<Tribune>

 

 

L'HOMME CORPUSCULAIRE

et le message organisationnel

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Jacques Séverin ABBATUCCI

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L'homme dans le processus vital
Relativité de notre vision du monde
L'homme corpusculaire
L'interface avec le monde extérieur
L'humanité qui se prépare
Où tout cela nous mène-t-il ?

L'homme ne peut plus être perçu comme un individu qui existe indépendamment d'un univers qui lui est extérieur et étranger. Cette attitude, pourtant toujours vécue par le plus grand nombre, n'est plus tenable. Elle a conduit de grands esprits au sentiment premier de l'absurdité de l'être et de la totale contingence de notre présence au monde. C'était « l'être et le néant ». Dans cette optique, des scientifiques et des philosophes, et non des moindres, se rejoignaient dans la constatation de la solitude et de la non-signification de l'homme « dans un cosmos vide et froid ».

Mais cette vision, toute accaparée par le sentiment de notre personne tangible, ne correspond plus à la réalité des choses avec les éléments dont la science nous informe désormais.

L'homme dans le processus vital

Il convient aujourd'hui d'admettre que le phénomène vital dont l'homme n'est qu'un élément, forme un tout indissociable sur la surface de notre planète. La matière vivante, quelle que soit son expression végétale ou animale, constitue une pellicule recouvrant le globe : la biosphère.

En fait, c'est artificiellement qu'on distingue cette pellicule de la matière sur laquelle elle se développe. Le biologique s'insère dans le physique sans aucune discontinuité. La vie est une organisation de la matière et l'homme est en symbiose totale avec le milieu dans lequel il est immergé. Nous sommes un élément de l'arbre de la vie dont les racines plongent dans le milieu originel de la terre primitive, qui a généré ou reçu des étoiles les premières molécules complexes qui sont à l'origine de la vie.

Nous avons du mal à admettre que le phénomène humain soit pris comme objet de science présent dans l'univers et traité comme tel. Cette conception relativise en effet la notion de notre Moi, référence égocentrique, seule réaliste et incontournable pour la plupart des individus. Comment admettre que la formule orgueilleuse de Thomas More « Moi, ma liberté, ma volonté, ma domination » puisse être remise en cause dans un «biologisme» banalisant ?

Après Pascal, mais sur des bases conceptuelles élargies et scientifiquement renforcées, nous avons pris conscience que nous ne sommes qu'un élément de l'univers, individus infiniment fugaces et de peu d'importance si ce n'est par la puissance de notre esprit .

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Relativité de notre vision du monde

L'homme ne voit le monde extérieur et la place qu'il y occupe qu'à travers sa propre perception de l'espace-temps. Or celle-ci est toute relative. Elle est inséparable de la taille et de la durée de vie du sujet observateur. Elle ne serait bien évidemment pas la même pour un animalcule de durée de vie limitée à quelques unes de nos heures ou minutes.

Ce qui peut contribuer à rendre absurde ou incompréhensible la place que nous occupons dans l'univers, n'est-ce pas la difficulté qui est la nôtre de sortir de notre propre échelle d'espace et de temps ?

Entre nous et l'immensité, entre nous et les temps géologiques, où est la frontière ?

La notion d'espace d'abord. Les dimensions du corps humain se situent approximativement à mi-chemin entre celles de l'immense, l'univers (10 puissance 26 cm) et celles de l'infime, l'électron (10 puissance-17cm). L'espace qui nous concerne, auquel nous nous référons, est cependant celui qui est à l'échelle de notre corps. Notre horizon naturel, celui qui est le cadre de notre vie, n'a pas changé depuis que les premiers hommes sont apparus sur terre. Seule la science l'élargit vers les extrêmes. Elle nous fait prendre conscience de notre place réelle dans le processus cosmologique et cela de plus en plus nettement depuis quelques décennies.

Le temps aussi est bien évidemment relatif. En fait, seuls les instruments de mesure que nous avons inventés nous en donnent une représentation qui se prétend objective, liée au mouvement des planètes du système solaire qui nous sert de repère. Mais d'autres références sont possibles. Dans le domaine cosmique, la vitesse de la lumière est l'unité absolue. Et les millions d'années-lumière forment un mur sur lequel vient buter notre entendement.

D'autres circonstances relativisent notre perception du temps.

Le temps de notre pensée peut-il être quantifié ? Il dépend de notre humeur, de notre joie ou de notre tristesse, de l'activité de notre esprit ou de notre ennui.

Le temps biologique varie selon l'âge, les tissus, les espèces, le moment de la journée. La chronobiologie a indiscutablement acquis droit de cité.

L'idée que nous avons de notre vitesse de déplacement dans l'espace dans lequel nous vivons est aussi toute relative. Lorsque nous nous croyons immobiles sur notre terre, pouvons-nous imaginer les vitesses cosmiques qui nous emportent dans le vide sidéral, avec notre planète et le système galactique dont elle fait partie?

Et tout est lié. Nous savons depuis Einstein que vitesse, temps, masse et courbure de l'espace sont interdépendants. Le monde, notre terre, les êtres vivants et donc nous-mêmes, sommes le résultat d'interactions de forces fondamentales que la physique étudie sans relâche.

Où sont donc les limites de notre réalité?

La notion de réalité objective devient de plus en plus difficile à cerner, tant en ce qui concerne le monde extérieur que notre milieu intérieur.

Mais cette réalité existe, même si elle est devenue plus « abstraite ».

Il faut nous adapter et repenser le monde, et donc nous-mêmes, avec ces concepts nouveaux.

Que devient la référence de notre corps si on soumet celui-ci à l'épreuve du changement d'échelle?

Déjà, la prise de conscience de la réalité anatomique relativise notre vanité d'être. La constatation d'une analogie des structures biologiques - squelette, muscles, vaisseaux, nerfs, organes - chez les mammifères et même bien au-delà, dans les diverses espèces animales, nous oblige à nous intégrer, sans faux-fuyants, dans le monde animal.

Mais notre effort ne peut se borner là. Descendons l'échelle des grandeurs

« L'homme est un composé chimique... En dehors de la chimie vous tâtonnez dans les ténèbres » disait Paracelse en 1530 . Dans cette perspective, pour l'individu moyen, on sort dès lors de la réalité vécue et on entre dans le domaine du spéculatif. Il s'agit là pourtant d'un objet de science couramment exploré.

Certes, on peut encore se représenter certaines structures à l'échelle moléculaire. A l'aide d'instruments appropriés la molécule d'ADN nous apparaît avec sa double hélice. Mais peut-on seulement imaginer les interactions chimiques qui constituent la machinerie biologique ? La physiologie nous décrit les mécanismes circulatoires, la distribution omniprésente du système nerveux. Pourtant l'homme ne peut être réduit à aucun de ses éléments anatomiques ou physiologiques. Le dire « neuronal » parait excessif si on le limite à cet aspect.

En fait, dans l'état actuel de nos connaissances, tout se résume à des réactions chimiques entre les structures moléculaires qui composent les différents tissus. Ces échanges dépassent les limites anatomiques qui à cette échelle n'ont plus de signification. Ils se font à travers les membranes cellulaires et celles-ci ne sont que des interfaces moléculaires entre les différents fluides biologiques imprégnant tout l'organisme.

La représentation que l'on peut se faire de l'être vivant, à ce palier de réalité, est déjà très abstraite et accessible aux seuls spécialistes.

Mais si on ne s'arrête pas là, si on continue la descente vers l'infiniment petit, si on aborde ce que sont les structures vivantes à l'échelle corpusculaire, on entre dans un domaine où physique et métaphysique ne sont plus séparées que par des limites incertaines.

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L'homme corpusculaire

Au niveau atomique de la réalité, il faut déjà concevoir que le vide prédomine. Entre chaque atome constitutif d'une molécule, les distances relatives sont énormes. Imaginons un cosmonaute infiniment petit voyageant dans ces espaces inter-atomiques. Il ne verrait sans doute aucune différence dans la densité des particules «cosmiques » qui l'environnent, en passant du milieu extérieur à l'intérieur de notre corps.

L'atome lui même a pu être considéré, naguère encore, comme une sorte de système planétaire dans lequel les électrons figurant les planètes, gravitent autour d'une « étoile » centrale, le noyau. Mais cette image était toute schématique. En fait la matière n'est qu'une représentation de l'énergie. Les deux sont équivalentes et transformables l'une en l'autre. La théorie des quanta et la théorie ondulatoire obligent à considérer les éléments atomiques comme des grains d'énergie ou des ondes dont les localisations spatiales et les trajectoires ne sont plus définies que par des lois probabilistes.

Entre les atomes constitutifs des molécules, les liaisons sont d'ordre électromagnétique. Toute la chimie est construite autour d'interactions entre éléments de potentiel différent. Les regroupements qui édifient les structures fonctionnelles des cellules, puis de proche en proche des tissus et des organes sont donc aussi le résultat d'interactions électromagnétiques. Le schéma organisationnel corporel dans sa globalité est le produit, non de contacts matériels entre les éléments qui sont séparés par beaucoup de vide, mais de champs de forces interactifs. Dans cette perspective, nous ne sommes que des « nœuds » d'énergie, organisés sans doute par des lignes de force prépondérantes telles que celles qui s'exercent par les trajets privilégiés des neurones à partir des centres nerveux.

Cette interprétation des faits s'impose encore plus fortement à nous lorsqu'on se place à l'échelle subatomique corpusculaire. Les particules constituant le noyau des atomes (neutrons, protons, etc.) sont construites de quarks, briques élémentaires, aussi vieilles que l'univers. Tout le cosmos en est constitué. Ces corpuscules, grains d'énergie, n'ont plus rien de « matériel » au sens commun du terme. La théorie des cordes les assimile même à des vibrations dont l'amplitude et la fréquence détermine leur masse et les forces qu'elles exercent sur leur environnement en accord avec tous les constituants de l'univers. On touche ici la limite entre le domaine de la physique et de la mathématique et celui de la métaphysique, entre le "réel" et le "virtuel", peut-être entre la matière et l'esprit.

Comment imaginer la construction faite d'énergie et d'information qui constitue notre corps, notre univers personnel ?

L'organisation corporelle ne peut être le fait des éléments physiques qui, rassemblés, constituent nos tissus et organes. Ces éléments sont labiles et perpétuellement renouvelés au cours de la durée de vie de l'organisme entier. On peut calculer la période , c'est-à-dire le temps de vie biologique des corps simples utilisés dans la chimie de notre corps et des molécules qu'ils forment. De la même façon, les cellules de nos organes ne vivent chacune que quelques jours ou semaines, mis à part les cellules nobles du cerveau et les cellules germinales sexuelles. La muqueuse intestinale se renouvelle en huit jours, la peau en un mois. Mais l'ensemble des tissus qui constituent notre corps se maintient harmonieusement durant la vie de celui-ci, respectant tous les cycles qui le mènent de l'embryon au vieillard, de la naissance à la mort.

L'interaction coordonnée des pièces élémentaires, du corps simple à la molécule, des cellules aux organes, ne peut être le fruit du hasard qui ne peut, per se, générer l'harmonie ni la continuité de cette harmonie. Le schéma organisationnel s'impose aux constituants. Il est programmé dès les tous premiers stades de l'embryon, se répétant de génération en génération, s'adaptant aux nécessités de l'évolution, transmettant les acquisitions utiles à la conservation et à la promotion de l'espèce. On voit mal comment il serait dépendant des éléments « matériels » qui constituent notre corps. Les synapses neuronales s'établissent, selon un schéma identique chez tous les individus, non pas du fait d'une « initiative » des neurones eux-mêmes mais parce qu'ils sont soumis au programme d'organisation corporelle.

On peut fortement douter, nous l'avons dit, que cette structure informative soit le produit des éléments matériels qu'elle groupe. Ce qu'on appelle le génome ne peut être le fruit de l'union purement hasardeuse d'éléments initialement indépendants et qui s'ignorent l'un l'autre. On peut inversement se demander si ces éléments, dont nous avons vu le caractère transitoire de leur intervention dans l'organisation corporelle, ne sont pas seulement pour cette structure un matériau, peut-être même outil, une façon de s'exprimer et d'agir sur le monde.

Toute la biosphère est soumise à la même contrainte normative. Il est curieux de noter, au moins chez les mammifères où elle est évidente, la similitude déjà signalée des solutions anatomiques et physiologiques adoptées par l'évolution dans des espèces très diverses. Si l'on admet que ces espèces se sont différenciées à partir d'un tronc commun primitif, il faut admettre que le message était inscrit dès les premiers stades et s'est transmis ensuite aux différentes branches phylétiques.

Ces solutions préexistaient-elles à l'évolution des espèces? Pour paraphraser une formule célèbre, l'essence précède-t-elle l'existence ?

Si ce message, inscrit dans nos gènes mais plus encore coordonnant l'expression de l'ensemble des gènes, différente dans chaque type de cellule, est une réalité prédéterminée, quelle en est la nature, le substrat physique? Est-il de nature électromagnétique et sous quel contrôle? Ou repose-t-il sur des forces encore inconnues? Roger Penrose, physicien et mathématicien renommé, a affirmé sa conviction qu'une nouvelle physique doit naître pour nous permettre d'aborder certains phénomènes, comme la conscience, qui font partie intégrante de l'univers et que notre physique actuelle est incapable d'appréhender.

Spemann a appelé « organisateur » il y a déjà longtemps une zone étroitement définie de l'embryon qui dirige tout le développement et la mise en place des différents tissus. Actuellement les physiciens qui étudient les lois du chaos évoquent un « attracteur étrange » qui oriente en fin de compte une multiplicité paraissant échapper au déterminisme général. Pour Anne Dambricourt-Malassé, paléontologiste d'avant-garde, c'est un tel attracteur qu'elle qualifie d'harmonique qui dirige au cours de l'évolution la contraction de la base du crâne et la rotation de cette derniere, responsable de la différentiation de l'homo sapiens et de son adoption de la station debout. Cette contraction cranio-faciale serait indépendante, selon elle, pour l'essentiel d'un changement survenu dans le milieu extérieur.

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L'interface avec le monde extérieur

Dans nos relations avec le monde extérieur, cette vue de l'organisation corporelle prend une dimension particulière.

Notre vie relationnelle se fait bien entendu par nos organes des sens. Mais réfléchissons au mécanisme intime de ces derniers.

La vue qui nous donne une représentation des choses se fait, à partir du rayonnement émis par l'objet, par excitation photonique d'éléments atomiques des cellules spécialisées de la rétine. Cette excitation se transmet par influx nerveux, c'est à dire par propagation d'un processus fondamentalement électro- magnétique, jusqu'aux neurones centraux de la vision, dans les lobes optiques cérébraux, eux-mêmes structures organiques moléculaires et donc atomiques. L'image est la représentation psychique du résultat de cette excitation. Cette image est virtuelle en ce sens qu'elle n'a pas d'existence indépendamment du sujet qui la construit, comme le serait un hologramme.

Il serait possible d'analyser de la même façon le mécanisme des autres relations sensorielles, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher. On retrouverait toujours le même support immatériel de l'information, transmise par séries d'interactions électromagnétiques. L'interface entre le monde extérieur et nous-mêmes est en fait, à l'échelle atomique, un échange d'énergie entre des ensembles corpusculaires, véritables « univers » imbriqués de manière fractale (comme l'ensemble de Mandelbrot, « réalité » qui n'a d'existence que mathématique), univers de même nature fondamentale, sans que l'on puisse tracer de limite nette entre eux. Les relations entre les éléments constitutifs de « moi, mon corps » et le monde environnant reposent sur un support immatériel, fait d'énergie et d'information. L'« interface biotique » entre nous et le monde extérieur que nous croyons physique et matériellement délimitée, n'est-elle pas seulement un lieu d'échange d'énergie comme ceux qui, au sein de notre corps, président aux phénomènes biologiques qui nous font vivre individuellement dans l'union harmonique de nos diverses cellules?

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L'humanité qui se prépare

L'évolution se poursuit. L'hominisation n'a aucune raison de s'arrêter au stade actuel, même si au niveau microévolutif cela n'apparaît pas évident, à notre échelle de temps. Elle est tout à fait active et stable dans ses procédés. Mais peut-on prédire ce que donnera sa macroévolution, ce que sera sa métamorphose ?

L'individu, le Moi, résulte nous l'avons vu, de la centration de nos constellations moléculaires autour d'un projet commun, notre corps.

L'homme "sociétal" en formation ne sera-t-il pas le produit d'un semblable enroulement des consciences individuelles autour d'un projet planétaire, faisant émerger un état supérieur de conscience ?

Les instruments de ce projet existent, le réseau informationnel se met en place. Il faut encore, et c'est là l'impératif le plus urgent, que ce mouvement n'échappe pas à la maîtrise de l'homme, à ce qui fait toute sa noblesse, la responsabilité des individus. Il faut en somme qu'une « morale » s'impose à tous qui puisse nous guider vers l'achèvement attendu de l'évolution. Cette morale, il nous appartient d'en faire l'aggiornamento en intégrant ce fait nouveau qui vient éclairer notre reflexion, la conception d'un univers en cosmogenèse, dans laquelle s'intègre le phénomène humain et à laquelle nous devons apporter notre contribution positive.

Au bout de ce grand mouvement, la centration de la conscience humaine, « sa convergence dans un temps de plus en plus signifiant » lui permettrait une nouvelle émergence, débouchant sur un « échappement collectif », le franchissement d'un nouveau pas de conscience, l'accession enfin à la révélation du Sens de la cosmogénèse et de la biogenèse c'est-à-dire aussi de la psychogenèse .

Les futurologues ne rejoignent-ils pas ainsi la vision du plérôme annoncé par Saint Paul, et la convergence en Oméga décrite par Teilhard de Chardin?

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Où tout cela nous mène-t-il ?

La simple analyse phénoménologique, sans a priori spiritualiste ou philosophique, nous a amenés ainsi progressivement, sans rupture, vers une vision eschatologique de notre être, de sa potentielle pérennité c'est-à-dire de ce que pourrait être son immortalité : le schéma qui nous construit et qui se transmet étrangement de génération en génération malgré le fragile support « matériel » par lequel il s'exprime, cesse-t-il d'exister avec la fin de notre vie corporelle ?

La conception des structures corpusculaires qui nous composent, produits d'une coordination harmonieuse d'éléments eux-mêmes incapables de la créer ex nihilo , l'existence de mécanismes encore obscurs soutenant cette organisation, l'espoir que ces mécanismes continuent d'agir au niveau de la méga évolution de l'humanité venant parachever le processus de l'hominisation, devrait permettre une nouvelle mise en perspectives du phénomène vital et tout particulièrement du phénomène humain.

Ces vues apportent une justification de l'éthique naturelle qui nous porte vers l'Union. Celle-ci n'est pas une exigence théorique, issue d'une morale étroitement tributaire de la tradition socioculturelle dans laquelle elle a pris naissance. Tout au contraire, on peut dire qu'elle est le produit d'un processus fondamental qui imprègne et dirige le phénomène vital et dont la morale n'est qu'une traduction.

On rejoint ainsi le chemin de ce que la religion appelle la communion des saints. Mais même pour un agnostique cette communion est nécessaire. C'est en fait la condition essentielle pour aboutir à un nouvel «enroulement » de l'humanité sur elle-même seul capable, comme Teilhard l'avait annoncé, d'engendrer avec l'avènement d'une "superhumanité", un nouvel être collectif mais formé d'élements affirmant leur irremplaçable personnalité, c'est-à-dire, du fait de leur "centration" sur un projet commun, possédant une âme , à l'inverse de ce que serait un conglomérat anonyme, déchiré par des courants désordonnés ou hostiles.

Sans se faire trop d'illusions sur la bonne volonté des hommes, on ne doit pas sous-estimer la puissance des forces de liaison qui s'exercent depuis le début du monde et qui dirigent la montée vers la complexité. N'ont-elles pas, ces forces, fait émerger la vie du chaos de la « soupe primitive »? Ne peut-on espérer qu'elles poursuivront leur action et qu'elles engendreront aussi le nouveau pas de complexité attendu, celui de l'homme nouveau hors du chaos socio-économique et culturel dans lequel se débat actuellement l'humanité? Combien de temps celà peut-il prendre? Des décennies, des siècles ou des millénaires? L'échelle du temps nous échappe.

Cette quête de la communion, animée par la sympathie, l'attirance de l'être pour l'être - pourquoi ne pas dire l'amour, qui est peut-être une cinquième force fondamentale - ," la plus formidable des énergies cosmiques" selon Teilhard, tend à rapprocher les monades individuelles. Elle doit non seulement s'exercer vis à vis des autres, dans la convergence des différences c'est à dire dans la charité, mais elle doit s'exercer aussi vis à vis de la planète dans le respect de l'environnement dont nous jouissons et dont nous mesurons tous les jours un peu mieux la fragilité et la rareté, au moins dans notre proche univers. Elle doit être somme toute, dans un effort d'humilité c'est à dire de lucidité, l'expression de la Sagesse, du refus de l'orgueil déraisonnable de l'individu et de cette impardonnable volonté de puissance qu'il cherche trop souvent à affirmer sans réserve ni contrôle.

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