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LETTRESLes lettres que l'on trouvera ci-dessous sont extraites pour la plupart d'un cahier édité par l'association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin |
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[Rocourt] 31 mars 1917. Chère Marg, Je t'écris aujourd'hui pour profiter des loisirs qui me sont encore donnés, et aussi pour te remercier de ta bonne lettre du 28, reçue hier. Je voudrais également t'envoyer1'assurance de mon souvenir au debut.des jours de prière que tu as si heureusement choisi de passer à Paray. Parmi les choses que raconte la Bienheureuse, il.y en a une qui m'a toujours particulièreinent frappé : je veux dire cette vision où i1 lui sernble être un atome obscur qui aurait voulu se perdre dans le grand foyer lumineux qu'était le Coeur de N.S, et qui ne peut y arriver que lorsque ce foyer lui-même l'eût attiré à lui (ce qui est du reste la transcription de l'Evangile : "Nemo potest venire ad Patrem nisi ego traham eum ad me ipsum". Je retrouve là ces deux éléments où se résume pour moi la vie : dépendance absolue de la force créatrice et sanctificatrice de Dieu, seule capable d'entretenir au fond de nous-rnêmes1e goût de la vie, le goût de Dieu; - et puis,cette attraction intime nous étant donnée, - envahissement par la Divinité de tout ce qui nous entoure et de tout ce que nous faisons, en sorte que tout devienne pour nous Dieu qui se donne et qui transforme. - Pendant que tu seras ainsi tout près de NS, sous l'influence de son Coeur, tu Lui demanderas pour nous deux un très grand amour de sa Personne, qui devienne la Force et le bonheur de notre vie. Le Coeur de NS est vraiment quelque chose d'ineffablement beau et suffisant, qui épuise toute réalité et répond à tous les besoins de l'âme. On se perd à y penser. Pourquoi faut-il que ce culte soit gâté de tant de mièvreries et de fausse sentimentalité !... Je crains en ceci d'avoir tort (car NS a proposé l'amour de son Coeur comme une chose très sociale, très livrée à tous, et donc exposée aux excès de la fausse dévotion, comme la Ste Eucharistie elle-même), mais, par tendance, je considérerais le Sacre-Cur comme un objet d'amour si respectable, si sacré, qu'il devrait être l'objet d'un culte presque ésotérique, réservé à ceux qui veulent vraiment être chrétiens à fond, de tout leur cur. Je souffre d'en voir l'image répandue partout, à tort et a travers, - et le culte exposé à n'importe qui, à des gens qui ne possèdent même pas le BA. BA de la religion... Au fond, je te le répète, c'est peut-être moi qui ai tort; toujours le fond incurable de répugnance à tout ce qui ressemble à une pression sur les âmes et la liberté en matière religieuse. II y a du vrai. Mais il ne faudrait pas exagérer. - Chez les saints, l'amour de Dieu s'est toujours montré lié, à une vraie passion de Le faire connaître. - Donc, nous prierons ensemble l'un pour l'autre cette semaine, afin que, en chacun de nous, la volonté Divine, se réalise bien exactement et pour de grandes choses, s'il plaît à NS. Je te ferai savoir ce que je deviens. Bien à toi, PIERRE. |
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(Foussemagne, Haut-Rhin] 11 octobre 1918 Chère Marg Je viens de recevoir ton Platon, et rien que d'en avoir parcouru quelques pages a fait "frémir" en moi le goût dc l'Esprit. Il. me semble que je commence vraiment à comprendre depuis ces quatre dernières années ce que c'est que d'avoir «une foi», - quelle béatitude cela représente pour celui qui:la possède, - et quelle force cela exerce sur la multitude des âmes qui dorment ou qui hésitent. Le résultat de la guerre sur ma fortune individuelle aura été de me donner une foi. Jusqu'ici, le zèle a toujours été pour moi: quelque chose de factice, de plaqué, de. forcé. Maintenant je comprends un peu quelle sorte de passion a animé les apôtres. Mais il est bien remarquable que ce sentiment n'ait commencé à naître en moi qu'à partir du moment où la Religion s'est éclairée [vivifiée], pour moi, d'un point de vue, d'un goût "individuels". Il y a sans doute là quelque loi psychologique générale, - encore qu'il, paraisse difficile de la vérifier dans beaucoup de cas. - En un sens on dirait que chacun doit avoir Sa religion, greffée sur une passion naturelle particulière ? ? toutes ces religions particulières convergeant sur le même Jésus-Christ... Je prends la part que tu devines aux soucis dont m'entretient ta lettre du 6. J'aime à songer que tu aimes, et que tu arrives, à te retirer dans « le milieu mystique ». Comme c'est là un don de Dieu, je prie beaucoup NS. de te donner un accès de plus en plus habituel et pacifiant en Lui. Pour le reste, tâche d'avancer courageusement au milieu du. buisson d'épines qui.te semble barrer ton chemin cette année-ci. Tu verras qu'elles s'écarteront. - N'oublie. pas. que tu ne. poursuis pas un travail quelconque, mais. une oeuvre vraiment sainte; tu as donc double: droit de compter sur la Providence. Tu me demandes des notes sur ce que j'ai. dit, pour le Rosaire. Je n'en ai pas et du reste, je n'ai pas poussé très loin mes développenents. Mon idée .était celle-ci - 1) rappeler le développement historique du Rosaire, en montrant qu'il n'est qu'un developpement, elaigissement de la Salutation angélique ( le Rosaire est un Ave Maria dilate, exphcite ) - 2) décrire le developpement parallèle dc l'Ave Maria dans l'histoire religieuse de chaque individu. L'Ave Maria est, d'abord une manifestation surtout instinctive d'amour pour ND., manifestation souvent « intéressée ». - Elle se transforme en un besoin de mieux connaître ND., de « sympathiser » avec elle : le Coeur de la Sainte Vierge devient en quelque sorte transparent et nous y revivons les mystères, - de telle sorte que c'est tout le dogme qui nous devient familier, concret, réel, en Marie. Pour finir; nous comprenons que les Mystères ont leur parallèle et leur prolongement dans les phases, fort mystérieuses en effet, de nos joies et de nos peines. Ainsi toute notre vie se christianise, en quelque sorte, dans le développement en nous, de l'Ave Maria... - Tu vois la pensée. Très à toi. |
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Strasbourg - 13 décembre 1918. Chère Marg Pendant plus d'une heure et demie, dans les rues noires de monde, et tapissées de drapeaux, sociétés, musicales, associations ouvrières, patronages, congrégations d'hommes, députations de communes alsaciennes, chacune avec ses insignes parti-culiers,:'ses bannières~ ses costumes, ont passé sans dis-continuer. En: tête de chaque société musicale, le vice-président portait en travers des épaules' une énorme corne, à bords argentés, qui sert à: la fois de trompe et de. verre., Les maires, sanglés de tricolore, parfois le curé, ou .les soeurs, accompagnaient les gens de leur paroisse., Ceux-ci, pour le plus grand nombre, avaient pris .leurs vieux habits régionaux. En plus du grand noeud devenu populaire, les Alsaciennes ont bien d'autres coiffures: tantôt une coiffe dorée, (en casque) entourée d'une ample auréole de broderie empesée, - tantôt un bonnet minuscule sur un petit chignon - tantôt un flot de rubans appliqué au coin de la tête, -suivant la localité. De ces Alsaciennes il y avait des milliers venues en camions des villages les plus écartés, avec leurs hommes en grands feutres, ou en bonnets de loutre à coiffe de soie verte. Tout ce monde-là passait, en colonne profonde, bigarrée de rouge et de vert crus, se tenant par le bras.- tantôt au pas accéléré, - tantôt, avec une spontanéité charmante, sur un rythme de farandole. Parfois, il y avait un arrêt: alors cette masse ondulante refluait, toujours en dansant, joyeuse et agi-tant les mouchoirs, mais sans aucune .faute de goût. Je n'ai jamais rien vu de pareil. Ce qui était impression-nant dans, cette fête, et: ce qui a ému aux. larmes, des poilus peu sensibles, c'était la présence, sous cette. liesse populaire, d'un sentiment (plus ou moins confus, mais réel) très profond. De longtemps, 0n ne reverra plus, en Alsace de spectacle semblable parce qu'il était naturel, nullement combiné et artificiel, On, ne commande pas à l'âme d'un peuple (encore bien moins qu'à la sienne propre). Or, hier, c'était toute l'âme d'une province qui était profondément heureuse et gaie. - En ces occasions, pour peu qu'on ait l'attention éveillée à ce sujet, on palpe la réalité du monde extra-individuel, de celui qui tend' à se former par Ia réunion des: âmes. Les: sentiments qu'on éprouve et qui animent la foule unanime sont positivement. d'un ordre supérieur, à ceux qui s'éprouvent dans la vie privée. Il faut être aveugle pour ne pas voir,cette dilatation possible de nos esprits indi-viduels, et les espérances qu'elle ouvre devant nous. Je t'assure qu'hier. devant [dans] cette unanimité, j'ai réel-lement mieux compris le Ciel et « langui » de lui. - En même temps. Plus clairement que jamais, j'ai. aperçu qu'il y a d'irremplaçable (normalement) pour exciter et former nos coeurs, dans les grandes émotions :concrètes et humaines. Il faut. que, notre religion intègre cela, ou bien elle. végétera. - Dernière réflexion que je me suis faite' en voyant défiler l'Alsace : ce peuple est étonnam-ment organisé et discipliné, sous sa spontanéité et sa légèreté toutes françaises. Pourvu que cette qualité nous gagne !... - PIERRE. |