Tribune

Session Internationale de Caen - Novembre 1998

PLACE DE L'HOMME DANS L'ÉVOLUTION ET SON AVENIR

par Jacques Séverin ABBATUCCI

Président du Groupe d'Etude Teilhard de Chardin de Basse Normandie

« Credo ut intellegam,

Intellego ut credam »

Jean-Paul II Encyclique « Fides et ratio »

L'homme fait partie d'un tout et ce tout est en évolution. Voilà le fait qui émerge désormais dans nos consciences.

Mais une grande question se pose avec de plus en plus d'acuité : le fleuve de l'évolution dans lequel nous sommes plongés mène-t-il quelque part ou se perd-il dans le néant ?

Cette question commande notre attitude devant la vie c'est-à-dire qu'elle est essentielle pour orienter nos choix et définir nos valeurs.

Jung disait très bien « Nous ne sommes pas d'aujourd'hui ni d'hier, nous sommes d'un âge immense ». Notre moi dépend aussi de tout ce qui nous a précédé. Hissant comme il nous le propose le "périscope historique" hors du flot de l'évolution, voyons ce que nous apercevons.

Les lois de l'évolution

Le monde est en cosmogènèse. A la notion d'un monde statique, sorte de décor planté pour servir à l'histoire de l'homme, a succédé celle d'un monde en évolution, au sein d'un vaste mouvement universel.

Evolution de la matière

Le modèle du big-bang rend compte de ce qui s'est passé depuis le début du temps. Ce modèle est généralement admis par les milieux scientifiques compétents.

Il y a eu un début. L'équivalent de la masse entière de l'univers est apparu en un point, il y a environ quinze milliards d'années par une concentration extrême d'énergie se manifestant sous forme de rayonnements lumineux et autres. Dans cet espace-temps nouvellement apparu, l'énergie se distribuait de façon homogène. Puis, si l'on peut employer cette image, un "grumelage" se produisit entraînant sa condensation en particules primordiales, qui se combinèrent pour former notamment les neutrons et les protons. Les forces fondamentales et les lois de la physique induisirent ensuite la formation des atomes et des molécules c'est-à-dire des corps simples. La poursuite de cette complexification évolutive fut à l'origine des étoiles, des planètes, des galaxies et de tout ce qui s'offre à notre perception. L'ensemble est en expansion selon les premières observations de l'abbé Georges Lemaître à la fin des années 20, qui n'ont fait que se vérifier depuis, notamment par la mesure des rayonnements fossiles arrivant jusqu'à nous.

L'irruption du temps crée l'histoire. Puisque tout a ainsi débuté, tout aura nécessairement une fin. Celle-ci, selon, les astrophysiciens, se fera soit dans une poursuite de l'expansion de l'univers et la dissipation de toute énergie en un refroidissement global, soit dans une recontraction et une implosion finale.

Evolution de la vie

De même que la complexification progressive caractérise l'histoire de l'univers dans ses aspects physiques, elle s'est manifestée, sur notre planète au moins, par le franchissement d'un seuil, l'émergence d'une discontinuité : l'apparition de la vie.

En effet, dans les conditions physico-chimiques propres aux premiers âges de notre terre, les réactions chimiques se sont intensifiées, des synthèses se sont faites, des liens nouveaux se sont créés entre les molécules aboutissant à des chaînes de grandes dimensions dont certaines vont acquérir des propriétés caractéristiques de la vie : elles sont fragiles mais dans leur foisonnement, elles vont "apprendre" à se répliquer et à se multiplier, à développer de nouvelles propriétés, de nouvelles fonctions dans la synergie des éléments constitutifs, à construire des complexes de complexes, des êtres vivants enfin, d'abord constitués en entités monocellulaires. Ce phénomène s'est produit assez tôt dans l'histoire de notre planète. Les premiers fossiles de cellules remonteraient à trois milliards d'années.

À partir de là, sous l'impulsion toujours de la même énergie orientée "vers la pleine croissance", dont on peut discuter la signification mais non pas la réalité, s'est poursuivi l'échafaudage des formes de la vie.

La cellule primaire sans noyau se différencie en cellule nucléée. Elle "apprend" la reproduction sexuée, elle s'associe à d'autres de ses semblables pour former des êtres pluricellulaires. Ceux-ci se séparent en branches diverses dans deux domaines complémentaires, les végétaux et les animaux qui s'adaptent à leurs environnements. L'une des branches, formée par les mammifères, aboutit enfin à l'homme dont le cerveau, formé de myriades de cellules interconnectées est le sommet de cette "pyramide de la complexité".

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L'homme dans l'évolution

L'intériorité psychique, liée semble-t-il à cette hyper complexité et qui serait présente à des degrés divers sans doute chez tous les êtres vivants, devient avec l'homme un phénomène prodigieux. Par le franchissement d'un nouveau pas, celui de la réflexion, l'homme accède à la conscience. Il sait qu'il sait. Il acquiert le sens du temps et de l'histoire, la possibilité de prévoir et de choisir, la liberté d'agir, la notion du Bien et du Mal. En fait, l'intelligence qu'il développe est une force inouïe qui va intervenir désormais dans l'évolution. La face de la terre va s'en trouver changée. Après la découverte du feu, émergence fondatrice, puis de l'élevage et de l'agriculture, ses diverses inventions vont donner à l'homme progressivement la maîtrise des forces vives de la planète et assurer sa suprématie. Le même instinct de croissance le pousse à constituer avec ses semblables des assemblages sociaux de plus en plus complexes et interdépendants, recouvrant peu à peu l'ensemble de la planète.

Biologie du développement

Dans l'évolution biologique, divers mécanismes entrent en œuvre.

S'ajoutant à la transmission verticale des caractères de l'espèce selon les lois de l'hérédité découvertes par Mendel, dans lesquelles la sexualité assure l'enrichissement génétique, des mutations dans le codage font apparaître des caractères nouveaux.

L'ensemble du processus de différenciation des espèces est dirigé, selon Darwin, par la sélection naturelle qui intervient en promouvant les mieux adaptés au milieu. Cette conception est généralement admise. Elle explique la sélection et le développement de caractères particulièrement efficaces dans "lutte pour la vie", dans une branche phylétique donnée.

Mais il existe des macro-mutations d'un genre à l'autre, des discontinuités évolutives, qui ne peuvent être expliquées seulement par la sélection naturelle. Le hasard, sous la forme de mutations aléatoires, échoue à rendre compte d'un progrès poursuivi dans le temps dans une néguentropie croissante c'est-à-dire en construisant des complexes de plus en plus improbables intégrant une quantité d'information toujours plus grande.

Dans les mécanismes de l'évolution, il faut peut-être faire aussi la part de la force intérieure qui anime chaque être vivant sur laquelle insistait Lamarck et que Bergson appelait élan vital.

Quoi qu'il en soit, l'origine de l'esprit d'invention reste un secret. Il semble que la vie veuille tout essayer.

Le rôle de l'éducation, c'est-à-dire de la transmission de la culture acquise et des progrès accomplis doit être placé à sa juste valeur.

Chez l'homme, l'évolution culturelle est un facteur additif fondamental. Les grandes civilisations qui se sont succédées ont transmis chacune une part de leurs progrès - intellectuel, moral, artistique - aux générations suivantes, même si un important déchet a été le résultat de l'affaissement de chacune d'entre-elles au cours du temps. « Nous sommes d'un âge immense »…. .

Une programmatique ?

C'est le problème de l'organisation de la matière qui mérite d'être soulevé et tout particulièrement, en ce qui concerne notre propos, de la matière vivante. Une contrainte normative qui relève des lois de la nature s'impose à tous les éléments de l'univers.

En fait la matière n'est qu'une représentation de l'énergie. Les deux sont équivalentes et transformables l'une dans l'autre. La mécanique quantique oblige à considérer les éléments atomiques comme des particules ou des ondes dont les localisations spatiales et les trajectoires ne sont plus définies que par des lois probabilistes

Comment imaginer la construction faite d'énergie et d'information qui constitue notre corps, notre univers personnel ?

L'organisation corporelle ne peut être le fait des éléments physiques qui, rassemblés, constituent nos tissus et organes. En effet, ces éléments sont labiles et perpétuellement renouvelés au cours de la durée de vie de l'organisme entier. Les cellules elles-mêmes se renouvellent sans cesse, à l'exception des cellules cérébrales. Mais l'ensemble des tissus qui constituent notre corps se maintient harmonieusement durant la vie de celui-ci, respectant tous les cycles qui le mènent de l'embryon au vieillard, de la naissance à la mort.

Notre corps est, en fait, le résultat d'une structure organisationnelle qui, à l'échelle atomique, repose sur des interactions moléculaires, entre éléments séparés par des distances très grandes à leur échelle, interactions de nature essentiellement électromagnétiques.

Cette structure organisationnelle s'impose aux gènes et à la régulation génétique. On peut fortement douter, en effet, que cette structure informative soit générée par les éléments matériels qu'elle groupe. Ce qu'on appelle le génome ne peut être le fruit de l'union purement hasardeuse d'éléments initialement indépendants et qui s'ignorent l'un l'autre.

Si ce message, inscrit dans nos gènes mais plus encore coordonnant l'expression de l'ensemble des gènes, différente dans chaque type de cellule, est une réalité prédéterminée, quelle en est la nature, le substrat physique et sous quel contrôle ? Ce dernier repose-t-il sur des forces préexistant à leur association? On ne peut qu'être frappés d'admiration devant la complexité et la précision du processus de développement embryonnaire dirigé par une zone définie de la blastula qui oriente tout le développement et la mise en place des différents tissus.

De même, ne doit-on pas s'émerveiller des mécanismes subtils qui règlent la croissance harmonieuse de l'individu et le maintien d'une rigoureuse homéostasie assurant la stabilité du milieu intérieur dans un environnement changeant ?

Actuellement les physiciens qui étudient les lois du chaos, lequel présente l'aspect du hasard sans l'être vraiment, évoquent un "attracteur étrange" qui oriente en fin de compte une multiplicité paraissant échapper au déterminisme général. Pour Anne Dambricourt-Malassé, paléontologiste d'avant-garde, c'est un tel attracteur qu'elle qualifie d'harmonique qui dirige selon elle, au cours de l'évolution, la contraction de la base du crâne et la rotation de celui-ci, responsable de la différentiation de l'homo sapiens et de son adoption de la station debout, indépendante pour l'essentiel d'un changement survenu dans le milieu extérieur.

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Les réglages de l'univers

Nous sommes donc un assemblage d'informations et, à ce titre, Edgar Morin a pu parler d'état "computant" de la matière

Le nombre est partout présent derrière la réalité du monde. On a pu dire que la mathématique était le langage de l'univers. Toutes les lois de la nature que l'homme découvre s'expriment nécessairement en formules mathématiques.

Notons que les réglages initiaux pour que la vie puisse survenir sont d'une précision extrême. Pour Trinh Xuan Thuan ils sont de l'ordre de 1/1060 c'est à dire que la probabilité qu'ils soient atteints par le hasard est pratiquement nulle.

Benoît Mandelbrot nous fait découvrir un monde étrange, l'ensemble qui porte son nom et qui apparaît comme une réalité virtuelle par l'application d'une formule mathématique simple. Nous accédons aussi au monde omniprésent des fractales que la nature adopte pour résoudre une infinité de problèmes notamment en biologie (structures des arborisations végétales échanges gazeux, absorption intestinale, etc.). Des travaux récents présentés à l'Académie des Sciences (Laurent Notale et coll.) suggéreraient qu'en fait tout l'arbre de l'évolution est régi par une équation de type fractal. Une « nécessité », plus forte que le « hasard » s'imposerait ainsi à la différentiation des espèces.

Par ailleurs, Xavier Sallantin, animateur de l'association BÉNA a insisté sur la puissance du nombre et sur les règles méta arithmétiques sous-jacentes à la réalité. Il évoque un logiciel-système inné commun à tous les êtres vivants. Dans une vision pénétrante, il envisage même l'existence d'un monde virtuel doublant la "réalité" observable. La mécanique quantique rend ces concepts tout à fait opérationnels.

Voici donc un certain nombre de considérations qui nous interrogent et qui proviennent de la réflexion scientifique la plus orthodoxe.

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Et la pensée ?

Dans la vision du monde en perspective élargie, le rôle du psychisme apparaît comme un facteur important intervenant avec l'homme dans le processus de l'évolution.

Mais qu'est-ce que la pensée ?

Changeux la considère comme le simple résultat d'interactions neuronales. Mais cela ne rend pas compte de sa nature réelle. Avec Remy Chauvin, on doit admettre qu'elle ne peut être située dans aucune cellule cérébrale prise séparément. Elle n'est pas une sorte de sécrétion cellulaire.

Pour Roger Penrose, physicien renommé, il s'agit d'un "phénomène étrange" qui dépend de la matière mais qui, en retour, peut agir sur elle. Dans un ouvrage récent, il fait part de sa conviction qu'une nouvelle physique doit naître pour nous permettre d'aborder certains phénomènes, comme la conscience, qui font partie intégrante de l'univers et que notre physique actuelle est incapable d'appréhender.

Teilhard exprimait déjà cette idée, quarante ans plus tôt, sous une forme voisine: « La vraie physique est celle qui parviendra quelque jour à intégrer l'Homme total dans une représentation cohérente du monde. » Pour lui "l'étoffe de l'Univers" est biface. Il y a une part d'intériorité dans chaque grain de matière et c'est la complexité, centrée sur un projet, qui aboutit à la conscience par la sommation et l'arrangement des grains élémentaires.

Le physicien californien, Provenzano, membre de l'équipe qui a conçu et exécuté la mission sur Mars, spécialiste de l'intelligence artificielle, est un vigoureux partisan de la loi teilhardienne de complexité conscience. Il pense que le psychisme est une forme élaborée d'énergie qu'il nomme "l'énergie consciente".

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Place de l'homme

L'homme s'insère dans l'axe évolutif qui n'est pas seulement celui du monde vivant mais de l'univers tout entier, depuis le big-bang jusqu'à nous. Il n'y a aucune raison de penser que cette évolution ne va pas se poursuivre et nous ne pouvons que nous interroger sur les perspectives qui s'ouvrent sur le futur.

Les deux options

Dans cette interrogation, l'interprétation que nous avons de la place du phénomène humain est décisive.

L'homme est-il un simple accessoire dans un processus global qui n'a aucun sens, qui se trouve être le produit du hasard ? C'est l'option des matérialistes dialectiques. Certains, tels que Gould, évolutionniste darwinien exclusif, admettent « le règne impudique de la quantité » - selon la belle formule de Guénon rapportée par Basarab Nicolescu, physicien quantique - et pensent que l'homme ne peut être considéré que comme un mammifère parmi les autres, particulièrement insignifiant, puisque son espèce est, par sa masse par exemple, très inférieure à celle des bactéries.

Jacques Monod pouvait conclure en son temps que, « fruit du hasard et de la nécessité, nous sommes seuls dans un cosmos vide et froid ».

Une vision diamétralement opposée et "spiritualiste" situe l'homme à la pointe de l'évolution. Tout a concouru à lui donner sa place, à permettre à son intelligence de s'épanouir, et celle-ci est un événement unique à la surface du globe.

Conception teilhardienne

Bien entendu Teilhard se situe dans la deuxième catégorie. Scientifique reconnu par ses pairs et prêtre d'une fidélité inébranlable, il a apporté au débat un remarquable esprit de synthèse. Son ambition, à laquelle il a consacré sa vie, a été d'établir une conception unifiée, capable de rassembler savants et religieux, tâche qui lui a valu les sarcasmes des uns, la méfiance agressive des autres et l'adhésion d'un grand nombre, croyants et non-croyants.

Ses thèses forment un corpus impressionnant par sa cohérence, sa rigueur et ses prémonitions. Il intègre parfaitement les données phénoménologiques et les concepts de la science actuelle. Elles sont exprimées pour l'essentiel dans son œuvre maîtresse, "Le Phénomène Humain", publiée en 1955 qu'il est difficile de résumer en quelques mots. Mais en voici les grandes lignes, dans une interprétation que je crois fidèle et qui j'ai schématisé sur cette figure :

  • L'univers est en création continue, en cosmogénèse. L'évolution se fait vers une complexité croissante. On observe une « multitude en voie d'organisation ».
  • La substance -l'étoffe - de l'univers est faite de matière (d'énergie) et d'esprit (« le dedans des choses »). Elle est bi-face.
  • La complexité, centrée sur un projet, crée de la conscience (loi de complexité conscience).
  • La cosmogénèse est une noogénèse (création d'esprit, de conscience). Le sommet de l'évolution sur terre, c'est l'homme, être le plus complexe par son cerveau.
  • Dans l'union, qui n'est pas une fusion anonyme, mais qui rassemble les différences et les utilise, se crée grâce aux réseaux de plus en plus serrés qui relient les hommes, doublant la biosphère, une couche pensante, la noosphère.

L'hominisation se poursuit donc dans "l'homme sociétal". Le succès de ce nouveau stade évolutif ne peut être acquis par la seule convergence intellectuelle mais nécessite l'application d'une force de cohésion qui est l'Amour (« attrait de l'être pour l'être »). Cette force ne peut pleinement agir que grâce à l'attraction d'un centre supérieur de convergence. « Le multiple monte, attiré et englobé par du déjà Un ». Pour le chrétien, ce foyer c'est le Christ Oméga : « déjà coextensif à l'espace, déjà coextensif à la durée, le Christ se trouve encore coextensif à l'échelle des valeurs qui s'espacent entre les sommets de l'esprit et les profondeurs de la matière ».

  • Le sommet de l'hominisation, c'est un état de conscience extrême, débouchant hors de l'espace-temps. Pour le croyant c'est l'union en Dieu.
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Avenir de l'homme

Comme on l'a vu, l'intelligence intervient puissamment dans l'évolution avec l'irruption de la liberté et de la responsabilité humaine qui ont fondamentalement transformé les données. Elle est une force ajoutée au dynamisme évolutif orienté vers la croissance.

Pour Jean-Claude Léonide, l'homme substitue la conscience à la puissance aveugle de l'instinct. On a pu dire qu'à ce titre, l'homme sortait enfin de la préhistoire. Raoul Giret considère que « l'évolution biologique est relayée par l'évolution culturelle des sociétés humaines et, dans ce cadre, l'homme est l'acteur qui devient responsable de l'avenir de l'évolution ». Jean Vague va même plus loin. Pour lui la conscience est la dernière chance de l'évolution.

Le meilleur et le pire sont possibles. Tous les progrès techniques, engendrés par l'homme et qui se substituent à la différenciation anatomique caractérisant jusque-là l'adaptation des êtres vivants, peuvent être considérés comme des outils de l'évolution. Ils ont leurs avantages et leurs inconvénients. Ainsi, la maîtrise de l'énergie, source indispensable de progrès et nécessaire à la vie de nos sociétés, entraîne des "nuisances" menaçantes.

Les recherches en biologie donnent lieu à des interrogations d'une ampleur considérable. L'homme est devenu capable d'intervenir sur les mécanismes de la vie (procréation assistée, clonage, manipulations génétiques). Il a vraiment posé « la main sur l'évolution » comme l'avait annoncé Teilhard de Chardin.

Les pessimistes s'inquiètent et, à bien des égards, ils semblent avoir raison.

Autour de nous une grande confusion paraît régner donnant un sentiment de chaos, économique, démographique, politique. On peut y ajouter le désordre moral et les obscurantismes religieux. Un auteur aussi important qu'Edgar Morin parle d'un nouvel évangile qui reste seul possible, celui de la perdition.

Et cependant, c'est au Chemin des Dames, dans les pires moments de la grande guerre, dans la boue des tranchées pétrie des débris de ses camarades tués, que Teilhard de Chardin a eu ses grandes visions d'espérance «…comme si tout ordre plus grand n'était pas sorti des ruines de l'ordre plus petit….L'Histoire universelle nous le montre : après chaque révolution, après chaque guerre, l'Humanité est toujours apparue un peu plus cohérente, un peu plus unie, dans les liaisons mieux nouées de son organisme, dans l'attente affermie de sa commune libération ».

Et nous ne sommes pas des poussières isolées dans le cosmos. Une symbiose complète est la nôtre avec les autres éléments de l'univers. Joël de Rosnay parle même d'"homme symbiotique".

Nous sommes totalement solidaires de ce grand mouvement qui nous entraîne, celui de la cosmogénèse. Teilhard l'avait très bien vu: « Plus on est fidèle aux invitations analytiques de la pensée et de la science contemporaine, plus on se sent emprisonné dans le réseau des liaisons cosmiques. Par la critique de la connaissance, le sujet se trouve identifié toujours davantage avec les plus lointains domaines d'un univers qu'il ne saurait percevoir qu'en étant partiellement un même corps avec lui. Par la biologie, le vivant est mis de plus en plus en série avec la trame entière de la biosphère, par la physique une homogénéité et une solidarité sans limites se découvre dans les nappes de la matière ».

Mais où peut bien mener cette immense gestation ?

Désormais, la Science elle-même pose la question du Sens, bien que celle-ci soit jugée encore interdite &endash; comme non scientifique - par beaucoup.

Et pourtant « Privé de sens, l'individu ne sait pas se construire : il ne sait, même pas exister » (Tocqueville).

« Bien que le sens ne se trouve pas dans la matière et le rationnel, il se situe à un autre niveau auquel l'homme a accès » (Raoul Giret). Mais il ne nous est pas interdit de le chercher dans l'espoir d'une construction qui nous dépasse. « Notre royauté &endash; disait Teilhard - consiste à servir, comme des atomes intelligents, l'œuvre engagée dans l'univers ».

Ce qui peut nous soutenir dans cette vision, c'est la majestueuse grandeur de la cosmogénèse, accessible à notre esprit, cohérente et compatible avec la structure de pensée que la science nous a conduit à adopter. Loin de l'absurdité de la vision d'un monde regardé comme un non-sens, donc absurde, nous avons un monde répondant aux exigences de notre raison. Là est l'admirable constatation.

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Conclusion

Un monde nouveau est en train de naître dans les douleurs et les déchirements. Guerres, catastrophes et crimes sont les témoins de cette métamorphose.

Avec Teilhard, nous pouvons espérer que « toute la question de cette crise de naissance, c'est que promptement émerge l'âme qui par son apparition viendra organiser, alléger, vitaliser, cet amas de matière confuse. Or cette âme, si elle existe, ne peut-être que la "conspiration" des individus s'associant pour élever d'un nouvel étage l'édifice de la vie. Les ressources dont nous disposons aujourd'hui, les puissances que nous avons déchaînées ne sauraient être absorbées par le système étroit des cadres individuels ou nationaux qui ont servi jusqu'ici les architectes de la Terre humaine. Notre plan était d'élever une grande maison, plus vaste, mais pareille pour le dessin aux bonnes vieilles demeures…. L'âge des nations est passé. Il s'agit pour nous, si nous ne voulons pas périr, de secouer les anciens préjugés et de construire la Terre ».

Les esprits progressent loin des anathèmes de jadis. On a pu lire dans un journal de grande diffusion : « Scientifiques et philosophes lancent un cri d'alarme; ils en appèlent à un nouveau code moral respectueux des liens complexes entre la science, la culture et la nature ».

La Religion est-elle une aide dans cette recherche ?

L'exemple de ce grand religieux et authentique scientifique que fut Teilhard est encourageant, lui qui regarde l'avenir « en haut et en avant » avec le ferme espoir que « Tout ce qui monte converge ». .

Pour une agnostique telle que Erika Erdmann, collaboratrice du prix Nobel Sperry, « Teilhard est un fanal qui peut nous diriger hors du chaos qui nous entoure, le chaos de nos certitudes perdues. Il dépasse la foi en la science qui manque d'un idéal à atteindre et il dépasse la foi religieuse qui manque de base factuelle objective. Il combine le meilleur des deux. »

Et Jean-Paul II rappelle « la foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité ».

Cette Vérité qu'en fin de compte tout homme se doit de rechercher ardemment.

Peut-être, au terme de cet effort, l'humanité pourra-t-elle parvenir à l'achèvement que l'apôtre Paul promettait aux Ephésiens :

« Ainsi vous serez capables de comprendre, avec tous les fidèles, quelle est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur….Vous connaîtrez l'amour du Christ qui surpasse tout ce qu'on peut connaître. Alors vous serez comblés jusqu'à rentrer dans la plénitude de Dieu ».

C'est l'espérance qui nous éclaire.

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