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J.-M.
Mortier : Avec Teilhard de Chardin "Vues
Ardentes"
Editions du Seuil
- Paris 1967
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SUR LE
PÉCHÉ ORIGINEL
p. 105 - Le Multiple primordial n'a
rien de directement peccamineux, en revanche, parce que son
unification graduelle entraîne une multitude de
tâtonnements et d'essais, dans l'immensité de
l'Espace-Temps, il ne peut éviter de
s'imprégner (dès le moment où il cesse
d'être « rien ») de douleurs et de fautes.
Statistiquement en effet, dans le cas d'un vaste
système en voie d'organisation, il est absolument
« fatal » : 1) que, en cours de route, des
désordres locaux apparaissent (« necessarium.
est ut adveniant scandala »), et 2) que de ces
désordres élémentaires
résultent, de niveau en niveau, (par suite de
l'interliaison organique de l'étoffe cosmique) des
états coIIectifs désordonnés. --
Au-dessus de la Vie, il entraîne la Douleur. A partir
de l'Homme, il devient Péché.
Eh bien, ce point une fois compris
et admis, ne devient-il pas clair (si je ne m'abuse ... )
que (... ), l'Univers satisfait, du point de vue Chute,
à toutes les exigences les plus actuelles de la
Cosmologie et de la Théologie ?
Dans un pareil Univers, en
effet
1) Les données de la Science
sont et seront toujours nécessairement
respectées, puisque le cadre expérimental du
Dogme vient se confondre avec celui de
l'Évolution.
2) Le problème
(intellectuel) du Mal s'évanouit. Puisque, en effet,
dans cette perspective, souffrance physique et fautes
morales s'introduisent inévitablement dans le Monde,
non pas en vertu de quelque déficience de l'acte
créateur, mais par structure même de
lêtre participé (c'est-à-dire à
titre de sous-produit, inévitable statistiquement, de
l'unification du Multiple), elles ne contredisent ni la
puissance, ni la bonté de Dieu. - Le jeu en vaut-il
la chandelle ? Tout dépend de la valeur et de la
béatitude finales de l'Univers, - un point sur lequel
il faut bien nous en remettre à la sagesse de Dieu
(1).
3) Enfin et surtout la
théologie du Salut semble parfaitement
respectée et justifiée. Dans cette
explication, sans doute le P.O. cesse d'être un acte
isolé pour devenir un état (affectant la masse
humaine dans son ensemble, par suite d'une poussière
de fautes disséminées au cours du temps dans
l'Humanité). Mais ceci même contribue à
intensifier (loin d'atténuer) les
caractéristiques dogmatiques de la Chute. D'une part,
en effet, la Rédemption est bien universelle,
puisqu'elle vient remédier à un état de
choses (présence universelle du Désordre)
lié à la structure la plus profonde de
l'Univers en voie de création. D'autre part le
baptême individuel conserve, ou même accroit,
toute sa raison d'être. Dans cette perspective, en
effet, chaque nouvelle âme s'éveillant à
la Vie se trouve solidairement contaminée par
l'influence totalisée de toutes les fautes
passées, présentes (et à venir)
inévitablement répandues, de
nécessité statistique, dans l'ensemble humain
en cours de sanctification (2). Quelque chose en elle a donc
besoin d'être purifié.
(Réflexions sur
le Péché Originel, 1947,
Inédit.)
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(I). D'une façon
générale, ceci revient à dire que le
Problème du Mal, insoluble dans le cas d'un Univers
statique (c'est-à-dire d'un « Cosmos »), ne
se pose plus dans le cas d'un Univers (multiple)
évolutif (c'est-à-dire d'une
Cosmogénèse). Il est étrange qu'une
vérité aussi simple soit encore si peu
aperçue et proclamée 1...
(2). Comme plus
particulièrement nocives, parmi ces fautes, peuvent
être regardées : a) les premières fautes
commises sur Terre (commises avec conscience minima, mais
avec action maxima sur un psychisme naissant); b)
peut-être (s'il y a, en matière de
liberté, réaction de l'avenir sur le
passé) certaines dernières révoltes de
l'Humanité parvenue à maturité
(conscience et responsabilité maxima); et enfin, c)
pour chaque individu, les fautes commises dans son
groupement social et sur sa lignée
particulière.
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p. 110 - ( ... ) Avec la question
du Péché originel (je dirai P.O.) vous touchez
vraiment au cur du « problème
chrétien » tel qu'il se pose au moins
implicitement à tout homme qui « sent » (si
peu que ce soit) avec le nouveau Monde d'aujourd'hui. - Sur
ce sujet vital (qui imprègne toute notre adoration),
je pense qu'on peut (qu'il faut) dire ceci.
1) En première approximation
(phénoménalement, si vous voulez) il est
incontestable que le P.O. (décelé par le Mal
sous toutes ses formes) affecte présentement
l'Univers tout entier : il est inséparable de la
structure physico-chiniico-biologique de cet Univers. Et,
plus
grave encore que cela, il nous
apparaît inséparable de la structure de tout
Univers en état d'évolution. Étant
donné le seul mécanisme que nous puissions
concevoir pour une Cosmogénèse et qui est
celui d'un graduel arrangement par infinis
tâtonnements, le Mal (physique et moral) est
statistiquement présent (par naissance et structure)
dans tout Univers. Il est un effet de grands nombres.
(Chaque humain, par exemple est libre :et cependant «
necessarium est ut scandala eveniant ».)
Fondamentalement, le Cosmos a toujours été (et
aucun Cosmos évolutif ne saurait ne pas être
dans sa totalité, et depuis ses origines)
mêlé de bonnes et de mauvaises chances, -
c'est-à-dire imprégné de Mal, -
c'est-à-dire « en état.. » de P.O. -
Voilà le fait à regarder en face, et à
accepter.
2) Ceci posé (je veux dire
la liaison essentielle entre Mal et Mécanisme
évolutif), deux attitudes ou interprétations
sont possibles :
a) Suivant les uns (attitude
néo-platonicienne, - presque manichéenne) le
Multiple, étoffe de l'Évolution,
résulte d'une « pulvérisation » de
quelque Unité primordiale. C'est-à-dire
l'évolution est un retour (à partir d'une
« chute » de l'Esprit dans la Matière). Et
nous retrouvons ici le P.O., agrandi à
l'échelle cosmique : un P.O. qui aurait
engendré le Cosmos actuel. à la suite d'une
« catastrophe » pré- et extra-cosmique;
c'est-à-dire un P.O. que nous pouvons déduire
de l'état présent du Monde, - mais qui,
historiquement, est insaisissable et invérifiable
(puisque toute l'histoire s'est développée en
régime d'évolution, c'est-à-dire
postérieurement au P.O.). (Très astucieux,
évidemment.)
b) Suivant les autres (attitude
moderne et nouvelle, je dois l'avouer, et qui, à la
différence de la précédente -
enseignée à Louvain par le P. Pierre Charles!
- n'a jamais encore été explicitement
présentée sous forme imprimée) le
Multiple est originel, et « bon » ou du moins
« neutre » : il est, en fait, la forme «
positive » du « Néant » (créer,
c'est unifier ce qui, à la limite extrême
inférieure) n'est rien). Seulement, justement parce
qu'il est multiple, et donc régi par les lois de
grands nombres, il ne saurait être unifié
(même sous la toute-puissance de Dieu) sans laisser
derrière lui une traînée de Mal physique
et moral, - que du reste, par sa puissance, Dieu
récupère sous forme de Bien (un Bien de valeur
particulière).
3) De ce deuxième point de
vue (le seul tenable, à mon avis, parce que le seul
qui garde à l'Univers et l'Évolution la valeur
et la dignité dont notre Action a absolument besoin
pour conserver le goût d'opérer) il est
essentiel de noter qu'il respecte entièrement les
exigences théologiques chrétiennes. Parce que,
au niveau de l'Homme, le péché (mal moral) est
apparu inévitablement (de nécessité
statistique, dans une « population ») il n'en
reste pas moins qu'il est apparu; et que cette apparition
peut être regardée comme ayant «
contaminé » le « phylum » humain; et
donc que chaque nouvel humain doit être «
baptisé »... Pour peu qu'on comprenne les
premiers rudiments de la vision biologique moderne, on
s'aperçoit que nous nous tenons beaucoup plus
étroitement les uns les autres dans le sein de la
Mère-Terre que (suivant la vieille idée des
théologiens) dans le sein de la Mère
Èvel,
Comme je vous le disais en
commençant, ce qui mine le Christianisme, en ce
moment, c'est le faux sentiment, insidieux et obscur, que la
Cosmogénèse (« évolution »)
dans laquelle nous sommes pris n'est pas un processus
génétiquement « pur », mais qu'il
est (quelle que soit la politesse des termes
employés) une espèce de recollage. - Le
Christianisme ne retrouvera sa puissance de contagion que
lorsque, rejetant enfin les dernières traces de
platonisme, il se mettra à penser le P.O. en termes
non plus de Chute, mais de Progrès : le P.O. non pas
déchéance primordiale rendant
nécessaire une remontée par voie
d'évolution; mais le P.O. sous-produit de
l'Évolution.
Comme je l'ai dit et écrit
tant de fois, le Monde n'adorera demain qu'un Dieu (une
Croix) exaltant et transfigurant au maximum l'énorme
réalité (en train de se découvrir
à nous) d'un formidable Univers (des millions de
Galaxies-) où partout la même «
Matière » montre la même tendance à
se vitaliser et à s'hominiser (3).
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(3). Note de Mlle Mortier :En
m'envoyant ce double de lettre, le Père Teilhard
écrivait: « Ci-joint je vous envoie deux pages
pour les Archives, - parce qu'elles me paraissent claires.
J'ai pensé qu'elles pourraient servir à
éclaircir ma position. »
<haut de
page>
LES ECHECS, LE MAL, LA DOULEUR...
"....Pour un observateur
parfaitement clairvoyant, et qui regarderait depuis
longtemps, de très haut, la Terre, notre
planète apparaîtrait d'abord bleue de
l'oxygène qui l'entoure; puis verte de la
végétation qui la recouvre; puis lumineuse -
toujours plus lumineuse- de la Pensée qui
s'intensifie à sa surface; mais sombre - toujours
plus sombre -d'une souffrance qui croît en
quantité et en acuité au même rythme que
monte la Conscience au cours des âges.....
Oui, plus l'Homme devient homme,
plus s'incruste et s'aggrave - dans sa chair, dans ses
nerfs, dans son esprit - le problème du Mal : du Mal
à comprendre, du Mal à subir....
Au sein du vaste processus
d'arrangement d'où émerge la Vie, tout
succès, nous nous en apercevons, se paye
nécessairement d'un large pourcentage
d'insuccès....
...de ce point de vue, la douleur,
sous toutes ses formes et à tous ses degrés,
ne serait (au moins partiellement) qu'une suite naturelle du
mouvement même par lequel nous sommes
engen-drés."
Préface à "
L'énergie spirituelle de la souffrance" de
Marguerite-Marie Teilhard de Chardin, janvier 1950
ECRITS
DU TEMPS DE LA GUERRE (1916-1919)
Les Cahiers Rouges - Ed.
Bernard Grasset - Paris 1965
LA VIE COSMIQUE
p. 60 -
Sur une feuille
détachée jointe au cahier manuscrit se
trouvait le texte suivant :
Nota. La Vie cosmique décrit
les aspirations et formule les actes d'une vie
concrète. Si l'on essaie d'en dégager les
supposés et les principes, on constate qu'elle
n'introduit rien moins qu'une certaine orientation nouvelle
de l'ascèse chrétienne.
Suivant les vues « classiques
», la souffrance est avant tout une punition, une
expiation ; son efficacité est celle d'un sacrifice -
née d'un péché, elle le répare.
Il est bon de souffrir pour se mater, se vaincre. se
libérer.
Suivant les tendances et les
idées de la Vie cosmique, au contraire, la
souffrance, avant tout, est la conséquence et le prix
d'un travail de développement. Son efficacité
est celle d'un effort. Mal physique et mal moral naissent du
Devenir : toute chose qui évolue a ses souffrances et
commet ses fautes... La Croix est le symbole du Travail ardu
de l'Evolution - plutôt que celui de
l'Expiation...
Evidemment, ces deux points de vue
peuvent coïncider, par exemple, si on admet que la
conséquence naturelle de la chute originelle a
été de replacer l'humanité dans son
cadre connaturel de progression et de travail «
à la sueur de son front ». (Et, dans ce cas, il
est curieux de constater que, au point de vue des
apparences, la chute originelle ne marque absolument pas,
puisque sa sanction visible se confond avec
l'Évolution, l'Expiation coïncidant avec le
Travail.)
... Tout de même, entre
l'ascèse expiatoire et l'ascèse sous-entendue
dans la « vie cosmique », il y a une forte
divergence d'accentuation.
... Et il était loyal que je
le fasse remarquer.
17 mai 1916
LA LUTTE CONTRE LA
MULTITUDE
Interprétation possible de
la figure du Monde
.
p. 117 &endash;
En cet espoir obscur le Monde
travaille, et la Création se poursuit, à
travers notre effort, nos souffrances et nos
péchés. &endash;
II. LE MAL DE LA
MULTITUDE
1. La
Douleur. - La
douleur est la perception vitale de notre moins-être,
lorsqu'il s'aggrave, ou seulement quand il dure. Elle est
donc liée, en droit, à la Multitude
insuffisamment réduite que nous portons en nous. La
complète dissociation, si elle pouvait être
sentie, réaliserait l'absolue souffrance, en nous
anéantissant.
En fait, dans le domaine bien
restreint de notre expérience, nous pouvons
tristement vérifier, à chaque instant, combien
il est dur de vivre les étapes qui séparent la
pluralité de l'unité, et combien profond, par
suite, est fixé l'aiguillon divin qui nous
harcèle vers le degré de simplification par
lequel nous devons être
béatifiés.
D'autant plus douloureuse qu'elle
subsiste au plus intime de notre vie, la Multitude est au
principe de tous nos maux.
La Multitude nous heurte de dehors
et nous corrompt. Par la prise que nous offrons aux chocs
extérieurs, par les innombrables racines que nous
traînons dans le tourbillon cosmique, le fondamental
émiettement du Monde agit sans trêve pour nous
dissoudre, par violence ou par contagion.
La Multitude, encore, règne
au-dedans de nous, parmi les vies mal disciplinées
qui se groupent en notre organisme, toujours prêtes
à lutter entre elles, ou bien à nous
déserter pour revenir à la masse
commune.
Elle sévit à la
limite du corps et de l'âme, en cette région de
lent décollement où l'esprit se dégage
de la chair, celle-ci toute absorbée dans les
nécessités et les soins de la vie
phylétique, celui-là tout frémissant de
se fixer dans l'Absolu pressenti.
Elle se prolonge, enfin, jusque
dans la texture en apparence si nue de notre
spiritualité. Nous nous flattons d'être, par
quelque chose de nous-mêmes, une très pure
substance. Oh, comme cette transparence est donc imparfaite,
chargée de taches ! comme cette simplicité est
donc encore inchoative, sillonnée de
mystérieuses fêlures !
La pluralité de nos amours,
nous ne le sentons que trop, éveille en notre esprit,
tout frais aggloméré, un écho de
matérialité humiliante et lassante :
espérés, les biens fragmentaires qui nous
attirent nous tiraillent en tous sens ; manqués ou
perdus, ils nous laissent chaque fois un douloureux
stigmate.
Et ce n'est pas seulement la
pluralité étrangère qui remonte en nous
par surprise, ou se reflète en notre unité. Au
fond de notre nature la plus fermée, la plus
authentique, nous sentons se mouvoir et s'agiter, en plein
spirituel, une véritable multiplicité
organique. Il s'élève parfois, en nous, des
antagonismes immanents, des dysharmonies intra-spirituelles,
qui nous déchirent et nous torturent, comme si des
parties de notre âme se séparaient, se
dissociaient, ou se frayaient brutalement une voie les unes
à travers les autres. Il y a des conflits de
croissance entre nos facultés, - des maladies et des
morts douloureuses de nos passions et de nos croyances, qui
se tuent, et se supplantent, et nous échappent,
inexorablement...
Multiplicité de la chair,
dualisme de la nature humaine, complexité même
de l'âme où frémit et branle, en sa
pointe, la poussière d'un monde à peine
consolidé : misère de la Multitude personnelle
au-dedans de nous !
... Et misère, aussi, de la
Multitude universelle autour de nous !
La souffrance d'être partie
errante d'un Tout inachevé est plus subtile à
percevoir que le mal d'abriter au fond de soi la discorde.
Nous croyons sentir bien moins la douleur du Monde en
travail d'unité que les élancements de notre
individu mal simplifié, dont les parties jouent
encore et se déchirent.
Cette douleur pourtant nous
assiège de toutes parts. Elle nous importune
quotidiennement. Seulement ses formes nous sont si
familières, si banales, que nous oublions de leur
demander leur commune et haute origine. Nous ne les
reconnaissons pas...
Quand notre âme
éprouve durement
l'impénétrabilité qui la rend close et
mystérieuse à toutes les autres, impuissante
à communiquer ses idées, à
décrire sa peine, à faire mesurer son
amour...
Quand elle a peur et froid de se
sentir perdue, toute seule, au milieu de la troupe des
vivants, dont la foule, devenue sans nom, sans coeur, sans
visage, à force d'être innombrable, nous
épouvanterait comme un monstre, si nous pouvions
dominer sa houle immense...
Quand nous retombons,
écrasés de lassitude, sous le poids d'inertie
qu'il faudrait soulever pour orienter les hommes vers un peu
plus de sagesse et un peu plus de bonté...
Quand la voix meurt au fond de
notre gorge, qui s'est usée à crier la
Vérité sans pouvoir dominer le tumulte des
cités, ni faire seulement se détourner le
regard des affairés et des distraits...
Quand le vertige nous prend
d'être rivés, seul à seul avec
nous-mêmes, à l'avant du Monde en mouvement,
sans personne qui nous apprécie exactement, ou
s'occupe sincèrement de nous, ou puisse nous relever
dans la tâche et la responsabilité de
créer notre destinée...
... nous nous imaginons encore
entendre les plaintes de notre petit être
égoïste qui mendie un supplément de
bonheur.
En réalité, ce qui
gémit en nous est plus grand que nous. La voix que
nous entendons alors, c'est celle de l'Ame unique des temps
à venir qui pleure en nous sur sa Multitude. Et c'est
le souffle de cette Ame naissante, encore, qui passe en
nous, dans le désir fondamental, têtu,
inguérissable, d'union totale, par où vivent
toutes les poésies, tous les panthéismes,
toutes les saintetés.
Fasciné par les grands
Homogènes, l'Océan, l'Atmosphère, le
Désert, penché sur le Vide et le Silence,
l'Homme, muré en soi, envie l'étroite fusion
des gouttes de la mer, des molécules de l'air ; et il
entrevoit la béatitude qu'il y aurait à se
diffuser toujours plus en un Autre, à y couler de
plus en plus profond, semblable à la fumée qui
s'évanouit, au son qui meurt dans l'espace, à
la pierre qui glisse au fond des eaux...
Il rêve, quand l'harmonie des
sons le fait frémir jusque dans son esprit, d'une
reprise de tout son être par la musique essentielle du
Monde, celle-ci venant réveiller, et emporter dans
son rythme, la vibration condensée au fond de chaque
monade humaine...
Il pare des vertus les plus
secrètes, et prolonge du plus mystérieux
lointain, l'ivresse des unions que la Nature lui
ménage. Il les idéalise, les magnifie, leur
trouve un sens divin, un écho aussi vaste que
l'Univers. Il mêle à ses amours l'idée
d'un hymen avec le Monde ...
Lassé, enfin, de heurter
irrémédiablement son élan aux parois
d'un corps opaque, et de ne trouver dans l'expérience
sensible, toujours superficielle, le joint d'aucune chose,
et de ne rencontrer nulle part, dans les
ténèbres de son âme, le passage qui
mène d'un esprit à l'autre, il en vient
à soupirer vers la mort, qui rendra peut-être
à son être, elle, la mobilité et la
communauté premières.
Vibration continue et profonde,
dont nos angoisses et nos ivresses de détail sont les
harmoniques passagères, nous portons en nous la
peine, sourde et anxieuse, de l'individuation, par qui est
entretenue la séparation, et persiste la
pluralité, des âmes.
0 hommes en qui la souffrance
déchirante et l'irritant désir ont
été déposés comme une vocation
qui nous invite sans trêve à une plus parfaite
unité, pourquoi faut-il que nous aggravions
obstinément par notre faute, et que nous doublions
d'un péché, la douleur de la Multitude
?
2. Le
Péché. - Dans
la volonté qui le commet, le péché
n'est d'abord qu'une tentative dévoyée et
particulariste pour atteindre à la synthèse,
uniquement désirable, de l'être. Les
concupiscences nous séduisent par un appât
d'unité.
La première et la plus
simpliste, la concupiscence de la chair fait se mouvoir
au-dessous de nous l'image tentatrice d'un retour facile
à la Matière totale. Profitant d'une fausse
perspective qui crée, à l'infini en
arrière, un point de confluence universelle, elle
nous persuade que la liaison des choses doit se
réaliser par en bas, dans les profondeurs de
l'indifférencié et de l'inconscient. «
L'Esprit fait fausse route, murmure-t-elle. La concentration
de l'âme élargit les fissures qui font souffrir
le Monde. Arrêtons-nous de monter, > Celui qui
écoute cette voix est perdu pour la Vie. Il va
grossir le troupeau de ceux qui prétendent vaincre la
Multitude en se jetant sur elle et en
l'épousant...
Par un procédé
d'unification plus raffiné, et exactement contraire,
l'homme que grise la concupiscence de l'esprit se flatte de
surmonter le douloureux éparpillement des êtres
en les réduisant à sa propre unité.
Donnant une valeur absolue à cette autre perspective,
qui nous fait voir le Monde rayonnant et comme
prosterné à partir de nous, l'être
orgueilleux s'érige en centre de l'Univers. Autour de
lui, toute chose doit se grouper et chercher docilement son
ordre naturel...
Voluptueux ou superbe, le
pécheur espère faire régner, à
sa façon, la béatitude, en supprimant la
pluralité. Or il n'aboutit misérablement
qu'à rétablir la Multitude dans ses formes
depuis longtemps dépassées, ou à la
faire renaître sous une forme nouvelle, propre
à l'esprit, plus dangereuse et nuisible qu'elle
fût jamais.
L'impureté, elle, dissout
physiquement et matérialise les êtres dans leur
structure individuelle. En étreignant la Multitude
pour nous y fondre, nous brisons, d'une façon
mystérieuse mais réelle, les liens fragiles de
notre propre spiritualité. Là où
l'esprit commençait à luire en sa belle
transparence, le péché inférieur fait
reparaître toutes les désagrégations et
toutes les soudures. L'âme se corrompt, quand elle
redescend le chemin de la Vie et de la Création. Elle
renonce à la fleur délicate de son
intégrité intime. Qui ne le sait ? et qui n'en
a rougi ?
Nous sommes plus fiers de notre
impiété quand nous péchons par orgueil.
Il y a en effet une apparence de grandeur à
s'élever à la suite de Lucifer. Cela nous
semble beau et noble de nous poser en égal de Dieu...
Ah, si seulement nous voyions combien honteusement se
déchire, par notre faute, la robe de l'Unité
cosmique, quand nous cherchons à la ramener
égoïstement sur nous ! Ce n'est plus seulement
l'édifice intérieur de chaque monade qui est
en péril, alors. C'est l'Espérance même
du Monde, l'Esprit attendu de la fécondation mutuelle
de tous les esprits, qui se trouve menacé. Chaque
monade se repliant jalousement en soi, et prétendant
s'assujettir toutes les autres, leur foule se dissocie et
s'éparpille. L'orgueil, l'égoïsme, sont
les dissolvants par excellence de l'unité, et donc de
la spiritualité, à venir. Soit qu'ils
attaquent les individus, soit qu'ils corrompent les nations,
ils agissent (en cela consiste leur malice
expérimentale) à la manière d'une
impureté d'ordre cosmique, qui dégrade le
Monde, et le maintient dans la
matérialité.
Néant, Douleur,
péché - Mal ontologique, Mal senti, Mal moral
-, trois aspects du même Principe mauvais, infiniment
long à réduire, et sans cesse renaissant : la
Multitude.
3. Le Monde en
péril. -
Jusqu'à ce que l'Homme apparût sur la Terre, le
jet montant de la Vie s'élevait lisse et droit
à la face du Créateur, dans la transparence
d'un seul effort cohérent. Docilement liées
à la tâche de se reproduire et de se
perfectionner, les formes animales inférieures
poursuivaient sans dévier, en elles, la
synthèse de l'esprit.
Or, un jour, la spiritualité
qui se développait dans les pousses
inférieures de la Vie, atteignit le degré de
consistance qui lui permettait de s'isoler, au milieu du
courant du Monde, comme une chose mûre. Le centre de
gravité de l'instinct, qui jusque-là, chez les
vivants, était resté compris dans la
région phylétique de l'âme, là
où domine la préoccupation de conserver et de
sauver l'espèce, passa brusquement dans la zone
individualiste vers laquelle il se déployait
lentement depuis l'origine. L'âme humaine parut, plus
sensiblement attirée vers son centre propre que
sollicitée par les espoirs de la race.
Alors la texture apparente de la
Vie changea d'un seul coup. -
Entre les monades humaines qui se
repliaient dans leur intimité, et qui se
désintéressaient de leur avenir commun, la
force de cohésion venait de tomber tout à
coup. La Création traversait une phase dangereuse
mais inévitable, celle où, la tension
superficielle des âmes et leur élan collectif
passant par un minimum, le jaillissement de la Vie tendait
à se ralentir et à se
désagréger. (Ne fallait-il pas que
l'activité individuelle prît possession de son
domaine intérieur, avant de pouvoir être
employée dans une uvre plus haute ?) Par la
faute de nos libertés, imprudentes ou vicieuses, ce
qui n'était qu'étape délicate dans la
synthèse de l'esprit devint soudainement crise
aiguë et presque mortelle.
D'abord, parce que notre esprit
était, et s'est révélé de plus
en plus, critique, nous nous primes à douter de nos
aspirations les plus naturelles, et nous voulûmes
savoir, immédiatement et distinctement, où
nous allions, et pour quoi faire. Nous nous mimes à
rationaliser, par nos propres forces, le mystère de
notre destinée. Or il advint que, notre science
n'étant pas encore au niveau du sûr et secret
instinct que nous suspections en nous, chacun, parmi nous,
crut trouver le vrai chemin que tous devaient suivre. Et,
chacun tirant dans son sens, le bel élan qui
emportait les vivants serrés, liés, vers un
même but obscurément pressenti, hésita
subitement, miné par une discorde
intérieure.
Alors, l'orgueil de la Force
survint pour achever l'oeuvre de désorganisation que
la Nature avait risquée et que l'ignorance aggravait.
Les monades, isolées, commencèrent à se
haïr, à se disputer la première place,
à s'enivrer d'indépendance et
d'égalité... Et, tout occupées à
se disputer entre elles, elles ne virent pas que leur essaim
décrivait une chute, et qu'au sein de chacune d'elles
l'émiettement imposé au Monde par leurs
jalousies se prolongeait inévitablement sous forme de
corruption intime.
Comme une eau limpide
arrivée au terme de sa course, le jet de la Vie
perdit sa belle transparence ; et, depuis lors il
s'éparpille en gouttes, et bientôt en
poussière, qui fatalement retombent.
L'apparition de l'âme
immortelle a provoqué, dans le Monde, une redoutable
crise d'individuation, c'est-à-dire un retour
offensif de la Multitude, diminuante, douloureuse et
coupable. Il suffit d'ouvrir les yeux pour le voir : une
danse de corpuscules que le mouvement brownien fait
zigzaguer fébrilement dans le champ de nos
microscopes, voilà l'image exacte (et
peut-être, qui sait ? la réalité) de
notre agitation humaine. Pas d'unité, pas de
prévoyance, dans nos démarches ; une agitation
désordonnée sur de courtes distances... C'est
bien cela.
Penserons-nous que le Monde, ainsi
qu'une fusée dans la nuit, se désagrège
et meurt dans cet étincellement ?
Non, l'uvre n'est pas finie,
ni condamnée. Cette désagrégation
temporaire de la Vie n'est pas pour la mort, mais pour la
réalisation plus parfaite, et, s'il le faut, pour la
résurrection de l'Esprit. Seulement il faut, pour
réunir et grouper le troupeau innombrable qui se
disperse, un Berger très puissant.
III. La VICTOIRE SUR LA
MULTITUDE
Le principe d'unité qui
sauve la Création coupable en voie de retourner en
poussière, c'est le Christ. Par la force de son
attrait, par la lumière de sa morale, par le ciment
de son être même, Jésus vient
rétablir, au sein du Monde, l'harmonie des efforts et
la convergence des êtres. Lisons hardiment
l'Évangile ; et nous constaterons que nulle
idée ne traduit mieux, pour nos esprits, la fonction
rédemptrice du Verbe, que celle d'unification de
toute chair en un même Esprit (12).
-------------------------
(12). A ceux que cette affirmation
étonnerait, on peut rappeler la phrase de saint Jean
en son évangile (XI, 51-52) - « Il (Caïphe)
ne dit pas cela de lui-mème ; mais, étant
grand-prètre cette année-là, il
prophétisa que Jésus devait mourir pour la
nation ; et non seulement pour la nation, mais aussi afin de
réunir en un seul corps les enfants de Dieu qui sont
dispersés. »
----------------------
1. L'Attrait
divin. - Le rôle
primordial du Christ, c'est d'attirer à Lui tout ce
qui, avant Lui, se mouvait au hasard. Faute d'une influence
assez puissante pour orienter uniformément leur
course vagabonde, les créatures intelligentes, nous
l'avons vu, hésitaient et se débandaient. Pour
que l'Univers subsistât, même dans son
évolution naturelle, il fallait avant tout que
fût réinfusée dans les hommes
l'âme dynamique d'un même et vigoureux
élan. Dieu choisit l'amour de son Fils incarné
comme premier moteur de l'Univers
restauré.
Jésus, alors, a revêtu
sa personne des charmes les plus palpables et les plus
intimes de l'individualité humaine. Il a paré
cette humanité des splendeurs les plus fascinantes et
les plus dominatrices de l'Univers. Et Il s'est posé
parmi nous comme la synthèse inespérée
de toute perfection, tel que chacun dût
forcément le voir et sentir sa présence, pour
Le haïr ou pour L'aimer...
Aussitôt donc qu'il eut paru,
l'effervescence humaine fut traversée comme d'un
frisson qui la fit trembler du haut en bas. Elle vibra d'une
seule pièce, - parce que parmi la Multitude qui
s'obstinait malgré tout à errer sans but, une
Multitude élue déjà se séparait.
En files pressées, les libertés fidèles
se sont rapprochées du Pasteur dont, au fond du
cur, elles entendaient la voix, semblable à une
vie. Et elles lui ont répondu : c Nous vous suivrons,
les pas dans les pas, partout où vous irez.
»
En ce jour-là, par
l'Incarnation, fut vaincue l'ignorance et rendu à
l'Univers le goût de son devenir unique, - quand le
Christ, pour sauver le Monde qui dépérissait
jusque dans ses racines naturelles, vint prendre la
tête de la Création.
Or voici que la route où
s'engageait le Sauveur, et qu'on devait suivre après
Lui, était celle-là même qu'avait
toujours pris l'être pour s'éloigner du
Néant. L'effort réfléchi et
céleste où Jésus nous conviait et nous
entraînait, liés par une tendance commune,
prolongeait exactement le travail terrestre et inconscient
des âges antérieurs. Car, sous ses apparences
de douce et humble morale, la loi de pureté et de
charité chrétienne recouvre une
opération toute de feu, par qui la pluralité
originelle de l'être est refondue et soudée
jusqu'à la consommation de son
unité.
2. Les Vertus
chrétiennes. -
Personne, ici-bas, ne peut entendre parfaitement la parole
que disent les vierges. Elles-mêmes, semble-t-il, la
prononcent après le Christ sans en
pénétrer le mystère. Semblable à
un son harmonieux, ou à un parfum qui nous
émeuvent sans que nous sachions pourquoi, la
pureté, par son nom seul, et bien plus encore par son
apparition, éveille en notre âme un attrait,
sûr de lui-même, mais indéfinissable. La
pureté, nous le sentons confusément, touche au
secret de notre plus intime texture. Elle intéresse
les espoirs les plus délicats de notre substance.
Nous vivons la pureté, Mais à quel point de
vue faudrait-il nous placer pour essayer de comprendre un
peu la fonction créatrice qu'elle remplit en nous,
par la grâce de Dieu ?
Peut-être à celui de
la Multitude...
Le cur pur est celui qui,
aimant Dieu par-dessus toutes choses, sait aussi le voir
répandu partout. Soit qu'il S'élève,
au-dessus de toute créature, jusqu'à une
appréhension presque directe de la Divinité,
soit qu'il se jette - comme c'est le devoir de tout homme -
sur le Monde à perfectionner et à
conquérir, le juste ne fait plus attention
qu'à Dieu. Les objets, pour lui, ont perdu leur
multiplicité de surface. En chacun d'eux, à la
mesure de leurs qualités et de leurs charmes
particuliers, Dieu s'offre à une véritable
emprise. L'âme pure, c'est son privilège
naturel, se meut au sein d'une immense et supérieure
unité. A ce contact, qui ne voit qu'elle va s'unifier
jusqu'à la moelle d'elle-même ? et qui ne
devine, dès lors, l'auxiliaire inappréciable
que les progrès de la Vie vont trouver dans la Vertu
?
Au lieu que le pécheur, qui
s'abandonne à ses passions, disperse et dissocie son
esprit, le saint, par un processus inverse, échappe
à la complexité des affections, par laquelle
sont entretenus dans les êtres le souvenir et la trace
de leur pluralité originelle. Par le fait même,
il s'immatérialise. Tout lui est Dieu, Dieu lui est
tout, et Jésus lui est à la fois Dieu et tout.
Sur un pareil objet, qui épuise en sa
simplicité - pour les yeux, pour le cur, pour
l'esprit - la vérité et les beautés du
Ciel et de la Terre, les facultés de l'âme
convergent, se touchent, se soudent à la flamme d'un
acte unique, où la perception se confond avec
l'amour. L'action spécifique de la pureté (son
effet formel, dirait la scolastique) est donc d'unifier les
puissances intérieures de l'âme dans l'acte
d'une passion unique, extraordinairement riche et intense.
L'âme pure, finalement, est celle qui, surmontant la
multiple et désorganisante attraction des choses,
trempe son unité (c'est-à-dire mûrit sa
spiritualité) aux ardeurs de la simplicité
divine.
Ce que la Pureté
opère à l'intérieur de lêtre
individuel, la Charité le réalise au sein de
la collectivité des âmes. - On est surpris
(quand on y pense d'un esprit non engourdi par l'habitude),
du soin extraordinaire que Jésus met à
recommander aux hommes de s'aimer les uns les autres.
L'affection mutuelle est le précepte nouveau du
Maître, le caractère distinctif de ses
disciples, la marque sûre de notre
prédestination, l'uvre principale de toute
existence humaine. Nous serons jugés sur la
Charité, condamnés ou justifiés par
elle. Que signifie cette insistance ? S'il n'y allait que
d'un intérêt philanthropique, d'une diminution
de souffrance ici-bas, d'un mieux-être terrestre,
s'expliquerait-on une telle gravité dans le ton, les
promesses et les menaces du Sauveur ?
Là encore, indubitablement,
sous la modestie de la doctrine chrétienne, un grand
mystère se cache. Quel est-il, sinon, toujours, celui
de l'Esprit à édifier sur les ruines de la
Multitude ? Non, la fraternité chrétienne ne
vient pas seulement réparer les torts de
l'égoîsme et atténuer les blessures
faites par la malice humaine. Elle est autre chose qu'un
calmant versé par le Bon- Samaritain sur les plaies
sociales. Il y a un opus operatum organique et «
cosmique -» de la charité. La Charité, en
rapprochant les âmes dans l'amour, les féconde
pour une plus haute nature à naître de leur
union. Elle assure leur cohérence. Elle fond peu
à peu leur multiplicité. Elle spiritualise le
Monde.
Pureté, charité... On
pourrait croire que les vertus chrétiennes sont des
vertus statiques, par lesquelles l'homme s'hypnotise
inutilement sur sa conscience, ou s'attarde dans une
compassion sentimentale et stérile. La morale de
Jésus semble timide et fade aux partisans de la
conquête vigoureuse et agressive des sommets vers
où monte la Vie. En réalité, aucun
effort terrestre n'est plus constructif, plus progressif,
que le sien. Ce n'est pas la Force orgueilleuse, c'est la
sainteté évangélique, qui sauve et
continue l'effort authentique de l'Évolution
113.
A la faveur de la sainteté,
Dieu ne se contente pas d'émettre, plus active,
l'influence créatrice, fille de sa Puissance.
Lui-même il descend dans son uvre pour en
cimenter l'unification. Il nous l'a dit, Lui et non pas un
autre. A mesure que les passions de l'âme se
concentrent sur Lui, Il les envahit, les
pénètre, les prend dans son
irrésistible simplicité. Entre ceux qui
s'aiment de charité, Il apparaît - Il
naît en quelque sorte - comme un lien substantiel de
leur affection.
Ainsi, à proportion que la
multiplicité disparaît, en nous et autour de
nous, ce n'est pas seulement quelque
spîritualité supérieure, c'est Dieu en
personne, qui surgit au coeur du Monde simplifié. Et
la figure organique de l'Univers ainsi déifié,
c'est Jésus-Christ, dans son corps individuel,
mystique et cosmique, Jésus-Christ qui, par
l'attirance de son amour et l'efficacité de son
Eucharistie, ramasse peu à peu en Lui toute la
puissance d'unité diffuse -à travers la
Création.
3. Nouvelle joie et
nouvelle souffrance. - A
mesure que le Christ prend corps dans l'Univers, et qu'Il
expulse la pluralité coupable du Monde, l'autre effet
mauvais de la Multitude, la souffrance, recule et
décroît corrélativement. Sans doute,
dans ses formes les plus extérieures et les plus
sensibles, la douleur n'a pas cessé encore de nous
menacer et de nous désorganiser. Il y a encore du
sang et des larmes sur terre. Mais déjà leur
ruissellement est moins rouge et moins amer. Car, au-dessus
de la chair meurtrie et des coeurs angoissés, dans la
zone profonde où l'âme se forme pour la vie
éternelle, la paix est entrée, telle que le
Monde mauvais l'ignore et ne peut la donner, - la paix
conquérante, qui gagne, et qui reflue jusque dans les
couches superficielles de la sensibilité, - la Paix
qui est la sensation de l'Unité.
En Jésus-Christ d'abord, le
coeur humain trouve la réponse à ses demandes,
si multiples et si impatientes, que rien ne semblait pouvoir
jamais les satisfaire à la fois. Le problème
insoluble de nos désirs est résolu sans
effort, par l'adorable Réalité divino-humaine
qui vient, comme en se jouant, remplir exactement leur vide
compliqué et profond. Les passions cessent de se
piétiner et de s'écarteler ; la chair
s'adoucit et s'apprivoise devant l'esprit ; l'énigme
de notre croissance est expliquée d'un mot : tout
notre être s'épanouit et s'unifie
délicieusement, depuis que Jésus est
là. Cependant, depuis que Jésus est là,
la communication aussi se trouve établie entre les
âmes, qui souffraient, avant Lui, de se sentir
isolées, fermées, imperméables entre
elles. Dans l'unité du Christ, à travers la
barrière maintenant tombée de leur enveloppe
provisoire, elles se touchent et se rencontrent, enfin. - Le
Christ m'épuise tout entier de son regard. De la
même perception et de la même présence,
Il pénètre ceux qui m'entourent, et que
j'aime. Grâce à Lui, donc, ainsi qu'en un divin
Milieu, je rejoins les autres par le dedans
d'eux-mêmes ; je puis agir sur eux par toutes les
ressources de ma vie.
Le Christ nous relie et nous
manifeste les uns aux autres.
Ce que ma bouche ne peut faire
comprendre à mon frère ou à ma soeur,
Il le leur dira mieux que moi. Ce que mon coeur
désire pour eux, d'une ardeur inquiète et
impuissante, Il le leur accordera, si cela est bon. Ce que
les hommes n'écoutent pas de ma voix trop faible, -ou
qu'ils ferment leurs oreilles pour ne pas entendre, j'ai la
ressource de le confier au Christ qui le
répétera, quelque jour, à leur coeur. -
S'il en est ainsi, je puis bien mourir avec mon
idéal, être enseveli avec la vision que je
voulais faire partager aux autres. Le Christ recueille, pour
la vie à venir, les ambitions
étouffées, les lumières
incomplètes, les efforts inachevés, ou
maladroits, mais sincères. Nunc dimittis, Domine,
servum tuum in pace...
Il arrive parfois que le coeur pur,
à côté du bonheur qui le pacifie dans
ses désirs et ses affections individuelles, discerne
en soi une joie spéciale, d'origine extérieure
à lui, qui l'enveloppe d'un immense bien-être.
C'est le reflux, en sa petitesse personnelle, de la
santé nouvelle que le Christ, par son Incarnation, a
infusée à l'Humanité. En Jésus,
les âmes ont chaud, parce qu'elles communient entre
elles. Elles s'étonnent de voir que la multitude
monstrueuse des humains ne forme plus qu'un coeur et qu'une
âme, indiscernables du Cur et de l'Ame du
Christ.
Mais, pour avoir part à
cette joie et à cette vision, il faut qu'elles aient
eu le courage, préalablement, de briser leur petite
individualité, et de se dépersonnaliser, en
quelque sorte, afin de se centrer sur
Jésus-Christ.
Car ceci est la loi du Christ, et
elle est formelle : Si quis vult post me venire, abneget
semetipsum.
Le bonheur consistant à
s'unifier, il peut sembler contradictoire que la
simplification de l'être doive se faire par la
souffrance. Rien n'est plus vrai, pourtant, ni mieux
confirmé par l'expérience religieuse des
siècles, ni plus en accord avec l'explication du
Monde par la Multitude. Jésus nous en avertit ; nous
l'éprouvons chaque jour ; le mécanisme de la
Création l'exige : la même douleur qui tue et
décompose est nécessaire à l'être
afin qu'il vive et qu'il devienne esprit.
Pour se concentrer en soi, d'abord,
et s'affirmer, l'âme ne peut se contenter d'un doux
effort de recueillement. Toutes sortes
d'éléments caducs ou étrangers chargent
la substance de ses affections. Mille rameaux parasites,
issus de son activité, vont chercher dans l'Univers
des jouissances inutiles ou mauvaises. Entre elle et les
créatures ambiantes trop de liaisons et de «
symbioses » se sont établies au gré des
satisfactions immédiates et faciles. Sous cette forme
brute et compliquée, l'homme n'est pas prêt
pour l'union divine. Il lui faut d'abord expulser,
élaguer, séparer. Toute une première
unification agréable et tentante, qu'il avait
élaborée pour son bonheur présent, sera
donc ruinée avant que survienne la vraie
simplicité attendue et promise. Qu'est-ce à
dire sinon que pour être une, incorruptible,
béatifiée, l'âme doit d'abord se
diviser, subir une sorte de décomposition, porter en
soi la douleur de la Multitude ?...
La Pureté est à base
de renoncement et de mortification.
Et la Charité bien plus
encore...
Quand il s'est une fois
résolu à pratiquer généreusement
l'amour de Dieu et du prochain, l'homme s'aperçoit
qu'il n'a encore rien fait, en corrigeant son unité
intérieure par des séparations
généreuses. Cette unité, à son
tour, doit, avant de renaître dans le Christ, subir
une éclipse qui paraîtra l'anéantir.
Ceux-là en effet seront sauvés qui,
transportant audacieusement hors d'eux-mêmes le centre
de leur être, oseront aimer un autre plus que soi,
deviendront cet autre en quelque manière,
c'est-à-dire traverseront la mort pour chercher la
vie.
Si quis vult animam suam salvam
facere, perdet eam.
Au prix de ce sacrifice,
évidemment, le croyant sait qu'il conquiert une
unité très supérieure à celle
qu'il abandonne. Mais qui dira l'angoisse de cette
métamorphose ? Entre le moment où il consent
à dénouer son unité inférieure,
et la minute béatifiante où il accède
au seuil de l'être nouveau, le chrétien vrai se
sent flotter sur l'abîme de la dissociation et de
l'anéantissement. Il a l'impression que sa substance
se délie et retourne à la Multitude. Le salut
de l'âme se paie d'un grand hasard couru et
accepté. Il exige que nous jouions, sans
réserves, la Terre contre le Ciel. Il veut que nous
renoncions à l'unité tenue et palpable de la
vie égoïste pour nous risquer sur Dieu. «
Si le grain de blé ne disparaît dans la terre,
et ne semble y pourrir, il demeure stérile.
»
Lors donc qu'un homme a du chagrin,
qu'il est malade, qu'il meurt, nul, parmi nous qui le
voyons, ne saurait dire de lui avec certitude s'il diminue
dans son être, ou s'il grandit. Car, sous les
mêmes apparences, exactement, les deux principes
extrêmes attirent à eux leurs fidèles,
vers la simplicité ou vers la Multitude, Dieu et le
Néant.
4.
Consommation. - A travers
les combinaisons terrestres qui se font et se défont,
l'uvre de la Création se poursuit
irrésistiblement, telle que le Christ la soutient de
son influence, de sa Personne, et de sa prière : Ut
unum sint, sicut unum sumus. Parole définitive, qui
nous donne la clef de I'Ëvangile et du Monde. Qu'en
trevoyons-nous, au terme, à sa lumière
?
Nous devinons, pour la
plénitude des temps, une extrême
synthèse de toutes les perfections
créées. Dominées par l'Esprit du
Christ, qui éprouvera leur totalité comme une
Ame des âmes, les monades élues se trouveront,
au dernier jour, groupées et fondues dans une
simplicité qui, naissant de la plus grande
complexité possible des êtres, sera la plus
haute spiritualité réalisable dans l'ordre
actuel des choses.
Dans cette simplicité
merveilleuse, qu'elles éprouveront chacune suivant
son mérite, les âmes atteindront
l'extrême maîtrise de leur personnalité.
De plus, en chacune d'elles, les degrés
intermédiaires du Multiple simplifié, qui
s'échelonnent du Christ au Néant, subsisteront
en quelque manière, se distingueront au seîn de
l'Unité glorieuse qu'ils contribueront à
former. La Multitude, en effet, aura été
dominée, non détruite : la Chair sera
ressuscitée. .
Et parce que nous n'arrivons
à bien concevoir l'extrême d'une qualité
que sous forme d'un perpétuel accroissement, et la
synthèse de deux extrêmes que sous la figure
d'un va-et-vient continuel de l'un à l'autre, nous
pouvons nous représenter cette unification ultime des
êtres comme en voie de continuelle et
délicieuse progression, et aussi de
perpétuelle oscillation des éléments au
Tout, les parties se fondant toujours plus dans leur
convenance et leur union, ou bien encore, alternativement,
prenant une conscience aiguë d'elles-mêmes et
puis se perdant dans l'embrassement total.
Tel sera un peu le ciel, - et sa
Béatitude.
Cependant, à l'opposé
de cette Multitude spiritualisée, il y aura de
l'être livré, tout vif, à la
désorganisation, de l'esprit en proie à la
Multitude. Les créatures infidèles,
obstinément séparées de Dieu, subiront
l'épouvantable conflit d'une multitude
réveillée et grouillante au cur de leur
substance immortelle. Soumises, en pleine conscience,
à la peine du Néant, elles se
débattront dans un effort impuissant à se
dissoudre en poussière...
Et chez celles-là, aussi,
l'Unité triomphera.26 février 1917. 22 mars
1917.
<haut de
page>
Extraits de « Comment je crois
»
pp 98-105
RÉDEMPTION
Lorsqu'on cherche à vivre et
à penser, de toute son âme moderne, le
Christianisme, les premières résistances que
l'on rencontre viennent toujours du Péché
originel.
Ceci est vrai d'abord du chercheur,
pour qui la représentation traditionnelle de la Chute
barre décidément la route à tout
progrès dans le sens d'une large perspective du
Monde. C'est en effet pour sauver la lettre du récit
de la Faute qu'on s'acharne à défendre la
réalité concrète du premier couple. Or
le maintien de cet élément, étranger
à l'échelle et au style de nos vues
scientifiques présentes, suffit à paralyser nu
à déformer toutes les tentatives faites, par
un savant croyant, pour donner un tableau satisfaisant de
l'Histoire Universelle.
Mais ceci n'est encore, à
strictement parler, qu'une difficulté d'ordre
intellectuel. Il y a plus grave encore. Non seulement pour
le savant chrétien, l'histoire, afin d'accepter Adam
et Eve, doit s'étrangler d'une manière
irréelle au niveau de l'apparition de l'homme; mais
dans un domaine plus immédiatement vivant, celui des
croyances, le Péché originel (sous sa figure
actuelle) contrarie à chaque instant
l'épanouissement naturel de notre religion. Il coupe
les ailes de nos espérances. Nous qui nous
élançons, à tout moment, vers l'espace
des conquêtes optimistes, il nous ramène chaque
fois, inexorablement, vers les ombres dominantes de la
réparation et de l'expiation.
Plus j'observe, moins je puis
échapper à cette évidence que le
Péché Originel, imaginé sous les traits
qu'on lui prête encore aujourd'hui, est le
vêtement étroit où étouffent
à la fois nos pensées et nos coeurs. Pourquoi
cette vertu pernicieuse? Et qui nous en délivrera
?
A mon avis, la réponse
à cette question est la suivante : Si 1e dogme du
Péché Originel nous ligote et nous
anémie, c'est tout simplement parce que, dans son
expression actuelle, il représente une survivance de
vues statiques périmées au sein de notre
pensée devenue évolutionniste. L'idée
de Chute n'est en effet, au fond, qu'un essai d'explication
du Mal dans un Univers fixiste. A ce titre, il est
hétérogène au reste de nos
représentations du Monde. Voilà pourquoi il
nous opprime. Par suite, c'est le problème du Mal,
dans ses relations avec le Christ, qu'il nous faut, si nous
voulons respirer, reprendre et repenser, dans un style
approprié à nos vues cosmiques
nouvelles.
Le Péché originel est
one solution statique du problème du Mal,
Jadis, je me suis fait nier, sans
plus d'explications, cette majeure par un censeur
théologien. Je ne puis éviter, aujourd'hui
encore, de voir qu'elle est vraie.
En droit, d'abord, dans un Univers
supposé sorti tout fait des mains de Dieu, le
désordre ne peut s'expliquer que par une
altération secondaire du Monde. La
corruptibilité des organismes, la dualité
chair et esprit, le spectacle des désordres sociaux,
sont un pur scandale intellectuel pour le fixiste qui croit
en une Création. En soi, ces défauts ne
devraient pas exister. D'un autre côté, parce
qu'ils entraînent la souffrance, ils évoquent
le souvenir des peines dont tout groupement humain sait
châtier les perturbateurs de l'ordre établi. De
la fusion, toute naturelle, de ces deux
éléments a dû inévitablement
sortir l'idée que le Monde fait pénitence pour
une faute passée.
Or n'est-ce pas là
exactement en fait la perspective de la Bible et de
l'Épître aux Romains?
« Par le péché,
la mort. » On cherche maintenant, pour échapper
à des évidences trop manifestes, à
atténuer cette formule lumineuse. « Il est vrai,
accorde-t-on, la mort a existé pour les animaux avant
la Faute. Et même pour l'homme s'il eût
été fidèle, elle n'aurait pu être
écartée que par une sorte de miracle
permanent. » Mais, outre que ces distinctions laissent
réapparaître, intact, le problème du
Mal, elles contredisent le sens obvie du texte de la Bible.
Quand Adam a péché, le Monde, pour saint Paul,
n'avait que huit jours, ne l'oublions pas. Rien n'avait donc
eu le temps de périr encore au Paradis. C'est la
faute qui, dans la pensée de l'Apôtre, a tout
gâté pour la totalité de la
Création.
En fait, en dépit des
distinctions subtiles de la théologie, le
Christianisme s'est développé sous
l'impression dominante que tout le Mal autour de nous
était né d'une faute initiale. Dogmatiquement,
nous vivons encore dans l'atmosphère d'un Univers
où la principale affaire est de réparer et
d'expier. Pour le Christ comme pour nous, l'essentiel est de
se débarrasser d'une souillure. De là
l'importance au moins théorique de l'idée de
sacrifice. De là l'interprétation presque
uniquement purificatrice du baptême. De là la
prééminence dans la Christologie de la notion
de Rédemption et de sang répandu. C'est en
définitive parce que projeté encore,
aujourd'hui comme jadis, sur un Monde statique, dans lequel
le Mal suppose une prévarication, que le Christ se
manifeste toujours principalement à nous dans les
documents ecclésiastiques, par 1' Ombre de sa
Croix.
Or qu'arrivera-t-il maintenant si
nous essayons, au moins par artifice intellectuel, de nous
transporter, saris restrictions, dans la perspective d'un
Monde en évolution?
Un changement fondamental, et gros
de conséquences pour la Christologie, se dessine
immédiatement dans nos vues. Car sans rien perdre de
son acuité ni de ses horreurs, le Mal cesse, dans ce
nouveau cadre, d'être un élément
incompréhensible, pour devenir un trait naturel de la
structure du Monde.
Ici, je sais, je commence à
me mettre en opposition avec plusieurs de mes plus chers
amis intellectuels. Pour des raisons tirées de
l'omnipotence divine ou de la nature métaphysique du
multiple, ils n'admettront pas ce que je vais dire. Mais je
demeure convaincu qu'il y a dans les choses une logique
devant laquelle tout doit céder, et que cette logique
impose, dans un Univers (ou plus exactement dans une
ontologie) de type évolutif, de telles conditions
à l'acte créateur, que le mal en
découle, à titre d'effet secondaire,
inévitablement. Créer, jusqu'ici, avait
été pris comme une opération divine
susceptible de revêtir des formes absolument
arbitraires. Dieu, admettions-nous (au moins implicitement)
était libre et capable de faire surgir de
l'Être participé dans n'importe quel
état de perfection et d'association. Il pouvait le
placer de plain-pied, à son gré, à un
point quelconque entre zéro et l'infini. Ces vues
imaginaires me paraissent en désaccord avec les
conditions les plus profondes de l'Etre telles qu'elles se
manifestent dans notre expérience. Et voici la seule
position d'équilibre que j'aperçoive pour nos
conceptions sur les rapports possibles entre le Monde et
Dieu.
Créer, même pour la
Toute-Puissance , ne doit plus être entendu par nous
à la manière d'un acte instantané, mais
à la façon d'un processus ou geste de
synthèse. L'Acte pur et le « Néant »
s'opposent comme l'Unité achevée et le
Multiple pur. Ceci veut dire que le Créateur ne
saurait, en dépit (ou mieux en vertu) de ses
perfections, se communiquer immédiatement à sa
créature, mais qu'il doit la rendre capable de le
recevoir. Pour pouvoir se donner au Plural, Dieu doit
l'unifier à sa mesure. Des origines du Monde à
Lui, la constitution du Plérôme se traduit donc
nécessairement à nos esprits par une
progressive marche de l'esprit.
Cette progressive unification du
Multiple, eu quoi consiste la Création, est-elle
aussi complètement libre et accessoire à Dieu
que nous sommes partiellement forcés de le supposer?
et ne correspondrait-elle pas, en outre, à une
opération possible une seule fois dans l'histoire
divine? Il faut aller jusqu'à se poser ces questions
si on veut mettre logiquement debout une noble
cosmogénèse chrétienne. Mais ce n'est
pas ici le lieu d'y répondre. Contentons-nous d'avoir
assuré le point suivant. Non seulement en fait, dans
notre Univers particulier, mais en droit (pour tout Monde
concevable, si vraiment il y en a plusieurs possibles),
l'acte créateur s'exprime pour ceux qui en sont
l'objet par le passage d'un état de dispersion
initiale à un état d'harmonie finale. Cette
observation suffit pour perfectionner, en première
approximation, l'idée que nous nous faisons de la
fonction rédemptrice du Christ car elle a pour
corollaire une transposition profonde de la notion de la
chute originelle.
Dans un monde créé
tout fait, disions-nous plus haut, un désordre
primitif est injustifiable il faut chercher un coupable.
Mais dans un Monde qui émerge peu à peu de la
Matière, plus n'est besoin d'imaginer un accident
primordial pour expliquer l'apparition du Multiple et de son
satellite inévitable le Mal... Le Multiple? Mais il
a, nous venons de le voir, sa place naturelle à la
hase des choses, puisqu'il représente, aux antipodes
de Dieu, les virtualités diffuses de l'Etre
participé non pas les débris d'un vase
brisé, mais l'argile élémentaire dont
tout sera pétri. Le Mal? Mais celui-ci apparaît
nécessairement au cours de l'unification du Multiple,
puisqu'il est l'expression même d'un état de
pluralité incomplètement encore
organisée. Sans doute, cet état transitoire
d'imperfection se manifestera en détail, dans le
Monde en voie de formation, par un certain nombre d'actes
coupables dont les tout premiers (les plus décisifs,
encore que les moins conscients dans l'histoire humaine)
pourront être détachés de la
série et catalogués comme une « faute
primitive ». Mais la faiblesse originelle, pour la
créature, est en réalité la condition
radicale qui la fait naître à partir du
Multiple, toujours portant dans ses fibres (tant qu'elle
n'est pas définitivement spiritualisée) une
tendance à retomber vers le bas, dans la
poussière.
Le Mal, dans ces conditions, n'est
pas un accident imprévu dans l'Univers. Il est un
ennemi, une ombre que Dieu suscite inévitablement par
le seul fait qu'il se décide à la
création. De l'Etre nouveau, lancé dans
l'existence, et non encore complètement
assimilé à l'Unité, c'est une chose
dangereuse, douloureuse et fantasque. Créer n'est
donc pas une petite affaire pour le Tout-Puissant, une
partie de plaisir. C'est une aventure, un risque, une
bataille où Il s'engage tout entier. Est-ce que ne
commence pas à grandir et à s'éclairer
devant nos yeux le mystère de la Croix?
Je le déclare en pleine
sincérité. Il m'a toujours été
impossible de m'apitoyer sincèrement sur un Crucifix
tant que cette souffrance m'a été
présentée comme l'expiation d'une faute que,
soit parce qu'il n'avait aucun besoin de l'homme, soit parce
qu'il pouvait le faire autrement, Dieu aurait pu
éviter. « Qu'allait-il faire dans cette
galère? »
Mais tout change d'une façon
impressionnante sur l'écran d'un monde
évolutif tel que nous venons de le tendre.
Projetée sur un tel Univers, où la lutte
contre le Mal est la condition sine qua non de l'existence,
la Croix prend une gravité et une beauté
nouvelles, celles-là précisément qui
peuvent nous séduire le plus. Sans doute,
Jésus est toujours Celui qui porte les
péchés du monde; le Mal moral se compense
mystérieusement par la souffrance. Mais il est, plus
essentiellement que cela, Celui qui surmonte
structurellement en Lui-même, et pour nous tous, les
résistances à l'unification opposées
par le Multiple, les résistances à la
montée spirituelle inhérente à la
Matière. Il est Celui qui porte le poids,
inévitable par construction, de toute espèce
de création. Il est le symbole et le geste du
Progrès. Le sens complet et définitif de la
Rédemption, ce n'est plus seulement expier, c'est
traverser et vaincre . Le mystère plein du
Baptême, ce n'est plus de laver, c'est (les
Pères grecs l'avaient bien vu) de plonger dans le feu
de la lutte purifiante « pour être ». Non
plus l'Ombre, mais les ardeurs, de la Croix.
Je mesure distinctement la
gravité des changements que ces vues nouvelles
introduisent. Je connais, sur le Péché
Originel, les canons solennels du Concile de Trente. J'ai
conscience de l'infini réseau de formules et
d'attitudes par lesquelles s'est glissée dans notre
vie chrétienne l'idée que nous sommes les fils
coupables d'Adam et d'Ève.
Mais je prie ceux qui me liront de
réfléchir, impartialement et sereinement
à deux choses. La première, c'est que pour
toutes sortes de raisons, scientifiques, morales et
religieuses, la figuration classique de la chute n'est
déjà plus pour nous qu'un joug et une
affirmation verbale, dont la lettre ne nourrit plus nos
esprits, ni nos coeurs; elle n'appartient plus, (dans sa
représentation matérielle), ni à notre
christianisme, ni à notre Univers. La seconde, c'est
qu'une transposition de l'ordre de celle que je
suggère laisse entièrement subsister, et
même sauve, dans son essence, cette
réalité précisément et cette
urgence dans la Rédemption que les Conciles ont
cherché à définir. Il faut et il suffit
qu'on dise « feu », là où on a
toujours parlé de « fumée ». Les
mots sont différents, mais la chose demeure. Et je ne
vois pas comment, en face des horizons nouveaux que
l'histoire nous découvre, on pourrait
préserver cette chose, ni a fortiori la faire
triompher, autrement.-
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page>
- à suivre
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