citations

 

L'ÉNERGIE HUMAINE

Tome VI des œuvres de Teilhard de Chardin

 

LE PHÉNOMÈNE SPIRITUEL

 

 

INTRODUCTION

Autour de nous, les corps présentent des propriétés diverses: ils sont chauds, colorés, électrisés, pesants. Mais ils sont aussi dans certains cas vivants, conscients. A côté des phénomènes thermiques, lumineux et autres, étudiés par la Physique, il y a, juste aussi réel et naturel qu'eux, le Phénomène spirituel.

Le Phénomène-Esprit a comme de juste attiré plus qu'aucun autre, l'attention humaine. Nous coïncidons avec lui. Nous l'expérimentons par le dedans. Il est le fil même dont sont tissés pour nous les autres phénomènes. Et cependant sur la nature de cet élément fondamental (qui est ce que nous connaissons le mieux au monde, parce que nous le sommes lui-même, et qu'il est tout pour nous) nous n'arrivons pas à nous entendre.

Pour les uns, héritiers de la presque unanimité des spiritualismes anciens, l'Esprit est chose si spéciale et si haute qu'il ne saurait être confondu avec les énergies terrestres et matérielles qu'il anime. Incompréhensiblement associé à ces dernières, il les imprègne sans s'y mêler. Il y a un monde des âmes et un monde des corps. L'Esprit est un « méta-phénomène ».

Pour les autres, au contraire, représentants plus ou moins attardés de la pensée du dernier siècle, l'Esprit paraît chose si petite et si frêle qu'il devient accidentel et secondaire. En face des immenses énergies matérielles auxquelles il n'ajoute absolument rien de pondérable ni de mesurable, le « fait conscience» peut être regardé comme négligeable: c'est un "épi-phénomène".

Je me propose, dans ces pages, de développer une troisième perspective vers laquelle semblent converger de nos jours une Physique et une Philosophie nouvelles: à savoir que l'Esprit n'est ni un sur-imposé, ni un accessoire dans le Cosmos, - mais qu'il représente tout simplement l'état supérieur pris en nous et autour de nous par la chose première, indéfinissable, que nous pouvons appeler, faute de mieux, "l'étoffe de l'Univers ". Rien de plus; mais aussi rien de moins. L'Esprit n'est ni un méta -, ni un épiphénomène: il est : le Phénomène.

Pour établir la valeur de cette perspective nouvelle ët chargée de conséquences morales, ma seule dialectique sera celle-là même, et celle-là seule, qu'emploie universellement la Science moderne: je veux dire celle de la "cohérence ". Dans un monde dont l'unique affaire semble être de s'organiser par rapport à lui-même, ceci est par définition le plus vrai qui harmonise le mieux, par rapport à nous-mêmes, un plus large ensemble. Si donc je parviens à montrer que, regardé du point de vue ici choisi, l'Univers s'harmonise mieux pour notre expérience, pour notre pensée et pour notre action que des deux autres points de vue contraires, j'aurai établi, autant qu'elle peut l'être, la vérité de ma thèse.

Essayons.

1. SPIRITUALISATION

 

Si nous voulons apprécier à sa juste valeur le phénomène spirituel, il faut d'abord nous familiariser avec la perspective de son ampleur réelle. Au premier abord la portion consciente du Monde se présente à nous sous forme de parcelles discontinues, minimes et éphémères: une poussière brillante d'individualités; un vol d'étoiles filantes. Nous aurons, dans le deuxième chapitre de cet Essai, à revenir, avec un regard plus averti, sur le sens et la valeur propres à chacune de ces étincelles. Il convient pour l'instant de nous éloigner autant que possible de leur singularité distrayante et minimisante. Quelles sont, si on la prend dans son ensemble, les dimensions de la grandeur que nous appelons « esprit » ? - Je vais montrer qu'elles sont celles-là même de l'Univers, - pourvu que nous sachions regarder.

a) Le Présent de l'Esprit.

Une première éducation à faire subir à nos yeux, si nous voulons discerner dans sa totalité le phénomène-esprit, est de les rendre sensibles à la perception des réalités collectives. Parce que nous sommes individus nous-mêmes, la Vie, autour de nous, nous affecte principalement à l'échelle individuelle. Atomes nous-mêmes, nous ne voyons d'abord que d'autres atomes. Mais il n'est pas besoin de réfléchir beaucoup pour découvrir que les corps animés ne sont pas aussi séparés entre eux qu'ils le paraissent. Non seulement, en vertu du mécanisme de la génération, ils sont tous parents par naissance. Mais, dans la suite même de leur développement, un réseau de connexions vivantes (psychologiques, économiques, sociales, etc...) ne cesse à aucun moment de les relier dans une même membrane, d'autant plus compliquée et plus tenace qu'ils sont eux-mêmes plus évolués. Comme des gouttes d'eau parsemées dans le sable, et que traverse pourtant une même pression, celle de la nappe à laquelle elles appartiennent; comme les charges électriques distribuées sur un même conducteur et que presse un même potentiel; - ainsi les êtres conscients ne sont au vrai que les diverses manifestations ponctuelles d'une grandeur qui les englobe tous. Dans la mesure où il est expérimental, le phénomène spirituel n'est pas une grandeur morcelée; il traduit une manière d'être générale, un état d'ensemble particulier à notre Monde.

Autrement dit, il n'y a pas, à scientifiquement parler, des esprits dans la Nature; mais il y a un esprit, physiquement défini par une certaine tension de conscience à la surface de la Terre. A cette enveloppe animée de notre planète peut être donné àvantageusement le nom de biosphère, - ou plus précisément (si on ne considère que la frange pensante de cette dernière) de noosphère.

b) Le Passé de ['Esprit.

Faisons maintenant un effort de plus pour dépasser l'individuel; et, après avoir mesuré l'extension spatiale du phénomène spirituel dans le présent, cherchons à apprécier sa profondeur dans le Passé. Ici, grâce aux efforts modernes de l'Histoire, le rétablissement des perspectives est particulièrement facile. Certains esprits peuvent encore hésiter devant la notion de biosphère. Personne ne peut plus douter que celle-ci, dans la mesure où elle existe, ne s'enfonce par sa surface entière dans l'abîme des siècles passés. Le Spirituel n'est pas un accident récent, sur-imposé brutalement ou fortuitement à l'édifice du Monde autour de nous; c'est un phénomène profond et enraciné, dont nous pouvons suivre les traces avec certitude, à perte de vue en arrière, dans le sillage du mouvement qui nous emporte. Aussi loin que nous arrivons à reconnaître à la Terre une surface, cette surface est habitée, comme si nul astre ne pouvait arriver à un certain degré de son évolution sidérale sans s'allumer à la Vie. Mais ce n'est pas tout. Cette Conscience qui remplit à nos yeux les avenues du Passé, elle ne s'écoule pas simplement comme un fleuve qui transporte entre des rives diverses une eau toujours pareille. Elle se transforme en cours de route; elle évolue: il y a un mouvement propre de la Vie. Si nous suivons celle-ci au rebours du temps, nous la voyons atténuer la complication organique de ses formes et le champ de sa spontanéité. Les systèmes nerveux deviennent de plus en plus rudimentaires. Et, à en juger par les survivants actuels de ces stades anciens, le monde animé se perd, tout en bas, dans un fourmillement de particules vivantes à peine émergées des forces moléculaires. Inversement, dans le sens de la flèche du temps, les édifices cellulaires se construisent; et, parallèlement à une complexité croissante, la conscience accroît ses puissances de clairvoyance interne et d'interliaisons, - jusqu'à ce que, au niveau de l'Homme, éclate la pensée réfléchie.

c) La Naissance de l'Esprit.

D'où cette évidence que, d'un point de vue purement scientifique et expérimental, le vrai nom d' « esprit » est « spiritualisation ». Prise intégralement, dans sa totalité temporelle et spatiale, la Vie représente le terme d'une traniformation de grande amplitude, au cours de laquelle ce que nous appelons « Matière » (au sens le plus compréhensif du mot) s'invertit, se reploie sur soi-même, s'intériorise, - l'opération couvrant, en ce qui nous concerne, l'histoire entière de la Terre. Le phénomène spirituel n'est donc pas une sorte de bref éclair dans la nuit: il trahit un passage graduel et systématique de l'inconscient au conscient, et du conscient au self-conscient. C'est un changement d'état cosmique.

Ainsi s'expliquent, sans contradiction, les liaisons, en même temps que les oppositions, entre Esprit et Matière. En un sens, l'une et l'autre sont bien fondamentalement une même chose, comme le prétendent les néo-matérialistes : mais entre les deux se place un retournement qui les fait en quelque manière l'opposé l'une de l'autre, comme le voulaient les anciens spiritualistes. Toute antinomie entre âmes et corps c'est preuve alors qu'elle doit réussir à se propager interminablement. Or telle semble bien être la situation. A toutes les grandeurs cataloguées de la Physique, nous connaissons, ou nous soupçonnons, un plafond qu'elles ne peuvent approcher sans développer certains antagonismes où elles s'annulent elles-mêmes : une inertie croissante des corps, engendrée par leur déplacement même, peut les arrêter, à un moment donné, dans l'accroissement de leur vitesse... Rien de semblable ne paraît exister dans le cas de la conscience, sauf peut-être l'imperfection d'organismes transitoires bien vite abandonnés, tels que ceux dont les débris jonchent les routes de l'histoire. Théoriquement le phénomène spirituel développe une grandeur que nous concevons comme indéfiniment perfectible, et par suite jamais saturée d'elle-même. Fonctionnellement, il s'entretient par sa croissance même, chaque degré de conscience à un moment donné n'existant que comme une introduction à une conscience plus haute : si bien que nous ne voyons pas comment, mécaniquement, sa marche pourrait s'arrêter. Psychologiquement enfin, il se nourrit du sentiment même de son avenir sans bornes: car l'être réfléchi cesserait automatiquement d'agir s'il entrevoyait la simple possibilité d'une limite infranchissable à son ascension. Tout cela mis ensemble veut dire que le phénomène spirituel se présente et se considère en droit comme irréversible. Donc irréversible il est en fait puisque sa marche, avons-nous dit, est irrésistible. Et en fait, historiquement, la conscience, sur la Terre, n'a jamais cessé de s'épandre. Cette simple constatation suffirait à nous indiquer que, pour les accroissements de l'Esprit, l'Univers est complètement libre en avant.

Totalisant, enfin. Et ceci en vertu même de la notion de changement d'état. L'eau passe dans la vapeur qu'elle exhale. Ainsi toute évolution physique que nous concevons, si haute soit-elle, doit préserver, en le sublimant, un certain donné qu'elle a reçu d'en bas. Qualité et quantité sont structurellement liées dans la Nature. Si donc le phénomène spirituel exprime vraiment, comme nous l'avons admis, une transformation cosmique, il doit, pour être homogène au reste de notre expérience, obéir à une loi définie de conservation et de transmission. Au cours de la spiritualisation de l'Univers, une certaine masse d'être « brut » (ou « extériorisé ») a été engagée, qui doit se trouver « intériorisée » au terme limite de l'opération afin que celle-ci soit réussie (comme elle doit l'être infailliblement). Tant de Matière, tant d'Esprit.

Considéré dans ses dimensions les plus générales et dans son avenir le plus éloigné, le phénomène spirituel représente donc finalement l'apparition assurée et définitive d'un quantum cosmique de conscience, c'est-à-dire en somme, (puisque les deux termes sont identiques), d'un quantum de personnalité.

Et nous voici ramenés, par ce dernier mot, à la considération des centres individuels dont, pour atteindre de plus larges perspectives, nous nous étions momentanément écartés.

II. PERSONNALISATION

Pour définir la nature du changement d'état cosmique en quoi consiste le phénomène spirituel, nous nous sommes servis du terme « intériorisation », Mais nous aurions aussi bien pu dire « concentration », puisque le reploiement d'où naît la conscience ne saurait s'établir qu'autour d'un foyer de perspective et d'action.

Si donc nous cherchons à imaginer la condition finale vers laquelle la transformation spirituelle en cours dirige apparemment le Monde, nous nous trouvons conduits à l'exprimer sous forme de quelque monocentrisme : Le Tout devenu réfléchi sur lui-même sur une conscience unique. Comment se fait-il alors que, juste à l'opposé de ces prévisions, l'Univers se présente actuellement à nous comme typiquement particulaire, c'est-à-dire « polycentré »? D'où vient le morcellement en consciences fragmentaires d'une réalité qui, observée de haut, dans sa totalité nous avait paru si puissamment homogène? Pourquoi la myriade, au lieu de la monade que nous attendions? Que signifient, dans la Nature, l'atome, la molécule, l'individu, l'élément personnel ?

Expliquer, en Science, c'est (disions-nous plus haut) faire entrer les faits dans une interprétation générale cohérente. On a eu recours pour interpréter le pluralisme du Monde autour de nous, à l'idée d'accidents initiaux qui auraient brisé l'unité primitive des choses. Du point de vue strictement « phénoménal» où nous nous plaçons dans cet essai, une autre hypothèse paraît plus simple, plus vraisemblable, plus féconde, que cette pulvérisation d'origine secondaire. Tout se passe dans le Monde, dirons-nous, comme si le Centre unique de conscience autour duquel se reploie l'Univers ne pouvait se constituer que graduellement, par approximations successives, suivant une série de sphères concentriques décroissantes, s'engendrant progressivement l'une l'autre, - chaque sphère étant du reste formée de centres élémentaires d'autant plus chargés de conscience que son rayon est plus petit. En vertu de ce mécanisme, chaque sphère nouvellement apparue se charge progressivement de la conscience élaborée sur les sphères précédentes, la porte à un degré de plus dans chacun des centres élémentaires qui la composent, et la transmet un peu plus loin dans la direction du foyer de convergence totale. Chaque élément de conscience dans le Monde se trouve dès lors défini à la fois par la sphère à laquelle il appartient, par sa position sur cette sphère, et par le mouvement qui l'entraîne vers la sphère suivante. Et le centre final de tout le système se présente, à la limite, aussi bien comme la dernière des sphères que comme le Centre de tous les centres répandus sur cette ultime sphère. - Dans cette perspective, la structure atomique du Monde n'exprime rien autre chose qu'une loi de construction inhérente au Phénomène spirituel: - elle est essentielle et originelle. Acceptons l'hypothèse, et après avoir vu ce dont elle rend compte dans. le présent, demandons-nous ce qu'elle laisse prévoir pour l'avenir.

1) Ce que l'hypothèse explique, d'abord, c'est la distribution et la position relative des diverses formes de conscience (ou d'inconscience) autour de nous, dans le Monde. Tout en bas, formant un groupe à part, voici d'abord les sphères multiples dites « de la Matière ». La Matière est d'habitude regardée comme inanimée, - ce qui est la source de toutes nos difficultés pour la comprendre. Nous découvrons maintenant qu'elle peut correspondre simplement (dans la mesure où elle existe) à un état si détendu et si pulvérisé de conscience que ses éléments ne nous sont attingibles que par leurs propriétés statistiques, c'est-à-dire sous forme de lois rigides, complètement « dés-animées ». Les déterminismes matériels cessent, dans cette perspective, de former l'ossature du Monde: ils ne sont plus, dans le Cosmos, qu'un effet secondaire émanant de la foule des sphères élémentaires. Ce sont eux le vrai « épi-phénomène ».

Dans un groupe supérieur de sphères, les particules se dégagent plus ou moins distinctement de la masse. L'individu émerge des grands nombres, - et la conscience apparaît. Mais ce ne sont longtemps que des unités encore lâches où l'âme ne semble se fixer et se reconnaître elle-même que d'une manière confuse sur l'incroyable complexité des mécanismes qui sont la condition évolutive de la Vie. Tels se présentent à notre expérience les Plantes et les Animaux.

Enfin, dans une dernière phase, la Pensée vient au jour, - si minutieusement et si longuement préparée que rien ne tremble à son apparition dans la Nature, - mais si dense que tout plie et s'illumine sous son influence. Parce que, dans la chaîne des formes zoologiques, aucune brisure apparente ne nous sépare des autres animaux, les naturalistes ont longtemps sous-estimé l'importance biologique de l'Homme. Ils ont créé pour lui... un genre. En réalité, l'Homme ne marque rien de moins que l'origine d'une ère nouvelle clans l'histoire de la Terre. En lui, pour la première fois dans le domaine accessible à notre expérience, l'Univers est devenu, par réflexion, conscient de lui-même, personnalisé. Il y a plus de distance, en fait, entre la Pensée et la Vie simplement organique qu'entre celle-ci et la Matière dite inanimée. Le Phénomène spirituel est entré dans une phase suprême et décisive en devenant le phénomène humain.

2) Et maintenant le problème ultérieùr se pose: placés sur ce que notre hypothèse définit comme la dernière formée des sphères conscientes, que pouvons-nous attendre, nous autres humains, des développements ultérieurs du Phénomène spirituel? Où sommes-nous conduits, individuellement, par le changement d'état qui transforme le Monde en Esprit? Qu'y a-t-il en avant et que va-t-il advenir de nous?

Logiquement, la réponse à cette question est simple. Si la concentration de l'Univers en une conscience unique obéit vraiment à la loi de récurrence que nous avons imaginée, il existe dans l'avenir d'autres sphères, et en tous cas un centre suprême, où toute l'énergie personnelle représentée par la Conscience Humaine doit être recueillie et supra-personnalisée. Nous allons vers un état supérieur de conscience générale, lié à une synthèse ultérieure de nos consciences particulières. Mais ici une difficulté se présente, qui paraît insurmontable. Dans l'Homme, en vertu de la réflexion, une parcelle de la conscience cosmique s'est définitivement individualisée. Mais comment concevoir que cette parcelle, une fois formée, puisse se joindre ultérieurement à d'autres semblables dans l'édification d'une super-conscience? Pour devenir super-consciente, elle doit s'unir à d'autres, disions-nous. Mais justement, afin de se donner, ne doit-elle pas se décentrer, c'est-à-dire devenir moins consciente d'elle-même? Il semble qu'il y ait là contradiction... Pour avancer plus loin, l'Esprit du Monde, devenu d'étoffe personnelle, devrait se fusionner plus outre. Mais, précisément, parce que désormais composé de personnes, il semble avoir perdu la faculté de se totaliser. Serait-ce qu'en accédant au stade personnel sous une forme encore plurale la conscience s'est barré automatiquement la route vers une synthèse supérieure, et se trouve condamnée à rester indéfiniment morcelée? Le Phénomène spirituel se trouverait-il par hasard immobilisé, par son progrès même, avant d'avoir pu atteindre le terme naturel de son développement ?...

La solution du paradoxe est à chercher dans une distinction à faire entre deux sortes d'unions, directement opposées l'une à l'autre : l'union de dissolution, et l'union de différenciation. Lorsque nous croyons voir que les « personnes » ne peuvent pas se totaliser (parce que leur totalisation ferait justement évanouir les personnalités qu'il s'agirait d' « additionner »), nous pensons instinctivement aux fleuves se jetant dans la mer; au sel qui se dissout dans l'Océan; à la matière qui se dégrade en énergie cosmique. Mais ces exemples ne sont que des analogies trompeuses tirées de cas où le milieu unitif est comme indéfiniment étalé: union « centrifuge », par détente ou dissolution commune dans une homogène image de l'inconscient. En fait, dans le cas de. l'Esprit, en vertu même du déplacement « centripète » des sphères de conscience (tel que nous l'avons admis), le phénomène tend vers un résultat directement inverse. Dans cet Univers convergent, tous les centres inférieurs s'unissent, mais par resserrement en un centre plus fort. Donc tous se conservent et s'achèvent en se rejoignant. L'union de concentration ( la seule vraie union) ne détruit pas, mais elle accentue, les éléments qu'elle englobe. Les unités réfléchies humaines peuvent donc, sans être détruites ni faussées, se trouver soumises à son opération. Contrairement aux apparences, les personnes peuvent encore servir d'éléments pour une synthèse ultérieure, parce que leur union acheve précisément de les différencier. .

L'union dans le Personnel différencie. Trois séries de corollaires importants découlent de cette proposition, qui vont achever de fixer pour nous l'allure du Phénomène spirituel.

a) Premièrement. - En ce qui concerne nos destinées individuelles, nous voyons se justifier en avant de nous l'espérance d'immortalité personnelle qui semble être le correctif naturel nécessaire, pour les êtres pensants, d'une mort qu'ils sont devenus capables de prévoir. D'une part, la spiritualisation irrésistible et infaillible du Monde ne réussirait pas si la particule consciente que chacun de nous représente ne passait pas dans le terme irréversible, totalisateur, de la transformation; et, d'autre part, ce passage de ce qui est nous dans ce qui est l'autre, loin de menacer notre moi, a précisément pour effet de le consolider. La mort, où nous semblons disparaître, se découvre ainsi comme représentant une simple phase de croissance : elle marque notre accession à une sphère supra-humaine de self-conscience, de personnalité.

b)Deuxièmement. - En ce qui concerne la nature finale de l'Esprit où converge toute la spiritualité, c'est-à-dire toute la personnalité du Monde, nous apercevons que sa simplicité suprême est faite d'une prodigieuse complexité. En cet Esprit, d'une part, portés à leur maximum de différenciation individuelle par leur maximum d'union au Tout, tous les éléments en lesquels la conscience personnelle du Monde est apparue morcelée à l'origine (c'est-à-dire au moment de l'hominisation) se prolongent sans se confondre. Et en lui, d'autre part, essentiellement requis pour unifier sans les confondre ces centres immiscibles, un Centre distinct et autonome se découvre, comme nécessaire, qui rayonne, personnel lui-même, sur la myriade des personnalités inférieures : Somme de tout le Passé, et Foyer ultime de l'Avenir.

c) Troisièmement. - En ce qui concerne la direction de notre activité présente, nous observons que, pour nous achever nous-mêmes, nous devons passer dans un plus grand que nous.

La survie, aussi bien que la super-vie, nous attendent dans la direction d'une conscience et d'un amour croissants de l'Universel. Par rapport à ce pôle à atteindre (en même temps qu'à réaliser) doit s'organiser toute notre action, c'est-à-dire se définir notre moralité

III. MORALISATION

Pour le spiritualiste « ancien modèle » qui regarde l'Esprit comme un méta-phénomène, aussi bien que pour le matérialiste moderne qui veut n'y reconnaître qu'un épi-phénomène, le monde des relations morales forme un compartiment à part dans la Nature. A des titres différents, pour les uns comme pour les autres, les puissances et les liaisons d'ordre moral sont moins physiquement réelles que les énergies de la Matière. - A nous qui voyons dans le développement de la conscience le phénomène essentiel de la Nature, les choses se présentent sous un jour tout autre. Si vraiment, comme nous l'avons admis, le Monde culmine en une réalité pensante, l'organisation des énergies personnelles humaines représente sur Terre le stade suprême de l'évolution cosmique; et la Morale, par suite, n'est rien de moins que l'aboutissement supérieur de la Mécanique et de la Biologie. Le Monde se construit finalement par des puissances morales; et la Morale, réciproquement, a pour fonction de construire le Monde: toute une appréciation nouvelle, conduisant à un programme renouvelé, de la Moralité.

a) Morale d'équilibre et Morale de mouvement.

La morale est née largement comme une défense empirique de l'individu et de la société. Dès que des êtres intelligents ont commencé à se trouver en contact, et par suite en friction, ils ont senti le besoin de se garder contre leurs empiètements mutuels. Et dès qu'une organisation s'est trouvée, par l'usage, qui garantissait à peu près à chacun ce qui lui était dû, ce système lui-même a éprouvé le besoin de se garantir contre des changements qui viendraient remettre en question les solutions admises et troubler l'ordre social établi. La Morale a été principalement comprise jusqu'ici comme un système fixé de droits et de devoirs, visant à établir entre individus un équilibre statique, et soucieux de maintenir celui-ci par une limitation des énergies, c'est-à-dire de la Force.

Cette conception reposait, en dernière analyse, sur l'idée que chaque humain représentait dans le Monde une sorte de terme absolu, dont il s'agissait de protéger l'existence contre tout envahissement extérieur. Elle est transformée de fond en comble si l'on reconnaît, comme nous venons de le faire, que l'Homme sur Terre n'est qu'un élément destiné à s'achever cosmiquement dans une conscience supérieure en formation. Alors, le problème posé à la Morale n'est plus de conserver et de protéger l'individu, - mais de le guider si bien dans la direction de ses achèvements attendus que la « quantité de Personnel » encore diffuse dans l'Humanité se dégage avec plénitude et sécurité. Le moraliste était jusqu'ici un juriste - ou un équilibriste. Il devient le technicien et l'ingénieur des énergies spirituelles du Monde. La plus haute Morale est désormais celle qui saura développer Ie mieux jusqu'à ses limites supérieures le Phénomène naturel. Non plus protéger, - mais développer, par éveil et par convergence, les richesses individuelles de la Terre.

Esquissons en quelques traits la physionomie de cette morale de mouvement. Trois principes, par construction, y définissent la valeur des actes humains:

a) n'est finalement bon que ce qui concourt aux accroissements de l'Esprit sur Terre.

b) Est bon (au moins fondamentalement et partiellement) tout ce qui procure un accroissement spirituel de la Terre.

c) Est finalement le meilleur ce qui assure son plus haut développement aux puissances spirituelles de la Terre.

Il est clair que ces trois règles modifient ou complètent d'une manière importante l'idée que nous nous faisons du bien et de la perfection.

En vertu de la première règle, bien des choses semblaient permises, dans la morale d'équilibre, qui se découvrent interdites par la morale de mouvement. Pourvu qu'il n'enlevât à autrui ni sa femme, ni ses biens, l'homme pouvait se croire autorisé à utiliser comme bon lui semblait, ou à laisser dormir la part de vie qui lui appartenait. Maintenant nous entrevoyons qu'aucune promesse et nul usage ne sont légitimes s'ils ne tendent à faire servir la puissance qu'ils détiennent.

- La morale de l'argent était dominée par l'idée d'échange et de justice: autant, autant. Le niveau d'un liquide dans des vases communicants. Elle doit désormais obéir à l'idée d'énergie dans le mouvement: la richesse ne devenant bonne que dans la mesure où elle travaille dans la direction de l'Esprit. - La morale de l'amour, encore, était satisfaite par la fondation matérielle d'une famille, l'amour lui-même étant considéré comme un attrait secondaire subordonné à la procréation. Elle doit maintenant considérer comme son objet fondamental de faire rendre à cet amour, justement, l'incalculable puissance spirituelle qu'il est capable de développer entre les époux. - La morale de l'individu, enfin, était principalement ordonnée à l'empêcher de nuire. Elle lui interdira désormais toute existence neutre et « inoffensive », et l'obligera à l'effort de libérer jusqu'au bout son autonomie et sa personnalité.

En vertu de la deuxième règle, corrélativement, beaucoup de choses semblaient défendues par la morale d'équilibre qui deviennent virtuellement permises, ou même obligatoires dans la morale de mouvement. Précisément parce qu'elle se trouvait satisfaite d'un ordre, dès que cet ordre empêchait les rouages humains de chauffer et de grincer, la morale d'équilibre ne s'inquiétait. pas de savoir si des possibilités spirituelles étaient laissées en dehors des cadres qu'elle avait construits. Faute de leur trouver une place et une justification faciles, clIc laissait perdre, par timidité ou tutiorisme, dans tous les domaines, un monde d'énergie. Dans une morale de mouvement, tout ce qui recèle une force ascensionnelle de conscience est reconnu, de ce chef et dans ces limites, comme fondamentalement bon : il s'agit seulement, par analyse, d'isoler cette bonté et, par sublimation, de la dégager.

Et ainsi, en vertu de la troisième règle, se découvre à nous la notion nouvelle d'une moralisation, entendue comme la découverte et la conquête, indéfiniment continuées, des puissances animées de la Terre. A la morale d'équilibre, (« morale fermée ») le Monde moral pouvait sembler un domaine définitivement cerclé. A la morale de mouvement (« Morale ouverte ») ce même Monde se présente comme une sphère supérieure de l'Univers bien plus riche que les sphères inférieures de la Matière en puissances inconnues et en combinaisons insoupçonnées. C'est sur l'Océan mystérieux des énergies morales à explorer et à humaniser que s'embarqueront les plus hardis navigateurs de demain. Tout essayer, et tout pousser à bout dans la direction de la plus grande conscience, telle est, dans un Univers reconnu en état de transformation spirituelle, la loi générale et suprême de la moralité : limiter la force (à moins que ce ne soit pour obtenir par là plus de force encore), voilà le péché.

Ces perspectives sembleront folles à ceux qui ne voient pas que la Vie est, depuis ses origines, tâtonnement, aventure et danger. Elles grandissent cependant, comme une idée irrésistible, à l'horizon des générations nouvelles. L'avenir leur appartient, - mais à une condition: c'est que, à la même vitesse qu'elles, monte dans le ciel de l'avenir, pour les éclairer, un centre explicite d'attraction et d'illumination.

b) La fonction spirituelle de Dieu.

Une morale d'équilibre peut se construire et subsister fermée sur elle-même. Puisqu'elle se propose uniquement d'ajuster les uns aux autres des éléments associés, elle se trouve suffisamment déterminée et soutenue par un mutuel agrément des parties qu'elle rapproche. Un minimum de frottements internes, dans un régime régulier, sont à la fois l'idéal où elle tend et l'indication qu'elle y est parvenue.

Dans la morale de mouvement, au contraire, qui ne se définit que par rapport à un état ou objet à atteindre, il est indispensable que ce terme apparaisse avec une clarté suffisante pour être désiré, et pour être visé. Analysé dans son développement externe, le Phénomène spirituel nous était apparu suspendu à un centre commun d'organisation totale. Observé maintenant dans son fonctionnement interne, il nous remet (c'était inévitable) face à face avec ce rôle d'attraction et de détermination totale.

Une morale d'équilibre peut être logiquement agnostique et absorbée dans la possession de l'instant présent. Une Morale de mouvement est nécessairement penchée sur le futur, dans la poursuite d'un Dieu.

Je m'abstiendrai délibérément, dans ces pages, de reprendre, une fois de plus, « une critique des Religions ». Mais il me paraît nécessaire de fixer, en cohérence avec les vues développées au cours de cet Essai, deux conditions auxquelles, par structure, doit satisfaire le Dieu que nous attendons, pour être capable de soutenir et de diriger le Phénomène spirituel. .

Une première condition est que ce Dieu rassemble dans sa simplicité le prolongement evolutif de toutes les fibres du Monde en mouvement: Dieu de synthèse cosmique, en lequel nous puissions avoir conscience de progresser et de nous réunir par transformation spirituelle de toutes les puissances de la Matière.

Et une deuxième condition est que ce même Dieu réagisse, au cours de la synthèse, comme un noyau premier de conscience indépendante: Dieu suprêmement personnel, de qui nous nous distinguions d'autant plus qu'en lui nous nous perdons davantage.

Ces deux conditions, nullement contradictoires, résultent immédiatement des caractères reconnus plus haut à la genèse cosmique de l'Esprit : un Dieu-universel à réaliser dans l'effort, - et cependant un Dieu-personnel à subir dans l'amour, voilà (si le Monde se déplace vraiment dans le Conscient) le Moteur indispensable à tout progrès ultérieur de la Vie.

En somme, l'Humanité en est arrivée au point biologique où il faut, ou bien perdre toute confiance dans l'Univers, ou bien résolument l'adorer (1)

1)- L'auteur expliquera, plus tard, dans les pages autobiographiques intitulées le Cœur de la Matière, comment l'Univers s'est découvert ado¬rable à ses yeux en la personne du Fils de Dieu qui, par effet d'Incarnation, se l'est totalement assimilé. (N. D. E.).

Là est à chercher l'origine de la crise présente de la moralité. Mais alors il faut que les religions se transforment à la mesure de ce besoin nouveau. Le temps est passé où Dieu pouvait s'imposer à nous du dehors simplement, comme un Maître et un propriétaire. Le Monde ne s'agenouillera plus désormais que devant le centre organique de son évolution.

Ce qui nous manque à tous, plus ou moins, en ce moment, c'est une formulation nouvelle de la Sainteté...

CONCLUSION

Nous le disions en commençant: si l'interprétation ici présentée du Phénomène spirituel est juste, sa vérité ne peut être établie que par la cohérence plus grande qu'elle établit dans nos perspectives. Voir plus clair dans le Passé, et prévoir plus net dans l' Avenir. Or n'est-ce point là justement le résultat auquel nous voici parvenus ? - Placer dans le Conscient l'étoffe de l'Univers, et dans le développement de ce même Conscient l'événement essentiel de la Nature, paraît la seule façon, non seulement d'expliquer d'une manière satisfaisante les apparences présentes et passées du Monde autour de nous, mais encore d'organiser, en vue d'un avenir possible, les énergies hésitantes de la Terre. Voilà bien ce qui paraît résulter de nos analyses.

a) Seule d'abord notre hypothèse d'un Cosmos « en transformation spirituelle » explique la physionomie et les allures du Monde qui nous entoure. Le problème du Monde, pour notre intelligence, c'est l'association qu'il présente de deux éléments opposés (Esprit et Matière) en une chaîne de combinaisons jetée à travers la durée entre la Pensée et l'Inconscience. Or ce dualisme mouvant est simplement et verbalement constaté, sans essai et même sans possibilité d'interprétation, si l'on fait de la Conscience un méta-phénomène. Il est escamoté, si on néglige celle-ci comme un épi-phénomène. Il se résout au contraire, d'une manière harmonieuse et simplc dans un Monde où le Conscient et son apparition sont regardés comme le Phénomène. Tout vient prendre une place naturelle dans un Univers en changement d'état spirituel. Sous le voile superficiel des mécanismes jetés sur elle par les lois des grands nombres, la Matière se découvre comme un fourmillement de consciences élémentaires toutes prêtes à entrer dans les combinaisons supérieures du Monde organique. Elle cesse par le fait même d'être irréductible à la Vie, dont la première apparition sur Terre correspond simplement à une émersion, dans le champ de notre expérience, de l'individuel spontané hors du collectif inorganisé. Et l'Hominisation ne fait que marquer un point décisif et critique dans le développement graduel de ce changement d'état. - Le Mal lui-même, sous toutes ses formes physiques et morales, finit d'être, pour notre raison, un scandale intolérable: il s'explique comme le désordre résiduel inévitablement mêlé à l'ordre qui se fait en nous; et il se justifie comme la résistance que rencontre toute synthèse, plus elle est sublime, pour se réaliser.

b) Seule, ensuite, l'idée d'un Cosmos en mouvement vers le Personnel apparaît capable de soutenir et de canaliser vers le Futur les énergies présentes de l'Humanité. S'il est un fait patent aujourd'hui, c'est l'impuissance des morales d'équilibre à gouverner la Terre. Vainement les sages s'efforcent de maintenir l'ordre social et international en limitant la Force. De par la logique même de la Vie, la Force naît irrésistiblement de partout, sous nos pieds et entre nos mains; et elle exige impérieusement de grandir jusqu'au bout d'elle-même. Notre Monde est entré dans l'ère de la Force, en même temps qu'il s'éveillait à la conscience de son évolution. Il s'écrasera sur lui-même s'il ne découvre une issue où faire converger son excès de puissance au-dessus et en avant. Il n'obéira plus qu'à une morale de mouvement; et je ne conçois pas de telle morale possible en dehors de la foi en l'existence d'une transformation faisant passer l'Univers de l'état matériel à l'état spirituel.

En définitive, capable et seule capable, soit d'expliquer le Passé, soit de sauver l'Avenir du type d'évolution expérimentalement constatée dans la Nature, la théorie ici proposée du Phénomène spirituel se présente comme aussi vraie que peut l'être aucune hypothèse physique de grande envergure.

Mais il y a plus. De cette première « vérité » largement provisoire, découle la possibilité d'une vérification ultérieure obtenue par observation directe. S'il est vrai, comme nous avons été conduits à l'imaginer, que les développements cosmiques de la Conscience sont suspendus à l'existence d'un Centre supérieur et indépendant de Personnalité, il doit y avoir moyen, sans quitter le terrain expérimental, de reconnaître autour de nous, dans les zones personnalisées de l'Univers, quelque effet psychique (rayonnement ou attraction) lié spécifiquement à l'opération de ce Centre, et trahissant par suite positivement l'existence de celui-ci.

La découverte définitive du Phénomène spirituel est liée à l'analyse (que la Science finira bien par aborder un jour) du « phénomène mystique », c'est-à-dire de l'Amour de Dieu. *

* Inédit. Pacifique, mars 1937.

 

N. D. E. :

Cette priorité donnée au Conscient et à l'Amour dans l'évolution du Phénomène universel s'harmonise avec la révélation paulinienne qui manifeste l'élévation de la Matière à l'Esprit et du Naturel au Surnaturel comme but premier de la Création:

« C'est ainsi qu'Il (Dieu) nous a élus en lui, dès

avant la création du monde,

pour être saints et immaculés en sa

présence, dans l'Amour

déterminant d'avance que nous serions pour

Lui des fils adoptifs par Jésus-Christ... » (Eph. l, 4-5.)

« Premier-Né de toute créature,

car c'est en Lui qu'ont été créées toutes choses... » (Col. l, 15-16.)