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COMMENT JE CROIS

( Le Seuil - 1969 )

Les extraits présentés se réfèrent essentiellement aux éditions du Seuil. Ils reflètent le choix du lecteur (J.S. Abbatucci) et la valeur de cette selection est toute subjective. Des choix différents auraient pu être faits. Ces extraits sont essentiellement une invitation à lire le texte original dans son intégralité.


TABLE

AVANT-PROPOS, par N. M. Wildiers

Note sur l'Union physique entre l'Humanité du Christ et les Fidèles au cours de la sanctification

Sur la Notion de Transformation créatrice

Note sur les Modes de l'Action divine dans l'Univers,

Chute, Rédemption et Geocentrie

Note sur quelques Représentations historiques possibles du Péché originel

Panthéisme et Christianisme

Christologie et Evolution

Comment je crois

Quelques Vues générales sur l'Essence du Christianisme

Le Christ évoluteur

Introduction à la Vie chrétienne

Christianisme et Evolution

Réflexions sur le Péché originel

Le Phénomène chrétien

Monogénisme et Monophylétisme

Ce que le Monde attend de l'Église de Dieu

Contingence de l'Univers et Goût humain de survivre

Une suite au Problème des Origines humaines la Multiplicité des Mondes habités

Le Dieu de l'Évolution

Mes litanies


Note sur l'Union Physique entre l'Humanité du Christ et les Fidèles au cours de la Sanctification

p. 22 - Quand on cherche à résumer les enseignements de l'Église et de la pensée des saints sur la nature intime de la béatitude,on voit qu'au Ciel le Christ et les élus doivent être regardés comme formant un Tout vivant, étroitement hiérarchisé. Sans doute, chaque élu possède directement Dieu, et trouve dans cette possession unique l'achèvement de sa propre individualité. Mais cette possession, ce contact, du Divin, si individuels soient-ils, ne sont pas obtenus individuellement. La vision béatifique, qui illumine chaque élu pour lui seul, est en même temps un acte collectif posé par tout l'organisme mystique à la fois « per modum unius potentiae ». L'organe fait pour voir Dieu, ce n'est pas (si on va au fond du dogme) l'âme humaine isolée; c'est l'âme humaine unie à toutes les autres, sous l'Humanité du Christ. Nous atteignons Dieu, au ciel « sicuti est » mais dans la mesure où nous sommes assumés par le Christ dans les prolongements mystiques de sa substance. L'état de béatitude doit se comprendre, en définitive, comme un état d'union eucharistique permanente, où nous serons élevés et maintenus en corps (c'est-à-dire tous « per modum unius ») et « in corpore Christi ». Ainsi s'explicitent les relations fondamentales de l'Eucharistie et de la Charité, de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain.

p. 25 - Plus on se familiarise avec cette idée d'un influx physique émanant continuellement (mêlé à la grâce) de l'Humanité du Christ, pour les âmes, plus on y découvre d'harmonies avec les textes, si nombreux dans 1' Ecriture, où la possession par nous du Père céleste est rigoureusement subordonnée à notre union pérenne au Verbe incarné; - et plus on est étonné du relief que prennent les préceptes évangéliques, ceux notamment de la Communion et dc la Charité. Aimer ses frères, recevoir le Corps du Christ, ce n'est pas seulement obéir, et mériter une récompense c'est construire organique- ment, élément par élément, l'unité vivante du Plérôme en Jésus.

janvier 1920


Sur la Notion de Transformation créatrice

p. 31 - Il n'y a pas un moment où Dieu crée, et un moment où les causes secondes développent. - Il n'y a jamais qu'une action créatrice (identique à la Conservation) qui soulève continuellement les créatures vers le plus-être, à la faveur de leur activité seconde et de leurs perfectionnements antérieurs.

La Création ainsi comprise n'est pas une intrusion périodique de la Cause première : elle est un acte coextensif à toute la durée de l'Univers. Dieu crée depuis l'origine des temps, et vue du dedans, sa création (même initiale?) a la figure d'une Transformation. L'être participé n'est pas posé par blocs qui se différencient ultérieurement grâce à une modification créatrice : Dieu insuffle continuellement en nous de 1'être nouveau.

Il y a, bien entendu, tout le long de la courbe suivie par l'être dans ses accroissements, des paliers, des points singuliers, où l'action créatrice devient dominante(apparition de la vie et de la pensée).

Mais, à parler strictement, tout mouvement bon est, en quelque chose de lui-même, créateur.

La création se poursuivant, à chaque moment, en fonction de tout ce qui existe déjà, il n'y a jamais, à proprement parler, de "nihilum subjecti" - à moins de considérer l'Univers dans sa formation totale à travers tous les siècles.

- Cette notion de "Transformation créatrice " (ou de Création par Transformation) que je viens d'analyser me parait non seulement inattaquable en soi, et seule applicable au Monde expérimental. Elle est vraiment "libératrice" : elle fait cesser le paradoxe et le scandale de la Matière (c'est-à-dire nos étonnements devant, par exemple, le rôle du cerveau dans la pensée et de la passion ... dans la mystique) ; -et elle transforme l'une et l'autre en un culte noble et éclairé de cette même Matière.

vers 1920

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Chute, Rédemption et Geocentrie

p. 55 - Comment expliquer l'étonnante coincidence qui, malgré l'immensité de l'éther et de la durée, nous a fait coexister, à quelques années près, sur un même grain de la poussière astrale, avec le Rédempteur? Et comment imaginer la manifestation, aux autres domaines cosmiques, de cette Rédemption effectuée dans une région imperceptible du temps et de l'espace?

J'avoue qu'en présence dc ces problèmes, l'intelligence est fortement tentée de se rejeter dans un géocentrisme mitigé. Pourquoi ne pas admettre que, dans l'Univers sans bornes, la Terre est le seul point dc libération spirituelle? - Les profondeurs du firmament ne doivent pas nous décourager. L'esprit naît à la surface de séparation de deux sphères cosmiques, qui sont, en gros, celles des molécules et celle des astres. De même qu'au-dessous de nous, dans notre corps intérieur, les corpuscules vont en se multipliant sous l'analyse, par myriades, - de même, au-dessus de nous, dans notre corps extérieur, les nébuleuses se pressent par millions : leurs essaims ne font jamais qu'un corps, le nôtre. -Il faut renoncer, sans doute, à l'idée d'un Univers initialement suspendu à un seul Homme; - mais on peut encore croire, peut-être, à un Univers dont toutes les forces conscientes n'auraient d'autre lieu de précipitation, d'autre issue, que le cerveau humain. Et alors le Chef des Humains, le Christ, serait directement placé au pôle psychique de la Création. Il se trouverait immédiatement universalisé.

20 juillet 1920

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Comment je crois

 

Je crois que l'Univers est une Evolution

Je crois que l'Évolution va vers l'Esprit

Je crois que l'Esprit s'achève en du Personnel.

Je crois que le Personnel suprême est le Christ-Universel.

 

Comme toute autre connaissance humaine, la Psychologie religieuse se construit sur des expériences. Elle a besoin de faits. Et puisque, en l'occurrence, les faits n'apparaissent qu'au plus profond des consciences, elle attend, pour se développer, des "confessions" individuelles.

C'est purement à ce titre documentaire que j'ai essayé de fixer, dans les pages qui suivent, les raisons, les nuances et aussi les limites ou les difficultés de ma foi chrétienne. Je ne m'estime nullement meilleur ou plus important qu'un autre. Simplement il se trouve, pour une série de raisons accidentelles que mon cas est significatif; et à ce titre, qu'il mérite d'être enregistré.

L'originalité de ma croyance est qu'elle a ses racines dans deux domaines de vie habituellement considérés comme antagonistes. Par éducation et par formation intellectuelle, j'appartiens aux "enfants du Ciel". Mais par tempérament et par études professionnelles je suis "un enfant de la Terre". Placé ainsi par la vie au cœur de deux mondes dont je connais, par une expérience familière, la théorie, la langue, les sentiments, je n'ai dressé aucune cloison intérieure. Mais j'ai laissé réagir en pleine liberté l'une sur l'autre, au fond de moi-même, deux influences apparemment contraires. Or, au terme de cette opération, après trente ans consacrés à la poursuite de l'unité intérieure, j'ai l'impression qu'une synthèse s'est opérée naturellement entre les deux courants qui me sollicitent. Ceci n'a pas tué mais renforcé cela. Aujourd'hui je crois probablement mieux que jamais en Dieu, - et certainement plus que jamais au Monde. N'y a-t-il pas là, à une échelle individuelle, la solution particulière, au moins ébauchée, du grand problème spirituel auquel se heurte, à l'heure présente, le front marchant de l'humanité?

A tout hasard, je vais jeter au vent la graine. Ces pages, je le répète, ne prétendent, en aucune manière, fixer la théorie d'une apologétique générale. Elles se bornent à raconter, autant que je les comprends, les développements d'une expérience personnelle. A ce titre, elles ne satisferont pas tout le monde. A tel de mes lecteurs, telle de mes évidences paraîtra contestable, et l'enchaînement des termes s'en trouvera rompu.

Il reste que sous des expressions de formes infiniment variées, il ne saurait finalement y avoir qu'un axe psychologique de progression spirituelle vers Dieu. Même exprimées en termes tout à fait subjectifs, beaucoup des choses que je vais dire ont nécessairement leurs équivalents dans des tempéraments différents du mien, - et, par sympathie, elles doivent les faire résonner. L'Homme est essentiellement le même en tous; et il suffit de descendre assez profondément en soi-même pour trouver un fond commun d'aspirations et de lumière. Pour employer une formule où passe déjà mon thème fondamental: "C'est par cc que nous avons de plus incommunicablement personnel que nous touchons à l'Universel".

 

INTRODUCTION : L'ÉVOLUTION DE LA FOI

Sur le plan strictement psychologique où veulent demeurer ces pages, j'entends par « foi » toute adhésion de notre intelligence à une perspective générale de l'Univers. On peut chercher à définir cette adhésion par certains aspects de liberté ("option") ou d'affectivité ("attrait") qui l'accompagnent. Ces traits me paraissent dérivés ou secondaires. La note essentielle de l'acte de foi psychologique, c'est à mon avis de percevoir comme possible, et d'accepter comme plus probable, une conclusion qui, par l'ampleur spatiale ou par éloignement temporel, déborde toutes prémisses analytiques.

Croire c'est opérer une synthèse intellectuelle.

Ceci posé, il me semble que la condition premiere imposée par notre expérience à tout objet, pour être réel, consiste pour cet objet, non à rester toujours identique à lui-même, ou au contraire à changer sans cesse, - mais à croître en gardant certaines dimensions propres qui le font continuellement homogène à lui-même. Autour de nous, toute vie naît d'une autre vie, ou d'une "prévie", toute liberté d'une autre liberté, ou d'une "pré-liberté". Pareillement, dirai-je, dans le domaine des croyances, toute foi naît d'une foi. Cette génération, sans doute, n'exclut pas le raisonnement. De même que la liberté se manifeste dans la Nature en captant et échafaudant des déterminismes, ainsi la foi progresse dans nos esprits en tissant autour d'elle un réseau cohérent de pensées et d'action. Mais ce réseau ne monte et ne tient finalement que sous l'influence organisatrice de la foi initiale. Ainsi l'exige, transporté en psychologie religieuse, le principe d'homogénéité qui domine les transformations synthétiques de la Nature.

Croire, c'est développer un acte de synthèse dont l'origine première est insaisissable.

De cette double proposition il suit que, pour me démontrer à moi-même ma foi chrétienne, je ne saurais avoir (et je n'ai en fait jamais trouvé) d'autre méthode que de vérifier en moi la légitimité d'une évolution psychologique. Dans un premier temps, je sens le besoin de descendre, degré par degré, à des croyances toujours plus élémentaires, jusqu'à une certaine intuition fondamentale au-dessous de laquelle je ne discerne plus rien. Dans un second temps, je cherche à remonter la série naturelle (j'allais dire le "phylum") de mes actes de foi successifs dans la direction d'une perspective d'ensemble qui finalement se trouve coïncider avec le christianisme. -Vérifier d'abord la solidité d'une foi initiale inévitable. Vérifier ensuite la continuité organique des stades successifs traversés par les accroissements de cette foi. Je ne connais pas d'autre apologétique pour moi-même. Et je ne saurais par suite en suggérer aucune autre à ceux pour qui je désire le suprême bonheur de se trouver un jour face à face avec un Univers unifié.

PREMIERE PARTIE - LES ÉTAPES INDIVIDUELLES DE MA FOI

1. La Foi au Monde.

Si par suite de quelque renversement intérieur, je venais à perdre successivement ma foi au Christ, ma foi en un Dieu personnel, ma foi en l'Esprit, il me semble que je continuerais invinciblement à croire au Monde. Le Monde (la valeur, l'infaillibilité et la bonté du Monde), telle est en dernière analyse la première, la dernière et la seule chose en laquelle je crois. C'est par cette loi que je vis. Et c'est à cette foi, je le sens que, au moment de mourir, par-dessus tous les doutes, je m'abandonnerai.

Comment décrire, et comment justifier, cette adhésion fondamentale ?

Sous sa forme la plus enveloppée, la foi au Monde, telle que je l'expérimente, se manifeste par un sens particulièrement éveillé des interdépendances universelles. Une certaine philosophie du Continu a voulu opposer le morcellement intellectuel du Monde aux progrès de la Mystique. Les choses, en moi, se passent différemment. Plus on est fidèle aux invitations analytiques de la pensée et de la science contemporaines, plus on se sent emprisonné dans le réseau des liaisons cosmiques. Par la critique de la Connaissance, le sujet se trouve identifié toujours davantage avec les plus lointains domaines d'un Univers qu'il ne saurait percevoir qu'en étant partiellement un même corps avec lui. Par la Biologie (descriptive, historique, expérimentale), le vivant est mis de plus en plus en série avec la trame entière de la Biosphère. Par la Physique, une homogénéité et une solidarité sans limite se découvrent dans les nappes de la Matière.

"Tout tient à tout". Sous cette expression élémentaire, la foi au Monde ne diffère pas sensiblement de l'acquiescement à une vérité scientifique. Elle se manifeste par une certaine prédilection à approfondir un fait (l'interliaison universelle) dont personne ne doute; par une certaine tendance à donner à ce fait la priorité sur les autres résultats de l'expérience. Et c'est, me semble-t-il, sous l'influence combinée de cette séduction et de cette "emphase" que se fait, dans la naissance de ma foi, le pas décisif. Pour tout homme qui pense, l'Univers forme un système interminablement lié dans le temps et dans l'espace. De l'avis commun, il forme un bloc. Pour moi, ce terme n'est qu'une ébauche instable d'idée, et il s'achève inévitablement dans une expression plus décisive; le Monde constitue un Tout. - D'un concept à l'autre la transition est-elle légitime? et sous quelle forme de perception s'opère-t-elle?

Il est essentiel de le noter. A cet état naissant, l'idée de Tout demeure très vague en moi, et en apparence indéterminée.

S'agit-il d'une totalité statique ou dynamique - matérielle ou spirituelle? - progressive dans son mouvement, ou périodique et circulaire? Je ne m'en occupe pas encore. Simplement, par-dessus l'ensemble lié des êtres et des phénomènes, j'entrevois, ou je pressens, une Réalité globale dont la condition est d'être plus nécessaire, plus consistante, plus riche, plus assurée dans ses voies, qu'aucune des choses particulières qu'elle enveloppe. A mes yeux, autrement dit, il n'y a plus de "choses ", dans le Monde il y a seulement des "éléments".

D'"ensemble" à "Tout", de "choses" à "éléments", la transition parait insensible. Encore un peu et l'on dirait : identité. Et pourtant ici se place, en fait, un clivage initial dans la masse pensante humaine. La classification des intelligences ou âmes semblerait devoir être une tâche impossible. En réalité elle obéit à une loi très simple. Sous d'infinies différenciations secon-daires dues à la diversité des préoccupations sociales, des recherches scientifiques ou des con-fessions religieuses, il y a au fond deux classes d'esprits, et deux seulement les uns qui ne dépassent (ni ne sentent le besoin de dépasser) la perception du multiple, - si lié d'ailleurs en soi-même qu'apparaisse celui-ci; - et les autres, pour qui la perception de ce même multiple s'achève forcément dans quelque unité. Les pluralistes et les monistes. Ceux qui ne voient pas, et ceux qui voient. Ces deux tendances opposées sont-elles, en ceux qu'elles affectent, congénitales, et par suite irréformables? et de l'une d'entre elles a-t-on le droit de déclarer qu'elle est " la vraie "? - Tout le problème, ici en germe, de la valeur absolue de la foi, et de la possibilité de la conversion.

La solution la plus commode (et celle en fait par laquelle beaucoup s'esquivent) consiste à dire: Affaire de goût et de "tempérament". On naît moniste ou pluraliste, comme géomètre ou musicien. Rien d' "objectif" à chercher derrière les deux attitudes. Elles expriment simplement nos préférences instinctives pour l'un ou l'autre de deux points de vue également présentés par l'Univers.

Cette réponse me parait une échappatoire.

Tout d'abord, il n'y a pas réellement équivalence, si on réfléchir bien, entre les deux termes mis en présence. Être pluraliste, c'est comme être fixiste : ces mots ne font que couvrir un vide, une carence. Au fond, le pluraliste n'adopte aucune attitude positive. Il renonce seulement à donner aucune explication. Ou bien, donc, il faut refuser toute espèce de supériorité au positif sur le négatif, - ou bien il faut, par force, incliner vers la seule possibilité constructive ouverte devant nous : traiter l'Univers comme s'il était un.

Mais est-il besoin de parler dé force en ces questions? et la présence du Tout dans le Monde ne s'impose-t-elle pas à nous avec la directe évidence de quelque lumière? En vérité, je le crois. Et c'est même précisément la valeur de cette intuition primordiale qui me parait supporter l'édifice entier de ma croyance. En définitive, et pour rendre compte de faits trouvés au plus intime de ma conscience, je suis amené à penser que l'Homme possède, en vertu même de sa condition d' "être dans le Monde", un sens spécial qui lui découvre, d'une manière plus ou moins confuse, le Tout dont il fait partie.

Rien d'étonnant, après tout, dans l'existence de ce "sens cosmique". Parce qu'il est sexué, l'Homme possède bien les intuitions de l'amour. Puisqu'il est élément, pourquoi ne sentirait-il pas obscurément l'attrait de l'Univers? En fait, rien, dans l'immense et polymorphe domaine de la Mystique (religieuse, poétique, sociale et scientifique) ne s'explique sans l'hypothèse d'une telle faculté, par laquelle nous réagissons synthétiquement à l'ensemble spatial et temporel des choses pour saisir le Tout derrière le Multiple. "Tempérament", si l'on veut, puisque, semblable à tous les autres dons de l'esprit, le sens cosmique est inégalement vivace et pénétrant suivant les individus. Mais tempérament essentiel, où s'exprime aussi nécessairement la structure de notre être que dans le désir de se prolonger et de s'unir.

Je disais plus haut qu'il y a deux catégories primitives d'esprits : les pluralistes et les monistes. Il me faut corriger maintenant cette parole. Individuellement, le "sens du Tout" peut être atrophié, ou bien dormir. Mais la matière échapperait plutôt à la gravité qu'une âme à la Présence de l'Univers. Par le fait même qu'ils sont des hommes, même les pluralistes pourraient "voir" : ils ne sont que des monistes qui s'ignorent.

Plus loin, porté par la logique de mon développement, je reviendrai à considérer la masse rassurante de pensée religieuse humaine qui se meut consciemment dans l'attraction passionnément sentie du Tout; et, à ce courant primordial et puissant, je demanderai de me donner une direction finale sur laquelle ma pensée personnelle hésite. Pour l'instant ce m'est assez d'avoir assuré sur un consentement quasi universel la valeur d'une intuition personnelle profondément sentie.

A la foi confuse en un Monde Un et Infaillible je m'abandonne, - où qu'elle me conduise.

2. La foi en l'Esprit.

Tout ce que nous regardons se précise. Cette loi générale de la perception vaut pour le sens cosmique. Nous ne pouvons pas nous être éveillés à la conscience de Tout, sans que les contours, d'abord indéterminés, de la Réalité Universelle tendent, sous nos tâtonnements, à prendre figure. Jusqu'en ce point, j'ai l'impression que la naissance de ma foi était un phénomène presque organique et réflexe, comme serait la réponse des yeux à la lumière. Maintenant je distingue, dans les progrès de ma vision sur le Monde, l'intervention de facteurs plus clairement liés à mon temps, à mon éducation et à ma personnalité.

Un premier point qui se découvre à moi avec une évidence que je ne songe même plus à contester, c'est que l'unité du Monde est de nature dynamique ou évolutive. Ici je ne fais que trouver en moi, sous forme participée et individuelle, cette révélation de la Durée qui a si fondamentalement modifié, depuis un siècle, la conscience que les Hommes prenaient de l'Univers. En plus de l'Espace qui fascinait Pascal, il y a maintenant pour nous le Temps, non pas un temps réceptacle où se logeraient les années, - mais un temps organique, mesuré par le développement du Réel global. Jadis nous nous regardions nous-mêmes, et les choses autour de nous, comme des « points » fermés sur eux-mêmes. Les êtres se découvrent maintenant semblables à des fibres sans fil, tressées dans un processus universel. Dans un abîme passé tout plonge en arrière. Et vers un abîme futur, en avant, tout s'élance. Par son histoire, chaque être est coextensif à la Durée entière; et son ontogénèse n'est que l'élément infinitésimal d'une Cosmogénèse en laquelle s'exprime finalement l'individualité, et comme la face de l'Univers.

Ainsi le Tout universel, de même que chaque élément, se définit à mes yeux par un mouvement particulier qui l'anime. Mais quel peut être ce mouvement? Où nous entraîne-t-il? Cette fois, pour décider, je sens s'agiter et se grouper en moi des suggestions ou des évidences recueillies au cours de mes recherches professionnelles. Et c'est en historien de la Vie, au moins autant qu'en philosophe, que je réponds, du fond de mon intelligence et du fond de mon coeur: « Vers l'Esprit ». s

Évolution spirituelle. Je sais que l'association de ces deux termes paraît encore contradictoire, ou du moins anti-scientifique, à un grand nombre (et peut-être au plus grand nombre) des naturalistes et des physiciens. Parce que les recherches évolutionnistes aboutissent à rattacher, de degré en degré, les états de conscience supérieure à des antécédents en apparence inanimés, nous avons largement cédé à l'illusion matérialiste qui consiste à regarder comme « plus réels » les éléments de l'analyse que les termes de la synthèse. Il a pu sembler, à ce moment, que la découverte du Temps, en abattant les digues derrière lesquelles une philosophie statique protégeait la transcendance des « âmes », dissolvait l'Esprit dans des flots de particules matérielles : plus d'esprit - rien que de la matière. Ma conviction est que cette plongée en arrière est terminée, et que, dès maintenant, nous remontons, portés par le même courant évolutionniste, vers des conceptions inverses : plus de matière, rien que l'esprit.

Dans mon cas particulier, la « conversion » s'est opérée sur l'étude du « fait humain ». - Chose étrange. L'Homme, centre et créateur de toute science, est le seul objet que notre science n'ait pas encore réussi à envelopper dans une représentation homogène de l'Univers. Nous connaissons l'histoire de ses os. Mais, pour son intelligence réfléchie, il n'y a pas encore de place régulière trouvée dans la Nature. Au milieu d'un Cosmos où le primat est encore laissé aux mécanismes et au hasard, la Pensée, ce phénomène formidable qui a révolutionné la Terre et se mesure avec le Monde, fait toujours figure d'inexplicable anomalie. L'Homme, dans ce qu'il a de plus humain, demeure une monstrueuse et encombrante réussite.

C'est pour échapper à ce paradoxe que je me suis décidé à renverser les éléments du problème. Exprimé en partant de la Matière, l'Homme devenait l'inconnue d'une fonction insoluble. Pourquoi ne pas le poser en terme connu du Réel? L'Homme semble une exception. Pourquoi ne pas en faire la clef de l'Univers? L'homme refuse de se laisser forcer dans une cosmogonie mécaniciste. Pourquoi ne pas édifier une Physique à partir de l'Esprit? -J'ai essayé, pour mon compte, cette marche du problème. Et tout de suite il m'a semblé que la Réalité vaincue tombait dénouée à mes pieds.

Tout d'abord, sous l'influence de ce simple changement de variable, l'ensemble de la vie terrestre prenait figure. Fusant en désordre dans mille directions diverses tant que l'on s'attache à la distribuer suivant de simples détails anatomiques, la masse des vivants se déploie sans effort aussitôt qu'on y cherche l'expression d'une poussée continue vers plus de spontanéité et plus de conscience; et la Pensée trouve sa place naturelle dans ce développement. Supporté par d'infinis tâtonnements organiques, l'animai pensant cesse d'être une exception dans la nature; il représente simplement le stade embryonnaire le plus élevé que nous connaissions dans la croissance de 'Esprit sur Terre. D'un seul coup, l'Homme se trouvait situé sur un axe principal de l'Univers. Et voici que, par une généralisation presque nécessaire de cette première constatation, des perspectives plus vastes encore s'ouvraient devant moi. Si l'Homme est la clef de la Terre, pourquoi la Terre à son tour ne serait-elle pas la clef du Monde? Sur Terre nous constatons une augmentation constante « psychique » à travers le temps. Pourquoi cette grande règle ne serait-elle pas l'expression la plus générale que nous puissions atteindre de I' Evolution universelle? Une Evolution à base de Matière ne sauve pas l'Homme: car tous les déterminismes accumulés ne sauraient donner une ombre de liberté. En revanche une Évolution à base d'Esprit conserve toutes les lois constatées par la Physique, tout en menant directement à la Pensée : car une masse de libertés élémentaires en désordre équivaut à du déterminé. Elle sauve à la fois l'Homme et la Matière. Donc il faut l'adopter.

Dans la constatation de cette réussite se consomme définitivement pour moi une « foi en l'Esprit », dont les principaux articles peuvent s'exprimer ainsi :

a) L'Unité du Monde se présente à notre expérience comme la montée d'ensemble, vers quelque état toujours plus spirituel, d'une Conscience d'abord pluralisée (et comme matérialisée). Mon adhésion complète et passionnée à cette proposition fondamentale est essentiellement d'ordre synthétique. Elle résulte d'une graduelle et harmonieuse organisation de tout ce que m'apporte la connaissance du Monde. Aucune autre formule que celle-ci ne me paraît suffire à couvrir la totalité de l'expérience.

b) En vertu même de la condition qui le définit (à savoir, d'apparaître en terme de l'Evolution universelle), l'Esprit dont il s'agit ici a une nature particulière bien déterminée, Il ne représente en rien quelque entité indépendante ou antagoniste par rapport à la Matière, - quelque puissance prisonnière ou flottante dans le monde des corps. Par Esprit j'entends « l'Esprit de synthèse et de sublimation » en qui, laborieusement, parmi des essais et des échecs sans fin, se concentre la puissance d'unité diffuse dans le Multiple universel :l'Esprit naissant au sein et en fonction de la Matière.

c) Le corollaire pratique de ces perspectives est que, pour se diriger à travers les brumes de la vie, l'Homme possède une règle biologique et morale absolument sûre, qui est de se diriger constamment lui-même « vers la plus grande conscience ». Ce faisant, il est certain de marcher de conserve, et d'arriver au port, avec l'Univers. En d'autres termes, un principe absolu d'appréciation dans nos jugements doit être celui-ci : « Mieux vaut, et à quelque prix que ce soit, être plus conscient que moins conscient ». Ce principe me paraît la condition même de l'existence du Monde. Et cependant, en fait, beaucoup d'hommes le contestent, explicitement ou implicitement, sans se douter de l'énormité de leur négation. Bien des fois, après quelque discussion infructueuse sur des points avancés de philosophie ou de religion, je me suis brusquement entendu dire par mon interlocuteur qu'il ne voyait pas qu'un être humain fût absolument supérieur à un Protozoaire, -ou encore que le « Progrès » fait le malheur des peuples. Notre controverse s'était développée au-dessus d'une ignorance fondamentale. Un homme, si savant fût-il, n'avait pas compris que la seule réalité qui soit au Monde est la passion de grandir. Il n'avait pas fait le pas élémentaire sans lequel tout ce qui me reste à dire paraîtra illogique et incompréhensible,

3- La foi en l'Immortalité.

Parvenu au palier de la foi en une Evolution spirituelle du monde, j'ai senti (après beaucoup d'autres, j'imagine) la tentation de m'arrêter. Est-il besoin d'aller au-delà de cette vision d'espoir pour fonder une attitude morale de l'existence, - pour justifier et purifier la vie ? - Et cependant, une fois encore, à force de regarder sympathiquement et admirativement l'Univers, j'ai senti évoluer en moi-même ma croyance. Et j'ai reconnu que ce n'était rien d'avoir découvert en moi et autour de moi un Esprit naissant si cet Esprit n'était pas immortel. L'immortalité, c'est-à-dire, au sens très général où je prends ici le mot, l'irréversibilité, voilà qui me parait suivre, à titre de propriété ou de complément nécessaire, toute idée de progrès universel.

Que, dans l'ensemble, l'Univers doive ne jamais s'arrêter ni reculer dans le mouvement qui l'entraîne vers plus de liberté et de conscience, ceci m'est d'abord suggéré par la nature même de l'Esprit. En soi, l'Esprit est une grandeur physique constamment croissante : pas de limite appréciable, en effet, aux approfondissements de la connaissance et de l'amour. Mais s'il peut grandir sans arrêt, n'est-ce pas une indication qu'il le fera, en effet, dans un Univers dont la loi fondamentale parait être que : tout le possible se réalise? En fait, aussi loin dans le passé que pénètre notre expérience, nous voyons la Conscience monter à travers les âges. On peut discuter sans fin la question de savoir si l'intelligence humaine a gagné encore, au cours de l'Histoire, en perfection individuelle. Mais une chose est sûre c'est que, sur ce court intervalle des deux derniers siècles, les puissances collectives de l'esprit ont augmenté dans des proportions impressionnantes. Tout se rapproche autour de nous, et tout s'apprête à faire bloc dans l'Humanité. Vraiment nous pouvons dire aujourd'hui, sans quitter le terrain des faits, que, à perte de vue, le Monde autour de nous dérive, entraîné en sens opposé par deux courants conjugués également irréversibles : l'Entropie et la Vie.

Cette impossibilité que montre la Vie (prise dans l'ensemble) à rétrograder est déjà un solide appoint en faveur de la croyance et de l'indestructibilité des conquêtes de l'Esprit. A cette démonstration on peut toutefois objecter qu'elle est d'ordre empirique, et qu'elle ne porte en somme que sur une étendue et sur une phase limitées de l'Univers. Il serait bien plus satisfaisant de rattacher directement l' « immortalité » à quelque propriété essentielle de ]'Evolution cosmique. Le pouvons-nous?

Depuis longtemps, je m'imagine avoir trouvé, à mon usage personnel, la solution de ce problème dans l'analyse de l' « Action ». Agir (c'est-à-dire appliquer notre volonté à ta réalisation d'un progrès) paraît une chose si simple qu'elle ne requiert aucune explication. Mais en réalité, il en est de cette fonction élémentaire comme de la perception extérieure, Au regard du « bon sens », voir, entendre, sentir, paraissaient être des actes immédiatement intelligibles. Et cependant il a fallu pour les justifier les immenses efforts d'une Critique, au terme de laquelle il est apparu (nous e rappelions pins haut) que chacun de nous ne fait partiellement qu'un avec la totalité de l'Univers. Ainsi en est-il de l'Action. Nous agissons, c'est entendu. Mais quelles propriétés structurelles le Réel doit-il avoir pour que ce mouvement de volonté puisse se produire? A quelles conditions le Monde doit-il satisfaire pour qu'une liberté consciente puisse jouer en lui ? A ce problème de l'Action je réponds, après Blondel et Le Roy : « Pour mettre en branle la chose, si petite en apparence, qu'est une activité humaine, il ne faut rien moins que l'attrait d'un résultat indestructible, Nous ne marchons que sur l'espoir d'une conquête immortelle ». Et je conclus directement : « Donc il y a de l'immortel en avant de nous ».

Examinons successivement la majeure et le lieu de ce raisonnement.

La majeure, d'abord. Celle-ci me parait constituer un fait psychologique élémentaire, encore que pour le percevoir, il faille une certaine éducation du regard intérieur. En ce qui me concerne, la chose est claire : dans le cas d'une action vraie, (j'entends par là celle où l'on donne quelque chose de sa vie), je ne m'engage qu'avec l'arrière-pensée, déjà notée par le vieux Thucydide, de faire « une oeuvre pour toujours ». Non pas, bien entendu, que j'aie la vanité de vouloir léguer mon nom à la postérité. Mais une sorte d'instinct essentiel me fait entrevoir, comme seule désirable, la joie de collaborer atomiquement à l'établissement définitif d'un Monde; et rien d'autre finalement ne saurait m'intéresser. Dégager une quantité infinitésimale d'absolu. Libérer un peu d'être, pour toujours. Le reste n'est qu'insupportable vanité.

Je me suis fait bien des fois contester la valeur de ce témoignage intérieur. Plusieurs de mes amis m'ont assuré ne rien éprouver de pareil eux-mêmes. « Affaire de tempérament, m'ont-ils dit. Vous éprouvez le besoin de philosopher. Mais pourquoi raisonner ses tendances? Nous, nous travaillons, nous cherchons, parce que cela nous plait, comme nous buvons un verre… » - Et moi, parce que je suis sûr d'avoir lu au fond de moi-même un trait essentiellement humain, et donc universel, je leur réponds : « Vous n'allez pas jusqu'au bout de votre coeur ni de votre pensée. Et c'est pour cela du reste que dorment en vous le « sens cosmique » et la foi au Monde. Louer, conquérir, vous satisfait et vous attire. Mais ne discernez-vous donc pas que ce qui est apaisé en vous par l'effort est précisément la passion « d'être définitivement davantage » ? en serait-il de même si quelque jour (si loin soit-il) rien ne devait subsister de votre oeuvre, pour personne? Tel qu'il est, votre goût de la vie demeure sentimental et fragile. Je vous parais bizarre et exceptionnel parce que je tâche d'analyser le mien et de le rattacher à un trait structurel du Monde. Or moi, en vérité, je vous dis qu'avant de s'embarquer demain pour la grande aventure d'où doit sortir sa consommation il faudra que la masse humaine se recueille, tout entière, et examine une bonne fois la valeur de l'impulsion qui la pousse en avant. Cela vaut-il la peine, vraiment, de nous plier, ou même, comme il le faut, de nous passionner, devant la marche du Monde?... L'Homme, plus il est homme, ne saurait se donner qu'à ce qu'il aime. Et il n'aime finalement que l'indestructible. Multipliez tant que vous voulez l'extension et la durée du Progrès. Promettez cent millions d'années encore d'accroissement à la Terre. Si, au terme de cette période, il apparaît que le tout de la conscience doit retourner à zéro, sans qu'en soit recueillie nulle part les secrète essence, alors, je le déclare, nous désarmerons, - et ce sera la grève. La perspective d'une mort totale (il faut réfléchir beaucoup à ce mot pour en mesurer la puissance destructive sur nos âmes), cette perspective, dis-je, devenue consciente, tarirait immédiatement en nous les sources de l'effort. Regardez autour de vous le nombre grandissant de ceux qui pleurent secrètement d'ennui et de ceux qui se tuent pour échapper à la vie... Le jour est proche où 'Humanité s'apercevra que, en vertu même de sa position dans une Evolution cosmique qu'elle est devenue capable de découvrir et de critiquer, elle se trouve biologiquement placée entre le suicide et l'adoration. »

Mais alors, si la majeure de mon raisonnement est vraie, c'est-à-dire, si, non point par fantaisie, mais par nécessité interne, la « Vie réfléchie » ne peut se mouvoir que vers de l'Immortel, - alors, étant donné le stade on je suppose parvenue l'évolution de ma foi j'ai le droit de conclure, comme je l'ai fait : « Donc l'immortel existe ». Et en effet, si le Monde, pris dans sa totalité, est quelque chose d'infaillible (première étape); et si, par ailleurs, il se meut vers l'Esprit (deuxième étape); alors il doit être capable de nous fournir ce qui est essentiellement requis pour la continuation d'un pareil mouvement : je veux dire un horizon sans limites en avant. Sans quoi, impuissant à alimenter les progrès qu'il suscite, il se trouverait dans l'inadmissible situation d'avoir à s'évanouir dans le dégoût chaque fois que la conscience née en lui parviendrait à l'âge dc raison.

Ainsi achève de se dissiper à mes yeux le mirage de la Matière. Moi aussi, et peut-être plus que personne, j'ai d'abord secrètement placé dans la masse des corps la position d'équilibre et le principe de consistance de 'Univers. Mais peu à peu, sous la pression des faits, j'ai vu s'inverser les valeurs. Le Monde ne tient pas « par en bas », mais « par en haut ». Rien de plus instable en apparence que les synthèses graduellement opérées par la Vie. Et cependant c'est dans la direction de ces constructions fragiles que I' Evolution avance pour ne jamais reculer.

Quand tout le reste, s'étant concentre ou dissipé, aura passé, il restera l'Esprit.

4. La foi en la Personnalité.

pp.134-138 Voici donc que, par degrés, ma foi initiale au Monde s'est muée irrésistiblement en une foi à la spiritualité croissante et indestructible du Monde. En fait, cette perspective est simplement celle à laquelle se rallient, plus ou moins confusément, la plupart des esprits de type « moniste »; il serait difficile, en effet, de sauver autrement « le phénomène humain ». Mais sous quelle forme nous représenter le terme immortel de l'Évolution universelle? Ici, les croyances divergent. Demandez à un «moniste » comment il se figure l'Esprit final de l'Univers. Neuf fois sur dix, il vous répondra : « Comme une vaste puissance impersonnelle, dans laquelle iront se noyer nos personnalités. » Or la conviction que je veux essayer de défendre ici, est précisément, à l'inverse, que, s'il y a irréversiblement de la Vie en avant de nous, ce Vivant doit culminer en un Personnel où nous nous trouvions nous-mêmes « sur-personnalisés ». Comment justifier cette nouvelle étape dans l'explication de ma foi?

Simplement, ici encore, en obéissant aux suggestions du Réel, harmonisé jusqu'au bout, tout entier.

L'idée, si répandue, que le Tout, même ramené à la forme d'Esprit, ne saurait être qu'impersonnel, a évidemment son origine dans une illusion spatiale. Autour de nous, le « personnel » est toujours un «élément » (une monade); et l'Univers, en revanche, se manifeste surtout à notre expérience par des activités diffuses. De là cette impression tenace que le personnel est un attribut exclusif du « particulaire, en tant que tel », - et qu'il doit décroître par conséquent à mesure que s'opère l'unification totale.

Mais cette impression, au point où j'en suis arrivé dans le développement de ma foi, ne résiste pas à la réflexion. L'Esprit du Monde, tel qu'il m'est apparu naissant, n'est pas un fluide, un éther, une énergie. Complètement différent de ces vaporeuses matérialités, il est une prise graduelle de conscience, en laquelle se groupent et s'organisent, dans leur essence, les innombrables acquisitions de la Vie. Esprit de synthèse et de sublimation, l'ai-je défini plus haut. Suivant quelle voie d'analogie pouvons-nous donc l'imaginer? Serait-ce en relâchant notre centre individuel de réflexion et d'affection ? Nullement. Mais en resserrant au contraire celui-ci, toujours plus au-delà de lui-même. L'être « personnalisé », qui nous constitue humains, est l'état le plus élevé sous lequel il nous soit donné de saisir l'étoffe du Monde. Portée à sa consommation, cette substance doit posséder encore, à un degré suprême, notre perfection la plus précieuse. Elle ne peut être dès lors que « super-consciente », c'est-à-dire « super-personnelle ». Vous vous cabrez devant l'idée d'un Univers personnel. L'association de ces deux concepts vous paraît monstrueuse. Illusion spatiale, répéterai-je. Au lieu de regarder le Cosmos du côté de sa sphère extérieure, matérielle, retournez-vous donc vers le point où tous les rayons se joignent! Là aussi, ramené à l'Unité, le Tout existe, - et concentré dans ce point, vous pouvez le saisir tout entier.

Ainsi, en ce qui me concerne, je ne puis concevoir une Évolution vers l'Esprit qui n'aboutirait pas à une suprême Personnalité. Le Cosmos, à force de converger, ne peut se nouer dans Quelque Chose : il doit, comme déjà partiellement et élémentairement dans le cas de l'Homme, se terminer sur Quelqu'un. Mais alors se pose la question subsidiaire : que restera-t-il de chacun de nous dans cette ultime Conscience que l'Univers prendra de lui- même.

En soi, à vrai dire, le problème d'une survie personnelle m'inquiète peu. Dès lors que le fruit de ma vie est recueilli dans un Immortel, que m'importe d'en avoirégoïstement la conscience et la joie? Très sincèrement, ma félicité personnelle ne m'intéresse pas : c'est assez, pour mon bonheur, que le meilleur de moi-même passe, à jamais, dans un plus beau et un plus grand que moi.

Mais c'est ici précisément que, du cœur même de mon indifférence à survivre, en rejaillit la nécessité. Le meilleur de moi-même, ai-je dit. Mais quel est donc cette précieuse parcelle que le Tout attend de récolter en moi ? Est-ce une idée qui sera éclose dans ma pensée? une parole que j'aurai dite? une lumière que j'aurai rayonnée?...Manifeste insuffisance de tout cela! Admettons que je sois un de ces rares humains dont la trace visible ne s'évanouit pas comme le sillage du navire. Admettons encore et faisons aussi large que possible, la part (très réelle) des influences impondérables que chaque vivant exerce sans s'en douter sur l'Univers autour de lui. Que représente cette fraction utilisée de mon énergie comparée au foyer de pensée et d'affection qui constitue « mon âme? » L'œuvre de ma vie, oui, elle est représentée en quelque chose par ce qui passe de moi en tous. Mais combien plus par ce que je parviens à faire d'incommunicable, d'unique, au fond de moi-même. Ma personnalité, c'est-à-dire le centre particulier de perceptions et d'amour que ma vie consiste à développer, voilà mon vrai trésor. Voilà, par conséquent, la seule valeur dont le prix et la conservation peuvent intéresser et justifier mon effort. Et voilà par suite la portion par excellence de mon être que ne peut laisser échapper le Centre où convergent toutes les richesses sublimées de l'Univers.

Or, comment va-t-elle pouvoir s'opérer, cette transmission de moi-même à l'Autre, ainsi requise simultanément par les exigences de mon Action et par la réussite de l'Univers? Vais-je me dépouiller de ce qui est « moi » pour le donner à «Lui »? Il semble que nous ayons parfois l'impression que ce geste soit possible. Mais quelle illusion! Réfléchissons une minute. Et nous reconnaîtrons que nos qualités personnelles ne sont pas une flamme dont nous puissions nous séparer en la communiquant. Nous pensions peut-être nous en dépouiller comme d'un vêtement qui se donne. Mais elles coïncident précisément avec la substance de notre être, -tissées qu'elles sont dans leurs fibres par la conscience que nous en avons. Ce qui doit être préservé dans la consommation universelle, ce ne sont rien moins que les propriétés de notre centre : et donc c'est ce centre lui-même; - et donc c'est ce précisément par quoi notre pensée se réfléchit sur elle-même. La Réalité où culmine l'Univers ne peut donc se développer à partir de nous qu'en nous conservant : dans la Personnalité suprême, nous ne pouvons que nous trouver personnellement immortalisés.

Vous vous étonnez de cette perspective. Mais c'est alors que, sous l'une de ses multiples formes, l'illusion matérialiste est encore là qui vous égare, comme elle a égaré la plupart des panthéismes. Presque invinciblement, je le rappelais en commençant ce paragraphe, nous nous imaginons le grand Tout sous la figure d'un Océan immense où les filets de l'être individuel viennent disparaître. Il est la Mer où le grain de sel est dissous, le Feu où se volatilise la paille... S'unir à Lui, c'est donc se perdre. Mais justement cette image est fausse, voudrais-je pouvoir crier aux Hommes, et contraire à tout ce que j'ai vum'apparaître de plus clair au cours de mon éveil à la foi. Non, le Tout n'est pas l'immensité détendue, et donc dissolvante, où vous cherchez son image. Mais il est essentiellement, Lui comme nous, un Centre, doué des qualités d'un centre. Or quelle est la seule façon dont puisse se former et se nourrir un centre? Serait-ce en décomposant les centres inférieurs qui tombent sous son empire? -Non point, - mais en les renforçant à sa propre image. Sa manière à lui, de dissoudre, c'est d'unifier plus loin encore. Se fondre dans l'Univers pour la monade humaine, c'est être super-personnalisée.

Ici s'arrêtent et culminent les développements individuels de ma foi, - en un point où, m'arrivât-il de perdre confiance en toute religion révélée, je resterais encore, me semble-t-il, solidement accroché. D'étape en étape, ma croyance initiale au Monde a pris Figure. Ce qui était d'abord intuition confuse de l'unité universelle est devenu sentiment raisonné et défini d'une Présence. Au Monde, maintenant, je sais que je tiens et que je reviendrai, non pas seulement par les cendres de ma chair, mais par toutes les puissances développées de ma pensée et de mon cœur. Je puis l'aimer. Et puisque de la sorte, dans le Cosmos, il se dessine maintenant pour moi une sphère supérieure du Personnel et des relations personnelles, je commence à soupçonner que des attractions et des directions de nature intellectuelle pourraient bien m'envelopper et me parler.

Une Présence n'est jamais muette.

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DEUXIEME PARTIE - LA CONFLUENCE DES RELIGIONS

i. Le phénomène religieux et le choix d'une religion.

En vertu même de la structure unitaire et convergente reconnue ci-dessus a l'Univers, la ligne de développement suivie par ma croyance au cours de ses étapes individuelles ne saurait être une fibre isolée dans l'évolution de la pensée humaine. S'il est vrai que le Tout se révèle à chacun des éléments pour l'attirer, - et s'il est vrai aussi que toute activité douée de self-conscience éprouve organiquement besoin de se justifier à elle-même la valeur de son effort, alors, la naissance de ma foi ne représente que l'élément infinitésimal d'un processus beaucoup plus vaste et beaucoup plus sûr, commun à tous les hommes. Et c'est ainsi que je me trouve conduit, par la logique même de ma croissance, à émerger au-dessus de mon individualisme, et à découvrir en face de moi l'expérience religieuse générale de l'Humanité, pour m'y mêler.

Ce geste d'adhésion à une force extérieure de croyance, beaucoup d'esprits, intérieurement sensibles au Divin, répugnent, je sais, à l'exécuter. La Religion : affaire strictement personnelle : voilà ce que pensent, ou sont prêts à penser, les plus intelligents d'entre nous. Cette prétention individualiste, du point de vue évolutionniste-spirituel où m'a conduit la foi au Monde, je viens déjà, implicitement, de la condamner. A mon sens, le phénomène religieux, pris dans son ensemble, n'est rien moins que la réaction, à l'Univers en tant que tel, de la conscience et de l'action humaine collectives en voie de développement. Il exprime, à l'échelle du social, la foi passionnée au Tout que j'ai cru discerner en moi. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il ne saurait avoir d'autre sujet que la totalité de la pensée terrestre? Née du besoin qu'a la Terre de s'expliciter un Dieu, la Religion est attachée et coextensive, non à l'homme individu, mais à l'Humanité tout entière. En elle, comme dans la Science, s'accumulent, se corrigent, et peu à peu s'organisent infailliblement, une infinité de recherches humaines. Comment pourrais-je éviter de m'y agréger et où trouverais-je ailleurs une confirmation et un complément au mouvement personnel qui m'a secrètement porté jusqu'aux pieds d'une adorable mais encore silencieuse Présence ? Je ne m'aviserais certes pas de vouloir constituer à moi seul la Science. Pareillement mon effort pour croire ne peut aboutir qu'encadré et prolonge par une expérience humaine totale. Dans l'énorme fleuve des Religions, auquel vient d'aboutir le filet de mes démarches intimes, je dois donc me plonger sans hésitation. Mais, autour de moi, les flots sont si troubles. Ils tourbillonnent en tant de sens divers. De tant de côtés on m'appelle au nom de quelque révélation divine. Auquel de ces courants, en apparence contraires, dois-je me livrer, pour être porte par le flot vers l'Océan?

Dans l'ancienne apologétique, le choix d'une religion se trouvait principalement guide par la considération du miracle. Le privilège, pour une doctrine, de se présenter avec un cortège de pouvoirs dépassent les forces de la nature garantissait qu'elle venait de Dieu. Nul autre que le Créateur ne pouvait user de ce sceau. Des lors, le miracle une fois constaté, il ne restait plus aux hommes, en vertu d'un syllogisme très simple, qu'à recevoir les directions données par le thaumaturge, queues que fussent du reste leurs attraits ou leurs répugnances a s'y conformer. Naturellement, ii était suppose que la parole de Dieu ne pouvait être que satisfaisante a la raison et au ccur de sa créature. Mais le fait et la fonction de cette harmonie entre nos désirs et la Révélation étaient largement laissés a l'état de sous-entendu.

Je n'ai personnellement aucune difficulté a accepter le miracle, pourvu que celui-ci n'aille pas (ceci est la thèse même de l' Eglise) contre les règles de plus en plus nombreuses et précises que nous découvrons a l'évolution naturelle du Monde. Bien plus : convaincu, comme je le suis, que les déterminismes de la Matière ne sont que des servitudes résiduelles de l'Esprit, je ne comprendrais pas qu'autour de l'axe principal de spiritualisation représenté par « la vraie religion », il ne se manifeste (et plus qu'ailleurs) une libération progressive des corps. Mais justement parce que ce déplacement continu vers le haut des limites de nos possibilités me paraît constituer un prolongement sans rupture a une propriété naturelle de l' Evolution, je cesse d'y voir un caractère tranché, équivalant a une déchirure par Dieu du voile sans couture des phénomènes. Le miracle, bien compris, reste à mes yeux un critère de vérité, mais subordonné et secondaire. La seule raison capable de me décider à adhérer a une religion ne peut être en définitive (ceci résulte de la première partie de ce travail) que l'harmonie d'ordre supérieur existant entre cette religion et Ic credo individuel auquel m'a conduit l'évolution naturelle de ma foi.

Foi en l'unité du Monde, foi en l'existence et en l'immortalité de l'Esprit naissant de la synthèse du Monde, - ces trois Fois se résumant dans l'adoration d'un centre (personnel et personnalisant) de convergence universelle: tels sont, je le répète, les termes de ce credo. Voyons dans quel courant je dois me jeter pour que ces aspirations soient le plus favorablement reçues, corrigées et multipliées. En ceci consistera pour moi l'épreuve des Religions.

2. L'épreuve des Religions.

En dépit de certains foisonnements superficiels, dus à l'insatisfaction des fidèles plus qu'à la naissance d'un nouvel idéal, le complexe des Religions tend, sous l'influence de l'esprit moderne , à se simplifier notablement. C'est au moins l'impression que je retire de leur observation. Et puisque, dans ces pages, il ne s'agit explicitement que de moi-même, je dirai qu'à mon sens un premier examen suffit pour réduire a trois les types de croyances possibles. Le groupe des religions orientales, les néo-pantheismes humanitaires, - et le Christianisme: voilà les directions entre lesquelles je pourrais hésiter, si je me trouvais (comme je le suppose ici fictivement) dans le cas d'avoir encore à choisir ma religion.

a) La grande séduction des (disons le Bouddhisme, pour fixer les idées) est d'être éminemment universalistes et cosmiques. Jamais peut-être le sens du Tout, qui est la sève de toute mystique, n'a jailli avec plus d'exubérance que dans les plaines de l'Inde. C'est là, lorsque s'écrira une histoire synthétique des religions, qu'il faudra placer, quelques siècles avant le Christ, la naissance du panthéisme. Et c'est là encore, lorsque grandit l'attente d'une révélation nouvelle, que se tournent de nos jours les yeux de l'Europe moderne. Commandée, ainsi que je l'ai dit, par l'amour du Monde, ma foi individuelle devait être spécialement sensible aux influences orientales. Et j'ai parfaitement conscience d'en avoir subi l'attrait, - jusqu'au jour où m'est apparu que l'Orient et moi nous entendions sous les mêmes mots des choses différentes. L'Esprit, pour le sage hindou, c'est l'unité homogène où le parfait vient se perdre en supprimant toutes nuances et toutes richesses individuelles. Recherches, personnalisation, progrès terrestres, autant de pestes de l'âme. La Matière est poids mort et une illusion. L'Esprit au contraire, pour moi, c'est, ai-je dit, l'unité de synthèse en laquelle le saint vient s'achever en poussant à l'extrême la différenciation et les ressources de sa nature. Savoir et pouvoir : voilà le seul chemin menant à la libération. La Matière est toute chargée de possibilités sublimes. Ainsi l'Orient me fascine par sa foi en l'unité finale de l'Univers. Mais il se trouve que nous avons, lui et moi, deux conceptions opposées des relations de passage entre la Totalité et ses éléments. Pour lui, l'Un apparaît de la suppression, - et pour moi il naît de la concentration du Multiple. Deux morales, deux métaphysiques, et deux mystiques, sous les mêmes apparences monistes. Que l'équivoque se découvre : et c'en serait assez, je pense, pour que, des religions orientales menant logiquement au renoncement passif, se dégoûte notre Monde moderne, surtout avide de légitimer religieusement ses conquêtes. Sur moi, en tout cas, leur courant a perdu, ipso facto, toute puissance. Le Dieu que je cherche doit se manifester à moi comme un Sauveur de l'activité humaine. Je pensais l'avoir entrevu à l'Orient. Ne m'attendrait-il pas à l'autre bout de l'horizon dans les régions nouvellement ouvertes à la mystique humaine par "la route de l'Ouest"?

b) A la différence des vénérables cosmogonies asiatiques que je viens d'éliminer, les panthéismes humanitaires représentent autour de nous une forme toute jeune de religion. Religion peu ou pas codifiée (en dehors du Marxisme). Religion sans Dieu apparent, et sans révélation. Mais Religion au vrai sens, si par ce mot on désigne la foi contagieuse en un Idéal auquel donner sa vie. Malgré d'extrêmes diversités de détail, un nombre rapidement croissant de nos contemporains s'accordent d'ores et déjà à reconnaître que l'intérêt suprême de l'existence consiste à se vouer corps et âme au Progrès universel, celui-ci s'exprimant par les développements tangibles de l'Humanité. Depuis bien longtemps, le monde n'avait pas assisté à un pareil effet de « conversion ». Qu'est-ce à dire sinon que, sous des formes variables (communistes ou nationalistes, scientifiques ou politiques, individuelles ou collectives), nous voyons positivement naître et se constituer autour de nous, depuis un siècle, une Foi nouvelle : la Religion de l'Évolution. Tel est le deuxième des courants spirituels avec lesquels j'ai à mesurer ma foi.

Par nature et par occupation, je suis trop (ai-je dit plus haut) un enfant du Monde, pour ne pas me sentir à ma place dans un temple construit à la gloire de la Terre. Et que représente, à vrai dire, le "sens cosmique" d'où germe l'organisme entier de ma croyance sinon cette foi même en l'Univers qui anime les panthéismes modernes ? - L'Orient m'avait déplu parce qu'il ne laisse logiquement aucune place ou aucune valeur aux développements de la nature. Ici au contraire je trouve, érigée en une sorte d'absolu, la genèse de la plus grande conscience, et son cortège essentiel de créations et de recherches. Ici je me vois provoqué aux efforts sans limite pour la conquête du temps et de l'espace. Ici, je le sens, est le milieu intérieur naturel où je suis fait pour m'épanouir et évoluer. Comment expliquer autrement la sympathie immédiate et l'accord profond que j'ai toujours remarqués entre moi et les plus émancipés serviteurs de la Terre ? -J'ai donc souvent aimé à m'aventurer en rêve à leur suite, curieux de deviner jusqu'où pourraient coïncider nos routes. Or chaque fois, après un temps très court, je me suis trouvé déçu. C'est que, après un beau départ, les adorateurs du Progrès s'arrêtent presque immédiatement, sans vouloir ou pouvoir dépasser le deuxième stade de ma croyance individuelle. Ils s'élancent bien vers la foi en l'Esprit (le vrai Esprit de sublimation et de synthèse). Mais en même temps ils se refusent à chercher si, pour légitimer le don qu'ils lui font d'eux-mêmes, cet Esprit se présente à eux doué d'immortalité et de personnalité. Ces deux propriétés, nécessaires à mon avis pour justifier l'effort humain, ils les nient, le plus souvent; ou du moins ils cherchent à édifier en dehors d'elles le corps de leur religion. D'où bien vite une sensation d'insécurité, d'inachèvement, d' « asphyxie.»

Les Religions hindoues me donnaient l'impression d'un abîme où on se jetterait pour saisir l'image du soleil. Chez les panthéistes humanitaires d'aujourd'hui, il me semble étouffer sous un ciel trop bas.

c) Alors il ne me reste plus qu'à me tourner vers la troisième et dernière branche du fleuve, vers le courant chrétien.

Là sans doute, par élimination, doit se trouver la direction que je cherche, - celle où je rencontrerai, amplifiées par une longue tradition vivante, les tendances d'où est sortie et dont s'entretient ma foi. Je me suis donc livré aux influences de l'Église. Non plus, ce coup-ci, par une expérience mentale fictive, mais au cours d'un essai prolongé, j'ai tâché de faire coïncider ma petite religion personnelle avec la grande Religion de Jésus. Eh bien, pour être absolument vrai en face de moi-même, comme devant les autres, je dois dire que, une troisième fois encore, l'accord ne s'est pas établi, - au moins dès le début. Je ne me suis pas reconnu d'abord dans l'Évangile : et voici pourquoi.

Le Christianisme est par excellence la Religion de l'Impérissable et du Personnel. Son Dieu pense, aime, parle, punit, récompense comme Quelqu'un. Son Univers culmine en des âmes immortelles, responsables pour toujours de leur destinée. Ainsi s'anime et s'ouvre tout grand, au-dessus de ses fidèles, le même ciel qui pour les panthéismes humanitaires demeurait impassible et fermé. Il y a, dans cette illumination des sommets, une magnifique attirance. Mais pour y parvenir, il m'a longtemps semblé que le chemin était coupé d'avec la Terre, - comme si l'on m'eût demandé d'escalader des nuages. C'est qu'à force de n'envisager que des relations "personnelles" dans le Monde, le Chrétien moyen a fini par rapetisser à la mesure de « l'homme juridique » le Créateur et la Créature. A force d'entendre exalter la valeur de l'esprit et la surnaturalité du divin, il en est venu à regarder l'âme comme un hôte de passage dans le Cosmos et une prisonnière de la Matière. Pour lui, dès lors, l'Univers a cessé d'étendre sur toute l'expérience intérieure le primat de son organique unité : l'opération du salut, devenue affaire de réussite individuelle, se développe sans souci de l'évolution cosmique. Le Christianisme ne paraît pas croire au Progrès humain. Il n'a pas développé, ou il a laissé s'endormir en lui le sens de la Terre... Comment alors ne sentirais-je pas, - moi dont toute la sève monte de la Matière, que mon adhésion à sa morale et à sa théologie est forcée et conventionnelle? Mes espérances suprêmes, celles-là même que les panthéismes ni d'Orient, ni d'Occident ne pouvaient satisfaire, la foi en Jésus les comble. Mais n'est-ce pas pour me retirer, de l'autre main, le seul support sur lequel je pouvais m'élever à l'attente d'une immortalité divine: la foi au Monde ? - Ma religion individuelle a-t-elle donc des exigences si exceptionnelles ou si nouvelles qu'aucune formule ancienne ne puisse la satisfaire?

Je pouvais le craindre.

C'est alors que m'est apparu le Christ-Universel.

3. Le Christ-Universel et la convergence des Religions.

Le Christ-Universel, tel que je le comprends, est une synthèse du Christ et de l'Univers. Non point divinité nouvelle, - mais explication inévitable du Mystère en quoi se résume le Christianisme : l'Incarnation.

Aussi longtemps qu'on la décrit et qu'on la traite en termes juridiques, l'Incarnation paraît un phénomène simple, - superposable à n'importe quelle espèce de Monde. Que l'Univers soit petit ou grand, statique ou évolutif:, il est juste aussi simple pour Dieu de le donner à son Fils : puisqu'il ne s'agit en somme que d'une déclaration. Toute autre se découvre la situation si on l'envisage d'un point de vue organique, qui est au fond celui de toute vraie connaissance du Réel. La croyance la plus chère du chrétien (disons, plus exactement,du catholique) est que le Christ, par sa "grâce", l'enveloppe et le fait participant de sa vie divine. Mais comment donc peut s'opérer (de possibilité physique) cette mystérieuse emprise ? « Par la puissance divine », nous dit-on. J'entends bien. Mais ceci n'est pas plus une réponse que lorsque le nègre explique l'avion en disant : « Affaire de Blancs.» Comment la puissance divine, précisément, doit-elle combiner l'Univers pour qu'une Incarnation y soit biologiquement réalisable ? Voilà ce qui m'intéresse. Voilà ce que j'ai cherché à comprendre. Et voilà ce qui m'a amené à la conclusion suivante.

Si nous voulons, nous autres chrétiens, conserver au Christ les qualités mêmes qui fondent son pouvoir et notre adoration, nous n'avons rien de meilleur, ou même rien d'autre à faire que d'accepter jusqu'au bout les conceptions les plus modernes de l'Évolution. Sous la pression combinée de la Science et de la Philosophie, le Monde s'impose de plus en plus à notre expérience et à notre pensée comme un système lié d'activité s'élevant graduellement vers la liberté et la conscience. La seule interprétation satisfaisante de ce processus, ajoutais-je plus haut, est de le regarder comme irréversible et convergent. Ainsi se définit, en avant de nous, un Centre cosmique universel où tout aboutit, où tout s'explique, où tout se sent, où tout se commande. Eh bien, c'est en ce pôle physique de l'universelle évolution qu'il est nécessaire, à mon avis, de placer et de reconnaitre la plénitude du Christ. Car dans nulle autre espèce de Cosmos, et à nulle autre place aucun être, si divin soit-il, ne saurait exercer la fonction d'universelle consolidation et d'universelle animation que le dogme chrétien reconnaît à Jésus. L' Évolution, en découvrant un sommet au Monde, rend le Christ possible, - tout comme le Christ, en donnant un sens au Monde, rend possible l'Évolution.

J'ai parfaitement conscience de ce qu'il y a de vertigineux dans cette idée d'un être capable de rassembler dans son activité et son expérience individuelle toutes les fibres du Cosmos en mouvement. Mais, en imaginant une pareille merveille, je ne fais rien autre chose, je le répète, que de transcrire en termes de réalité physique les expressions juridiques où l'Église a déposé sa foi. Equivalemment sans s'en douter, le moindre catholique impose, par son Credo, une structure particulière à l'Univers. Prodigieuse et cependant cohérente. N'est-ce pas une simple illusion quantitative, observais-je ci-dessus, qui nous fait regarder comme incompatible le Personnel et l'Universel?

Je me suis engagé pour mon compte, sans hésiter, dans la seule direction où il me semblait possible de faire progresser, et par conséquent de sauver ma foi. Le jésus ressuscité que les autres m'apprenaient à connaître, j'ai essayé de le placer en tête de l'Univers que j'adorais de naissance. Et, le résultat de cette tentative, c'est que depuis vingt-cinq ans je m'émerveille sans arrêt devant les infinies possibilités que 1' « universalisation » du Christ ouvre à la pensée religieuse.

Le catholicisme m'avait déçu, en première apparence, par ses représentations étroites du Monde, et par son incompréhension du rôle de la Matière. Maintenant je reconnais qu'à la suite du Dieu incarné qu'il me révèle je ne puis être sauvé qu'en faisant corps avec l'Univers. Et ce sont du même coup mes aspirations « panthéistes » les plus profondes qui se trouvent satisfaites, guidées, rassurées. Le Monde autour de moi devient divin. Et pourtant, ni ces flammes ne me détruisent, - ni ces flots ne me dissolvent. Car, à l'inverse des faux monismes qui poussent par la passivité vers l'inconscience, le « pan-christisme » que je découvre place l'union au terme d'une différenciation laborieuse. Je ne deviendrai l'Autre qu'en étant absolument moi-même. je ne parviendrai à l'Esprit qu'en dégageant jusqu'au bout les puissances de la Matière. Le Christ total ne se consomme et n'est attingible qu'au terme de l'Evolution universelle. En lui j'ai trouvé ce dont mon être rêvait un Univers personnalisé, dont la domination me personnalise. Et, cette « Ame du Monde », je la tiens non plus seulement comme une création fragile de ma pensée individuelle, mais comme le produit d'une longue révélation historique où les moins croyants sont bien obligés de reconnaître une des principales directrices du progrès humain.

Car (et c'est là peut-être le plus merveilleux de l'affaire) le Christ-Universel où se satisfait ma foi personnelle n'est pas autre chose que l'expression authentique du Christ de l'Évangile. Christ renouvelé, sans doute, au contact du Monde moderne, mais Christ agrandi afin de rester lui-même. On m'a reproché d'être un novateur. En vérité, plus j'ai médité les magnifiques attributs cosmiques prodigués par saint Paul au Jésus ressuscité, plus j'ai réfléchi au sens conquérant des vertus chrétiennes, plus je me suis aperçu que le Christianisme ne prenait sa pleine valeur que porté (comme j'aime à le faire) à des dimensions universelles. Inépuisablement fécondées l'une par l'autre, ma foi individuelle au Monde et ma Foi chrétienne en Jésus n'ont pas cessé de se développer et de s'approfondir. A ce signe, d'un accord continuel entre ce qu'il y a de plus naissant en moi et de plus vivant dans la religion chrétienne, j'ai définitivement reconnu que j'avais trouvé dans celle-ci le complément cherché de moi-même et je me suis donné.

Mais, si je me suis donné, moi, pourquoi les autres, tous les autres, ne se donneraient-ils pas à leur tour, aussi? Je le disais en commençant : ces lignes sont une confession personnelle. Mais au fond de mon esprit, en les écrivant, j'ai senti passer du plus grand que moi-même. La passion pour le Monde d'où jaillit ma foi, - l'insatisfaction aussi que j'éprouve, de prime abord, en face de n'importe laquelle des formes anciennes de religion, ne sont-elles pas toutes deux la trace, dans mon cœur, de l'inquiétude et de l'attente qui marquent l'état religieux du Monde d'aujourd'hui?

Sur le grand fleuve humain, les trois courants (oriental, humain, chrétien) s'opposent encore. Cependant, à des signes sûrs, on peut reconnaître qu'ils se rapprochent. L'Orient paraît avoir déjà presque oublié la passivité originelle de son panthéisme. Le culte du Progrès ouvre toujours plus largement ses cosmogonies aux forces d'esprit et de liberté. Le Christianisme commence à s'incliner devant l'effort humain. Dans les trois branches travaille obscurément le même esprit qui m'a fait moi-même.

Mais alors la solution que poursuit l'Humanité moderne ne serait-elle pas essentiellement celle-là précisément que j'ai rencontrée? Je le pense et dans cette vision s'achèvent mes espérances. Une convergence générale des Religions sur un Christ-Universel qui au fond les satisfait toutes telle me paraît être la seule conversion possible du Monde, et la seule forme imaginable pour une Religion de l'avenir.

ÉPILOGUE LES OMBRES DE LA FOI

J'ai fini d'énumérer les raisons et les modalités de ma croyance. Il ne me reste plus qu'à dire quelle sorte de clarté ou de sécurité je trouve dans les perspectives auxquelles j'adhère. Et alors j'aurai fini de raconter l'histoire de ma foi.

Après ce que je viens de déclarer sur ma conviction qu'il existe un terme personnel divin à l'Évolution universelle, on pourrait penser que, en avant de ma vie, l'Avenir se découvre serein et illuminé. Pour moi, sans doute, la mort apparaît juste comme un de ces sommeils après lesquels nous ne doutons pas de voir se lever un glorieux matin.

Il n'en est rien.

Sûr, de plus en plus sûr, qu'il me faut marcher dans l'existence comme si au terme de l'Univers m'attendait le Christ, je n'éprouve cependant aucune assurance particulière de l'existence de celui-ci. Croire n'est pas voir. Autant que personne, j'imagine, je marche parmi les ombres de la foi.

Les ombres de la foi... Pour justifier cette obscurité si étrangement incompatible avec le soleil divin, les docteurs nous expliquent que le Seigneur, volontairement, se cache, afin d'éprouver notre amour. Il faut être incurablement perdu dans les jeux de l'esprit, il faut n'avoir jamais rencontré en soi et chez les autres la souffrance du doute, pour ne pas sentir ce que cette solution a de haïssable. Comment, mon Dieu, vos créatures seraient devant vous, perdues et angoissées, appelant au secours. Il vous suffirait, pour les précipiter sur vous, de montrer un rayon de vos yeux, la frange de votre manteau, et vous ne le feriez pas?

L'obscurité de la foi, à mon avis, n'est qu'un des cas particuliers du problème du Mal. Et, pour en surmonter le scandale mortel, je n'aperçois qu'une voie possible : c'est de reconnaître que si Dieu nous laisse souffrir, pécher, douter, c'est qu'il ne peut pas, maintenant et d'un seul coup, nous guérir et se montrer. Et, s'il ne le peut pas, c'est uniquement parce que nous sommes encore incapables, en vertu du stade où se trouve l'Univers, de plus d'organisation et de plus de lumière.

Au cours d'une création qui se développe dans le Temps, le Mal est inévitable. Ici encore la solution libératrice nous est donné par l'Évolution.

Non, Dieu ne se cache pas, j'en suis sûr, pour que nous le cherchions, - pas plus qu'il ne. nous laisse souffrir pour augmenter nos mérites. Bien au contraire, penché sur la Création qui monte à lui, il travaille de toutes ses forces à la béatifier et à l'illuminer. Comme une mère, il épie son nouveau-né. Mais mes yeux ne sauraient encore le percevoir. Ne faut-il pas justement toute la durée des siècles pour que notre regard s'ouvre à la lumière?

Nos doutes, comme nos maux, sont le prix et la condition même d'un achèvement universel. J'accepte, dans ces conditions, de marcher jusqu'au bout sur une route dont je suis de plus en plus certain, vers des horizons de plus en plus noyés dans la brume'.

Voilà comment je crois. *

* Inédit. Pékin, 28 octobre 1934.

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Note sur quelques Représentations historiques possibles du Péché originel

p. 68 - On oserait dire, peut-être, que, l'acte créateur faisant (par définition) remonter l'Être à Dieu des frontières du néant (c'est-à-dire des profondeurs du multiple, c'est-à-dire de quelque matière), toute création entraine, comme son risque et son ombre, quelque faute, c'est-à-dire se double inévitablement de quelque Rédemption. Le drame de l'Eden dans cette conception, ce serait le drame même dc toute l'histoire humaine ramassée en un symbole profondément expressif de la réalité. Adam et Ève, ce sont les images de l'Humanité en marche vers Dieu. La béatitude du Paradis terrestre, c'est le salut constamment offert à tous, mais refusé par beaucoup, et organisé de telle sorte que personne n'arrive en sa possession que par unification de son être en Notre Seigneur (ce qui fait le caractère surnaturel de cette unification étant de se réaliser gratuitement autour du Verbe, et non autour d'un centre infra-divin...).

Cette manière de comprendre le péché originel supprime évidemment toute difficulté d'ordre scientifique (la faute se confond avec l'Évolution du Monde). Elle a en revanche l'inconvénient

- de renoncer à un Adam individuel et à une Chute initiale à moins de considérer comme "faute principale" la crise morale qui vraisemblablement a accompagné dans l'Humanité la première apparition de l'intelligence;

- de confondre, par suite, dans la durée, les deux phases de Chute et de Relèvement, qui ne sont plus deux époques distinctes, mais deux composantes constamment unies dans chaque Homme et dans l'Humanité.

Mais ce que nous regardons comme un inconvénient ne représente-t-il pas seulement la peine que nous avons à abandonner de vieilles et plus faciles imaginations? Un fait certain, c'est que l'attitude traditionnelle des âmes chrétiennes en face de Dieu est intégralement conservée dans ces perspectives dans en apparence si nouvelles. Elle y trouve même, semble-t-il, son plein épanouissement intellectuel et mystique. Création, Chute, Incarnation, Rédemption, ces grands événements universels cessent de nous apparaître comme des accidents instantanés disséminés nu cours du temps (perspective enfantine, qui est un perpétuel scandale pour notre expérience et notre raison) ils deviennent, tous les quatre, co-extensifs à la durée et à la totalité du Monde; ils sont, en quelque façon, les faces (réellement distinctes mais physiquement liées), d'une même opération divine. L'incarnation du Verbe (en voie de continuelle et universelle consommation) n'est que le dernier terme d'une Création qui se poursuit encore et partout à travers nos imperfections (...) La faute par excellence n'est pas à chercher en arrière, commise par une Humanité bégayante : ne serait-elle pas plutôt à prévoir en avant, au jour où l'Humanité, enfin pleinement consciente dc ses forces, se divisera en deux camps, pour ou contre Dieu

Mais ceci devient de la rêverie. Une considération plus objective en faveur de toutes les solutions, quelles qu'elles soient, qui cherchent à expliquer l ' " invisibilité " de la Chute non par sa petitesse, mais par sa grandeur démesurée est celle-ci

Pour sauver la vue chrétienne du Christ-Rédempteur, il faut, c'est clair, que nous maintenions le péché originel aussi vaste que le Monde (sans cela le Christ, n'ayant sauvé qu'une partie du Monde ne serait pas vraiment le Centre de tout). Or, par les recherches dc la Science, le Monde est devenu immense, dans t'espace et la durée, au-delà de toute conception des Apôtres et des premières générations chrétiennes.

Comment arriverons-nous à faire encore couvrir par le péché originel d'abord, par la figure du Christ ensuite, l'énorme écran de l'Univers qui s'étend toujours plus chaque jour? Comment maintiendrons-nous la possibilité d'une faute qui soit aussi cosmique que la Rédemption?

Pas autrement qu'en diffusant ta Chute dans l'histoire universelle, ou du moins en la plaçant avant un remaniement, une refonte, dont l'ordre actuel des choses, dans sa totalité expérimentale, soit la conséquence.

Non seulement pour que les savants aient la paix dans leurs recherches, mais pour que les chrétiens aient le droit d'aimer pleinement un Christ qui ne s'impose pas moins à eux que par toute l'urgence et la plénitude dc l'Univers, il faut que nous élargissions tellement nos vues sur le péché originel que nous ne puissions plus situer celui-ci, ni ici, ni là, autour de nous, mais que nous sachions seulement qu'il est partout, aussi mêlé à l'être du Monde que Dieu qui nous crée et le Verbe Incarné qui nous rachète.

Inédit non daté. Antérieur à Pâques 1922.

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Une Croix devenue signe de croissance en

même temps que de rachat est la seule

désormais dont pourra se signer le Monde.

LE CHRIST ÉVOLUTEUR

OU UN DÉVELOPPEMENT LOGIQUE

DE LA NOTION DE REDEMPTION'

 AVERTISSEMENT

Les pages qui suivent ne sont pas destinées au « public »,mais à des « professionnels » seulement. On a pu me reprocher d'avoir diffusé imprudemment, dans le passé,des vues dont la nouveauté risquait de troubler et d'égarer certains esprits mal préparés à les recevoir ou à les critiquer. Ici, ce n'est pas à la masse croyante ou incroyante que je vais parler, pour essayer de lui découvrir un champ agrandi, interminable, d'adoration; mais c'est à mes pairs en philosophie et en théologie que je m'adresse, dans l'espoir de leur faire prendre conscience d'un état de choses auquel ils peuvent sans doute faire face mieux que moi-même, - mais que, pour diverses raisons, je suis peut-être à même d'apercevoir plus clairement qu'eux :

Je veux dire la nécessité grandissante où nous nous trouvons aujourd'hui de ré-ajuster à un Univers renouvelé les lignes fondamentales de notre Christologie.

I. UNE PERSPECTIVE NOUVELLE EN SCIENCE :

L'HUMANISATION

S'ils veulent parler dans une langue intelligible, et mieux encore, persuasive, à nos contemporains, il est indispensable, avant toutes choses, que les théoriciens du Christianisme comprennent, acceptent et aiment l'idée nouvelle que l'Homme moderne a été scientifiquement amené à se faire de lui-même.

A un degré initial, cette idée est celle d'une dépendance organique et génétique reliant intimement l'Humanité au reste du Monde. L'Homme est né, et il croît, historiquement, en dépendance de toute Matière et de toute Vie. Que ce point soit incomplètement assimilé encore par la Philosophie et la Théologie traditionnelles, j'en conviens. Mais ces difficultés et ces lenteurs (inhérentes à tout revirement de pensée) ne changent rien à une situation dont il faudrait que les « docteurs en Israel » réalisent, dans leur esprit, le caractère définitif. Aujourd'hui, l'origine de l'Homme par voie évolutive (le terme « évolution » étant pris dans son acception la plus générale, et sur le plan strictement expérimental), cette origine évolutive, dis-je, ne fait plus aucun doute pour la Science. Qu'on se le dise bien : la question est déjà réglée, - si bien réglée, que continuer à la discuter dans les Ecoles est juste autant du temps perdu que si l'on délibérait encore sur l'impossibilité pour la Terre de tourner.

Or pendant que nous restons ainsi en arrière à nous battre contre des faits désormais établis, le problème scientifique de l'Homme continue à marcher; et, sans nous attendre, il est déjà entré dans une deuxième phase, où la première trouve ses développements naturels et son achèvement.

Le XIXe siècle et le XXe (à ses débuts) s'étaient surtout attachés à éclairer le passé de l'Homme, - le résultat de leurs investigations étant d'établir avec évidence que l'apparition de la Pensée sur Terre correspondait biologiquement à une « hominisation » de la Vie. Voici maintenant que le faisceau des recherches scientifiques, dirigé en avant, sur les prolongements du « phénomène humain », est en train de faire apparaître, dans cette direction, une perspective plus étonnante encore : celle d'une « humanisation » progressive de l'Humanité.

Je m'explique.

Instinctivement, jusqu'ici, nous tendions à nous représenter l'Humanité comme limitée, vers le haut, par une sorte de surface d'évaporation (la mort), à travers laquelle les âmes, produits successifs des générations, s'échappent une à une, - et disparaissent. Dans ce régime en état d'équilibre, aucun cycle d'ampleur plus grande que celui des vies individuelles. Ainsi comprise, l'Humanité se perpétuerait, elle s'étendrait même, sur Terre, mais sans changer de niveau, au cours des âges.

Tout autre est la figure que commencent à démêler nos yeux, désormais habitués à l'énormité et à la lenteur des mouvements cosmiques.

Au regard de l'Anthropologie moderne, le groupe humain ne forme plus un agrégat statique d'éléments juxtaposés, mais il constitue une sorte de super-organisme, obéissant à une loi de croissance globale et définie. Semblable en ceci à tout autre vivant, l'Homme est né, non seulement comme un individu. Mais comme une espèce. Il ya donc lieu de reconnaitre et d'étudier en lui, par dela le cycle de l'individu, le cycle de l'Espèce.

Sur la nature particulière de ce cycle supérieur, les savants sont encore loin d'être tombés d'accord. Je ne crois pas me tromper toutefois en affirmant que l'idée grandit chez eux, et s'apprête à triompher, que le processus biologique actuellement en cours dans l'Humanité consiste, spécifiquement et essentiellement, en l'élaboration progressive d'une conscience humaine collective. De plus en plus clairement, le phénomène général de la Vie se ramène, bio-chimiquement, à l'édification graduelle de groupements moléculaires ultra-compliqués, et, par suite, ultra-organisés. Par sa fraction axiale, vivante, l'Univers dérive, simultanément et identiquement, vers le super-complexe, le super-centré, le super-conscient.

De ce point de vue (où convergent et se résument toute la Physique, toute la Chimie et toute la Biologie modernes), le Phénomène Humain prend pour la première fois, dans la Nature, un sens déterminé et cohérent. En tête de la vie animale, dans le Passé, l'individu humain, avec la suprême complexité et la parfaite centréité de son système nerveux. Et, en tête de la vie hominisée, dans l'Avenir, la formation attendue d'un groupement supérieur (de type encore inconnu sur Terre), où tous les individus humains se trouveront à la fois achevés et synthétisés.

Chacune de nos « ontogénèses » particulières prise dans une Anthropogénèse générale, en laquelle s'exprime probablement l'essence de la Cosmogenèse ....

Cette vision paraîtra folle à ceux de mes lecteurs qui ne se sont pas familiarisés avec l'immensité, désormais incontestée, des abîmes parmi lesquels évolue sans vertige la pensée scientifique moderne.

Je répète et je maintiens que, en substance, elle exprime simplement ce que tout le monde commence à pressentir, et ce que tout le monde pensera demain, - pour le plus grand risque (pensent les uns), ou pour le plus grand bien (pensent les autres, dont je suis), de notre Religion.

II. UN CONFLIT APPARENT DANS LA PENSÉE CHRÉTIENNE : SALUT ET ÉVOLUTION

Tant qu'il ne s'agissa