L'ESPRIT
DE LA TERRE
Par « Sens de la Terre »,
il faut entendre le sens passionné de la
destinée commune qui entraîne, toujours plus
loin, la fraction pensante de la Vie. En droit, aucun
sentiment n'est plus fondé en nature, ni donc plus
puissant que celui-là. Mais, en fait, aucun non plus
ne saurait s'éveiller plus tard, puisqu'il exige,
pour son explicitation, que notre conscience,
émergeant au-dessus des cercles grandissants (mais
beaucoup trop restreints encore) de la famille, des patries,
des races, découvre enfin que la seule
Unité humaine vraiment naturelle et réelle
est l'Esprit de la Terre.
Sous l'excitation des
découvertes répétées qui, en
l'espace d'un siècle, ont révélé
coup sur coup à notre génération,
d'abord les profondeurs et la signification de la
durée, - puis les ressources spirituelles
illimitées de la Matière, - et enfin la
puissance des vivants associés, il semble que notre
psychologie soit en train de changer. Une passion nouvelle,
victorieuse, commence à se dessiner, qui balaiera ou
transformera ce qui a été jusqu'ici les
puérilités de la Terre. Et son action
salutaire vient juste à point pour «
contrôler », réveiller ou ordonner : les
forces émancipées de l'Amour, les forces
dormantes de l'Unité humaine, les forces
hésitantes de la Recherche...
a) L'Amour.
L'Amour est la plus universelle, la
plus formidable, et la plus mystérieuse des
énergies cosmiques.
Du point de vue de
l'Évolution spirituelle, il semble que nous puissions
donner un nom et une valeur à cette énergie
étrange de l'Amour. Ne serait-elle pas, tout
simplement, dans son essence, l'attraction même
exercée, sur chaque élément conscient,
par le Centre de l'Univers ? L'appel à la grande
Union dont la réalisation est l'unique Affaire
actuellement en cours dans la Nature... - Dans cette
hypothèse, suivant laquelle (conformément aux
résultats de l'analyse psychologique) l'Amour serait
l'énergie psychique primitive et universelle, tout ne
devient-il pas clair autour de nous pour l'intelligence et
pour l'action ?
Vers l'Homme, à travers la
Femme, c'est en réalité l'Univers qui
s'avance.
Si l'Homme ne reconnaît pas
la véritable nature, le véritable objet de son
amour, c'est le désordre irrémédiable
et profond. Acharné à assouvir sur une chose
trop petite une passion qui s'adresse à Tout, il
cherchera forcément à combler, par la
matérialité ou la multiplicité toujours
accrues de ses expériences, un
déséquilibre fondamental. Vaines tentatives,
-et, aux yeux de qui entrevoit la valeur inestimable du
« quantum spirituel » humain, effroyable
déperdition. .
Regardons très froidement,
en biologistes ou en ingénieurs, l'atmosphère
rougeoyante de nos grandes villes, le soir. Là - et
partout, du reste, - la Terre dissipe continuellement en
pure perte, sa plus merveilleuse puissance. La Terre
brûle « à l'air libre ». Combien
d'énergie, pensez-vous, se perd-il, en une nuit pour
l'Esprit de la Terre ?...
Que l'Homme, en revanche,
aperçoive la Réalité universelle qui
brille spirituellement à travers la chair. Il
découvrira, alors, la raison de ce qui,
jusque-là, décevait et pervertissait son
pouvoir d'aimer. La Femme est devant lui comme l'attrait et
le symbole du Monde. Il ne saurait l'étreindre qu'en
s'agrandissant à son tour, à la mesure du
Monde. Et parce que le Monde est toujours plus grand, et
toujours inachevé, et toujours en avant de
nous-mêmes, - c'est à une conquête sans
limite de l'Univers et de lui-même que, pour saisir
son amour, l'Homme se trouve engagé. En ce sens,
l'Homme ne saurait atteindre la Femme que dans l'Union
universelle consommée.
- L'Amour est une réserve
sacrée d'énergie, - et comme le sang
même de l'Évolution spirituelle : voilà
ce que nous découvre, en premier lieu, le Sens de la
Terre.
b) L'Unité
humaine.
En opposition singulière
avec l'attraction irrésistible qui se manifeste dans
l'Amour, est la répulsion instinctive qui
généralement écarte l'une de l'autre
les molécules humaines. Cette répulsion ne
peut correspondre, en fait, qu'à une timidité
ou à une lâcheté de l'individu en face
d'un effort d'élargissement qui assurerait sa
libération.
Quel achèvement dans ses
puissances, lorsque, dans la recherche ou le combat, l'Homme
est saisi par le souffle de l'affection ou de la
camaraderie. Quelle plénitude, lorsque, à
certaines heures de péril ou d'enthousiasme, il se
trouve accéder, dans un éclair, aux
merveilles d'une âme commune! Ces pâles ou
brèves illuminations doivent nous faire comprendre
quel formidable pouvoir de joie et d'action sommeille encore
au sein de la nappe humaine. - Sans beaucoup s'en douter,
les Hommes souffrent et végètent dans leur
isolement : ils ont besoin qu'une impulsion
supérieure survienne, qui, les forçant
à dépasser le point mort où ils
s'immobilisent, les fassent tomber dans le rayon de leur
affinité profonde. - Le Sens de la Terre est la
pression irrésistible qui vient, au moment voulu, les
cimenter dans une passion commune.
L'amour d'inter liaison, au-dessus
de l'amour d'attrait, - les éléments qui se
resserrent, pour subir l'union. Nous savons
déjà un peu ce qu'est la seconde de ces deux
passions. Qui dira la plénitude de qualité
encore presque inconnue, - la griserie immense de
fraternelle amitié, dont s'accompagnerait, pour la
Noosphère, la victoire sur sa multiplicité
interne résiduelle, c'est-à-dire la conscience
enfin réalisée de l'Unité humaine pour
l'avancée ?
c) La Recherche.
Le Sens de la Terre vient expliquer
aux Hommes la raison et l'usage possible de leur
surabondance d'amour. Du même coup, il se
révèle comme la force destinée à
mettre en mouvement, et à organiser, la masse
écrasante des productions et des découvertes
humaines.
Le Monde, en croissant, est-il
condamné à mourir automatiquement,
étouffé sous l'excès de son propre
poids ?
Non point ; mais il est en voie de
ramasser les éléments d'un corps
supérieur et nouveau. Toute la question, en cette
crise de naissance, c'est que promptement émerge
l'âme qui, par son apparition, viendra organiser,
alléger, vitaliser cet amas de matière
stagnante et confuse. Or cette âme ne peut être
que la « conspiration » des individus, s'associant
pour élever d'un nouvel étage l'édifice
de la Vie. Les ressources dont nous disposons aujourd'hui,
les puissances que nous avons
déchaînées, ne sauraient être
absorbées par le système étroit des
cadres individuels ou nationaux dont se sont servis
jusqu'ici les architectes de la Terre humaine.
-L'âge des nations est passé. Il s'agit
maintenant pour nous, si nous ne voulons pas périr,
de secouer les anciens préjugés, et de
construire la Terre.
Plus je regarde scientifiquement le
Monde, - moins je lui vois d'autre issue biologique
possible que la conscience active de son unité.
La Vie ne saurait désormais avancer sur notre
planète (et rien ne l'empêchera d'avancer, -
même pas ses esclavages intérieurs) qu'en
faisant sauter les cloisons qui compartimentent encore
l'activité humaine, - et en se livrant sans
hésiter à la Foi en l'Avenir.
Plaçons au premier plan de
nos préoccupations concrètes un
aménagement et une exploration systématiques
de notre Univers compris comme la vraie patrie humaine.
Alors l'énergie matérielle circulera. Et,
chose plus importante encore, l'énergie spirituelle,
corrompue par les mesquines jalousies de la
société présente, trouvera son issue
naturelle dans l'assaut donné aux mystères du
Monde. - Le moment est venu de nous apercevoir que la
Recherche est la plus haute des fonctions humaines, -
absorbant en soi l'esprit de la Guerre, et resplendissant de
l'éclat des Religions. Faire constamment pression sur
toute la surface du Réel, n'est-ce pas le geste par
excellence de la fidélité à
l'Être, - et donc de l'adoration ? - Tout cela, si
nous savons ne pas étouffer en nous l'Esprit de la
Terre.
Celui qui veut participer à
cet Esprit doit mourir, puis renaître, aux autres et
à lui-même. Il lui faut, pour accéder
à ce plan supérieur d'Humanité
opérer, dans le fond même de sa façon
d'apprécier et d'agir, une totale
transposition.
Encore un temps, et l'Esprit de la
Terre sortira avec son individualité
spécifique, son caractère et sa physionomie
propres. Et alors, à la surface de la
Noosphère, graduellement sublimée dans ses
préoccupations et ses passions, - toujours tendue
vers la solution de problèmes plus
élevés et la possession d'objets plus grands,
- la tension vers l'être sera
maxima.
Qu'arrivera-t-il, à cette
période critique de la maturation de la Vie terrestre
? - Serons-nous capables, à ce moment, de rejoindre
d'autres centres de vie cosmique, pour reprendre, dans un
ordre de grandeur supérieur, le travail de
synthèse universelle ? - Plus vraisemblablement,
autre chose arrivera,-mais qui ne peut s'entrevoir qu'en
faisant entrer en ligne l'influence de Dieu.
C'est une période de grande
illusion qu'aura traversée l'Homme de notre temps, de
s'imaginer que, parvenu à une meilleure connaissance
de lui-même et du Monde, il n'avait plus besoin de
Religion. Les systèmes se sont multipliés
où le fait religieux était
interprété comme un phénomène
psychologique lié à l'enfance de
l'Humanité. Maximum aux origines de la Civilisation,
il devait graduellement s'évanouir, et céder
la place à des constructions plus positives
d'où Dieu (un Dieu personnel et transcendant surtout)
se trouverait exclu. En réalité, pour qui sait
voir, le grand conflit dont nous sortons n'aura fait que
consolider dans le Monde la nécessité de
croire. Parvenu à un degré supérieur
dans la maîtrise de soi-même, l'Esprit de la
Terre se découvre un besoin de plus en plus vital
d'adorer : de l'Évolution universelle, Dieu
émerge dans nos consciences plus grand et plus
nécessaire que jamais. Le seul Moteur possible de la
Vie réfléchie, c'est un Terme absolu,
c'est-à-dire Divin. La Religion a pu être
comprise comme un simple apaisement de nos peines, un «
opium ». Sa véritable fonction est de
soutenir et d'aiguillonner les progrès de la Vie.
C'est un besoin profond d'absolu qui s'est cherché,
dès le début, à travers toutes les
formes progressives de Religion.
Or, une fois saisi ce point de
départ, il devient évident que la «
fonction religieuse », née de l'Hominisation, et
liée à celle-ci, ne peut que croître
continuellement avec l'Homme lui-même. Plus l'Homme
sera Homme, plus il sentira la nécessité de se
vouer à un plus grand que lui. - N'est-ce pas
là ce que, autour de nous, nous pouvons constater ? -
A quel moment, dans la Noosphère, un besoin plus
urgent a-t-il existé de trouver une Foi, une
Espérance pour donner un sens, une âme,
à l'immense organisme que nous construisons
Par l'événement
capital de l'Hominisation, la portion la plus
«avancée » du Cosmos s'est trouvée
personnalisée. Ce simple changement de variable fait
apparaître, pour l'Avenir, une double condition
d'existence qui ne saurait être
évitée.
Puisque tout, dans l'Univers
à partir de l'Homme, se passe dans de l'être
personnalisé, le Terme dernier de la Convergence
universelle, doit encore posséder (éminemment)
la qualité d'une Personne. Pour sur-animer, sans
le détruire, un Univers formé
d'éléments personnels, il lui faut être
un Centre spécial lui-même. - Ainsi
reparaissent, non plus instinctives, mais étroitement
liées aux vues évolutives contemporaines, les
conceptions traditionnelles d'un Dieu influant
intellectuellement sur des monades immortelles, distinctes
de lui-même.
Le courant qui soulève la
Matière doit être conçu, moins comme une
simple poussée interne, que comme une marée.
Le Multiple monte, attiré et englobé par du
« déjà Un ».
Dans une première phase, -
avant l'Homme, - l'attraction était vitalement, mais
aveuglément reçue par le Monde. Depuis l'Homme
elle s'éveille, au moins partiellement, dans la
liberté réfléchie, et elle suscite la
Religion. - La Religion qui n'est pas une option ou une
intuition strictement individuelle, mais qui
représente la longue explication, à travers
l'expérience collective de l'Humanité
entière, de l'Être de Dieu, - Dieu se
réfléchissant personnellement sur la somme
organisée des monades pensantes pour garantir une
issue certaine et fixer des lois précises à
leurs activités hésitantes.
Océan Pacifique,
1931-
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