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EVANGILE DE LA PERDITION
ou TERRE PROMISE ?
Une confrontation Edgar
Morin - Teilhard de Chardin
par Jacques
Séverin Abbatucci
Le désarroi
Il n'est pas exagéré
de dire que l'humanité est en désarroi. Elle
semble être entrée dans une période
critique. Nous avons perdu bien de nos certitudes et dans le
désordre environnant, beaucoup cherchent des
repères, parfois anxieusement.
Ce désarroi tient sans doute
pour une part à la sorte de contradiction qui nous
habite. Nous sommes des êtres de chair,
c'est-à-dire de matière, comme les objets. qui
nous entourent et qui forment ce que nous appelons la
réalité. Cependant nous sommes aussi des
sujets dotés d'une vie intérieure et
l'essentiel, nous le sentons, est au dedans de
nous-mêmes, dans ce mystérieux domaine qui est
celui de notre moi profond, héritier de tout un monde
ancien, qui guide notre comportement, nos jugements de
valeur et nos projets..
Nous sommes faits de deux personnes
: celle qui privilégie le quantitatif et celle qui
est attirée par le qualitatif. Connaissance
scientifique et connaissance traditionnelle cohabitent en
nous.
Mais les frontières se
brouillent. Si la science triomphe par ses qualités
de rigueur, d'objectivité et d'invention, elle
entraîne, par sa rationalité même, un
impérieux besoin de sens. Et elle n'a pas vocation
d'y répondre. Comment ne pas s'interroger pourtant
lorsqu'elle nous fait admettre que nous sommes issus de cet
invraisemblable chaudron du Big Bang qui a donné
naissance à l'univers ? Par ses immenses
progrès conceptuels, notamment en mécanique
quantique ou avec lathéorie des super-cordes elle
nous fait entrevoir une organisation de l'énergie
à des niveaux de plus en plus subtils de
matérialité, qui touchent en fait à
l'abstraction. -
Alors l'autre versant de notre
pensée, nourri de tradition et de sagesse
millénaires, accepte une forme de connaissance plus
intuitive, que certains d'entre-nous reconnaissent comme
étant une vérité
révélée et qui donne une valeur absolue
à la totalité de la personne humaine. Bien
plus, elle élargit son domaine à la
création toute entière qui devient signifiante
à ses yeux. Cette connaissance vient combler ce que
la science laisse hors de son magistère, pour
reprendre l'expression de Gould.
Entre les deux faces de notre moi,
l'harmonie était maintenue jusqu'ici par la culture
classique, celle de notre civilisation humaniste. Mais
aujourd'hui les déchirures sont flagrantes, tant chez
l'individu que dans les relations sociales. Elles sont
avivées par les prises de position dogmatiques ou
totalement débridées et par une
médiatisation sans nuances. Un très
regrettable défaut de communion semble s'être
installé entre les deux grands versants de notre
esprit que sont le réalisme et l'idéalisme,
tous deux nécessaires à notre « savoir-
être ».
Science sans conscience,
économie sans âme
On voit où cela
mène.
Teilhard et Morin, deux penseurs
proches et lointains
Or je vais mettre en scène
aujourd'hui, en contrepoint l'un de l'autre, deux
représentants de courants de pensée qui
s'opposent mais qui, pourtant, d'une certaine façon,
se rejoignent. Il s'agit de Pierre Teilhard de Chardin et
d'Edgar Morin. L'un est un croyant engagé dans le
monde scientifique, l'autre un positiviste exigeant mais ils
partagent un même souci d'universalité et
d'appréhension du réel dans toute sa
complexité. La confrontation de leurs conceptions me
paraît éclairante.
Teilhard, chacun le sait,
était un prêtre, Père Jésuite,
mais aussi membre de l'Académie des Sciences pour ses
travaux paléontologiques parmi lesquels la
découverte du Sinanthrope où il a joué
un rôle de premier plan. Son uvre,
publiée à partir de 1960, cinq ans
après sa mort, est rassemblée en une dizaine
de volumes, dont « Le Phénomène Humain
», « Le Milieu Divin », « L'avenir de
l'Homme ». En conflit pour ses idées avec la
hiérarchie de l'Église, il montra toute son
abnégation en renonçant, sur demande pressante
de ses supérieurs, à la chaire au
Collège de France qui lui était
proposée. Sa renommée fut grande dans les
milieux scientifiques de la première moitié du
20ème siècle, notamment en Amérique
où il avait de nombreux amis. Il fut avec Julian
Huxley le co-fondateur de l'UNESCO.
Edgar Morin est certes bien
différent de notre Père Jésuite.
Directeur de recherche émérite au CNRS,
artisan, dit-il, d'une connaissance multidimensionnelle, ses
travaux font autorité dans un vaste domaine englobant
la philosophie, la sociologie, la psychologie et d'une
façon plus générale, le
phénomène humain. Parmi ses nombreuses
publications, citons « La Méthode », «
Introduction à la pensée complexe »,
« Science sans conscience », « Terre-Patrie
». Aimant le paradoxe, il se définit
lui-même comme un « gauchiste droitier » ce
qui n'est pas pour surprendre chez cet ardent avocat de la
pensée complexe . Il est docteur honoris causa de
nombreuse universités étrangères. Comme
Teilhard, c'est un trans-disciplinaire, ayant adopté
une vision systémique du monde dans lequel nous
vivons, sous des éclairages bien évidemment
propres à chacun.
Edgar Morin : Des hommes sur la
planète
Edgar Morin suit, une cinquantaine
d'années après Teilhard, mais sans jamais y
faire référence, une démarche assez
semblable à la sienne, bien qu'elle aboutisse
à des conclusions très
différentes.
Il se situe dans le cosmos en
évolution. Il souligne que nous en sommes partie
intégrante et que notre destin lui est
lié.
Il constate que cette
évolution se fait vers la complexité, l'homme
et la société humaine en étant
l'expression la plus accomplie.
Il observe la constitution
progressive d'une humanité planétaire et d'une
conscience terrienne, d'une « psychosphère
», longtemps après Teilhard et sa
noosphère, qu'il ne nomme pas.
Dans son « Introduction
à la Pensée Complexe » il souligne
à très juste titre le risque de fragmentation,
de parcellisation de la pensée, tenant au
développement des langages spécialisés
liés notamment à l'invasion qu'il juge aveugle
et incontrôlée de la techno-science.
Il déplore les effets
pervers de l'ère planétaire qui a
débuté, selon lui, avec la découverte
du nouveau monde et qui se caractérise par
l'occidentalisation des modes de vie, la mondialisation des
idées et de l'économie.
Il redoute l'entrée en
agonie de la planète, du fait de l'explosion
démographique, du dérèglement
économique, de la crise écologique et de la
crise du développement.
Ecoutons-le exprimer, en
athée, sa stoïque détresse :
« L'homme est là par
hasard, dans un univers où le chaos est à
l'uvre.
...Tous les vivants sont
jetés dans la vie sans l'avoir demandé, sont
promis à la mort sans l'avoir désiré.
Ils vivent entre néant et néant, le
néant d'avant, le néant d'après,
entourés de néant pendant.
...Ce ne sont pas seulement les
individus qui sont perdus, mais, tôt ou tard,
l'humanité, puis les ultimes traces de vie, plus tard
la Terre.....Notre monde est voué à la
perdition. Nous sommes perdus...
..La vie, la conscience,
l'amour, la vérité, la beauté sont
éphémères.
...Ces émergences
merveilleuses supposent des organisations d'organisations,
des chances inouïes, et elles courent sans cesse des
risques mortels. Pour nous, elles sont fondamentales, mais
elles n'ont pas de fondement . Rien n'a de fondement absolu,
tout procède en dernière ou en première
instance du sans-nom, du sans-forme.
...Tout est dans la
circonstance, et tout ce qui naît est promis à
la mort ....
...L'amour et la conscience
mourront. Rien n'échappera à la mort. Il n'y a
pas de salut dans le sens des religions...
Et pourtant c'est dans le
cosmos qu'il faut situer notre plainte et notre destin, nos
méditations, nos idées, nos aspirations, nos
craintes, nos volontés.
Pour diriger la marche de
l'humanité, il lui faut une religion dans le sens
re-ligere, re-lier, c'est à dire lui redonnant la
cohésion qui lui est nécessaire.
»
Cette religion, dit-il, c'est celle
de la « Terre-Patrie » .
Et il énonce «
l'évangile de la perdition » dont voici des
extraits significatifs.
« Voilà la mauvaise
nouvelle : nous sommes perdus. S'il y a un évangile,
c'est-à-dire une bonne nouvelle, elle doit partir de
la mauvaise : nous sommes perdus, mais nous avons un toit,
une maison, une patrie : la petite planète où
la vie s'est créé un jardin, où les
humains ont formé leur foyer, où
désormais l'humanité doit reconnaître sa
maison commune.
Ce n'est pas la Terre promise,
ce n'est pas le paradis terrestre. C'est notre patrie, le
lieu de notre communauté de destin de vie et de mort
terrienne.»
Et il ajoute :
« Nous devons cultiver
notre jardin, ce qui veut dire civiliser la
Terre.
...L'évangile des hommes
perdus et de la Terre-Patrie nous dit : soyons
frères, non parce que nous serons sauvés, mais
parce que nous sommes perdus. Soyons frères, pour
vivre authentiquement notre communauté de destin de
vie et de mort terriennes. Soyons frères, parce que
nous sommes solidaires les uns des autres dans l'aventure
inconnue. »
Cependant, Edgar Morin doit
reconnaître la nécessité d'une force de
nature spirituelle pour soutenir et orienter
l'action.
« Parce que nous avons
besoin, pour poursuivre l'hominisation et civiliser la
Terre, d'une force communicante et communiante.
Il faut un élan,
religieux dans ce sens, pour opérer dans nos esprits
la reliance entre les humains, qui elle-même stimule
la volonté de relier les problèmes les uns aux
autres. »
Où trouver cette force ?
« Si l'évangile des
hommes perdus et de la Terre-Patrie pouvait donner vie
à une religion, ce serait une religion qui serait en
rupture avec les religions de salut céleste comme
avec les religions de salut terrestre, avec les religions
à dieux comme avec les idéologies ignorant
leur nature religieuse.
Mais ce serait une religion qui
pourrait comprendre les autres religions et les aider
à retrouver leur source. L'évangile de
l'anti-salut peut coopérer avec l'évangile du
salut justement sur la fraternité qui leur est
commune. »
Il y a donc, chez Edgar Morin, la
reconnaissance d'une destinée humaine,
c'est-à-dire d'une évolution orientée
vers un progrès de notre espèce, mais elle est
le fruit du hasard (ou d'une cybernétique !) et elle
ne débouche sur rien, sinon sur la destruction,
l'anéantissement du fruit de cette évolution.
Comment sortir de cette absurdité sans faire injure
aux critères de rationalité qui sont l'un des
acquis primordiaux de l'esprit humain et qui semblent
prévaloir dans la majestueuse évolution du
cosmos, celle-la même que la science nous
décrit ?
Teilhard : l'Homme, pointe d'un
univers en évolution
Teilhard s'est employé
à sortir du non-sens. Homme de science authentique et
homme d'Eglise sans concessions, il s'est appliqué
à la synthèse qu'exige l'unité de
l'esprit.
Son effort, pour lui qui baignait
professionnellement dans un milieu de savants experts dans
leur domaine et très souvent agnostique, a bien
été de partir de l'observation des faits -
essentiellement l'étude du phénomène
humain - pour en proposer une interprétation
originale, suivant en cela une démarche proprement
scientifique. L'hypothèse n'est-elle pas à la
base de toute investigation ? Elle est une démarche
authentiquement scientifique si elle s'avère fertile
et tant qu'elle ne se trouve pas en contradiction avec
l'expérience. « Les prédictions
vérifiées sont les pierres de touche d'une
bonne théorie », dit Hubert Reeves .
Or, au cours des cinquante
dernières années, les faits accumulés
par la science n'ont fait qu'apporter un surcroît de
crédibilité aux thèses de Teilhard. En
outre, l'intérêt de celles-ci dépassent
celui de la simple spéculation pour déboucher
sur une conception de la vie et sur une morale dont notre
humanité a, nous l'avons vu, un dramatique
besoin.
Dans « L'Énergie
Humaine » en 1936, il fait un constat qui rejoint par
sa lucidité, l'inquiétude de Morin:
« Aujourd'hui, à la
suite d'un renversement rapide d'équilibre.., nous
commençons à nous apercevoir que
l'Homme-individuel est devenu, pour une part, le
subordonné de son uvre. Non seulement la
machine, le champ, l'or - mais des organes
considérés primitivement comme de simple luxe,
ou de pures curiosités (tels les moyens de
circulation rapide, les laboratoires de recherche...) sont
devenus des espèces de choses autonomes, doués
d'une vie exigeante et illimitée. - Et le plus
inquiétant (le seul inquiétant, faudrait-il
dire) c'est que cette prolifération paraît se
faire sans ordre, - à la manière d'un tissu
qui pullule au point d'étouffer, sous un
néoplasme, l'organisme sur lequel il est né.-
La crise est manifeste du point de vue économique et
industriel. Mais elle sévit également dans les
zones intellectuelles, et elle affecte la masse humaine
elle-même. Trop de fer, trop de blé, trop
d'automobiles; - mais encore trop de livres, trop
d'observations; - et aussi trop de diplômes, de
techniciens et de manuvres, - ou même trop
d'enfants. Le monde ne peut fonctionner sans produire des
vivants, de la nourriture, des idées. Mais sa
production dépasse de plus en plus évidemment,
son pouvoir de consommer et d'assimiler.... Le Monde, en
croissant, est-il condamné à
mourir..étouffé sous son propre poids?...
»
Cependant, ajoute-t-il :
« Appuyé sur ce que
m'ont appris, depuis cinquante ans, la Religion et la
Science, j'ai cherché ici à
émerger....Voici ce que j'ai cru apercevoir... Ce que
j'ai vu d'abord, c'est que l'Homme seul peut servir à
l'Homme pour déchiffrer le monde ...
Il faut accepter ce que la
Science nous dit, à savoir que l'Homme est né
de la Terre.
Mais, plus logiques que les
savants qui nous parlent, il nous faut aller jusqu'au bout
de la leçon : c'est-à-dire accepter que
l'Homme soit né tout entier du Monde -non pas
seulement ses os, sa chair-, mais son incroyable pouvoir de
penser. Considérons-le sans le minimiser, comme un
Phénomène. C'est ipso facto , la face de
l'Univers qui va se trouver changée.
Au niveau humain,
l'hésitation n'est plus permise : il nous faut
décider, en vertu même des perspectives
générales de l'Evolution, à faire dans
la Physique de l'Univers une place spéciale aux
puissances de conscience, de spontanéité,
d'improbabilité, que représente la vie. Il le
faut : autrement , l'Homme demeure inexpliqué,- mis
au ban d'un Cosmos dont il fait évidement partie..
».
Reposant sur sa base
minérale, la vie apparaît partout en
poussée dans l'univers et Teilhard la distingue
clairement « comme la trace d'un processus universel
»...
Il précise :
« ...Non, le cosmos ne
saurait être interprété comme une
poussière d'éléments inconscients, sur
lesquels efflorirait incompréhensiblement la Vie, -
comme un accident ou une moisissure. Mais il est,
fondamentalement et premièrement, vivant; et toute
son histoire n'est, au fond, qu'une affaire psychique
immense : le lent, mais progressif rassemblement d'une
conscience diffuse....
Ainsi, notre pensée a
choisi : la genèse de l'esprit est un
phénomène cosmique: et le Cosmos consiste en
cette genèse même »
Mais il nous avertit que cette
évolution ne se fera pas sans conditions
« Toute la question, en
cette crise de naissance, c'est que promptement
émerge l'âme qui, par son apparition, viendra
organiser, alléger, vitaliser cet amas de
matière confuse. Or cette âme, si elle existe,
ne peut être que la "conspiration" des individus,
s'associant pour élever d'un nouvel étage
l'édifice de la Vie. Les ressources dont nous
disposons aujourd'hui, les puissances que nous avons
déchaînées, ne sauraient être
absorbées par le système étroit des
cadres individuels ou nationaux qui ont servis jusqu'ici les
architectes de la Terre humaine. Notre plan était
d'élever une grande maison, plus vaste, mais pareille
pour le dessin aux bonnes vieilles
demeures....
...L'âge des nations est
passé. Il s'agît pour nous, si nous ne voulons
pas périr , de secouer les anciens
préjugés, et de construire la Terre.
..Notre
conscience....découvre enfin que la seule
unité humaine vraiment naturelle et réelle est
l'Esprit de la Terre...
Qu'est-ce à dire ?
Teilhard précise :
Par "Sens de la Terre", il faut
entendre le sens passionné de la destinée
commune qui entraîne, toujours plus loin, la fraction
pensante de la Vie... »
Fondamentalement, l'idée de
Teilhard est donc de reconnaître l'unité du
cosmos. Sa substance, l'étoffe de l'Univers, est pour
lui un continuum esprit-matière. L'esprit, comme
l'énergie, est une manifestation du réel. Un
mathématicien d'Oxford réputé, sir
Roger Penrose, affirmait en 1995 comme Teilhard beaucoup
plus tôt, qu'une vision scientifique de l'Univers qui
n'intègrerait pas le problème de l'esprit ne
peut sérieusement prétendre être une
vision complète. La conscience fait partie de notre
Univers. Teilhard voit l'esprit lié à la
matière sous forme particulaire comme l'est
l'énergie. Les grains de pensée sont des
grains d'énergie, conscious energy pour Provenzano,
physicien du CalTech. Teilhard nomme cette face de la
matière « le dedans des choses
».
On conçoit dès lors
que l'émergence de la pensée puisse
résulter de la conjugaison de grains de
matière se groupant, se centrant comme dit Teilhard,
en unités d'une très grande complexité.
C'est ce qu'il appelle la « loi de
complexité-conscience »
En effet, bien que quelques
scientifiques en doutent l'évolution vers la
complexité depuis la singularité du Big Bang
est désormais un fait généralement
admis. Depuis le plasma homogène initial, sous
l'influence des forces fondamentales, se sont
différentiées, en une sorte de
généalogie de la matière, les
particules primordiales, puis les atomes, les corps simples,
les molécules, les biomolécules pour aboutir
enfin, c'est le pas de la vitalisation, aux êtres
vivants unicellulaires puis pluricellulaires, aux organismes
complexes, aux végétaux, aux animaux, aux
mammifères et enfin à l'homme. Teilhard
représentait en 1950 l'arbre de la vie comme un large
éventail buissonnant, où l'humanité
n'occupe, et depuis peu, qu'un tout petit rameau. Mais ce
petit rameau est de signification particulière car il
porte l'esprit.
Il est à noter que le
processus vital, contrairement à la machine
cybernétique, va à l'inverse de l'entropie. Il
crée de la néguentropie, même si les
éléments qui le composent, les
molécules, subissent en fin de compte la chute dans
la dégradation et le retour vers la
multiplicité atomique originelle, en accord avec les
lois de la thermodynamique.
L'ensemble du processus
évolutif, des particules primordiales à
l'homme, est le résultat de l'insertion dans la
matière d'une information-organisationnelle, concept
encore récemment inconnu de la physique et qui
établit, comme le dit si bien Edgar Morin, le lien
entre la physique et le vivant et qui opère
l'entrée dans la science de l'objet
spirituel.
Avec l'homme, on constate un
développement de la conscience lié au
degré de complexité extrême qui
caractérise son cerveau. C'est le « pas de la
réflexion ». L'homme sait qu'il sait,
contrairement aux autres espèces, dans l'état
actuel de notre globe. Il acquiert de ce fait le sens du
passé et du futur, il devient libre et responsable,
ce qui en fait un intervenant totalement nouveau dans le
processus évolutif qu'il peut désormais
influencer.
De l'individu à l'être
social, d'âge en âge quelque chose est transmis
comme un acquis immatériel, par l'éducation et
la culture. Ne peut-on penser que ce plus-être, cette
néguentropie virtuelle, est irréversible dans
les limites de vie de notre planète ?
L'homme, intégré dans
la cosmogénèse, n'apparaît pas comme un
épiphénomène, il n'est pas une
singularité aléatoire, comme le serait la
moisissure accidentelle citée plus haut, apparue sur
la surface de la planète.
Il est le phénomène
humain, il est la flèche de l'évolution. Il
est un phénomène cosmique. De là on
peut penser, avec Teilhard, que la cosmogénèse
est une construction d'esprit, une noogénèse.
Bien plus même, elle n'est peut-être que cela.
On voit ici l'immensité de la pensée
teilhardienne.
En effet, on assiste depuis le
début des temps à un enroulement de
l'étoffe de l'univers sur elle-même.
Matériellement, la condensation de la matière
aboutit aux étoiles, aux planètes et aux
galaxies. Spirituellement, sur notre Terre, se
déroule un phénomène de centration
à différents niveaux successifs, ceux de
l'individu, du groupe social, de la nation, de la
communauté humaine. Si la noogénèse est
cosmique, peut-on penser que d'autres foyers spirituels, sur
d'autres planètes, poursuivent leur marche vers la
centration universelle ? Cela échappe bien sûr
à notre entendement.
Mais attachons-nous de plus
près au phénomène de centration. La
prolifération d'une colonie bactérienne
aboutit seulement à une concentration, un amas
d'éléments, encore que
l'interdépendance y apparaisse déjà
à un état primitif. Mais la population finale
n'est que l'addition d'individus non
différenciés dont l'interdépendance est
faible sinon nulle. La centration, au contraire, est le
résultat d'un groupement d'individus
différents, complémentaires, se rassemblant
par un enroulement évolutif autour d'un projet
commun, unis par des forces organisationnelles
fédératrices. Ainsi l'embryon se
développe-t-il autour d'un « organisateur
». Au niveau du groupe zoologique humain, le projet
repose, peut-être essentiellement, sur des facteurs
psychiques et il faut faire une place importante à
l'éducation et à la transmission des savoirs
dans l'évolution de l'espèce. Ces savoirs se
transmettent essentiellement par le langage parlé et
écrit sans oublier les diverses expressions de l'art,
et sans doute d'autres formes de communication.
En fait la vraie force de
centration pour Teilhard, c'est l'amour, c'est à dire
« l'attirance de l'être pour l'être ».
Pas de foyer humain sans amour, qu'il soit familial ou
social, revêtant dans ce dernier cas le nom de «
solidarité » ou d' « action humanitaire
». On retrouve bien ici la reliance qu'Edgar Morin juge
lui-même indispensable. Ne serait-il pas, cet amour,
après les forces fondamentales décrites par la
physique « la plus universelle, la plus formidable, et
la plus mystérieuse des énergies cosmiques
» selon la belle expression de Teilhard ? Pourquoi
s'étonner ? Utilisant un même langage,
l'astrophysicien Michel Cassé décrivait tout
récemment la gravitation comme étant «
l'attrait de la matière par la matière »
et on peut dire que les forces
électromagnétiques et nucléaires sont
aussi énigmatiques.
Pour Teilhard, ce processus de
centration doit aboutir à l'échelle
planétaire à une « hyper »
humanité, dans l'union d'individus développant
au mieux leurs qualités personnelles. La notion de
complémentarité est d'ailleurs entrée
dans la problématique du « management »
d'entreprises dans toutes les sphères
d'activité. Cette cohésion de la multitude
humaine, rendue inévitable par sa sur-compression sur
la surface finie de notre planète, doit se faire dans
l'exaltation des qualités de chacun vers toujours
plus d'Être et cela grâce à une
coopération non pas collectiviste mais communielle,
selon l'heureuse expression du grand teilhardien
qu'était Leopold Sedar Senghor .
Dans notre monde actuel, n'est-ce
pas une lueur d'espoir ? La perspective entrevue est
exaltante. Le niveau de conscience de cette humanité
future, que seul l'amour est susceptible de
fédérer, franchira, selon la loi de
complexité-conscience, un nouveau pas, après
celui de la réflexion, celui de la Personnalisation
suprême.
Ici on quitte le domaine de la
phénoménologie pour aborder celui de la foi.
Sans vouloir imposer une telle vision eschatologique, on
peut faire accepter par l'agnostique, car elle n'est pas
démentie par l'analyse de l'évolution du
monde, cette interprétation possible du produit de la
complexité croissante menant à une
humanité hyper-personnalisée.
Cette longue marche vers l'en-haut
et l'en-avant poursuivie depuis le début des temps
peut nous aider à définir une éthique
pour le monde moderne. On peut adhérer à cette
opinion de Robert Müller, ancien Secrétaire
Général Adjoint de l'ONU : « La
prochaine tâche de l'humanité sera de
déterminer les lois cosmiques qui doivent
régler notre comportement sur cette
planète »
Une Morale de
mouvement
En fait, l'observation montre que
tout système biologique, comme l'embryogenèse,
l'organogenèse, le développement des individus
de la naissance à la vieillesse, et même la
phylogenèse, se fait selon un schéma directeur
normatif. Le matérialiste
préfèrera-t-il parler de cybernétique,
forçant lui-même sa conviction devant l'infini
de complexité du phénomène ? Quoi qu'il
en soit, la sociogenèse dans sa globalité a
besoin d'un tel schéma organisationnel pour se
poursuivre harmonieusement. Nous avons vu qu'au support
génétique, certes essentiel chez les
individus, il faut associer le rôle de
l'éducation, c'est-à-dire la transmission de
la culture acquise. La construction de l'être social
est en effet essentiellement de nature informationnelle et
organisationnelle, donc de substrat
immatériel.
Dans le contrat social, une morale
est nécessaire. À la morale juridique
traditionnelle, basée sur des notions de bien et de
mal d'essence théologique, on peut ajouter, sinon
substituer, dans l'environnement agnostique qui tend
à prédominer aujourd'hui, une morale dite
« de mouvement » pour peu que l'on perçoive
le sens de la cosmogénèse dans laquelle nous
sommes entraînés. Teilhard et Morin sont ici
proches l'un de l'autre. Le monde se construit. Mais pour
Teilhard il est en état de création et nous
participons à cette création. Dans ce
contexte, l'homme est l'instrument de la création. Il
doit favoriser l'ascension vers plus de spiritualité
dans notre complexité, c'est-à-dire vers. le
plus-être .
Senghor, encore, ne disait-il pas :
« Ce réchauffement des curs, qui nous
donnera le goût de vivre et d'agir, exige deux
conditions majeures. C'est, d'abord, que la Recherche
développe l'Ultra-réflexion jusqu'à ce
que celle-ci, en se réfléchissant à
nouveau, s'apparaisse, de soi-même, comme
engagée dans un mouvement irréversible,
immortel. C'est la foi au Progrès, en un
progrès qui n'est ni l'élévation du
niveau de vie, ni la douceur de vivre, mais le mouvement qui
porte l'Humanité et, dans celle-ci, les individus,
vers toujours plus d'être. J'ai parlé &endash;
poursuivait Senghor - des individus ; il faudrait parler
des personnes. Car l'irréversibilité du
mouvement vers le plus-être se confond avec la
personnalisation : personnalisation de Dieu,
personnalisation des rameaux humains - nations -
personnalisation des individus. Personnalisation,
plus-être, c'est-à-dire
centréité, développement des
qualités originales, et aussi rapprochement des
curs, centre à centre, par l'union, par
l'Amour, C'est, ici, la seconde condition du goût de
vivre et d'agir. »
Certains s'effrayent devant ces
perspectives collectives. Ils redoutent en fait la fusion
dépersonnalisante du communautarisme
matérialiste. Mais on ne devrait trouver que chaleur
et achèvement dans la synthèse unifiante
d'êtres exaltant leurs personnalités dans la
recherche de l'union attendue Tout dépend de nous.
Pour le croyant, cependant, le
plérôme annoncé par St Paul ne peut
s'atteindre sans la Grâce de l'Esprit. La Foi, dont la
vocation est en somme de faire aimer l'amour, a un
rôle capital à jouer dans cette montée
par et vers l'Esprit.
Pour Teilhard, sa foi se
résume simplement :
« Par l'Incarnation, Dieu
est descendu dans la nature pour la sur-animer et la ramener
à Lui : voilà le dogme chrétien dans sa
substance. En soi ce dogme peut s'accommoder de bien des
représentations diverses du monde
expérimental....Ne trouve-t-il pas son climat le
mieux approprié dans les larges perspectives
montantes d'un univers entraîné par l'Esprit ?
»
N'est-ce pas la même
prémonition mystérieuse qui a inspiré
les Pères de l'Eglise et notamment Saint
Irénée en lui faisant apercevoir que
l'homme, c'est-à-dire l'esprit, est lié
à la matière dans un processus de
transfiguration qui le mène , avec l'ensemble de la
création - dont il demeure solidaire dans la gloire
comme dans la chute - jusqu'à leur
achèvement.
L'Homme n'est pas seul. Il est
immergé dans le monde, dont il partage la même
substance et dont il est issu. Les lois qui dirigent
l'évolution du monde ont le même pouvoir sur
les éléments physiques et biologiques dont il
est fait que sur toute forme de matière. Mais, comme
tous les êtres vivants, il est le produit d'un message
organisationnel porté par les quatre bases de l'ADN
de nos gènes dans un langage que Saint Jean, de nos
jours, dirait inspiré par le Verbe.
Et Jean-Paul II d'assurer:
« La création a été
donnée à l'homme. Elle lui a été
confiée non pour être une source de souffrance,
mais pour constituer le fondement d'une existence
créatrice dans le monde. Un homme qui croit en la
bonté originelle des créatures est capable de
pénétrer tous les secrets de la
création afin de perfectionner continuellement
l'uvre qui lui a été confiée par
Dieu. Celui qui accepte la Révélation, et en
particulier l'Evangile, n'offre d'espace à aucune
espèce de nirvâna, d'apathie ou de
résignation. Au contraire, un grand défi est
proposé à l'homme: celui de perfectionner tout
ce qui est créé, que ce soit lui-même ou
le monde »
On est loin, on le voit, de la
religion « opium du peuple ».
Quant au Concile Vatican II il
précise : « Le monde dont il s'agit est celui
des hommes, la famille humaine tout entière avec
l'univers au sein duquel elle vit. C'est le
théâtre où se joue l'histoire du genre
humain, le monde marqué par l'effort de l'homme, ses
défaites et ses victoires, pour qu'il soit
transformé selon le dessein de Dieu et qu'il
parvienne ainsi à son accomplissement.
»
Edgar Morin ne s'associerait-il pas
à la plus grande partie de cette profession de foi
qui résonne étrangement dans la même
tonalité que ses propres paroles ?
Science et religion peuvent
coexister et l'humanité s'en trouve enrichie. Si les
magistères doivent par nature être
séparés, une synthèse peut
s'avérer fertile. Mais cette synthèse, loin de
tout syncrétisme utopique, ne doit pas être
fusionnelle mais communielle, si l'on en croit Leopold
Sédar Senghor.
Y parviendrons-nous un jour
?
Conclusion
Alors, perdition ou terre promise
?
Puis-je me permettre une image en
guise de conclusion?
Nous sommes comme le navigateur qui
avance sur un immense océan. Sa science lui permet de
mesurer les paramètres nécessaires pour tracer
la route qu'il s'est fixée, mais le but qu'il veut
découvrir, il n'en connaît que ce que lui a
rapporté quelqu'un, un Ami, qui l'a
précédé. Et s'il décide d'y
aller à son tour, c'est qu'il a confiance dans la
parole de son devancier.
Le chrétien connaît le
nom de cet homme de parole.
Mais, bien entendu, cela n'est plus
du domaine de la science mais de la foi...
(Conférence
donnée le 23 novembre 2002 devant l'Académie
des Sciences, Arts et Belles Lettres de Caen.)
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