COMPENDIUM
Les extraits qui suivent se réfèrent à l'édition du Seuil, Collection Essais. Sagesses 1957 Ils reflètent le choix du lecteur (J.S. Abbatucci) et la valeur de cette selection est toute subjective. Des choix différents auraient pu être faits. Ces extraits sont essentiellement une invitation à lire le texte original dans son intégralité.
INTRODUCTION
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« ln eo vivimus »
L'enrichissement et le trouble de la pensée religieuse, en notre temps, tiennent sans doute à la révélation qui se fait, autour de nous et en nous, de la grandeur et de l'unité du Monde. &endash; Autour de nous, les Sciences du Réel étendent démesurément les abîmes du temps et de l'espace; et elles décèlent sans cesse des liaisons nouvelles entre éléments de l'Univers. &endash;
Cet éveil collectif, semblable à celui qui fait prendre, un beau jour, à chaque individu, la conscience des vraies dimensions de sa vie, a nécessairement sur la masse humaine un profond contrecoup religieux, - pour abattre ou pour exalter.
Pour les uns, le Monde se découvre trop grand. Dans un pareil ensemble, l'Homme est perdu,- il ne compte pas : nous n'avons dès lors qu'à ignorer et à disparaitre. - Pour les autres, au contraire, le Monde est trop beau : c'est lui, et lui seul, qu'il faut adorer.
Il y a des Chrétiens (comme des hommes) qui échappent encore à cette angoisse ou à cette fascination. Les pages qui suivent ne les intéresseront pas. Mais il y en a d'autres qui sont effrayés de l'émoi ou de l'attraction que produit invinciblement sur eux le nouvel Astre qui monte. - Le Christ évangélique, imaginé et aimé aux dimensions d'un Monde méditerranéen, est-il capable de recouvrir et de centrer encore notre Univers prodigieusement agrandi ? Le Monde n'est-il pas en voie de se montrer plus vaste, plus intime, plus éblouissant que Jéhovah ? Ne va-t-il pas faire éclater notre religion ? Eclipser notre Dieu ?
Sans oser peut-être, encore, s'avouer cette inquiétude, beaucoup (je le sais, parce que je les ai rencontrés, souvent, et partout …) la sentent néanmoins tout éveillée au fond d'eux-mêmes. C'est pour ceux-là que j'écris.
Je ne chercherai pas à faire de la Métaphysique ni de l'Apologétique. Mais je reviendrai, avec ceux qui voudront me suivre, sur l'Agora. Et là, tous ensemble, nous écouterons saint Paul dire aux gens de l'Aréopage : « Dieu, qui a fait l'Homme pour que celui-ci le trouve, - Dieu que nous cherchons à saisir par le tâtonnement de nos vies, - ce Dieu est aussi répandu et tangible qu'une atmosphère où nous serions baignés. Il nous enveloppe de partout, comme le Monde lui-même. Que vous manque-t-il donc pour que vous puissiez l'étreindre? Une seule chose : le voir . »
Ce petit livre, où l'on ne trouvera que l'éternelle leçon de l'Église, répétée seulement par un homme qui croit sentir passionnément avec son temps, voudrait apprendre à voir Dieu partout : le voir au plus secret, au plus consistant, au plus définitif du monde. Ce que renferment et proposent ces pages, c'est donc uniquement une attitude pratique, - ou, plus exactement peut-être, une éducation des yeux : - Ne discutons pas, voulez-vous ? Mais placez-vous, comme moi, ici, et regardez.……..
Le Monde au cours de toute ma vie, par toute ma vie, s'est peu à peu allumé, enflammé à mes yeux, jusqu'à devenir, autour de moi, entièrement lumineux par le dedans...
Telle que je l'ai expérimentée au contact de la Terre : - la Diaphanie du Divin au cœur d'un Univers devenu ardent... Le Christ. Son Cœur. Un Feu : capable de tout pénétrer &endash; et qui peu à peu se répandait partout. …….
1- LA DIVINISATION DES ACTIVITES
Par notre collaboration qu'il suscite, le Christ se consomme, atteint sa plénitude, à partir de toute créature. C'est saint Paul qui nous le dit. Nous nous imaginons peut-être que la Création est depuis longtemps finie. Erreur, elle se poursuit de plus belle, et dans les zones les plus élevées du Monde. « Omnis creatura adhuc ingemiscit et parturit. » Et c'est à l'achever que nous servons, même par le travail le plus humble de nos mains. Tels sont, en définitive, le sens et le prix de nos actes. En vertu de l'interliaison Matière-Ame-Christ, quoi que nous fassions, nous ramenons à Dieu une parcelle de l'être qu'il désire. Par chacune de nos œuvres, nous travaillons, atomiquement, réellement, à construire le Plérôme, c'est-à-dire à apporter au Christ un peu d'achèvement.
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Chacune de nos Œuvres, par la répercussion plus ou moins lointaine et directe qu'elle a sur le Monde spirituel, concourt à parfaire le Christ dans sa totalité mystique. Voilà, aussi complète que possible, la réponse à notre question : Comment pouvons-nous, suivant l'invitation de saint Paul, voir Dieu dans toute la moitié active de notre vie ? - Vraiment, par l'opération, toujours en cours, de l'Incarnation, le Divin pénètre si bien nos énergies de créatures que nous ne saurions, pour le rencontrer et l'embrasser, trouver un milieu plus approprié que notre action même.
Dans l'action, d'abord, j'adhère à la puissance créatrice de Dieu; je coïncide avec elle; j'en deviens, non seulement l'instrument, mais le prolongement vivant. Et comme il n'y a rien de plus intime dans un être que sa volonté, je me confonds, en quelque manière, par mon cœur, avec le cœur même de Dieu. Ce contact est perpétuel, puisque j'agis toujours; et, en même temps, puisque je ne saurais trouver de limite à la perfection de ma fidélité, ni à la ferveur de mon intention, il me permet de m'assimiler à Dieu toujours plus étroitement, indéfiniment. Dans cette communion, l'âme ne s'arrête pas pour jouir, ni ne perd de vue le terme matériel de son action. N'est-ce pas un effort créateur qu'elle épouse ? La volonté de réussir, une certaine dilection passionnée de l'œuvre à enfanter, font partie intégrante de notre fidélité de créature. Dès lors, la sincérité même avec laquelle nous désirons et poursuivons pour Dieu le succès se découvre comme un nouveau facteur, - sans limite non plus, celui-là - de notre conjonction plus parfaite avec le Tout-Puissant qui nous anime. Associés d'abord à Dieu dans le simple exercice commun des volontés, nous nous unissons maintenant avec lui dans l'amour commun du terme à enfanter; et la merveille des merveilles est que, dans ce terme possédé, nous avons le ravissement de le trouver encore présent.
Ceci résulte immédiatement de ce que nous disions, il y a un instant, sur l'interliaison des actions naturelle et surnaturelle dans le Monde. Tout accroissement que je me donne, ou que je donne aux choses se chiffre par quelque augmentation de mon pouvoir d'aimer, et quelque progrès dans la bienheureuse mainmise du Christ sur l'Univers. Notre travail nous apparaît surtout comme un moyen de gagner le pain du jour. Mais sa vertu définitive est bien plus haute : par lui, nous achevons en nous le sujet de l'union divine; et, par lui encore, nous agrandissons en quelque sorte, par rapport à nous, le terme divin de cette union, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ainsi, artistes, ouvriers, savants, quelle que soit notre fonction humaine, nous pouvons, si nous sommes chrétiens nous précipiter vers l'objet de notre labeur comme vers une issue ouverte à la suprême complétion de nos êtres. Vraiment, sans exaltation ni exagération de pensée ou de mots, - mais, par simple confrontation des vérités les plus fondamentales de notre foi et de l'expérience, nous nous trouvons conduits à cette constatation : Dieu est attingible, inépuisablement, dans la totalité de notre action. Et ce prodige de divinisation n'a de comparable que la douceur avec laquelle la métamorphose s'accomplit, sans troubler en quoi que ce soit (« non minuit, sed sarravit » ... ) la perfection et l'unité de l'effort humain.
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LA PERFECTION CHRETIENNE DE L'EFFORT HUMAIN
On pouvait craindre, nous l'avons dit, que l'économie de l'action humaine ne fût gravement perturbée en droit par l'introduction des perspectives chrétiennes. La recherche et l'attente du Ciel ne tendent-elles pas à détourner de ses occupations naturelles l'activité humaine, ou du moins à en éclipser complètement l'intérêt ? Nous voyons maintenant comment il peut, comment il doit, n'en pas être ainsi. La conjonction de Dieu et du Monde vient de s'accomplir sous nos yeux dans le domaine de l'action. Non, Dieu ne distrait pas prématurément notre regard du travail qu'il nous a lui-même imposé, puisqu'il se présente à nous comme attingible par ce travail même. Non, il ne fait pas s'évanouir, dans son intense lumière., le détail de nos buts terrestres, puisque l'intimité de notre union avec lui est justement fonction de l'achèvement précis que nous donnerons à la moindre de nos œuvres. Exerçons-nous à satiété sur cette vérité fondamentale, jusqu'à ce qu'elle nous devienne aussi familière que la perception du relief ou la lecture des mots. Dieu, dans ce qu'il a de plus vivant et de plus incarné, n'est pas loin de nous, hors de la sphère tangible; mais il nous attend à chaque instant dans l'action, dans l'œuvre du moment. Il est, en quelque manière, au bout de ma plume, de mon pic, de mon pinceau, de mon aiguille, - de mon cœur, de ma pensée. C'est en poussant jusqu'à son dernier fini naturel le trait, le coup, le point, auquel je suis occupé, que je saisirai le But dernier auquel tend mon vouloir profond. Pareille à ces redoutables énergies physiques que l'Homme arrive à discipliner jusqu'à leur faire accomplir des prodiges de délicatesse, l'énorme puissance de l'attrait divin s'applique sur nos frêles désirs, nos microscopiques objets, sans en briser la pointe. Elle suranime : donc elle introduit, dans notre vie spirituelle, un principe supérieur d'unité, dont l'effet spécifique est, suivant le point de vue qu'on adopte, de sanctifier l'effort humain, ou d'humaniser la vie chrétienne.
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LA SANCTIFICATION DE L'EFFORT HUMAIN
Je ne pense pas exagérer en affirmant que, pour les neuf dixièmes des chrétiens pratiquants, le travail humain reste à l'état d'« encombrement spirituel ». Malgré la pratique de l'intention droite et de la journée quotidiennement offerte à Dieu, la masse des fidèles garde obscurément l'idée que le temps passé au bureau, au studio, aux champs ou à l'usine, est quelque chose de distrait à l'adoration. Impossible de ne pas travailler, c'est entendu. Mais impossible, aussi, de prétendre à la vie religieuse profonde réservée à ceux qui ont le loisir de prier ou de prêcher toute la journée. Dans la vie, quelques minutes peuvent être récupérées pour Dieu. Mais les meilleures heures sont absorbées ou du moins dépréciées par les soins matériels. - Sous l'empire de ce sentiment, une foule de catholiques mènent une existence pratiquement double ou gênée : il leur faut quitter leur vêtement d'homme pour se croire chrétiens, et chrétiens inférieurs seulement.
Répétons-le : en vertu de la Création, et, plus encore, de l'Incarnation, rien n'est profane, ici-bas, à qui sait voir. Tout est sacré, au contraire, pour qui distingue, en chaque créature, la parcelle d'être élu soumise à l'attraction du Christ en voie de consommation. Reconnaissez, Dieu aidant, la connexion, mème physique et naturelle, qui relie votre labeur à l'édification du Royaume Céleste, voyez le Ciel lui-même vous sourire et vous attirer à travers vos œuvres; et vous ni-aurez plus, en quittant l'Église pour la cité bruyante, que le sentiment de continuer à vous immerger en Dieu.
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1- LA DIVINISATION DES PASSIVITES
En même temps que l'Homme, par le développement même de ses puissances, est amené à découvrir des buts de plus en plus vastes et élevés à son action, il tend à être dominé par l'objet de ses conquêtes; et, comme Jacob dans son corps à corps avec l'Ange, il finit par adorer ce contre quoi il luttait. La grandeur qu'il a dévoilée et déchaînée le subjugue. Et alors, de par sa nature d'élément, il est amené à reconnaître que, dans l'acte définitif qui doit le réunir au Tout, les deux termes de l'Union sont démesurément inégaux. Lui, le plus petit, il a à recevoir plus qu'à donner. Il se trouve saisi par ce dont il croyait s'emparer.
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Donc, pour la première fois peut-être de ma vie (moi qui suis supposé méditer tous les jours !) j'ai pris la lampe, et quittant la zone, claire en apparence, de mes occupations et de mes relations journalières, je suis descendu au plus intime de moi-même, dans l'abîme profond d'où je sens confusément qu'émane mon pouvoir d'action. Or, à mesure que je m'éloignais des évidences conventionnelles dont est superficiellement illuminée la vie sociale, je me suis rendu compte que je m'échappais à moi-même. A chaque marche descendue, un autre personnage se découvrait en moi, dont je ne pouvais plus dire le nom exact, et qui ne m'obéissait plus. Et quand j'ai dû arrêter mon exploration, parce que le chemin manquait sous mes pas, il y avait à mes pieds un abîme sans fond d'où sortait, venant je ne sais d'où, le flot que j'ose bien appeler ma vie.
Quelle science pourra-t-elle jamais révéler à l'Homme, l'origine, la nature, le régime, de la puissance consciente de vouloir et d'aimer dont est faite sa vie ? Ce n'est pas notre effort, bien sûr, ni l'effort de personne autour de nous, qui a lancé ce courant. Ce n'est pas davantage notre sollicitude, ni celle d'aucun ami, qui en prévient la baisse, ou en ménage les bouillonnements.
Nous pouvons bien, de proche en proche, tracer le long des générations les antécédences partielles du torrent qui nous soulève. Nous pouvons encore, par certaines disciplines ou certains excitants, physiques ou moraux, régulariser ou agrandir l'orifice par où il s'échappe en nous. Mais pas plus par cette géographie que par ces artifices, nous n'arrivons ni en pensée, ni en pratique, à capter. les sources de la Vie. je me reçois bien plus que je ne me fais. L'Homme, dit l'Ecriture, ne peut ajouter un pouce à sa taille. Encore moins peut-il augmenter d'une unité son potentiel d'aimer, ni accélérer d'une autre unité le rythme fondamental qui règle la maturation de son esprit et de son cœur. En dernier ressort, la vie profonde, la vie fontale, la vie naissante, nous échappent absolument.
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Alors, tout saisi de ma découverte, j'ai voulu remonter au jour, oublier l'inquiétante énigme dans le confortable entourage des choses familières, - recommencer à vivre en surface, sans sonder imprudemment les abîmes. Mais voici que, sous le spectacle même des agitations humaines, j'ai vu reparaître, à mes yeux avertis, l'Inconnu auquel je voulais échapper. Cette fois, il ne se dérobait pas au fond d'un abîme : il se dissimulait maintenant sous la multitude des hasards entrecroisés dont est tissée l'étoffe de l'Univers et de ma petite individualité. Mais c'était bien le même mystère : je l'ai reconnu. Notre esprit se trouble quand nous cherchons à mesurer la profondeur du Monde au-dessous de nous. Mais il vacille encore quand nous cherchons à dénombrer les chances favorables dont la confluence fait, à chaque instant, la conservation et la réussite du moindre des vivants. Après la conscience d'être un autre, et un plus grand que moi, - une seconde chose m'a donné le vertige : c'est la suprême improbabilité, la formidable invraisemblance de me trouver, existant, au sein d'un Monde réussi.
A ce moment, comme quiconque voudra faire la même expérience intérieure, j'ai senti planer sur moi la détresse essentielle de l'atome perdu dans l'Univers, - la détresse qui fait journellement sombrer des volontés humaines sous le nombre accablant des vivants et des astres. Et si quelque chose m'a sauvé, c'est d'entendre la voix évangélique, garantie par des succès divins, qui me disait, du plus profond de la nuit : « Ego sum , noli timere. » (C'est moi, ne craignez point.)
Oui, mon Dieu, je le crois : et je le croirai d'autant plus volontiers qu'il n'y va pas seulement de mon apaisement, mais de mon achèvement : C'est Vous qui êtes à l'origine de l'élan, et au terme de l'attraction dont je ne fais pas autre chose, ma vie durant, que de suivre ou favoriser l'impulsion première et les développements. Et c'est Vous, aussi qui vivifiez pour moi, de votre omniprésence (mieux encore que mon esprit ne le fait pour la Matière qu'il anime) les myriades d'influences dont, je suis à chaque instant l'objet. - Dans la Vie qui sourd en moi, et dans cette Matière qui me supporte, je trouve mieux encore que vos dons : c'est Vous-même que je rencontre, Vous qui me faites participer à votre Être, et qui me pétrissez. Vraiment, dans la régulation et la modulation initiale de ma force vitale, - dans le jeu favorablement continu des causes secondes, je touche, d'aussi près que possible, les deux faces de votre action créatrice; je rencontre et je baise vos deux merveilleuses mains : celle qui saisit si profondément qu'elle se confond, en nous, avec les sources de la Vie, et celle qui embrasse si largement que, sous la moindre de ses pressions, tous les ressorts de l'Univers se plient harmonieusement à la fois. Par leur nature même, ces bienheureuses passivités que sont pour moi la volonté d'être, le goût d'être tel ou tel, et l'opportunité de me réaliser à mon goût, sont chargées de votre influence, - une influence qui m'apparaîtra plus distinctement, bientôt, comme
l'énergie organisatrice du Corps mystique. Pour communier avec vous en elles, d'une communion fontale (la Communion aux sources de la Vie), je n'ai quà vous reconnaître en elles, et à vous demander d'y être de plus en plus.
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Vous dont l'appel précède le premier de nos mouvements, accordez-moi, mon Dieu, le désir de désirer l'être, - afin que, par cette divine soif elle-même, que vous m'aurez donnée, s'ouvre largement en moi l'accès des grandes eaux. Le goût sacré de l'être, cette énergie primordiale, ce premier de nos points d'appui, ne me l'enlevez pas : «Spiritu principali confirma me.» Et Vous encore, Vous dont la sagesse aimante me forme à partir de toutes les forces et de tous les hasards de la Terre, donnez-moi d'ébaucher un geste dont la pleine efficacité m'apparaîtra en face des puissances de diminution et de mort, - faites que, après avoir désiré, je croie, je croie ardemment, je croie sur toutes choses, votre active Présence.
Grâce à vous, cette attente et cette foi sont déjà pleines de vertu opérante. Mais comment m'y prendrai-je pour vous témoigner, et me prouver à moi-même, par
un effort extérieur, que je ne suis pas de ceux qui disent simplement des lèvres : « Seigneur, Seigneur ! » je collaborerai à votre action prévenante, et je le ferai doublement. A votre inspiration profonde, d'abord, qui me commande d'être, je répondrai par le soin à ne jamais étouffer, ni dévier, ni gaspiller ma puissance d'aimer et de faire. Et à votre Providence enveloppante, ensuite, qui m'indique à chaque instant,par les événements du jour, le pas suivant à faire, l'échelon à gravir, je m'attacherai par le souci de ne manquer aucune occasion de monter « vers l'esprit ».
Chacune de nos vies est comme tressée de ces deux fils : le fil du développement intérieur, suivant lequel se forment graduellement nos idées, affections, attitudes humaines et mystiques; et le fil de la réussite extérieure, suivant lequel nous nous trouvons, à chaque moment, au point précis où convergera, pour produire sur nous l'effet attendu de Dieu, l'ensemble des forces de l'Univers.
Mon Dieu, pour que, à toute minute, vous me trouviez tel que vous me désirez, là où vous m'attendez, c'est-à-dire pour que vous me saisissiez pleinement, - par le dedans et le dehors de moi-même, - faites que je ne rompe jamais ce double fil de ma vie.
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Adhérer à Dieu caché sous les puissances internes et externes qui animent notre être et le supportent dans son développement, c'est finalement s'ouvrir et se
fier à tous les souffles de la vie. Nous répondons et nous « communions » aux passivités de croissance par notre fidélité à agir. Ainsi nous trouvons-nous ramenés, par le désir de subir Dieu, à l'aimable devoir de grandir
note p.70
Si, nous occupant ici du Mal, nous ne parlons pas plus explicitement du Péché, c'est que, l'objet de ces pages étant uniquement de montrer comment toutes choses peuvent aider le fidèle à sunir à Dieu, nous n'avions pas à nous occuper directement de ce qui est acte mauvais, c'est-à-dire geste positif de désunion. Le Péché ne nous intéresse ici que par les affaiblissements, les déviations que laissent en nous nos fàutes personnelles (même pleurées), ou bien encore par les peines et les scandales que nous infligent les fautes d'autrui. Or, de ce point de vue, il nous fàit souffrir, et il peut être transformé, de la même manière la que les autres douleurs. Voilà pourquoi Mal physique et Mal moral sont placés ici, presque sans distinction, dans le même chapitre des passivités de diminution. (N. D. A.)
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Le moment est venu de sonder le côté décidément négatif de nos existences, celui où notre regard, aussi loin qu'il cherche, ne discerne plus aucun résultat heureux, aucune terminaison solide à ce qui nous arrive. Que Dieu soit saisissable dans et par toute vie : ceci nous parait facile à comprendre. Mais Dieu peut-il se trouver aussi dans et par toute mort ? Voilà qui nous déconcerte. Et voilà pourtant ce qu'il faut arriver à reconnaître, d'une vue habituelle et pratique, sous peine de rester aveugle, ce qu'il y a de plus spécifiquement chrétien dans les perspectives chrétiennes, - et sous peine aussi d'échapper au contact divin par une des faces les plus étendues et les plus réceptives de notre vie.
Les puissances de diminution sont nos véritables passivités. Leur nombre est immense, leurs formes infiniment variées, leur influence continuelle. Pour fixer nos idées, et diriger notre méditation, nous en ferons ici deux parts, qui correspondent aux deux formes sous lesquelles nous sont déjà apparues les forces de croissance : les diminutions d'origine interne, et les diminutions d'origine externe.
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Les Passivités de diminution externes, ce sont toutes nos mauvaises chances. Suivons en pensée le cours de notre vie : nous les verrons de partout surgir. Voici la barrière qui arrête, ou la muraille qui borne. Voici le caillou qui fait dévier ou l'obstacle qui brise. Voici le microbe ou le mot imperceptible par qui le corps est tué ou l'esprit infecté. Incidents, accidents, de toutes gravités et de toutes espèces, que d'interférences douloureuses (gênes, chocs, amputations, morts ...) entre le Monde des « autres » choses, et le Monde qui rayonne à partir de nous. Et cependant, lorsque la grêle, le feu, les bandits, eurent enlevé à Job toutes ses richesses et toute sa famille, Satan put dire à Dieu: « Vie pour vie, l'homme se résigne à tout perdre pourvu qu'il garde sa peau. Touchez seulement au corps de votre serviteur, et vous verrez s'il vous bénira. » C'est peu, en un sens, que les choses nous échappent car nous pouvons nous figurer toujours qu'elles nous reviendront. Le terrible, pour nous, est d'échapper aux choses par un intérieur et irréversible amoindrissement.
Humainement parlant, les passivités de diminution internes forment le résidu le plus noir, et le plus désespérément inutilisable de nos années. Les unes nous ont guettés et saisis à notre premier éveil : défauts naturels, infériorités physiques, intellectuelles ou morales, par qui s'est trouvé impitoyablement limité, dès la naissance et pour toute la vie, le champ de notre activité, de nos jouissances, de notre vision. Les autres nous ont attendus plus tard, brutales comme un accident, sournoises comme une maladie. Tous, un jour ou l'autre, nous avons pris, ou nous prendrons conscience que l'un quelconque de ces processus de désorganisation s'est installé au cœur même de notre vie. Tantôt ce sont les cellules du corps qui se révoltent ou se corrompent. Tantôt ce sont les éléments mêmes de notre personnalité qui paraissent se désaccorder, ou s'émanciper. Et alors nous assistons, impuissants, à des affaissements, à des rébellions, à des tyrannies intérieures, là où aucune influence amie ne peut venir nous secourir. - Que si nous évitons plus ou moins complètement, par chance, les formes critiques de ces invasions, qui viennent, au fond de nous-mêmes, tuer irrésistiblement la force, la lumière ou l'amour dont nous vivons, il est une altération, lente et essentielle, à laquelle nous ne saurions échapper : l'âge, la vieillesse, qui, d'instant en instant, nous enlèvent à nous-mêmes pour nous pousser vers la fin. Durée qui retarde la possession, durée qui arrache à la jouissance, durée qui fait de nous tous des condamnés à mort, - formidable passivité que l'écoulement de la durée...
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Dans la mort., comme dans un océan, viennent confluer nos brusques ou graduels amoindrissements. La mort est le résumé et la consommation de toutes nos diminutions : elle est le mai - mal simplement physique, dans la mesure où elle résulte organiquement de la pluralité matérielle où nous sommes immergés, - mais mal moral aussi, pour autant que cette pluralité désordonnée, source de tout heurt et de toute corruption, est engendrée, dans la société ou en nous-mêmes, par le mauvais usage de notre liberté.
Surmontons la Mort, en y découvrant Dieu. Et le Divin se trouvera, du même coup, installé au cœur de nous-mêmes, dans le dernier recoin qui semblait pouvoir lui échapper.
Ici, comme dans le cas de la « divinisation » de nos activités humaines, nous trouverons la foi chrétienne absolument formelle dans ses affirmations et dans sa pratique. Le Christ a vaincu la Mort, non seulement en réprimant ses méfaits, mais en retournant son aiguillon. Par la vertu de la Résurrection, plus rien ne tue nécessairement, mais tout est capable de devenir, sur nos vies, le béni contact des mains divines, la bénie influence de la Volonté de Dieu. A tout instant, quelque compromise par nos fautes, ou quelque désespérée par les circonstances que soit notre situation, nous pouvons, en un complet redressement, réajuster le Monde autour de nous, et reprendre favorablement notre vie. « Diligentibus Deum onnia convertuntur in bonum. » Tel est le fait qui domine toute explication et toute discussion.
Mais ici encore, comme lorsqu'il s'est agi de sauver la valeur de l'effort humain, notre esprit veut se justifier à lui-même ses espérances, afin de mieux s'y abandonner.
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« Quomodo flet istud ? » Cette recherche est d'autant plus nécessaire que l'attitude chrétienne en face du Mal prête davantage à de redoutables méprises. Une fausse interprétation de la résignation chrétienne est, avec une fausse idée du détachement chrétien, la principale source des antipathies qui font si loyalement hair l'Évangile par un grand nombre de Gentils.
Demandons-nous comment, et à quelles conditions, nos morts apparentes, c'est-à-dire les déchets de notre existence, peuvent être intégrées dans l'établissement, autour de nous, du Règne et du Milieu divins. II nous servira, pour cela, de distinguer par la pensée deux phases, deux temps, dans le processus qui aboutit à la transfiguration de nos amoindrissements. Le premier de ces temps est celui de la lutte contre le mal. Le deuxième, celui de la défaite et de sa transfiguration.
a. La lutte avec Dieu contre le Mal
Lorsque le chrétien souffre, il dit : « Dieu ma touché. » Cette parole est excellemment vraie. Mais elle résume, en sa simplicité, une série complexe d'opérations au terme desquelles seulement elle a le droit d'être prononcée. Si nous cherchons à séparer, dans l'histoire de nos rencontres avec le Mal, ce que les scolastiques appellent des « instants de nature », il nous faut dire, tout au contraire, pour commencer : « Dieu désire me libérer de cet amoindrissement, -Dieu veut que je l'aide à éloigner de moi ce calice. » Lutter contre le Mal, réduire au minimum le Mal (même simplement physique) qui nous menace, - tel est indubitablement le premier, geste de notre Père qui est aux cieux ; sous une autre forme, il nous serait impossible de le concevoir, et encore moins de l'aimer.
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Oui, c'est une vue exacte - et une vue strictement évangélique - des choses, que de se représenter la Providence comme attentive, au cours des àges, à épargner les blessures du Monde, et à panser ses plaies. C'est Dieu vraiment qui suscite, le long des siècles, conformément au rythme général du progrès, les grands bienfaiteurs et les grands médecins. C'est lui qui anime, même chez les plus incroyants, la recherche de tout ce qui soulage et de tout ce qui guérit. Les hommes ne reconnaissent-ils pas instinctivement cette divine Présence, eux dont les haines s'apaisent et les objections se dénouent aux pieds de chaque libérateur de leur corps ou de leur esprit ? N'en doutons pas. A la première approche des diminutions, nous ne saurions trouver Dieu autrement qu'en détestant ce qui fond sur nous, et en faisant notre possible pour l'esquiver. Plus nous. repousserons la souffrance, à ce moment, de tout notre cœur et de tous nos bras, plus nous adhérerons, alors, au cœur et à l'action de Dieu.
Note p.76
Sans révolte et sans amertume, bien sûr, mais avec une tendance anticipée à l'accueil et à la résignation finale. Il est évidemment difficile de séparer les deux « instants de nature » sans les déformer un peu dans la description. Observons-le : la nécessité de ce stade initial de résistance au Mal est évidente, et tout le monde l'admet. L'échec consécutif à la paresse, la maladie contractée par imprudence injustifiée, etc. ne sauraient passer, pour personne, comme étant, immédiatement, la Volonté de Dieu.
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b. Notre défaite apparente et sa transfiguration
Avec Dieu comme allié, nous sommes assurés de toujours sauver notre âme. Mais rien ne nous garantit, nous le savons trop bien, que nous éviterons toujours la douleur, ni même certains échecs intérieurs par lesquels nous pouvons nous imaginer avoir manqué notre vie. Tous, en tout cas, nous vieillissons et tous nous mourrons. Ceci veut dire qu'à un moment ou l'autre, quelque belle que soit notre résistance, nous sentons l'étreinte des forces diminuantes, contre laquelle nous luttions, dominer peu à peu nos puissances de vie, et nous coucher à terre, physiquement vaincus. - Comment, si Dieu combat avec nous, pouvons-nous être battus ? ou que signifie cette défaite ?
Le problème du Mal, c'est-à-dire la conciliation de nos déchéances, même simplement physiques, avec la bonté et la puissance créatrices, restera toujours, pour nos esprits et nos cœurs, un des mystères les plus troublants de l'Univers. Pour être comprises, les douleurs de la créature (tout comme la peine du damné) supposeraient chez nous une appréciation de la nature et de la valeur de l'« être participé » que nous ne pouvons avoir, faute de point de comparaison. Nous entrevoyons pourtant ceci : d'un côté, l'œuvre, entreprise par Dieu, de s'unir intimement des êtres créés) suppose chez ceux-ci une lente préparation, au cours de laquelle (déjà existants, mais point encore achevés) ils ne peuvent échapper, par nature, aux risques (aggravés par une faute originelle) qu'entraîne l'imparfaite organisation du Multiple en eux et autour d'eux; - d'un autre côté, parce que la victoire définitive du Bien sur le Mal ne peut s'achever que dans l'organisation totale du Monde, nos vies individuelles, infiniment courtes, ne sauraient bénéficier, ici-bas, de l'accès à la Terre Promise. Nous ressemblons à ces soldats qui tombent, au cours de l'assaut dont sortira la Paix. Dieu n'est donc pas vaincu, une première fois, dans notre défaite, parce que, si nous paraissons succomber individuellement, le Monde, en qui nous revivrons, triomphe à travers nos morts.
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Mais ce premier aspect de sa victoire, suffisant pour assurer la toute-puissance de son bras, se complète par une autre manifestation, plus directe peut-être, et en tout cas plus immédiatement palpable pour chacun de nous, de son universelle domination. Dieu ne peut pas, en vertu même de ses perfections, faire que les éléments d'un Monde en voie de croissance, - ou tout au moins d'un Monde tombé en voie de remontée, échappent aux heurts et aux diminutions, même Morales : « necesse est enim ut veniant scandala ».
Eh bien, il se rattrapera, - il se vengera, si l'on peut dire, - en faisant servir à un bien supérieur de ses fidèles le mal même que l'état actuel de la Création ne lui permet pas de supprimer immédiatement. Semblable à un artiste qui saurait profiter d'un défaut ou d'une impureté pour tirer de la pierre qu'il sculpte, ou du bronze qu'il fond, des lignes plus exquises ou un son plus beau, Dieu, pourvu que nous nous fiions amoureusement à lui, - sans écarter de nous les morts partielles, ni la mort finale, qui font essentiellement partie de notre vie, les transfigure en les intégrant dans un plan meilleur. Et à cette transformation non seulement nos maux inévitables sont admis, mais nos fautes, même les plus volontaires, si seulement nous les pleurons. Pour les chercheurs de Dieu, tout n'est pas immédiatement bon, mais tout est susceptible de le devenir : «Omnia convertuntur in bonum »
p.82
S'unir, c'est, dans tous les cas, émigrer et mourir partiellement en ce qu'on aime. Mais si,comme nous en sommes persuadés, cette annihilation en l'Autre doit être d'autant plus complète que l'on s'attache à un plus grand que soi, quel ne doit pas être l'attachement requis pour notre passage en Dieu ? - Sans doute, la destruction progressive de notre égoïsme par l'élargissement « automatique » des perspectives humaines, jointe à la spiritualisation graduelle de nos goûts et de nos ambitions sous l'action de certains déboires, sont des formes très réelles de l'extase qui doit nous enlever à nous-mêmes pour nous subordonner à Dieu. Cependant, l'effet de ce premier détachement n'est encore que de porter aux dernières limites de nous-mêmes le centre de notre personnalité. Arrivés en ce point extrême, nous pouvons avoir l'impression de nous posséder au suprême degré, - plus libres et plus actifs que jamais. Nous n'avons pas encore franchi le point critique de notre excentration, de notre retournement en Dieu. Il faut faire un pas de plus : celui qui nous fera perdre pied à tout nous-mêmes &endash; « illum oportet crescere, me autem minui ». Nous ne sommes pas encore perdus. &endash; Quel va être l'agent de cette définitive transformation ? La Mort, précisément.
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En soi, la Mort est une incurable faiblesse des êtres corporels, compliquée, dans notre Monde par l'influence d'une chute originelle. Elle est le type et le résumé de ces diminutions contre lesquelles il nous faut lutter sans pouvoir attendre du combat une victoire personnelle directe et immédiate. Eh bien, le grand triomphe du Créateur et du Rédempteur, dans nos perspectives chrétiennes, c'est d'avoir transformé en facteur essentiel de vivification ce qui, en soi, est une puissance universelle d'amoindrissement et de disparition. Dieu doit, en quelque manière, afin de pénétrer définitivement en nous, nous creuser, nous évider, se faire une place. Il lui faut, pour nous assimiler en lui, nous remanier, nous refondre, briser les molécules de notre être. La Mort est chargée de pratiquer, jusqu'au fond de nous-mêmes, l'ouverture désirée. Elle nous fera subir la dissociation attendue. Elle nous mettra dans l'état organiquement requis pour que fonde sur nous le Feu divin. Et ainsi son néfaste pouvoir de décomposer et de dissoudre se trouvera capté pour la plus sublime des opérations de la Vie. Ce qui, par nature, était vide, lacune, retour à la pluralité, peut devenir, dans chaque existence humaine, plénitude et unité en Dieu.
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Mon Dieu, il m'était doux, au milieu de l'effort, de sentir qu'en me développant moi-même, j'augmentais la prise que vous avez sur moi; il m'était doux, encore, sous la poussée intérieure de la vie, ou parmi le jeu favorable des événements, de m'abandonner à votre Providence. Faites qu'après avoir découvert la joie d'utiliser toute croissance pour vous faire, ou pour vous laisser grandir en moi, j'accède sans trouble à cette dernière phase de la communion au cours de laquelle je vous posséderai en diminuant en vous.
Après vous avoir aperçu comme Celui qui est un « plus que moi-même », faites, mon heure étant venue, que je vous reconnaisse sous les espèces de chaque puissance, étrangère ou ennemie, qui semblera vouloir me détruire ou me supplanter. Lorsque sur mon corps (et bien plus sur mon esprit) commencera à marquer l'usure de l'âge; quand fondra sur moi du dehors, ou naîtra en moi, du dedans, le mal qui amoindrit ou emporte; à la minute douloureuse où je prendrai tout à coup conscience que je suis malade ou que je deviens vieux; à ce moment dernier, surtout, où je sentirai que je m'échappe à moi-même, absolument passif aux mains des grandes forces inconnues qui m'ont formé; à toutes ces heures sombres, donnez-moi, mon Dieu, de con;prendre que c'est Vous (pourvu que ma foi soit assez grande) qui écartez douloureusement les fibres de mon être pour pénétrer jusqu'aux moelles de ma substance, pour m'emporter en Vous.
Oui, plus, au fond de ma chair, le mal est incrusté et incurable, plus ce peut être Vous que j'abrite, comme un principe aimant, actif, d'épuration et de détachement. Plus l'avenir s'ouvre devant moi comme une crevasse vertigineuse ou un passage obscur, plus, si je m'y aventure sur votre parole, je puis avoir confiance de me perdre ou de m'abîmer en Vous, - d'être assimilé par votre Corps, Jésus.
0 Énergie de mon Seigneur, Force irrésistible et vivante, parce que, de nous deux, Vous êtes le plus fort infiniment, c'est à Vous que revient le rôle de me brûler dans l'union qui doit nous fondre ensemble. Donnez-moi donc quelque chose de plus précieux encore que la gràce pour laquelle vous prient tous vos fidèles. Ce n'est pas assez que je meure en communiant. Apprenez-moi à communier en mourant.
L'analyse qui précède (analyse où nous avons cherché à distinguer suivant quelles phases peuvent se diviniser nos diminutions) nous a permis de justifier devant nous-mémes l'expression si chère à tous les chrétiens qui souffrent: « Dieu m'a touché. Dieu me l'a pris. Que sa volonté soit faite. »
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….le croyant est l'allié convaincu de tous ceux qui pensent que l'Humanité ne réussira qu'à condition d'aller laborieusement jusqu'au bout d'elle-même. Comme nous le disions en parlant du développement humain, il se trouve même plus lié que personne à la grandeur de cette tâche, puisque, à ses yeux, la victoire humaine sur les diminutions, même physiques et naturelles, du Monde, conditionne en partie l'achèvement et la consommation de la Réalité tout à fait précise qu'il adore. - Tant que la résistance demeure possible, il se raidira donc, lui, le fils du Ciel, autant que les plus terrestres des enfants du monde, contre ce qui mérite d'être écarté ou détruit.
Vienne alors, pour lui, la défaite, - la défaite personnelle que nul humain ne peut espérer éviter dans son bref corps à corps individuel avec des puissances dont l'ordre de grandeur et d'évolution est universel. Pas plus que le héros païen vaincu, il ne relâchera encore sa résistance intérieure. Étouffé, comprimé, son effort demeurera tendu. Mais à ce moment, au lieu de n'avoir, pour compenser et dominer la mort qui vient, que la sombre et problématique consolation du stoïcisme (tout au fond duquel, si on l'analysait bien profond, on trouverait sans doute, comme ultime principe de beauté et de consistance, une foi désespérée en la valeur du sacrifice) il verra s'ouvrir devant lui un nouveau domaine de possibilités. Cette force ennemie, qui l'abat et le désagrège, s'il l'accepte avec foi, sans cesser de lutter contre elle, elle peut devenir pour lui un principe aimant de rénovation. Tout est perdu sur le plan expérimental. Mais, dans le domaine dit surnaturel, une dimension de plus existe, qui permet à Dieu d'opérer, insensiblement, un mystérieux retournement du Mal en Bien. Quittant la zone des réussites et des pertes humaines, le chrétien accède, par un effort de confiance au Plus Grand que lui, à la région des transformations et des accroissements suprasensibles. Sa résignation n'est qu'un élan pour transposer plus haut le champ de son activité.
Comme nous voilà loin, n'est-il pas vrai, chrétiennement loin, de cette trop justement critiquée «soumission à la volonté de Dieu » qui risquerait d'amollir, de détremper, le bel acier de la volonté humaine brandie contre toutes les puissances de ténèbres et d'affaiblissement. Comprenons-le bien, et faisons-le comprendre : ce n'est pas une rencontre immédiate, ni une attitude passive, que de trouver et de faire (même en diminuant et en mourant) la Volonté de Dieu. D'un mal qui m'atteindrait par ma négligence ou par ma faute, je n'aurais pas le droit de penser que c'est Dieu qui me touche. La Volonté de Dieu (sous sa forme subie) je ne la joindrai, à chaque instant, qu'au bout de mes forces, là où mon activité tendue vers le mieux-être (un mieux-être entendu suivant les idées humaines normales) se trouve continuellement équilibrée par les forces contraires qui tendent à m'arrêter ou à me renverser. - Si je ne fais pas ce que je puis, pour avancer on résister, je ne me trouve pas au point voulu, - je ne subis pas Dieu autant que je le pourrais et qu'il le désire. Si au contraire mon effort est courageux, persévérant, je rejoins Dieu à travers le Mal, plus profond que le Mal; je me serre contre lui; et à ce moment l'optimum de ma « communion de résignation » se trouve coïncider nécessairement (par construction) avec le maximum de ma fidélité au devoir humain.
p. 121 "Personne ne vit ni ne meurt pour soi seul. Mais, soit par notre vie, soit par notre mort, nous appartenons au Christ" (St Paul)
"A la faveur de toutes les créatures sans exception, le Divin nous assiège, nous pénètre, nous pétrit. Nous le pensions lointain, inaccessible : nous vivons plongés dans ses nappes ardentes. "In eo vivimus..." En vérité, comme disait Jacob, au sortir de son rêve, le Monde, ce Monde palpable, où nous portions l'ennui et l'irrespect réservés aux endroits profanes, est un lieu sacré, et nous ne le savions pas ? "Venite, adoramus."
1- LES ATTRIBUTS DU MILIEU DIVIN
p. 124-126 "Le Milieu Divin, si immense soit-il, est en réalité un Centre . Il a donc les propriétés d'un centre, c'est-à-dire, avant tout, le pouvoir absolu et dernier de réunir (et par suite d'achever) les êtres au sein de lui-même.....Les éléments de l'Univers...y perdent en se rencontrant, l'extériorité mutuelle et les incohérences qui sont la peine fondamentale des relations humaines....
....Les êtres que nous désespérions d'atteindre et d'influencer, ils sont là (en Dieu ) tous réunis.....(dans ce Milieu divin où) nous éprouverons que s'ordonne sans effort, au fond de nous-mêmes, la plénitude de nos forces d'action et d'adoration.... en ce lieu privilégié où tous les ressorts extérieurs du Monde (sont) groupés et harmonisés."
p. 126 "A première vue, les profondeurs divines que nous montre saint Paul peuvent ressembler aux milieux fascinants que déroulent à nos yeux les philosophies ou religions monistes. Mais il n'est pas panthéiste l'hôte du Milieu divin"
p. 127 "... au fond (le panthéisme) ne nous donnerait...que fusion et inconscience. Notre Dieu, tout au contraire, pousse à l'extrême la différenciation des créatures qu'il concentre en lui. Au paroxysme de leur adhésion, les élus trouvent en lui la consommation de leur achèvement individuel....s'unir (c'est à dire devenir l'autre) tout en restant soi ."
"Pas davantage (le chrétien) doit-il craindre en s'abandonnant à ces eaux profondes, de perdre pied avec la Révélation et la Vie, c'est-à-dire de devenir, ou bien irréel dans l'objet de son culte ou bien chimérique dans la matière de ses occupations"
p. 128 "L'immense enchantement du Milieu Divin doit en définitive toute sa valeur concrète au contact humano-divin qui s'est révélé dans l'Epiphanie de Jésus. Supprimée la réalité historique du Christ, l'omniprésence divine qui nous enivre devient semblable à tous les autres rêves de la Métaphysique : incertaine, vague, conventionnelle, - sans contrôle expérimental décisif pour s'imposer à nos esprits, - sans directrices morales pour s'assimiler nos vies."
p. 130 "Le sein de Dieu est immense...Et cependant, dans cette immensité, il n'y a pour chacun de nous, à chaque instant qu'une seule place possible, celle où nous établit la fidélité continuée aux devoirs naturels et surnaturels de la vie. En ce point, auquel nous ne nous trouverons au moment voulu que si nous déployons, sur tous les terrains, notre plus industrieuse activité, Dieu se communiquera à nous dans sa plénitude. En dehors de ce point, et malgré qu'il continue à nous envelopper, le Milieu Divin n'existe qu'incomplètement, ou plus du tout pour nous ..... Le monde ne s'illumine de Dieu qu'en réagissant à notre élan ."
p. 131 "Le Païen pense que l'Homme se divinise en se fermant sur soi... Le Chrétien ne voit sa divinisation que dans l'assimilation, par un Autre, de son achèvement : le comble de la vie, à ses yeux, est la mort dans l'Union.
Pour le Païen, la réalité universelle n'existe que par sa projection sur le plan du tangible : elle est immédiate et multiple. Le Chrétien prend exactement les mêmes éléments : mais il les prolonge suivant leur axe commun qui les relie à Dieu; et du même coup, l'Univers s'unifie pour lui..."
p. 132 "De même que, au sein du Milieu Divin, tous les bruissements créés se fondent, sans se confondre, dans une Note unique qui les domine et les soutient (la note séraphique, sans doute, qui ensorcelait saint François), de même, pour répondre à cet appel, toutes les puissances de l'âme se mettent à résonner; et leurs tons multiples, à leur tour, se composent en une vibration ineffablement simple....comme les innombrables possibilités d'une attitude intérieure, inexprimable et unique."
p. 133 "Etre accédé au Milieu Divin, c'est en effet avoir trouvé l'Unique Nécessaire, c'est-à-dire Celui qui brûle , en enflammant ce que nous aimerions insuffisamment ou mal; Celui qui calme , en éclipsant de ses feux ce que nous aimerions trop; Celui qui console , en recueillant ce qui a été arraché à notre amour, ou ne lui a jamais été donné. Etre parvenu jusqu'à ces nappes précieuses, c'est éprouver, avec une égale vérité, qu'on a besoin de tout, et qu'on n'a besoin de rien.....
...Tout m'est Tout, et tout ne m'est rien; tout m'est Dieu et tout m'est poussière..."
LE CHRIST UNIVERSEL ET LA GRANDE COMMUNION
p. 134 "Sous quelle forme, propre à notre Création, adaptée à notre Univers, l'Immensité divine se manifeste-t-elle, s'applique-t-elle à l'Humanité ?"
p. 135 "Nous la sentons chargée de cette grâce sanctifiante....toute semblable, par ses propriétés, à cette Charité dont l'Ecriture nous dit qu'elle demeurera seule, un jour, comme l'unique principe stable des natures et des forces, - toute pareille, dans le fond, à cette merveilleuse et substantielle Volonté divine...partout présente,...véritable nourriture de nos vies.....
....Quel est finalement le lien concret qui rattache entre elles toutes ces entités universelles...? ..."Le Verbe incarné, Notre-Seigneur Jésus-Christ".
....Sous quelle forme, dans quel but, le Créateur nous a-t-il fait, et nous garde-t-il, le don de l'être participé ? Sous la forme d'une aspiration essentielle vers lui, - en vue de l'adhésion inespérée qui doit nous faire une même chose complexe avec Lui.....
...Cette Réalité suprême et complexe pour laquelle l'opération divine nous pétrit, quelle est-elle ? Saint Paul, avec saint Jean, nous l'a révélé....; c'est le mystérieux Plérôme, où l'Un substantiel et le Multiple créé se rejoignent sans confusion dans une Totalité qui, sans rien ajouter d'essentiel à Dieu, sera néanmoins une sorte de triomphe et de généralisation de l'être."
p. 136 "L'omniprésence divine, devons-nous reconnaître en un éclair de joie, se traduit, dans notre Univers, par le réseau des forces organisatrices du Christ total ..... ramenant l'Univers à Dieu à travers son Humanité...C'est finalement tout imprégnées de ses énergies organiques que nous parviennent les nappes de l'action divine."
p. 137 "Le Milieu Divin, dès lors, ...nous y reconnaissons une omniprésence qui agit sur nous en nous assimilant à soi, in unitate Corporis Christi . L'immensité divine, par suite de l'Incarnation, s'est transformée pour nous en omniprésence de christification . Tout ce que je puis faire de bon... est recueilli physiquement....dans la réalité du Christ consommé."
p. 138- 140 "...perspectives ésotériques ?... regardons d'un peu plus près......Au fond, depuis les origines de la préparation messianique jusqu'à la Parousie, en passant par la manifestation historique de Jésus et les phases de croissance de son Église, un seul événement se développe dans le Monde : l'Incarnation, réalisée en chaque individu par l'Eucharistie.
Toutes les communions d'une vie forment une seule communion... Toutes les communions de tous les hommes actuellement vivants forment une seule communion... Toutes les communions de tous les hommes passés, présents et futurs forment une seule communion.
Avons-nous jamais assez regardé l'immensité physique de l'Homme, et ses extraordinaires connexions avec l'Univers pour réaliser dans nos esprits ce que contient de formidable cette vérité élémentaire ? ...
...Oui, la couche humaine de la Terre est, entièrement et perpétuellement, sous l'influx organisateur du Christ incarné...
...Or le Monde humain lui-même..... apparaît comme une zone de transformation spirituelle continue, où toutes les réalités et les forces inférieures sans exception viennent se sublimer en sensations, sentiments, idées, puissances de connaître et d'aimer....il est aussi impossible de tracer au dessous d'elle (..la couche spirituelle..) une limite, qu'entre une plante et le milieu qui la porte..."
p. 141 "...nous voici replongés exactement dans notre Milieu Divin. En chaque réalité, autour de nous, le Christ, - pour qui et en qui nous sommes formés, avec notre individualité et notre vocation particulière, - se découvre et brille comme une ultime détermination , comme un Centre, on pourrait presque dire comme un élément universel....
....la Transsubstantiation...de proche en proche, envahit irrésistiblement l'Univers...
...Mon Dieu, quand je m'approcherai de l'autel pour communier, faites que je discerne désormais les infinies perspectives cachées sous la petitesse et la proximité de l'hostie où vous vous dissimulez..."
p. 141-142 "Je commence à le comprendre : sous les espèces sacramentelles, c'est premièrement à travers les "accidents" de la Matière, mais c'est aussi, par contrecoup, à la faveur de l'Univers entier que vous me touchez...."
"...vivant et mourant, je ne cesserai jamais d'avancer en vous."
3 - LES ACCROISSEMENTS DU MILIEU DIVIN
p. 145 "Le Royaume de Dieu est au dedans de nous-mêmes. Quand le Christ apparaîtra sur les nuées, il ne fera que manifester une métamorphose lentement accomplie, sous son influence, au cœur de la masse humaine."
A- L'apparition du Milieu Divin. Le goût de l'être et la Diaphanie de Dieu
p. 146 "Une brise passe dans la nuit. Quand s'est-elle levée? D'où vient-elle? Où va-t-elle? Nul ne le sait. Personne ne peut forcer à se poser sur soi l'esprit, le regard, la lumière de Dieu.
Un jour, l'Homme prend conscience qu'il est devenu sensible à une certaine perception du Divin répandu partout...
....Tout ce qu'il sait, c'est qu'un esprit nouveau a traversé sa vie.
....Cela a débuté par une résonance particulière...
....Et alors,(comme cet homme) je me suis mis à sentir, contre toute convention et toute vraisemblance, ce qu'il y avait d'ineffablement commun entre toutes les choses.
...J'avais vraiment acquis un sens nouveau, - le sens d'une qualité ou dimension nouvelle.....la perception même de l'être .
p. 147 "Voilà ce que pourrait raconter, plus ou moins explicitement, tout homme qui est allé un peu loin dans sa puissance de sentir et de s'analyser. Et cet homme sera peut-être extérieurement un païen. Et s'il se trouve être chrétien, il avouera que ce retournement intérieur lui semble s'être opéré dans les parties profanes, "naturelles" de son âme."
"La Réalité que les hommes ont pressenties derrière les choses, il leur arrive, comme à des enfants.....de la situer incorrectement. Leurs tâtonnements ne rencontrent souvent qu'un fantôme métaphysique...
....Les déviations panthéistes (en) témoignent...
...il reste que...le goût, dit "naturel" de l'être est, dans chaque vie, la première aurore de l'illumination divine."
p. 148 "le milieu divin se découvre à nous comme une modification de l'être profond des choses..."
p. 149 "S'il est permis de modifier légèrement un mot sacré, nous dirons que le grand mystère du Christianisme, ce n'est pas exactement l'Apparition, mais la Transparence de Dieu dans l'Univers. Oh ! oui, Seigneur, pas seulement le rayon qui effleure, mais le rayon qui pénètre. Pas votre Épiphanie, Jésus, mais votre Diaphanie .
B - Les progrès individuels du Milieu Divin. La pureté, la foi et la fidélité qui opèrent
"Trois vertus pourrait-on dire, concourent avec une efficacité particulière à cette indéfinie concentration du Divin dans nos existences : la pureté, la foi et la fidélité, - trois vertus "immobiles" en apparence, mais en réalité trois vertus actives entre toutes, et entre toutes illimitées.
1- La Pureté
p. 152 "La pureté, au grand sens du mot, ce n'est pas seulement l'absence de fautes (qui n'est de la pureté qu'une face négative), ni même la chasteté (qui n'en représente qu'un remarquable cas particulier). C'est la rectitude et l'élan que met dans nos vies l'amour de Dieu cherché en tout par-dessus tout..."
...."Ainsi comprise, la pureté des êtres se mesure au degré d'attraction qui les porte vers le Centre divin, - ou, ce qui revient au même, à la proximité où ils se trouvent de ce Centre..."
p. 154-155 "Voulons-nous que s'accroisse autour de nous le Milieu Divin? Accueillons et nourrissons jalousement toutes les forces d'union, de désir, d'oraison, que la grâce nous présente....Voila, exprimée dans sa force et sa réalité, la puissance de la pureté à faire naître le Divin parmi nous..."
2 - La Foi
p. 155 "La foi, telle que nous l'entendons ici.....c'est la conviction ....que l'Univers, entre les mains du Créateur, continue à être l'argile dont il pétrit à son gré les possibilités multiples. C'est la foi évangélique ....une puissance qui opère."
p. 156-157 "Qu'est-ce à dire? .....Sous l'action transformatrice de "la foi qui opère", toutes les liaisons naturelles du Monde demeurent intactes : mais il s'y superpose un principe, une finalité interne, on pourrait presque dire une âme de plus. Sous l'influence de notre foi, l'Univers est susceptible, sans changer extérieurement de traits, de s'assouplir, de s'animer, - de se suranimer....
...elle se manifeste par l'intégration des événements indifférents ou défavorables dans un plan, dans une Providence supérieure.
Oui, entre nos mains, à tous, le Monde, la Vie,(notre Monde, notre Vie ) sont placés comme une hostie, tout prêts à se charger de l'influence divine, c'est-à-dire d'une réelle présence du Verbe Incarné."
p. 159 "Non, ce ne sont pas les rigides déterminismes de la Matière et des grands nombres, - ce sont les souples combinaisons de l'esprit qui donnent à l'Univers sa consistance. L'immense hasard et l'immense cécité du Monde ne sont qu'une illusion pour celui qui croit."
3- La Fidélité
p.160 "Par la fidélité, nous nous plaçons, et nous nous maintenons si exactement dans la main divine que nous ne faisons plus qu'un avec elle dans l'exercice de son action"
p. 162 "Par un chemin ou par un autre, suivant les vocations, cet astre (l'étoile des Mages) conduit les hommes diversement. Mais toutes les pistes qu'il indique ont ceci de commun qu'elles font monter toujours plus haut."
C - Les progrès collectifs du Milieu Divin. La Communion des Saints et la Charité
1 - Remarques préliminaires sur la valeur "individuelle" du Milieu Divin
p.165 "Nous nous sauvons, ou nous nous perdons nous-mêmes .
Ce dogme chrétien du salut individuel était d'autant plus à mettre en relief que les perspectives ici développées sont plus unitaires et plus universalistes. Il ne faut jamais le perdre de vue..."
p. 167 "....pour une part infinitésimale et incommunicable, nous avons chacun le Monde entier à diviniser...."
2- L'intensification du Milieu Divin par la Charité
p. 167 "A travers l'énormité du temps et la multiplication déconcertante des individus....une seule opération se poursuit : l'annexion au Christ de ses élus : - une seule chose se fait : le Corps mystique du Christ, à partir de toutes le puissances spirituelles éparses ou ébauchées dans le Monde..."
p. 168 "...notre effort mystique individuel attend un complément essentiel de sa réunion avec celui de tous les autres hommes. Un, définitivement, dans le Plérôme, le Milieu Divin doit commencer à devenir un dès la phase terrestre de notre existence"
p. 169 " A quelle puissance est-il réservé de faire éclater les enveloppes où tendent à s'isoler jalousement et à végéter nos microcosmes individuels ? A quelle force est-il donné de fondre et d'exalter nos rayonnements partiels...?
A la Charité, principe et effet de toute liaison spirituelle. La charité chrétienne, si solennellement prêchée par l'Evangile, n'est pas autre chose que la cohésion plus ou moins consciente des âmes, engendrée par leur convergence commune in Christo Jesu. Impossible d'aimer le Christ sans aimer les autres ( dans la mesure où ces autres vont vers le Christ); et impossible d'aimer les autres (dans un esprit de large communion humaine) sans se rapprocher du Christ par le même mouvement.... Cette conjonction inévitable s'est toujours traduite, dans la vie intérieure des Saints, par un débordement d'amour pour tout ce qui, dans les créatures, porte en soi le germe de vie éternelle."
p. 170 "Le seul sujet définitivement capable de la Transfiguration mystique est le groupe entier des hommes ne formant plus qu'un corps et qu'une âme dans la charité."
p. 171- 172 "Mon Dieu, faites pour moi, dans la vie de l'Autre, briller votre visage....
....Bien supérieure à une sympathie personnelle, vous voulez que m'attirent vers l'"Autre" les affinités combinées d'un monde pour lui-même et de ce monde pour Dieu ."
p. 172 "L'Humanité dormait, - elle dort encore, - assoupie dans les joies étroites de ses petits amours fermés. Une immense puissance spirituelle sommeille au fond de notre multitude, qui n'apparaîtra que lorsque nous sauront forcer les cloisons de nos égoïsmes, et nous élever par une refonte fondamentale de nos perspectives, à la vue habituelle et pratique des réalités universelles."
3 - LES TÉNÈBRES EXTÉRIEURES ET LES ÂMES PERDUES
p. 173 "L'Histoire du Royaume de Dieu est, directement, celle d'une réunion. Le Milieu Divin total se constitue par incorporation de tout esprit élu à Jésus-Christ. Mais, qui dit élu, dit choix, sélection. Ce ne serait donc pas assez chrétiennement comprendre l'action universelle de Jésus que de le regarder uniquement comme centre d'attraction et de béatification....
...il y a, aux antipodes des flammes qui unissent dans l'amour, le feu qui corrompt dans l'isolement."
p. 174 "Au cours des pages qui précédent, alors que, (uniquement préoccupés de monter plus droit vers le Foyer divin....) nous tenions systématiquement nos yeux tournés vers la lumière, nous n'avons jamais cessé de sentir derrière nous l'ombre et le vide, - la raréfaction ou l'absence de Dieu sur laquelle notre course demeurait suspendue...Mais ces ténèbres inférieures.... c'étaient surtout un sens rétrograde, une face retournée des choses...."
"Votre Révélation, Seigneur, m'oblige à croire davantage. Les puissances du Mal, dans l'Univers, ne sont pas seulement une attraction, une déviation, un signe "moins", un retour annihilant à la pluralité. Au cours de l'évolution spirituelle du Monde, des éléments conscients, des Monades, se sont librement détachés de la masse qui sollicite votre attrait. Le Mal s'est comme incarné en eux, "substantialisé" en eux. Et maintenant, il y a...mêlés à votre lumineuse Présence, des présences obscures, des êtres mauvais, des choses malignes. Et cet ensemble séparé représente un déchet définitif et immortel de la genèse du Monde.....Voilà ce que nous dit l'Evangile."
p. 175 "Et plus nous devenons hommes, c'est-à-dire conscients des trésors cachés dans le moindre des êtres....plus nous nous sentons perdus à l'idée de l'enfer. Une retombée dans quelque inexistence, nous la comprendrions encore....Mais une éternelle inutilisation, et une éternelle souffrance...."
"....Mais vous m'avez interdit de penser, avec absolue certitude, d'un seul homme qu'il était damné....Mais en acceptant, sur votre parole, l'enfer, comme élément structurel de l'Univers , je prierai, je méditerai, jusqu'à ce que , dans cette chose redoutable.....dans les ténèbres extérieures, ....dans le mystère même de la deuxième mort ....(j'aperçoive) un surcroît de tension et un approfondissement de votre grandeur...."
p. 177 "Est-ce-que la réalité de ce pôle négatif du Monde ne vient pas doubler l'urgence et l'immensité du pouvoir avec lequel vous fondez sur moi ?.....
....Les feux de l'enfer et les feux du ciel ne sont pas deux forces différentes, mais les manifestations contraires de la même énergie."
EPILOGUE
p. 179- 180 "Nous nous imaginons parfois que les choses se répètent, indéfinies et monotones, dans l'histoire de la création. C'est que la saison est trop longue, eu égard à la brève durée de nos vies individuelles, - c'est que la transformation est trop vaste et trop interne, relativement à nos vue superficielles et bornées, - pour que nous percevions les progrès de ce qui se fait, inlassablement, à la faveur et au travers de toute Matière et de tout Esprit....Sous l'enveloppe banale des choses, de tous nos efforts épurés et sauvés, s'engendre graduellement le Terre nouvelle."
"Un jour, nous annonce l'Evangile, la tension lentement accumulée entre l'Humanité et Dieu atteindra les limites fixées par les possibilités du Monde.
Alors ce sera la fin. Comme un éclair jaillissant d'un pôle à l'autre , la Présence silencieusement accrue du Christ dans les choses se révélera brusquement."
p. 180 "...sous l'action enfin libérée des vraies affinités de l'être, entraînés par une force où se manifesteront les puissances de cohésion propres à l'Univers lui-même, les atomes spirituels du Monde viendront occuper, dans le Christ ou hors du Christ....la place, de bonheur ou de peine, que la structure vivante du Plérôme leur désigne..."
"Telle sera la consommation du Milieu Divin."
p. 181 "Chrétiens, chargés après Israël de garder toujours vivante sur Terre la flamme du désir, vingt siècles seulement après l'Ascension, qu'avons-nous fait de l'attente ?"
p. 182 "Sans doute, encore, nous prions et nous agissons consciencieusement "pour que le Règne de Dieu arrive ". Mais, en vérité, combien en est-il parmi nous qui tressaillent réellement, au fond de leur coeur, à l'espoir fou d'une refonte de notre Terre ?
p. 185 "Lève la tête, Jérusalem. Regarde la foule immense de ceux qui construisent et de ceux qui cherchent. Dans les laboratoires, dans les studios, dans les déserts, dans les usines, dans l'énorme creuset social, les vois-tu, tous ces hommes qui peinent ? Eh bien ! tout ce qui fermente par eux, d'art de science, de pensée, tout cela c'est pour toi."
p. 186 "La Terre peut bien, cette fois, me saisir de ses bras géants. Elle peut me gonfler de sa vie ou me reprendre dans sa poussière. Elle peut se parer à mes yeux de tous les charmes, de toutes les horreurs, de tous les mystères. Elle peut me griser de son parfum de tangibilité et d'unité. Elle peut me jeter à genoux dans l'attente de ce qui mûrit dans son sein.
Ses ensorcellements ne sauraient plus me nuire, depuis qu'elle est devenue pour moi, par delà elle-même , le Corps de Celui qui est et de Celui qui vient! Le Milieu Divin."
Tientsin, novembre 1926 - mars 1927