Citations

 

 

LETTRES

Les lettres que l'on trouvera ci-dessous sont extraites pour la plupart d'un cahier édité par l'association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin

 

LETTRE du PÈRE TEILHARD au PÈRE VICTOR FONTOYNONT

15 mars 1916.

Cher ami,

Hélas non, je ne suis pas à Verdun. J'en suis même très loin, puisque, à quelque cent mètres de mon baraquement, la mer lave l'infini monotone de la plage BeIge,.- la mer grise où roulent les mines sournoises que le flot rejette de-ci de-là comme d'énormes et mauvaises coquilles. Pendant qu'on se bat dans l'Est, je vis ici presque au calme. Et cela me rend inexcusabIe de n'avoir pas encore répondu à votre carte de Toulon, celle qui me racontait votre épopée du Vardar. Heureusement votre mot du 10, reçu hier, est venu briser le charme qui me paralysait; et je vous en remercie doublement, puisque non seulement il me donne des nouvelles de vous, mais encore me force à reprendre une correspondance dont j'ai besoin : n'êtes-vous pas un. de ceux-là, toujours plus rares, avec qui je me comprends, devant qui on peut tout dire et être sûr d'être compris?

Avant tout, je vous félicite de votre expédition d'Orient, et de la croix recueillie en ces régions lointaines. Je vous ai presque jalousé, savez-vous, quand j'ai su que vous embarquiez... J'aurais tant aimé cela, la grande aventure d'outre-mer, et l'air libre des montagnes serbe remplissant une âme gonflée de toute la plénitude de la guerre! - Retournez vite à Salonique, je vous le souhaite beaucoup; mais ne méprisez pas les loisirs que Dieu vous ménage au fond des landes du Morbihan. En. ces derniers trois mois d'accalmie, vous ne sauriez croire avec quelle fratcheur d'âme j'ai repris contact avec Dieu et mes idées chères... - Extérieurement, mon existence, depuis septembre, a été la suivante : après l'offensive sanglante du 25, exécutée au sud d'Arras, nous nous en. fûmes à côté de Lens occuper des tranchées récemment conquises par les Anglais. C'était un. mauvais secteur en pays minier (non. loin des crêtes de Lorette), mais où je suis content d'avoir passé, parce qu'il m'a donné une idée de la vie redoutable des tranchées en Artois. La compensation aux bombardements et à la boue était fournie par le grand nombre d'agglomérations ouvrières, riches en braves cœurs et en ressources mercantiles, qui subsistaient jusqu'à proximité des lignes. Nous demeurâmes trois mois en ces lieux obscurs, mais non sans charmes. Pour le premier de l'an, nous étions - une troisième fois depuis avril 1915 - en Belgique; et nous n'en avons pas encore bougé. - Ainsi que je vous le disais en commençant, nous menons ici une existence plutôt calme. Trois fois par mois, en moyenne, la relève nous conduit, au-delà d'un fleuve célèbre et près d'une cité entièrement détruite, dans des tranchées de sacs, courant irrégulièrement à travers un réseau de canaux et de chaussées. Les communications sont parfois difficiles, mais l'aspect des nappes d'eau douce miroitant sous le ciel pâle dans l'encadrement des dunes est tout plein d'un charme pénétrant que surexcite, dans les moments où se taisent les canons et les crapouillots, le grand silence de deux armées qui se guettent. C'est dans ce cadre de poésie souriante et de lutte généralement assoupie que je me suis remis, par besoin et par raison, à penser et à prier, excité de loin en loin par la lecture de quelqu'un de ces livres (les seuls qu'on devrait écrire) où se révèle une vie, l'Apo!ogia de Newman ou le Voyage du centurion. Croiriez- vous qu'Auguste Valensin. a été très étonné que sur le front je ne fusse pas détaché de la philosophie? Comme si philosopher ne pouvait pas être la plus absorbante et la plus intime des prières, - comme si .la meilleure attitude du serviteur attendant le Maitre n'était pas la dévotion au premier de ses devoirs humains : y voir clair en soi et autour de soi... Il me semble que la guerre m'a rendu fort indifférent à mon avenir personnel, mais plus passionné que jamais pour les Idées, les Causes, l'Action. Et vous?

Donc, je me suis remis à songer, et à jeter, sur un cahier d'école, des notes sur un sujet qui, pour moi, a toujours été le problème de ma vie intérieure, - un petit peu comme la question de Rome pour Newman ou le sens des appels de l'âme pour Psichari, - je veux dire la conciliatioi du progrès et du détachement, - de l'amour passionné et légitime de la plus grande Terre et de la recherche unique du Royaume des cieux. Comment être aussi chrétien que pas un, tout en étant homme plus que personne? C'est très bien de faire des sciences, de la philosophie, de la sociologie pour plaire à Dieu, pour remplir une tâche assignée. Mais ce n'est pas assez dire; tant que, dans mes études ou mon labeur, je ne me reconnaîtrai pas la possibilité d'aimer mon oeuvre; tant que je ne verrai pas la nécessité de m'y consacrer pour que, au moyen de mes conquêtes elles-mêmes (et non seulement à raison de la valeur, morale de mes efforts), je progresse et m'organise dans un Absolu; tant que le Monde ne me représentera qu'une occasion de mérites, et non quelque (.....) à édifier et à polir, - je ne serai qu'un tiède parmi les hommes, et ils me regarderont, de par ma religion, comme étant un diminué et un transfuge. Et qui oserait dire qu'ils ont absolument tort? - Je me suis donc attaché, pour me satisfaire moi-même et pour « systématiser » ma vie intérieure, à rechercher ce qu'il pourrait bien y avoir de (divin dans) prédestiné. sous la matière même de notre cosmos, de notre humanité, de notre progrès. Et je me sens attiré par l'étude de ces courants, de ces liaisons, de toutes ces choses « in nobis sine nobis » qui nous entraînent et que nous canalisons, que nous adorons instinctivement et contre lesquelles nous luttons, - dont l'ensemble constitue « notre (vie) organisme cosmique ». Car là doit se cacher Dieu. Je pense que tout homme un peu conscient l'éprouve violemment, cette vie cosmique. - Pour les uns, elle pousse à l'isolement et au retour à l'unicité fondamentale de la matière originelle; c'est le panthéisme païen, le sommeil inerte entre les bras de la grande Nature chargée de tout opérer et de tout conduire. - Pour d'autres, elle est un appel à la domination de l'univers, à l'investigation de tous les secrets, à l'union de tous les humains en une collectivité supérieure où les consciences s'illumineraient par leur convergence, où la conscience aurait libéré ou pénétré toute matière. - La capacité d'aimer ne se sépare pas impunément de son objet naturel : à vouloir isoler maladroitement notre coeur de l'amour de l'univers, ne risque-t-on pas de le tuer? - Une première justification de l'attitude chrétienne est de mettre en. évidence, avec saint Paul et saint Jean, les "merveilles cosmiques " de la Jérusalem céleste =l'union des âmes en un organisme merveilleux, le Corps du Christ, - le courant et la vie de la grâce entraînant, pénétrant, immutant les monades élues de Dieu; - et ceci est la réponse fondamentale : nos aspirations cosmiques intimes sont transposées sur un univers nouveau qui les satisfait "eminenter". Mais ce n'est pas assez d'utiliser les tendances. Encore une fois, l'objet, la matière même de nos passions humaines ne peuvent-ils se transfigurer, se muter en Absolu, en définitif, en divin? - Je pense que oui. L'ivresse du panthéisme païen, je la détournerai à un. usage chrétien, en reconnaissant l'action créatrice et formatrice de Dieu dans toutes les caresses et dans tous les heurts, dans toutes les passivités inévitables et irréductibles; - la haute passion de la lutte pour savoir, pour dominer, pour organiser, je la déchaînerai sur ses objets naturels, mais avec l'arrière-pensée de ce but ultime de poursuivre l'oeuvre créatrice de Dieu commencée, par exemple, dans l'élaboration inconsciente du cerveau humain, mais destinée à produire des âmes de tonalité plus raffinée ou de nuance nouvelle grâce aux influences et aux organes d'une civilisation supérieure; - l'amour naïf ou inquisiteur de la Nature, je le diviniserai, en songeant que de ce Tout mystérieux qu'est la Matière quelque chose doit passer, par la Résurrection, dans le Monde des cieux, - mes efforts pour le progrès humain étant même (?? peut-être) la condition nécessaire pour que s'élabore la Terre nouvelle.

- Et ainsi, sans rupture, porté par la gradation naturelle du matériel, du vivant, du social, je retrouve au terme de nes désirs le "Christ cosmique" (si j'ose dire), Celui qui noue au Centre conscient de sa Personne et de son Coeur, tout mouvement des atomes, des cellules, des âmes...

Voilà ce que j'entrevois, et ce que je déballe, encore informe, sur ces pages, comme si je causais, à Ore, à votre porte. Je voudrais pouvoir aimer passionnément le Christ (en aimant) dans l'acte d'aimer l'Univers. - N'est-ce pas une chimère ou un blasphème? En plus de la communion avec Dieu et de la communion avec la Terre, y -t-i1 la communion avec Dieu par la Terre,- celle-ci devenant comme me grande Hostie où Dieu se tiendrait pour nous?... Je le voudrais :pour moi et pour beaucoup d'autres, et pour que s'évanouisse le plus fort prétexte qu'ait le siècle à nous regarder comme des anormaux ; - mais je ne sais. - En tout cas, il me plait de noter mes idées en ce sens, - quitte à dire en. dernière ligne : "Et tout ceci était un songe."

J'ai un peu honte dc vous avoir dit tout cela. Peut-être ferais-je mieux, au lieu de spéculer autant, de chercher davantage à faire du ministère. Mais outre que la matière à sanctifier est rare, et demande une culture plutôt distante (faite surtout de camaraderie, et d'exemple de dévouement... Priez pour cela), mon goût natif et exagéré à être, comme dit Newman, "unobtrusive and uncontroversial" me rejette sur moi-même. - Sur mes Sarrazins, je n'exerce aucune influence, sinon celle d'une certaine sympathie. Sur les Français, l'action est sporadique, et gênée en ce moment soit par des mutations trop fréquentes, soit par un régime de tranchées qui m'empêche d'habiter comme jadis dans les gourbis de première ligne, et me confine un peu en arrière dans une ruine isolée. - Vous voyez que je vous ai dit des "tas de choses", et même trop. - Ecrivez-moi.

Bien fraternellement in Christo Jesu.

TEILHARD.

P.-S. - Mes frères vont bien. L'aîné (de mes cadets), marié en novembre, est observateur dans une «saucisse » au milieu des Vosges; - l'autre lieutenant d'artillerie est dans l'Oise; - l'avant-dernier des frères, après avoir été brigadier dans une batterie vers Soissons, est élève-aspirant à Fontainebleau. - Fin novembre, j'eus ma permission et trouvai réunis trois frères sur quatre! Je retrouvai la rue Pascal exactement comme le jour où je la quittai, en bleu-horizon (il me semblait en être parti la veille!), avec le citoyen Bellut, identique à lui-même. - Seulement, dans les rues, je toisais dédaigneusement, de dessous ma chéchia, les timides et pâlots auxiliaires en costume marron...

 

LETTRE du PERE TEILHARD DE CHARDIN au PERE DECISIER

29 décembre 1917

Vieux frère bien-aimé,

Le cas Décisier en vaut 100 pour moi, auxquels je puis en ajouter au moins six à ma connaissance (tous de vrais hommes, qui ont expérimenté et qui sentent). Je demeure convaincu que les autres, ceux qui ne m'ont pas compris, sont des âmes qui s'ignorent. Mais qu'importe. La puissance de l'homme est d'être absolument vrai avec soi-même, n'est-ce pas? - C'est ce que je tâche de réaliser. Le reste, c'est-à-dire l'influence désirable, suit d'elle-même la vérité personnellement atteinte et réalisée.- Vous l'avez dit. La vraie joie et la vraie liberté consistent à faire partie, non seulement d'un tout, mais du Tout, qui seul existe et se poursuit à travers la géologie, la zoologie, la philosophie, la sociologie et la guerre elle-même,- toutes choses qui ne sont nullement des vanités de ce monde, si on sait les intégrer dans la vraie Totalité des choses, mais tout au plus des formes inférieures d'un effort sacré. Voilà ce que j'aimerais à développer avec vous dans de longs colloques que la Providence n'a point encore permis, puisque malgré une persévérante recherche je n'ai jamais pu, depuis trois ans, apercevoir la moindre trace du 180 B.C.P.- Je vous dirai que ma fureur prophétique n'a jamais été aussi ardente que depuis la guerre. Au cours de mes pérégrinations solitaires, j'ai jeté les bases d'une sorte de philosophie mystique, ou si vous aimez mieux, de 'panthéisme chrétien', dans une série d' "essais" que je commence à soumettre à Léonce, au P. Chanteur, et à quelques autres élus, dont vous seriez l'un des premiers si nous étions en paix.- Vous souririez de mon enthousiasme et de ma naïveté.- Et pourtant vous me connaissez assez pour vous douter que je suis sincère, absolument sincère, dans ce que j'ai écrit.- Il me semble que ce n'est pas pour rien que Dieu m'a donné une si vive passion du Monde et de son Christ. Puisque leur double amour se concilie et se soutient si vivement en moi, dans la réalité de mes affections, n'est-ce pas la preuve qu'il existe un point de vue sous lequel l'un recouvre l'autre ? Je pense qu'à côté d'une communion avec Dieu et d'une communion avec le Monde, il y a une Communion avec Dieu par le Monde. Et c'est de celle-là que je me sens, j'oserais dire, la vocation d'être apôtre - car c'est de cela que je vis, et c'est de ne pas avoir cela que beaucoup autour de nous, j'en ai la preuve multiple, défaillent...- J'ai aussi un autre projet, un peu fou celui-là. Il me paraît inadmissible que, tandis que toute branche de connaissance humaine a ses 'laboratoires" de recherche et d'expériences, seule la science sacrée n'a aucun organe de progression... Il n'y a aucun groupe de catholiques, officiellement constitué, qui s'occupe d'envisager ( de soulever) et de creuser le problème, de chercher.. Quoi d'étonnant si nous sommes stagnants ! - Il faudrait, à mon avis, créer un centre de vraie recherche, où on aurait mission de susciter à huis clos les questions, et d'en proposer des solutions provisoires et approchées, - (au lieu que, trop souvent, la consigne d'aujourd'hui est de faire comme si les difficultés d'existaient pas, et de frapper sur les essais d'explications pour leur insuffisance provisoire nécessaire, sans chercher à en dégager la part libératrice) - Bien sûr, une pareille institution n'arrivera à se faire jour que dans quelques siècles ; mais on pourrait déjà y tendre, ou la faire désirer.- Vous voyez qu'il faudrait que nous puissions nous retrouver en parlotte, avec Charles !... Tous ces beaux plans sont à la merci d'une marmite. Mais ne serait-ce pas la façon la plus féconde et la plus logique de finir, au moment où on est quasi incarné dans une très grande Chose ?.. - Depuis trois ans, je suis avec mes zouaves et tirailleurs, faisant plus ou moins vaguement fonction d'aumonier. Entre nous soit dit, je n'ai rien de ce qu'il faut pour être aumonier et je me sentirais aussi bien prêtre derrière une mitrailleuse que portant un brancard. Mais enfin ma place est fixée, et quoi qu'on dise, la guerre ne saurait plus durer indéfiniment. Je compte beaucoup sur "l'action de présence" que peut exercer le Christ par son prêtre, quand celui-ci est quelque part avec foi, pour Lui servir de point d'insertion parmi les hommes.- Depui l'affaire de la Malmaison, nous n'avons pas repris les lignes. Nous faisons en ce moment des travaux à l'arrière des lignes. Le travail est monotone, comme le pays...

Adieu. 'Priez bien pour moi N. S., afin que sa volonté sc fasse en moi.- Vous savez ma fidèle affection - Que Dieu vous garde.

P. Teilhard

4e mixte T.Z. CHR 131

LETTRES À SA COUSINE MARGUERITE TEILLARD-CHAMBON

[Rocourt] 31 mars 1917.

Chère Marg,

Je t'écris aujourd'hui pour profiter des loisirs qui me sont encore donnés, et aussi pour te remercier de ta bonne lettre du 28, reçue hier. Je voudrais également t'envoyer1'assurance de mon souvenir au debut.des jours de prière que tu as si heureusement choisi de passer à Paray. Parmi les choses que raconte la Bienheureuse, il.y en a une qui m'a toujours particulièreinent frappé : je veux dire cette vision où i1 lui sernble être un atome obscur qui aurait voulu se perdre dans le grand foyer lumineux qu'était le Coeur de N.S, et qui ne peut y arriver que lorsque ce foyer lui-même l'eût attiré à lui (ce qui est du reste la transcription de l'Evangile : "Nemo potest venire ad Patrem nisi ego traham eum ad me ipsum". Je retrouve là ces deux éléments où se résume pour moi la vie : dépendance absolue de la force créatrice et sanctificatrice de Dieu, seule capable d'entretenir au fond de nous-rnêmes1e goût de la vie, le goût de Dieu; - et puis,cette attraction intime nous étant donnée, - envahissement par la Divinité de tout ce qui nous entoure et de tout ce que nous faisons, en sorte que tout devienne pour nous Dieu qui se donne et qui transforme. - Pendant que tu seras ainsi tout près de NS, sous l'influence de son Coeur, tu Lui demanderas pour nous deux un très grand amour de sa Personne, qui devienne la Force et le bonheur de notre vie. Le Coeur de NS est vraiment quelque chose d'ineffablement beau et suffisant, qui épuise toute réalité et répond à tous les besoins de l'âme. On se perd à y penser. Pourquoi faut-il que ce culte soit gâté de tant de mièvreries et de fausse sentimentalité !... Je crains en ceci d'avoir tort (car NS a proposé l'amour de son Coeur comme une chose très sociale, très livrée à tous, et donc exposée aux excès de la fausse dévotion, comme la Ste Eucharistie elle-même), mais, par tendance, je considérerais le Sacre-Cœur comme un objet d'amour si respectable, si sacré, qu'il devrait être l'objet d'un culte presque ésotérique, réservé à ceux qui veulent vraiment être chrétiens à fond, de tout leur cœur. Je souffre d'en voir l'image répandue partout, à tort et a travers, - et le culte exposé à n'importe qui, à des gens qui ne possèdent même pas le BA. BA de la religion... Au fond, je te le répète, c'est peut-être moi qui ai tort; toujours le fond incurable de répugnance à tout ce qui ressemble à une pression sur les âmes et la liberté en matière religieuse. II y a du vrai. Mais il ne faudrait pas exagérer. - Chez les saints, l'amour de Dieu s'est toujours montré lié, à une vraie passion de Le faire connaître. - Donc, nous prierons ensemble l'un pour l'autre cette semaine, afin que, en chacun de nous, la volonté Divine, se réalise bien exactement et pour de grandes choses, s'il plaît à NS.

Je te ferai savoir ce que je deviens. Bien à toi,

PIERRE.

(Foussemagne, Haut-Rhin] 11 octobre 1918

Chère Marg

Je viens de recevoir ton Platon, et rien que d'en avoir parcouru quelques pages a fait "frémir" en moi le goût dc l'Esprit. Il. me semble que je commence vraiment à comprendre depuis ces quatre dernières années ce que c'est que d'avoir «une foi», - quelle béatitude cela représente pour celui qui:la possède, - et quelle force cela exerce sur la multitude des âmes qui dorment ou qui hésitent. Le résultat de la guerre sur ma fortune individuelle aura été de me donner une foi. Jusqu'ici, le zèle a toujours été pour moi: quelque chose de factice, de plaqué, de. forcé. Maintenant je comprends un peu quelle sorte de passion a animé les apôtres. Mais il est bien remarquable que ce sentiment n'ait commencé à naître en moi qu'à partir du moment où la Religion s'est éclairée [vivifiée], pour moi, d'un point de vue, d'un goût "individuels". Il y a sans doute là quelque loi psychologique générale, - encore qu'il, paraisse difficile de la vérifier dans beaucoup de cas. - En un sens on dirait que chacun doit avoir Sa religion, greffée sur une passion naturelle particulière ? ? toutes ces religions particulières convergeant sur le même Jésus-Christ...

Je prends la part que tu devines aux soucis dont m'entretient ta lettre du 6. J'aime à songer que tu aimes, et que tu arrives, à te retirer dans « le milieu mystique ». Comme c'est là un don de Dieu, je prie beaucoup NS. de te donner un accès de plus en plus habituel et pacifiant en Lui. Pour le reste, tâche d'avancer courageusement au milieu du. buisson d'épines qui.te semble barrer ton chemin cette année-ci. Tu verras qu'elles s'écarteront.

- N'oublie. pas. que tu ne. poursuis pas un travail quelconque, mais. une oeuvre vraiment sainte; tu as donc double: droit de compter sur la Providence.

Tu me demandes des notes sur ce que j'ai. dit, pour le Rosaire. Je n'en ai pas et du reste, je n'ai pas poussé très loin mes développenents. Mon idée .était celle-ci - 1) rappeler le développement historique du Rosaire, en montrant qu'il n'est qu'un developpement, elaigissement de la Salutation angélique ( le Rosaire est un Ave Maria dilate, exphcite ) - 2) décrire le developpement parallèle dc l'Ave Maria dans l'histoire religieuse de chaque individu. L'Ave Maria est, d'abord une manifestation surtout instinctive d'amour pour ND., manifestation souvent « intéressée ». - Elle se transforme en un besoin de mieux connaître ND., de « sympathiser » avec elle : le Coeur de la Sainte Vierge devient en quelque sorte transparent et nous y revivons les mystères, - de telle sorte que c'est tout le dogme qui nous devient familier, concret, réel, en Marie. Pour finir; nous comprenons que les Mystères ont leur parallèle et leur prolongement dans les phases, fort mystérieuses en effet, de nos joies et de nos peines. Ainsi toute notre vie se christianise, en quelque sorte, dans le développement en nous, de l'Ave Maria... - Tu vois la pensée.

Très à toi.

PIERRE.

Strasbourg - 13 décembre 1918.

Chère Marg

Pendant plus d'une heure et demie, dans les rues noires de monde, et tapissées de drapeaux, sociétés, musicales, associations ouvrières, patronages, congrégations d'hommes, députations de communes alsaciennes, chacune avec ses insignes parti-culiers,:'ses bannières~ ses costumes, ont passé sans dis-continuer. En: tête de chaque société musicale, le vice-président portait en travers des épaules' une énorme corne, à bords argentés, qui sert à: la fois de trompe et de. verre., Les maires, sanglés de tricolore, parfois le curé, ou .les soeurs, accompagnaient les gens de leur paroisse., Ceux-ci, pour le plus grand nombre, avaient pris .leurs vieux habits régionaux. En plus du grand noeud devenu populaire, les Alsaciennes ont bien d'autres coiffures: tantôt une coiffe dorée, (en casque) entourée d'une ample auréole de broderie empesée, - tantôt un bonnet minuscule sur un petit chignon - tantôt un flot de rubans appliqué au coin de la tête, -suivant la localité. De ces Alsaciennes il y avait des milliers venues en camions des villages les plus écartés, avec leurs hommes en grands feutres, ou en bonnets de loutre à coiffe de soie verte. Tout ce monde-là passait, en colonne profonde, bigarrée de rouge et de vert crus, se tenant par le bras.- tantôt au pas accéléré, - tantôt, avec une spontanéité charmante, sur un rythme de farandole. Parfois, il y avait un arrêt: alors cette masse ondulante refluait, toujours en dansant, joyeuse et agi-tant les mouchoirs, mais sans aucune .faute de goût. Je n'ai jamais rien vu de pareil. Ce qui était impression-nant dans, cette fête, et: ce qui a ému aux. larmes, des poilus peu sensibles, c'était la présence, sous cette. liesse populaire, d'un sentiment (plus ou moins confus, mais réel) très profond. De longtemps, 0n ne reverra plus, en Alsace de spectacle semblable parce qu'il était naturel, nullement combiné et artificiel, On, ne commande pas à l'âme d'un peuple (encore bien moins qu'à la sienne propre). Or, hier, c'était toute l'âme d'une province qui était profondément heureuse et gaie. - En ces occasions, pour peu qu'on ait l'attention éveillée à ce sujet, on palpe la réalité du monde extra-individuel, de celui qui tend' à se former par Ia réunion des: âmes. Les: sentiments qu'on éprouve et qui animent la foule unanime sont positivement. d'un ordre supérieur, à ceux qui s'éprouvent dans la vie privée. Il faut être aveugle pour ne pas voir,cette dilatation possible de nos esprits indi-viduels, et les espérances qu'elle ouvre devant nous. Je t'assure qu'hier. devant [dans] cette unanimité, j'ai réel-lement mieux compris le Ciel et « langui » de lui. - En même temps. Plus clairement que jamais, j'ai. aperçu qu'il y a d'irremplaçable (normalement) pour exciter et former nos coeurs, dans les grandes émotions :concrètes et humaines. Il faut. que, notre religion intègre cela, ou bien elle. végétera. - Dernière réflexion que je me suis faite' en voyant défiler l'Alsace : ce peuple est étonnam-ment organisé et discipliné, sous sa spontanéité et sa légèreté toutes françaises. Pourvu que cette qualité nous gagne !... -

PIERRE.