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ECRITS DU TEMPS DE LA GUERRE (1916-1919) Les extraits qui suivent ont été tirés de l'Édition "Les Cahiers Rouges" Grasset - Paris 1965 Ils sont le choix occasionnel du lecteur (Jacques Séverin Abbatucci) et ne doivent être considérés que comme une invitation à lire le texte dans son intégralité. |
page -
1 2. La
Maitrise du monde et le règne de Dieu.
- 63 3. Le
Christ dans la Matière - 85 - 109 5. Le
Milieu mystique - 133 6. La
Nostalgie du front - 169 7. L'Union
créatrice - 185 8. L'Ame
du monde - 215 - 233 10.
L'Eternel féminin. - 249 11. Mon
Univers - 263 12. Le
Prêtre - 281 13. La Foi
qui opère - 303 14.
Forma Christi - 331 15. Note
sur l' "Elément universel" du Monde - 355 16. Note
pour servir à l'évangélisation des
temps nouveaux - 363 17. Terre
promise. - 383 18.
L'Elément universel - 397 19. Les
noms de la Matière - 415 20. La
Puissance spirituelle de la Matière - 433
p. 60 - Sur une feuille
détachée jointe au cahier manuscrit se
trouvait le texte suivant : Nota. La Vie cosmique
décrit les aspirations et formule les actes d'une
vie concrète. Si l'on essaie d'en
dégager les supposés et les principes, on
constate qu'elle n'introduit rien moins qu'une certaine
orientation nouvelle de l'ascèse
chrétienne. Suivant les vues « classiques
», la souffrance est avant tout une punition, une
expiation ; son efficacité est celle d'un
sacrifice - née d'un péché, elle le
répare. Il est bon de souffrir pour se mater, se
vaincre. se libérer. Suivant les tendances et les
idées de la Vie cosmique, au contraire, la
souffrance, avant tout, est la conséquence et le prix
d'un travail de développement. Son
efficacité est celle d'un effort. Mal physique
et mal moral naissent du Devenir : toute chose qui
évolue a ses souffrances et commet ses fautes... La
Croix est le symbole du Travail ardu de l'Evolution -
plutôt que celui de l'Expiation... Evidemment, ces deux points de vue
peuvent coïncider, par exemple, si on admet que la
conséquence naturelle de la chute originelle a
été de replacer l'humanité dans son
cadre connaturel de progression et de travail «
à la sueur de son front ». (Et, dans ce cas, il
est curieux de constater que, au point de vue des
apparences, la chute originelle ne marque absolument pas,
puisque sa sanction visible se confond avec
l'Évolution, l'Expiation coïncidant avec le
Travail.) ... Tout de même, entre
l'ascèse expiatoire et l'ascèse
sous-entendue dans la « vie cosmique », il y a
une forte divergence d'accentuation. ... Et il était loyal que je
le fasse remarquer. 17 mai 1916 p. 117 &endash; En cet espoir obscur le Monde
travaille, et la Création se poursuit, à
travers notre effort, nos souffrances et nos
péchés. &endash; II. LE MAL DE LA
MULTITUDE 1. La
Douleur. - La douleur
est la perception vitale de notre moins-être,
lorsqu'il s'aggrave, ou seulement quand il dure. Elle est
donc liée, en droit, à la Multitude
insuffisamment réduite que nous portons en nous. La
complète dissociation, si elle pouvait être
sentie, réaliserait l'absolue souffrance, en nous
anéantissant. En fait, dans le domaine
bien restreint de notre expérience, nous pouvons
tristement vérifier, à chaque instant, combien
il est dur de vivre les étapes qui séparent la
pluralité de l'unité, et combien profond, par
suite, est fixé l'aiguillon divin qui nous
harcèle vers le degré de simplification par
lequel nous devons être
béatifiés. D'autant plus douloureuse qu'elle
subsiste au plus intime de notre vie, la Multitude est au
principe de tous nos maux. La Multitude nous heurte de
dehors et nous corrompt. Par la prise que nous offrons
aux chocs extérieurs, par les innombrables racines
que nous traînons dans le tourbillon cosmique, le
fondamental émiettement du Monde agit sans
trêve pour nous dissoudre, par violence ou par
contagion. La Multitude, encore, règne
au-dedans de nous, parmi les vies mal
disciplinées qui se groupent en notre organisme,
toujours prêtes à lutter entre elles, ou bien
à nous déserter pour revenir à la masse
commune. Elle sévit à la
limite du corps et de l'âme, en cette
région de lent décollement où l'esprit
se dégage de la chair, celle-ci toute absorbée
dans les nécessités et les soins de la vie
phylétique, celui-là tout frémissant de
se fixer dans l'Absolu pressenti. Elle se prolonge, enfin, jusque
dans la texture en apparence si nue de notre
spiritualité. Nous nous flattons d'être,
par quelque chose de nous-mêmes, une très pure
substance. Oh, comme cette transparence est donc imparfaite,
chargée de taches ! comme cette simplicité est
donc encore inchoative, sillonnée de
mystérieuses fêlures ! La pluralité de nos amours,
nous ne le sentons que trop, éveille en notre esprit,
tout frais aggloméré, un écho de
matérialité humiliante et lassante :
espérés, les biens fragmentaires qui nous
attirent nous tiraillent en tous sens ; manqués ou
perdus, ils nous laissent chaque fois un douloureux
stigmate. Et ce n'est pas seulement la
pluralité étrangère qui remonte en nous
par surprise, ou se reflète en notre unité. Au
fond de notre nature la plus fermée, la plus
authentique, nous sentons se mouvoir et s'agiter, en
plein spirituel, une véritable
multiplicité organique. Il s'élève
parfois, en nous, des antagonismes immanents, des
dysharmonies intra-spirituelles, qui nous déchirent
et nous torturent, comme si des parties de notre âme
se séparaient, se dissociaient, ou se frayaient
brutalement une voie les unes à travers les autres.
Il y a des conflits de croissance entre nos facultés,
- des maladies et des morts douloureuses de nos
passions et de nos croyances, qui se tuent, et se
supplantent, et nous échappent,
inexorablement... Multiplicité de la chair,
dualisme de la nature humaine, complexité même
de l'âme où frémit et branle, en sa
pointe, la poussière d'un monde à peine
consolidé : misère de la Multitude personnelle
au-dedans de nous ! ... Et misère, aussi, de la
Multitude universelle autour de nous ! La souffrance d'être
partie errante d'un Tout inachevé est plus subtile
à percevoir que le mal d'abriter au fond de soi la
discorde. Nous croyons sentir bien moins la douleur du Monde
en travail d'unité que les élancements de
notre individu mal simplifié, dont les parties jouent
encore et se déchirent. Cette douleur pourtant nous
assiège de toutes parts. Elle nous importune
quotidiennement. Seulement ses formes nous sont si
familières, si banales, que nous oublions de leur
demander leur commune et haute origine. Nous ne les
reconnaissons pas... Quand notre âme
éprouve durement
l'impénétrabilité qui la rend close et
mystérieuse à toutes les autres, impuissante
à communiquer ses idées, à
décrire sa peine, à faire mesurer son
amour... Quand elle a peur et froid de
se sentir perdue, toute seule, au milieu de la troupe des
vivants, dont la foule, devenue sans nom, sans coeur, sans
visage, à force d'être innombrable, nous
épouvanterait comme un monstre, si nous pouvions
dominer sa houle immense... Quand nous retombons,
écrasés de lassitude, sous le poids d'inertie
qu'il faudrait soulever pour orienter les hommes vers un peu
plus de sagesse et un peu plus de bonté... Quand la voix meurt au fond
de notre gorge, qui s'est usée à crier la
Vérité sans pouvoir dominer le tumulte des
cités, ni faire seulement se détourner le
regard des affairés et des distraits... Quand le vertige nous prend
d'être rivés, seul à seul avec
nous-mêmes, à l'avant du Monde en mouvement,
sans personne qui nous apprécie exactement, ou
s'occupe sincèrement de nous, ou puisse nous relever
dans la tâche et la responsabilité de
créer notre destinée... ... nous nous imaginons
encore entendre les plaintes de notre petit être
égoïste qui mendie un supplément de
bonheur. En réalité,
ce qui gémit en nous est plus grand que nous.
La voix que nous entendons alors, c'est celle de l'Ame
unique des temps à venir qui pleure en nous sur sa
Multitude. Et c'est le souffle de cette Ame naissante,
encore, qui passe en nous, dans le désir
fondamental, têtu, inguérissable,
d'union totale, par où vivent toutes les
poésies, tous les panthéismes, toutes les
saintetés. Fasciné par les grands
Homogènes, l'Océan, l'Atmosphère, le
Désert, penché sur le Vide et le Silence,
l'Homme, muré en soi, envie l'étroite fusion
des gouttes de la mer, des molécules de l'air ; et il
entrevoit la béatitude qu'il y aurait à se
diffuser toujours plus en un Autre, à y couler de
plus en plus profond, semblable à la fumée qui
s'évanouit, au son qui meurt dans l'espace, à
la pierre qui glisse au fond des eaux... Il rêve, quand
l'harmonie des sons le fait frémir jusque dans son
esprit, d'une reprise de tout son être par la musique
essentielle du Monde, celle-ci venant réveiller, et
emporter dans son rythme, la vibration condensée au
fond de chaque monade humaine... Il pare des vertus les plus
secrètes, et prolonge du plus mystérieux
lointain, l'ivresse des unions que la Nature lui
ménage. Il les idéalise, les magnifie, leur
trouve un sens divin, un écho aussi vaste que
l'Univers. Il mêle à ses amours l'idée
d'un hymen avec le Monde ... Lassé, enfin, de
heurter irrémédiablement son élan aux
parois d'un corps opaque, et de ne trouver dans
l'expérience sensible, toujours superficielle, le
joint d'aucune chose, et de ne rencontrer nulle part,
dans les ténèbres de son âme, le passage
qui mène d'un esprit à l'autre, il en vient
à soupirer vers la mort, qui rendra peut-être
à son être, elle, la mobilité et la
communauté premières. Vibration continue et
profonde, dont nos angoisses et nos ivresses de
détail sont les harmoniques passagères, nous
portons en nous la peine, sourde et anxieuse, de
l'individuation par qui est entretenue la
séparation, et persiste la pluralité, des
âmes. 0 hommes en qui la souffrance
déchirante et l'irritant désir ont
été déposés comme une vocation
qui nous invite sans trêve à une plus parfaite
unité, pourquoi faut-il que nous aggravions
obstinément par notre faute, et que nous doublions
d'un péché, la douleur de la Multitude
? 2.
Le Péché.
- Dans la
volonté qui le commet, le péché n'est
d'abord qu'une tentative dévoyée et
particulariste pour atteindre à la synthèse,
uniquement désirable, de l'être. Les
concupiscences nous séduisent par un appât
d'unité. La première et la plus
simpliste, la concupiscence de la chair fait se mouvoir
au-dessous de nous l'image tentatrice d'un retour facile
à la Matière totale. Profitant d'une fausse
perspective qui crée, à l'infini en
arrière, un point de confluence universelle,
elle nous persuade que la liaison des choses doit se
réaliser par en bas, dans les profondeurs de
l'indifférencié et de l'inconscient. «
L'Esprit fait fausse route, murmure-t-elle. La concentration
de l'âme élargit les fissures qui font souffrir
le Monde. Arrêtons-nous de monter, > Celui qui
écoute cette voix est perdu pour la Vie. Il va
grossir le troupeau de ceux qui prétendent vaincre la
Multitude en se jetant sur elle et en
l'épousant... Par un procédé
d'unification plus raffiné, et exactement contraire,
l'homme que grise la concupiscence de l'esprit se flatte de
surmonter le douloureux éparpillement des êtres
en les réduisant à sa propre unité.
Donnant une valeur absolue à cette autre perspective,
qui nous fait voir le Monde rayonnant et comme
prosterné à partir de nous, l'être
orgueilleux s'érige en centre de l'Univers. Autour de
lui, toute chose doit se grouper et chercher docilement son
ordre naturel... Voluptueux ou superbe, le
pécheur espère faire régner, à
sa façon, la béatitude, en supprimant la
pluralité. Or il n'aboutit misérablement
qu'à rétablir la Multitude dans ses
formes depuis longtemps dépassées, ou à
la faire renaître sous une forme nouvelle, propre
à l'esprit, plus dangereuse et nuisible qu'elle
fût jamais. L'impureté, elle,
dissout physiquement et matérialise les êtres
dans leur structure individuelle. En étreignant la
Multitude pour nous y fondre, nous brisons, d'une
façon mystérieuse mais réelle, les
liens fragiles de notre propre spiritualité.
Là où l'esprit commençait à
luire en sa belle transparence, le péché
inférieur fait reparaître toutes les
désagrégations et toutes les soudures.
L'âme se corrompt, quand elle redescend le chemin de
la Vie et de la Création. Elle renonce à la
fleur délicate de son intégrité intime.
Qui ne le sait ? et qui n'en a rougi ? Nous sommes plus fiers de
notre impiété quand nous péchons par
orgueil. Il y a en effet une apparence de grandeur à
s'élever à la suite de Lucifer. Cela nous
semble beau et noble de nous poser en égal de Dieu...
Ah, si seulement nous voyions combien honteusement se
déchire, par notre faute, la robe de l'Unité
cosmique, quand nous cherchons à la ramener
égoïstement sur nous ! Ce n'est plus seulement
l'édifice intérieur de chaque monade qui est
en péril, alors. C'est l'Espérance même
du Monde, l'Esprit attendu de la fécondation mutuelle
de tous les esprits, qui se trouve menacé. Chaque
monade se repliant jalousement en soi, et prétendant
s'assujettir toutes les autres, leur foule se dissocie et
s'éparpille. L'orgueil, l'égoïsme, sont
les dissolvants par excellence de l'unité, et donc de
la spiritualité, à venir. Soit qu'ils
attaquent les individus, soit qu'ils corrompent les nations,
ils agissent (en cela consiste leur malice
expérimentale) à la manière d'une
impureté d'ordre cosmique, qui dégrade le
Monde, et le maintient dans la
matérialité. Néant, Douleur,
péché - Mal ontologique, Mal senti, Mal moral
-, trois aspects du même Principe mauvais,
infiniment long à réduire, et sans cesse
renaissant : la Multitude. 3. Le Monde
en péril. -
Jusqu'à ce que l'Homme apparût sur la Terre, le
jet montant de la Vie s'élevait lisse et droit
à la face du Créateur, dans la transparence
d'un seul effort cohérent. Docilement liées
à la tâche de se reproduire et de se
perfectionner, les formes animales inférieures
poursuivaient sans dévier, en elles, la
synthèse de l'esprit. Or, un jour, la spiritualité
qui se développait dans les pousses
inférieures de la Vie, atteignit le degré de
consistance qui lui permettait de s'isoler, au milieu du
courant du Monde, comme une chose mûre. Le centre de
gravité de l'instinct, qui jusque-là, chez les
vivants, était resté compris dans la
région phylétique de l'âme, là
où domine la préoccupation de conserver et de
sauver l'espèce, passa brusquement dans la zone
individualiste vers laquelle il se déployait
lentement depuis l'origine. L'âme humaine parut, plus
sensiblement attirée vers son centre propre que
sollicitée par les espoirs de la race. Alors la texture apparente de
la Vie changea d'un seul coup. - Entre les monades humaines
qui se repliaient dans leur intimité, et qui se
désintéressaient de leur avenir commun, la
force de cohésion venait de tomber tout à
coup. La Création traversait une phase dangereuse
mais inévitable, celle où, la tension
superficielle des âmes et leur élan collectif
passant par un minimum, le jaillissement de la Vie tendait
à se ralentir et à se
désagréger. (Ne fallait-il pas que
l'activité individuelle prît possession de son
domaine intérieur, avant de pouvoir être
employée dans une uvre plus haute ?) Par la
faute de nos libertés, imprudentes ou vicieuses,
ce qui n'était qu'étape délicate
dans la synthèse de l'esprit devint soudainement
crise aiguë et presque mortelle. D'abord, parce que notre
esprit était, et s'est révélé de
plus en plus, critique, nous nous primes à
douter de nos aspirations les plus naturelles, et nous
voulûmes savoir, immédiatement et
distinctement, où nous allions, et pour quoi faire.
Nous nous mimes à rationaliser, par nos propres
forces, le mystère de notre destinée. Or il
advint que, notre science n'étant pas encore au
niveau du sûr et secret instinct que nous suspections
en nous, chacun, parmi nous, crut trouver le vrai chemin
que tous devaient suivre. Et, chacun tirant dans son sens,
le bel élan qui emportait les vivants serrés,
liés, vers un même but obscurément
pressenti, hésita subitement, miné par une
discorde intérieure. Alors, l'orgueil de la
Force survint pour achever l'oeuvre de
désorganisation que la Nature avait risquée et
que l'ignorance aggravait. Les monades, isolées,
commencèrent à se haïr, à se
disputer la première place, à s'enivrer
d'indépendance et d'égalité... Et, tout
occupées à se disputer entre elles, elles ne
virent pas que leur essaim décrivait une chute, et
qu'au sein de chacune d'elles l'émiettement
imposé au Monde par leurs jalousies se prolongeait
inévitablement sous forme de corruption
intime. Comme une eau limpide
arrivée au terme de sa course, le jet de la Vie
perdit sa belle transparence ; et, depuis lors il
s'éparpille en gouttes, et bientôt en
poussière, qui fatalement retombent. L'apparition de
l'âme immortelle a provoqué, dans le Monde,
une redoutable crise d'individuation, c'est-à-dire
un retour offensif de la Multitude, diminuante,
douloureuse et coupable. Il suffit d'ouvrir les yeux pour le
voir : une danse de corpuscules que le mouvement brownien
fait zigzaguer fébrilement dans le champ de nos
microscopes, voilà l'image exacte (et
peut-être, qui sait ? la réalité) de
notre agitation humaine. Pas d'unité, pas de
prévoyance, dans nos démarches ; une agitation
désordonnée sur de courtes distances... C'est
bien cela. Penserons-nous que le Monde,
ainsi qu'une fusée dans la nuit, se
désagrège et meurt dans cet
étincellement ? Non, l'uvre n'est pas
finie, ni condamnée. Cette
désagrégation temporaire de la Vie n'est pas
pour la mort, mais pour la réalisation plus parfaite,
et, s'il le faut, pour la résurrection de l'Esprit.
Seulement il faut, pour réunir et grouper le troupeau
innombrable qui se disperse, un Berger très
puissant. III. La VICTOIRE SUR LA
MULTITUDE Le principe d'unité
qui sauve la Création coupable en voie de retourner
en poussière, c'est le Christ. Par la force de son
attrait, par la lumière de sa morale, par le ciment
de son être même, Jésus vient
rétablir, au sein du Monde, l'harmonie des efforts et
la convergence des êtres. Lisons hardiment
l'Évangile ; et nous constaterons que nulle
idée ne traduit mieux, pour nos esprits, la
fonction rédemptrice du Verbe, que celle
d'unification de toute chair en un même Esprit
* ------------------------- * A ceux que cette affirmation
étonnerait, on peut rappeler la phrase de saint Jean
en son évangile (XI, 51-52) - « Il (Caïphe)
ne dit pas cela de lui-mème ; mais, étant
grand-prètre cette année-là, il
prophétisa que Jésus devait mourir pour la
nation ; et non seulement pour la nation, mais aussi afin de
réunir en un seul corps les enfants de Dieu qui sont
dispersés. » ---------------------- 1. L'Attrait
divin. - Le rôle
primordial du Christ, c'est d'attirer à Lui tout ce
qui, avant Lui, se mouvait au hasard. Faute d'une influence
assez puissante pour orienter uniformément leur
course vagabonde, les créatures intelligentes, nous
l'avons vu, hésitaient et se débandaient. Pour
que l'Univers subsistât, même dans son
évolution naturelle, il fallait avant tout que
fût réinfusée dans les hommes
l'âme dynamique d'un même et vigoureux
élan. Dieu choisit l'amour de son Fils incarné
comme premier moteur de l'Univers
restauré. Jésus, alors, a
revêtu sa personne des charmes les plus palpables et
les plus intimes de l'individualité humaine. Il a
paré cette humanité des splendeurs les plus
fascinantes et les plus dominatrices de l'Univers. Et Il
s'est posé parmi nous comme la synthèse
inespérée de toute perfection, tel que chacun
dût forcément le voir et sentir sa
présence, pour Le haïr ou pour
L'aimer... Aussitôt donc qu'il eut
paru, l'effervescence humaine fut traversée comme
d'un frisson qui la fit trembler du haut en bas. Elle vibra
d'une seule pièce, - parce que parmi la Multitude qui
s'obstinait malgré tout à errer sans but, une
Multitude élue déjà se séparait.
En files pressées, les libertés fidèles
se sont rapprochées du Pasteur dont, au fond du
cur, elles entendaient la voix, semblable à une
vie. Et elles lui ont répondu : c Nous vous suivrons,
les pas dans les pas, partout où vous irez.
» En ce jour-là, par
l'Incarnation, fut vaincue l'ignorance et rendu
à l'Univers le goût de son devenir unique, -
quand le Christ, pour sauver le Monde qui
dépérissait jusque dans ses racines
naturelles, vint prendre la tête de la
Création. Or voici que la route
où s'engageait le Sauveur, et qu'on devait suivre
après Lui, était celle-là
même qu'avait toujours pris l'être pour
s'éloigner du Néant. L'effort
réfléchi et céleste où
Jésus nous conviait et nous entraînait,
liés par une tendance commune, prolongeait exactement
le travail terrestre et inconscient des âges
antérieurs. Car, sous ses apparences de douce et
humble morale, la loi de pureté et de
charité chrétienne recouvre une
opération toute de feu, par qui la pluralité
originelle de l'être est refondue et soudée
jusqu'à la consommation de son
unité. 2. Les Vertus
chrétiennes. -
Personne, ici-bas, ne peut entendre parfaitement la parole
que disent les vierges. Elles-mêmes, semble-t-il, la
prononcent après le Christ sans en
pénétrer le mystère. Semblable à
un son harmonieux, ou à un parfum qui nous
émeuvent sans que nous sachions pourquoi, la
pureté, par son nom seul, et bien plus encore par son
apparition, éveille en notre âme un attrait,
sûr de lui-même, mais indéfinissable. La
pureté, nous le sentons confusément, touche au
secret de notre plus intime texture. Elle intéresse
les espoirs les plus délicats de notre substance.
Nous vivons la pureté, Mais à quel point de
vue faudrait-il nous placer pour essayer de comprendre un
peu la fonction créatrice qu'elle remplit en nous,
par la grâce de Dieu ? Peut-être à
celui de la Multitude... Le cur pur est celui
qui, aimant Dieu par-dessus toutes choses, sait aussi le
voir répandu partout. Soit qu'il
S'élève, au-dessus de toute créature,
jusqu'à une appréhension presque directe de la
Divinité, soit qu'il se jette - comme c'est le devoir
de tout homme - sur le Monde à perfectionner et
à conquérir, le juste ne fait plus attention
qu'à Dieu. Les objets, pour lui, ont perdu
leur multiplicité de surface. En chacun d'eux,
à la mesure de leurs qualités et de leurs
charmes particuliers, Dieu s'offre à une
véritable emprise. L'âme pure, c'est son
privilège naturel, se meut au sein d'une immense et
supérieure unité. A ce contact, qui ne voit
qu'elle va s'unifier jusqu'à la moelle
d'elle-même ? et qui ne devine, dès lors,
l'auxiliaire inappréciable que les progrès de
la Vie vont trouver dans la Vertu ? Au lieu que le
pécheur, qui s'abandonne à ses passions,
disperse et dissocie son esprit, le saint, par un processus
inverse, échappe à la complexité des
affections, par laquelle sont entretenus dans les
êtres le souvenir et la trace de leur pluralité
originelle. Par le fait même, il
s'immatérialise. Tout lui est Dieu, Dieu lui est
tout, et Jésus lui est à la fois Dieu et tout.
Sur un pareil objet, qui épuise en sa
simplicité - pour les yeux, pour le cur, pour
l'esprit - la vérité et les beautés du
Ciel et de la Terre, les facultés de l'âme
convergent, se touchent, se soudent à la flamme d'un
acte unique, où la perception se confond avec
l'amour. L'action spécifique de la pureté
(son effet formel, dirait la scolastique) est donc
d'unifier les puissances intérieures de
l'âme dans l'acte d'une passion unique,
extraordinairement riche et intense. L'âme pure,
finalement, est celle qui, surmontant la multiple et
désorganisante attraction des choses, trempe son
unité (c'est-à-dire mûrit sa
spiritualité) aux ardeurs de la simplicité
divine. Ce que la Pureté
opère à l'intérieur de lêtre
individuel, la Charité le réalise au sein de
la collectivité des âmes. - On est surpris
(quand on y pense d'un esprit non engourdi par l'habitude),
du soin extraordinaire que Jésus met à
recommander aux hommes de s'aimer les uns les autres.
L'affection mutuelle est le précepte nouveau du
Maître, le caractère distinctif de ses
disciples, la marque sûre de notre
prédestination, l'uvre principale de toute
existence humaine. Nous serons jugés sur la
Charité, condamnés ou justifiés par
elle. Que signifie cette insistance ? S'il n'y allait que
d'un intérêt philanthropique, d'une diminution
de souffrance ici-bas, d'un mieux-être terrestre,
s'expliquerait-on une telle gravité dans le ton, les
promesses et les menaces du Sauveur ? Là encore,
indubitablement, sous la modestie de la doctrine
chrétienne, un grand mystère se cache. Quel
est-il, sinon, toujours, celui de l'Esprit à
édifier sur les ruines de la Multitude ? Non, la
fraternité chrétienne ne vient pas seulement
réparer les torts de l'égoîsme et
atténuer les blessures faites par la malice humaine.
Elle est autre chose qu'un calmant versé par le Bon-
Samaritain sur les plaies sociales. Il y a un opus
operatum organique et « cosmique -» de la
charité. La Charité, en rapprochant les
âmes dans l'amour, les féconde pour une plus
haute nature à naître de leur union. Elle
assure leur cohérence. Elle fond peu à peu
leur multiplicité. Elle spiritualise le
Monde. Pureté,
charité... On pourrait croire que les vertus
chrétiennes sont des vertus statiques, par
lesquelles l'homme s'hypnotise inutilement sur sa
conscience, ou s'attarde dans une compassion sentimentale et
stérile. La morale de Jésus semble timide et
fade aux partisans de la conquête vigoureuse et
agressive des sommets vers où monte la Vie. En
réalité, aucun effort terrestre n'est
plus constructif, plus progressif, que le sien. Ce
n'est pas la Force orgueilleuse, c'est la sainteté
évangélique, qui sauve et continue l'effort
authentique de l'Évolution 113. A la faveur de la
sainteté, Dieu ne se contente pas d'émettre,
plus active, l'influence créatrice, fille de sa
Puissance. Lui-même il descend dans son
uvre pour en cimenter l'unification. Il nous l'a dit,
Lui et non pas un autre. A mesure que les passions de
l'âme se concentrent sur Lui, Il les envahit, les
pénètre, les prend dans son
irrésistible simplicité. Entre ceux qui
s'aiment de charité, Il apparaît - Il
naît en quelque sorte - comme un lien substantiel
de leur affection. Ainsi, à proportion
que la multiplicité disparaît, en nous et
autour de nous, ce n'est pas seulement quelque
spîritualité supérieure, c'est Dieu en
personne, qui surgit au coeur du Monde simplifié. Et
la figure organique de l'Univers ainsi déifié,
c'est Jésus-Christ, dans son corps individuel,
mystique et cosmique, Jésus-Christ qui, par
l'attirance de son amour et l'efficacité de son
Eucharistie, ramasse peu à peu en Lui toute la
puissance d'unité diffuse -à travers la
Création. 3. Nouvelle
joie et nouvelle
souffrance. - A mesure
que le Christ prend corps dans l'Univers, et qu'Il expulse
la pluralité coupable du Monde, l'autre effet mauvais
de la Multitude, la souffrance, recule et
décroît corrélativement. Sans doute,
dans ses formes les plus extérieures et les plus
sensibles, la douleur n'a pas cessé encore de nous
menacer et de nous désorganiser. Il y a encore du
sang et des larmes sur terre. Mais déjà leur
ruissellement est moins rouge et moins amer. Car, au-dessus
de la chair meurtrie et des coeurs angoissés, dans la
zone profonde où l'âme se forme pour la vie
éternelle, la paix est entrée, telle que le
Monde mauvais l'ignore et ne peut la donner, - la paix
conquérante, qui gagne, et qui reflue jusque dans les
couches superficielles de la sensibilité, - la
Paix qui est la sensation de l'Unité. En Jésus-Christ
d'abord, le coeur humain trouve la réponse à
ses demandes, si multiples et si impatientes, que rien ne
semblait pouvoir jamais les satisfaire à la fois. Le
problème insoluble de nos désirs est
résolu sans effort, par l'adorable
Réalité divino-humaine qui vient, comme en se
jouant, remplir exactement leur vide compliqué et
profond. Les passions cessent de se piétiner et
de s'écarteler ; la chair s'adoucit et s'apprivoise
devant l'esprit ; l'énigme de notre croissance est
expliquée d'un mot : tout notre être
s'épanouit et s'unifie délicieusement,
depuis que Jésus est là. Cependant, depuis que
Jésus est là, la communication aussi se
trouve établie entre les âmes, qui
souffraient, avant Lui, de se sentir isolées,
fermées, imperméables entre elles. Dans
l'unité du Christ, à travers la
barrière maintenant tombée de leur enveloppe
provisoire, elles se touchent et se rencontrent, enfin. - Le
Christ m'épuise tout entier de son regard. De la
même perception et de la même présence,
Il pénètre ceux qui m'entourent, et que
j'aime. Grâce à Lui, donc, ainsi qu'en un divin
Milieu, je rejoins les autres par le dedans
d'eux-mêmes ; je puis agir sur eux par toutes les
ressources de ma vie. Le Christ nous relie et nous
manifeste les uns aux autres. Ce que ma bouche ne peut faire
comprendre à mon frère ou à ma soeur,
Il le leur dira mieux que moi. Ce que mon coeur
désire pour eux, d'une ardeur inquiète et
impuissante, Il le leur accordera, si cela est bon. Ce que
les hommes n'écoutent pas de ma voix trop faible, -ou
qu'ils ferment leurs oreilles pour ne pas entendre, j'ai la
ressource de le confier au Christ qui le
répétera, quelque jour, à leur coeur. -
S'il en est ainsi, je puis bien mourir avec mon
idéal, être enseveli avec la vision que je
voulais faire partager aux autres. Le Christ recueille, pour
la vie à venir, les ambitions
étouffées, les lumières
incomplètes, les efforts inachevés, ou
maladroits, mais sincères. Nunc dimittis, Domine,
servum tuum in pace... Il arrive parfois que le coeur pur,
à côté du bonheur qui le pacifie dans
ses désirs et ses affections individuelles, discerne
en soi une joie spéciale, d'origine
extérieure à lui, qui l'enveloppe d'un
immense bien-être. C'est le reflux, en sa
petitesse personnelle, de la santé nouvelle que le
Christ, par son Incarnation, a infusée à
l'Humanité. En Jésus, les âmes ont
chaud, parce qu'elles communient entre elles. Elles
s'étonnent de voir que la multitude monstrueuse des
humains ne forme plus qu'un coeur et qu'une âme,
indiscernables du Cur et de l'Ame du
Christ. Mais, pour avoir part
à cette joie et à cette vision, il faut
qu'elles aient eu le courage, préalablement, de
briser leur petite individualité, et de se
dépersonnaliser, en quelque sorte, afin de se
centrer sur Jésus-Christ. Car ceci est la loi du
Christ, et elle est formelle : Si quis vult post me
venire, abneget semetipsum. Le bonheur consistant
à s'unifier, il peut sembler contradictoire que la
simplification de l'être doive se faire par la
souffrance. Rien n'est plus vrai, pourtant, ni mieux
confirmé par l'expérience religieuse des
siècles, ni plus en accord avec l'explication du
Monde par la Multitude. Jésus nous en avertit ; nous
l'éprouvons chaque jour ; le mécanisme de la
Création l'exige : la même douleur qui tue
et décompose est nécessaire à
l'être afin qu'il vive et qu'il devienne
esprit. Pour se concentrer en soi,
d'abord, et s'affirmer, l'âme ne peut se contenter
d'un doux effort de recueillement. Toutes sortes
d'éléments caducs ou étrangers chargent
la substance de ses affections. Mille rameaux parasites,
issus de son activité, vont chercher dans l'Univers
des jouissances inutiles ou mauvaises. Entre elle et les
créatures ambiantes trop de liaisons et de «
symbioses » se sont établies au gré des
satisfactions immédiates et faciles. Sous cette forme
brute et compliquée, l'homme n'est pas prêt
pour l'union divine. Il lui faut d'abord expulser,
élaguer, séparer. Toute une première
unification agréable et tentante, qu'il
avait élaborée pour son bonheur
présent, sera donc ruinée avant que survienne
la vraie simplicité attendue et promise. Qu'est-ce
à dire sinon que pour être une, incorruptible,
béatifiée, l'âme doit d'abord se
diviser, subir une sorte de décomposition, porter en
soi la douleur de la Multitude ?... La Pureté est
à base de renoncement et de mortification. Et la Charité bien
plus encore... Quand il s'est une fois
résolu à pratiquer généreusement
l'amour de Dieu et du prochain, l'homme s'aperçoit
qu'il n'a encore rien fait, en corrigeant son unité
intérieure par des séparations
généreuses. Cette unité, à son
tour, doit, avant de renaître dans le Christ, subir
une éclipse qui paraîtra l'anéantir.
Ceux-là en effet seront sauvés qui,
transportant audacieusement hors d'eux-mêmes le
centre de leur être, oseront aimer un autre plus que
soi, deviendront cet autre en quelque manière,
c'est-à-dire traverseront la mort pour chercher la
vie. Si quis vult animam suam salvam
facere, perdet eam. Au prix de ce sacrifice,
évidemment, le croyant sait qu'il conquiert une
unité très supérieure à celle
qu'il abandonne. Mais qui dira l'angoisse de cette
métamorphose ? Entre le moment où il consent
à dénouer son unité inférieure,
et la minute béatifiante où il accède
au seuil de l'être nouveau, le chrétien
vrai se sent flotter sur l'abîme de la
dissociation et de l'anéantissement. Il a
l'impression que sa substance se délie et retourne
à la Multitude. Le salut de l'âme se paie d'un
grand hasard couru et accepté. Il exige que nous
jouions, sans réserves, la Terre contre le Ciel. Il
veut que nous renoncions à l'unité tenue et
palpable de la vie égoïste pour nous risquer sur
Dieu. « Si le grain de blé ne disparaît
dans la terre, et ne semble y pourrir, il demeure
stérile. » Lors donc qu'un homme a du
chagrin, qu'il est malade, qu'il meurt, nul, parmi nous qui
le voyons, ne saurait dire de lui avec certitude s'il
diminue dans son être, ou s'il grandit. Car, sous
les mêmes apparences, exactement, les deux
principes extrêmes attirent à eux leurs
fidèles, vers la simplicité ou vers la
Multitude, Dieu et le Néant. 4.
Consommation. - A
travers les combinaisons terrestres qui se font et se
défont, l'uvre de la Création se
poursuit irrésistiblement, telle que le Christ la
soutient de son influence, de sa Personne, et de sa
prière : Ut unum sint, sicut unum sumus.
Parole définitive, qui nous donne la clef de
I'Ëvangile et du Monde. Qu'en trevoyons-nous, au terme,
à sa lumière ? Nous devinons, pour la
plénitude des temps, une extrême
synthèse de toutes les perfections
créées. Dominées par l'Esprit du
Christ, qui éprouvera leur totalité comme une
Ame des âmes, les monades élues se trouveront,
au dernier jour, groupées et fondues dans une
simplicité qui, naissant de la plus grande
complexité possible des êtres, sera la
plus haute spiritualité réalisable dans
l'ordre actuel des choses. Dans cette simplicité
merveilleuse, qu'elles éprouveront chacune suivant
son mérite, les âmes atteindront
l'extrême maîtrise de leur personnalité.
De plus, en chacune d'elles, les degrés
intermédiaires du Multiple simplifié, qui
s'échelonnent du Christ au Néant, subsisteront
en quelque manière, se distingueront au seîn de
l'Unité glorieuse qu'ils contribueront à
former. La Multitude, en effet, aura été
dominée, non détruite : la Chair sera
ressuscitée. Et parce que nous n'arrivons
à bien concevoir l'extrême d'une qualité
que sous forme d'un perpétuel accroissement, et la
synthèse de deux extrêmes que sous la figure
d'un va-et-vient continuel de l'un à l'autre, nous
pouvons nous représenter cette unification ultime des
êtres comme en voie de continuelle et
délicieuse progression, et aussi de
perpétuelle oscillation des éléments au
Tout, les parties se fondant toujours plus dans leur
convenance et leur union, ou bien encore, alternativement,
prenant une conscience aiguë d'elles-mêmes et
puis se perdant dans l'embrassement total. Tel sera un peu le ciel, - et sa
Béatitude. Cependant, à
l'opposé de cette Multitude
spiritualisée, il y aura de l'être
livré, tout vif, à la
désorganisation, de l'esprit en proie à la
Multitude. Les créatures infidèles,
obstinément séparées de Dieu, subiront
l'épouvantable conflit d'une multitude
réveillée et grouillante au cur de leur
substance immortelle. Soumises, en pleine conscience,
à la peine du Néant, elles se
débattront dans un effort impuissant à se
dissoudre en poussière... Et chez celles-là,
aussi, l'Unité triomphera. 26 février
1917. 22 mars
1917. p. 238 -
....l'histoire de notre race .... est celle de
coulées successives, qui, à partir de certains
foyers cachés, ont étendu leurs nappes sur les
continents. Longtemps,
ces nappes n'ont pas réussi à se rejoindre et
à tout envelopper : elles mouraient avant d'avoir pu
embrasser l'Univers ; ou bien leurs plis avancés
demeuraient isolés, après une période
de reflux, semblables à des flaques mortes ou des
blocs figés. Ailleurs aussi, leurs fleuves
interféraient en bouillonnements
redoutables. Malgré
ces vicissitudes, le flux n'a pas cessé de monter et
maintenant il recouvre la Terre. Les hommes d'aujourd'hui se
touchent partout ; partout ils se serrent. Comme un alliage
brûlant, leur masse encore [tumultueuse]
agitée de soubresauts et secouée d'explosions,
n'a plus qu'à chercher les lois de son
équilibre interne. L'Humanité
en lutte contre elle-même est une Humanité en
voie de solidification. Qu'est-ce
qui sort des tranchées obscures, devant moi, ce soir
? Est-ce la Lune, ou bien la Terre, une Terre
unifiée, une Terre nouvelle ? Quand a
éclaté la grande guerre qui a jeté par
terre, d'un seul coup, tout l'édifice d'une
civilisation caduque, - les hommes de courte vue ou de vue
maligne, ceux qui n'ont pas foi dans le Monde, ont
triomphé amèrement. Ils ont raillé,
comme des pharisiens, la banqueroute du Progrès, et
la vanité de toute amélioration
sociale. Comme si
tout ordre plus grand n'était pas toujours sorti des
ruines de l'ordre plus petit !... comme si une surface
jeune et fraîche ne se gonflait pas sous les lambeaux
de l'ancienne écorce ! L'Histoire
universelle nous le montre : après chaque
révolution, après chaque guerre,
l'Humanité est toujours apparue un peu plus
cohérente, un peu plus unie, dans les liaisons mieux
nouées de son organisme, dans l'attente affermie de
sa commune libération... ....Plus
différenciée, après chaque crise, et
plus une, cependant. ....Que
sera-ce donc, cette fois-ci ?... - Si nous
n'assistons pas encore aujourd'hui au dernier sursaut de
discorde, ce sera demain, car le dénouement se
précipite : l'heure est proche où la masse
humaine, se refermant sur soi, groupera tous ses membres au
sein d'une unité enfin réalisée. Une
même législation, une même orientation,
un même esprit, tendent à recouvrir la
diversité permanente des individus et des
peuples. Encore un peu, et nous ne formerons plus qu'un
bloc. C'est la prise ! Déjà,
dans la nuit silencieuse, par le monde houleux, j'entends un
bruissement confus d'aiguilles cristallines qui
s'assemblent, ou d'oiseaux qui se serrent au fond du nid, un
murmure profond de plainte, de gêne, de
bien-être, de triomphe, qui monte de l'Unité en
voie de se consommer. Une émotion qui embrassait
toutes choses a fait trembler mon cur... ...quand
s'est élevée, au dessus du sol
déchiré et noirci, la grande
Monade. Les
éléments enfin réunis
s'écrasaient, se réjouissaient triomphaient,
dans la joie d'avoir réussi à submerger la
Terre... Et moi, j'ai
eu peur, et le vertige s'est emparé de
moi-même, quand, mesurant les limites étroites
où s'enfermait le globe radieux, j'ai pris soudain
conscience de l'isolement irrémédiable
où se trouve perdue la gloire de
l'Humanité. Il est si
nouveau pour l'homme de se sentir, pour de bon, absolument
seul, et de n'avoir plus rien, devant lui, où porter
ses pas Les hommes,
jusqu'ici, ont toujours vécu à l'ombre de
réalités humaines plus grandes
qu'eux-mêmes. Ils agissaient pour se rejoindre et pour
s'étendre, - pour occuper plus de pays encore, et
pour former par leurs alliances multipliées nn peuple
qui fût plus grand que le leur. Ils avaient, pour
leurs triomphes, des spectateurs et des envieux ; -pour
diriger leurs pas, des guides ; - pour régler leurs
conflits, une puissance étrangère et des juges
possibles. Ils ne se penchaient jamais hors de leur
société toujours, su-dessus d'eux, ils
voyaient le dôme de la frondaison
humaine... Pour la
première fois, ce soir, en remarquant le bloc unique
où nous sommes, tous, à la veille de nous
trouver pris, j'ai eu l'impression d' émerger hors de
notre race, et de dominer son ensemble fermé .. et
J'ai senti comme si, tous, accrochés les uns aux
autres, nous flottions ensemble dans le vide. Cette
solitude n'avait rien de l'isolement initial, peuplé
d'espoirs, qu'éprouveraient une poignée
d'hommes perdus sur une terre déserte ces
hommes-là auraient devant eux un espace à
conquérir et à remplir... J'ai senti sur moi
te poids d'un isolement terminal et définitif, la
détresse de ceux qui ont fait le tour de leur prison
sans lui trouver d'issue . L'homme a
l'homme pour compagnon. L'Humanité est seule.
. Encore un
peu, et la société n'aura plus à
compter, pour régler son harmonie d'ensemble, sur
aucune influence extérieure à elle-même
peur admirer ses progrès, sur aucun admirateur... Il
faudra alors qu'elle trouve, sans sortir d'elle-même,
le ressort de son amélioration et la sagesse de son
équilibre. Quand la Terre pensante aura fini de se
refermer sur soi, alors seulement nous saurons ce que c'est
qu'une Monade !... - Ce soir, dans l'angoisse du schisme
sanglant qui divise actuellement le Monde sons recours
possible (déjà 1) à aucun arbitre, -
à la lumière aussi des pro' cls,nstions
où pour la première fois, et sous ta pression
d'une nécessité inéluctable, nos chefs
dessinent le plan d'une civilisation universelle, j'ai vu
les bords de l'Humanité - j'ai aperçu le noir
et le vide autour de la Terre Au-dessus
des tranchées, la lune se balançait, toute
ronde, dans le ciel immense... La lune,
elle, est attirée et réchauffée par les
astres qui l'accompagnent. Mais jusqu'à nous, quelle
pensée amie saurait venir à travers l'espace
? Devant la
grande Monade, leur oeuvre, qui monte comme un enjeu
au-dessus de la bataille, j'ai songé alors que les
hommes dès qu'ils l'apercevraient se prosterneraient
d'abord, dans l'adoration et l'orgueil de leur puissance
assouvie. L'Homme est déjà si fier quand il
peut maîtriser les forces renfermées dans sa
pauvre personne... Quel ne sera pas son geste
d'indépendance lorsqu'il sera parvenu à
ramasser sous une seule sphère la puissance incluse
dans son espèce tout entière Mais
bientôt j'ai vu qu'ail coeur de cette satisfaction et
de cette suffisance filtrerait, goutte à goutte,
l'inquiétude qui, dès l'abord, a
imprégné ma vision de la gronde Monade, -
l'angoisse de se sentir fermée. Inexorablement,
le sentiment des limites de notre domaine fera son chemin
jusqu'à la conscience des plus distraits parmi nous
:-- il glissera son froid dans Pâme des plus
enthousiastes. Ce que j'éprouve en ce moment, tous
finiront par le sentir, ensemble. Heure
critique, que celle où les humains, non plus
çà et là, mais en masse,
s'éveilleront à la conscience collective de
leur isolement en plein ciel où, levant les yeux sur
la figure totale de leur monde, ils se verront
encerclés !.. O Monade
pensante qui gravites dans le vide spirituel, chargée
de l'âme de tous les peuples, quelle force te
maintient agrégée sur toi-même ? et
quelle attraction te guide, qui t'empêche de
tomber. J'imagine
que l'Humanité, quand elle aura compris, eu bloc,
qu'elle est scellée sur soi, et que sur soi seule au
monde (sinon dans les cieux) elle peut compter pour se
sauver (expérimentalement, bien entendu ), sentira
d'abord passer dans ses fibres un immense frisson de
charité interne.-- Il nous arrive d'apercevoir, par
éclairs, quels trésors de bouté l'homme
cache pour l'homme, dans son rieur. Mais ces trésors
sont presque toujours fermés, en sorte que, dc la
société, nous ne connaissons guère que
les servitudes et les heurts les hommes d'aujourd'hui vivent
nu hasard, sans se chercher et sans s'aimer... Si la
pression d'une grande nécessité commune
arrivait à vaincre nos répulsions mutuelles et
à briser la glace qui nous isole, qui peut savoir
quel bien-être et quelle tendresse ne sortiraient pas
de notre multitude harmonisée ? - Quand ils se
sentiront réellement seuls au monde, les hommes
(à moins qu'ils ne s'cntredéchirent)
commenceront à s'aimer. Et,
plutôt que de s'abandonner, aussi, â une
inaction découragée, ils remarqueront, j'aime
à le croire, combien leurs travaux ont de, jusqu'ici,
vains et désordonnés. Même en ce
siècle, les hommes vivent au hasard des
circonstances. sans autre but que le pain quotidien ou la
vieillesse tranquille. On compte ceux que séduit une
oeuvre plus vaste que le cadre de leur vie individuelle...
Nous entrevoyons tout juste, à l'heure qu'il est, ce
que peut être un effort national. Il faudra bien
pourtant que l'Humanité adulte, sous peine de
périr à la dérive,
s'élève jusqu'à l'idée d'un
effort humain, spécifique et intégral.
Après s'être laissée longtemps vivre,
elle comprendra un jour que l'heure est venue de se faire
elle-mense, et de frayer sa voie... A mesure que
se propageait sur terre la conscience propre de la monade,
il me semblait voir son disque se concentrer et s'illuminer,
en même temps que sa course se fixait plus droit sur
le Zenith. La grande Monade avait sans doute trouvé
un but unique, collectif, humain, de son existence, -
et â cette oeuvre vitale, suprême, tous les
efforts particuliers concouraient, chacun à sa
mesure... - Les
anciens croyaient que les astres vivaient, pareils à
de grands animaux, ou à des esprits.
J'aperçois la vérité dans leur erreur.
Les astres, peut-être bien, sont
disséminés, sans communication possible, dans
l'espace afin de porter chacun une âme
spéciale, l'âme des peuples qui se multiplient
à leur surface - l'âme commune de tous ceux que
leur isolement cosmique comprime dans l'amour et dans
l'effort, jusqu'à la naissance d'un mystérieux
organisme, produit de leur coalescence. Quand les
derniers spasmes qui secouent aujourd'hui la civilisation
parnltront aussi étranges et aussi lointains à
nos descendants, qu'à nous-mêmes l'invasion en
ce coin de France, des premiers nomades, - au-dessus d'une
Humanité concentrée sur son idéal de
progrès, tu te lèveras, â Lune, comme ce
soir sur les tranchées fumantes, - la même,
au-dessus de nos
arrière-arrière-...petits-enfants. Et sur les
vivants assoupis après leur tâche quotidienne,
sur ceux aussi qui vaqueront aux gardes nocturnes, tu
laisseras tomber ton mélancolique sourire. Lune
pâle, Lune glacée, ceux qui te regarderont
alors, pleins de force sur une Terre vieillie,
comprendront-ils le sens dernier de ta figure muette
? L'ascète
place devant sa vue l'image funèbre d'un crâne
blanchi. Que nous
rappelle, astre éteint, ton visage blafard, suspendu
devant tous les âges, sinon que l'humanité
croît, liée â un cadavre ?... Travaillez,
sembles-tu nous dire, - travaillez tant que vous pourrez,
ô hommes, à rendre votre demeure belle et
habitable, passionnez-vous à découvrir les
secrets, et à créer la beauté... Ce qui
vous attend, à votre tour, vous et vos oeuvres ,
c'est la fixité de mon écorce
raidie. Est-ce un
défi que tu nous portes dans ta mort, ô Lune,
miroir implacable de notre avenir, ou bien est-ce là
ta dernière leçon ? Si c'est un
défi, si tu es morte pour n'avoir pas réussi,
eh bien nous allons lutter pour faire ce que tu n'as pas
assez intensément voulu. Nous allons essayer,
à notre tour, de forcer les barrières de notre
isolement. Le Monde est
peut-être beaucoup plus plastique que nous ne pensons
: nous allons porter sur son déterminisme, sur ses
limites, l'ardeur convergente de notre action, de notre
pensée, pour tâcher de l'amollir ou de le
dilater... Peut-être,
malgré son impressionnante grandeur, ce Colosse
a-t-il des pieds d'argile ?... Nous allons heurter ses
bases, comme un bélier, de toute la force jointe de
nos épaules. Si nous pouvions le jeter en has, et
nous échapper à travers les décombres
L.. Peut-être,
au moins, l'océan d'espace qui nous emprisonne est-i!
perméable à notre pensée, ou même
à quelque chose de notre vie ?... Nous allons lancer
sur lui une barque, et laisser derrière nous sombrer
la Terre Mais non,
c'est folie que d'espérer sortir vivant de l'enceinte
condamnée qui nous renferme, - folie que de vouloir
communiquer à tout l'univers la vie de la grande
Monade L.. Quel Titan empêcherait la Matière de
continuer son reploiement inexorable, et de se refermer sur
nous ? Le jour
viendra où, comme un grand fossile, la Terre
gravitera elle aussi, toute blanche. Rien ne remuera plus
à sa surface ; et elle aura gardé tous nos os.
Ce n'est
done pas la provocation à un duel insensé qui
descend sur nous du ciel, par les nuits claires... C'est un
suprême avertissement. Ici-bas, in
chair, élaborée par l'esprit pour agir et se
développer, devient fatalement, tôt ou tard,
une prison os l'âme étouffe. Pour les
organismes naturels, qu'ils appartiennent à
l'individu ou ii l'liunianit, il n'y a, par suite, qu'une
seule issue ouverte vers la plus grande vie, - et c'est la
Mort Incessamment,
comme une buée qui tremble et s'évanouit, un
peu d'esprit libéré monte et s'évapore
autour de la Terre : l'âme des
trépassés. Par ce même chemin doit s'en
aller l'Esprit achevé et mûri de la grande
Monade. Chaque astre
(s'il est vrai que tous vivent, chacun à leur tour)
connaîtra sa mort particulière dans le froid on
dans l'embrasement, dans les luttes intestines ou dans le
bonheur assoupi... La seule
vraie mort, la bonne mort, est un paroxysme de vie elle
s'obtient par un effort acharné des vivants pour
être plus purs, plus uns, plus tendus hors de la zone
où ils sont confinés. Heureux le
Monde qui finira dans l'extase...! Ma vision
était donc incomplète. Même
en englobant sous une seule forme la totalité de
notre race, il est faux que nous voyions se lever devant
nous une véritable monade. A nos yeux fuient
seulement les tourbillons temporaires engendrés par
deux fleuves qui se séparent. Pendant que
les résidus de la vie retournent lieu à peu
à une masse unique, réceptacle final de toute
matière inerte (pour s'évanouir ensuite,
peut-être en quelque extrême
pulvérulence), l'Esprit se dégage de chaque
unité cosmique, attiré vers le pôle es
âmes. - Voilà l'histoire du Monde. Un à
un - chacun emportant la nuance spéciale. les
propriétés particulières, la vision
propre de la Terre où ils ont poussé -, des
groupes distincts (le vivants, rejoignent le Centre
où se combine sans doute, en une seule Chose, le miel
spirituel extrait des corps innombrables semés au
firmament Ainsi, notre
isolement n'est que partiel, relatif à l'organisme
terrestre qui est pour un temps notre matrice coinmune...
Une même influence anime et relie tout ce qui pense...
Un cercle unique embrasse tout l'esprit, et n'emprisonne
rien... Cette
unité supérieure et sans limite de l'Univers,
nous ne la percevons qu'à peine., tout au plus,
à certaines heures, un souffle plus grand que nous
passe-t-il, venant on ne sait d'où, à travers
notre âme... Mais que pourraient bien comprendre,
songeons-y, de notre vie personnelle, ou seulement de la vie
d'une de nos cellules, des êtres infinitésimaux
supposés répandus sur les molécules de
notre corps ?.. O Centre
merveilleux! O sphère immense! O Dieu!... En ce soir
de guerre, tout s'enveloppait pour moi dans la
plénitude de la grande Monade au clair de
lune. Vertus,
15 janvier 1918.