Monique
Drouet Toi qu'en vain
j'interroge, esprit, hôte
inconnu, Avant de
m'animer, quel ciel habitais- tu
? Quel pouvoir
t'a jeté sur ce globe fragile
? Quelle main
t'enferma dans ta prison d'argile
? Par quels
nœuds étonnants, par quels
secrets rapports, Le corps
tient- il à toi comme tu tiens
au corps ? Quel jour
séparera l'âme de la
matière ? Pour quel
nouveau palais quitteras- tu la terre
? As-tu tout
oublié ? Par delà le
tombeau, Vas-tu
renaître encore dans un oubli
nouveau ? Vas-tu
recommencer une semblable vie
? Ou, dans le
sein de Dieu, ta source et ta
patrie, Affranchi pour
jamais de tes liens mortels, Vas-tu jouir
enfin de tes droits éternels
?» Ce passage de la méditation
de Lamartine sur l'immortalité me semble
résumer parfaitement la question telle qu'elle se
pose aux niveaux des religions : C'est par la façon
dont le rapport au corps, à la matière, est
envisagé, par la façon dont le rapport au Mal
est envisagé, que s'élabore un mythe, une
tentative, une proposition d'explication devant cette
échéance que représente la mort. Comme
« fin de vie » en effet, la mort est une
constatation triviale, aucun paramètre viable n'est
disponible qui permettrait de jauger la limitation de
l'existence comme un bien ou comme un mal. Mais quand la
pensée se pose sur cette perspective, se
pénètre de son sens, le corps bien portant se
cabre, l'intelligence s'inquiète. Elle sait que la
mort comme idée demeure une question, un
mystère, et ne devient jamais un problème que
l'on peut espérer résoudre. La
représentation de l'effacement physique
consécutif de la disparition « transforme la
possibilité d'être en nécessité
», comme le faisait remarquer Ibn Gabirol. Bien évidemment, au niveau
du corps tout d'abord obscurément, puis avec
certitude, une certaine forme d'immortalité de la
matière, par son remaniement incessant aussi
vigoureux lors de notre mort, et après, qu'il l'est
durant notre vie, pendant laquelle il est cependant
circonscrit à nos limites corporelles, fut vite
relevée. La constatation de Lavoisier la
résume bien : « Rien ne se crée, rien ne
se perd, tout se transforme »… encore que cette
« immortalité » impose un
éparpillement certain. De même, on peut se
souvenir de l'immortalité reconnue par les Anciens en
raison d'actions glorieuses, illustres, ou encore - plus
récemment- à travers ce qu'il est convenu
d'appeler «l'effet papillon » : tout acte, quelque
qu'il soit, dans la mesure où de son existence
dépend l'existence d'actes futurs, dans la mesure
où son existence constitue la condition
nécessaire et absolue à l'advenue d'autres
faits, « s'immortalise », et par là
même immortalise d'une certaine façon son
auteur . Leibniz avait à juste titre affirmé :
« l'univers est tout d'une pièce, et chaque
chose contribue idéalement à l'existence de
toutes les autres ». La question n'est pas là.
Elle se situe au niveau de l'immortalité de l'esprit,
de ce qui constitue notre individuation, de la conscience de
notre conscience. L'intelligence bute toujours sur la
même interrogation, cherche et espère dans la
seule direction qui lui parait rationnelle : il n'est en
effet pas facile d'imaginer- ce semblerait tellement absurde
!- que tout cet amour dont je déborde, toute cette
vie dont je vibre, autre que physique même si elles
marchent toutes deux en parallèle, toute cette
tension vers l'Eternel, toute cette insatisfaction
transcendantale, perpétuelle, puissent être
à jamais complètement effacés,
anéantis. Si l'Existence a un sens, alors ce
négatif d'Existence qu'est la mort doit en avoir
aussi un. L'Existence avec un grand « E » ne
trouve son sens qu'en se transcendant dans son inversion. Le
désir d'immortalité devint vite une recherche
sur l'immortalité. Et bien qu'il n'y eut jamais
réellement confusion entre désir et principe,
ce désir fut cependant posé très
rapidement comme postulat existentiel , comme le montre les
premiers mythes, véritables propositions de
réponses religieuses à cette question. Plus
tard on rencontrera le monothéisme des Anciens
Hébreux, pour lesquels la création originelle
procédant de la parole divine ne saurait contenir une
once de mal. D'où l'intervention de la
liberté humaine en miroir du péché
originel. C'est dans la mesure où ce dernier est
reconnu comme polluant chaque Existant humain qu'à la
mort revient la gloire de «briser cet adultère
hymen de la terre avec l'âme », vers de Lamartine
relevé dans «la mort de Socrate », afin de
donner à l'âme une possibilité de
rejoindre son Créateur…Le corps pécheur
est alors méprisé, rejeté. Le dualisme
s'imposera. Cependant, l'Evangile nomme le corps « le
temple de l'esprit »…Un pauvre petit temple bien
crasseux, tout englué par le péché
originel, mais dont le « tabernacle »
recèle l'étincelle divine…D'où la
nécessité de purgatoire, après un
jugement de Dieu qui n'est pas sans rappeler une certaine
pesée des âmes. Nous connaissons tous la
définition chrétienne de la
résurrection qui confère
l'immortalité, c'est la définition du concile
de Latran IV: « en Christ, tous ressusciteront avec
leur propre corps, qu'ils ont maintenant », « au
dernier jour », dit Jean (Jean : 6/ 39) , et Philippe
(3/21 ) précise que ce corps « sera
transfiguré en un corps de gloire», en un
«corps spirituel » ; « il faut que cet
être corruptible revête
l'incorruptibilité, que cet être mortel
revête l'immortalité » (1 Co. 15,
44). Ce panorama incomplet et succinct a
pour but de mettre en évidence le fait que si, au
point de départ, on prend comme pivot
réflexif le mythe ou le religieux, avec la mort -
justificative de vie - au centre de la réflexion,
alors la chair en tant que structure permettant le
particularisme spirituel de chaque personne est totalement
méconnue. Dans cette optique en effet, ou
bien l'immortalité est «active »…et on
se place dans le cadre de l'éternel retour, l'homme
recommençant éternellement à vivre
après avoir bu aux sources du Léthé, ou
bien elle est définitive, «statique », une
fois que l'être corruptible a été
revêtu par l'incorruptibilité. Teilhard de Chardin, adoptant la
démarche du géologue russe Vladimir Ivanovitch
Vernadsky (1863, 1945), fondateur de la géochimie,
pour lequel il y a correspondance entre travail humain et
nature ( la nature contenant l'ensemble des connaissances,
dont l'humanité prend progressivement conscience par
son travail, véritable traitement de l'information
,grâce à une espèce de
conscience/mémoire collective )- à tel point
qu'il créa le terme «noosphère » -
va utiliser la théorie évolutionniste comme
fil d'Ariane et envisager une hypothèse à
partir du postulat final de sa doctrine, le point Omega.
C'est reconnaître la possibilité, la
nécessité, d'une évolution
psychologique et spirituelle humaine. Dans cette optique le
péché originel se présentant en
continuum historique perd son caractère paralysant.
L'homme n'est plus lié de la même
manière à la matière, puisque c'est
avec et grâce à son propre corps qu'il
participe à l'avancée universelle vers le
point Omega. Ce n'est par conséquent pas
après la mort, mais progressivement, tout au long de
sa vie, dans sa façon d'affirmer de façon
constructive une existence qui secrète bien des
souffrances, et propose bien des péchés et des
erreurs, que justification et purification se
déploieront, en chaque individu- plus ou moins
conscient du fait- permettant d'envisager ce que le
Jésuite nomme «la super personnalisation ».
«La Réalité
où culmine l'Univers, dit il, ne peut se
développer à partir de nous qu'en nous
conservant: dans la personnalité suprême, nous
ne pouvons que nous trouver personnellement
immortalisés (…) Se fondre dans l'univers, pour
la monade humaine, c'est être super
personnalisé» (« comment je crois
»). La question de
l'incorruptibilité ne se pose pas, il y a impasse sur
la nécessité de purification, et jonction
directe immortalité / résurrection. Le
Scientifique postule que l'Univers / matière a
atteint son point de non retour, et par conséquent
que le Réel, qui en tant que Réel doit
continuer son évolution jusqu'à
réalisation parfaite en Omega, ne peut se
développer en quelque sorte que par utilisation de
l'énergie spirituelle continue de chaque
individualité humaine en l'immortalisant grâce
à cette super personnalisation. Le rappel de la définition
de la personnalité telle que l'envisage Teilhard
permet de relever principalement que, si l'Un irrigue le
Tout- Dieu inonde l'Univers-, le Tout- l'Univers comme
ensemble des multiples en évolution et donc en
démultiplication orientée constante- ne
saurait se fondre dans l'Un en raison
particulièrement de sa cause originelle. Pour le
Théologien, c'est cette cause, Souffle
Créateur, qui permet, en n'étant que
l'aiguillon existentiel, l'expression de l'espace
nécessaire à la monade humaine pour parvenir
à la super personnalisation réalisatrice de
l'immortalité par le seul biais du
déterminisme évolutif qu'il
développe. En effet, pour Teilhard, la
personnalité est- je cite: « le centre
particulier de perceptions et d'amour que la vie consiste
à développer » (« comment je crois
»). Dans cette optique, on peut dire
que si la vie a pour objectif de développer un tel
centre, c'est que ce centre préexiste, en puissance,
à la vie. Simplement, la Vie amasse
progressivement en ce centre l'accès conscient au
Réel et l'amour nécessaire à ces
perceptions. D'où sa qualité
d'immortalité, l'Un, l'Amour, irriguant le Tout,
informant, au sens propre du terme, chaque partie qui se
constitue par incorporation synthétisante du multiple
précédent, une trame de cette partie quittant
alors le pôle matériel pour se lover dans le
pôle spirituel. Une telle définition de la
personnalité, que mouvement et dynamisme permettent,
justifie l'idée d'un Dieu lui même unique et
personnel, «astre self subsistant puissamment
personnalisé » (« L'avenir de l'homme
»), précise Teilhard. Le Scientifique semble cependant
nettement refuser d'hypothéquer l'espace / temps par
l'éventualité d'une union consubstantielle
actuelle Personne / Dieu au sens cartésien du
terme. Seul un temps irréversible,
qui recèle son terme, peut justifier au
présent un sens à l'Univers en l'unifiant. Par
conséquent, à la différence par exemple
de Heidegger, chaque élément Teilhardien est
«pour la Vie », mais d'une vie qui se « nie
» en quelque sorte progressivement au fur et à
mesure qu'elle se spiritualise. Cette remarque permet d'ailleurs de
réfuter l'accusation de panthéisme
teilhardien, mais il n'y a pas acosmisme au sens de Hegel
visant Spinoza, il n'y a à aucun moment
négation de la nature : elle est un
élément nécessaire, fondamental- comme
le prouve l'Incarnation- à la réalisation du
Plérome. La difficulté qui consisterait
à considérer que - s'il y a
irréversibilité- alors chaque
différente monade recèle également son
terme- est balayée par le Théologien:
« par le seul fait que
l'évolution traverse, sans s'y fixer, la personne
humaine, nous nous trouvons forcés de reporter
infiniment en avant le terme du mouvement qui nous
entraîne » (« Esquisse d'un univers
personnel»)…d'où sa foi dans le salut
collectif de l'humanité, d'où l'importance
aussi d'une véritable fraternité humaine.
L'évolution est une force qui englobe et fait sienne
par démultiplication tout ce qu'elle rencontre. Rien
ne l'arrête, elle file vers une unité
organique. «Si je tiens tant à exprimer
l'unité en fonction du multiple, écrit il au
P. Valensin en 1920, c'est que je considère comme un
principe fondamental qu'il n' y a dans notre univers qu'une
philosophie, celle du Tout, les individus ne se comprenant
que par le Tout » (« comment je crois »).
Il va par conséquent
constater et développer l'idée que
l'évolution « conduit l'Humanité
collective (…) c'est à dire l'Evolution
réfléchie (…) à une sorte de
foyer ponctuel au centre de l'appareil
réfléchissant pris dans sa totalité
». «Mais, précise le Théologien,
puisqu'il n'y a ni fusion ni dissolution, le Centre
où les personnalités
élémentaires se rejoignent doit
nécessairement être distinct d'elles, c'est
à dire avoir sa propre personnalité»
(« l'avenir de l'homme »). Dans l'optique teilhardienne, le
Tout ne saurait donc se confondre avec l'Un. Il n'y a jamais
uniformisation, les divers éléments perdurent
et se valorisent grâce à la personnalisation de
chacun. L'humanité,
thésaurisant la multiplicité et la
diversité des personnes en tant que telles, ne
parviendra à son terme qu'en accédant,
organiquement, à une unité réelle.
Il va sans dire qu'il ne peut y
avoir une quelconque opposition entre le Tout et la personne
en tant que « je », encore qu'il y ait là
une réelle question que le Scientifique ne manque pas
de souligner avec vigueur : « comment, demande t'il, la
pensée pourrait elle emmagasiner nos conquêtes
qui se font toutes dans le Réfléchi ? Nous
reculons au premier choc devant l'association d'un ego avec
ce qui est tout ». («Le cœur de la
Matière ») Mais il précise plus loin
:« toutes nos difficultés et nos
répulsions se dissiperaient, quant aux oppositions du
Tout et de la personne, si seulement nous comprenions que
par structure la noosphère et plus
généralement le monde représentent un
ensemble non pas seulement fermé mais centré
». Il n'en reste pas moins que la
nature de l'élan qui galvanise tout homme, que ce
soit pour épuiser, en chaque connaissance, tous les
modes du possible, ou pour élaguer et purifier toute
connaissance, ne paraît être tributaire d'aucune
personnalité au sens teilhardien du terme. Ce désir originel qui
brûle chacun ne conduit-il pas à constater que
le point Omega ne pourra être «atteint»,
entre guillemets, comme substrat de la Personne, qu'en
demeurant effectivement extérieur à la
Personne, bien qu'il soit ou parce qu'il est, le Tout de
l'Humain ? En fait, le désir qui
interroge est en quelque sorte au deçà du moi,
il s'agit de cette soif, qui existe chez la majorité
des hommes, et semble relever du seul Inconscient
originel. Parfaitement
métabiologique, on peut penser que cette soif est
probablement ce qui rend l'homme humain. Parce que métabiologique,
elle est insatiable, et ne semble que pouvoir élever
l'homme, permettant à sa personnalité de
croître et de se déployer. Il faut effectivement
reconnaître que c'est bien par la façon dont la
volonté consciente de l'homme accepte ce
désir, reconnaît que ce désir donne
l'impulsion et se transforme en « orientation
précise sur un axe privilégié »
selon Teilhard et tend alors à mettre en œuvre
des éléments permettant d'espérer une
avancée dans sa réalisation, que sa
personnalité se modèle et se transforme,
permettant à sa vie, devenue existence, de retrouver
et de garder son orientation. C'est la parabole biblique,
la parabole des talents: je peux enfouir cette soif, et la
rendre au Créateur à la dernière heure
- sans y avoir changé un iota -, ou bien je peux
tenter de la faire fructifier, quitte à sembler
m'éparpiller- mais en fait je me complexifie-
activant en réalité ce qui constitue bien en
quelque sorte l'essence du talent qui m'a été
imparti. On peut dire que ce talent, s'adressant librement
à la nature même de l'être, constitue un
acte pur, en ce sens que, demeurant identique à lui
même, il peut être défini, en analogie
aristotélicienne, comme une «essence pure et
sans matière ». Il manifeste le coté
divin en l'homme, non ce qui s'ajoute à l'être,
mais son essence même. On retrouve d'ailleurs
là l'origine sémantique du terme «
talent » - le « talenton » grec- en
opposition sur le plan métaphysique à la
puissance. Cependant, les caractéristiques du point
Oméga ne semblent pas lui permettre de recevoir
progressivement quelque acte pur : son existence, en tant
que « pôle de consolidation » (« le
cœur de la Matière ») est en
dépendance directe d'un Univers « psychiquement
convergent » (« la centrologie »).). Ce
foyer de convergence signe un seuil de maturation cosmique,
dans la mesure et à condition que «les nappes
démesurées (de l'Espace-temps) » soient
« suivies dans le sens convenable » ( « le
phénomène humain»). Le point Omega s'édifie
progressivement par le jeu réciproque de ces deux
énergies que sont le radial et le tangentiel,
parallèlement à l'édification , au
peaufinage en quelque sorte, de centre en centre, de la
conscience réflexive de l'homme… il ne peut
recevoir d'acte pur qu'à la fin biblique des
temps. On s'étonne alors de la
vitalité, du dynamisme, de cet élan, ce qui
conduit à se demander si cette soif perdurerait s'il
n'y avait, dès l'origine, quelque affinité
entre l'homme et l'objet bien réel, ultime, de ce
désir ? La fidélité,
l'exigence, et l'intensité, de ce désir
perdureraient-elles s'il n'y avait également
développement progressif ? On n'est pas loin du «
principe d'immanence » dont parle St. Thomas, entendant
par là qu'aucun être ne peut être
ordonné à une fin sans que préexiste en
lui une certaine propension à cette fin, ou bien du
synthème néoplatonicien, véritable
relais divin recélé en chaque essence de
quelque nature qu'elle soit (minérale,
végétale, animale, etc) qui indique de
façon symbolique la nécessaire liaison avec
Dieu. C'est parce qu'il y a participation
à l'élaboration de l'existence de l'Objet que
l'homme tend spirituellement et intellectuellement vers cet
Objet- Teilhard parle de «réalité et de
rayonnement déjà actuels » (« le
phénomène humain »). Cette tension vers
le divin naît du désir, de la conscience de
cette tension jaillit l'action, qui est création.
D'où la nécessaire spécialisation de la
partie, d'où l'interrogation de l'Agir, à
laquelle le Scientifique propose une solution : « le
seul moteur de la vie réfléchie, dit il, c'est
donc un terme absolu, c'est à dire divin » (
« l'esprit de la terre ») : « l'univers…
dès lors que, pour le penser, le subir, et l'agir, ce
n'est pas en sens inverse, c'est au delà de nos
âmes qu'il nous faut regarder ( « le
phénomène humain»). C'est peut être d'ailleurs
la raison, ou l'une des raisons, pour laquelle la
caractéristique de cette immortalité est
l'irréversibilité: on relève une
continuité logique, avec un unique point de
départ- ce « désir » que l'on a vu
inonder le monde- et un point d'arrivée
souhaité et espéré pour tout Homme, le
foyer de convergence nécessaire pour expliquer au
niveau phénoménologique seul, ce qui nous
semble être la cohérence de l'Univers. Il est
certain que, pour que cet élan, identique à la
soif qui le fait être, perdure, il semble
nécessaire de respecter une certaine distance entre
lui et ce que l'on peut, peut-être, oser appeler
« son objet ultime », ce qui met bien en
évidence la nécessaire progression
évolutive démontrée par le
Scientifique, l'évolution physique cédant la
place à la conscience, laquelle s'élève
progressivement en intercommunications humaines, voie du
devenir spirituel en Omega. Teilhard parle de perceptions. Dans
« le Phénomène Humain » il
précise : « tous les animaux en sont là
aussi bien que nous mêmes ; mais il est particulier
à l'homme de penser…La perfection et la
suprématie de l'être pensant ne se mesurent
elles pas à la pénétration et au
pouvoir synthétique de son regard ? » Les
perceptions nécessitant l'acuité de la
conscience, doivent par conséquent, conjointement
à la complexification évoquée par le
Théologien, aller en se synthétisant et en
synthétisant leurs conséquences vers des
unités de plus en plus complexes, on devrait
peut-être dire des «
hétérogénéités
organisées » de plus en plus
spirituelles. Ce ne semble par conséquent
pouvoir être qu'à ce niveau qu'intervient la
super personnalisation teilhardienne, véritable
«grâce » qui hisse chaque monade humaine
hors de l'ornière de l'espèce «
mammifère » en lui permettant, s'il elle le
veut, «à partir d'elle », pour reprendre
l'expression de Teilhard, de déployer et de laisser
se déployer cette super personnalisation. Ce dernier
espace de finalisation de chaque individualité
humaine par seule spiritualisation ne peut se
développer et se réaliser qu'en ce monde,
grâce à lui, et pour son achèvement.
C'est d'ailleurs l'une des raisons pour laquelle Teilhard
considère le monde comme un véritable
Sacrement : la cosmogénèse est appelée
à devenir christogénèse.
«L'évolution n'est elle pas, questionne le
Scientifique, l'expression, pour notre expérience,
dans le temps et dans l'espace, de la Création ?
» (« Place de l'homme dans l'univers ») de
même, pourrait-on ajouter,
qu'irréversibilité et super personnalisation ?
Et le Théologien affirme «la mort, forme ou
condition d'un nouveau progrès (…) action
réfléchie et disparition totale sont
cosmiquement incompatibles.» (« L'énergie
humaine ») Est-ce fausser le sens de la
méditation du Religieux que de penser que, pour lui,
ce n'est vraiment qu'à la fin des temps que chaque
tension individuelle, déployée alors à
son maximum, se trouvera parfaitement purifiée par
l'épuisement collectif, conscient et volontaire, de
tous les possibles surgis de la Sainte Matière? Alors
seulement l'étant de l'être sera enfin
totalement dévoilé , « l'homme nouveau
» n'étant dés lors plus assujetti aux
contraintes de l'espace/ temps. A l'analyse en effet on a vu que le
foyer de convergence Omega ne pouvait s'inscrire qu'à
partir de ce qui semble être un véritable seuil
de maturation du processus cosmique tout entier. Par structure, affirme le
Théologien, et on peut insister : par structure
seule, et tant que cette structure est nécessaire,
« Omega, considéré dans son dernier
principe, ne peut être qu'un centre distinct rayonnant
au cœur d'un système de centres ». Si
l'œuvre de Teilhard aboutit à ce que le
Théologien nomme « le point Omega », centre
christique qui, dans le même temps, fait naître,
et justifie, tout l'existant et tout Existant, il demeure
cependant que le point Omega, comme point d'aboutissement du
divin de chaque parcellaire humain, est limité
à lui-même par lui-même en tant que
réalisation christique absolue. Raoul Giret l'avait noté
(dans un article : Pierre Teilhard De Chardin : L'Evolution
apporte à la théologie le sens de la
durée) en 1999 : « on peut dire que la
Rédemption est contingente à l'Incarnation du
Fils dans une humanité pécheresse mais qu'elle
n'est pas la cause de cette Incarnation ». L'homme de
la fin des temps, devenu en quelque sorte le reflet exact du
point Omega totalement constitué- le Christ
Ressuscité, et non plus Jésus le
Nazaréen qui, après sa mort en Croix, refusait
d'être touché- cet homme de la fin des temps ne
doit-il pas dés lors, dans l'optique teilhardienne,
être considéré comme le dernier Adam
? A ce moment, à la fin des
temps, lorsque l'énergie spirituelle se sera
totalement cristallisée en Amour, il y aura
inversion, j'accepterai- dernier mouvement de super
personnalisation, j'accepterai- consciemment,
volontairement, par un acte d'amour qui sera enfin un acte
de pur amour- de devenir, moi-même, objet total, sans
restriction, de l'Amour même de Dieu. Quand le désir et l'agape
se rejoignent, il y a ek-stase. Dans cette ek-stase
éternelle, la personnalité qui m'a fait
être comme je l'ai faite être devient ce qu'elle
était appelée dés l'origine à
être : de la quintessence d'Amour, Charité
même de Dieu. A ce moment se place le constat
apocalyptique : «…Et la mort ne sera plus …Je
suis l'Alpha et l'Omega, le Commencement et la Fin
». Il est possible d'opposer à
ces feuillets quelques objections : par exemple, le fait que
le purgatoire ne soit pas vraiment présent en tant
que lieu de purification des âmes mortes en
état de grâce chez le Religieux, un peu comme 1
Corinthien 3 le cite en parlant d'une «
traversée par le feu ». Peut-être Teilhard
était-il « moderniste » avant l'heure : le
« catéchisme pour adultes » publié
en 1991, indique simplement que : « Pour parvenir
à cette contemplation de Dieu, une
«étape » de purification, appelée
purgatoire, peut être nécessaire. Il ne s'agit
ni d'un lieu, ni d'un temps ; on peut parler plutôt
d'un état …» Je me permets cependant de
remarquer, avec les Protestants, que la Bible n'en parle pas
en tant que tel ; Hébreux (9,27) rappelle que,
l'homme n'ayant qu'une seule mort, subit après
celle-ci un jugement définitif. La seule
possibilité d'action, la possibilité de se
repentir et de se changer, se situe donc tout au long de la
vie. La démarche teilhardienne, l'importance
accordée par Teilhard à l'agir et à la
responsabilité qui lui est attachée, me
semblerait aller en ce sens. Par ailleurs, l'idée de
super personnalisation demeure un peu difficile à se
représenter…Une image lui correspondrait
peut-être : il faut imaginer « une onde
lancée » pour chaque action, pour chaque
mouvement, de chaque Individu en tant que Personne. Ces
ondes vont s'agrandissant sans cesse, englobée et
englobant chaque conséquence qu'elles suscitent, et
ce jusqu'à la fin des mondes. Au point Omega,
Teilhard envisage que se produise en quelque sorte une
« synthèse » spirituelle des ondes
provenant de la même volonté- ce qui permet de
donner alors l'éternité à
l'immortalité- afin que « le dernier Adam »
puisse librement, en connaissance de toute cause, constituer
Oméga ; c'est ce cœur christique de
synthèses qui répond à la
dénomination «super personnalisation
». Une dernière objection,
celle d'oser réfléchir sur un tel
sujet…Kierkegaard écrivait que « c'est le
paradoxe suprême de la pensée que de vouloir
découvrir quelque chose qu'elle-même ne peut
penser » (« miettes philosophiques »). Il me
semble que c'est aussi sa grandeur d'accepter l'abrupt d'une
telle réflexion.
«
Je meurs, et ne sais pas ce que c'est
que de naître.
Conclusion