ou par
saccades chaque jour davantage. Voilà le fait. Aussi
impossible à l'Humanité de ne pas
s'agréger sur soi qu'à l'intelligence de ne
pas approfondir indéfiniment sa pensée... Au
lieu de chercher à nier ou à minimiser, contre
toute évidence, la réalité de ce grand
phénomène, acceptons-le franchement;
regardons-le en face; et voyons si, en l'utilisant comme un
fondement inattaquable, nous ne pourrions pas construire sur
lui un édifice optimiste de joie et de
libération.
II. LA SEULE
INTERPRÉTATION POSSIBLE :
UNE SUPER-ORGANISATION
DE LA MATIÈRE AUTOUR DE
NOUS.
Pour comprendre ce que
signifient, ce que « nous veulent », avec tant
d'importunité, les forces mondiales de
collectivisation, il est nécessaire de partir de
très haut, et d'envisager, dans leur plus grande
généralité, les relations organiques
qui relient dans l'Univers, Conscience et
Complexité.
Depuis toujours, apparemment,
l'Homme a observé, avec curiosité, la loi de
compensation qui faisait à tous coups, dans la
nature, coexister les âmes les plus spirituelles avec
les corps les plus corruptibles et les plus composés.
Mais ce contraste, que l'observation vulgaire ne pouvait
qu'entrevoir, il appartenait à la Biologie et
à la Biochimie modernes de le faire apparaître
dans toute sa constance et son acuité. Après
les derniers progrès de l'analyse microscopique et
chimique nous demeurons étourdis aujourd'hui devant
l'affolant édifice d'atomes et de mécanismes
divers qui se découvre dans chaque vivant, plus il
est vivant. Comment se fait-il que, en face de ce
perpétuel balancement entre pluralité physique
et unité psychique nous ayons été si
lents à saisir un lien physique de causalité
rejoignant les deux termes constamment :associés? Un
peu partout aujourd'hui, dans les ouvrages scientifiques, ce
lien commence à apparaître. Et voici comment,
d'une façon schématique et personnelle, je me
permets de traduire la perspective qui, explicitement ou
implicitement, se dégage peu à peu au regard
des philosophes et des savants.
Avant toute chose, supprimons
dans notre vision du Monde, la barrière factice qui,
pour le sens commun, sépare les corpuscules dits
inanimés (atomes, molécules...) des
corpuscules ou corps vivants, dans la nature.
C'est-à-dire, décidons, sur la foi de leur
habitus commun (multiplicité dans la similitude), que
les uns et les autres ne sont, à des degrés
divers de complexité et de taille, que l'expression
d'une seule et fondamentale structure granulaire de
l'Univers: de plus ou moins grosses
particules.
Ceci fait, posons en principe
que la conscience (tout comme la faculté de changer
de masse avec la vitesse, ou de rayonner en fonction de la
température) est une propriété
universelle, commune à tous les corpuscules
constitutifs de l'Univers, -
sous cette réserve que la
propriété en question varie alors
proportionnellement à la complexité de chaque
espèce de corpuscule considéré: ce qui
revient à dire que le psychisme, le « dedans
», des divers éléments formant le Monde
peut être aussi petit ou aussi grand que l'on voudra
suivant le degré où l'on se place dans
l'échelle astronomiquement étendue des
complexités actuellement connues.
Sous l'effet de la double
correction que nous venons de lui faire subir, notre
perception des choses se métamorphose. Jusqu'alors,
pour une Science trop habituée à construire le
Monde sur le seul axe spatial s'étendant
linéairement de l'infiniment petit à
l'infiniment grand, les grosses molécules de la
Chimie organique, et plus encore les composés vivants
cellulaires, flottaient sans position définie, comme
des astres aberrants, dans le système
général des éléments
cosmiques.
Maintenant et désormais,
par simple introduction d'une dimension de plus, un ordre et
un relief nouveau se dégagent. Car, transversalement
à l'axe montant de l'Infime à l'Immense, une
autre branche jaillit, s'élevant, cette fois~ci
à travers le Temps, de l'infiniment simple au
suprêmement compliqué. Et c'est sur cette
branche particulière que se manifeste et se localise
le phénomène-conscience. - D'abord un long
espace obscur, que l'on pourrait croire mort, mais qui n'est
qu' « imperceptiblement animé ». Puis, au
niveau des corpuscules atteignant, dans leur
complexité, l'ordre du million d'atomes (virus), un
premier rougeoiement annonçant la Vie. Puis, à
partir de la cellule, un rayonnement défini, se
faisant de plus en plus vif et de plus en plus riche avec la
construction et la concentration graduelle des
systèmes nerveux. Et enfin, à
l'extrémité du spectre connu, l'incandescence
pensante du cerveau humain.
Non seulement, grâce
à ce ré-arrangement, la Vie, malgré son
extrême rareté et son extrême
localisation dans l'Espace, se découvre,
symétriquement aux désintégrations
atomiques, . comme un courant (comme le courant) fondamental
universel; non seulement, dans cette Physique
généralisée, l'Homme, avec ses billions
de cellules nerveuses agencées, trouve enfin une
place naturelle, cosmiquement enracinée; mais encore,
au-delà de l'Homme, quelque chose se dessine en
avant. Et nous re-voici face à face avec les forces
de collectivisation. Par suite d'une difficulté,
inhérente à notre esprit, de voir dans le
collectif, le « sens commun » s'est longtemps
refusé à admettre autre chose que des
analogies superficielles entre le domaine « moral ou
artificiel » des institutions humaines et le domaine
« physique» de la nature organisée. En
fait, ce n'est que tout récemment, et encore du reste
avec timidité, que la Sociologie s'est
décidée à jeter les premiers ponts
entre ses rives et celles de la Biologie. - Aussitôt
établie, par contre, la loi générale de
récurrence qui relie, au sein d'une évolution
universelle, l'éveil de la conscience avec les
progrès de la Complexité, rien ne saurait plus
arrêter le mouvement qui tend à faire se
rapprocher et se prolonger l'un dans l'autre deux mondes que
nous étions habitués à regarder comme
complètement séparés. Ici, dans les
corps vivants, la nature combinant molécules et
cellules pour construire des individus isolés.
Là, dans les organismes sociaux, la même
nature, reprenant obstinément son jeu, mais à
un étage plus haut, et arrangeant cette fois (pour
obtenir des effets psychiques d'un ordre plus
élevé) des individus eux-mêmes entre
eux. Dans le Social se poursuivent en ligne droite la Chimie
et la Biologie. Ainsi s'éclaire la tendance, point
assez remarquée, qui pousse tout phylum vivant
(Insectes et Vertébrés) à se grouper
vers son extrémité en ensembles
socialisés. Et . ainsi surtout s'explique, dans le
cas de l'Homme (le seul vivant . . chez qui la
variété, la qualité et
l'intensité des liaisons inter-individuelles
permettent au phénomène de prendre toute son
ampleur) la brusque montée psychique
corrélative à la socialisation
:
- apparition d'une
mémoire collective où s'accumule
par:expériences accumulées et se transmet
par éducation une hérédité
générale de l'Humanité ;
- développement, par
transmission toujours plus rapide de la pensée,
d'un véritable réseau nerveux enveloppant,
à partir de certains centres définis, la
surface entière de la Terre ;
- émergence, par
concours et concentration toujours plus poussés
des points de vue individuels, d'une faculté de
vision commune plongeant, par delà le Monde
continu et statique des représentations vulgaires,
dans un Univers fantastique et cependant
maîtrisable, d'énergie
atomisée…
Autour de nous, tangiblement et
matériellement, l'enveloppe pensante de la Terre - la
Noosphère - multiplie ses fibres internes, resserre
son réseau; et, simultanément, sa
température intérieure s'élève,
son psychisme monte. A ces deux signes associés,
impossible de se méprendre. Sous le voile, sous la
forme de la collectivisation humaine, c'est vraiment la
super-organisation de la Matière sur elle-même
qui continue sa marche en avant, avec son effet habituel,
spécifique, d'une libération de conscience.
C'est toujours le même mouvement qui se poursuit. Et,
de par la nature même des éléments mis
en jeu, le processus ne saurait atteindre son
équilibre que lorsque, tout autour du globe, le
quantum humain se trouvera non seulement (comme il arrive en
ce moment, ! au cours d'une phase anté-finalc)
cerclé sur lui-même, mais encore organiquement
totalisé.
Un arrangement planétaire
de la Masse et de l'Énergie humaines coïncidant
avec un rayonnement maximum de Pensée, une «
Planétisation » tout à la fois externe et
interne de l'Humanité, voilà donc en fin de
compte ce qui. nous attend; voilà vers quoi nous
allons inévitablement sous l'étreinte
croissante des déterminismes sociaux. La Terre
esquiverait plus facilement les influences qui la font se
contracter sur elle-même; les astres
échapperaient plutôt à la courbure
spatiale qui les précipite les uns sur les autres, -
que nous ne pouvons résister, nous hommes, aux forces
cosmiques d'un Univers convergent!
Et pourquoi donc, du reste,
à ces forces de rapprochement, essentiellement
bienveillantes, essaierions-nous de résister?
Craindrions-nous par hasard qu'en nous sur-créant
elles ne nous rendent moins humains?.
La caractéristique
essentielle de l'Homme, la racine de toutes ses perfections,
c'est d'être conscient au deuxième
degré. Non seulement l'Homme sait, mais « il
sait qu'il sait». Il réfléchit. Or, dans
chacun de nous pris à part, cette réflexion
n'est encore que partielle, élémentaire. Comme
l'a justement observé (bien que mal
interprété) Nietzsche, l'individu, seul en
face de lui-même, ne s'épuise pas. Ce n'est que
par opposition à d'autres hommes qu'il arrive
à se voir jusqu'au fond et tout entier. Si
personnelle et incommunicable soit-elle dans son centre et
dans son germe, la Réflexion ne se développe
qu'en commun. Essentiellement, elle représente un
phénomène social. Qu'est-ce à dire
sinon que son achèvement et sa plénitude
à venir coïncident précisément (en
plein accord avec la loi de Complexité) avec
l'avènement de ce que nous venons d'appeler la
Planétisation humaine?
Une fois déjà, il
y a des centaines de milliers d'années, la conscience
est parvenue à se centrer, et donc à penser,
dans un cerveau arrivé à limite de
complication nerveuse : et ce fut la première
hominisation de la Vie sur Terre.
Une fois encore, après
d'autres milliers ou millions d'années la même
conscience peut, elle doit, se sur-centrer au foyer d'une
Humanité totalement réfléchie sur
elle-même.
Plutôt que de nous opposer
inutilement ou de nous abandonner servilement aux puissances
plasmatiques de l'astre qui nous porte, qu'attendons-nous
pour laisser notre vie s'éclaircir et se dilater
à la lumière montante de cette deuxième
Hominisation?
III. UNE SEULE
RÉACTION INTÉRIEURE PERMISE: L'ESPRIT
D'ÉVOLUTION
Au niveau de l'Homme, un
changement remarquable se ; produit dans le cours de
l'Évolution zoologique. Jusqu'alors; chaque animal,
faiblement séparé de ses semblables,
n'existait guère que pour maintenir et
développer en lui l'Espèce:
en sorte que vivre, pour
l'individu, consistait d'abord à se propager. A
partir de l'Homme, au contraire, une sorte de granulation
interne paraît attaquer l'Arbre de la Vie, et le faire
se désagréger par la cime. Au premier contact
de la Réflexion, chaque élément
conscient s'isole, et il tend toujours plus, dirait-on,
à ne plus vivre que pour soi-même: comme si,
par hominisation, le phylum se pulvérisait en
individus, - et comme si, dans l'individu hominisé,
le sens phylétique s'oblitérait puis
s'évanouissait.
C'est à cette
inquiétante crise de décomposition psychique
(et au moment même où elle semble atteindre son
paroxysme) que la perspective d'un achèvement humain
planétaire vient apporter un remède
approprié. Si, en effet, comme démontré
ci-dessus, le phénomène social n'est pas un
déterminisme aveugle, mais l'annonce, l'amorce d'une
deuxième phase de Réflexion humaine (non plus
seulement individuelle, mais collective, cette fois) :
alors, et bien que sous une forme renouvelée
(ramification, non plus de divergence, mais de convergence),
c'est le phylum qui se reconstitue au-dessus de nos
têtes; et c'est par suite l'esprit d'Évolution
qui, refoulant l'esprit d'Égoïsme, se ranime en
droit dans notre cœur, précisément de
manière à corriger ce que véhiculent de
vitalement toxique les forces de
collectivisation.
Que la construction de super
organismes - comme toute autre des transformations majeures
de la Vie - soit une opération dangereuse,
voilà ce que la considération des colonies
animales et le spectacle, chez l'Homme, des dernières
expériences totalitaires montrent à tous les
yeux. Non sans raison toute forme d'existence
communisée nous effraie parce qu'elle semble
entraîner automatiquement avec soi perte ou mutilation
de notre personnalité. Mais cette
anxiété devant une mécanisation en
apparence fatale de nos activités ne tient-elle pas
simplement au fait que nous oublions d'introduire dans nos
calculs le facteur le plus important? Au cours des
paragraphes qui précèdent, je n'ai à
dessein (par souci d'objectivité)
étudié la planétisation humaine que vue
par sa face externe ou forcée. Aucun compte n'a
encore été tenu par nous jusqu'ici des
réactions internes propres au matériel
planétisé. Qu'arrive-t-il par contre si nous
observons le même traitement « planétisant
» appliqué, non plus cette fois à un
substratum passif mais à une masse humaine
animée de « l'esprit d'Evolution »? -
Alors, au cœur du système, un flot de forces
sympathiques se répand, qui modifie du tout au tout
l'allure du phénomène: sympathie d'abord
(quasi-ad orante, celle-ci) de tous les
éléments pris ensemble pour le Mouvement
général qui les entraîne; et sympathie
aussi (toute fraternelle, celle-là) de chaque
élément en particulier pour ce qui se cache de
plus original et de plus incommunicable en chacun des
co-éléments avec lesquels il converge dans
l'unité, non seulement d'un même acte de
vision, mais d'un même sujet vivant. Or qui dit amour
dit liberté. Plus d'asservissement ni d'atrophie
à. craindre dans un milieu ainsi chargé de
dilection r
Donc, pourvu qu'elle
s'accompagne d'une résurgence du sens
phylétique, la collectivisation de la Terre
s'avère bien réellement instrument, non
seulement de sur-hominisation cérébrale, mais
de complète humanisation. En s'intériorisant
sous l'influence de l'esprit d'Évolution, la
Planétisation ne peut physiquement (ainsi que la
théorie de la Complexité le faisait deviner)
avoir qu'un seul effet: nous personnaliser toujours plus
outre, - et même (on pourrait le montrer en poussant
jusqu'au bout, de proche en proche, ses doubles exigences de
plénitude et d'irréversibilité) nous
« diviniser» par accession à quelque Foyer
suprême de convergence universelle.
Mais justement, cet esprit
d'Évolution - antidote nécessaire et
réaction naturelle aux progrès de la
Complexité dans un Monde au stade de la
Réflexion - va-t-il être fidèle au
rendez-vous? Va-t-il surgir à temps pour que,
acculés au sur-humain, nous évitions de nous
déshumaniser? La théorie fait prévoir
son apparition prochaine. Mais en fait, à quelques
indices précis, pouvons-nous reconnaître que,
au moment attendu, il tend vraiment à
s'éveiller dans les âmes autour de
nous?
IV. PLUS PROFOND QUE
NOS DISCORDES PRÉSENTES: UNE HUMANITÉ QUI SE
REFORME
Si, par l'ensemble de ses
déterminismes biologiques, économiques et
mentaux, la Terre humaine; au sortir de la guerre, se
découvre plus cimentée que jamais sur
elle-même, - en revanche, dans ses zones libres, elle
peut donner à première vue l'impression d'un
désordre croissant. Je le disais en commençant
: un voile épais de confusion et de dissensions
traîne en ce moment sur le Monde. Jamais, dirait-on,
les hommes ne se sont plus cordialement repoussés et
haïs qu'aujourd'hui où tout les rapproche. Un
tel chaos moral est-il vraiment conciliable avec
l'idée et l'espoir que par la compression de nos
corps et de nos intelligences nous marchions vers une
unanimité?
Regardons de plus près
les choses, pour voir si, même dans ces troubles
régions du cœur, ne luiraient point par chance
les signes avant-coureurs d'une planétisation de
l'Humanité. Tracée dans ses grandes lignes, la
carte «psychique» de la Terre laisserait voir en
ce moment, à sa surface, une mosaïque de
compartiments (ethniques, politiques, religieux)
limités sur leurs bords par des coupures verticales,
- cependant qu'en profondeur une surface de
décollement générale (symbolisant
l'antagonisme des classes) tend à séparer en
deux feuillets, sur toute son étendue
planétaire, la masse humaine. Tel est le
réseau de failles entrecroisées qu'a
inévitablement fait rejouer la guerre. Suivant ces
anciennes ou récentes lignes de fracture le
resserrement du Monde ne pouvait que faire jouer et
éclater la Noosphère. Mais quel a
été par contre son effet dans d'autres
domaines plus jeunes et plus plastiques? Au sein du «
magma » pensant a récemment surgi une nouvelle
substance, - un nouvel élément, non encore
catalogué, mais d'une importance suprême: l'
Homo progressivus, pourrait-on l'appeler,
c'est-à-dire l'Homme pour qui l'avenir terrestre
compte plus que le présent. Nouveau type d'Homme, je
dis bien, puisque, il y a moins de deux cents ans,
l'idée même d'une transformation organique du
Monde dans le Temps. n'avait pas encore, pris forme ni
consistance dans l'esprit humain. En première
approximation de tels hommes sont facilement reconnaissables
: savants, penseurs, aviateurs, etc., - tous ceux que
possède le Démon (ou l'Ange) de la Recherche.
Essayons, sur notre carte imaginaire, de fixer
statistiquement leur distribution probable. - Toute une
série de particularités remarquables
apparaissent sur le graphique ainsi obtenu.
En premier lieu, les points
figuratifs du nouveau type humain se montrent un peu partout
sur la face pensante de la Terre. Plus densément
représentés à l'intérieur de la
race blanche et au voisinage des classes sociales
inférieures, ils apparaissent, au moins
sporadiquement, dans chacun des compartiments en lesquels se
divise l'espèce humaine. Leur apparition correspond
clairement à quelque phénomène d'ordre
noosphérique.
En deuxième lieu, une
attraction évidente tend à rapprocher les uns
des autres ces éléments
disséminés, et à les faire se souder
entre eux. Prenez, dans une assemblée quelconque,
deux hommes doués du mystérieux sens de
l'Avenir auquel j'ai fait allusion. Dans la foule ils iront
droit l'un à l'autre, et se
reconnaîtront.
Or, troisième
caractère, le plus notable de tous, cette rencontre
et ce groupement ne se limitent pas à des
éléments de même catégorie et de
même provenance, c'est-à-dire choisis à
l'intérieur d'un même compartiment sur la
Noosphère. A la force d'attraction dont je parle
aucune cloison raciale, sociale ou religieuse ne semble
imperméable. J'en ai fait cent fois, et tout le monde
peut répéter, l'expérience. Quels que
soient le pays, le Credo ou le niveau social de celui que
j'aborde, mais pour peu qu'en lui comme en moi couve un
même feu de l'Attente, c'est un contact profond,
définitif et total qui s'établit
instantanément. Peu importe que, par éducation
ou instruction, se formulent différemment nos
espérances. Nous nous sentons de même
espèce; et dès lors nous constatons que nos
antagonismes mêmes nous appareillent: comme s'il
existait une certaine dimension vitale où, - non
seulement dans un corps mais dans un cœur à
cœur, - tout effort rapproche.
A ces diverses
particularités je ne vois qu'une explication possible
: c'est d'admettre que, accélérées par
chacune des grandes secousses intellectuelles et sociales
qui ont, depuis un siècle et demi,
ébranlé le monde, une différenciation
et une ségrégation radicales sont en train de
se produire au sein de la masse humaine, -
précisément dans la direction que nous
pouvions attendre : individualisation et isolement
spontanés de ce qui bouge et monte à travers
ce qui demeure immobile; multiplication et agrégation
irrésistibles, sur toute l'étendue du globe,
d'éléments activés par un réveil
(hominisé) du sens phylétique; formation et
émersion graduelles, en discordance avec la plupart
des catégories anciennes, d'une surface
noosphérique nouvelle sur laquelle la
collectivisation humaine, jusqu'alors forcée, entre
enfin dans sa phase sympathique, sous l'influence,
nouvellement apparue, de l'esprit
d'Évolution.
Un total et peut-être
définitif, clivage de l'Humanité, non plus sur
le plan de la richesse, mais sur la foi au progrès,
voilà donc le grand phénomène auquel
nous assisterions.
De ce point de vue, la vieille
opposition marxiste entre producteurs et profiteurs a fait
son temps, - ou du moins elle n'était qu'une
approximation mal placée. Ce qui, finalement, tend
à séparer en deux camps les hommes
d'aujourd'hui ce n'est pas la classe, mais un esprit,
-l'esprit de mouvement. Ici ceux qui voient le Monde
à construire comme une demeure confortable; et
là ceux qui ne peuvent l'imaginer que comme une
machine à progrès, - ou, mieux,. comme un
organisme ~ en progrès. Ici l' « esprit
bourgeois » dans son essence; et là les vrais
« ouvriers de la Terre », ceux dont on peut
aisément prédire que - sans violence ni haine,
mais par pur effet de dominance biologique - ils seront
demain le genre humain. Ici le déchet, - là
les agents et les éléments de la
Planétisation. *
* Pékin, 25
décembre 1945.
Cahiers du Monde
Nouveau, août-septembre 1946.
(à suivre)
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