COMMENT JE
CROIS
( Le Seuil - 1969
)
Les extraits
présentés se réfèrent
essentiellement aux éditions du Seuil. Ils
reflètent le choix du lecteur (J.S. Abbatucci) et la
valeur de cette selection est toute subjective. Des choix
différents auraient pu être faits. Ces extraits
sont essentiellement une invitation à lire le texte
original dans son intégralité.
TABLE
AVANT-PROPOS, par N. M.
Wildiers
Note sur
l'Union physique entre l'Humanité du Christ et les
Fidèles au cours de la
sanctification
Sur la Notion
de Transformation créatrice
Note sur les Modes de l'Action
divine dans l'Univers,
Chute,
Rédemption et Geocentrie
Note sur
quelques Représentations historiques possibles du
Péché originel
Panthéisme et
Christianisme
Christologie et
Evolution
Comment je
crois
Quelques Vues
générales sur l'Essence du
Christianisme
Le Christ
évoluteur
Introduction à la Vie
chrétienne
Christianisme et
Evolution
Réflexions sur le
Péché originel
Le Phénomène
chrétien
Monogénisme et
Monophylétisme
Ce que le Monde attend de
l'Église de Dieu
Contingence de l'Univers et
Goût humain de survivre
Une suite au Problème des
Origines humaines la Multiplicité des Mondes
habités
Le Dieu de
l'Évolution
Mes litanies
Note sur
l'Union Physique entre l'Humanité du Christ et les
Fidèles au cours de la Sanctification
p. 22 - Quand on cherche à
résumer les enseignements de l'Église et de la
pensée des saints sur la nature intime de la
béatitude,on voit qu'au Ciel le Christ et les
élus doivent être regardés comme formant
un Tout vivant, étroitement
hiérarchisé. Sans doute, chaque élu
possède directement Dieu, et trouve dans cette
possession unique l'achèvement de sa propre
individualité. Mais cette possession, ce contact, du
Divin, si individuels soient-ils, ne sont pas obtenus
individuellement. La vision béatifique, qui illumine
chaque élu pour lui seul, est en même temps un
acte collectif posé par tout l'organisme mystique
à la fois « per modum unius potentiae ».
L'organe fait pour voir Dieu, ce n'est pas (si on va au fond
du dogme) l'âme humaine isolée; c'est
l'âme humaine unie à toutes les autres, sous
l'Humanité du Christ. Nous atteignons Dieu, au ciel
« sicuti est » mais dans la mesure où nous
sommes assumés par le Christ dans les prolongements
mystiques de sa substance. L'état de béatitude
doit se comprendre, en définitive, comme un
état d'union eucharistique permanente, où nous
serons élevés et maintenus en corps
(c'est-à-dire tous « per modum unius ») et
« in corpore Christi ». Ainsi s'explicitent les
relations fondamentales de l'Eucharistie et de la
Charité, de l'amour de Dieu et de l'amour du
prochain.
p. 25 - Plus on se familiarise avec
cette idée d'un influx physique émanant
continuellement (mêlé à la grâce)
de l'Humanité du Christ, pour les âmes, plus on
y découvre d'harmonies avec les textes, si nombreux
dans 1' Ecriture, où la possession par nous du
Père céleste est rigoureusement
subordonnée à notre union pérenne au
Verbe incarné; - et plus on est étonné
du relief que prennent les préceptes
évangéliques, ceux notamment de la Communion
et dc la Charité. Aimer ses frères, recevoir
le Corps du Christ, ce n'est pas seulement obéir, et
mériter une récompense c'est construire
organique- ment, élément par
élément, l'unité vivante du
Plérôme en Jésus.
janvier 1920
Sur la Notion
de Transformation créatrice
p. 31 - Il n'y a pas un moment
où Dieu crée, et un moment où les
causes secondes développent. - Il n'y a jamais qu'une
action créatrice (identique à la Conservation)
qui soulève continuellement les créatures vers
le plus-être, à la faveur de leur
activité seconde et de leurs perfectionnements
antérieurs.
La Création ainsi comprise
n'est pas une intrusion périodique de la Cause
première : elle est un acte coextensif à toute
la durée de l'Univers. Dieu crée depuis
l'origine des temps, et vue du dedans, sa création
(même initiale?) a la figure d'une Transformation.
L'être participé n'est pas posé par
blocs qui se différencient ultérieurement
grâce à une modification créatrice :
Dieu insuffle continuellement en nous de 1'être
nouveau.
Il y a, bien entendu, tout le long
de la courbe suivie par l'être dans ses
accroissements, des paliers, des points singuliers,
où l'action créatrice devient
dominante(apparition de la vie et de la
pensée).
Mais, à parler strictement,
tout mouvement bon est, en quelque chose de lui-même,
créateur.
La création se poursuivant,
à chaque moment, en fonction de tout ce qui existe
déjà, il n'y a jamais, à proprement
parler, de "nihilum subjecti" - à moins de
considérer l'Univers dans sa formation totale
à travers tous les siècles.
- Cette notion de "Transformation
créatrice " (ou de Création par
Transformation) que je viens d'analyser me parait non
seulement inattaquable en soi, et seule applicable au Monde
expérimental. Elle est vraiment "libératrice"
: elle fait cesser le paradoxe et le scandale de la
Matière (c'est-à-dire nos étonnements
devant, par exemple, le rôle du cerveau dans la
pensée et de la passion ... dans la mystique) ; -et
elle transforme l'une et l'autre en un culte noble et
éclairé de cette même
Matière.
vers 1920
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Chute,
Rédemption et Geocentrie
p. 55 - Comment expliquer
l'étonnante coincidence qui, malgré
l'immensité de l'éther et de la durée,
nous a fait coexister, à quelques années
près, sur un même grain de la poussière
astrale, avec le Rédempteur? Et comment imaginer la
manifestation, aux autres domaines cosmiques, de cette
Rédemption effectuée dans une région
imperceptible du temps et de l'espace?
J'avoue qu'en présence dc
ces problèmes, l'intelligence est fortement
tentée de se rejeter dans un géocentrisme
mitigé. Pourquoi ne pas admettre que, dans l'Univers
sans bornes, la Terre est le seul point dc libération
spirituelle? - Les profondeurs du firmament ne doivent pas
nous décourager. L'esprit naît à la
surface de séparation de deux sphères
cosmiques, qui sont, en gros, celles des molécules et
celle des astres. De même qu'au-dessous de nous, dans
notre corps intérieur, les corpuscules vont en se
multipliant sous l'analyse, par myriades, - de même,
au-dessus de nous, dans notre corps extérieur, les
nébuleuses se pressent par millions : leurs essaims
ne font jamais qu'un corps, le nôtre. -Il faut
renoncer, sans doute, à l'idée d'un Univers
initialement suspendu à un seul Homme; - mais on peut
encore croire, peut-être, à un Univers dont
toutes les forces conscientes n'auraient d'autre lieu de
précipitation, d'autre issue, que le cerveau humain.
Et alors le Chef des Humains, le Christ, serait directement
placé au pôle psychique de la Création.
Il se trouverait immédiatement universalisé.
20 juillet
1920
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Comment je crois
Je crois que l'Univers est une
Evolution
Je crois que l'Évolution va
vers l'Esprit
Je crois que l'Esprit
s'achève en du Personnel.
Je crois que le Personnel
suprême est le Christ-Universel.
Comme toute autre connaissance
humaine, la Psychologie religieuse se construit sur des
expériences. Elle a besoin de faits. Et puisque, en
l'occurrence, les faits n'apparaissent qu'au plus profond
des consciences, elle attend, pour se développer, des
"confessions" individuelles.
C'est purement à ce titre
documentaire que j'ai essayé de fixer, dans les pages
qui suivent, les raisons, les nuances et aussi les limites
ou les difficultés de ma foi chrétienne. Je ne
m'estime nullement meilleur ou plus important qu'un autre.
Simplement il se trouve, pour une série de raisons
accidentelles que mon cas est significatif; et à ce
titre, qu'il mérite d'être
enregistré.
L'originalité de ma croyance
est qu'elle a ses racines dans deux domaines de vie
habituellement considérés comme antagonistes.
Par éducation et par formation intellectuelle,
j'appartiens aux "enfants du Ciel". Mais par
tempérament et par études professionnelles je
suis "un enfant de la Terre". Placé ainsi par la vie
au cur de deux mondes dont je connais, par une
expérience familière, la théorie, la
langue, les sentiments, je n'ai dressé aucune cloison
intérieure. Mais j'ai laissé réagir en
pleine liberté l'une sur l'autre, au fond de
moi-même, deux influences apparemment contraires. Or,
au terme de cette opération, après trente ans
consacrés à la poursuite de l'unité
intérieure, j'ai l'impression qu'une synthèse
s'est opérée naturellement entre les deux
courants qui me sollicitent. Ceci n'a pas tué mais
renforcé cela. Aujourd'hui je crois probablement
mieux que jamais en Dieu, - et certainement plus que jamais
au Monde. N'y a-t-il pas là, à une
échelle individuelle, la solution
particulière, au moins ébauchée, du
grand problème spirituel auquel se heurte, à
l'heure présente, le front marchant de
l'humanité?
A tout hasard, je vais jeter au
vent la graine. Ces pages, je le répète, ne
prétendent, en aucune manière, fixer la
théorie d'une apologétique
générale. Elles se bornent à raconter,
autant que je les comprends, les développements d'une
expérience personnelle. A ce titre, elles ne
satisferont pas tout le monde. A tel de mes lecteurs, telle
de mes évidences paraîtra contestable, et
l'enchaînement des termes s'en trouvera
rompu.
Il reste que sous des expressions
de formes infiniment variées, il ne saurait
finalement y avoir qu'un axe psychologique de progression
spirituelle vers Dieu. Même exprimées en termes
tout à fait subjectifs, beaucoup des choses que je
vais dire ont nécessairement leurs équivalents
dans des tempéraments différents du mien, -
et, par sympathie, elles doivent les faire résonner.
L'Homme est essentiellement le même en tous; et il
suffit de descendre assez profondément en
soi-même pour trouver un fond commun d'aspirations et
de lumière. Pour employer une formule où passe
déjà mon thème fondamental: "C'est par
cc que nous avons de plus incommunicablement personnel que
nous touchons à l'Universel".
INTRODUCTION : L'ÉVOLUTION
DE LA FOI
Sur le plan strictement
psychologique où veulent demeurer ces pages,
j'entends par « foi » toute adhésion de
notre intelligence à une perspective
générale de l'Univers. On peut chercher
à définir cette adhésion par certains
aspects de liberté ("option") ou d'affectivité
("attrait") qui l'accompagnent. Ces traits me paraissent
dérivés ou secondaires. La note essentielle de
l'acte de foi psychologique, c'est à mon avis de
percevoir comme possible, et d'accepter comme plus probable,
une conclusion qui, par l'ampleur spatiale ou par
éloignement temporel, déborde toutes
prémisses analytiques.
Croire c'est opérer une
synthèse intellectuelle.
Ceci posé, il me semble que
la condition premiere imposée par notre
expérience à tout objet, pour être
réel, consiste pour cet objet, non à rester
toujours identique à lui-même, ou au contraire
à changer sans cesse, - mais à croître
en gardant certaines dimensions propres qui le font
continuellement homogène à lui-même.
Autour de nous, toute vie naît d'une autre vie, ou
d'une "prévie", toute liberté d'une autre
liberté, ou d'une "pré-liberté".
Pareillement, dirai-je, dans le domaine des croyances, toute
foi naît d'une foi. Cette génération,
sans doute, n'exclut pas le raisonnement. De même que
la liberté se manifeste dans la Nature en captant et
échafaudant des déterminismes, ainsi la foi
progresse dans nos esprits en tissant autour d'elle un
réseau cohérent de pensées et d'action.
Mais ce réseau ne monte et ne tient finalement que
sous l'influence organisatrice de la foi initiale. Ainsi
l'exige, transporté en psychologie religieuse, le
principe d'homogénéité qui domine les
transformations synthétiques de la Nature.
Croire, c'est développer un
acte de synthèse dont l'origine première est
insaisissable.
De cette double proposition il suit
que, pour me démontrer à moi-même ma foi
chrétienne, je ne saurais avoir (et je n'ai en fait
jamais trouvé) d'autre méthode que de
vérifier en moi la légitimité d'une
évolution psychologique. Dans un premier temps, je
sens le besoin de descendre, degré par degré,
à des croyances toujours plus
élémentaires, jusqu'à une certaine
intuition fondamentale au-dessous de laquelle je ne discerne
plus rien. Dans un second temps, je cherche à
remonter la série naturelle (j'allais dire le
"phylum") de mes actes de foi successifs dans la direction
d'une perspective d'ensemble qui finalement se trouve
coïncider avec le christianisme. -Vérifier
d'abord la solidité d'une foi initiale
inévitable. Vérifier ensuite la
continuité organique des stades successifs
traversés par les accroissements de cette foi. Je ne
connais pas d'autre apologétique pour moi-même.
Et je ne saurais par suite en suggérer aucune autre
à ceux pour qui je désire le suprême
bonheur de se trouver un jour face à face avec un
Univers unifié.
PREMIERE PARTIE - LES
ÉTAPES INDIVIDUELLES DE MA FOI
1. La Foi au Monde.
Si par suite de quelque
renversement intérieur, je venais à perdre
successivement ma foi au Christ, ma foi en un Dieu
personnel, ma foi en l'Esprit, il me semble que je
continuerais invinciblement à croire au Monde. Le
Monde (la valeur, l'infaillibilité et la bonté
du Monde), telle est en dernière analyse la
première, la dernière et la seule chose en
laquelle je crois. C'est par cette loi que je vis. Et c'est
à cette foi, je le sens que, au moment de mourir,
par-dessus tous les doutes, je m'abandonnerai.
Comment décrire, et comment
justifier, cette adhésion fondamentale ?
Sous sa forme la plus
enveloppée, la foi au Monde, telle que je
l'expérimente, se manifeste par un sens
particulièrement éveillé des
interdépendances universelles. Une certaine
philosophie du Continu a voulu opposer le morcellement
intellectuel du Monde aux progrès de la Mystique. Les
choses, en moi, se passent différemment. Plus on est
fidèle aux invitations analytiques de la
pensée et de la science contemporaines, plus on se
sent emprisonné dans le réseau des liaisons
cosmiques. Par la critique de la Connaissance, le sujet se
trouve identifié toujours davantage avec les plus
lointains domaines d'un Univers qu'il ne saurait percevoir
qu'en étant partiellement un même corps avec
lui. Par la Biologie (descriptive, historique,
expérimentale), le vivant est mis de plus en plus en
série avec la trame entière de la
Biosphère. Par la Physique, une
homogénéité et une solidarité
sans limite se découvrent dans les nappes de la
Matière.
"Tout tient à tout". Sous
cette expression élémentaire, la foi au Monde
ne diffère pas sensiblement de l'acquiescement
à une vérité scientifique. Elle se
manifeste par une certaine prédilection à
approfondir un fait (l'interliaison universelle) dont
personne ne doute; par une certaine tendance à donner
à ce fait la priorité sur les autres
résultats de l'expérience. Et c'est, me
semble-t-il, sous l'influence combinée de cette
séduction et de cette "emphase" que se fait, dans la
naissance de ma foi, le pas décisif. Pour tout homme
qui pense, l'Univers forme un système
interminablement lié dans le temps et dans l'espace.
De l'avis commun, il forme un bloc. Pour moi, ce terme n'est
qu'une ébauche instable d'idée, et il
s'achève inévitablement dans une expression
plus décisive; le Monde constitue un Tout. - D'un
concept à l'autre la transition est-elle
légitime? et sous quelle forme de perception
s'opère-t-elle?
Il est essentiel de le noter. A cet
état naissant, l'idée de Tout demeure
très vague en moi, et en apparence
indéterminée.
S'agit-il d'une totalité
statique ou dynamique - matérielle ou spirituelle? -
progressive dans son mouvement, ou périodique et
circulaire? Je ne m'en occupe pas encore. Simplement,
par-dessus l'ensemble lié des êtres et des
phénomènes, j'entrevois, ou je pressens, une
Réalité globale dont la condition est
d'être plus nécessaire, plus consistante, plus
riche, plus assurée dans ses voies, qu'aucune des
choses particulières qu'elle enveloppe. A mes yeux,
autrement dit, il n'y a plus de "choses ", dans le Monde il
y a seulement des "éléments".
D'"ensemble" à "Tout", de
"choses" à "éléments", la transition
parait insensible. Encore un peu et l'on dirait :
identité. Et pourtant ici se place, en fait, un
clivage initial dans la masse pensante humaine. La
classification des intelligences ou âmes semblerait
devoir être une tâche impossible. En
réalité elle obéit à une loi
très simple. Sous d'infinies différenciations
secon-daires dues à la diversité des
préoccupations sociales, des recherches scientifiques
ou des con-fessions religieuses, il y a au fond deux classes
d'esprits, et deux seulement les uns qui ne dépassent
(ni ne sentent le besoin de dépasser) la perception
du multiple, - si lié d'ailleurs en soi-même
qu'apparaisse celui-ci; - et les autres, pour qui la
perception de ce même multiple s'achève
forcément dans quelque unité. Les pluralistes
et les monistes. Ceux qui ne voient pas, et ceux qui voient.
Ces deux tendances opposées sont-elles, en ceux
qu'elles affectent, congénitales, et par suite
irréformables? et de l'une d'entre elles a-t-on le
droit de déclarer qu'elle est " la vraie "? - Tout le
problème, ici en germe, de la valeur absolue de la
foi, et de la possibilité de la
conversion.
La solution la plus commode (et
celle en fait par laquelle beaucoup s'esquivent) consiste
à dire: Affaire de goût et de
"tempérament". On naît moniste ou pluraliste,
comme géomètre ou musicien. Rien d' "objectif"
à chercher derrière les deux attitudes. Elles
expriment simplement nos préférences
instinctives pour l'un ou l'autre de deux points de vue
également présentés par
l'Univers.
Cette réponse me parait une
échappatoire.
Tout d'abord, il n'y a pas
réellement équivalence, si on
réfléchir bien, entre les deux termes mis en
présence. Être pluraliste, c'est comme
être fixiste : ces mots ne font que couvrir un vide,
une carence. Au fond, le pluraliste n'adopte aucune attitude
positive. Il renonce seulement à donner aucune
explication. Ou bien, donc, il faut refuser toute
espèce de supériorité au positif sur le
négatif, - ou bien il faut, par force, incliner vers
la seule possibilité constructive ouverte devant nous
: traiter l'Univers comme s'il était un.
Mais est-il besoin de parler
dé force en ces questions? et la présence du
Tout dans le Monde ne s'impose-t-elle pas à nous avec
la directe évidence de quelque lumière? En
vérité, je le crois. Et c'est même
précisément la valeur de cette intuition
primordiale qui me parait supporter l'édifice entier
de ma croyance. En définitive, et pour rendre compte
de faits trouvés au plus intime de ma conscience, je
suis amené à penser que l'Homme
possède, en vertu même de sa condition d'
"être dans le Monde", un sens spécial qui lui
découvre, d'une manière plus ou moins confuse,
le Tout dont il fait partie.
Rien d'étonnant,
après tout, dans l'existence de ce "sens cosmique".
Parce qu'il est sexué, l'Homme possède bien
les intuitions de l'amour. Puisqu'il est
élément, pourquoi ne sentirait-il pas
obscurément l'attrait de l'Univers? En fait, rien,
dans l'immense et polymorphe domaine de la Mystique
(religieuse, poétique, sociale et scientifique) ne
s'explique sans l'hypothèse d'une telle
faculté, par laquelle nous réagissons
synthétiquement à l'ensemble spatial et
temporel des choses pour saisir le Tout derrière le
Multiple. "Tempérament", si l'on veut, puisque,
semblable à tous les autres dons de l'esprit, le sens
cosmique est inégalement vivace et
pénétrant suivant les individus. Mais
tempérament essentiel, où s'exprime aussi
nécessairement la structure de notre être que
dans le désir de se prolonger et de
s'unir.
Je disais plus haut qu'il y a deux
catégories primitives d'esprits : les pluralistes et
les monistes. Il me faut corriger maintenant cette parole.
Individuellement, le "sens du Tout" peut être
atrophié, ou bien dormir. Mais la matière
échapperait plutôt à la gravité
qu'une âme à la Présence de l'Univers.
Par le fait même qu'ils sont des hommes, même
les pluralistes pourraient "voir" : ils ne sont que des
monistes qui s'ignorent.
Plus loin, porté par la
logique de mon développement, je reviendrai à
considérer la masse rassurante de pensée
religieuse humaine qui se meut consciemment dans
l'attraction passionnément sentie du Tout; et,
à ce courant primordial et puissant, je demanderai de
me donner une direction finale sur laquelle ma pensée
personnelle hésite. Pour l'instant ce m'est assez
d'avoir assuré sur un consentement quasi universel la
valeur d'une intuition personnelle profondément
sentie.
A la foi confuse en un Monde Un et
Infaillible je m'abandonne, - où qu'elle me
conduise.
2. La foi en l'Esprit.
Tout ce que nous regardons se
précise. Cette loi générale de la
perception vaut pour le sens cosmique. Nous ne pouvons pas
nous être éveillés à la
conscience de Tout, sans que les contours, d'abord
indéterminés, de la Réalité
Universelle tendent, sous nos tâtonnements, à
prendre figure. Jusqu'en ce point, j'ai l'impression que la
naissance de ma foi était un phénomène
presque organique et réflexe, comme serait la
réponse des yeux à la lumière.
Maintenant je distingue, dans les progrès de ma
vision sur le Monde, l'intervention de facteurs plus
clairement liés à mon temps, à mon
éducation et à ma
personnalité.
Un premier point qui se
découvre à moi avec une évidence que je
ne songe même plus à contester, c'est que
l'unité du Monde est de nature dynamique ou
évolutive. Ici je ne fais que trouver en moi, sous
forme participée et individuelle, cette
révélation de la Durée qui a si
fondamentalement modifié, depuis un siècle, la
conscience que les Hommes prenaient de l'Univers. En plus de
l'Espace qui fascinait Pascal, il y a maintenant pour nous
le Temps, non pas un temps réceptacle où se
logeraient les années, - mais un temps organique,
mesuré par le développement du Réel
global. Jadis nous nous regardions nous-mêmes, et les
choses autour de nous, comme des « points »
fermés sur eux-mêmes. Les êtres se
découvrent maintenant semblables à des fibres
sans fil, tressées dans un processus universel. Dans
un abîme passé tout plonge en arrière.
Et vers un abîme futur, en avant, tout
s'élance. Par son histoire, chaque être est
coextensif à la Durée entière; et son
ontogénèse n'est que l'élément
infinitésimal d'une Cosmogénèse en
laquelle s'exprime finalement l'individualité, et
comme la face de l'Univers.
Ainsi le Tout universel, de
même que chaque élément, se
définit à mes yeux par un mouvement
particulier qui l'anime. Mais quel peut être ce
mouvement? Où nous entraîne-t-il? Cette fois,
pour décider, je sens s'agiter et se grouper en moi
des suggestions ou des évidences recueillies au cours
de mes recherches professionnelles. Et c'est en historien de
la Vie, au moins autant qu'en philosophe, que je
réponds, du fond de mon intelligence et du fond de
mon coeur: « Vers l'Esprit ». s
Évolution spirituelle. Je
sais que l'association de ces deux termes paraît
encore contradictoire, ou du moins anti-scientifique,
à un grand nombre (et peut-être au plus grand
nombre) des naturalistes et des physiciens. Parce que les
recherches évolutionnistes aboutissent à
rattacher, de degré en degré, les états
de conscience supérieure à des
antécédents en apparence inanimés, nous
avons largement cédé à l'illusion
matérialiste qui consiste à regarder comme
« plus réels » les éléments
de l'analyse que les termes de la synthèse. Il a pu
sembler, à ce moment, que la découverte du
Temps, en abattant les digues derrière lesquelles une
philosophie statique protégeait la transcendance des
« âmes », dissolvait l'Esprit dans des flots
de particules matérielles : plus d'esprit - rien que
de la matière. Ma conviction est que cette
plongée en arrière est terminée, et
que, dès maintenant, nous remontons, portés
par le même courant évolutionniste, vers des
conceptions inverses : plus de matière, rien que
l'esprit.
Dans mon cas particulier, la «
conversion » s'est opérée sur
l'étude du « fait humain ». - Chose
étrange. L'Homme, centre et créateur de toute
science, est le seul objet que notre science n'ait pas
encore réussi à envelopper dans une
représentation homogène de l'Univers. Nous
connaissons l'histoire de ses os. Mais, pour son
intelligence réfléchie, il n'y a pas encore de
place régulière trouvée dans la Nature.
Au milieu d'un Cosmos où le primat est encore
laissé aux mécanismes et au hasard, la
Pensée, ce phénomène formidable qui a
révolutionné la Terre et se mesure avec le
Monde, fait toujours figure d'inexplicable anomalie.
L'Homme, dans ce qu'il a de plus humain, demeure une
monstrueuse et encombrante réussite.
C'est pour échapper à
ce paradoxe que je me suis décidé à
renverser les éléments du problème.
Exprimé en partant de la Matière, l'Homme
devenait l'inconnue d'une fonction insoluble. Pourquoi ne
pas le poser en terme connu du Réel? L'Homme semble
une exception. Pourquoi ne pas en faire la clef de
l'Univers? L'homme refuse de se laisser forcer dans une
cosmogonie mécaniciste. Pourquoi ne pas
édifier une Physique à partir de l'Esprit?
-J'ai essayé, pour mon compte, cette marche du
problème. Et tout de suite il m'a semblé que
la Réalité vaincue tombait
dénouée à mes pieds.
Tout d'abord, sous l'influence de
ce simple changement de variable, l'ensemble de la vie
terrestre prenait figure. Fusant en désordre dans
mille directions diverses tant que l'on s'attache à
la distribuer suivant de simples détails anatomiques,
la masse des vivants se déploie sans effort
aussitôt qu'on y cherche l'expression d'une
poussée continue vers plus de
spontanéité et plus de conscience; et la
Pensée trouve sa place naturelle dans ce
développement. Supporté par d'infinis
tâtonnements organiques, l'animai pensant cesse
d'être une exception dans la nature; il
représente simplement le stade embryonnaire le plus
élevé que nous connaissions dans la croissance
de 'Esprit sur Terre. D'un seul coup, l'Homme se trouvait
situé sur un axe principal de l'Univers. Et voici
que, par une généralisation presque
nécessaire de cette première constatation, des
perspectives plus vastes encore s'ouvraient devant moi. Si
l'Homme est la clef de la Terre, pourquoi la Terre à
son tour ne serait-elle pas la clef du Monde? Sur Terre nous
constatons une augmentation constante « psychique
» à travers le temps. Pourquoi cette grande
règle ne serait-elle pas l'expression la plus
générale que nous puissions atteindre de I'
Evolution universelle? Une Evolution à base de
Matière ne sauve pas l'Homme: car tous les
déterminismes accumulés ne sauraient donner
une ombre de liberté. En revanche une
Évolution à base d'Esprit conserve toutes les
lois constatées par la Physique, tout en menant
directement à la Pensée : car une masse de
libertés élémentaires en
désordre équivaut à du
déterminé. Elle sauve à la fois l'Homme
et la Matière. Donc il faut l'adopter.
Dans la constatation de cette
réussite se consomme définitivement pour moi
une « foi en l'Esprit », dont les principaux
articles peuvent s'exprimer ainsi :
a) L'Unité du Monde se
présente à notre expérience comme la
montée d'ensemble, vers quelque état toujours
plus spirituel, d'une Conscience d'abord pluralisée
(et comme matérialisée). Mon adhésion
complète et passionnée à cette
proposition fondamentale est essentiellement d'ordre
synthétique. Elle résulte d'une graduelle et
harmonieuse organisation de tout ce que m'apporte la
connaissance du Monde. Aucune autre formule que celle-ci ne
me paraît suffire à couvrir la totalité
de l'expérience.
b) En vertu même de la
condition qui le définit (à savoir,
d'apparaître en terme de l'Evolution universelle),
l'Esprit dont il s'agit ici a une nature particulière
bien déterminée, Il ne représente en
rien quelque entité indépendante ou
antagoniste par rapport à la Matière, -
quelque puissance prisonnière ou flottante dans le
monde des corps. Par Esprit j'entends « l'Esprit de
synthèse et de sublimation » en qui,
laborieusement, parmi des essais et des échecs sans
fin, se concentre la puissance d'unité diffuse dans
le Multiple universel :l'Esprit naissant au sein et en
fonction de la Matière.
c) Le corollaire pratique de ces
perspectives est que, pour se diriger à travers les
brumes de la vie, l'Homme possède une règle
biologique et morale absolument sûre, qui est de se
diriger constamment lui-même « vers la plus
grande conscience ». Ce faisant, il est certain de
marcher de conserve, et d'arriver au port, avec l'Univers.
En d'autres termes, un principe absolu d'appréciation
dans nos jugements doit être celui-ci : « Mieux
vaut, et à quelque prix que ce soit, être plus
conscient que moins conscient ». Ce principe me
paraît la condition même de l'existence du
Monde. Et cependant, en fait, beaucoup d'hommes le
contestent, explicitement ou implicitement, sans se douter
de l'énormité de leur négation. Bien
des fois, après quelque discussion infructueuse sur
des points avancés de philosophie ou de religion, je
me suis brusquement entendu dire par mon interlocuteur qu'il
ne voyait pas qu'un être humain fût absolument
supérieur à un Protozoaire, -ou encore que le
« Progrès » fait le malheur des peuples.
Notre controverse s'était développée
au-dessus d'une ignorance fondamentale. Un homme, si savant
fût-il, n'avait pas compris que la seule
réalité qui soit au Monde est la passion de
grandir. Il n'avait pas fait le pas
élémentaire sans lequel tout ce qui me reste
à dire paraîtra illogique et
incompréhensible,
3- La foi en
l'Immortalité.
Parvenu au palier de la foi en une
Evolution spirituelle du monde, j'ai senti (après
beaucoup d'autres, j'imagine) la tentation de
m'arrêter. Est-il besoin d'aller au-delà de
cette vision d'espoir pour fonder une attitude morale de
l'existence, - pour justifier et purifier la vie ? - Et
cependant, une fois encore, à force de regarder
sympathiquement et admirativement l'Univers, j'ai senti
évoluer en moi-même ma croyance. Et j'ai
reconnu que ce n'était rien d'avoir découvert
en moi et autour de moi un Esprit naissant si cet Esprit
n'était pas immortel. L'immortalité,
c'est-à-dire, au sens très
général où je prends ici le mot,
l'irréversibilité, voilà qui me parait
suivre, à titre de propriété ou de
complément nécessaire, toute idée de
progrès universel.
Que, dans l'ensemble, l'Univers
doive ne jamais s'arrêter ni reculer dans le mouvement
qui l'entraîne vers plus de liberté et de
conscience, ceci m'est d'abord suggéré par la
nature même de l'Esprit. En soi, l'Esprit est une
grandeur physique constamment croissante : pas de limite
appréciable, en effet, aux approfondissements de la
connaissance et de l'amour. Mais s'il peut grandir sans
arrêt, n'est-ce pas une indication qu'il le fera, en
effet, dans un Univers dont la loi fondamentale parait
être que : tout le possible se réalise? En
fait, aussi loin dans le passé que
pénètre notre expérience, nous voyons
la Conscience monter à travers les âges. On
peut discuter sans fin la question de savoir si
l'intelligence humaine a gagné encore, au cours de
l'Histoire, en perfection individuelle. Mais une chose est
sûre c'est que, sur ce court intervalle des deux
derniers siècles, les puissances collectives de
l'esprit ont augmenté dans des proportions
impressionnantes. Tout se rapproche autour de nous, et tout
s'apprête à faire bloc dans l'Humanité.
Vraiment nous pouvons dire aujourd'hui, sans quitter le
terrain des faits, que, à perte de vue, le Monde
autour de nous dérive, entraîné en sens
opposé par deux courants conjugués
également irréversibles : l'Entropie et la
Vie.
Cette impossibilité que
montre la Vie (prise dans l'ensemble) à
rétrograder est déjà un solide appoint
en faveur de la croyance et de l'indestructibilité
des conquêtes de l'Esprit. A cette
démonstration on peut toutefois objecter qu'elle est
d'ordre empirique, et qu'elle ne porte en somme que sur une
étendue et sur une phase limitées de
l'Univers. Il serait bien plus satisfaisant de rattacher
directement l' « immortalité » à
quelque propriété essentielle de
]'Evolution cosmique. Le pouvons-nous?
Depuis longtemps, je m'imagine
avoir trouvé, à mon usage personnel, la
solution de ce problème dans l'analyse de l' «
Action ». Agir (c'est-à-dire appliquer notre
volonté à ta réalisation d'un
progrès) paraît une chose si simple qu'elle ne
requiert aucune explication. Mais en réalité,
il en est de cette fonction élémentaire comme
de la perception extérieure, Au regard du « bon
sens », voir, entendre, sentir, paraissaient être
des actes immédiatement intelligibles. Et cependant
il a fallu pour les justifier les immenses efforts d'une
Critique, au terme de laquelle il est apparu (nous e
rappelions pins haut) que chacun de nous ne fait
partiellement qu'un avec la totalité de l'Univers.
Ainsi en est-il de l'Action. Nous agissons, c'est entendu.
Mais quelles propriétés structurelles le
Réel doit-il avoir pour que ce mouvement de
volonté puisse se produire? A quelles conditions le
Monde doit-il satisfaire pour qu'une liberté
consciente puisse jouer en lui ? A ce problème de
l'Action je réponds, après Blondel et Le Roy :
« Pour mettre en branle la chose, si petite en
apparence, qu'est une activité humaine, il ne faut
rien moins que l'attrait d'un résultat
indestructible, Nous ne marchons que sur l'espoir d'une
conquête immortelle ». Et je conclus directement
: « Donc il y a de l'immortel en avant de nous
».
Examinons successivement la majeure
et le lieu de ce raisonnement.
La majeure, d'abord. Celle-ci me
parait constituer un fait psychologique
élémentaire, encore que pour le percevoir, il
faille une certaine éducation du regard
intérieur. En ce qui me concerne, la chose est claire
: dans le cas d'une action vraie, (j'entends par là
celle où l'on donne quelque chose de sa vie), je ne
m'engage qu'avec l'arrière-pensée,
déjà notée par le vieux Thucydide, de
faire « une oeuvre pour toujours ». Non pas, bien
entendu, que j'aie la vanité de vouloir léguer
mon nom à la postérité. Mais une sorte
d'instinct essentiel me fait entrevoir, comme seule
désirable, la joie de collaborer atomiquement
à l'établissement définitif d'un Monde;
et rien d'autre finalement ne saurait m'intéresser.
Dégager une quantité infinitésimale
d'absolu. Libérer un peu d'être, pour toujours.
Le reste n'est qu'insupportable vanité.
Je me suis fait bien des fois
contester la valeur de ce témoignage
intérieur. Plusieurs de mes amis m'ont assuré
ne rien éprouver de pareil eux-mêmes. «
Affaire de tempérament, m'ont-ils dit. Vous
éprouvez le besoin de philosopher. Mais pourquoi
raisonner ses tendances? Nous, nous travaillons, nous
cherchons, parce que cela nous plait, comme nous buvons un
verre
» - Et moi, parce que je suis sûr
d'avoir lu au fond de moi-même un trait
essentiellement humain, et donc universel, je leur
réponds : « Vous n'allez pas jusqu'au bout de
votre coeur ni de votre pensée. Et c'est pour cela du
reste que dorment en vous le « sens cosmique » et
la foi au Monde. Louer, conquérir, vous satisfait et
vous attire. Mais ne discernez-vous donc pas que ce qui est
apaisé en vous par l'effort est
précisément la passion « d'être
définitivement davantage » ? en serait-il de
même si quelque jour (si loin soit-il) rien ne devait
subsister de votre oeuvre, pour personne? Tel qu'il est,
votre goût de la vie demeure sentimental et fragile.
Je vous parais bizarre et exceptionnel parce que je
tâche d'analyser le mien et de le rattacher à
un trait structurel du Monde. Or moi, en
vérité, je vous dis qu'avant de s'embarquer
demain pour la grande aventure d'où doit sortir sa
consommation il faudra que la masse humaine se recueille,
tout entière, et examine une bonne fois la valeur de
l'impulsion qui la pousse en avant. Cela vaut-il la peine,
vraiment, de nous plier, ou même, comme il le faut, de
nous passionner, devant la marche du Monde?... L'Homme, plus
il est homme, ne saurait se donner qu'à ce qu'il
aime. Et il n'aime finalement que l'indestructible.
Multipliez tant que vous voulez l'extension et la
durée du Progrès. Promettez cent millions
d'années encore d'accroissement à la Terre.
Si, au terme de cette période, il apparaît que
le tout de la conscience doit retourner à
zéro, sans qu'en soit recueillie nulle part les
secrète essence, alors, je le déclare, nous
désarmerons, - et ce sera la grève. La
perspective d'une mort totale (il faut
réfléchir beaucoup à ce mot pour en
mesurer la puissance destructive sur nos âmes), cette
perspective, dis-je, devenue consciente, tarirait
immédiatement en nous les sources de l'effort.
Regardez autour de vous le nombre grandissant de ceux qui
pleurent secrètement d'ennui et de ceux qui se tuent
pour échapper à la vie... Le jour est proche
où 'Humanité s'apercevra que, en vertu
même de sa position dans une Evolution cosmique
qu'elle est devenue capable de découvrir et de
critiquer, elle se trouve biologiquement placée entre
le suicide et l'adoration. »
Mais alors, si la majeure de mon
raisonnement est vraie, c'est-à-dire, si, non point
par fantaisie, mais par nécessité interne, la
« Vie réfléchie » ne peut se mouvoir
que vers de l'Immortel, - alors, étant donné
le stade on je suppose parvenue l'évolution de ma foi
j'ai le droit de conclure, comme je l'ai fait : « Donc
l'immortel existe ». Et en effet, si le Monde, pris
dans sa totalité, est quelque chose d'infaillible
(première étape); et si, par ailleurs, il se
meut vers l'Esprit (deuxième étape); alors il
doit être capable de nous fournir ce qui est
essentiellement requis pour la continuation d'un pareil
mouvement : je veux dire un horizon sans limites en avant.
Sans quoi, impuissant à alimenter les progrès
qu'il suscite, il se trouverait dans l'inadmissible
situation d'avoir à s'évanouir dans le
dégoût chaque fois que la conscience née
en lui parviendrait à l'âge dc
raison.
Ainsi achève de se dissiper
à mes yeux le mirage de la Matière. Moi aussi,
et peut-être plus que personne, j'ai d'abord
secrètement placé dans la masse des corps la
position d'équilibre et le principe de consistance de
'Univers. Mais peu à peu, sous la pression des faits,
j'ai vu s'inverser les valeurs. Le Monde ne tient pas «
par en bas », mais « par en haut ». Rien de
plus instable en apparence que les synthèses
graduellement opérées par la Vie. Et cependant
c'est dans la direction de ces constructions fragiles que I'
Evolution avance pour ne jamais reculer.
Quand tout le reste, s'étant
concentre ou dissipé, aura passé, il restera
l'Esprit.
4. La foi en la
Personnalité.
pp.134-138 Voici donc que, par
degrés, ma foi initiale au Monde s'est muée
irrésistiblement en une foi à la
spiritualité croissante et indestructible du Monde.
En fait, cette perspective est simplement celle à
laquelle se rallient, plus ou moins confusément, la
plupart des esprits de type « moniste »; il serait
difficile, en effet, de sauver autrement « le
phénomène humain ». Mais sous quelle
forme nous représenter le terme immortel de
l'Évolution universelle? Ici, les croyances
divergent. Demandez à un «moniste » comment
il se figure l'Esprit final de l'Univers. Neuf fois sur dix,
il vous répondra : « Comme une vaste puissance
impersonnelle, dans laquelle iront se noyer nos
personnalités. » Or la conviction que je veux
essayer de défendre ici, est
précisément, à l'inverse, que, s'il y a
irréversiblement de la Vie en avant de nous, ce
Vivant doit culminer en un Personnel où nous nous
trouvions nous-mêmes « sur-personnalisés
». Comment justifier cette nouvelle étape dans
l'explication de ma foi?
Simplement, ici encore, en
obéissant aux suggestions du Réel,
harmonisé jusqu'au bout, tout entier.
L'idée, si répandue,
que le Tout, même ramené à la forme
d'Esprit, ne saurait être qu'impersonnel, a
évidemment son origine dans une illusion spatiale.
Autour de nous, le « personnel » est toujours un
«élément » (une monade); et
l'Univers, en revanche, se manifeste surtout à notre
expérience par des activités diffuses. De
là cette impression tenace que le personnel est un
attribut exclusif du « particulaire, en tant que tel
», - et qu'il doit décroître par
conséquent à mesure que s'opère
l'unification totale.
Mais cette impression, au point
où j'en suis arrivé dans le
développement de ma foi, ne résiste pas
à la réflexion. L'Esprit du Monde, tel qu'il
m'est apparu naissant, n'est pas un fluide, un éther,
une énergie. Complètement différent de
ces vaporeuses matérialités, il est une prise
graduelle de conscience, en laquelle se groupent et
s'organisent, dans leur essence, les innombrables
acquisitions de la Vie. Esprit de synthèse et de
sublimation, l'ai-je défini plus haut. Suivant quelle
voie d'analogie pouvons-nous donc l'imaginer? Serait-ce en
relâchant notre centre individuel de réflexion
et d'affection ? Nullement. Mais en resserrant au contraire
celui-ci, toujours plus au-delà de lui-même.
L'être « personnalisé », qui nous
constitue humains, est l'état le plus
élevé sous lequel il nous soit donné de
saisir l'étoffe du Monde. Portée à sa
consommation, cette substance doit posséder encore,
à un degré suprême, notre perfection la
plus précieuse. Elle ne peut être dès
lors que « super-consciente », c'est-à-dire
« super-personnelle ». Vous vous cabrez devant
l'idée d'un Univers personnel. L'association de ces
deux concepts vous paraît monstrueuse. Illusion
spatiale, répéterai-je. Au lieu de regarder le
Cosmos du côté de sa sphère
extérieure, matérielle, retournez-vous donc
vers le point où tous les rayons se joignent!
Là aussi, ramené à l'Unité, le
Tout existe, - et concentré dans ce point, vous
pouvez le saisir tout entier.
Ainsi, en ce qui me concerne, je ne
puis concevoir une Évolution vers l'Esprit qui
n'aboutirait pas à une suprême
Personnalité. Le Cosmos, à force de converger,
ne peut se nouer dans Quelque Chose : il doit, comme
déjà partiellement et
élémentairement dans le cas de l'Homme, se
terminer sur Quelqu'un. Mais alors se pose la question
subsidiaire : que restera-t-il de chacun de nous dans cette
ultime Conscience que l'Univers prendra de lui-
même.
En soi, à vrai dire, le
problème d'une survie personnelle m'inquiète
peu. Dès lors que le fruit de ma vie est recueilli
dans un Immortel, que m'importe d'en
avoirégoïstement la conscience et la joie?
Très sincèrement, ma félicité
personnelle ne m'intéresse pas : c'est assez, pour
mon bonheur, que le meilleur de moi-même passe,
à jamais, dans un plus beau et un plus grand que
moi.
Mais c'est ici
précisément que, du cur même de
mon indifférence à survivre, en rejaillit la
nécessité. Le meilleur de moi-même,
ai-je dit. Mais quel est donc cette précieuse
parcelle que le Tout attend de récolter en moi ?
Est-ce une idée qui sera éclose dans ma
pensée? une parole que j'aurai dite? une
lumière que j'aurai rayonnée?...Manifeste
insuffisance de tout cela! Admettons que je sois un de ces
rares humains dont la trace visible ne s'évanouit pas
comme le sillage du navire. Admettons encore et faisons
aussi large que possible, la part (très
réelle) des influences impondérables que
chaque vivant exerce sans s'en douter sur l'Univers autour
de lui. Que représente cette fraction utilisée
de mon énergie comparée au foyer de
pensée et d'affection qui constitue « mon
âme? » L'uvre de ma vie, oui, elle est
représentée en quelque chose par ce qui passe
de moi en tous. Mais combien plus par ce que je parviens
à faire d'incommunicable, d'unique, au fond de
moi-même. Ma personnalité, c'est-à-dire
le centre particulier de perceptions et d'amour que ma vie
consiste à développer, voilà mon vrai
trésor. Voilà, par conséquent, la seule
valeur dont le prix et la conservation peuvent
intéresser et justifier mon effort. Et voilà
par suite la portion par excellence de mon être que ne
peut laisser échapper le Centre où convergent
toutes les richesses sublimées de
l'Univers.
Or, comment va-t-elle pouvoir
s'opérer, cette transmission de moi-même
à l'Autre, ainsi requise simultanément par les
exigences de mon Action et par la réussite de
l'Univers? Vais-je me dépouiller de ce qui est «
moi » pour le donner à «Lui »? Il
semble que nous ayons parfois l'impression que ce geste soit
possible. Mais quelle illusion! Réfléchissons
une minute. Et nous reconnaîtrons que nos
qualités personnelles ne sont pas une flamme dont
nous puissions nous séparer en la communiquant. Nous
pensions peut-être nous en dépouiller comme
d'un vêtement qui se donne. Mais elles coïncident
précisément avec la substance de notre
être, -tissées qu'elles sont dans leurs fibres
par la conscience que nous en avons. Ce qui doit être
préservé dans la consommation universelle, ce
ne sont rien moins que les propriétés de notre
centre : et donc c'est ce centre lui-même; - et donc
c'est ce précisément par quoi notre
pensée se réfléchit sur
elle-même. La Réalité où culmine
l'Univers ne peut donc se développer à partir
de nous qu'en nous conservant : dans la Personnalité
suprême, nous ne pouvons que nous trouver
personnellement immortalisés.
Vous vous étonnez de cette
perspective. Mais c'est alors que, sous l'une de ses
multiples formes, l'illusion matérialiste est encore
là qui vous égare, comme elle a
égaré la plupart des panthéismes.
Presque invinciblement, je le rappelais en commençant
ce paragraphe, nous nous imaginons le grand Tout sous la
figure d'un Océan immense où les filets de
l'être individuel viennent disparaître. Il est
la Mer où le grain de sel est dissous, le Feu
où se volatilise la paille... S'unir à Lui,
c'est donc se perdre. Mais justement cette image est fausse,
voudrais-je pouvoir crier aux Hommes, et contraire à
tout ce que j'ai vum'apparaître de plus clair au cours
de mon éveil à la foi. Non, le Tout n'est pas
l'immensité détendue, et donc dissolvante,
où vous cherchez son image. Mais il est
essentiellement, Lui comme nous, un Centre, doué des
qualités d'un centre. Or quelle est la seule
façon dont puisse se former et se nourrir un centre?
Serait-ce en décomposant les centres
inférieurs qui tombent sous son empire? -Non point, -
mais en les renforçant à sa propre image. Sa
manière à lui, de dissoudre, c'est d'unifier
plus loin encore. Se fondre dans l'Univers pour la monade
humaine, c'est être
super-personnalisée.
Ici s'arrêtent et culminent
les développements individuels de ma foi, - en un
point où, m'arrivât-il de perdre confiance en
toute religion révélée, je resterais
encore, me semble-t-il, solidement accroché.
D'étape en étape, ma croyance initiale au
Monde a pris Figure. Ce qui était d'abord intuition
confuse de l'unité universelle est devenu sentiment
raisonné et défini d'une Présence. Au
Monde, maintenant, je sais que je tiens et que je
reviendrai, non pas seulement par les cendres de ma chair,
mais par toutes les puissances développées de
ma pensée et de mon cur. Je puis l'aimer. Et
puisque de la sorte, dans le Cosmos, il se dessine
maintenant pour moi une sphère supérieure du
Personnel et des relations personnelles, je commence
à soupçonner que des attractions et des
directions de nature intellectuelle pourraient bien
m'envelopper et me parler.
Une Présence n'est jamais
muette.
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DEUXIEME PARTIE - LA CONFLUENCE
DES RELIGIONS
i. Le phénomène
religieux et le choix d'une religion.
En vertu même de la structure
unitaire et convergente reconnue ci-dessus a l'Univers, la
ligne de développement suivie par ma croyance au
cours de ses étapes individuelles ne saurait
être une fibre isolée dans l'évolution
de la pensée humaine. S'il est vrai que le Tout se
révèle à chacun des
éléments pour l'attirer, - et s'il est vrai
aussi que toute activité douée de
self-conscience éprouve organiquement besoin de se
justifier à elle-même la valeur de son effort,
alors, la naissance de ma foi ne représente que
l'élément infinitésimal d'un processus
beaucoup plus vaste et beaucoup plus sûr, commun
à tous les hommes. Et c'est ainsi que je me trouve
conduit, par la logique même de ma croissance,
à émerger au-dessus de mon individualisme, et
à découvrir en face de moi l'expérience
religieuse générale de l'Humanité, pour
m'y mêler.
Ce geste d'adhésion à
une force extérieure de croyance, beaucoup d'esprits,
intérieurement sensibles au Divin, répugnent,
je sais, à l'exécuter. La Religion : affaire
strictement personnelle : voilà ce que pensent, ou
sont prêts à penser, les plus intelligents
d'entre nous. Cette prétention individualiste, du
point de vue évolutionniste-spirituel où m'a
conduit la foi au Monde, je viens déjà,
implicitement, de la condamner. A mon sens, le
phénomène religieux, pris dans son ensemble,
n'est rien moins que la réaction, à l'Univers
en tant que tel, de la conscience et de l'action humaine
collectives en voie de développement. Il exprime,
à l'échelle du social, la foi
passionnée au Tout que j'ai cru discerner en moi.
Qu'est-ce à dire, sinon qu'il ne saurait avoir
d'autre sujet que la totalité de la pensée
terrestre? Née du besoin qu'a la Terre de
s'expliciter un Dieu, la Religion est attachée et
coextensive, non à l'homme individu, mais à
l'Humanité tout entière. En elle, comme dans
la Science, s'accumulent, se corrigent, et peu à peu
s'organisent infailliblement, une infinité de
recherches humaines. Comment pourrais-je éviter de
m'y agréger et où trouverais-je ailleurs une
confirmation et un complément au mouvement personnel
qui m'a secrètement porté jusqu'aux pieds
d'une adorable mais encore silencieuse Présence ? Je
ne m'aviserais certes pas de vouloir constituer à moi
seul la Science. Pareillement mon effort pour croire ne peut
aboutir qu'encadré et prolonge par une
expérience humaine totale. Dans l'énorme
fleuve des Religions, auquel vient d'aboutir le filet de mes
démarches intimes, je dois donc me plonger sans
hésitation. Mais, autour de moi, les flots sont si
troubles. Ils tourbillonnent en tant de sens divers. De tant
de côtés on m'appelle au nom de quelque
révélation divine. Auquel de ces courants, en
apparence contraires, dois-je me livrer, pour être
porte par le flot vers l'Océan?
Dans l'ancienne
apologétique, le choix d'une religion se trouvait
principalement guide par la considération du miracle.
Le privilège, pour une doctrine, de se
présenter avec un cortège de pouvoirs
dépassent les forces de la nature garantissait
qu'elle venait de Dieu. Nul autre que le Créateur ne
pouvait user de ce sceau. Des lors, le miracle une fois
constaté, il ne restait plus aux hommes, en vertu
d'un syllogisme très simple, qu'à recevoir les
directions données par le thaumaturge, queues que
fussent du reste leurs attraits ou leurs répugnances
a s'y conformer. Naturellement, ii était suppose que
la parole de Dieu ne pouvait être que satisfaisante a
la raison et au ccur de sa créature. Mais le fait et
la fonction de cette harmonie entre nos désirs et la
Révélation étaient largement
laissés a l'état de sous-entendu.
Je n'ai personnellement aucune
difficulté a accepter le miracle, pourvu que celui-ci
n'aille pas (ceci est la thèse même de l'
Eglise) contre les règles de plus en plus nombreuses
et précises que nous découvrons a
l'évolution naturelle du Monde. Bien plus :
convaincu, comme je le suis, que les déterminismes de
la Matière ne sont que des servitudes
résiduelles de l'Esprit, je ne comprendrais pas
qu'autour de l'axe principal de spiritualisation
représenté par « la vraie religion
», il ne se manifeste (et plus qu'ailleurs) une
libération progressive des corps. Mais justement
parce que ce déplacement continu vers le haut des
limites de nos possibilités me paraît
constituer un prolongement sans rupture a une
propriété naturelle de l' Evolution, je cesse
d'y voir un caractère tranché,
équivalant a une déchirure par Dieu du voile
sans couture des phénomènes. Le miracle, bien
compris, reste à mes yeux un critère de
vérité, mais subordonné et secondaire.
La seule raison capable de me décider à
adhérer a une religion ne peut être en
définitive (ceci résulte de la première
partie de ce travail) que l'harmonie d'ordre
supérieur existant entre cette religion et Ic credo
individuel auquel m'a conduit l'évolution naturelle
de ma foi.
Foi en l'unité du Monde, foi
en l'existence et en l'immortalité de l'Esprit
naissant de la synthèse du Monde, - ces trois Fois se
résumant dans l'adoration d'un centre (personnel et
personnalisant) de convergence universelle: tels sont, je le
répète, les termes de ce credo. Voyons dans
quel courant je dois me jeter pour que ces aspirations
soient le plus favorablement reçues, corrigées
et multipliées. En ceci consistera pour moi
l'épreuve des Religions.
2. L'épreuve des
Religions.
En dépit de certains
foisonnements superficiels, dus à l'insatisfaction
des fidèles plus qu'à la naissance d'un nouvel
idéal, le complexe des Religions tend, sous
l'influence de l'esprit moderne , à se simplifier
notablement. C'est au moins l'impression que je retire de
leur observation. Et puisque, dans ces pages, il ne s'agit
explicitement que de moi-même, je dirai qu'à
mon sens un premier examen suffit pour réduire a
trois les types de croyances possibles. Le groupe des
religions orientales, les néo-pantheismes
humanitaires, - et le Christianisme: voilà les
directions entre lesquelles je pourrais hésiter, si
je me trouvais (comme je le suppose ici fictivement) dans le
cas d'avoir encore à choisir ma religion.
a) La grande séduction des
(disons le Bouddhisme, pour fixer les idées) est
d'être éminemment universalistes et cosmiques.
Jamais peut-être le sens du Tout, qui est la
sève de toute mystique, n'a jailli avec plus
d'exubérance que dans les plaines de l'Inde. C'est
là, lorsque s'écrira une histoire
synthétique des religions, qu'il faudra placer,
quelques siècles avant le Christ, la naissance du
panthéisme. Et c'est là encore, lorsque
grandit l'attente d'une révélation nouvelle,
que se tournent de nos jours les yeux de l'Europe moderne.
Commandée, ainsi que je l'ai dit, par l'amour du
Monde, ma foi individuelle devait être
spécialement sensible aux influences orientales. Et
j'ai parfaitement conscience d'en avoir subi l'attrait, -
jusqu'au jour où m'est apparu que l'Orient et moi
nous entendions sous les mêmes mots des choses
différentes. L'Esprit, pour le sage hindou, c'est
l'unité homogène où le parfait vient se
perdre en supprimant toutes nuances et toutes richesses
individuelles. Recherches, personnalisation, progrès
terrestres, autant de pestes de l'âme. La
Matière est poids mort et une illusion. L'Esprit au
contraire, pour moi, c'est, ai-je dit, l'unité de
synthèse en laquelle le saint vient s'achever en
poussant à l'extrême la différenciation
et les ressources de sa nature. Savoir et pouvoir :
voilà le seul chemin menant à la
libération. La Matière est toute
chargée de possibilités sublimes. Ainsi
l'Orient me fascine par sa foi en l'unité finale de
l'Univers. Mais il se trouve que nous avons, lui et moi,
deux conceptions opposées des relations de passage
entre la Totalité et ses éléments. Pour
lui, l'Un apparaît de la suppression, - et pour moi il
naît de la concentration du Multiple. Deux morales,
deux métaphysiques, et deux mystiques, sous les
mêmes apparences monistes. Que l'équivoque se
découvre : et c'en serait assez, je pense, pour que,
des religions orientales menant logiquement au renoncement
passif, se dégoûte notre Monde moderne, surtout
avide de légitimer religieusement ses
conquêtes. Sur moi, en tout cas, leur courant a perdu,
ipso facto, toute puissance. Le Dieu que je cherche doit se
manifester à moi comme un Sauveur de
l'activité humaine. Je pensais l'avoir entrevu
à l'Orient. Ne m'attendrait-il pas à l'autre
bout de l'horizon dans les régions nouvellement
ouvertes à la mystique humaine par "la route de
l'Ouest"?
b) A la différence des
vénérables cosmogonies asiatiques que je viens
d'éliminer, les panthéismes humanitaires
représentent autour de nous une forme toute jeune de
religion. Religion peu ou pas codifiée (en dehors du
Marxisme). Religion sans Dieu apparent, et sans
révélation. Mais Religion au vrai sens, si par
ce mot on désigne la foi contagieuse en un
Idéal auquel donner sa vie. Malgré
d'extrêmes diversités de détail, un
nombre rapidement croissant de nos contemporains s'accordent
d'ores et déjà à reconnaître que
l'intérêt suprême de l'existence consiste
à se vouer corps et âme au Progrès
universel, celui-ci s'exprimant par les
développements tangibles de l'Humanité. Depuis
bien longtemps, le monde n'avait pas assisté à
un pareil effet de « conversion ». Qu'est-ce
à dire sinon que, sous des formes variables
(communistes ou nationalistes, scientifiques ou politiques,
individuelles ou collectives), nous voyons positivement
naître et se constituer autour de nous, depuis un
siècle, une Foi nouvelle : la Religion de
l'Évolution. Tel est le deuxième des courants
spirituels avec lesquels j'ai à mesurer ma
foi.
Par nature et par occupation, je
suis trop (ai-je dit plus haut) un enfant du Monde, pour ne
pas me sentir à ma place dans un temple construit
à la gloire de la Terre. Et que représente,
à vrai dire, le "sens cosmique" d'où germe
l'organisme entier de ma croyance sinon cette foi même
en l'Univers qui anime les panthéismes modernes ? -
L'Orient m'avait déplu parce qu'il ne laisse
logiquement aucune place ou aucune valeur aux
développements de la nature. Ici au contraire je
trouve, érigée en une sorte d'absolu, la
genèse de la plus grande conscience, et son
cortège essentiel de créations et de
recherches. Ici je me vois provoqué aux efforts sans
limite pour la conquête du temps et de l'espace. Ici,
je le sens, est le milieu intérieur naturel où
je suis fait pour m'épanouir et évoluer.
Comment expliquer autrement la sympathie immédiate et
l'accord profond que j'ai toujours remarqués entre
moi et les plus émancipés serviteurs de la
Terre ? -J'ai donc souvent aimé à m'aventurer
en rêve à leur suite, curieux de deviner
jusqu'où pourraient coïncider nos routes. Or
chaque fois, après un temps très court, je me
suis trouvé déçu. C'est que,
après un beau départ, les adorateurs du
Progrès s'arrêtent presque
immédiatement, sans vouloir ou pouvoir
dépasser le deuxième stade de ma croyance
individuelle. Ils s'élancent bien vers la foi en
l'Esprit (le vrai Esprit de sublimation et de
synthèse). Mais en même temps ils se refusent
à chercher si, pour légitimer le don qu'ils
lui font d'eux-mêmes, cet Esprit se présente
à eux doué d'immortalité et de
personnalité. Ces deux propriétés,
nécessaires à mon avis pour justifier l'effort
humain, ils les nient, le plus souvent; ou du moins ils
cherchent à édifier en dehors d'elles le corps
de leur religion. D'où bien vite une sensation
d'insécurité, d'inachèvement, d' «
asphyxie.»
Les Religions hindoues me donnaient
l'impression d'un abîme où on se jetterait pour
saisir l'image du soleil. Chez les panthéistes
humanitaires d'aujourd'hui, il me semble étouffer
sous un ciel trop bas.
c) Alors il ne me reste plus
qu'à me tourner vers la troisième et
dernière branche du fleuve, vers le courant
chrétien.
Là sans doute, par
élimination, doit se trouver la direction que je
cherche, - celle où je rencontrerai,
amplifiées par une longue tradition vivante, les
tendances d'où est sortie et dont s'entretient ma
foi. Je me suis donc livré aux influences de
l'Église. Non plus, ce coup-ci, par une
expérience mentale fictive, mais au cours d'un essai
prolongé, j'ai tâché de faire
coïncider ma petite religion personnelle avec la grande
Religion de Jésus. Eh bien, pour être
absolument vrai en face de moi-même, comme devant les
autres, je dois dire que, une troisième fois encore,
l'accord ne s'est pas établi, - au moins dès
le début. Je ne me suis pas reconnu d'abord dans
l'Évangile : et voici pourquoi.
Le Christianisme est par excellence
la Religion de l'Impérissable et du Personnel. Son
Dieu pense, aime, parle, punit, récompense comme
Quelqu'un. Son Univers culmine en des âmes
immortelles, responsables pour toujours de leur
destinée. Ainsi s'anime et s'ouvre tout grand,
au-dessus de ses fidèles, le même ciel qui pour
les panthéismes humanitaires demeurait impassible et
fermé. Il y a, dans cette illumination des sommets,
une magnifique attirance. Mais pour y parvenir, il m'a
longtemps semblé que le chemin était
coupé d'avec la Terre, - comme si l'on m'eût
demandé d'escalader des nuages. C'est qu'à
force de n'envisager que des relations "personnelles" dans
le Monde, le Chrétien moyen a fini par rapetisser
à la mesure de « l'homme juridique » le
Créateur et la Créature. A force d'entendre
exalter la valeur de l'esprit et la surnaturalité du
divin, il en est venu à regarder l'âme comme un
hôte de passage dans le Cosmos et une
prisonnière de la Matière. Pour lui,
dès lors, l'Univers a cessé d'étendre
sur toute l'expérience intérieure le primat de
son organique unité : l'opération du salut,
devenue affaire de réussite individuelle, se
développe sans souci de l'évolution cosmique.
Le Christianisme ne paraît pas croire au
Progrès humain. Il n'a pas développé,
ou il a laissé s'endormir en lui le sens de la
Terre... Comment alors ne sentirais-je pas, - moi dont toute
la sève monte de la Matière, que mon
adhésion à sa morale et à sa
théologie est forcée et conventionnelle? Mes
espérances suprêmes, celles-là
même que les panthéismes ni d'Orient, ni
d'Occident ne pouvaient satisfaire, la foi en Jésus
les comble. Mais n'est-ce pas pour me retirer, de l'autre
main, le seul support sur lequel je pouvais m'élever
à l'attente d'une immortalité divine: la foi
au Monde ? - Ma religion individuelle a-t-elle donc des
exigences si exceptionnelles ou si nouvelles qu'aucune
formule ancienne ne puisse la satisfaire?
Je pouvais le craindre.
C'est alors que m'est apparu le
Christ-Universel.
3. Le Christ-Universel et la
convergence des Religions.
Le Christ-Universel, tel que je le
comprends, est une synthèse du Christ et de
l'Univers. Non point divinité nouvelle, - mais
explication inévitable du Mystère en quoi se
résume le Christianisme : l'Incarnation.
Aussi longtemps qu'on la
décrit et qu'on la traite en termes juridiques,
l'Incarnation paraît un phénomène
simple, - superposable à n'importe quelle
espèce de Monde. Que l'Univers soit petit ou grand,
statique ou évolutif:, il est juste aussi simple pour
Dieu de le donner à son Fils : puisqu'il ne s'agit en
somme que d'une déclaration. Toute autre se
découvre la situation si on l'envisage d'un point de
vue organique, qui est au fond celui de toute vraie
connaissance du Réel. La croyance la plus
chère du chrétien (disons, plus exactement,du
catholique) est que le Christ, par sa "grâce",
l'enveloppe et le fait participant de sa vie divine. Mais
comment donc peut s'opérer (de possibilité
physique) cette mystérieuse emprise ? « Par la
puissance divine », nous dit-on. J'entends bien. Mais
ceci n'est pas plus une réponse que lorsque le
nègre explique l'avion en disant : « Affaire de
Blancs.» Comment la puissance divine,
précisément, doit-elle combiner l'Univers pour
qu'une Incarnation y soit biologiquement réalisable ?
Voilà ce qui m'intéresse. Voilà ce que
j'ai cherché à comprendre. Et voilà ce
qui m'a amené à la conclusion
suivante.
Si nous voulons, nous autres
chrétiens, conserver au Christ les qualités
mêmes qui fondent son pouvoir et notre adoration, nous
n'avons rien de meilleur, ou même rien d'autre
à faire que d'accepter jusqu'au bout les conceptions
les plus modernes de l'Évolution. Sous la pression
combinée de la Science et de la Philosophie, le Monde
s'impose de plus en plus à notre expérience et
à notre pensée comme un système
lié d'activité s'élevant graduellement
vers la liberté et la conscience. La seule
interprétation satisfaisante de ce processus,
ajoutais-je plus haut, est de le regarder comme
irréversible et convergent. Ainsi se définit,
en avant de nous, un Centre cosmique universel où
tout aboutit, où tout s'explique, où tout se
sent, où tout se commande. Eh bien, c'est en ce
pôle physique de l'universelle évolution qu'il
est nécessaire, à mon avis, de placer et de
reconnaitre la plénitude du Christ. Car dans nulle
autre espèce de Cosmos, et à nulle autre place
aucun être, si divin soit-il, ne saurait exercer la
fonction d'universelle consolidation et d'universelle
animation que le dogme chrétien reconnaît
à Jésus. L' Évolution, en
découvrant un sommet au Monde, rend le Christ
possible, - tout comme le Christ, en donnant un sens au
Monde, rend possible l'Évolution.
J'ai parfaitement conscience de ce
qu'il y a de vertigineux dans cette idée d'un
être capable de rassembler dans son activité et
son expérience individuelle toutes les fibres du
Cosmos en mouvement. Mais, en imaginant une pareille
merveille, je ne fais rien autre chose, je le
répète, que de transcrire en termes de
réalité physique les expressions juridiques
où l'Église a déposé sa foi.
Equivalemment sans s'en douter, le moindre catholique
impose, par son Credo, une structure particulière
à l'Univers. Prodigieuse et cependant
cohérente. N'est-ce pas une simple illusion
quantitative, observais-je ci-dessus, qui nous fait regarder
comme incompatible le Personnel et l'Universel?
Je me suis engagé pour mon
compte, sans hésiter, dans la seule direction
où il me semblait possible de faire progresser, et
par conséquent de sauver ma foi. Le jésus
ressuscité que les autres m'apprenaient à
connaître, j'ai essayé de le placer en
tête de l'Univers que j'adorais de naissance. Et, le
résultat de cette tentative, c'est que depuis
vingt-cinq ans je m'émerveille sans arrêt
devant les infinies possibilités que 1' «
universalisation » du Christ ouvre à la
pensée religieuse.
Le catholicisme m'avait
déçu, en première apparence, par ses
représentations étroites du Monde, et par son
incompréhension du rôle de la Matière.
Maintenant je reconnais qu'à la suite du Dieu
incarné qu'il me révèle je ne puis
être sauvé qu'en faisant corps avec l'Univers.
Et ce sont du même coup mes aspirations «
panthéistes » les plus profondes qui se trouvent
satisfaites, guidées, rassurées. Le Monde
autour de moi devient divin. Et pourtant, ni ces flammes ne
me détruisent, - ni ces flots ne me dissolvent. Car,
à l'inverse des faux monismes qui poussent par la
passivité vers l'inconscience, le «
pan-christisme » que je découvre place l'union
au terme d'une différenciation laborieuse. Je ne
deviendrai l'Autre qu'en étant absolument
moi-même. je ne parviendrai à l'Esprit qu'en
dégageant jusqu'au bout les puissances de la
Matière. Le Christ total ne se consomme et n'est
attingible qu'au terme de l'Evolution universelle. En lui
j'ai trouvé ce dont mon être rêvait un
Univers personnalisé, dont la domination me
personnalise. Et, cette « Ame du Monde », je la
tiens non plus seulement comme une création fragile
de ma pensée individuelle, mais comme le produit
d'une longue révélation historique où
les moins croyants sont bien obligés de
reconnaître une des principales directrices du
progrès humain.
Car (et c'est là
peut-être le plus merveilleux de l'affaire) le
Christ-Universel où se satisfait ma foi personnelle
n'est pas autre chose que l'expression authentique du Christ
de l'Évangile. Christ renouvelé, sans doute,
au contact du Monde moderne, mais Christ agrandi afin de
rester lui-même. On m'a reproché d'être
un novateur. En vérité, plus j'ai
médité les magnifiques attributs cosmiques
prodigués par saint Paul au Jésus
ressuscité, plus j'ai réfléchi au sens
conquérant des vertus chrétiennes, plus je me
suis aperçu que le Christianisme ne prenait sa pleine
valeur que porté (comme j'aime à le faire)
à des dimensions universelles. Inépuisablement
fécondées l'une par l'autre, ma foi
individuelle au Monde et ma Foi chrétienne en
Jésus n'ont pas cessé de se développer
et de s'approfondir. A ce signe, d'un accord continuel entre
ce qu'il y a de plus naissant en moi et de plus vivant dans
la religion chrétienne, j'ai définitivement
reconnu que j'avais trouvé dans celle-ci le
complément cherché de moi-même et je me
suis donné.
Mais, si je me suis donné,
moi, pourquoi les autres, tous les autres, ne se
donneraient-ils pas à leur tour, aussi? Je le disais
en commençant : ces lignes sont une confession
personnelle. Mais au fond de mon esprit, en les
écrivant, j'ai senti passer du plus grand que
moi-même. La passion pour le Monde d'où jaillit
ma foi, - l'insatisfaction aussi que j'éprouve, de
prime abord, en face de n'importe laquelle des formes
anciennes de religion, ne sont-elles pas toutes deux la
trace, dans mon cur, de l'inquiétude et de
l'attente qui marquent l'état religieux du Monde
d'aujourd'hui?
Sur le grand fleuve humain, les
trois courants (oriental, humain, chrétien)
s'opposent encore. Cependant, à des signes
sûrs, on peut reconnaître qu'ils se rapprochent.
L'Orient paraît avoir déjà presque
oublié la passivité originelle de son
panthéisme. Le culte du Progrès ouvre toujours
plus largement ses cosmogonies aux forces d'esprit et de
liberté. Le Christianisme commence à
s'incliner devant l'effort humain. Dans les trois branches
travaille obscurément le même esprit qui m'a
fait moi-même.
Mais alors la solution que poursuit
l'Humanité moderne ne serait-elle pas essentiellement
celle-là précisément que j'ai
rencontrée? Je le pense et dans cette vision
s'achèvent mes espérances. Une convergence
générale des Religions sur un Christ-Universel
qui au fond les satisfait toutes telle me paraît
être la seule conversion possible du Monde, et la
seule forme imaginable pour une Religion de
l'avenir.
ÉPILOGUE LES OMBRES DE LA
FOI
J'ai fini d'énumérer
les raisons et les modalités de ma croyance. Il ne me
reste plus qu'à dire quelle sorte de clarté ou
de sécurité je trouve dans les perspectives
auxquelles j'adhère. Et alors j'aurai fini de
raconter l'histoire de ma foi.
Après ce que je viens de
déclarer sur ma conviction qu'il existe un terme
personnel divin à l'Évolution universelle, on
pourrait penser que, en avant de ma vie, l'Avenir se
découvre serein et illuminé. Pour moi, sans
doute, la mort apparaît juste comme un de ces sommeils
après lesquels nous ne doutons pas de voir se lever
un glorieux matin.
Il n'en est rien.
Sûr, de plus en plus
sûr, qu'il me faut marcher dans l'existence comme si
au terme de l'Univers m'attendait le Christ, je
n'éprouve cependant aucune assurance
particulière de l'existence de celui-ci. Croire n'est
pas voir. Autant que personne, j'imagine, je marche parmi
les ombres de la foi.
Les ombres de la foi... Pour
justifier cette obscurité si étrangement
incompatible avec le soleil divin, les docteurs nous
expliquent que le Seigneur, volontairement, se cache, afin
d'éprouver notre amour. Il faut être
incurablement perdu dans les jeux de l'esprit, il faut
n'avoir jamais rencontré en soi et chez les autres la
souffrance du doute, pour ne pas sentir ce que cette
solution a de haïssable. Comment, mon Dieu, vos
créatures seraient devant vous, perdues et
angoissées, appelant au secours. Il vous suffirait,
pour les précipiter sur vous, de montrer un rayon de
vos yeux, la frange de votre manteau, et vous ne le feriez
pas?
L'obscurité de la foi,
à mon avis, n'est qu'un des cas particuliers du
problème du Mal. Et, pour en surmonter le scandale
mortel, je n'aperçois qu'une voie possible : c'est de
reconnaître que si Dieu nous laisse souffrir,
pécher, douter, c'est qu'il ne peut pas, maintenant
et d'un seul coup, nous guérir et se montrer. Et,
s'il ne le peut pas, c'est uniquement parce que nous sommes
encore incapables, en vertu du stade où se trouve
l'Univers, de plus d'organisation et de plus de
lumière.
Au cours d'une création qui
se développe dans le Temps, le Mal est
inévitable. Ici encore la solution libératrice
nous est donné par l'Évolution.
Non, Dieu ne se cache pas, j'en
suis sûr, pour que nous le cherchions, - pas plus
qu'il ne. nous laisse souffrir pour augmenter nos
mérites. Bien au contraire, penché sur la
Création qui monte à lui, il travaille de
toutes ses forces à la béatifier et à
l'illuminer. Comme une mère, il épie son
nouveau-né. Mais mes yeux ne sauraient encore le
percevoir. Ne faut-il pas justement toute la durée
des siècles pour que notre regard s'ouvre à la
lumière?
Nos doutes, comme nos maux, sont le
prix et la condition même d'un achèvement
universel. J'accepte, dans ces conditions, de marcher
jusqu'au bout sur une route dont je suis de plus en plus
certain, vers des horizons de plus en plus noyés dans
la brume'.
Voilà comment je crois.
*
* Inédit.
Pékin, 28 octobre 1934.
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Note sur quelques
Représentations historiques possibles du
Péché originel
p. 68 - On oserait dire,
peut-être, que, l'acte créateur faisant (par
définition) remonter l'Être à Dieu des
frontières du néant (c'est-à-dire des
profondeurs du multiple, c'est-à-dire de quelque
matière), toute création entraine, comme son
risque et son ombre, quelque faute, c'est-à-dire se
double inévitablement de quelque Rédemption.
Le drame de l'Eden dans cette conception, ce serait le drame
même dc toute l'histoire humaine ramassée en un
symbole profondément expressif de la
réalité. Adam et Ève, ce sont les
images de l'Humanité en marche vers Dieu. La
béatitude du Paradis terrestre, c'est le salut
constamment offert à tous, mais refusé par
beaucoup, et organisé de telle sorte que personne
n'arrive en sa possession que par unification de son
être en Notre Seigneur (ce qui fait le
caractère surnaturel de cette unification
étant de se réaliser gratuitement autour du
Verbe, et non autour d'un centre infra-divin...).
Cette manière de comprendre
le péché originel supprime évidemment
toute difficulté d'ordre scientifique (la faute se
confond avec l'Évolution du Monde). Elle a en
revanche l'inconvénient
- de renoncer à un Adam
individuel et à une Chute initiale à moins de
considérer comme "faute principale" la crise morale
qui vraisemblablement a accompagné dans
l'Humanité la première apparition de
l'intelligence;
- de confondre, par suite, dans la
durée, les deux phases de Chute et de
Relèvement, qui ne sont plus deux époques
distinctes, mais deux composantes constamment unies dans
chaque Homme et dans l'Humanité.
Mais ce que nous regardons comme un
inconvénient ne représente-t-il pas seulement
la peine que nous avons à abandonner de vieilles et
plus faciles imaginations? Un fait certain, c'est que
l'attitude traditionnelle des âmes chrétiennes
en face de Dieu est intégralement conservée
dans ces perspectives dans en apparence si nouvelles. Elle y
trouve même, semble-t-il, son plein
épanouissement intellectuel et mystique.
Création, Chute, Incarnation, Rédemption, ces
grands événements universels cessent de nous
apparaître comme des accidents instantanés
disséminés nu cours du temps (perspective
enfantine, qui est un perpétuel scandale pour notre
expérience et notre raison) ils deviennent, tous les
quatre, co-extensifs à la durée et à la
totalité du Monde; ils sont, en quelque façon,
les faces (réellement distinctes mais physiquement
liées), d'une même opération divine.
L'incarnation du Verbe (en voie de continuelle et
universelle consommation) n'est que le dernier terme d'une
Création qui se poursuit encore et partout à
travers nos imperfections (...) La faute par excellence
n'est pas à chercher en arrière, commise par
une Humanité bégayante : ne serait-elle pas
plutôt à prévoir en avant, au jour
où l'Humanité, enfin pleinement consciente dc
ses forces, se divisera en deux camps, pour ou contre
Dieu
Mais ceci devient de la
rêverie. Une considération plus objective en
faveur de toutes les solutions, quelles qu'elles soient, qui
cherchent à expliquer l ' " invisibilité " de
la Chute non par sa petitesse, mais par sa grandeur
démesurée est celle-ci
Pour sauver la vue
chrétienne du Christ-Rédempteur, il faut,
c'est clair, que nous maintenions le péché
originel aussi vaste que le Monde (sans cela le Christ,
n'ayant sauvé qu'une partie du Monde ne serait pas
vraiment le Centre de tout). Or, par les recherches dc la
Science, le Monde est devenu immense, dans t'espace et la
durée, au-delà de toute conception des
Apôtres et des premières
générations chrétiennes.
Comment arriverons-nous à
faire encore couvrir par le péché originel
d'abord, par la figure du Christ ensuite, l'énorme
écran de l'Univers qui s'étend toujours plus
chaque jour? Comment maintiendrons-nous la
possibilité d'une faute qui soit aussi cosmique que
la Rédemption?
Pas autrement qu'en diffusant ta
Chute dans l'histoire universelle, ou du moins en la
plaçant avant un remaniement, une refonte, dont
l'ordre actuel des choses, dans sa totalité
expérimentale, soit la conséquence.
Non seulement pour que les savants
aient la paix dans leurs recherches, mais pour que les
chrétiens aient le droit d'aimer pleinement un Christ
qui ne s'impose pas moins à eux que par toute
l'urgence et la plénitude dc l'Univers, il faut que
nous élargissions tellement nos vues sur le
péché originel que nous ne puissions plus
situer celui-ci, ni ici, ni là, autour de nous, mais
que nous sachions seulement qu'il est partout, aussi
mêlé à l'être du Monde que Dieu
qui nous crée et le Verbe Incarné qui nous
rachète.
Inédit non
daté. Antérieur à Pâques
1922.
<
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Une Croix devenue signe
de croissance en
même temps que de
rachat est la seule
désormais dont
pourra se signer le Monde.
LE
CHRIST ÉVOLUTEUR
OU UN DÉVELOPPEMENT
LOGIQUE
DE LA NOTION DE
REDEMPTION'
AVERTISSEMENT
Les pages qui suivent ne sont pas
destinées au « public »,mais à des
« professionnels » seulement. On a pu me reprocher
d'avoir diffusé imprudemment, dans le
passé,des vues dont la nouveauté risquait de
troubler et d'égarer certains esprits mal
préparés à les recevoir ou à les
critiquer. Ici, ce n'est pas à la masse croyante ou
incroyante que je vais parler, pour essayer de lui
découvrir un champ agrandi, interminable,
d'adoration; mais c'est à mes pairs en philosophie et
en théologie que je m'adresse, dans l'espoir de leur
faire prendre conscience d'un état de choses auquel
ils peuvent sans doute faire face mieux que moi-même,
- mais que, pour diverses raisons, je suis peut-être
à même d'apercevoir plus clairement qu'eux
:
Je veux dire la
nécessité grandissante où nous nous
trouvons aujourd'hui de ré-ajuster à un
Univers renouvelé les lignes fondamentales de notre
Christologie.
I. UNE PERSPECTIVE
NOUVELLE EN SCIENCE :
L'HUMANISATION
S'ils veulent parler dans une
langue intelligible, et mieux encore, persuasive, à
nos contemporains, il est indispensable, avant toutes
choses, que les théoriciens du Christianisme
comprennent, acceptent et aiment l'idée nouvelle que
l'Homme moderne a été scientifiquement
amené à se faire de lui-même.
A un degré initial, cette
idée est celle d'une dépendance organique et
génétique reliant intimement l'Humanité
au reste du Monde. L'Homme est né, et il croît,
historiquement, en dépendance de toute Matière
et de toute Vie. Que ce point soit incomplètement
assimilé encore par la Philosophie et la
Théologie traditionnelles, j'en conviens. Mais ces
difficultés et ces lenteurs (inhérentes
à tout revirement de pensée) ne changent rien
à une situation dont il faudrait que les «
docteurs en Israel » réalisent, dans leur
esprit, le caractère définitif. Aujourd'hui,
l'origine de l'Homme par voie évolutive (le terme
« évolution » étant pris dans son
acception la plus générale, et sur le plan
strictement expérimental), cette origine
évolutive, dis-je, ne fait plus aucun doute pour la
Science. Qu'on se le dise bien : la question est
déjà réglée, - si bien
réglée, que continuer à la discuter
dans les Ecoles est juste autant du temps perdu que si l'on
délibérait encore sur l'impossibilité
pour la Terre de tourner.
Or pendant que nous restons ainsi
en arrière à nous battre contre des faits
désormais établis, le problème
scientifique de l'Homme continue à marcher; et, sans
nous attendre, il est déjà entré dans
une deuxième phase, où la première
trouve ses développements naturels et son
achèvement.
Le XIXe siècle et le XXe
(à ses débuts) s'étaient surtout
attachés à éclairer le passé de
l'Homme, - le résultat de leurs investigations
étant d'établir avec évidence que
l'apparition de la Pensée sur Terre correspondait
biologiquement à une « hominisation » de
la Vie. Voici maintenant que le faisceau des recherches
scientifiques, dirigé en avant, sur les prolongements
du « phénomène humain », est en
train de faire apparaître, dans cette direction, une
perspective plus étonnante encore : celle d'une
« humanisation » progressive de
l'Humanité.
Je m'explique.
Instinctivement, jusqu'ici, nous
tendions à nous représenter l'Humanité
comme limitée, vers le haut, par une sorte de surface
d'évaporation (la mort), à travers laquelle
les âmes, produits successifs des
générations, s'échappent une à
une, - et disparaissent. Dans ce régime en
état d'équilibre, aucun cycle d'ampleur plus
grande que celui des vies individuelles. Ainsi comprise,
l'Humanité se perpétuerait, elle
s'étendrait même, sur Terre, mais sans changer
de niveau, au cours des âges.
Tout autre est la figure que
commencent à démêler nos yeux,
désormais habitués à
l'énormité et à la lenteur des
mouvements cosmiques.
Au regard de l'Anthropologie
moderne, le groupe humain ne forme plus un agrégat
statique d'éléments juxtaposés, mais il
constitue une sorte de super-organisme, obéissant
à une loi de croissance globale et définie.
Semblable en ceci à tout autre vivant, l'Homme est
né, non seulement comme un individu. Mais comme
une espèce. Il ya donc lieu de reconnaitre et
d'étudier en lui, par dela le cycle de l'individu,
le cycle de l'Espèce.
Sur la nature particulière
de ce cycle supérieur, les savants sont encore loin
d'être tombés d'accord. Je ne crois pas me
tromper toutefois en affirmant que l'idée grandit
chez eux, et s'apprête à triompher, que le
processus biologique actuellement en cours dans
l'Humanité consiste, spécifiquement et
essentiellement, en l'élaboration progressive d'une
conscience humaine collective. De plus en plus clairement,
le phénomène général de la Vie
se ramène, bio-chimiquement, à
l'édification graduelle de groupements
moléculaires ultra-compliqués, et, par suite,
ultra-organisés. Par sa fraction axiale, vivante,
l'Univers dérive, simultanément et
identiquement, vers le super-complexe, le
super-centré, le super-conscient.
De ce point de vue (où
convergent et se résument toute la Physique, toute la
Chimie et toute la Biologie modernes), le
Phénomène Humain prend pour la première
fois, dans la Nature, un sens déterminé et
cohérent. En tête de la vie animale, dans le
Passé, l'individu humain, avec la suprême
complexité et la parfaite centréité de
son système nerveux. Et, en tête de la vie
hominisée, dans l'Avenir, la formation attendue d'un
groupement supérieur (de type encore inconnu sur
Terre), où tous les individus humains se trouveront
à la fois achevés et
synthétisés.
Chacune de nos «
ontogénèses » particulières prise
dans une Anthropogénèse
générale, en laquelle s'exprime probablement
l'essence de la Cosmogenèse ....
Cette vision paraîtra folle
à ceux de mes lecteurs qui ne se sont pas
familiarisés avec l'immensité,
désormais incontestée, des abîmes parmi
lesquels évolue sans vertige la pensée
scientifique moderne.
Je répète et je
maintiens que, en substance, elle exprime simplement ce que
tout le monde commence à pressentir, et ce que tout
le monde pensera demain, - pour le plus grand risque
(pensent les uns), ou pour le plus grand bien (pensent les
autres, dont je suis), de notre Religion.
II. UN CONFLIT APPARENT
DANS LA PENSÉE CHRÉTIENNE : SALUT ET
ÉVOLUTION
Tant qu'il ne s'agissait que de la
structure de la Matière, ou de
l'énormité de l'Espace, les derniers
progrès de la Science ont pu s'effectuer sans
retentir particulièrement sur la paix des croyants.
Entre ces sensationnelles révélations de
l'Immense et de l'Infime, et le dogme
évangélique, les relations n'étaient
pas assez immédiates pour être tout de suite
senties.- Dans le cas de «l'Humanisation s, c'est tout
autre chose. Ici, un compartiment nouveau, ou, pour mieux
dire, une dimension de plus, viennent soudain
élargir, presque sans limites, la Destinée
humaine, - compartiment et dimension dont aucune mention
explicite ne se trouve dans l'Évangile.
Jusqu'alors le fidèle avait appris à penser,
à agir, à craindre, à adorer,
à l'échelle de sa vie et de sa mort
individuelles. Comment va-t-il, comment peut-il, sans
rupture des cadres traditionnels, étendre sa foi, son
espérance, sa charité, à la mesure
d'une organisation terrestre destinée à se
poursuivre sur des millions d'années ?...
Disproportion entre la petite
Humanité que se figurent encore nos
catéchismes, et la grande Humanité dont nous
entretient la Science; - disproportion entre les
aspirations, les anxiétés, les
responsabilités tangibles de l'existence suivant
qu'elles s'expriment dans un ouvrage profane ou dans un
traité de religion... Il ne faut pas chercher
ailleurs que dans ce déséquilibre (plus ou
moins explicitement senti) la source profonde du malaise qui
pèse aujourd'hui sur tant d'intelligences et de
consciences chrétiennes. Contrairement à une
opinion commune, ce n'est pas la découverte
scientifique des humbles origines humaines, mais bien
plutôt c'est la découverte, également
scientifique, d'un prodigieux avenir humain, qui trouble
aujourd'hui les coeurs, et qui devrait par suite
préoccuper, au-dessus de tout, nos modernes
apologètes.
Or comment la question se
pose-t-elle, techniquement, pour la
Théologie?
Dans l'ensemble, on peut affirmer
que, pour franchir la crise de ré-ajustement par
laquelle nous passons, une issue triomphale est
déjà en vue. Prolongées logiquement
jusqu'au bout d'elles-mêmes, les perspectives
scientifiques de l'Humanisation déterminent, au
sommet de l'anthropogénèse, l'existence d'un
centre ou foyer ultime de Personnalité et de
Conscience, nécessaire pour diriger et
synthétiser la genèse historique de l'Esprit.
- Or ce « point Oméga » (comme je l'ai
appelé) n'est-il pas la place idéale
d'où faire rayonner le Christ que nous adorons, - un
Christ dont la domination surnaturelle se double, nous le
savons, d'un pouvoir physique prépondérant sur
les sphères naturelles du Monde? « In quo omnia
constant » - Extraordinaire rencontre, en
vérité, des données de la Foi avec les
démarches de la raison! Ce qui paraissait menace
devient confirmation magnifique. Loin d'interférer
avec le dogme chrétien, les agrandissements
démesurés que vient de prendre l'Homme dans la
Nature auraient donc comme résultat (si on les pousse
à fond) de conférer à la Christologie
traditionnelle un surcroît d'actualité et de
vitalité.
Ici, toutefois, une
difficulté de fond apparaît, où
gît le point précis sur lequel veuillent bien
réfléchir les professionnels auxquels je
m'adresse.
Pris matériellement
dans leur nature de « Centres universels », le
Point Oméga de la Science et le Christ
révélé coïncident, - je viens de
le dire. Mais, considérés formellement,
dans leur mode d'action, sont-ils vraiment l'un à
l'autre assimilables? D'une part, la fonction
spécifique de Oméga est de faire converger sur
soi, pour les ultra-synthétiser, les parcelles
conscientes de l'Univers. D'autre part, la fonction
christique (sous sa forme traditionnelle) consiste
essentiellement à relever, à réparer,
à sauver l'Homme d'un abîme. Ici, un salut, par
le pardon obtenu. Là un achèvement, par le
succès d'une oeuvre réalisée. Ici un
rachat. Là une genèse. Les deux points de vue
sont-ils transposables, pour la Pensée et pour
l'Action? - Autrement dit, peut-on passer, sans
deformation pour l'attitude chrétienne, de la notion
d' «Humanisation par Rédemption s à celle
d'« Humanisation par Evolution »
?
Voilà, si je ne me trompe,
le noeud du problème religieux moderne, et le point
de départ, peut-être, d'une nouvelle
Théologie.
III. UN PROGRÈS
THÉOLOGIQUE EN VUE : LA FACE CRÉATRICE DE LA
REDEMPTION
Et ici, avant d'aller plus loin,
insistons sur une remarque préliminaire.
Dans l'histoire de l'Église,
il est évident et admis que les vues dogmatiques et
morales se perfectionnent continuellement, par explicitation
et intégration de certains éléments
qui, d'accessoires qu'ils paraissaient, deviennent
graduellement essentiels, ou même
prépondérants. - Dans l'analyse de l'acte de
Foi, le mécanisme intellectuel de la conversion,
dominé jadis par la notion de miracle, s'explique
principalement aujourd'hui par le jeu de facteurs plus
généraux et moins syllogistiques, tels que la
merveilleuse cohérence établie par la
Révélation dans le système total de
notre pensée et de notre action. En matière
sexuelle, la théorie du mariage, centrée
autrefois sur le devoir de la propagation, tend maintenant
à faire la part de plus en plus large à une
complétion spirituelle, mutuelle, des deux
époux. En matière de justice,
l'intérêt des moralistes, plutôt
absorbé jusqu'ici par les problèmes de droit
individuel, se porte avec une prédilection croissante
vers les obligations de nature collective et sociale. Dans
ces divers cas, et d'autres encore, la Théologie
évolue, non par addition ou soustraction à son
contenu, mais par accentuation et atténuation
relatives de ses traits, - le processus aboutissant, en
fait, chaque fois, à 1' « émergence
» d'un concept ou d'une attitude plus hautement
synthétiques.
Revenons maintenant à la
question particulière qui nous occupe.
Dans le dogme de la
Rédemption, la pensée et la
piété chrétiennes ont surtout
considéré jusqu'ici (pour des raisons
historiques obvies) l'idée de réparation
expiatrice. Le Christ était surtout regardé
comme l'Agneau chargé des péchés du
Monde, et le Monde surtout comme une masse déchue.
Mais le tableau comportait aussi, depuis l'origine, un autre
élément (positif; celui-là) de
re-construction, ou de re-création. Des cieux
nouveaux, une Terre nouvelle : tels étaient,
même pour un Augustin, le fruit et le prix du
sacrifice de la Croix.
N'est-il pas concevable, - bien
plus, n'est-il pas en train d'arriver - que (en
conformité avec le mécanisme, ci-dessus
rappelé, de l'évolution des dogmes) ces deux
éléments, positif et négatif; de
l'influence christique intervertissent leurs valeurs
respectives, ou même leur ordre naturel, dans la
vision et la dévotion des fidèles
guidés par l'Esprit de Dieu?
Sous la pression des
événements et des évidences modernes,
le Monde tangible et ses prolongements prennent
certainement, de nos jours, un intérêt
croissant pour les disciples de l'Évangile. De
là, dans la Religion, un renouveau « humaniste
», qui, sans rejeter aucunement les ombres,
préfère néanmoins exalter la face
lumineuse, de la Création. Nous assistons, et nous
participons, en ce moment, à la montée
irrésistible d'un Optimisme
chrétien
Or comment cet Optimisme
réagit-il sur la forme de notre adoration?
Tout d'abord, à un premier
degré, le Christ tend de plus en plus à nous
attirer comme Conducteur et comme Roi, aussi bien, et
autant, que comme Réparateur, du Monde. Purifier,
sans doute; mais, en même temps, vitaliser: les deux
fonctions, bien que conçues encore comme
indépendantes, se présentent
déjà à notre coeur comme
équi-pollentes et conjuguées.
Mais déjà cette
position intermédiaire paraît elle-même
dépassée.
Interrogeons les jeunes masses
chrétiennes qui montent. Interrogeons-nous
nous-mêmes. L'épanouissement, l'élan
religieux que nous cherchons et attendons tous, plus ou
moins consciemment, ne doit-il pas venir d'une Christologie
renouvelée où la Réparation (si
intégralement maintenue soit-elle) passerait
cependant au second plan ( in ordine naturae») dans
l'opération salvifique du Verbe?... «Primario
», consommer la Création dans l'union divine; et
pour cela, « secundario », éliminer les
forces mauvaises de retour en arrière et de
dispersion. Non plus expier d'abord, et, par surcroît,
restaurer; mais créer (ou sur-créer) d'abord,
et, pour ce (inévitablement, mais incidemment) lutter
contre le mal, et payer pour lui. - N'est-ce point là
l'ordre nouveau que prennent invinciblement pour notre foi
les facteurs anciens?
Sous cet angle d'attaque, le
passage, la transformation que nous cherchions
apparaît possible entre Rédemption et
Evolution.
Un Baptême où la
purification devient un élément
subordonné dans le geste divin total de soulever le
Monde.
Une Croix symbolisant, bien plus
que la faute expiée, la montée de la
Création à travers l'effort.
Un Sang qui circule et vivifie,
plus encore qu'il n'est répandu.
L'Agneau de Dieu portant, avec les
péchés, le poids des progrès du
Monde.
L'idée de Pardon et de
Sacrifice se muant, par enrichissement d'elle-même, en
l'idée de Consommation et de
Conquête.
Le Christ-Rédempteur,
autrement dit, s'achevant, sans rien atténuer de sa
face souffrante, dans la plénitude dynamique d'un
CHRIST- EVOLUTEUR.
Telle est la perspective qui,
certainement, monte à notre horizon.
REMARQUE
FINALE
Dans cette voie, d'ores et
déjà ouverte, il ne m'appartient
évidemment pas, - il n'appartient à personne,
en fait, - de pronostiquer avec certitude jusqu'où
s'avancera le Christianisme de demain.
Une possibilité toutefois se
présente à mon esprit sur laquelle je voudrais
insister en terminant.
Si divine et immortelle que soit
l'Église, elle ne saurait échapper
entièrement à la nécessité
universelle où se trouvent les organismes, quels
qu'ils soient, de se rajeunir périodiquement.
Après une phase juvénile d'expansion, toute
croissance se détend, et devient étale.
Inutile de chercher ailleurs la raison du ralentissement
dont se plaignent les Encycliques, quand elles nous parlent
de ces derniers siècles « où la Foi se
refroidit ». C'est que le Christianisme a
déjà deux mille ans d'existence, et que, par
suite, le moment est venu pour lui (comme pour n'importe
quelle autre réalité physique) d'un
rajeunissement nécessaire par infusion
d'éléments nouveaux.
Or, où chercher le principe
de ce rajeunissement?
Pas ailleurs, à mon sens,
qu'aux sources brûlantes, tout juste ouvertes, de 1'
« Humanisation ».
La montée persistante de
l'Humanité dans le ciel de la pensée moderne
n'a pas cessé, depuis un siècle, de
préoccuper et de troubler les défenseurs de la
Religion. De cet astre nouveau, où ils croyaient voir
un rivai de Dieu, ils ont constamment cherché
à contester la réalité, ou à
diminuer l'éclat.
Tout autre, si je ne m'abuse, est
la signification du phénomène; et tout autre,
par suite, doit être vis-à-vis de lui notre
réaction.
Non seulement, dirai-je,
Progrès humain et Règne de Dieu ne se
contredisent point; - non seulement les deux attractions
peuvent s'aligner l'une sur l'autre sans se perturber; -
mais de cette conjonction hiérarchisée
s'apprête vraisemblablement à sortir la
renaissance chrétienne dont l'heure paraît
biologiquement venue.
Que, juxtaposées l'une
à l'autre, dans un même Univers, foi au Monde
et foi au Christ soient conciliables, ou même
additionnables, ce serait déjà beaucoup. Mais
nous pouvons soupçonner et ambitionner quelque chose
de plus.
Le grand événement
qui se prépare, et que nous devons aider, ne
serait-ce pas que, nourris, agrandis, fécondés
l'un par l'autre, ces deux courants spirituels fassent
émerger le Christianisme, par synthèse, dans
une sphère nouvelle : celle précisément
où, combinant en Lui les énergies du Ciel et
celles de la Terre, le Rédempteur viendra se placer
surnaturellement, pour notre Foi, au foyer même
où convergent naturellement, pour notre Science, les
rayons de l'Évolution?
APPENDICE
PÉCHÉ ORIGINEL ET
ÉVOLUTION
Réfléchir sur les
rapports possibles entre Salut chrétien et
Progrès humain, c'est évidemment, tout au
fond, re-poser le problème irritant, mais
inévitable, des rapports existant entre
Péché originel et Evolution.
Sur ce point délicat, je
déclare expressément, une fois de plus, que je
ne cherche en rien, ici, à prévenir ou
à influencer les décisions de l'Église.
Mais il me paraît essentiel d'insister auprès
des Théologiens pour qu'ils fixent leur attention sur
deux points dont ils ne peuvent plus ne pas tenir compte
dans leurs constructions.
1) En premier lieu, et pour un
faisceau de raisons à la fois scientifiques et
dogmatiques, il ne paraît plus possible aujour-d'hui
de considérer le Péché originel comme
un simple anneau dans la chaîne des faits historiques.
Soit que l'on considère
l'homogénéité organique
désormais reconnue par la Science à l'Univers
physique, - soit que l'on réfléchisse aux
extensions cosmiques données par le Dogme à la
Rédemption, - une même conclusion s'impose.
Pour satisfaire à la fois les données de
l'expérience et les exigences de la Foi, la Chute
originelle n'est pas localisable à un moment, ni en
un lieu déterminés. Elle ne s'inscrit pas dans
notre passé comme un « événement
» particulier. Mais, transcendant les limites (et
affectant la courbure générale) du Temps et de
l'Espace, elle « qualifie » le milieu même
au sein duquel se développe la totalité de nos
experiences.
Elle ne se présente pas
comme un élément sérial, mais
comme une face ou une modalité globale de
l'Évolution.
2) En deuxième lieu, il
apparaît avec évidence que, dans un Univers de
structure évolutive, l'origine du Mal ne
soulève plus les mêmes difficultés (et
n'exige plus les mêmes explications) que dans un
Univers statique, initialement parfait. Plus besoin,
désormais, pour la raison, de soupçonner et de
chercher « un coupable ». Désordres
physiques et moraux ne naissent-ils pas spontanément
dans un système qui s'organise, aussi longtemps que
ledit système n'est pas complètement
organisé?
« Necessarium est ut scandala
eveniant » - De ce point de vue, le péché
originel, considéré dans son fondement
cosmique (sinon dans son actuation historique, chez les
premiers humains) tend à se confondre avec le
mécanisme même de la Création, -
où il vient représenter l'action des forces
négatives de « contre-évolution
».
Je ne me hasarderai pas ici
à pronostiquer les retentissements que ces
perspectives auront certainement un jour (pour la signifier
et l'agrandir) sur la représentation que nous nous
faisons encore de la Faute originelle. Mais il est bien
remarquable (et même ((exaltant s) de pouvoir
déjà observer ceci
« Quel que soit le pas en
avant auquel se décide la pensée
chrétienne, on peut affirmer qu'il se fera dans le
sens d'une liaison organique plus étroite (à
la fois en co-extension et en connection) entre forces de
Mort et forces de Vie à l'intérieur de
l'Univers en mouvement, - c'est-à-dire, finalement,
entre Rédemption et Evolution. » *
* Pékin, 8
octobre 1942.
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