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LE PROBLÈME DU MAL CHEZ TEILHARD

 

Extraits choisis

par J. Séverin Abbatucci (Groupe Teilhard de Chardin de Basse-Normandie)

Extraits de :

J.M. Mortier : avec Teilhard de Chardin "Vues Ardentes"

Teilhard de Chardin : "Écrits du temps de la Guerre"

Teilhard de Chardin : "Comment je Crois"

 

J.-M. Mortier : Avec Teilhard de Chardin "Vues Ardentes"

Editions du Seuil - Paris 1967

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SUR LE PÉCHÉ ORIGINEL

 

p. 105 - Le Multiple primordial n'a rien de directement peccamineux, en revanche, parce que son unification graduelle entraîne une multitude de tâtonnements et d'essais, dans l'immensité de l'Espace-Temps, il ne peut éviter de s'imprégner (dès le moment où il cesse d'être « rien ») de douleurs et de fautes. Statistiquement en effet, dans le cas d'un vaste système en voie d'organisation, il est absolument « fatal » : 1) que, en cours de route, des désordres locaux apparaissent (« necessarium. est ut adveniant scandala »), et 2) que de ces désordres élémentaires résultent, de niveau en niveau, (par suite de l'interliaison organique de l'étoffe cosmique) des états coIIectifs désordonnés. -- Au-dessus de la Vie, il entraîne la Douleur. A partir de l'Homme, il devient Péché.

Eh bien, ce point une fois compris et admis, ne devient-il pas clair (si je ne m'abuse ... ) que (... ), l'Univers satisfait, du point de vue Chute, à toutes les exigences les plus actuelles de la Cosmologie et de la Théologie ?

Dans un pareil Univers, en effet

1) Les données de la Science sont et seront toujours nécessairement respectées, puisque le cadre expérimental du Dogme vient se confondre avec celui de l'Évolution.

2) Le problème (intellectuel) du Mal s'évanouit. Puisque, en effet, dans cette perspective, souffrance physique et fautes morales s'introduisent inévitablement dans le Monde, non pas en vertu de quelque déficience de l'acte créateur, mais par structure même de lêtre participé (c'est-à-dire à titre de sous-produit, inévitable statistiquement, de l'unification du Multiple), elles ne contredisent ni la puissance, ni la bonté de Dieu. - Le jeu en vaut-il la chandelle ? Tout dépend de la valeur et de la béatitude finales de l'Univers, - un point sur lequel il faut bien nous en remettre à la sagesse de Dieu (1).

3) Enfin et surtout la théologie du Salut semble parfaitement respectée et justifiée. Dans cette explication, sans doute le P.O. cesse d'être un acte isolé pour devenir un état (affectant la masse humaine dans son ensemble, par suite d'une poussière de fautes disséminées au cours du temps dans l'Humanité). Mais ceci même contribue à intensifier (loin d'atténuer) les caractéristiques dogmatiques de la Chute. D'une part, en effet, la Rédemption est bien universelle, puisqu'elle vient remédier à un état de choses (présence universelle du Désordre) lié à la structure la plus profonde de l'Univers en voie de création. D'autre part le baptême individuel conserve, ou même accroit, toute sa raison d'être. Dans cette perspective, en effet, chaque nouvelle âme s'éveillant à la Vie se trouve solidairement contaminée par l'influence totalisée de toutes les fautes passées, présentes (et à venir) inévitablement répandues, de nécessité statistique, dans l'ensemble humain en cours de sanctification (2). Quelque chose en elle a donc besoin d'être purifié.

(Réflexions sur le Péché Originel, 1947, Inédit.)

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(I). D'une façon générale, ceci revient à dire que le Problème du Mal, insoluble dans le cas d'un Univers statique (c'est-à-dire d'un « Cosmos »), ne se pose plus dans le cas d'un Univers (multiple) évolutif (c'est-à-dire d'une Cosmogénèse). Il est étrange qu'une vérité aussi simple soit encore si peu aperçue et proclamée 1...

(2). Comme plus particulièrement nocives, parmi ces fautes, peuvent être regardées : a) les premières fautes commises sur Terre (commises avec conscience minima, mais avec action maxima sur un psychisme naissant); b) peut-être (s'il y a, en matière de liberté, réaction de l'avenir sur le passé) certaines dernières révoltes de l'Humanité parvenue à maturité (conscience et responsabilité maxima); et enfin, c) pour chaque individu, les fautes commises dans son groupement social et sur sa lignée particulière.

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p. 110 - ( ... ) Avec la question du Péché originel (je dirai P.O.) vous touchez vraiment au cœur du « problème chrétien » tel qu'il se pose au moins implicitement à tout homme qui « sent » (si peu que ce soit) avec le nouveau Monde d'aujourd'hui. - Sur ce sujet vital (qui imprègne toute notre adoration), je pense qu'on peut (qu'il faut) dire ceci.

1) En première approximation (phénoménalement, si vous voulez) il est incontestable que le P.O. (décelé par le Mal sous toutes ses formes) affecte présentement l'Univers tout entier : il est inséparable de la structure physico-chiniico-biologique de cet Univers. Et, plus

grave encore que cela, il nous apparaît inséparable de la structure de tout Univers en état d'évolution. Étant donné le seul mécanisme que nous puissions concevoir pour une Cosmogénèse et qui est celui d'un graduel arrangement par infinis tâtonnements, le Mal (physique et moral) est statistiquement présent (par naissance et structure) dans tout Univers. Il est un effet de grands nombres. (Chaque humain, par exemple est libre :et cependant « necessarium est ut scandala eveniant ».) Fondamentalement, le Cosmos a toujours été (et aucun Cosmos évolutif ne saurait ne pas être dans sa totalité, et depuis ses origines) mêlé de bonnes et de mauvaises chances, - c'est-à-dire imprégné de Mal, - c'est-à-dire « en état.. » de P.O. - Voilà le fait à regarder en face, et à accepter.

2) Ceci posé (je veux dire la liaison essentielle entre Mal et Mécanisme évolutif), deux attitudes ou interprétations sont possibles :

a) Suivant les uns (attitude néo-platonicienne, - presque manichéenne) le Multiple, étoffe de l'Évolution, résulte d'une « pulvérisation » de quelque Unité primordiale. C'est-à-dire l'évolution est un retour (à partir d'une « chute » de l'Esprit dans la Matière). Et nous retrouvons ici le P.O., agrandi à l'échelle cosmique : un P.O. qui aurait engendré le Cosmos actuel. à la suite d'une « catastrophe » pré- et extra-cosmique; c'est-à-dire un P.O. que nous pouvons déduire de l'état présent du Monde, - mais qui, historiquement, est insaisissable et invérifiable (puisque toute l'histoire s'est développée en régime d'évolution, c'est-à-dire postérieurement au P.O.). (Très astucieux, évidemment.)

b) Suivant les autres (attitude moderne et nouvelle, je dois l'avouer, et qui, à la différence de la précédente - enseignée à Louvain par le P. Pierre Charles! - n'a jamais encore été explicitement présentée sous forme imprimée) le Multiple est originel, et « bon » ou du moins « neutre » : il est, en fait, la forme « positive » du « Néant » (créer, c'est unifier ce qui, à la limite extrême inférieure) n'est rien). Seulement, justement parce qu'il est multiple, et donc régi par les lois de grands nombres, il ne saurait être unifié (même sous la toute-puissance de Dieu) sans laisser derrière lui une traînée de Mal physique et moral, - que du reste, par sa puissance, Dieu récupère sous forme de Bien (un Bien de valeur particulière).

3) De ce deuxième point de vue (le seul tenable, à mon avis, parce que le seul qui garde à l'Univers et l'Évolution la valeur et la dignité dont notre Action a absolument besoin pour conserver le goût d'opérer) il est essentiel de noter qu'il respecte entièrement les exigences théologiques chrétiennes. Parce que, au niveau de l'Homme, le péché (mal moral) est apparu inévitablement (de nécessité statistique, dans une « population ») il n'en reste pas moins qu'il est apparu; et que cette apparition peut être regardée comme ayant « contaminé » le « phylum » humain; et donc que chaque nouvel humain doit être « baptisé »... Pour peu qu'on comprenne les premiers rudiments de la vision biologique moderne, on s'aperçoit que nous nous tenons beaucoup plus étroitement les uns les autres dans le sein de la Mère-Terre que (suivant la vieille idée des théologiens) dans le sein de la Mère Èvel,

Comme je vous le disais en commençant, ce qui mine le Christianisme, en ce moment, c'est le faux sentiment, insidieux et obscur, que la Cosmogénèse (« évolution ») dans laquelle nous sommes pris n'est pas un processus génétiquement « pur », mais qu'il est (quelle que soit la politesse des termes employés) une espèce de recollage. - Le Christianisme ne retrouvera sa puissance de contagion que lorsque, rejetant enfin les dernières traces de platonisme, il se mettra à penser le P.O. en termes non plus de Chute, mais de Progrès : le P.O. non pas déchéance primordiale rendant nécessaire une remontée par voie d'évolution; mais le P.O. sous-produit de l'Évolution.

Comme je l'ai dit et écrit tant de fois, le Monde n'adorera demain qu'un Dieu (une Croix) exaltant et transfigurant au maximum l'énorme réalité (en train de se découvrir à nous) d'un formidable Univers (des millions de Galaxies-) où partout la même « Matière » montre la même tendance à se vitaliser et à s'hominiser (3).

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(3). Note de Mlle Mortier :En m'envoyant ce double de lettre, le Père Teilhard écrivait: « Ci-joint je vous envoie deux pages pour les Archives, - parce qu'elles me paraissent claires. J'ai pensé qu'elles pourraient servir à éclaircir ma position. »

<haut de page>

 
LES ECHECS, LE MAL, LA DOULEUR...

"....Pour un observateur parfaitement clairvoyant, et qui regarderait depuis longtemps, de très haut, la Terre, notre planète apparaîtrait d'abord bleue de l'oxygène qui l'entoure; puis verte de la végétation qui la recouvre; puis lumineuse - toujours plus lumineuse- de la Pensée qui s'intensifie à sa surface; mais sombre - toujours plus sombre -d'une souffrance qui croît en quantité et en acuité au même rythme que monte la Conscience au cours des âges.....

Oui, plus l'Homme devient homme, plus s'incruste et s'aggrave - dans sa chair, dans ses nerfs, dans son esprit - le problème du Mal : du Mal à comprendre, du Mal à subir....

Au sein du vaste processus d'arrangement d'où émerge la Vie, tout succès, nous nous en apercevons, se paye nécessairement d'un large pourcentage d'insuccès....

...de ce point de vue, la douleur, sous toutes ses formes et à tous ses degrés, ne serait (au moins partiellement) qu'une suite naturelle du mouvement même par lequel nous sommes engen-drés."

Préface à " L'énergie spirituelle de la souffrance" de Marguerite-Marie Teilhard de Chardin, janvier 1950


ECRITS DU TEMPS DE LA GUERRE (1916-1919)

Les Cahiers Rouges - Ed. Bernard Grasset - Paris 1965

 

LA VIE COSMIQUE

p. 60 -

Sur une feuille détachée jointe au cahier manuscrit se trouvait le texte suivant :

Nota. La Vie cosmique décrit les aspirations et formule les actes d'une vie concrète. Si l'on essaie d'en dégager les supposés et les principes, on constate qu'elle n'introduit rien moins qu'une certaine orientation nouvelle de l'ascèse chrétienne.

Suivant les vues « classiques », la souffrance est avant tout une punition, une expiation ; son efficacité est celle d'un sacrifice - née d'un péché, elle le répare. Il est bon de souffrir pour se mater, se vaincre. se libérer.

Suivant les tendances et les idées de la Vie cosmique, au contraire, la souffrance, avant tout, est la conséquence et le prix d'un travail de développement. Son efficacité est celle d'un effort. Mal physique et mal moral naissent du Devenir : toute chose qui évolue a ses souffrances et commet ses fautes... La Croix est le symbole du Travail ardu de l'Evolution - plutôt que celui de l'Expiation...

Evidemment, ces deux points de vue peuvent coïncider, par exemple, si on admet que la conséquence naturelle de la chute originelle a été de replacer l'humanité dans son cadre connaturel de progression et de travail « à la sueur de son front ». (Et, dans ce cas, il est curieux de constater que, au point de vue des apparences, la chute originelle ne marque absolument pas, puisque sa sanction visible se confond avec l'Évolution, l'Expiation coïncidant avec le Travail.)

... Tout de même, entre l'ascèse expiatoire et l'ascèse sous-entendue dans la « vie cosmique », il y a une forte divergence d'accentuation.

... Et il était loyal que je le fasse remarquer.

17 mai 1916

LA LUTTE CONTRE LA MULTITUDE

Interprétation possible de la figure du Monde….

p. 117 &endash;

En cet espoir obscur le Monde travaille, et la Création se poursuit, à travers notre effort, nos souffrances et nos péchés. &endash;

II. LE MAL DE LA MULTITUDE

1. La Douleur. - La douleur est la perception vitale de notre moins-être, lorsqu'il s'aggrave, ou seulement quand il dure. Elle est donc liée, en droit, à la Multitude insuffisamment réduite que nous portons en nous. La complète dissociation, si elle pouvait être sentie, réaliserait l'absolue souffrance, en nous anéantissant.

En fait, dans le domaine bien restreint de notre expérience, nous pouvons tristement vérifier, à chaque instant, combien il est dur de vivre les étapes qui séparent la pluralité de l'unité, et combien profond, par suite, est fixé l'aiguillon divin qui nous harcèle vers le degré de simplification par lequel nous devons être béatifiés.

D'autant plus douloureuse qu'elle subsiste au plus intime de notre vie, la Multitude est au principe de tous nos maux.

La Multitude nous heurte de dehors et nous corrompt. Par la prise que nous offrons aux chocs extérieurs, par les innombrables racines que nous traînons dans le tourbillon cosmique, le fondamental émiettement du Monde agit sans trêve pour nous dissoudre, par violence ou par contagion.

La Multitude, encore, règne au-dedans de nous, parmi les vies mal disciplinées qui se groupent en notre organisme, toujours prêtes à lutter entre elles, ou bien à nous déserter pour revenir à la masse commune.

Elle sévit à la limite du corps et de l'âme, en cette région de lent décollement où l'esprit se dégage de la chair, celle-ci toute absorbée dans les nécessités et les soins de la vie phylétique, celui-là tout frémissant de se fixer dans l'Absolu pressenti.

Elle se prolonge, enfin, jusque dans la texture en apparence si nue de notre spiritualité. Nous nous flattons d'être, par quelque chose de nous-mêmes, une très pure substance. Oh, comme cette transparence est donc imparfaite, chargée de taches ! comme cette simplicité est donc encore inchoative, sillonnée de mystérieuses fêlures !

La pluralité de nos amours, nous ne le sentons que trop, éveille en notre esprit, tout frais aggloméré, un écho de matérialité humiliante et lassante : espérés, les biens fragmentaires qui nous attirent nous tiraillent en tous sens ; manqués ou perdus, ils nous laissent chaque fois un douloureux stigmate.

Et ce n'est pas seulement la pluralité étrangère qui remonte en nous par surprise, ou se reflète en notre unité. Au fond de notre nature la plus fermée, la plus authentique, nous sentons se mouvoir et s'agiter, en plein spirituel, une véritable multiplicité organique. Il s'élève parfois, en nous, des antagonismes immanents, des dysharmonies intra-spirituelles, qui nous déchirent et nous torturent, comme si des parties de notre âme se séparaient, se dissociaient, ou se frayaient brutalement une voie les unes à travers les autres. Il y a des conflits de croissance entre nos facultés, - des maladies et des morts douloureuses de nos passions et de nos croyances, qui se tuent, et se supplantent, et nous échappent, inexorablement...

Multiplicité de la chair, dualisme de la nature humaine, complexité même de l'âme où frémit et branle, en sa pointe, la poussière d'un monde à peine consolidé : misère de la Multitude personnelle au-dedans de nous !

... Et misère, aussi, de la Multitude universelle autour de nous !

La souffrance d'être partie errante d'un Tout inachevé est plus subtile à percevoir que le mal d'abriter au fond de soi la discorde. Nous croyons sentir bien moins la douleur du Monde en travail d'unité que les élancements de notre individu mal simplifié, dont les parties jouent encore et se déchirent.

Cette douleur pourtant nous assiège de toutes parts. Elle nous importune quotidiennement. Seulement ses formes nous sont si familières, si banales, que nous oublions de leur demander leur commune et haute origine. Nous ne les reconnaissons pas...

Quand notre âme éprouve durement l'impénétrabilité qui la rend close et mystérieuse à toutes les autres, impuissante à communiquer ses idées, à décrire sa peine, à faire mesurer son amour...

Quand elle a peur et froid de se sentir perdue, toute seule, au milieu de la troupe des vivants, dont la foule, devenue sans nom, sans coeur, sans visage, à force d'être innombrable, nous épouvanterait comme un monstre, si nous pouvions dominer sa houle immense...

Quand nous retombons, écrasés de lassitude, sous le poids d'inertie qu'il faudrait soulever pour orienter les hommes vers un peu plus de sagesse et un peu plus de bonté...

Quand la voix meurt au fond de notre gorge, qui s'est usée à crier la Vérité sans pouvoir dominer le tumulte des cités, ni faire seulement se détourner le regard des affairés et des distraits...

Quand le vertige nous prend d'être rivés, seul à seul avec nous-mêmes, à l'avant du Monde en mouvement, sans personne qui nous apprécie exactement, ou s'occupe sincèrement de nous, ou puisse nous relever dans la tâche et la responsabilité de créer notre destinée...

... nous nous imaginons encore entendre les plaintes de notre petit être égoïste qui mendie un supplément de bonheur.

En réalité, ce qui gémit en nous est plus grand que nous. La voix que nous entendons alors, c'est celle de l'Ame unique des temps à venir qui pleure en nous sur sa Multitude. Et c'est le souffle de cette Ame naissante, encore, qui passe en nous, dans le désir fondamental, têtu, inguérissable, d'union totale, par où vivent toutes les poésies, tous les panthéismes, toutes les saintetés.

Fasciné par les grands Homogènes, l'Océan, l'Atmosphère, le Désert, penché sur le Vide et le Silence, l'Homme, muré en soi, envie l'étroite fusion des gouttes de la mer, des molécules de l'air ; et il entrevoit la béatitude qu'il y aurait à se diffuser toujours plus en un Autre, à y couler de plus en plus profond, semblable à la fumée qui s'évanouit, au son qui meurt dans l'espace, à la pierre qui glisse au fond des eaux...

Il rêve, quand l'harmonie des sons le fait frémir jusque dans son esprit, d'une reprise de tout son être par la musique essentielle du Monde, celle-ci venant réveiller, et emporter dans son rythme, la vibration condensée au fond de chaque monade humaine...

Il pare des vertus les plus secrètes, et prolonge du plus mystérieux lointain, l'ivresse des unions que la Nature lui ménage. Il les idéalise, les magnifie, leur trouve un sens divin, un écho aussi vaste que l'Univers. Il mêle à ses amours l'idée d'un hymen avec le Monde ...

Lassé, enfin, de heurter irrémédiablement son élan aux parois d'un corps opaque, et de ne trouver dans l'expérience sensible, toujours superficielle, le joint d'aucune chose, et de ne rencontrer nulle part, dans les ténèbres de son âme, le passage qui mène d'un esprit à l'autre, il en vient à soupirer vers la mort, qui rendra peut-être à son être, elle, la mobilité et la communauté premières.

Vibration continue et profonde, dont nos angoisses et nos ivresses de détail sont les harmoniques passagères, nous portons en nous la peine, sourde et anxieuse, de l'individuation, par qui est entretenue la séparation, et persiste la pluralité, des âmes.

0 hommes en qui la souffrance déchirante et l'irritant désir ont été déposés comme une vocation qui nous invite sans trêve à une plus parfaite unité, pourquoi faut-il que nous aggravions obstinément par notre faute, et que nous doublions d'un péché, la douleur de la Multitude ?

2. Le Péché. - Dans la volonté qui le commet, le péché n'est d'abord qu'une tentative dévoyée et particulariste pour atteindre à la synthèse, uniquement désirable, de l'être. Les concupiscences nous séduisent par un appât d'unité.

La première et la plus simpliste, la concupiscence de la chair fait se mouvoir au-dessous de nous l'image tentatrice d'un retour facile à la Matière totale. Profitant d'une fausse perspective qui crée, à l'infini en arrière, un point de confluence universelle, elle nous persuade que la liaison des choses doit se réaliser par en bas, dans les profondeurs de l'indifférencié et de l'inconscient. « L'Esprit fait fausse route, murmure-t-elle. La concentration de l'âme élargit les fissures qui font souffrir le Monde. Arrêtons-nous de monter, > Celui qui écoute cette voix est perdu pour la Vie. Il va grossir le troupeau de ceux qui prétendent vaincre la Multitude en se jetant sur elle et en l'épousant...

Par un procédé d'unification plus raffiné, et exactement contraire, l'homme que grise la concupiscence de l'esprit se flatte de surmonter le douloureux éparpillement des êtres en les réduisant à sa propre unité. Donnant une valeur absolue à cette autre perspective, qui nous fait voir le Monde rayonnant et comme prosterné à partir de nous, l'être orgueilleux s'érige en centre de l'Univers. Autour de lui, toute chose doit se grouper et chercher docilement son ordre naturel...

Voluptueux ou superbe, le pécheur espère faire régner, à sa façon, la béatitude, en supprimant la pluralité. Or il n'aboutit misérablement qu'à rétablir la Multitude dans ses formes depuis longtemps dépassées, ou à la faire renaître sous une forme nouvelle, propre à l'esprit, plus dangereuse et nuisible qu'elle fût jamais.

L'impureté, elle, dissout physiquement et matérialise les êtres dans leur structure individuelle. En étreignant la Multitude pour nous y fondre, nous brisons, d'une façon mystérieuse mais réelle, les liens fragiles de notre propre spiritualité. Là où l'esprit commençait à luire en sa belle transparence, le péché inférieur fait reparaître toutes les désagrégations et toutes les soudures. L'âme se corrompt, quand elle redescend le chemin de la Vie et de la Création. Elle renonce à la fleur délicate de son intégrité intime. Qui ne le sait ? et qui n'en a rougi ?

Nous sommes plus fiers de notre impiété quand nous péchons par orgueil. Il y a en effet une apparence de grandeur à s'élever à la suite de Lucifer. Cela nous semble beau et noble de nous poser en égal de Dieu... Ah, si seulement nous voyions combien honteusement se déchire, par notre faute, la robe de l'Unité cosmique, quand nous cherchons à la ramener égoïstement sur nous ! Ce n'est plus seulement l'édifice intérieur de chaque monade qui est en péril, alors. C'est l'Espérance même du Monde, l'Esprit attendu de la fécondation mutuelle de tous les esprits, qui se trouve menacé. Chaque monade se repliant jalousement en soi, et prétendant s'assujettir toutes les autres, leur foule se dissocie et s'éparpille. L'orgueil, l'égoïsme, sont les dissolvants par excellence de l'unité, et donc de la spiritualité, à venir. Soit qu'ils attaquent les individus, soit qu'ils corrompent les nations, ils agissent (en cela consiste leur malice expérimentale) à la manière d'une impureté d'ordre cosmique, qui dégrade le Monde, et le maintient dans la matérialité.

Néant, Douleur, péché - Mal ontologique, Mal senti, Mal moral -, trois aspects du même Principe mauvais, infiniment long à réduire, et sans cesse renaissant : la Multitude.

3. Le Monde en péril. - Jusqu'à ce que l'Homme apparût sur la Terre, le jet montant de la Vie s'élevait lisse et droit à la face du Créateur, dans la transparence d'un seul effort cohérent. Docilement liées à la tâche de se reproduire et de se perfectionner, les formes animales inférieures poursuivaient sans dévier, en elles, la synthèse de l'esprit.

Or, un jour, la spiritualité qui se développait dans les pousses inférieures de la Vie, atteignit le degré de consistance qui lui permettait de s'isoler, au milieu du courant du Monde, comme une chose mûre. Le centre de gravité de l'instinct, qui jusque-là, chez les vivants, était resté compris dans la région phylétique de l'âme, là où domine la préoccupation de conserver et de sauver l'espèce, passa brusquement dans la zone individualiste vers laquelle il se déployait lentement depuis l'origine. L'âme humaine parut, plus sensiblement attirée vers son centre propre que sollicitée par les espoirs de la race.

Alors la texture apparente de la Vie changea d'un seul coup. -

Entre les monades humaines qui se repliaient dans leur intimité, et qui se désintéressaient de leur avenir commun, la force de cohésion venait de tomber tout à coup. La Création traversait une phase dangereuse mais inévitable, celle où, la tension superficielle des âmes et leur élan collectif passant par un minimum, le jaillissement de la Vie tendait à se ralentir et à se désagréger. (Ne fallait-il pas que l'activité individuelle prît possession de son domaine intérieur, avant de pouvoir être employée dans une œuvre plus haute ?) Par la faute de nos libertés, imprudentes ou vicieuses, ce qui n'était qu'étape délicate dans la synthèse de l'esprit devint soudainement crise aiguë et presque mortelle.

D'abord, parce que notre esprit était, et s'est révélé de plus en plus, critique, nous nous primes à douter de nos aspirations les plus naturelles, et nous voulûmes savoir, immédiatement et distinctement, où nous allions, et pour quoi faire. Nous nous mimes à rationaliser, par nos propres forces, le mystère de notre destinée. Or il advint que, notre science n'étant pas encore au niveau du sûr et secret instinct que nous suspections en nous, chacun, parmi nous, crut trouver le vrai chemin que tous devaient suivre. Et, chacun tirant dans son sens, le bel élan qui emportait les vivants serrés, liés, vers un même but obscurément pressenti, hésita subitement, miné par une discorde intérieure.

Alors, l'orgueil de la Force survint pour achever l'oeuvre de désorganisation que la Nature avait risquée et que l'ignorance aggravait. Les monades, isolées, commencèrent à se haïr, à se disputer la première place, à s'enivrer d'indépendance et d'égalité... Et, tout occupées à se disputer entre elles, elles ne virent pas que leur essaim décrivait une chute, et qu'au sein de chacune d'elles l'émiettement imposé au Monde par leurs jalousies se prolongeait inévitablement sous forme de corruption intime.

Comme une eau limpide arrivée au terme de sa course, le jet de la Vie perdit sa belle transparence ; et, depuis lors il s'éparpille en gouttes, et bientôt en poussière, qui fatalement retombent.

L'apparition de l'âme immortelle a provoqué, dans le Monde, une redoutable crise d'individuation, c'est-à-dire un retour offensif de la Multitude, diminuante, douloureuse et coupable. Il suffit d'ouvrir les yeux pour le voir : une danse de corpuscules que le mouvement brownien fait zigzaguer fébrilement dans le champ de nos microscopes, voilà l'image exacte (et peut-être, qui sait ? la réalité) de notre agitation humaine. Pas d'unité, pas de prévoyance, dans nos démarches ; une agitation désordonnée sur de courtes distances... C'est bien cela.

Penserons-nous que le Monde, ainsi qu'une fusée dans la nuit, se désagrège et meurt dans cet étincellement ?

Non, l'œuvre n'est pas finie, ni condamnée. Cette désagrégation temporaire de la Vie n'est pas pour la mort, mais pour la réalisation plus parfaite, et, s'il le faut, pour la résurrection de l'Esprit. Seulement il faut, pour réunir et grouper le troupeau innombrable qui se disperse, un Berger très puissant.

III. La VICTOIRE SUR LA MULTITUDE

Le principe d'unité qui sauve la Création coupable en voie de retourner en poussière, c'est le Christ. Par la force de son attrait, par la lumière de sa morale, par le ciment de son être même, Jésus vient rétablir, au sein du Monde, l'harmonie des efforts et la convergence des êtres. Lisons hardiment l'Évangile ; et nous constaterons que nulle idée ne traduit mieux, pour nos esprits, la fonction rédemptrice du Verbe, que celle d'unification de toute chair en un même Esprit (12).

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(12). A ceux que cette affirmation étonnerait, on peut rappeler la phrase de saint Jean en son évangile (XI, 51-52) - « Il (Caïphe) ne dit pas cela de lui-mème ; mais, étant grand-prètre cette année-là, il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation ; et non seulement pour la nation, mais aussi afin de réunir en un seul corps les enfants de Dieu qui sont dispersés. »

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1. L'Attrait divin. - Le rôle primordial du Christ, c'est d'attirer à Lui tout ce qui, avant Lui, se mouvait au hasard. Faute d'une influence assez puissante pour orienter uniformément leur course vagabonde, les créatures intelligentes, nous l'avons vu, hésitaient et se débandaient. Pour que l'Univers subsistât, même dans son évolution naturelle, il fallait avant tout que fût réinfusée dans les hommes l'âme dynamique d'un même et vigoureux élan. Dieu choisit l'amour de son Fils incarné comme premier moteur de l'Univers restauré.

Jésus, alors, a revêtu sa personne des charmes les plus palpables et les plus intimes de l'individualité humaine. Il a paré cette humanité des splendeurs les plus fascinantes et les plus dominatrices de l'Univers. Et Il s'est posé parmi nous comme la synthèse inespérée de toute perfection, tel que chacun dût forcément le voir et sentir sa présence, pour Le haïr ou pour L'aimer...

Aussitôt donc qu'il eut paru, l'effervescence humaine fut traversée comme d'un frisson qui la fit trembler du haut en bas. Elle vibra d'une seule pièce, - parce que parmi la Multitude qui s'obstinait malgré tout à errer sans but, une Multitude élue déjà se séparait. En files pressées, les libertés fidèles se sont rapprochées du Pasteur dont, au fond du cœur, elles entendaient la voix, semblable à une vie. Et elles lui ont répondu : c Nous vous suivrons, les pas dans les pas, partout où vous irez. »

En ce jour-là, par l'Incarnation, fut vaincue l'ignorance et rendu à l'Univers le goût de son devenir unique, - quand le Christ, pour sauver le Monde qui dépérissait jusque dans ses racines naturelles, vint prendre la tête de la Création.

Or voici que la route où s'engageait le Sauveur, et qu'on devait suivre après Lui, était celle-là même qu'avait toujours pris l'être pour s'éloigner du Néant. L'effort réfléchi et céleste où Jésus nous conviait et nous entraînait, liés par une tendance commune, prolongeait exactement le travail terrestre et inconscient des âges antérieurs. Car, sous ses apparences de douce et humble morale, la loi de pureté et de charité chrétienne recouvre une opération toute de feu, par qui la pluralité originelle de l'être est refondue et soudée jusqu'à la consommation de son unité.

2. Les Vertus chrétiennes. - Personne, ici-bas, ne peut entendre parfaitement la parole que disent les vierges. Elles-mêmes, semble-t-il, la prononcent après le Christ sans en pénétrer le mystère. Semblable à un son harmonieux, ou à un parfum qui nous émeuvent sans que nous sachions pourquoi, la pureté, par son nom seul, et bien plus encore par son apparition, éveille en notre âme un attrait, sûr de lui-même, mais indéfinissable. La pureté, nous le sentons confusément, touche au secret de notre plus intime texture. Elle intéresse les espoirs les plus délicats de notre substance. Nous vivons la pureté, Mais à quel point de vue faudrait-il nous placer pour essayer de comprendre un peu la fonction créatrice qu'elle remplit en nous, par la grâce de Dieu ?

Peut-être à celui de la Multitude...

Le cœur pur est celui qui, aimant Dieu par-dessus toutes choses, sait aussi le voir répandu partout. Soit qu'il S'élève, au-dessus de toute créature, jusqu'à une appréhension presque directe de la Divinité, soit qu'il se jette - comme c'est le devoir de tout homme - sur le Monde à perfectionner et à conquérir, le juste ne fait plus attention qu'à Dieu. Les objets, pour lui, ont perdu leur multiplicité de surface. En chacun d'eux, à la mesure de leurs qualités et de leurs charmes particuliers, Dieu s'offre à une véritable emprise. L'âme pure, c'est son privilège naturel, se meut au sein d'une immense et supérieure unité. A ce contact, qui ne voit qu'elle va s'unifier jusqu'à la moelle d'elle-même ? et qui ne devine, dès lors, l'auxiliaire inappréciable que les progrès de la Vie vont trouver dans la Vertu ?

Au lieu que le pécheur, qui s'abandonne à ses passions, disperse et dissocie son esprit, le saint, par un processus inverse, échappe à la complexité des affections, par laquelle sont entretenus dans les êtres le souvenir et la trace de leur pluralité originelle. Par le fait même, il s'immatérialise. Tout lui est Dieu, Dieu lui est tout, et Jésus lui est à la fois Dieu et tout. Sur un pareil objet, qui épuise en sa simplicité - pour les yeux, pour le cœur, pour l'esprit - la vérité et les beautés du Ciel et de la Terre, les facultés de l'âme convergent, se touchent, se soudent à la flamme d'un acte unique, où la perception se confond avec l'amour. L'action spécifique de la pureté (son effet formel, dirait la scolastique) est donc d'unifier les puissances intérieures de l'âme dans l'acte d'une passion unique, extraordinairement riche et intense. L'âme pure, finalement, est celle qui, surmontant la multiple et désorganisante attraction des choses, trempe son unité (c'est-à-dire mûrit sa spiritualité) aux ardeurs de la simplicité divine.

Ce que la Pureté opère à l'intérieur de lêtre individuel, la Charité le réalise au sein de la collectivité des âmes. - On est surpris (quand on y pense d'un esprit non engourdi par l'habitude), du soin extraordinaire que Jésus met à recommander aux hommes de s'aimer les uns les autres. L'affection mutuelle est le précepte nouveau du Maître, le caractère distinctif de ses disciples, la marque sûre de notre prédestination, l'œuvre principale de toute existence humaine. Nous serons jugés sur la Charité, condamnés ou justifiés par elle. Que signifie cette insistance ? S'il n'y allait que d'un intérêt philanthropique, d'une diminution de souffrance ici-bas, d'un mieux-être terrestre, s'expliquerait-on une telle gravité dans le ton, les promesses et les menaces du Sauveur ?

Là encore, indubitablement, sous la modestie de la doctrine chrétienne, un grand mystère se cache. Quel est-il, sinon, toujours, celui de l'Esprit à édifier sur les ruines de la Multitude ? Non, la fraternité chrétienne ne vient pas seulement réparer les torts de l'égoîsme et atténuer les blessures faites par la malice humaine. Elle est autre chose qu'un calmant versé par le Bon- Samaritain sur les plaies sociales. Il y a un opus operatum organique et « cosmique -» de la charité. La Charité, en rapprochant les âmes dans l'amour, les féconde pour une plus haute nature à naître de leur union. Elle assure leur cohérence. Elle fond peu à peu leur multiplicité. Elle spiritualise le Monde.

Pureté, charité... On pourrait croire que les vertus chrétiennes sont des vertus statiques, par lesquelles l'homme s'hypnotise inutilement sur sa conscience, ou s'attarde dans une compassion sentimentale et stérile. La morale de Jésus semble timide et fade aux partisans de la conquête vigoureuse et agressive des sommets vers où monte la Vie. En réalité, aucun effort terrestre n'est plus constructif, plus progressif, que le sien. Ce n'est pas la Force orgueilleuse, c'est la sainteté évangélique, qui sauve et continue l'effort authentique de l'Évolution 113.

A la faveur de la sainteté, Dieu ne se contente pas d'émettre, plus active, l'influence créatrice, fille de sa Puissance. Lui-même il descend dans son œuvre pour en cimenter l'unification. Il nous l'a dit, Lui et non pas un autre. A mesure que les passions de l'âme se concentrent sur Lui, Il les envahit, les pénètre, les prend dans son irrésistible simplicité. Entre ceux qui s'aiment de charité, Il apparaît - Il naît en quelque sorte - comme un lien substantiel de leur affection.

Ainsi, à proportion que la multiplicité disparaît, en nous et autour de nous, ce n'est pas seulement quelque spîritualité supérieure, c'est Dieu en personne, qui surgit au coeur du Monde simplifié. Et la figure organique de l'Univers ainsi déifié, c'est Jésus-Christ, dans son corps individuel, mystique et cosmique, Jésus-Christ qui, par l'attirance de son amour et l'efficacité de son Eucharistie, ramasse peu à peu en Lui toute la puissance d'unité diffuse -à travers la Création.

3. Nouvelle joie et nouvelle souffrance. - A mesure que le Christ prend corps dans l'Univers, et qu'Il expulse la pluralité coupable du Monde, l'autre effet mauvais de la Multitude, la souffrance, recule et décroît corrélativement. Sans doute, dans ses formes les plus extérieures et les plus sensibles, la douleur n'a pas cessé encore de nous menacer et de nous désorganiser. Il y a encore du sang et des larmes sur terre. Mais déjà leur ruissellement est moins rouge et moins amer. Car, au-dessus de la chair meurtrie et des coeurs angoissés, dans la zone profonde où l'âme se forme pour la vie éternelle, la paix est entrée, telle que le Monde mauvais l'ignore et ne peut la donner, - la paix conquérante, qui gagne, et qui reflue jusque dans les couches superficielles de la sensibilité, - la Paix qui est la sensation de l'Unité.

En Jésus-Christ d'abord, le coeur humain trouve la réponse à ses demandes, si multiples et si impatientes, que rien ne semblait pouvoir jamais les satisfaire à la fois. Le problème insoluble de nos désirs est résolu sans effort, par l'adorable Réalité divino-humaine qui vient, comme en se jouant, remplir exactement leur vide compliqué et profond. Les passions cessent de se piétiner et de s'écarteler ; la chair s'adoucit et s'apprivoise devant l'esprit ; l'énigme de notre croissance est expliquée d'un mot : tout notre être s'épanouit et s'unifie délicieusement, depuis que Jésus est là. Cependant, depuis que Jésus est là, la communication aussi se trouve établie entre les âmes, qui souffraient, avant Lui, de se sentir isolées, fermées, imperméables entre elles. Dans l'unité du Christ, à travers la barrière maintenant tombée de leur enveloppe provisoire, elles se touchent et se rencontrent, enfin. - Le Christ m'épuise tout entier de son regard. De la même perception et de la même présence, Il pénètre ceux qui m'entourent, et que j'aime. Grâce à Lui, donc, ainsi qu'en un divin Milieu, je rejoins les autres par le dedans d'eux-mêmes ; je puis agir sur eux par toutes les ressources de ma vie.

Le Christ nous relie et nous manifeste les uns aux autres.

Ce que ma bouche ne peut faire comprendre à mon frère ou à ma soeur, Il le leur dira mieux que moi. Ce que mon coeur désire pour eux, d'une ardeur inquiète et impuissante, Il le leur accordera, si cela est bon. Ce que les hommes n'écoutent pas de ma voix trop faible, -ou qu'ils ferment leurs oreilles pour ne pas entendre, j'ai la ressource de le confier au Christ qui le répétera, quelque jour, à leur coeur. - S'il en est ainsi, je puis bien mourir avec mon idéal, être enseveli avec la vision que je voulais faire partager aux autres. Le Christ recueille, pour la vie à venir, les ambitions étouffées, les lumières incomplètes, les efforts inachevés, ou maladroits, mais sincères. Nunc dimittis, Domine, servum tuum in pace...

Il arrive parfois que le coeur pur, à côté du bonheur qui le pacifie dans ses désirs et ses affections individuelles, discerne en soi une joie spéciale, d'origine extérieure à lui, qui l'enveloppe d'un immense bien-être. C'est le reflux, en sa petitesse personnelle, de la santé nouvelle que le Christ, par son Incarnation, a infusée à l'Humanité. En Jésus, les âmes ont chaud, parce qu'elles communient entre elles. Elles s'étonnent de voir que la multitude monstrueuse des humains ne forme plus qu'un coeur et qu'une âme, indiscernables du Cœur et de l'Ame du Christ.

Mais, pour avoir part à cette joie et à cette vision, il faut qu'elles aient eu le courage, préalablement, de briser leur petite individualité, et de se dépersonnaliser, en quelque sorte, afin de se centrer sur Jésus-Christ.

Car ceci est la loi du Christ, et elle est formelle : Si quis vult post me venire, abneget semetipsum.

Le bonheur consistant à s'unifier, il peut sembler contradictoire que la simplification de l'être doive se faire par la souffrance. Rien n'est plus vrai, pourtant, ni mieux confirmé par l'expérience religieuse des siècles, ni plus en accord avec l'explication du Monde par la Multitude. Jésus nous en avertit ; nous l'éprouvons chaque jour ; le mécanisme de la Création l'exige : la même douleur qui tue et décompose est nécessaire à l'être afin qu'il vive et qu'il devienne esprit.

Pour se concentrer en soi, d'abord, et s'affirmer, l'âme ne peut se contenter d'un doux effort de recueillement. Toutes sortes d'éléments caducs ou étrangers chargent la substance de ses affections. Mille rameaux parasites, issus de son activité, vont chercher dans l'Univers des jouissances inutiles ou mauvaises. Entre elle et les créatures ambiantes trop de liaisons et de « symbioses » se sont établies au gré des satisfactions immédiates et faciles. Sous cette forme brute et compliquée, l'homme n'est pas prêt pour l'union divine. Il lui faut d'abord expulser, élaguer, séparer. Toute une première unification agréable et tentante, qu'il avait élaborée pour son bonheur présent, sera donc ruinée avant que survienne la vraie simplicité attendue et promise. Qu'est-ce à dire sinon que pour être une, incorruptible, béatifiée, l'âme doit d'abord se diviser, subir une sorte de décomposition, porter en soi la douleur de la Multitude ?...

La Pureté est à base de renoncement et de mortification.

Et la Charité bien plus encore...

Quand il s'est une fois résolu à pratiquer généreusement l'amour de Dieu et du prochain, l'homme s'aperçoit qu'il n'a encore rien fait, en corrigeant son unité intérieure par des séparations généreuses. Cette unité, à son tour, doit, avant de renaître dans le Christ, subir une éclipse qui paraîtra l'anéantir. Ceux-là en effet seront sauvés qui, transportant audacieusement hors d'eux-mêmes le centre de leur être, oseront aimer un autre plus que soi, deviendront cet autre en quelque manière, c'est-à-dire traverseront la mort pour chercher la vie.

Si quis vult animam suam salvam facere, perdet eam.

Au prix de ce sacrifice, évidemment, le croyant sait qu'il conquiert une unité très supérieure à celle qu'il abandonne. Mais qui dira l'angoisse de cette métamorphose ? Entre le moment où il consent à dénouer son unité inférieure, et la minute béatifiante où il accède au seuil de l'être nouveau, le chrétien vrai se sent flotter sur l'abîme de la dissociation et de l'anéantissement. Il a l'impression que sa substance se délie et retourne à la Multitude. Le salut de l'âme se paie d'un grand hasard couru et accepté. Il exige que nous jouions, sans réserves, la Terre contre le Ciel. Il veut que nous renoncions à l'unité tenue et palpable de la vie égoïste pour nous risquer sur Dieu. « Si le grain de blé ne disparaît dans la terre, et ne semble y pourrir, il demeure stérile. »

Lors donc qu'un homme a du chagrin, qu'il est malade, qu'il meurt, nul, parmi nous qui le voyons, ne saurait dire de lui avec certitude s'il diminue dans son être, ou s'il grandit. Car, sous les mêmes apparences, exactement, les deux principes extrêmes attirent à eux leurs fidèles, vers la simplicité ou vers la Multitude, Dieu et le Néant.

4. Consommation. - A travers les combinaisons terrestres qui se font et se défont, l'œuvre de la Création se poursuit irrésistiblement, telle que le Christ la soutient de son influence, de sa Personne, et de sa prière : Ut unum sint, sicut unum sumus. Parole définitive, qui nous donne la clef de I'Ëvangile et du Monde. Qu'en trevoyons-nous, au terme, à sa lumière ?

Nous devinons, pour la plénitude des temps, une extrême synthèse de toutes les perfections créées. Dominées par l'Esprit du Christ, qui éprouvera leur totalité comme une Ame des âmes, les monades élues se trouveront, au dernier jour, groupées et fondues dans une simplicité qui, naissant de la plus grande complexité possible des êtres, sera la plus haute spiritualité réalisable dans l'ordre actuel des choses.

Dans cette simplicité merveilleuse, qu'elles éprouveront chacune suivant son mérite, les âmes atteindront l'extrême maîtrise de leur personnalité. De plus, en chacune d'elles, les degrés intermédiaires du Multiple simplifié, qui s'échelonnent du Christ au Néant, subsisteront en quelque manière, se distingueront au seîn de l'Unité glorieuse qu'ils contribueront à former. La Multitude, en effet, aura été dominée, non détruite : la Chair sera ressuscitée. .

Et parce que nous n'arrivons à bien concevoir l'extrême d'une qualité que sous forme d'un perpétuel accroissement, et la synthèse de deux extrêmes que sous la figure d'un va-et-vient continuel de l'un à l'autre, nous pouvons nous représenter cette unification ultime des êtres comme en voie de continuelle et délicieuse progression, et aussi de perpétuelle oscillation des éléments au Tout, les parties se fondant toujours plus dans leur convenance et leur union, ou bien encore, alternativement, prenant une conscience aiguë d'elles-mêmes et puis se perdant dans l'embrassement total.

Tel sera un peu le ciel, - et sa Béatitude.

Cependant, à l'opposé de cette Multitude spiritualisée, il y aura de l'être livré, tout vif, à la désorganisation, de l'esprit en proie à la Multitude. Les créatures infidèles, obstinément séparées de Dieu, subiront l'épouvantable conflit d'une multitude réveillée et grouillante au cœur de leur substance immortelle. Soumises, en pleine conscience, à la peine du Néant, elles se débattront dans un effort impuissant à se dissoudre en poussière...

Et chez celles-là, aussi, l'Unité triomphera.26 février 1917. 22 mars 1917.

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Extraits de « Comment je crois »

pp 98-105

RÉDEMPTION

Lorsqu'on cherche à vivre et à penser, de toute son âme moderne, le Christianisme, les premières résistances que l'on rencontre viennent toujours du Péché originel.

Ceci est vrai d'abord du chercheur, pour qui la représentation traditionnelle de la Chute barre décidément la route à tout progrès dans le sens d'une large perspective du Monde. C'est en effet pour sauver la lettre du récit de la Faute qu'on s'acharne à défendre la réalité concrète du premier couple. Or le maintien de cet élément, étranger à l'échelle et au style de nos vues scientifiques présentes, suffit à paralyser nu à déformer toutes les tentatives faites, par un savant croyant, pour donner un tableau satisfaisant de l'Histoire Universelle.

Mais ceci n'est encore, à strictement parler, qu'une difficulté d'ordre intellectuel. Il y a plus grave encore. Non seulement pour le savant chrétien, l'histoire, afin d'accepter Adam et Eve, doit s'étrangler d'une manière irréelle au niveau de l'apparition de l'homme; mais dans un domaine plus immédiatement vivant, celui des croyances, le Péché originel (sous sa figure actuelle) contrarie à chaque instant l'épanouissement naturel de notre religion. Il coupe les ailes de nos espérances. Nous qui nous élançons, à tout moment, vers l'espace des conquêtes optimistes, il nous ramène chaque fois, inexorablement, vers les ombres dominantes de la réparation et de l'expiation.

Plus j'observe, moins je puis échapper à cette évidence que le Péché Originel, imaginé sous les traits qu'on lui prête encore aujourd'hui, est le vêtement étroit où étouffent à la fois nos pensées et nos coeurs. Pourquoi cette vertu pernicieuse? Et qui nous en délivrera ?

A mon avis, la réponse à cette question est la suivante : Si 1e dogme du Péché Originel nous ligote et nous anémie, c'est tout simplement parce que, dans son expression actuelle, il représente une survivance de vues statiques périmées au sein de notre pensée devenue évolutionniste. L'idée de Chute n'est en effet, au fond, qu'un essai d'explication du Mal dans un Univers fixiste. A ce titre, il est hétérogène au reste de nos représentations du Monde. Voilà pourquoi il nous opprime. Par suite, c'est le problème du Mal, dans ses relations avec le Christ, qu'il nous faut, si nous voulons respirer, reprendre et repenser, dans un style approprié à nos vues cosmiques nouvelles.

Le Péché originel est one solution statique du problème du Mal,

Jadis, je me suis fait nier, sans plus d'explications, cette majeure par un censeur théologien. Je ne puis éviter, aujourd'hui encore, de voir qu'elle est vraie.

En droit, d'abord, dans un Univers supposé sorti tout fait des mains de Dieu, le désordre ne peut s'expliquer que par une altération secondaire du Monde. La corruptibilité des organismes, la dualité chair et esprit, le spectacle des désordres sociaux, sont un pur scandale intellectuel pour le fixiste qui croit en une Création. En soi, ces défauts ne devraient pas exister. D'un autre côté, parce qu'ils entraînent la souffrance, ils évoquent le souvenir des peines dont tout groupement humain sait châtier les perturbateurs de l'ordre établi. De la fusion, toute naturelle, de ces deux éléments a dû inévitablement sortir l'idée que le Monde fait pénitence pour une faute passée.

Or n'est-ce pas là exactement en fait la perspective de la Bible et de l'Épître aux Romains?

« Par le péché, la mort. » On cherche maintenant, pour échapper à des évidences trop manifestes, à atténuer cette formule lumineuse. « Il est vrai, accorde-t-on, la mort a existé pour les animaux avant la Faute. Et même pour l'homme s'il eût été fidèle, elle n'aurait pu être écartée que par une sorte de miracle permanent. » Mais, outre que ces distinctions laissent réapparaître, intact, le problème du Mal, elles contredisent le sens obvie du texte de la Bible. Quand Adam a péché, le Monde, pour saint Paul, n'avait que huit jours, ne l'oublions pas. Rien n'avait donc eu le temps de périr encore au Paradis. C'est la faute qui, dans la pensée de l'Apôtre, a tout gâté pour la totalité de la Création.

En fait, en dépit des distinctions subtiles de la théologie, le Christianisme s'est développé sous l'impression dominante que tout le Mal autour de nous était né d'une faute initiale. Dogmatiquement, nous vivons encore dans l'atmosphère d'un Univers où la principale affaire est de réparer et d'expier. Pour le Christ comme pour nous, l'essentiel est de se débarrasser d'une souillure. De là l'importance au moins théorique de l'idée de sacrifice. De là l'interprétation presque uniquement purificatrice du baptême. De là la prééminence dans la Christologie de la notion de Rédemption et de sang répandu. C'est en définitive parce que projeté encore, aujourd'hui comme jadis, sur un Monde statique, dans lequel le Mal suppose une prévarication, que le Christ se manifeste toujours principalement à nous dans les documents ecclésiastiques, par 1' Ombre de sa Croix.

Or qu'arrivera-t-il maintenant si nous essayons, au moins par artifice intellectuel, de nous transporter, saris restrictions, dans la perspective d'un Monde en évolution?

Un changement fondamental, et gros de conséquences pour la Christologie, se dessine immédiatement dans nos vues. Car sans rien perdre de son acuité ni de ses horreurs, le Mal cesse, dans ce nouveau cadre, d'être un élément incompréhensible, pour devenir un trait naturel de la structure du Monde.

Ici, je sais, je commence à me mettre en opposition avec plusieurs de mes plus chers amis intellectuels. Pour des raisons tirées de l'omnipotence divine ou de la nature métaphysique du multiple, ils n'admettront pas ce que je vais dire. Mais je demeure convaincu qu'il y a dans les choses une logique devant laquelle tout doit céder, et que cette logique impose, dans un Univers (ou plus exactement dans une ontologie) de type évolutif, de telles conditions à l'acte créateur, que le mal en découle, à titre d'effet secondaire, inévitablement. Créer, jusqu'ici, avait été pris comme une opération divine susceptible de revêtir des formes absolument arbitraires. Dieu, admettions-nous (au moins implicitement) était libre et capable de faire surgir de l'Être participé dans n'importe quel état de perfection et d'association. Il pouvait le placer de plain-pied, à son gré, à un point quelconque entre zéro et l'infini. Ces vues imaginaires me paraissent en désaccord avec les conditions les plus profondes de l'Etre telles qu'elles se manifestent dans notre expérience. Et voici la seule position d'équilibre que j'aperçoive pour nos conceptions sur les rapports possibles entre le Monde et Dieu.

Créer, même pour la Toute-Puissance , ne doit plus être entendu par nous à la manière d'un acte instantané, mais à la façon d'un processus ou geste de synthèse. L'Acte pur et le « Néant » s'opposent comme l'Unité achevée et le Multiple pur. Ceci veut dire que le Créateur ne saurait, en dépit (ou mieux en vertu) de ses perfections, se communiquer immédiatement à sa créature, mais qu'il doit la rendre capable de le recevoir. Pour pouvoir se donner au Plural, Dieu doit l'unifier à sa mesure. Des origines du Monde à Lui, la constitution du Plérôme se traduit donc nécessairement à nos esprits par une progressive marche de l'esprit.

Cette progressive unification du Multiple, eu quoi consiste la Création, est-elle aussi complètement libre et accessoire à Dieu que nous sommes partiellement forcés de le supposer? et ne correspondrait-elle pas, en outre, à une opération possible une seule fois dans l'histoire divine? Il faut aller jusqu'à se poser ces questions si on veut mettre logiquement debout une noble cosmogénèse chrétienne. Mais ce n'est pas ici le lieu d'y répondre. Contentons-nous d'avoir assuré le point suivant. Non seulement en fait, dans notre Univers particulier, mais en droit (pour tout Monde concevable, si vraiment il y en a plusieurs possibles), l'acte créateur s'exprime pour ceux qui en sont l'objet par le passage d'un état de dispersion initiale à un état d'harmonie finale. Cette observation suffit pour perfectionner, en première approximation, l'idée que nous nous faisons de la fonction rédemptrice du Christ car elle a pour corollaire une transposition profonde de la notion de la chute originelle.

Dans un monde créé tout fait, disions-nous plus haut, un désordre primitif est injustifiable il faut chercher un coupable. Mais dans un Monde qui émerge peu à peu de la Matière, plus n'est besoin d'imaginer un accident primordial pour expliquer l'apparition du Multiple et de son satellite inévitable le Mal... Le Multiple? Mais il a, nous venons de le voir, sa place naturelle à la hase des choses, puisqu'il représente, aux antipodes de Dieu, les virtualités diffuses de l'Etre participé non pas les débris d'un vase brisé, mais l'argile élémentaire dont tout sera pétri. Le Mal? Mais celui-ci apparaît nécessairement au cours de l'unification du Multiple, puisqu'il est l'expression même d'un état de pluralité incomplètement encore organisée. Sans doute, cet état transitoire d'imperfection se manifestera en détail, dans le Monde en voie de formation, par un certain nombre d'actes coupables dont les tout premiers (les plus décisifs, encore que les moins conscients dans l'histoire humaine) pourront être détachés de la série et catalogués comme une « faute primitive ». Mais la faiblesse originelle, pour la créature, est en réalité la condition radicale qui la fait naître à partir du Multiple, toujours portant dans ses fibres (tant qu'elle n'est pas définitivement spiritualisée) une tendance à retomber vers le bas, dans la poussière.

Le Mal, dans ces conditions, n'est pas un accident imprévu dans l'Univers. Il est un ennemi, une ombre que Dieu suscite inévitablement par le seul fait qu'il se décide à la création. De l'Etre nouveau, lancé dans l'existence, et non encore complètement assimilé à l'Unité, c'est une chose dangereuse, douloureuse et fantasque. Créer n'est donc pas une petite affaire pour le Tout-Puissant, une partie de plaisir. C'est une aventure, un risque, une bataille où Il s'engage tout entier. Est-ce que ne commence pas à grandir et à s'éclairer devant nos yeux le mystère de la Croix?

Je le déclare en pleine sincérité. Il m'a toujours été impossible de m'apitoyer sincèrement sur un Crucifix tant que cette souffrance m'a été présentée comme l'expiation d'une faute que, soit parce qu'il n'avait aucun besoin de l'homme, soit parce qu'il pouvait le faire autrement, Dieu aurait pu éviter. « Qu'allait-il faire dans cette galère? »

Mais tout change d'une façon impressionnante sur l'écran d'un monde évolutif tel que nous venons de le tendre. Projetée sur un tel Univers, où la lutte contre le Mal est la condition sine qua non de l'existence, la Croix prend une gravité et une beauté nouvelles, celles-là précisément qui peuvent nous séduire le plus. Sans doute, Jésus est toujours Celui qui porte les péchés du monde; le Mal moral se compense mystérieusement par la souffrance. Mais il est, plus essentiellement que cela, Celui qui surmonte structurellement en Lui-même, et pour nous tous, les résistances à l'unification opposées par le Multiple, les résistances à la montée spirituelle inhérente à la Matière. Il est Celui qui porte le poids, inévitable par construction, de toute espèce de création. Il est le symbole et le geste du Progrès. Le sens complet et définitif de la Rédemption, ce n'est plus seulement expier, c'est traverser et vaincre . Le mystère plein du Baptême, ce n'est plus de laver, c'est (les Pères grecs l'avaient bien vu) de plonger dans le feu de la lutte purifiante « pour être ». Non plus l'Ombre, mais les ardeurs, de la Croix.

Je mesure distinctement la gravité des changements que ces vues nouvelles introduisent. Je connais, sur le Péché Originel, les canons solennels du Concile de Trente. J'ai conscience de l'infini réseau de formules et d'attitudes par lesquelles s'est glissée dans notre vie chrétienne l'idée que nous sommes les fils coupables d'Adam et d'Ève.

Mais je prie ceux qui me liront de réfléchir, impartialement et sereinement à deux choses. La première, c'est que pour toutes sortes de raisons, scientifiques, morales et religieuses, la figuration classique de la chute n'est déjà plus pour nous qu'un joug et une affirmation verbale, dont la lettre ne nourrit plus nos esprits, ni nos coeurs; elle n'appartient plus, (dans sa représentation matérielle), ni à notre christianisme, ni à notre Univers. La seconde, c'est qu'une transposition de l'ordre de celle que je suggère laisse entièrement subsister, et même sauve, dans son essence, cette réalité précisément et cette urgence dans la Rédemption que les Conciles ont cherché à définir. Il faut et il suffit qu'on dise « feu », là où on a toujours parlé de « fumée ». Les mots sont différents, mais la chose demeure. Et je ne vois pas comment, en face des horizons nouveaux que l'histoire nous découvre, on pourrait préserver cette chose, ni a fortiori la faire triompher, autrement.-

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- à suivre -