Citations

 

ECRITS DU TEMPS DE LA GUERRE

(1916-1919)

Les extraits qui suivent ont été tirés de l'Édition "Les Cahiers Rouges" Grasset - Paris 1965

Ils sont le choix occasionnel du lecteur (Jacques Séverin Abbatucci) et ne doivent être considérés que comme une invitation à lire le texte dans son intégralité.

TABLE DES MATIÈRES

1. La Vie cosmique

page - 1

2. La Maitrise du monde et le règne de Dieu.

- 63

3. Le Christ dans la Matière

- 85

4. La Lutte contre la multitude

- 109

5. Le Milieu mystique

- 133

6. La Nostalgie du front

- 169

7. L'Union créatrice

- 185

8. L'Ame du monde

- 215

9. La Grande monade

- 233

10. L'Eternel féminin.

- 249

11. Mon Univers

- 263

12. Le Prêtre

- 281

13. La Foi qui opère

- 303

14. Forma Christi

- 331

15. Note sur l' "Elément universel" du Monde

- 355

16. Note pour servir à l'évangélisation des temps nouveaux

- 363

17. Terre promise.

- 383

18. L'Elément universel

- 397

19. Les noms de la Matière

- 415

20. La Puissance spirituelle de la Matière

- 433

 

 

LA VIE COSMIQUE

p. 60 -

Sur une feuille détachée jointe au cahier manuscrit se trouvait le texte suivant :

Nota. La Vie cosmique décrit les aspirations et formule les actes d'une vie concrète. Si l'on essaie d'en dégager les supposés et les principes, on constate qu'elle n'introduit rien moins qu'une certaine orientation nouvelle de l'ascèse chrétienne.

Suivant les vues « classiques », la souffrance est avant tout une punition, une expiation ; son efficacité est celle d'un sacrifice - née d'un péché, elle le répare. Il est bon de souffrir pour se mater, se vaincre. se libérer.

Suivant les tendances et les idées de la Vie cosmique, au contraire, la souffrance, avant tout, est la conséquence et le prix d'un travail de développement. Son efficacité est celle d'un effort. Mal physique et mal moral naissent du Devenir : toute chose qui évolue a ses souffrances et commet ses fautes... La Croix est le symbole du Travail ardu de l'Evolution - plutôt que celui de l'Expiation...

Evidemment, ces deux points de vue peuvent coïncider, par exemple, si on admet que la conséquence naturelle de la chute originelle a été de replacer l'humanité dans son cadre connaturel de progression et de travail « à la sueur de son front ». (Et, dans ce cas, il est curieux de constater que, au point de vue des apparences, la chute originelle ne marque absolument pas, puisque sa sanction visible se confond avec l'Évolution, l'Expiation coïncidant avec le Travail.)

... Tout de même, entre l'ascèse expiatoire et l'ascèse sous-entendue dans la « vie cosmique », il y a une forte divergence d'accentuation.

... Et il était loyal que je le fasse remarquer.

17 mai 1916

< table >

 

LA LUTTE CONTRE LA MULTITUDE

Interprétation possible de la figure du Monde

p. 117 &endash;

En cet espoir obscur le Monde travaille, et la Création se poursuit, à travers notre effort, nos souffrances et nos péchés. &endash;

II. LE MAL DE LA MULTITUDE

1. La Douleur. - La douleur est la perception vitale de notre moins-être, lorsqu'il s'aggrave, ou seulement quand il dure. Elle est donc liée, en droit, à la Multitude insuffisamment réduite que nous portons en nous. La complète dissociation, si elle pouvait être sentie, réaliserait l'absolue souffrance, en nous anéantissant.

En fait, dans le domaine bien restreint de notre expérience, nous pouvons tristement vérifier, à chaque instant, combien il est dur de vivre les étapes qui séparent la pluralité de l'unité, et combien profond, par suite, est fixé l'aiguillon divin qui nous harcèle vers le degré de simplification par lequel nous devons être béatifiés.

D'autant plus douloureuse qu'elle subsiste au plus intime de notre vie, la Multitude est au principe de tous nos maux. 

La Multitude nous heurte de dehors et nous corrompt. Par la prise que nous offrons aux chocs extérieurs, par les innombrables racines que nous traînons dans le tourbillon cosmique, le fondamental émiettement du Monde agit sans trêve pour nous dissoudre, par violence ou par contagion.

La Multitude, encore, règne au-dedans de nous, parmi les vies mal disciplinées qui se groupent en notre organisme, toujours prêtes à lutter entre elles, ou bien à nous déserter pour revenir à la masse commune.

Elle sévit à la limite du corps et de l'âme, en cette région de lent décollement où l'esprit se dégage de la chair, celle-ci toute absorbée dans les nécessités et les soins de la vie phylétique, celui-là tout frémissant de se fixer dans l'Absolu pressenti.

Elle se prolonge, enfin, jusque dans la texture en apparence si nue de notre spiritualité. Nous nous flattons d'être, par quelque chose de nous-mêmes, une très pure substance. Oh, comme cette transparence est donc imparfaite, chargée de taches ! comme cette simplicité est donc encore inchoative, sillonnée de mystérieuses fêlures !

La pluralité de nos amours, nous ne le sentons que trop, éveille en notre esprit, tout frais aggloméré, un écho de matérialité humiliante et lassante : espérés, les biens fragmentaires qui nous attirent nous tiraillent en tous sens ; manqués ou perdus, ils nous laissent chaque fois un douloureux stigmate.

Et ce n'est pas seulement la pluralité étrangère qui remonte en nous par surprise, ou se reflète en notre unité. Au fond de notre nature la plus fermée, la plus authentique, nous sentons se mouvoir et s'agiter, en plein spirituel, une véritable multiplicité organique. Il s'élève parfois, en nous, des antagonismes immanents, des dysharmonies intra-spirituelles, qui nous déchirent et nous torturent, comme si des parties de notre âme se séparaient, se dissociaient, ou se frayaient brutalement une voie les unes à travers les autres. Il y a des conflits de croissance entre nos facultés, - des maladies et des morts douloureuses de nos passions et de nos croyances, qui se tuent, et se supplantent, et nous échappent, inexorablement...

Multiplicité de la chair, dualisme de la nature humaine, complexité même de l'âme où frémit et branle, en sa pointe, la poussière d'un monde à peine consolidé : misère de la Multitude personnelle au-dedans de nous !

... Et misère, aussi, de la Multitude universelle autour de nous !

 La souffrance d'être partie errante d'un Tout inachevé est plus subtile à percevoir que le mal d'abriter au fond de soi la discorde. Nous croyons sentir bien moins la douleur du Monde en travail d'unité que les élancements de notre individu mal simplifié, dont les parties jouent encore et se déchirent.

 Cette douleur pourtant nous assiège de toutes parts. Elle nous importune quotidiennement. Seulement ses formes nous sont si familières, si banales, que nous oublions de leur demander leur commune et haute origine. Nous ne les reconnaissons pas...

 Quand notre âme éprouve durement l'impénétrabilité qui la rend close et mystérieuse à toutes les autres, impuissante à communiquer ses idées, à décrire sa peine, à faire mesurer son amour...

 Quand elle a peur et froid de se sentir perdue, toute seule, au milieu de la troupe des vivants, dont la foule, devenue sans nom, sans coeur, sans visage, à force d'être innombrable, nous épouvanterait comme un monstre, si nous pouvions dominer sa houle immense...

 Quand nous retombons, écrasés de lassitude, sous le poids d'inertie qu'il faudrait soulever pour orienter les hommes vers un peu plus de sagesse et un peu plus de bonté...

 Quand la voix meurt au fond de notre gorge, qui s'est usée à crier la Vérité sans pouvoir dominer le tumulte des cités, ni faire seulement se détourner le regard des affairés et des distraits...

 Quand le vertige nous prend d'être rivés, seul à seul avec nous-mêmes, à l'avant du Monde en mouvement, sans personne qui nous apprécie exactement, ou s'occupe sincèrement de nous, ou puisse nous relever dans la tâche et la responsabilité de créer notre destinée...

 ... nous nous imaginons encore entendre les plaintes de notre petit être égoïste qui mendie un supplément de bonheur.

 En réalité, ce qui gémit en nous est plus grand que nous. La voix que nous entendons alors, c'est celle de l'Ame unique des temps à venir qui pleure en nous sur sa Multitude. Et c'est le souffle de cette Ame naissante, encore, qui passe en nous, dans le désir fondamental, têtu, inguérissable, d'union totale, par où vivent toutes les poésies, tous les panthéismes, toutes les saintetés.

 Fasciné par les grands Homogènes, l'Océan, l'Atmosphère, le Désert, penché sur le Vide et le Silence, l'Homme, muré en soi, envie l'étroite fusion des gouttes de la mer, des molécules de l'air ; et il entrevoit la béatitude qu'il y aurait à se diffuser toujours plus en un Autre, à y couler de plus en plus profond, semblable à la fumée qui s'évanouit, au son qui meurt dans l'espace, à la pierre qui glisse au fond des eaux...

 Il rêve, quand l'harmonie des sons le fait frémir jusque dans son esprit, d'une reprise de tout son être par la musique essentielle du Monde, celle-ci venant réveiller, et emporter dans son rythme, la vibration condensée au fond de chaque monade humaine...

 Il pare des vertus les plus secrètes, et prolonge du plus mystérieux lointain, l'ivresse des unions que la Nature lui ménage. Il les idéalise, les magnifie, leur trouve un sens divin, un écho aussi vaste que l'Univers. Il mêle à ses amours l'idée d'un hymen avec le Monde ...

 Lassé, enfin, de heurter irrémédiablement son élan aux parois d'un corps opaque, et de ne trouver dans l'expérience sensible, toujours superficielle, le joint d'aucune chose, et de ne rencontrer nulle part, dans les ténèbres de son âme, le passage qui mène d'un esprit à l'autre, il en vient à soupirer vers la mort, qui rendra peut-être à son être, elle, la mobilité et la communauté premières.

 Vibration continue et profonde, dont nos angoisses et nos ivresses de détail sont les harmoniques passagères, nous portons en nous la peine, sourde et anxieuse, de l'individuation par qui est entretenue la séparation, et persiste la pluralité, des âmes.

 0 hommes en qui la souffrance déchirante et l'irritant désir ont été déposés comme une vocation qui nous invite sans trêve à une plus parfaite unité, pourquoi faut-il que nous aggravions obstinément par notre faute, et que nous doublions d'un péché, la douleur de la Multitude ?

 2. Le Péché. - Dans la volonté qui le commet, le péché n'est d'abord qu'une tentative dévoyée et particulariste pour atteindre à la synthèse, uniquement désirable, de l'être. Les concupiscences nous séduisent par un appât d'unité.

 La première et la plus simpliste, la concupiscence de la chair fait se mouvoir au-dessous de nous l'image tentatrice d'un retour facile à la Matière totale. Profitant d'une fausse perspective qui crée, à l'infini en arrière, un point de confluence universelle, elle nous persuade que la liaison des choses doit se réaliser par en bas, dans les profondeurs de l'indifférencié et de l'inconscient. « L'Esprit fait fausse route, murmure-t-elle. La concentration de l'âme élargit les fissures qui font souffrir le Monde. Arrêtons-nous de monter, > Celui qui écoute cette voix est perdu pour la Vie. Il va grossir le troupeau de ceux qui prétendent vaincre la Multitude en se jetant sur elle et en l'épousant...

 Par un procédé d'unification plus raffiné, et exactement contraire, l'homme que grise la concupiscence de l'esprit se flatte de surmonter le douloureux éparpillement des êtres en les réduisant à sa propre unité. Donnant une valeur absolue à cette autre perspective, qui nous fait voir le Monde rayonnant et comme prosterné à partir de nous, l'être orgueilleux s'érige en centre de l'Univers. Autour de lui, toute chose doit se grouper et chercher docilement son ordre naturel...

 Voluptueux ou superbe, le pécheur espère faire régner, à sa façon, la béatitude, en supprimant la pluralité. Or il n'aboutit misérablement qu'à rétablir la Multitude dans ses formes depuis longtemps dépassées, ou à la faire renaître sous une forme nouvelle, propre à l'esprit, plus dangereuse et nuisible qu'elle fût jamais.

 L'impureté, elle, dissout physiquement et matérialise les êtres dans leur structure individuelle. En étreignant la Multitude pour nous y fondre, nous brisons, d'une façon mystérieuse mais réelle, les liens fragiles de notre propre spiritualité. Là où l'esprit commençait à luire en sa belle transparence, le péché inférieur fait reparaître toutes les désagrégations et toutes les soudures. L'âme se corrompt, quand elle redescend le chemin de la Vie et de la Création. Elle renonce à la fleur délicate de son intégrité intime. Qui ne le sait ? et qui n'en a rougi ?

 Nous sommes plus fiers de notre impiété quand nous péchons par orgueil. Il y a en effet une apparence de grandeur à s'élever à la suite de Lucifer. Cela nous semble beau et noble de nous poser en égal de Dieu... Ah, si seulement nous voyions combien honteusement se déchire, par notre faute, la robe de l'Unité cosmique, quand nous cherchons à la ramener égoïstement sur nous ! Ce n'est plus seulement l'édifice intérieur de chaque monade qui est en péril, alors. C'est l'Espérance même du Monde, l'Esprit attendu de la fécondation mutuelle de tous les esprits, qui se trouve menacé. Chaque monade se repliant jalousement en soi, et prétendant s'assujettir toutes les autres, leur foule se dissocie et s'éparpille. L'orgueil, l'égoïsme, sont les dissolvants par excellence de l'unité, et donc de la spiritualité, à venir. Soit qu'ils attaquent les individus, soit qu'ils corrompent les nations, ils agissent (en cela consiste leur malice expérimentale) à la manière d'une impureté d'ordre cosmique, qui dégrade le Monde, et le maintient dans la matérialité.

 Néant, Douleur, péché - Mal ontologique, Mal senti, Mal moral -, trois aspects du même Principe mauvais, infiniment long à réduire, et sans cesse renaissant : la Multitude.

 3. Le Monde en péril. - Jusqu'à ce que l'Homme apparût sur la Terre, le jet montant de la Vie s'élevait lisse et droit à la face du Créateur, dans la transparence d'un seul effort cohérent. Docilement liées à la tâche de se reproduire et de se perfectionner, les formes animales inférieures poursuivaient sans dévier, en elles, la synthèse de l'esprit.

Or, un jour, la spiritualité qui se développait dans les pousses inférieures de la Vie, atteignit le degré de consistance qui lui permettait de s'isoler, au milieu du courant du Monde, comme une chose mûre. Le centre de gravité de l'instinct, qui jusque-là, chez les vivants, était resté compris dans la région phylétique de l'âme, là où domine la préoccupation de conserver et de sauver l'espèce, passa brusquement dans la zone individualiste vers laquelle il se déployait lentement depuis l'origine. L'âme humaine parut, plus sensiblement attirée vers son centre propre que sollicitée par les espoirs de la race.

 Alors la texture apparente de la Vie changea d'un seul coup. -

 Entre les monades humaines qui se repliaient dans leur intimité, et qui se désintéressaient de leur avenir commun, la force de cohésion venait de tomber tout à coup. La Création traversait une phase dangereuse mais inévitable, celle où, la tension superficielle des âmes et leur élan collectif passant par un minimum, le jaillissement de la Vie tendait à se ralentir et à se désagréger. (Ne fallait-il pas que l'activité individuelle prît possession de son domaine intérieur, avant de pouvoir être employée dans une œuvre plus haute ?) Par la faute de nos libertés, imprudentes ou vicieuses, ce qui n'était qu'étape délicate dans la synthèse de l'esprit devint soudainement crise aiguë et presque mortelle.

 D'abord, parce que notre esprit était, et s'est révélé de plus en plus, critique, nous nous primes à douter de nos aspirations les plus naturelles, et nous voulûmes savoir, immédiatement et distinctement, où nous allions, et pour quoi faire. Nous nous mimes à rationaliser, par nos propres forces, le mystère de notre destinée. Or il advint que, notre science n'étant pas encore au niveau du sûr et secret instinct que nous suspections en nous, chacun, parmi nous, crut trouver le vrai chemin que tous devaient suivre. Et, chacun tirant dans son sens, le bel élan qui emportait les vivants serrés, liés, vers un même but obscurément pressenti, hésita subitement, miné par une discorde intérieure.

 Alors, l'orgueil de la Force survint pour achever l'oeuvre de désorganisation que la Nature avait risquée et que l'ignorance aggravait. Les monades, isolées, commencèrent à se haïr, à se disputer la première place, à s'enivrer d'indépendance et d'égalité... Et, tout occupées à se disputer entre elles, elles ne virent pas que leur essaim décrivait une chute, et qu'au sein de chacune d'elles l'émiettement imposé au Monde par leurs jalousies se prolongeait inévitablement sous forme de corruption intime.

 Comme une eau limpide arrivée au terme de sa course, le jet de la Vie perdit sa belle transparence ; et, depuis lors il s'éparpille en gouttes, et bientôt en poussière, qui fatalement retombent.

 L'apparition de l'âme immortelle a provoqué, dans le Monde, une redoutable crise d'individuation, c'est-à-dire un retour offensif de la Multitude, diminuante, douloureuse et coupable. Il suffit d'ouvrir les yeux pour le voir : une danse de corpuscules que le mouvement brownien fait zigzaguer fébrilement dans le champ de nos microscopes, voilà l'image exacte (et peut-être, qui sait ? la réalité) de notre agitation humaine. Pas d'unité, pas de prévoyance, dans nos démarches ; une agitation désordonnée sur de courtes distances... C'est bien cela.

 Penserons-nous que le Monde, ainsi qu'une fusée dans la nuit, se désagrège et meurt dans cet étincellement ?

 Non, l'œuvre n'est pas finie, ni condamnée. Cette désagrégation temporaire de la Vie n'est pas pour la mort, mais pour la réalisation plus parfaite, et, s'il le faut, pour la résurrection de l'Esprit. Seulement il faut, pour réunir et grouper le troupeau innombrable qui se disperse, un Berger très puissant.

 III. La VICTOIRE SUR LA MULTITUDE

 Le principe d'unité qui sauve la Création coupable en voie de retourner en poussière, c'est le Christ. Par la force de son attrait, par la lumière de sa morale, par le ciment de son être même, Jésus vient rétablir, au sein du Monde, l'harmonie des efforts et la convergence des êtres. Lisons hardiment l'Évangile ; et nous constaterons que nulle idée ne traduit mieux, pour nos esprits, la fonction rédemptrice du Verbe, que celle d'unification de toute chair en un même Esprit *

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* A ceux que cette affirmation étonnerait, on peut rappeler la phrase de saint Jean en son évangile (XI, 51-52) - « Il (Caïphe) ne dit pas cela de lui-mème ; mais, étant grand-prètre cette année-là, il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation ; et non seulement pour la nation, mais aussi afin de réunir en un seul corps les enfants de Dieu qui sont dispersés. »

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 1. L'Attrait divin. - Le rôle primordial du Christ, c'est d'attirer à Lui tout ce qui, avant Lui, se mouvait au hasard. Faute d'une influence assez puissante pour orienter uniformément leur course vagabonde, les créatures intelligentes, nous l'avons vu, hésitaient et se débandaient. Pour que l'Univers subsistât, même dans son évolution naturelle, il fallait avant tout que fût réinfusée dans les hommes l'âme dynamique d'un même et vigoureux élan. Dieu choisit l'amour de son Fils incarné comme premier moteur de l'Univers restauré.

 Jésus, alors, a revêtu sa personne des charmes les plus palpables et les plus intimes de l'individualité humaine. Il a paré cette humanité des splendeurs les plus fascinantes et les plus dominatrices de l'Univers. Et Il s'est posé parmi nous comme la synthèse inespérée de toute perfection, tel que chacun dût forcément le voir et sentir sa présence, pour Le haïr ou pour L'aimer...

 Aussitôt donc qu'il eut paru, l'effervescence humaine fut traversée comme d'un frisson qui la fit trembler du haut en bas. Elle vibra d'une seule pièce, - parce que parmi la Multitude qui s'obstinait malgré tout à errer sans but, une Multitude élue déjà se séparait. En files pressées, les libertés fidèles se sont rapprochées du Pasteur dont, au fond du cœur, elles entendaient la voix, semblable à une vie. Et elles lui ont répondu : c Nous vous suivrons, les pas dans les pas, partout où vous irez. »

 En ce jour-là, par l'Incarnation, fut vaincue l'ignorance et rendu à l'Univers le goût de son devenir unique, - quand le Christ, pour sauver le Monde qui dépérissait jusque dans ses racines naturelles, vint prendre la tête de la Création.

 Or voici que la route où s'engageait le Sauveur, et qu'on devait suivre après Lui, était celle-là même qu'avait toujours pris l'être pour s'éloigner du Néant. L'effort réfléchi et céleste où Jésus nous conviait et nous entraînait, liés par une tendance commune, prolongeait exactement le travail terrestre et inconscient des âges antérieurs. Car, sous ses apparences de douce et humble morale, la loi de pureté et de charité chrétienne recouvre une opération toute de feu, par qui la pluralité originelle de l'être est refondue et soudée jusqu'à la consommation de son unité.

 2. Les Vertus chrétiennes. - Personne, ici-bas, ne peut entendre parfaitement la parole que disent les vierges. Elles-mêmes, semble-t-il, la prononcent après le Christ sans en pénétrer le mystère. Semblable à un son harmonieux, ou à un parfum qui nous émeuvent sans que nous sachions pourquoi, la pureté, par son nom seul, et bien plus encore par son apparition, éveille en notre âme un attrait, sûr de lui-même, mais indéfinissable. La pureté, nous le sentons confusément, touche au secret de notre plus intime texture. Elle intéresse les espoirs les plus délicats de notre substance. Nous vivons la pureté, Mais à quel point de vue faudrait-il nous placer pour essayer de comprendre un peu la fonction créatrice qu'elle remplit en nous, par la grâce de Dieu ?

 Peut-être à celui de la Multitude...

 Le cœur pur est celui qui, aimant Dieu par-dessus toutes choses, sait aussi le voir répandu partout. Soit qu'il S'élève, au-dessus de toute créature, jusqu'à une appréhension presque directe de la Divinité, soit qu'il se jette - comme c'est le devoir de tout homme - sur le Monde à perfectionner et à conquérir, le juste ne fait plus attention qu'à Dieu. Les objets, pour lui, ont perdu leur multiplicité de surface. En chacun d'eux, à la mesure de leurs qualités et de leurs charmes particuliers, Dieu s'offre à une véritable emprise. L'âme pure, c'est son privilège naturel, se meut au sein d'une immense et supérieure unité. A ce contact, qui ne voit qu'elle va s'unifier jusqu'à la moelle d'elle-même ? et qui ne devine, dès lors, l'auxiliaire inappréciable que les progrès de la Vie vont trouver dans la Vertu ?

 Au lieu que le pécheur, qui s'abandonne à ses passions, disperse et dissocie son esprit, le saint, par un processus inverse, échappe à la complexité des affections, par laquelle sont entretenus dans les êtres le souvenir et la trace de leur pluralité originelle. Par le fait même, il s'immatérialise. Tout lui est Dieu, Dieu lui est tout, et Jésus lui est à la fois Dieu et tout. Sur un pareil objet, qui épuise en sa simplicité - pour les yeux, pour le cœur, pour l'esprit - la vérité et les beautés du Ciel et de la Terre, les facultés de l'âme convergent, se touchent, se soudent à la flamme d'un acte unique, où la perception se confond avec l'amour. L'action spécifique de la pureté (son effet formel, dirait la scolastique) est donc d'unifier les puissances intérieures de l'âme dans l'acte d'une passion unique, extraordinairement riche et intense. L'âme pure, finalement, est celle qui, surmontant la multiple et désorganisante attraction des choses, trempe son unité (c'est-à-dire mûrit sa spiritualité) aux ardeurs de la simplicité divine.

 Ce que la Pureté opère à l'intérieur de lêtre individuel, la Charité le réalise au sein de la collectivité des âmes. - On est surpris (quand on y pense d'un esprit non engourdi par l'habitude), du soin extraordinaire que Jésus met à recommander aux hommes de s'aimer les uns les autres. L'affection mutuelle est le précepte nouveau du Maître, le caractère distinctif de ses disciples, la marque sûre de notre prédestination, l'œuvre principale de toute existence humaine. Nous serons jugés sur la Charité, condamnés ou justifiés par elle. Que signifie cette insistance ? S'il n'y allait que d'un intérêt philanthropique, d'une diminution de souffrance ici-bas, d'un mieux-être terrestre, s'expliquerait-on une telle gravité dans le ton, les promesses et les menaces du Sauveur ?

 Là encore, indubitablement, sous la modestie de la doctrine chrétienne, un grand mystère se cache. Quel est-il, sinon, toujours, celui de l'Esprit à édifier sur les ruines de la Multitude ? Non, la fraternité chrétienne ne vient pas seulement réparer les torts de l'égoîsme et atténuer les blessures faites par la malice humaine. Elle est autre chose qu'un calmant versé par le Bon- Samaritain sur les plaies sociales. Il y a un opus operatum organique et « cosmique -» de la charité. La Charité, en rapprochant les âmes dans l'amour, les féconde pour une plus haute nature à naître de leur union. Elle assure leur cohérence. Elle fond peu à peu leur multiplicité. Elle spiritualise le Monde.

 Pureté, charité... On pourrait croire que les vertus chrétiennes sont des vertus statiques, par lesquelles l'homme s'hypnotise inutilement sur sa conscience, ou s'attarde dans une compassion sentimentale et stérile. La morale de Jésus semble timide et fade aux partisans de la conquête vigoureuse et agressive des sommets vers où monte la Vie. En réalité, aucun effort terrestre n'est plus constructif, plus progressif, que le sien. Ce n'est pas la Force orgueilleuse, c'est la sainteté évangélique, qui sauve et continue l'effort authentique de l'Évolution 113.

 A la faveur de la sainteté, Dieu ne se contente pas d'émettre, plus active, l'influence créatrice, fille de sa Puissance. Lui-même il descend dans son œuvre pour en cimenter l'unification. Il nous l'a dit, Lui et non pas un autre. A mesure que les passions de l'âme se concentrent sur Lui, Il les envahit, les pénètre, les prend dans son irrésistible simplicité. Entre ceux qui s'aiment de charité, Il apparaît - Il naît en quelque sorte - comme un lien substantiel de leur affection.

 Ainsi, à proportion que la multiplicité disparaît, en nous et autour de nous, ce n'est pas seulement quelque spîritualité supérieure, c'est Dieu en personne, qui surgit au coeur du Monde simplifié. Et la figure organique de l'Univers ainsi déifié, c'est Jésus-Christ, dans son corps individuel, mystique et cosmique, Jésus-Christ qui, par l'attirance de son amour et l'efficacité de son Eucharistie, ramasse peu à peu en Lui toute la puissance d'unité diffuse -à travers la Création.

 3. Nouvelle joie et nouvelle souffrance. - A mesure que le Christ prend corps dans l'Univers, et qu'Il expulse la pluralité coupable du Monde, l'autre effet mauvais de la Multitude, la souffrance, recule et décroît corrélativement. Sans doute, dans ses formes les plus extérieures et les plus sensibles, la douleur n'a pas cessé encore de nous menacer et de nous désorganiser. Il y a encore du sang et des larmes sur terre. Mais déjà leur ruissellement est moins rouge et moins amer. Car, au-dessus de la chair meurtrie et des coeurs angoissés, dans la zone profonde où l'âme se forme pour la vie éternelle, la paix est entrée, telle que le Monde mauvais l'ignore et ne peut la donner, - la paix conquérante, qui gagne, et qui reflue jusque dans les couches superficielles de la sensibilité, - la Paix qui est la sensation de l'Unité.

 En Jésus-Christ d'abord, le coeur humain trouve la réponse à ses demandes, si multiples et si impatientes, que rien ne semblait pouvoir jamais les satisfaire à la fois. Le problème insoluble de nos désirs est résolu sans effort, par l'adorable Réalité divino-humaine qui vient, comme en se jouant, remplir exactement leur vide compliqué et profond. Les passions cessent de se piétiner et de s'écarteler ; la chair s'adoucit et s'apprivoise devant l'esprit ; l'énigme de notre croissance est expliquée d'un mot : tout notre être s'épanouit et s'unifie délicieusement, depuis que Jésus est là. Cependant, depuis que Jésus est là, la communication aussi se trouve établie entre les âmes, qui souffraient, avant Lui, de se sentir isolées, fermées, imperméables entre elles. Dans l'unité du Christ, à travers la barrière maintenant tombée de leur enveloppe provisoire, elles se touchent et se rencontrent, enfin. - Le Christ m'épuise tout entier de son regard. De la même perception et de la même présence, Il pénètre ceux qui m'entourent, et que j'aime. Grâce à Lui, donc, ainsi qu'en un divin Milieu, je rejoins les autres par le dedans d'eux-mêmes ; je puis agir sur eux par toutes les ressources de ma vie.

Le Christ nous relie et nous manifeste les uns aux autres.

Ce que ma bouche ne peut faire comprendre à mon frère ou à ma soeur, Il le leur dira mieux que moi. Ce que mon coeur désire pour eux, d'une ardeur inquiète et impuissante, Il le leur accordera, si cela est bon. Ce que les hommes n'écoutent pas de ma voix trop faible, -ou qu'ils ferment leurs oreilles pour ne pas entendre, j'ai la ressource de le confier au Christ qui le répétera, quelque jour, à leur coeur. - S'il en est ainsi, je puis bien mourir avec mon idéal, être enseveli avec la vision que je voulais faire partager aux autres. Le Christ recueille, pour la vie à venir, les ambitions étouffées, les lumières incomplètes, les efforts inachevés, ou maladroits, mais sincères. Nunc dimittis, Domine, servum tuum in pace...

Il arrive parfois que le coeur pur, à côté du bonheur qui le pacifie dans ses désirs et ses affections individuelles, discerne en soi une joie spéciale, d'origine extérieure à lui, qui l'enveloppe d'un immense bien-être. C'est le reflux, en sa petitesse personnelle, de la santé nouvelle que le Christ, par son Incarnation, a infusée à l'Humanité. En Jésus, les âmes ont chaud, parce qu'elles communient entre elles. Elles s'étonnent de voir que la multitude monstrueuse des humains ne forme plus qu'un coeur et qu'une âme, indiscernables du Cœur et de l'Ame du Christ.

 Mais, pour avoir part à cette joie et à cette vision, il faut qu'elles aient eu le courage, préalablement, de briser leur petite individualité, et de se dépersonnaliser, en quelque sorte, afin de se centrer sur Jésus-Christ.

 Car ceci est la loi du Christ, et elle est formelle : Si quis vult post me venire, abneget semetipsum.

 Le bonheur consistant à s'unifier, il peut sembler contradictoire que la simplification de l'être doive se faire par la souffrance. Rien n'est plus vrai, pourtant, ni mieux confirmé par l'expérience religieuse des siècles, ni plus en accord avec l'explication du Monde par la Multitude. Jésus nous en avertit ; nous l'éprouvons chaque jour ; le mécanisme de la Création l'exige : la même douleur qui tue et décompose est nécessaire à l'être afin qu'il vive et qu'il devienne esprit.

 Pour se concentrer en soi, d'abord, et s'affirmer, l'âme ne peut se contenter d'un doux effort de recueillement. Toutes sortes d'éléments caducs ou étrangers chargent la substance de ses affections. Mille rameaux parasites, issus de son activité, vont chercher dans l'Univers des jouissances inutiles ou mauvaises. Entre elle et les créatures ambiantes trop de liaisons et de « symbioses » se sont établies au gré des satisfactions immédiates et faciles. Sous cette forme brute et compliquée, l'homme n'est pas prêt pour l'union divine. Il lui faut d'abord expulser, élaguer, séparer. Toute une première unification agréable et tentante, qu'il avait élaborée pour son bonheur présent, sera donc ruinée avant que survienne la vraie simplicité attendue et promise. Qu'est-ce à dire sinon que pour être une, incorruptible, béatifiée, l'âme doit d'abord se diviser, subir une sorte de décomposition, porter en soi la douleur de la Multitude ?...

La Pureté est à base de renoncement et de mortification.

Et la Charité bien plus encore...

Quand il s'est une fois résolu à pratiquer généreusement l'amour de Dieu et du prochain, l'homme s'aperçoit qu'il n'a encore rien fait, en corrigeant son unité intérieure par des séparations généreuses. Cette unité, à son tour, doit, avant de renaître dans le Christ, subir une éclipse qui paraîtra l'anéantir. Ceux-là en effet seront sauvés qui, transportant audacieusement hors d'eux-mêmes le centre de leur être, oseront aimer un autre plus que soi, deviendront cet autre en quelque manière, c'est-à-dire traverseront la mort pour chercher la vie.

Si quis vult animam suam salvam facere, perdet eam.

 Au prix de ce sacrifice, évidemment, le croyant sait qu'il conquiert une unité très supérieure à celle qu'il abandonne. Mais qui dira l'angoisse de cette métamorphose ? Entre le moment où il consent à dénouer son unité inférieure, et la minute béatifiante où il accède au seuil de l'être nouveau, le chrétien vrai se sent flotter sur l'abîme de la dissociation et de l'anéantissement. Il a l'impression que sa substance se délie et retourne à la Multitude. Le salut de l'âme se paie d'un grand hasard couru et accepté. Il exige que nous jouions, sans réserves, la Terre contre le Ciel. Il veut que nous renoncions à l'unité tenue et palpable de la vie égoïste pour nous risquer sur Dieu. « Si le grain de blé ne disparaît dans la terre, et ne semble y pourrir, il demeure stérile. »

 Lors donc qu'un homme a du chagrin, qu'il est malade, qu'il meurt, nul, parmi nous qui le voyons, ne saurait dire de lui avec certitude s'il diminue dans son être, ou s'il grandit. Car, sous les mêmes apparences, exactement, les deux principes extrêmes attirent à eux leurs fidèles, vers la simplicité ou vers la Multitude, Dieu et le Néant.

 4. Consommation. - A travers les combinaisons terrestres qui se font et se défont, l'œuvre de la Création se poursuit irrésistiblement, telle que le Christ la soutient de son influence, de sa Personne, et de sa prière : Ut unum sint, sicut unum sumus. Parole définitive, qui nous donne la clef de I'Ëvangile et du Monde. Qu'en trevoyons-nous, au terme, à sa lumière ?

 Nous devinons, pour la plénitude des temps, une extrême synthèse de toutes les perfections créées. Dominées par l'Esprit du Christ, qui éprouvera leur totalité comme une Ame des âmes, les monades élues se trouveront, au dernier jour, groupées et fondues dans une simplicité qui, naissant de la plus grande complexité possible des êtres, sera la plus haute spiritualité réalisable dans l'ordre actuel des choses.

 Dans cette simplicité merveilleuse, qu'elles éprouveront chacune suivant son mérite, les âmes atteindront l'extrême maîtrise de leur personnalité. De plus, en chacune d'elles, les degrés intermédiaires du Multiple simplifié, qui s'échelonnent du Christ au Néant, subsisteront en quelque manière, se distingueront au seîn de l'Unité glorieuse qu'ils contribueront à former. La Multitude, en effet, aura été dominée, non détruite : la Chair sera ressuscitée.

 Et parce que nous n'arrivons à bien concevoir l'extrême d'une qualité que sous forme d'un perpétuel accroissement, et la synthèse de deux extrêmes que sous la figure d'un va-et-vient continuel de l'un à l'autre, nous pouvons nous représenter cette unification ultime des êtres comme en voie de continuelle et délicieuse progression, et aussi de perpétuelle oscillation des éléments au Tout, les parties se fondant toujours plus dans leur convenance et leur union, ou bien encore, alternativement, prenant une conscience aiguë d'elles-mêmes et puis se perdant dans l'embrassement total.

Tel sera un peu le ciel, - et sa Béatitude.

 Cependant, à l'opposé de cette Multitude spiritualisée, il y aura de l'être livré, tout vif, à la désorganisation, de l'esprit en proie à la Multitude. Les créatures infidèles, obstinément séparées de Dieu, subiront l'épouvantable conflit d'une multitude réveillée et grouillante au cœur de leur substance immortelle. Soumises, en pleine conscience, à la peine du Néant, elles se débattront dans un effort impuissant à se dissoudre en poussière...

 Et chez celles-là, aussi, l'Unité triomphera.

 26 février 1917.

22 mars 1917.

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LA GRANDE MONADE

(très nombreuses notes non reproduites)

p. 238 - ....l'histoire de notre race .... est celle de coulées successives, qui, à partir de certains foyers cachés, ont étendu leurs nappes sur les continents.

Longtemps, ces nappes n'ont pas réussi à se rejoindre et à tout envelopper : elles mouraient avant d'avoir pu embrasser l'Univers ; ou bien leurs plis avancés demeuraient isolés, après une période de reflux, semblables à des flaques mortes ou des blocs figés. Ailleurs aussi, leurs fleuves interféraient en bouillonnements redoutables.

Malgré ces vicissitudes, le flux n'a pas cessé de monter et maintenant il recouvre la Terre. Les hommes d'aujourd'hui se touchent partout ; partout ils se serrent. Comme un alliage brûlant, leur masse encore [tumultueuse] agitée de soubresauts et secouée d'explosions, n'a plus qu'à chercher les lois de son équilibre interne.

L'Humanité en lutte contre elle-même est une Humanité en voie de solidification.

Qu'est-ce qui sort des tranchées obscures, devant moi, ce soir ? Est-ce la Lune, ou bien la Terre, une Terre unifiée, une Terre nouvelle ?

Quand a éclaté la grande guerre qui a jeté par terre, d'un seul coup, tout l'édifice d'une civilisation caduque, - les hommes de courte vue ou de vue maligne, ceux qui n'ont pas foi dans le Monde, ont triomphé amèrement. Ils ont raillé, comme des pharisiens, la banqueroute du Progrès, et la vanité de toute amélioration sociale.

Comme si tout ordre plus grand n'était pas toujours sorti des ruines de l'ordre plus petit !... comme si une surface jeune et fraîche ne se gonflait pas sous les lambeaux de l'ancienne écorce !

L'Histoire universelle nous le montre : après chaque révolution, après chaque guerre, l'Humanité est toujours apparue un peu plus cohérente, un peu plus unie, dans les liaisons mieux nouées de son organisme, dans l'attente affermie de sa commune libération...

....Plus différenciée, après chaque crise, et plus une, cependant.

....Que sera-ce donc, cette fois-ci ?...

- Si nous n'assistons pas encore aujourd'hui au dernier sursaut de discorde, ce sera demain, car le dénouement se précipite : l'heure est proche où la masse humaine, se refermant sur soi, groupera tous ses membres au sein d'une unité enfin réalisée. Une même législation, une même orientation, un même esprit, tendent à recouvrir la diversité permanente des individus et des peuples. Encore un peu, et nous ne formerons plus qu'un bloc. C'est la prise !

Déjà, dans la nuit silencieuse, par le monde houleux, j'entends un bruissement confus d'aiguilles cristallines qui s'assemblent, ou d'oiseaux qui se serrent au fond du nid, un murmure profond de plainte, de gêne, de bien-être, de triomphe, qui monte de l'Unité en voie de se consommer. Une émotion qui embrassait toutes choses a fait trembler mon cœur...

...quand s'est élevée, au dessus du sol déchiré et noirci, la grande Monade.

Les éléments enfin réunis s'écrasaient, se réjouissaient triomphaient, dans la joie d'avoir réussi à submerger la Terre...

Et moi, j'ai eu peur, et le vertige s'est emparé de moi-même, quand, mesurant les limites étroites où s'enfermait le globe radieux, j'ai pris soudain conscience de l'isolement irrémédiable où se trouve perdue la gloire de l'Humanité.

Il est si nouveau pour l'homme de se sentir, pour de bon, absolument seul, et de n'avoir plus rien, devant lui, où porter ses pas

Les hommes, jusqu'ici, ont toujours vécu à l'ombre de réalités humaines plus grandes qu'eux-mêmes. Ils agissaient pour se rejoindre et pour s'étendre, - pour occuper plus de pays encore, et pour former par leurs alliances multipliées nn peuple qui fût plus grand que le leur. Ils avaient, pour leurs triomphes, des spectateurs et des envieux ; -pour diriger leurs pas, des guides ; - pour régler leurs conflits, une puissance étrangère et des juges possibles. Ils ne se penchaient jamais hors de leur société toujours, su-dessus d'eux, ils voyaient le dôme de la frondaison humaine...

Pour la première fois, ce soir, en remarquant le bloc unique où nous sommes, tous, à la veille de nous trouver pris, j'ai eu l'impression d' émerger hors de notre race, et de dominer son ensemble fermé .. et J'ai senti comme si, tous, accrochés les uns aux autres, nous flottions ensemble dans le vide.

Cette solitude n'avait rien de l'isolement initial, peuplé d'espoirs, qu'éprouveraient une poignée d'hommes perdus sur une terre déserte ces hommes-là auraient devant eux un espace à conquérir et à remplir... J'ai senti sur moi te poids d'un isolement terminal et définitif, la détresse de ceux qui ont fait le tour de leur prison sans lui trouver d'issue .

L'homme a l'homme pour compagnon. L'Humanité est seule. .

Encore un peu, et la société n'aura plus à compter, pour régler son harmonie d'ensemble, sur aucune influence extérieure à elle-même peur admirer ses progrès, sur aucun admirateur... Il faudra alors qu'elle trouve, sans sortir d'elle-même, le ressort de son amélioration et la sagesse de son équilibre. Quand la Terre pensante aura fini de se refermer sur soi, alors seulement nous saurons ce que c'est qu'une Monade !... - Ce soir, dans l'angoisse du schisme sanglant qui divise actuellement le Monde sons recours possible (déjà 1) à aucun arbitre, - à la lumière aussi des pro' cls,nstions où pour la première fois, et sous ta pression d'une nécessité inéluctable, nos chefs dessinent le plan d'une civilisation universelle, j'ai vu les bords de l'Humanité - j'ai aperçu le noir et le vide autour de la Terre

Au-dessus des tranchées, la lune se balançait, toute ronde, dans le ciel immense...

La lune, elle, est attirée et réchauffée par les astres qui l'accompagnent. Mais jusqu'à nous, quelle pensée amie saurait venir à travers l'espace ?

Devant la grande Monade, leur oeuvre, qui monte comme un enjeu au-dessus de la bataille, j'ai songé alors que les hommes dès qu'ils l'apercevraient se prosterneraient d'abord, dans l'adoration et l'orgueil de leur puissance assouvie. L'Homme est déjà si fier quand il peut maîtriser les forces renfermées dans sa pauvre personne... Quel ne sera pas son geste d'indépendance lorsqu'il sera parvenu à ramasser sous une seule sphère la puissance incluse dans son espèce tout entière

Mais bientôt j'ai vu qu'ail coeur de cette satisfaction et de cette suffisance filtrerait, goutte à goutte, l'inquiétude qui, dès l'abord, a imprégné ma vision de la gronde Monade, - l'angoisse de se sentir fermée.

Inexorablement, le sentiment des limites de notre domaine fera son chemin jusqu'à la conscience des plus distraits parmi nous :-- il glissera son froid dans Pâme des plus enthousiastes. Ce que j'éprouve en ce moment, tous finiront par le sentir, ensemble.

Heure critique, que celle où les humains, non plus çà et là, mais en masse, s'éveilleront à la conscience collective de leur isolement en plein ciel où, levant les yeux sur la figure totale de leur monde, ils se verront encerclés !..

O Monade pensante qui gravites dans le vide spirituel, chargée de l'âme de tous les peuples, quelle force te maintient agrégée sur toi-même ? et quelle attraction te guide, qui t'empêche de tomber.

J'imagine que l'Humanité, quand elle aura compris, eu bloc, qu'elle est scellée sur soi, et que sur soi seule au monde (sinon dans les cieux) elle peut compter pour se sauver (expérimentalement, bien entendu ), sentira d'abord passer dans ses fibres un immense frisson de charité interne.-- Il nous arrive d'apercevoir, par éclairs, quels trésors de bouté l'homme cache pour l'homme, dans son rieur. Mais ces trésors sont presque toujours fermés, en sorte que, dc la société, nous ne connaissons guère que les servitudes et les heurts les hommes d'aujourd'hui vivent nu hasard, sans se chercher et sans s'aimer... Si la pression d'une grande nécessité commune arrivait à vaincre nos répulsions mutuelles et à briser la glace qui nous isole, qui peut savoir quel bien-être et quelle tendresse ne sortiraient pas de notre multitude harmonisée ? - Quand ils se sentiront réellement seuls au monde, les hommes (à moins qu'ils ne s'cntredéchirent) commenceront à s'aimer.

Et, plutôt que de s'abandonner, aussi, â une inaction découragée, ils remarqueront, j'aime à le croire, combien leurs travaux ont de, jusqu'ici, vains et désordonnés. Même en ce siècle, les hommes vivent au hasard des circonstances. sans autre but que le pain quotidien ou la vieillesse tranquille. On compte ceux que séduit une oeuvre plus vaste que le cadre de leur vie individuelle... Nous entrevoyons tout juste, à l'heure qu'il est, ce que peut être un effort national. Il faudra bien pourtant que l'Humanité adulte, sous peine de périr à la dérive, s'élève jusqu'à l'idée d'un effort humain, spécifique et intégral. Après s'être laissée longtemps vivre, elle comprendra un jour que l'heure est venue de se faire elle-mense, et de frayer sa voie...

A mesure que se propageait sur terre la conscience propre de la monade, il me semblait voir son disque se concentrer et s'illuminer, en même temps que sa course se fixait plus droit sur le Zenith. La grande Monade avait sans doute trouvé un but unique, collectif, humain, de son existence, - et â cette oeuvre vitale, suprême, tous les efforts particuliers concouraient, chacun à sa mesure...

- Les anciens croyaient que les astres vivaient, pareils à de grands animaux, ou à des esprits. J'aperçois la vérité dans leur erreur. Les astres, peut-être bien, sont disséminés, sans communication possible, dans l'espace afin de porter chacun une âme spéciale, l'âme des peuples qui se multiplient à leur surface - l'âme commune de tous ceux que leur isolement cosmique comprime dans l'amour et dans l'effort, jusqu'à la naissance d'un mystérieux organisme, produit de leur coalescence.

 

Quand les derniers spasmes qui secouent aujourd'hui la civilisation parnltront aussi étranges et aussi lointains à nos descendants, qu'à nous-mêmes l'invasion en ce coin de France, des premiers nomades, - au-dessus d'une Humanité concentrée sur son idéal de progrès, tu te lèveras, â Lune, comme ce soir sur les tranchées fumantes, - la même, au-dessus de nos arrière-arrière-...petits-enfants. Et sur les vivants assoupis après leur tâche quotidienne, sur ceux aussi qui vaqueront aux gardes nocturnes, tu laisseras tomber ton mélancolique sourire.

Lune pâle, Lune glacée, ceux qui te regarderont alors, pleins de force sur une Terre vieillie, comprendront-ils le sens dernier de ta figure muette ?

L'ascète place devant sa vue l'image funèbre d'un crâne blanchi.

Que nous rappelle, astre éteint, ton visage blafard, suspendu devant tous les âges, sinon que l'humanité croît, liée â un cadavre ?...

Travaillez, sembles-tu nous dire, - travaillez tant que vous pourrez, ô hommes, à rendre votre demeure belle et habitable, passionnez-vous à découvrir les secrets, et à créer la beauté... Ce qui vous attend, à votre tour, vous et vos oeuvres , c'est la fixité de mon écorce raidie.

Est-ce un défi que tu nous portes dans ta mort, ô Lune, miroir implacable de notre avenir, ou bien est-ce là ta dernière leçon ?

 

Si c'est un défi, si tu es morte pour n'avoir pas réussi, eh bien nous allons lutter pour faire ce que tu n'as pas assez intensément voulu. Nous allons essayer, à notre tour, de forcer les barrières de notre isolement.

Le Monde est peut-être beaucoup plus plastique que nous ne pensons : nous allons porter sur son déterminisme, sur ses limites, l'ardeur convergente de notre action, de notre pensée, pour tâcher de l'amollir ou de le dilater...

Peut-être, malgré son impressionnante grandeur, ce Colosse a-t-il des pieds d'argile ?... Nous allons heurter ses bases, comme un bélier, de toute la force jointe de nos épaules. Si nous pouvions le jeter en has, et nous échapper à travers les décombres L..

Peut-être, au moins, l'océan d'espace qui nous emprisonne est-i! perméable à notre pensée, ou même à quelque chose de notre vie ?... Nous allons lancer sur lui une barque, et laisser derrière nous sombrer la Terre

Mais non, c'est folie que d'espérer sortir vivant de l'enceinte condamnée qui nous renferme, - folie que de vouloir communiquer à tout l'univers la vie de la grande Monade L.. Quel Titan empêcherait la Matière de continuer son reploiement inexorable, et de se refermer sur nous ?

Le jour viendra où, comme un grand fossile, la Terre gravitera elle aussi, toute blanche. Rien ne remuera plus à sa surface ; et elle aura gardé tous nos os.

Ce n'est done pas la provocation à un duel insensé qui descend sur nous du ciel, par les nuits claires... C'est un suprême avertissement.

Ici-bas, in chair, élaborée par l'esprit pour agir et se développer, devient fatalement, tôt ou tard, une prison os l'âme étouffe. Pour les organismes naturels, qu'ils appartiennent à l'individu ou ii l'liunianit, il n'y a, par suite, qu'une seule issue ouverte vers la plus grande vie, - et c'est la Mort

Incessamment, comme une buée qui tremble et s'évanouit, un peu d'esprit libéré monte et s'évapore autour de la Terre : l'âme des trépassés. Par ce même chemin doit s'en aller l'Esprit achevé et mûri de la grande Monade.

Chaque astre (s'il est vrai que tous vivent, chacun à leur tour) connaîtra sa mort particulière dans le froid on dans l'embrasement, dans les luttes intestines ou dans le bonheur assoupi...

La seule vraie mort, la bonne mort, est un paroxysme de vie elle s'obtient par un effort acharné des vivants pour être plus purs, plus uns, plus tendus hors de la zone où ils sont confinés.

Heureux le Monde qui finira dans l'extase...!

Ma vision était donc incomplète.

Même en englobant sous une seule forme la totalité de notre race, il est faux que nous voyions se lever devant nous une véritable monade. A nos yeux fuient seulement les tourbillons temporaires engendrés par deux fleuves qui se séparent.

Pendant que les résidus de la vie retournent lieu à peu à une masse unique, réceptacle final de toute matière inerte (pour s'évanouir ensuite, peut-être en quelque extrême pulvérulence), l'Esprit se dégage de chaque unité cosmique, attiré vers le pôle es âmes. - Voilà l'histoire du Monde.

Un à un - chacun emportant la nuance spéciale. les propriétés particulières, la vision propre de la Terre où ils ont poussé -, des groupes distincts (le vivants, rejoignent le Centre où se combine sans doute, en une seule Chose, le miel spirituel extrait des corps innombrables semés au firmament

Ainsi, notre isolement n'est que partiel, relatif à l'organisme terrestre qui est pour un temps notre matrice coinmune... Une même influence anime et relie tout ce qui pense... Un cercle unique embrasse tout l'esprit, et n'emprisonne rien...

Cette unité supérieure et sans limite de l'Univers, nous ne la percevons qu'à peine., tout au plus, à certaines heures, un souffle plus grand que nous passe-t-il, venant on ne sait d'où, à travers notre âme... Mais que pourraient bien comprendre, songeons-y, de notre vie personnelle, ou seulement de la vie d'une de nos cellules, des êtres infinitésimaux supposés répandus sur les molécules de notre corps ?..

O Centre merveilleux! O sphère immense! O Dieu!...

En ce soir de guerre, tout s'enveloppait pour moi dans la plénitude de la grande Monade au clair de lune.

Vertus, 15 janvier 1918.

 

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