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La question de l'immortalité chez Teilhard

par

Monique Drouet

 

« Je meurs, et ne sais pas ce que c'est que de naître.

Toi qu'en vain j'interroge, esprit, hôte inconnu,

Avant de m'animer, quel ciel habitais- tu ?

Quel pouvoir t'a jeté sur ce globe fragile ?

Quelle main t'enferma dans ta prison d'argile ?

Par quels nœuds étonnants, par quels secrets rapports,

Le corps tient- il à toi comme tu tiens au corps ?

Quel jour séparera l'âme de la matière ?

Pour quel nouveau palais quitteras- tu la terre ?

As-tu tout oublié ? Par delà le tombeau,

Vas-tu renaître encore dans un oubli nouveau ?

Vas-tu recommencer une semblable vie ?

Ou, dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie,

Affranchi pour jamais de tes liens mortels,

Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels ?»

 

Ce passage de la méditation de Lamartine sur l'immortalité me semble résumer parfaitement la question telle qu'elle se pose aux niveaux des religions : C'est par la façon dont le rapport au corps, à la matière, est envisagé, par la façon dont le rapport au Mal est envisagé, que s'élabore un mythe, une tentative, une proposition d'explication devant cette échéance que représente la mort. Comme « fin de vie » en effet, la mort est une constatation triviale, aucun paramètre viable n'est disponible qui permettrait de jauger la limitation de l'existence comme un bien ou comme un mal. Mais quand la pensée se pose sur cette perspective, se pénètre de son sens, le corps bien portant se cabre, l'intelligence s'inquiète. Elle sait que la mort comme idée demeure une question, un mystère, et ne devient jamais un problème que l'on peut espérer résoudre. La représentation de l'effacement physique consécutif de la disparition « transforme la possibilité d'être en nécessité », comme le faisait remarquer Ibn Gabirol.

Bien évidemment, au niveau du corps tout d'abord obscurément, puis avec certitude, une certaine forme d'immortalité de la matière, par son remaniement incessant aussi vigoureux lors de notre mort, et après, qu'il l'est durant notre vie, pendant laquelle il est cependant circonscrit à nos limites corporelles, fut vite relevée. La constatation de Lavoisier la résume bien : « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme »… encore que cette « immortalité » impose un éparpillement certain. De même, on peut se souvenir de l'immortalité reconnue par les Anciens en raison d'actions glorieuses, illustres, ou encore - plus récemment- à travers ce qu'il est convenu d'appeler «l'effet papillon » : tout acte, quelque qu'il soit, dans la mesure où de son existence dépend l'existence d'actes futurs, dans la mesure où son existence constitue la condition nécessaire et absolue à l'advenue d'autres faits, « s'immortalise », et par là même immortalise d'une certaine façon son auteur . Leibniz avait à juste titre affirmé : « l'univers est tout d'une pièce, et chaque chose contribue idéalement à l'existence de toutes les autres ».

 

La question n'est pas là. Elle se situe au niveau de l'immortalité de l'esprit, de ce qui constitue notre individuation, de la conscience de notre conscience. L'intelligence bute toujours sur la même interrogation, cherche et espère dans la seule direction qui lui parait rationnelle : il n'est en effet pas facile d'imaginer- ce semblerait tellement absurde !- que tout cet amour dont je déborde, toute cette vie dont je vibre, autre que physique même si elles marchent toutes deux en parallèle, toute cette tension vers l'Eternel, toute cette insatisfaction transcendantale, perpétuelle, puissent être à jamais complètement effacés, anéantis. Si l'Existence a un sens, alors ce négatif d'Existence qu'est la mort doit en avoir aussi un. L'Existence avec un grand « E » ne trouve son sens qu'en se transcendant dans son inversion. Le désir d'immortalité devint vite une recherche sur l'immortalité. Et bien qu'il n'y eut jamais réellement confusion entre désir et principe, ce désir fut cependant posé très rapidement comme postulat existentiel , comme le montre les premiers mythes, véritables propositions de réponses religieuses à cette question. Plus tard on rencontrera le monothéisme des Anciens Hébreux, pour lesquels la création originelle procédant de la parole divine ne saurait contenir une once de mal. D'où l'intervention de la liberté humaine en miroir du péché originel. C'est dans la mesure où ce dernier est reconnu comme polluant chaque Existant humain qu'à la mort revient la gloire de «briser cet adultère hymen de la terre avec l'âme », vers de Lamartine relevé dans «la mort de Socrate », afin de donner à l'âme une possibilité de rejoindre son Créateur…Le corps pécheur est alors méprisé, rejeté. Le dualisme s'imposera. Cependant, l'Evangile nomme le corps « le temple de l'esprit »…Un pauvre petit temple bien crasseux, tout englué par le péché originel, mais dont le « tabernacle » recèle l'étincelle divine…D'où la nécessité de purgatoire, après un jugement de Dieu qui n'est pas sans rappeler une certaine pesée des âmes. Nous connaissons tous la définition chrétienne de la résurrection qui confère l'immortalité, c'est la définition du concile de Latran IV: « en Christ, tous ressusciteront avec leur propre corps, qu'ils ont maintenant », « au dernier jour », dit Jean (Jean : 6/ 39) , et Philippe (3/21 ) précise que ce corps « sera transfiguré en un corps de gloire», en un «corps spirituel » ; « il faut que cet être corruptible revête l'incorruptibilité, que cet être mortel revête l'immortalité » (1 Co. 15, 44).

Ce panorama incomplet et succinct a pour but de mettre en évidence le fait que si, au point de départ, on prend comme pivot réflexif le mythe ou le religieux, avec la mort - justificative de vie - au centre de la réflexion, alors la chair en tant que structure permettant le particularisme spirituel de chaque personne est totalement méconnue.

Dans cette optique en effet, ou bien l'immortalité est «active »…et on se place dans le cadre de l'éternel retour, l'homme recommençant éternellement à vivre après avoir bu aux sources du Léthé, ou bien elle est définitive, «statique », une fois que l'être corruptible a été revêtu par l'incorruptibilité.

Teilhard de Chardin, adoptant la démarche du géologue russe Vladimir Ivanovitch Vernadsky (1863, 1945), fondateur de la géochimie, pour lequel il y a correspondance entre travail humain et nature ( la nature contenant l'ensemble des connaissances, dont l'humanité prend progressivement conscience par son travail, véritable traitement de l'information ,grâce à une espèce de conscience/mémoire collective )- à tel point qu'il créa le terme «noosphère » - va utiliser la théorie évolutionniste comme fil d'Ariane et envisager une hypothèse à partir du postulat final de sa doctrine, le point Omega. C'est reconnaître la possibilité, la nécessité, d'une évolution psychologique et spirituelle humaine.

Dans cette optique le péché originel se présentant en continuum historique perd son caractère paralysant. L'homme n'est plus lié de la même manière à la matière, puisque c'est avec et grâce à son propre corps qu'il participe à l'avancée universelle vers le point Omega.

Ce n'est par conséquent pas après la mort, mais progressivement, tout au long de sa vie, dans sa façon d'affirmer de façon constructive une existence qui secrète bien des souffrances, et propose bien des péchés et des erreurs, que justification et purification se déploieront, en chaque individu- plus ou moins conscient du fait- permettant d'envisager ce que le Jésuite nomme «la super personnalisation ».

«La Réalité où culmine l'Univers, dit il, ne peut se développer à partir de nous qu'en nous conservant: dans la personnalité suprême, nous ne pouvons que nous trouver personnellement immortalisés (…) Se fondre dans l'univers, pour la monade humaine, c'est être super personnalisé» (« comment je crois »).

La question de l'incorruptibilité ne se pose pas, il y a impasse sur la nécessité de purification, et jonction directe immortalité / résurrection. Le Scientifique postule que l'Univers / matière a atteint son point de non retour, et par conséquent que le Réel, qui en tant que Réel doit continuer son évolution jusqu'à réalisation parfaite en Omega, ne peut se développer en quelque sorte que par utilisation de l'énergie spirituelle continue de chaque individualité humaine en l'immortalisant grâce à cette super personnalisation.

Le rappel de la définition de la personnalité telle que l'envisage Teilhard permet de relever principalement que, si l'Un irrigue le Tout- Dieu inonde l'Univers-, le Tout- l'Univers comme ensemble des multiples en évolution et donc en démultiplication orientée constante- ne saurait se fondre dans l'Un en raison particulièrement de sa cause originelle. Pour le Théologien, c'est cette cause, Souffle Créateur, qui permet, en n'étant que l'aiguillon existentiel, l'expression de l'espace nécessaire à la monade humaine pour parvenir à la super personnalisation réalisatrice de l'immortalité par le seul biais du déterminisme évolutif qu'il développe.

En effet, pour Teilhard, la personnalité est- je cite: « le centre particulier de perceptions et d'amour que la vie consiste à développer » (« comment je crois »).

Dans cette optique, on peut dire que si la vie a pour objectif de développer un tel centre, c'est que ce centre préexiste, en puissance, à la vie.

Simplement, la Vie amasse progressivement en ce centre l'accès conscient au Réel et l'amour nécessaire à ces perceptions. D'où sa qualité d'immortalité, l'Un, l'Amour, irriguant le Tout, informant, au sens propre du terme, chaque partie qui se constitue par incorporation synthétisante du multiple précédent, une trame de cette partie quittant alors le pôle matériel pour se lover dans le pôle spirituel.

Une telle définition de la personnalité, que mouvement et dynamisme permettent, justifie l'idée d'un Dieu lui même unique et personnel, «astre self subsistant puissamment personnalisé » (« L'avenir de l'homme »), précise Teilhard.

Le Scientifique semble cependant nettement refuser d'hypothéquer l'espace / temps par l'éventualité d'une union consubstantielle actuelle Personne / Dieu au sens cartésien du terme.

Seul un temps irréversible, qui recèle son terme, peut justifier au présent un sens à l'Univers en l'unifiant. Par conséquent, à la différence par exemple de Heidegger, chaque élément Teilhardien est «pour la Vie », mais d'une vie qui se « nie » en quelque sorte progressivement au fur et à mesure qu'elle se spiritualise.

Cette remarque permet d'ailleurs de réfuter l'accusation de panthéisme teilhardien, mais il n'y a pas acosmisme au sens de Hegel visant Spinoza, il n'y a à aucun moment négation de la nature : elle est un élément nécessaire, fondamental- comme le prouve l'Incarnation- à la réalisation du Plérome. La difficulté qui consisterait à considérer que - s'il y a irréversibilité- alors chaque différente monade recèle également son terme- est balayée par le Théologien:

« par le seul fait que l'évolution traverse, sans s'y fixer, la personne humaine, nous nous trouvons forcés de reporter infiniment en avant le terme du mouvement qui nous entraîne » (« Esquisse d'un univers personnel»)…d'où sa foi dans le salut collectif de l'humanité, d'où l'importance aussi d'une véritable fraternité humaine. L'évolution est une force qui englobe et fait sienne par démultiplication tout ce qu'elle rencontre. Rien ne l'arrête, elle file vers une unité organique. «Si je tiens tant à exprimer l'unité en fonction du multiple, écrit il au P. Valensin en 1920, c'est que je considère comme un principe fondamental qu'il n' y a dans notre univers qu'une philosophie, celle du Tout, les individus ne se comprenant que par le Tout » (« comment je crois »).

Il va par conséquent constater et développer l'idée que l'évolution « conduit l'Humanité collective (…) c'est à dire l'Evolution réfléchie (…) à une sorte de foyer ponctuel au centre de l'appareil réfléchissant pris dans sa totalité ». «Mais, précise le Théologien, puisqu'il n'y a ni fusion ni dissolution, le Centre où les personnalités élémentaires se rejoignent doit nécessairement être distinct d'elles, c'est à dire avoir sa propre personnalité» (« l'avenir de l'homme »).

Dans l'optique teilhardienne, le Tout ne saurait donc se confondre avec l'Un. Il n'y a jamais uniformisation, les divers éléments perdurent et se valorisent grâce à la personnalisation de chacun.

L'humanité, thésaurisant la multiplicité et la diversité des personnes en tant que telles, ne parviendra à son terme qu'en accédant, organiquement, à une unité réelle.

Il va sans dire qu'il ne peut y avoir une quelconque opposition entre le Tout et la personne en tant que « je », encore qu'il y ait là une réelle question que le Scientifique ne manque pas de souligner avec vigueur : « comment, demande t'il, la pensée pourrait elle emmagasiner nos conquêtes qui se font toutes dans le Réfléchi ? Nous reculons au premier choc devant l'association d'un ego avec ce qui est tout ». («Le cœur de la Matière ») Mais il précise plus loin :« toutes nos difficultés et nos répulsions se dissiperaient, quant aux oppositions du Tout et de la personne, si seulement nous comprenions que par structure la noosphère et plus généralement le monde représentent un ensemble non pas seulement fermé mais centré ».

Il n'en reste pas moins que la nature de l'élan qui galvanise tout homme, que ce soit pour épuiser, en chaque connaissance, tous les modes du possible, ou pour élaguer et purifier toute connaissance, ne paraît être tributaire d'aucune personnalité au sens teilhardien du terme.

Ce désir originel qui brûle chacun ne conduit-il pas à constater que le point Omega ne pourra être «atteint», entre guillemets, comme substrat de la Personne, qu'en demeurant effectivement extérieur à la Personne, bien qu'il soit ou parce qu'il est, le Tout de l'Humain ?

En fait, le désir qui interroge est en quelque sorte au deçà du moi, il s'agit de cette soif, qui existe chez la majorité des hommes, et semble relever du seul Inconscient originel.

Parfaitement métabiologique, on peut penser que cette soif est probablement ce qui rend l'homme humain.

Parce que métabiologique, elle est insatiable, et ne semble que pouvoir élever l'homme, permettant à sa personnalité de croître et de se déployer.

Il faut effectivement reconnaître que c'est bien par la façon dont la volonté consciente de l'homme accepte ce désir, reconnaît que ce désir donne l'impulsion et se transforme en « orientation précise sur un axe privilégié » selon Teilhard et tend alors à mettre en œuvre des éléments permettant d'espérer une avancée dans sa réalisation, que sa personnalité se modèle et se transforme, permettant à sa vie, devenue existence, de retrouver et de garder son orientation. C'est la parabole biblique, la parabole des talents: je peux enfouir cette soif, et la rendre au Créateur à la dernière heure - sans y avoir changé un iota -, ou bien je peux tenter de la faire fructifier, quitte à sembler m'éparpiller- mais en fait je me complexifie- activant en réalité ce qui constitue bien en quelque sorte l'essence du talent qui m'a été imparti. On peut dire que ce talent, s'adressant librement à la nature même de l'être, constitue un acte pur, en ce sens que, demeurant identique à lui même, il peut être défini, en analogie aristotélicienne, comme une «essence pure et sans matière ». Il manifeste le coté divin en l'homme, non ce qui s'ajoute à l'être, mais son essence même. On retrouve d'ailleurs là l'origine sémantique du terme « talent » - le « talenton » grec- en opposition sur le plan métaphysique à la puissance. Cependant, les caractéristiques du point Oméga ne semblent pas lui permettre de recevoir progressivement quelque acte pur : son existence, en tant que « pôle de consolidation » (« le cœur de la Matière ») est en dépendance directe d'un Univers « psychiquement convergent » (« la centrologie »).). Ce foyer de convergence signe un seuil de maturation cosmique, dans la mesure et à condition que «les nappes démesurées (de l'Espace-temps) » soient « suivies dans le sens convenable » ( « le phénomène humain»).

Le point Omega s'édifie progressivement par le jeu réciproque de ces deux énergies que sont le radial et le tangentiel, parallèlement à l'édification , au peaufinage en quelque sorte, de centre en centre, de la conscience réflexive de l'homme… il ne peut recevoir d'acte pur qu'à la fin biblique des temps.

On s'étonne alors de la vitalité, du dynamisme, de cet élan, ce qui conduit à se demander si cette soif perdurerait s'il n'y avait, dès l'origine, quelque affinité entre l'homme et l'objet bien réel, ultime, de ce désir ?

La fidélité, l'exigence, et l'intensité, de ce désir perdureraient-elles s'il n'y avait également développement progressif ?

On n'est pas loin du « principe d'immanence » dont parle St. Thomas, entendant par là qu'aucun être ne peut être ordonné à une fin sans que préexiste en lui une certaine propension à cette fin, ou bien du synthème néoplatonicien, véritable relais divin recélé en chaque essence de quelque nature qu'elle soit (minérale, végétale, animale, etc) qui indique de façon symbolique la nécessaire liaison avec Dieu.

C'est parce qu'il y a participation à l'élaboration de l'existence de l'Objet que l'homme tend spirituellement et intellectuellement vers cet Objet- Teilhard parle de «réalité et de rayonnement déjà actuels » (« le phénomène humain »). Cette tension vers le divin naît du désir, de la conscience de cette tension jaillit l'action, qui est création. D'où la nécessaire spécialisation de la partie, d'où l'interrogation de l'Agir, à laquelle le Scientifique propose une solution : « le seul moteur de la vie réfléchie, dit il, c'est donc un terme absolu, c'est à dire divin » ( « l'esprit de la terre ») : « l'univers… dès lors que, pour le penser, le subir, et l'agir, ce n'est pas en sens inverse, c'est au delà de nos âmes qu'il nous faut regarder ( « le phénomène humain»).

C'est peut être d'ailleurs la raison, ou l'une des raisons, pour laquelle la caractéristique de cette immortalité est l'irréversibilité: on relève une continuité logique, avec un unique point de départ- ce « désir » que l'on a vu inonder le monde- et un point d'arrivée souhaité et espéré pour tout Homme, le foyer de convergence nécessaire pour expliquer au niveau phénoménologique seul, ce qui nous semble être la cohérence de l'Univers. Il est certain que, pour que cet élan, identique à la soif qui le fait être, perdure, il semble nécessaire de respecter une certaine distance entre lui et ce que l'on peut, peut-être, oser appeler « son objet ultime », ce qui met bien en évidence la nécessaire progression évolutive démontrée par le Scientifique, l'évolution physique cédant la place à la conscience, laquelle s'élève progressivement en intercommunications humaines, voie du devenir spirituel en Omega.

Teilhard parle de perceptions. Dans « le Phénomène Humain » il précise : « tous les animaux en sont là aussi bien que nous mêmes ; mais il est particulier à l'homme de penser…La perfection et la suprématie de l'être pensant ne se mesurent elles pas à la pénétration et au pouvoir synthétique de son regard ? » Les perceptions nécessitant l'acuité de la conscience, doivent par conséquent, conjointement à la complexification évoquée par le Théologien, aller en se synthétisant et en synthétisant leurs conséquences vers des unités de plus en plus complexes, on devrait peut-être dire des « hétérogénéités organisées » de plus en plus spirituelles.

Ce ne semble par conséquent pouvoir être qu'à ce niveau qu'intervient la super personnalisation teilhardienne, véritable «grâce » qui hisse chaque monade humaine hors de l'ornière de l'espèce « mammifère » en lui permettant, s'il elle le veut, «à partir d'elle », pour reprendre l'expression de Teilhard, de déployer et de laisser se déployer cette super personnalisation. Ce dernier espace de finalisation de chaque individualité humaine par seule spiritualisation ne peut se développer et se réaliser qu'en ce monde, grâce à lui, et pour son achèvement. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour laquelle Teilhard considère le monde comme un véritable Sacrement : la cosmogénèse est appelée à devenir christogénèse. «L'évolution n'est elle pas, questionne le Scientifique, l'expression, pour notre expérience, dans le temps et dans l'espace, de la Création ? » (« Place de l'homme dans l'univers ») de même, pourrait-on ajouter, qu'irréversibilité et super personnalisation ? Et le Théologien affirme «la mort, forme ou condition d'un nouveau progrès (…) action réfléchie et disparition totale sont cosmiquement incompatibles.» (« L'énergie humaine »)

Conclusion

Est-ce fausser le sens de la méditation du Religieux que de penser que, pour lui, ce n'est vraiment qu'à la fin des temps que chaque tension individuelle, déployée alors à son maximum, se trouvera parfaitement purifiée par l'épuisement collectif, conscient et volontaire, de tous les possibles surgis de la Sainte Matière? Alors seulement l'étant de l'être sera enfin totalement dévoilé , « l'homme nouveau » n'étant dés lors plus assujetti aux contraintes de l'espace/ temps.

A l'analyse en effet on a vu que le foyer de convergence Omega ne pouvait s'inscrire qu'à partir de ce qui semble être un véritable seuil de maturation du processus cosmique tout entier.

Par structure, affirme le Théologien, et on peut insister : par structure seule, et tant que cette structure est nécessaire, « Omega, considéré dans son dernier principe, ne peut être qu'un centre distinct rayonnant au cœur d'un système de centres ». Si l'œuvre de Teilhard aboutit à ce que le Théologien nomme « le point Omega », centre christique qui, dans le même temps, fait naître, et justifie, tout l'existant et tout Existant, il demeure cependant que le point Omega, comme point d'aboutissement du divin de chaque parcellaire humain, est limité à lui-même par lui-même en tant que réalisation christique absolue.

Raoul Giret l'avait noté (dans un article : Pierre Teilhard De Chardin : L'Evolution apporte à la théologie le sens de la durée) en 1999 : « on peut dire que la Rédemption est contingente à l'Incarnation du Fils dans une humanité pécheresse mais qu'elle n'est pas la cause de cette Incarnation ». L'homme de la fin des temps, devenu en quelque sorte le reflet exact du point Omega totalement constitué- le Christ Ressuscité, et non plus Jésus le Nazaréen qui, après sa mort en Croix, refusait d'être touché- cet homme de la fin des temps ne doit-il pas dés lors, dans l'optique teilhardienne, être considéré comme le dernier Adam ?

A ce moment, à la fin des temps, lorsque l'énergie spirituelle se sera totalement cristallisée en Amour, il y aura inversion, j'accepterai- dernier mouvement de super personnalisation, j'accepterai- consciemment, volontairement, par un acte d'amour qui sera enfin un acte de pur amour- de devenir, moi-même, objet total, sans restriction, de l'Amour même de Dieu.

Quand le désir et l'agape se rejoignent, il y a ek-stase. Dans cette ek-stase éternelle, la personnalité qui m'a fait être comme je l'ai faite être devient ce qu'elle était appelée dés l'origine à être : de la quintessence d'Amour, Charité même de Dieu. A ce moment se place le constat apocalyptique : «…Et la mort ne sera plus …Je suis l'Alpha et l'Omega, le Commencement et la Fin ».

Il est possible d'opposer à ces feuillets quelques objections : par exemple, le fait que le purgatoire ne soit pas vraiment présent en tant que lieu de purification des âmes mortes en état de grâce chez le Religieux, un peu comme 1 Corinthien 3 le cite en parlant d'une « traversée par le feu ». Peut-être Teilhard était-il « moderniste » avant l'heure : le « catéchisme pour adultes » publié en 1991, indique simplement que : « Pour parvenir à cette contemplation de Dieu, une «étape » de purification, appelée purgatoire, peut être nécessaire. Il ne s'agit ni d'un lieu, ni d'un temps ; on peut parler plutôt d'un état …»

Je me permets cependant de remarquer, avec les Protestants, que la Bible n'en parle pas en tant que tel ; Hébreux (9,27) rappelle que, l'homme n'ayant qu'une seule mort, subit après celle-ci un jugement définitif. La seule possibilité d'action, la possibilité de se repentir et de se changer, se situe donc tout au long de la vie. La démarche teilhardienne, l'importance accordée par Teilhard à l'agir et à la responsabilité qui lui est attachée, me semblerait aller en ce sens.

Par ailleurs, l'idée de super personnalisation demeure un peu difficile à se représenter…Une image lui correspondrait peut-être : il faut imaginer « une onde lancée » pour chaque action, pour chaque mouvement, de chaque Individu en tant que Personne. Ces ondes vont s'agrandissant sans cesse, englobée et englobant chaque conséquence qu'elles suscitent, et ce jusqu'à la fin des mondes. Au point Omega, Teilhard envisage que se produise en quelque sorte une « synthèse » spirituelle des ondes provenant de la même volonté- ce qui permet de donner alors l'éternité à l'immortalité- afin que « le dernier Adam » puisse librement, en connaissance de toute cause, constituer Oméga ; c'est ce cœur christique de synthèses qui répond à la dénomination «super personnalisation ».

Une dernière objection, celle d'oser réfléchir sur un tel sujet…Kierkegaard écrivait que « c'est le paradoxe suprême de la pensée que de vouloir découvrir quelque chose qu'elle-même ne peut penser » (« miettes philosophiques »). Il me semble que c'est aussi sa grandeur d'accepter l'abrupt d'une telle réflexion.