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La question du « mal » constitue le point où se brise toute réflexion. Quelle que soit sa forme, il demeure incompréhensible au Croyant : comment en effet un Dieu bon pourrait il tolérer la souffrance ? il semble y avoir là incongruité ; dans l'hypothèse sine qua non que l'univers a un sens et où l'homme se place dans une logique de pure félicité qui consisterait à envisager la vie comme un palpitant voyage de bonheurs en bonheurs, tous égaux et pour chacun, le Mal constitue l'illogique.
Une logique plus pratique considère que le but de l'homme est d'être heureux, une espèce de progression, d'évaluation dans le rapport Bien / Mal semblant relatif à l'homme. « Mettre le bonheur où il faut est la source de tout bien, et la source de tout mal est de le mettre où il ne faut pas », remarquait déjà Bossuet.
En fait, la vie est ressentie comme combat dès que jaillit la pensée. Depuis qu'a jailli la pensée, l'homme a lutté pour tenter de comprendre et de parfaire le monde dans lequel il évolue, et pour refuser l'absurdité d'un Mal toujours perçu, par un sentiment de froide révolte, comme effroyable et inutile.
La recherche spirituelle a souvent conduit tout d'abord à le considérer comme matérialisation d'une souffrance parce que source de souffrance, matérialisation d'un péché et/ou source de péché
Par un véritable acte de foi, par une subtile interprétation du péché, par la grâce de la Rédemption, le Chrétien lui reconnaît une signification mettant en évidence la liberté de l'homme devant l'amour de Dieu.
On se souvient de l'observation de Charles de Foucault « toute croix est un gain, car toute croix nous unit à Jésus ».
C'est la raison pour laquelle la remarque de Teilhard de Chardin à Mademoiselle Mortier : « le problème du Mal, insoluble dans le cas d'un univers statique, d'un cosmos, ne se pose plus dans le cas d'un univers évolutif, c'est à dire d'une cosmogénèse »- peut surprendre.
L'affirmation de Teilhard laisse penser qu'à côté d'un nécessaire dogmatisme de l'insolubilité, l'étude scientifique du phénomène de l'évolution permet une explication justificatrice car unificatrice, Le Mal étant considéré comme faisant partie inhérente de l'univers en voie de développement, ayant dès lors un rôle historique primordial à tenir.
La souffrance n'est alors plus , pour reprendre le terme de Blondel, «l'empreinte d'un Autre en l'homme », mais un moment inévitable , et logique, du développement physique de l'univers.
On ne peut regarder la question du mal chez Teilhard sans considérer certaines caractéristiques du Cosmos chez quelques uns des premiers Scolastiques, ce qui permet de mettre en évidence le fait que leur perception intellectuelle de l'univers et de l'homme semble impliquer nécessairement une espèce de dichroïsme Mal / Péché, le second terme, réalisation du premier, ayant pour origine et constituant dans le même temps une "privation d'être" pour l'Homme dont la finalité est autre. Au contraire, la constatation scientifique de l'évolution conduirait plutôt intégrer le fait que tout Mal provient d' « un excès d'être » de la Nature, de laquelle l'homme est né , à laquelle il appartient, et dont il édifie la Réalité.
Définir le monde comme « cosmos » revient à l'affirmer comme un tout harmonieusement organisé par volonté divine.
On se trouve là dans un univers en quelque sorte fermé, qui non seulement a son origine, son développement, sa fin, en Dieu, mais encore a été voulu, dans a totalité, par et pour Dieu afin de permettre à l'homme, créature de Dieu, de réaliser ce pour quoi il a été conçu.
Affirmation donc d'une fin à atteindre.
« Actus fidei non terminatur ad enuntiabile sed ad rem » -l'acte de foi n'a pas pour terme l'ultime énoncé, mais la Réalité, ne cesse de rappeler « le Théologien en Humanité », Thomas d'Aquin. Affirmation par conséquent de la nécessaire conciliation foi / raison afin de permettre l'épanouissement de la notion de progrès.
Ce concept de progrès n'est pas vraiment nouveau. St Paul, puis St Irénée et son « économie du salut » ( développement eschatologique, avancée progressive vers l'Accomplissement) et St Augustin, ayant plus largement envisagé le Temps dans son sens bergsonnien ( « le temps ne peut exister que dans un univers créé») mettaient en évidence le fait que « le Christ est venu a l'heure où tout vieillit pour te renouveler toi même »
Mais c'est avec Thomas qu'apparaît vraiment l'idée d'une évolution - qui demeure cependant personnelle - rythmée par le Temps, couvrant toute la Création, évolution dont le terme est prévu par Dieu et qui est orienté a Dieu. « La fin de la nature, dit il, n'est pas de s'arrêter a la génération de l'animal mais d'engendrer l'homme .... ». Ou encore: « Si Dieu n'agit que pour se donner, les êtres qu'il a créés n'agissent que pour L'acquérir ».
L'univers a été créé en fonction de 1' homme, pour qu'il le domine, par son action et par son intelligence, en fonction d'un homme «à l'image et comme a la ressemblance » de son Créateur, autrement dit d'un homme pleinement libre, qui fera « le bien » chaque fois que sa volonté coïncidera avec la Grâce divine, Charité même de Dieu.
On retrouve alors le péché originel et ses conséquences dramatiques pour l'humanité. Il y a une dynamique de l'individu enserré dans le Mal depuis la faute des origines. À l'intérieur d'une métaphysique de l'ordre, seule une ontologie dure du péché peut supporter un espace de néantisation, de refus de Dieu. Le péché originel puis sa contamination par voie héréditaire à tout le phylum humain, «justifie »en quelque sorte les péchés, qui relèvent de la vérité révélée - il y a refus de Dieu - et le mal moral, consistant en une rupture volontaire avec la vérité naturelle, la prise de conscience de la coïncidence du Réel, acte de Dieu, avec l'intellect.
St Thomas va en quelque sorte radicaliser « la volonté déficiente » cause du péché selon St Augustin, en la reconnaissant dans ce qu'il nomme « un dérèglement de la volonté », dû à la passion, l'habitude, et « l'inclination ».... On se souvient de la croyance en « l'éternel retour » : les astres de cette époque prévoient une recrudescence des religions du bélier représentées par les Juifs et le Talmud sera condamné en 1248.
Pour st Thomas: « astra inclinant, non déterminant », l'homme est incliné, non déterminé par les astres et « il peut toujours sous l'emprise de la raison, lutter contre cette inclination ».
Le sage garde toujours son libre- arbitre d'être créé à l'image de son Créateur. le Docteur Angélique affirme que la tendance naturelle est d'aller vers La Vérité, qu'il y a un tropisme dans les lois naturelles qui conduit à désirer librement le Bien. La liberté humaine se manifestera par conséquent par la volonté de faire la volonté de Dieu : « le vouloir seul mérite la sainteté» ne cessera t-il de répéter. Une éducation de cette faculté, éducation structurant la raison, affermira dans le même temps la liberté de l'homme.
Il appartient en quelque sorte à l'homme, dans le cadre divin, de vouloir personnellement s'auto-construire pour son accomplissement surnaturel. Malheureusement, parfois, bien que voulant le bien, l'homme fait le mal : il n'a aucune volonté délibérée de faire le mal pour le mal, d'autant moins que, à partir de Thomas d 'Aquin, grâce à lui, par son refus du dogme de l'impassibilité divine - un dieu souffrant est un dieu impuissant - l'homme va comprendre qu'il a un modèle dans le Christ.
Auparavant, les théologiens considéraient uniquement l'aspect « Rédemption », ils attendaient la venue du Rédempteur pour effacer les conséquences du péché. Tout était joué !
A partir des réflexions thomistes, une liberté, une espérance et une confiance autres vont naître, pour celui qui aura réellement compris et accepté de prendre sa croix à la suite de 1'Homme Nouveau susceptible de montrer le chemin qui conduit à la Vérité. On peut relever au début de la deuxième partie de la « Somme Théologique » une analyse remarquable de la personnalité spirituelle de l'homme: la pensée -individuelle, personnelle- comme point de départ de l'action psychologique et morale, source de l'autonomie métaphysique La difficulté provient du fait que la conscience garde en quelque sorte « la mémoire» de toute action, bonne ou mauvaise- ce que le Théologien appelle les « habitus ».
Saint Thomas va alors aller plus loin, il va soutenir que s'il y a mal c'est « par accident » La réalisation d'un acte (« l'acte est bon en tant que tel » rappelle St Thomas) prouve simplement l'actualisation d'un possible, mais alors le possible, « la puissance », aussi, est quelque chose de bon.
On retrouve là la distinction aristotélicienne entre la puissance et l'acte- Refusant, tout comme St Augustin, la prédétermination , mais soutenant la nécessité de la prescience d'un Dieu bon et tout puissant, à la notion de dérèglement, de volonté déficiente de l'homme, Thomas d'Aquin va ajouter la notion de causalité indirecte : «ce qui arrive en dehors de l'intention de celui qui agit n'est pas un effet direct, mais indirect».
Le Mal , «pure absence de ce qui aurait dû être », n'est pas voulu par Dieu, mais permis par Lui en vue d'un plus grand bien du pécheur.
Le Mal est dès lors cause indirecte du Bien... ce qui conduit à dire que le Mal, acte en négatif, ( il a une cause, fut elle indirecte) possède l'existence.
Or seul « ce qui est, est bon». Une précision -le rappel d'une puissance- s'impose donc aussitôt: le Mal est privation d'être « comme il convient» , suivant la loi de sa propre nature ou la volonté révélée du Créateur.
Thomas ne désire pas quitter la relation personnelle. Le fait du « mal » demeure imputable à l'homme seul, à la Personne prise dans son individualité, dans son rapport avec Dieu.
En résumé, dans le cadre de ce cosmos thomiste, qui a su si bien mettre en évidence la contradiction qui signe la destinée humaine, le Mal, dans la mesure où l'on n'aborde pas la question de la Grâce, devient une sorte de Janus, une face opposant l'homme libre à Dieu, par conséquence toujours actuelle du péché originel, opposition qui à l'extrême irait jusqu'à rendre possible la négation humaine de l'ordre divin, l'autre face reliant le pécheur à sa réalisation finale, par un rôle d'Exécuteur purificateur dans la création qui intègre l'économie de l'incarnation Rédemptrice...
La question va se poser différemment si, au lieu de se représenter la loi divine-structure du Réel, l'évolution est prise comme seul étalon de ce même Réel, un Réel en voie de réalisation unitive, évolutif, en accroissement d'être par et pour l'homme.
On sait ce que Teilhard entendait par péché originel, «catastrophe spirituelle primordiale »- et les conséquences qu'il en tirait. La représentation qu'il en a, antagoniste de ce qu'il peut constater en tant que scientifique, l'amène à s'écarter de la compréhension traditionnelle : c'est dans la mesure où le monde est toujours en création, où la conscience émerge quand un certain seuil de complexité est atteint, que le péché originel, confondu avec tout péché, tout mal et toute souffrance, devient un état nécessaire de ce monde en gestation. «Le christianisme ne retrouvera sa puissance de contagion, dit Teilhard, que lorsqu'il se mettra (...) à penser le péché originel non plus en termes de chute mais de Progrès (...) le péché originel, (....) sous produit de l'Evolution ». (Vues Ardentes; p 113) La loi divine existe en tant que trame d'un Réel, acte de Dieu au temps de Dieu. Elle n'a plus qu'un rapport second avec l'homme en état de vie, auquel il appartient de susciter sa propre morale. Celle ci en effet, « prolongement direct du domaine biologique et organique » dans les premiers temps, doit être appelée au cours des siècles qui viennent, à être transformée « selon des facteurs médicaux et moraux auxquels il appartient à l'homme de réfléchir ... » afin que « se découvre, se développe, à la mesure de nos personnes, une forme d'eugénisme noblement humaine » précise le scientifique (Le Phénomène humain p 284 et suivantes).
Erreurs, maux de toutes sortes, ... péchés -concrétisés par une « descente spirituelle de toute vie »- sont « statistiquement inévitables » parce que constitutifs même de la cosmogénèse.
Teilhard passe en revue divers maux qu'on pourrait penser dans une optique thomiste être plutôt conséquences du péché : solitude et angoisse, « mal audacieux »( en parlant, dans « Problème du mal et du progrès », de la félix culpa, puis de « L'esthétique de la guerre ») , peine de l'isolement, mal de désordre et d'insuccès, mal de croissance aussi, vers plus d'unité, et surtout déchéances et avilissements. Ce que Teilhard appelle « les bonnes mauvaises chances », présentes dès la fondation du monde sont nécessaires, statistiquement, dès lors que l'idée de liberté de l'homme en miroir de la liberté divine est acceptée.
C'est la raison pour laquelle la grandeur de l'homme est, « sous peine de péché, d'essayer tous les chemins »
L'exigence est presque prométhéenne ; il semble que l'on puisse la rapprocher -à l'extrême- du «tâtonnement » du Docteur Angélique, auquel la cause métaphysique du péché originel permettait de bien déceler l'importance primordiale de ce que St.Jean de La Croix appelait les « passivités» et ce dès le début de toute vie spirituelle; passivités, bases de toute activité chrétienne.
Pour Teilhard, bien évidemment, le mal est un échec, une souffrance, à rayer de l'univers, mais c'est en même temps un passage -obligé dans la mesure où il fait être le Réel- vers le point Oméga.
Dans 1'optique du scientifique, tout Mal, quel qu'il soit, est la résultante de la réalisation d'un possible. L'espace des possibles est l'espace des libertés.
C'est pourquoi, par spécialisation progressive de la réalisation de ces possibles, le Mal va aller en grandissant en acuité, et en diminuant en quantité, proportionnellement à la spécialisation évolutive.
La souffrance reste, à l'échelon individuel, une voie -comme chez St Thomas- de purification, de rétribution, d'absolution, ponctuelle et personnelle. Rôle des Sacrements.
Cependant, à l'échelon de l'univers, le terme de « souffrance » est irrecevable dans la mesure où celle-ci devient, comme tout autre mal, un bien récupéré par Dieu, et il faut bien ici constater que ce qualificatif implique la reconnaissance de son existence, une existence, non une privation d'être, un manque, mais un « surplus d'être », un « bien de valeur particulière » précise Teilhard.
L'expression est difficile. Dans le cadre de l'évolution, le mal est statistiquement inévitable, dit-il non pas que le bien sécrète le mal pour parvenir à se déployer, mais tout simplement parce que, pour que l'homme parvienne à 1 'Existence en Oméga, il lui faut progressivement élaguer.
C'est un vaste processus d'élimination qui va en se spécialisant, au rythme de l'univers, de la réalisation progressive, on pourrait dire « historique », des potentialités de développement du psychisme humain; («la douleur du péché» )...
Il ne faut pas perdre de vue les deux plans de référence simultanés de Teilhard : devant le péché, au niveau de l'individu, les Sacrements jouent bien évidemment, et lui permettent d'évoluer, s'il le veut, d'être « trans-humanisé ».pour reprendre son expression.
Mais , en parallèle, le scientifique envisage le problème dans le cadre de la cosmogénèse. Là le mal correspondrait plutôt, à ce qu'en langage domestique on appelle « des déchets », conséquences d'une «faute originelle» (Genèse d'une pensée, p.91).
L'effroyable, en réponse duquel se place la Rédemption, est que le mal, grossi des maux passés -l'univers garde en quelque sorte « la mémoire» de chaque action nocive, fut elle pardonnée au Pêcheur- ce Mal va proportionnellement à l'émergence de vérité et par conséquent d'unité, atteindre et contaminer inlassablement l'Ensemble Humain, « comme une onde lancée qui s'étendra jusqu'à la fin des temps, et aux conséquences universelles» précise-t-il.
Ce mal va aller en se raffinant, le choix humain entre différents possibles allant nécessairement en s'affinant et la prise de conscience de la vérité progressant, le pire se situant à la fin : « il y a un progrès du mal consécutif au progrès de la vérité, le péché le plus grave se situant donc au terme et non aux origines de l'homme » peut on lire p 43 de « Vues Ardentes ».
Le recyclage de ces déchets interviendra bien plus tard.
On peut dire que, pour Teilhard, « I 'Homme en voie de divinitude » édifie lui même La Réalité et par conséquent sa véritable liberté par ses fautes, ses souffrances, ses péchés, ses douleurs. C'est d'ailleurs une des raisons (l'autre raison : la promesse relevée dans Jérémie 31.13) « Je changerai vos souffrances en joie » ou l'appel du Christ, « Venez à Moi, vous qui pleurez. ».. ) pour laquelle la souffrance, physique ou morale, ne doit pas faire de nous des vaincus.
A l'heure de Dieu, à la fin des temps, l'homme, chaque homme pris individuellement en tant que Personne , aura à effectuer sa première - et seule - «action véritablement humaine » précise Teilhard il lui faudra choisir entre Dieu et Le Mal, un Mal aggloméré depuis la naissance des temps, synthétisé en une immense puissance, lui offrant par conséquent un immense pouvoir.
Liberté vertigineuse, responsabilité vertigineuse aussi, mais à exercer dès maintenant, pour qui adhère dès maintenant à ce raisonnement;
C'est la mort du Vieil Homme, nécessaire pour qu'apparaisse l'Homme Nouveau.
On comprend en quoi ce « Bien est de valeur particulière » sa substance demeure nocive et délétère en tant que « surplus d'être »qui permettrait à l'homme de devenir de son propre fait l'égal de Dieu, mais son utilisation ou plus précisément le refus de la possibilité de sa réalisation, situe l'homme devant l'entrée béante du Paradis (il n'y a plus à "frapper", la porte sera alors grande ouverte).
Ce choix se présente comme une sorte de manichéisme inversé, la communion des anti-saints - Matière de cette totalité de Mal- faisant le pendant à la communion des saints - « La sainte Matière»
Il reste cependant que la dynamique de l'évolution, quelle que soit sa façon de se réaliser, ne peut trouver son point d'impact qu 'en Dieu, à condition et dans l'exacte mesure où la volonté de I' humanité n'aura à la fin des temps d'autre choix que d'accepter enfin d'être totalement incluse en son Dieu.
Auparavant, la liberté humaine constate une espèce de « navette » entre Dieu et l'homme. La notion d'évolution, et par conséquent de «mal », demeure encore personnelle, inscrite dans la trajectoire historique de chaque individu , dont le dévoilement constitue une facette du développement spirituel de l'humanité.
La constatation suivante de Lucien Jerphagnon paraît alors très judicieuse « A détacher le mal d'un ensemble qui demeure infiniment plus vaste et plus mystérieux que lui, on le transforme en un « bloc erratique » dont la présence choque forcément et scandalise mais c'est qu'on a oublié le reste. Et quand ce reste est l'inexplicable et débordante existence, c'est que l'on a tout oublié, ou qu l'on a tout perdu ».
«Tout nous sera connu un jour», nous affirme l'Evangile.
Précisément, peut-on penser que nos premiers ancêtres bibliques, s'ils avaient réellement eu "la connaissance du bien et du mal" auraient été mis à la porte du Paradis? Ce serait affirmer que le mal est plus fort que le bien, et que Dieu a préféré jouer la sécurité!... N'ont ils pas eu plutôt la révélation de l'existence de la possibilité d'un choix? La constatation ultérieure d'Adam- "nous étions nus"- ne fait pas allusion à la nécessité hypothétique de vêtements, dont ils n'avaient aucune idée, la Bible précisant que le Père éternel a lui même taillé une peau de bête pour les vêtir, mais bien plutôt à la prise de conscience qu'ils ne sont plus en quelque sorte recouverts de Dieu seul. De même il est curieux de relever la précision apportée dans la genèse que seule l'herbe qui croît, qui grandit, qui évolue, est bonne pour l'homme, les animaux ayant l'herbe verte.
Dans le même ordre de remarque, cette invitation biblique: "J'ai mis devant toi la vie et la mort, choisis la vie" et, dans le Nouveau Testament,: "Je suis le chemin, la Vérité, La Vie "; En hébreu, la première des trois lettres qui composent le mot "vérité" est le "aleph", l'unité propagatrice, on peut peut-être dire : le mouvement absolu. Si on supprime cette première lettre, au lieu de "Vérité", on obtient le terme de "mort"...
De choix possible en réalisations bonnes ou mauvaises- mais toujours faites "pour le mieux", "de crise en crise" pour reprendre le terme de Teilhard, l'homme " sépare le bon grain de l'ivraie" jusqu'au point final, où il se trouve placé -ayant épuré toutes les possibilités- devant "le Bien ou le Mal".
Deux puissances, dont l'une -on l'a vu- lui offre un face à face qui semble égalitaire avec Le Créateur... Teilhard n'est pas dupe, ses phrases terribles sur l'Enfer montrent son questionnement : l'homme -la personne- peut chuter, peut choisir Le Mal. Le théologien demeure thomiste à ce niveau.
Mais, au moment du choix final, à la fin des temps, l'Homme choisira -nécessairement- Le Bien,... pour une raison très simple: il saura tout! Le Réel sera absolument réalisé, "harmonieusement " réalisé, précise le théologien, en ce sens que tous les possibles auront été épuisés par des hommes qui, pour ce faire, auront affiné à l'extrême leur personnalité. L'ensemble sera rassemblé, synthétisé, en un seul point, le point OMEGA sans qu'il ne puisse y avoir "confusion des genres", ce à quoi le scientifique tenait beaucoup « Au lieu de regarder le cosmos du coté de sa sphère extérieure, matérielle, retournez-vous vers le point où tous les rayons se rejoignent! Là aussi, ramené à l'unité, le tout existe... La seule façon dont puisse se former et se nourrir un centre... c'est en renforçant les sphères inférieures.., à sa propre image .. c'est unifier... Se fondre dans l'univers pour la monade humaine, c'est être super-personnalisé... » ( Comment je crois)
En résumé, dans la démarche teilhardienne, l'existence du mal, comme du bien d'ailleurs, en tant que réalisation d'un possible, est "statistiquement inévitable", c'est la loi des grands nombres appliquée à la liberté. Quand l'éventail des possibles sera épuisé, l'ensemble "Bien" et l'ensemble "Mal" seront face à face, synthèse réciproque de la totalité des agissements corrects et des nocifs… « comme une onde lancée », remarque de Teilhard déjà citée, mais cette synthèse par catégorie permet aussi au scientifique de penser que seule la substantifique moelle intérieure de chaque individu en tant que personne franchira le creuset métaphysique...; aucune interaction vraie entre ces deux ensembles ne pouvant parvenir à la Réalisation.
Le choix devant lequel est placé l'individu est inimaginable : la totalité du Bien, la totalité du Mal ...en étendue et en puissance... La Réalité est enfin advenue à l'existence...
Il n'y aura plus alors, il ne pourra plus y avoir, de souffrance ni de mort…
On revient, on ne quitte pas la Bible…Un jour tout nous sera connu.
Cette façon de connaître suffit pour « choisir ». Il faut rappeler qu'en hébreu, « connaître » c'est « aimer de tout son être ».
La force de l'amour vient, non pas de son innocence, mais de sa pureté. Il ne peut coexister avec le moindre mal.