Tribune

 

EVANGILE DE LA PERDITION ou TERRE PROMISE ?

Une confrontation Edgar Morin - Teilhard de Chardin

par Jacques Séverin Abbatucci

Le désarroi

Il n'est pas exagéré de dire que l'humanité est en désarroi. Elle semble être entrée dans une période critique. Nous avons perdu bien de nos certitudes et dans le désordre environnant, beaucoup cherchent des repères, parfois anxieusement.

Ce désarroi tient sans doute pour une part à la sorte de contradiction qui nous habite. Nous sommes des êtres de chair, c'est-à-dire de matière, comme les objets. qui nous entourent et qui forment ce que nous appelons la réalité. Cependant nous sommes aussi des sujets dotés d'une vie intérieure et l'essentiel, nous le sentons, est au dedans de nous-mêmes, dans ce mystérieux domaine qui est celui de notre moi profond, héritier de tout un monde ancien, qui guide notre comportement, nos jugements de valeur et nos projets..

Nous sommes faits de deux personnes : celle qui privilégie le quantitatif et celle qui est attirée par le qualitatif. Connaissance scientifique et connaissance traditionnelle cohabitent en nous.

Mais les frontières se brouillent. Si la science triomphe par ses qualités de rigueur, d'objectivité et d'invention, elle entraîne, par sa rationalité même, un impérieux besoin de sens. Et elle n'a pas vocation d'y répondre. Comment ne pas s'interroger pourtant lorsqu'elle nous fait admettre que nous sommes issus de cet invraisemblable chaudron du Big Bang qui a donné naissance à l'univers ? Par ses immenses progrès conceptuels, notamment en mécanique quantique ou avec lathéorie des super-cordes elle nous fait entrevoir une organisation de l'énergie à des niveaux de plus en plus subtils de matérialité, qui touchent en fait à l'abstraction. -

Alors l'autre versant de notre pensée, nourri de tradition et de sagesse millénaires, accepte une forme de connaissance plus intuitive, que certains d'entre-nous reconnaissent comme étant une vérité révélée et qui donne une valeur absolue à la totalité de la personne humaine. Bien plus, elle élargit son domaine à la création toute entière qui devient signifiante à ses yeux. Cette connaissance vient combler ce que la science laisse hors de son magistère, pour reprendre l'expression de Gould.

Entre les deux faces de notre moi, l'harmonie était maintenue jusqu'ici par la culture classique, celle de notre civilisation humaniste. Mais aujourd'hui les déchirures sont flagrantes, tant chez l'individu que dans les relations sociales. Elles sont avivées par les prises de position dogmatiques ou totalement débridées et par une médiatisation sans nuances. Un très regrettable défaut de communion semble s'être installé entre les deux grands versants de notre esprit que sont le réalisme et l'idéalisme, tous deux nécessaires à notre « savoir- être ».

Science sans conscience, économie sans âme…On voit où cela mène.

Teilhard et Morin, deux penseurs proches et lointains

Or je vais mettre en scène aujourd'hui, en contrepoint l'un de l'autre, deux représentants de courants de pensée qui s'opposent mais qui, pourtant, d'une certaine façon, se rejoignent. Il s'agit de Pierre Teilhard de Chardin et d'Edgar Morin. L'un est un croyant engagé dans le monde scientifique, l'autre un positiviste exigeant mais ils partagent un même souci d'universalité et d'appréhension du réel dans toute sa complexité. La confrontation de leurs conceptions me paraît éclairante.

Teilhard, chacun le sait, était un prêtre, Père Jésuite, mais aussi membre de l'Académie des Sciences pour ses travaux paléontologiques parmi lesquels la découverte du Sinanthrope où il a joué un rôle de premier plan. Son œuvre, publiée à partir de 1960, cinq ans après sa mort, est rassemblée en une dizaine de volumes, dont « Le Phénomène Humain », « Le Milieu Divin », « L'avenir de l'Homme ». En conflit pour ses idées avec la hiérarchie de l'Église, il montra toute son abnégation en renonçant, sur demande pressante de ses supérieurs, à la chaire au Collège de France qui lui était proposée. Sa renommée fut grande dans les milieux scientifiques de la première moitié du 20ème siècle, notamment en Amérique où il avait de nombreux amis. Il fut avec Julian Huxley le co-fondateur de l'UNESCO.

Edgar Morin est certes bien différent de notre Père Jésuite. Directeur de recherche émérite au CNRS, artisan, dit-il, d'une connaissance multidimensionnelle, ses travaux font autorité dans un vaste domaine englobant la philosophie, la sociologie, la psychologie et d'une façon plus générale, le phénomène humain. Parmi ses nombreuses publications, citons « La Méthode », « Introduction à la pensée complexe », « Science sans conscience », « Terre-Patrie ». Aimant le paradoxe, il se définit lui-même comme un « gauchiste droitier » ce qui n'est pas pour surprendre chez cet ardent avocat de la pensée complexe . Il est docteur honoris causa de nombreuse universités étrangères. Comme Teilhard, c'est un trans-disciplinaire, ayant adopté une vision systémique du monde dans lequel nous vivons, sous des éclairages bien évidemment propres à chacun.

Edgar Morin : Des hommes sur la planète

Edgar Morin suit, une cinquantaine d'années après Teilhard, mais sans jamais y faire référence, une démarche assez semblable à la sienne, bien qu'elle aboutisse à des conclusions très différentes.

Il se situe dans le cosmos en évolution. Il souligne que nous en sommes partie intégrante et que notre destin lui est lié.

Il constate que cette évolution se fait vers la complexité, l'homme et la société humaine en étant l'expression la plus accomplie.

Il observe la constitution progressive d'une humanité planétaire et d'une conscience terrienne, d'une « psychosphère », longtemps après Teilhard et sa noosphère, qu'il ne nomme pas.

Dans son « Introduction à la Pensée Complexe » il souligne à très juste titre le risque de fragmentation, de parcellisation de la pensée, tenant au développement des langages spécialisés liés notamment à l'invasion qu'il juge aveugle et incontrôlée de la techno-science.

Il déplore les effets pervers de l'ère planétaire qui a débuté, selon lui, avec la découverte du nouveau monde et qui se caractérise par l'occidentalisation des modes de vie, la mondialisation des idées et de l'économie.

Il redoute l'entrée en agonie de la planète, du fait de l'explosion démographique, du dérèglement économique, de la crise écologique et de la crise du développement.

Ecoutons-le exprimer, en athée, sa stoïque détresse :

« L'homme est là par hasard, dans un univers où le chaos est à l'œuvre.

...Tous les vivants sont jetés dans la vie sans l'avoir demandé, sont promis à la mort sans l'avoir désiré. Ils vivent entre néant et néant, le néant d'avant, le néant d'après, entourés de néant pendant.

...Ce ne sont pas seulement les individus qui sont perdus, mais, tôt ou tard, l'humanité, puis les ultimes traces de vie, plus tard la Terre.....Notre monde est voué à la perdition. Nous sommes perdus...

..La vie, la conscience, l'amour, la vérité, la beauté sont éphémères.

...Ces émergences merveilleuses supposent des organisations d'organisations, des chances inouïes, et elles courent sans cesse des risques mortels. Pour nous, elles sont fondamentales, mais elles n'ont pas de fondement . Rien n'a de fondement absolu, tout procède en dernière ou en première instance du sans-nom, du sans-forme.

...Tout est dans la circonstance, et tout ce qui naît est promis à la mort ....

...L'amour et la conscience mourront. Rien n'échappera à la mort. Il n'y a pas de salut dans le sens des religions...

Et pourtant c'est dans le cosmos qu'il faut situer notre plainte et notre destin, nos méditations, nos idées, nos aspirations, nos craintes, nos volontés.

Pour diriger la marche de l'humanité, il lui faut une religion dans le sens re-ligere, re-lier, c'est à dire lui redonnant la cohésion qui lui est nécessaire. »

Cette religion, dit-il, c'est celle de la « Terre-Patrie » .

Et il énonce « l'évangile de la perdition » dont voici des extraits significatifs.

« Voilà la mauvaise nouvelle : nous sommes perdus. S'il y a un évangile, c'est-à-dire une bonne nouvelle, elle doit partir de la mauvaise : nous sommes perdus, mais nous avons un toit, une maison, une patrie : la petite planète où la vie s'est créé un jardin, où les humains ont formé leur foyer, où désormais l'humanité doit reconnaître sa maison commune.

Ce n'est pas la Terre promise, ce n'est pas le paradis terrestre. C'est notre patrie, le lieu de notre communauté de destin de vie et de mort terrienne

Et il ajoute :

« Nous devons cultiver notre jardin, ce qui veut dire civiliser la Terre.

...L'évangile des hommes perdus et de la Terre-Patrie nous dit : soyons frères, non parce que nous serons sauvés, mais parce que nous sommes perdus. Soyons frères, pour vivre authentiquement notre communauté de destin de vie et de mort terriennes. Soyons frères, parce que nous sommes solidaires les uns des autres dans l'aventure inconnue. »

Cependant, Edgar Morin doit reconnaître la nécessité d'une force de nature spirituelle pour soutenir et orienter l'action.

« Parce que nous avons besoin, pour poursuivre l'hominisation et civiliser la Terre, d'une force communicante et communiante.

Il faut un élan, religieux dans ce sens, pour opérer dans nos esprits la reliance entre les humains, qui elle-même stimule la volonté de relier les problèmes les uns aux autres. »

Où trouver cette force ?

« Si l'évangile des hommes perdus et de la Terre-Patrie pouvait donner vie à une religion, ce serait une religion qui serait en rupture avec les religions de salut céleste comme avec les religions de salut terrestre, avec les religions à dieux comme avec les idéologies ignorant leur nature religieuse.

Mais ce serait une religion qui pourrait comprendre les autres religions et les aider à retrouver leur source. L'évangile de l'anti-salut peut coopérer avec l'évangile du salut justement sur la fraternité qui leur est commune. »

Il y a donc, chez Edgar Morin, la reconnaissance d'une destinée humaine, c'est-à-dire d'une évolution orientée vers un progrès de notre espèce, mais elle est le fruit du hasard (ou d'une cybernétique !) et elle ne débouche sur rien, sinon sur la destruction, l'anéantissement du fruit de cette évolution. Comment sortir de cette absurdité sans faire injure aux critères de rationalité qui sont l'un des acquis primordiaux de l'esprit humain et qui semblent prévaloir dans la majestueuse évolution du cosmos, celle-la même que la science nous décrit ?

Teilhard : l'Homme, pointe d'un univers en évolution

Teilhard s'est employé à sortir du non-sens. Homme de science authentique et homme d'Eglise sans concessions, il s'est appliqué à la synthèse qu'exige l'unité de l'esprit.

Son effort, pour lui qui baignait professionnellement dans un milieu de savants experts dans leur domaine et très souvent agnostique, a bien été de partir de l'observation des faits - essentiellement l'étude du phénomène humain - pour en proposer une interprétation originale, suivant en cela une démarche proprement scientifique. L'hypothèse n'est-elle pas à la base de toute investigation ? Elle est une démarche authentiquement scientifique si elle s'avère fertile et tant qu'elle ne se trouve pas en contradiction avec l'expérience. « Les prédictions vérifiées sont les pierres de touche d'une bonne théorie », dit Hubert Reeves .

Or, au cours des cinquante dernières années, les faits accumulés par la science n'ont fait qu'apporter un surcroît de crédibilité aux thèses de Teilhard. En outre, l'intérêt de celles-ci dépassent celui de la simple spéculation pour déboucher sur une conception de la vie et sur une morale dont notre humanité a, nous l'avons vu, un dramatique besoin.

Dans « L'Énergie Humaine » en 1936, il fait un constat qui rejoint par sa lucidité, l'inquiétude de Morin:

« Aujourd'hui, à la suite d'un renversement rapide d'équilibre.., nous commençons à nous apercevoir que l'Homme-individuel est devenu, pour une part, le subordonné de son œuvre. Non seulement la machine, le champ, l'or - mais des organes considérés primitivement comme de simple luxe, ou de pures curiosités (tels les moyens de circulation rapide, les laboratoires de recherche...) sont devenus des espèces de choses autonomes, doués d'une vie exigeante et illimitée. - Et le plus inquiétant (le seul inquiétant, faudrait-il dire) c'est que cette prolifération paraît se faire sans ordre, - à la manière d'un tissu qui pullule au point d'étouffer, sous un néoplasme, l'organisme sur lequel il est né.- La crise est manifeste du point de vue économique et industriel. Mais elle sévit également dans les zones intellectuelles, et elle affecte la masse humaine elle-même. Trop de fer, trop de blé, trop d'automobiles; - mais encore trop de livres, trop d'observations; - et aussi trop de diplômes, de techniciens et de manœuvres, - ou même trop d'enfants. Le monde ne peut fonctionner sans produire des vivants, de la nourriture, des idées. Mais sa production dépasse de plus en plus évidemment, son pouvoir de consommer et d'assimiler.... Le Monde, en croissant, est-il condamné à mourir..étouffé sous son propre poids?... »

Cependant, ajoute-t-il :

« Appuyé sur ce que m'ont appris, depuis cinquante ans, la Religion et la Science, j'ai cherché ici à émerger....Voici ce que j'ai cru apercevoir... Ce que j'ai vu d'abord, c'est que l'Homme seul peut servir à l'Homme pour déchiffrer le monde ...

Il faut accepter ce que la Science nous dit, à savoir que l'Homme est né de la Terre.

Mais, plus logiques que les savants qui nous parlent, il nous faut aller jusqu'au bout de la leçon : c'est-à-dire accepter que l'Homme soit né tout entier du Monde -non pas seulement ses os, sa chair-, mais son incroyable pouvoir de penser. Considérons-le sans le minimiser, comme un Phénomène. C'est ipso facto , la face de l'Univers qui va se trouver changée.

Au niveau humain, l'hésitation n'est plus permise : il nous faut décider, en vertu même des perspectives générales de l'Evolution, à faire dans la Physique de l'Univers une place spéciale aux puissances de conscience, de spontanéité, d'improbabilité, que représente la vie. Il le faut : autrement , l'Homme demeure inexpliqué,- mis au ban d'un Cosmos dont il fait évidement partie.. ».

Reposant sur sa base minérale, la vie apparaît partout en poussée dans l'univers et Teilhard la distingue clairement « comme la trace d'un processus universel »...

Il précise :

« ...Non, le cosmos ne saurait être interprété comme une poussière d'éléments inconscients, sur lesquels efflorirait incompréhensiblement la Vie, - comme un accident ou une moisissure. Mais il est, fondamentalement et premièrement, vivant; et toute son histoire n'est, au fond, qu'une affaire psychique immense : le lent, mais progressif rassemblement d'une conscience diffuse....

Ainsi, notre pensée a choisi : la genèse de l'esprit est un phénomène cosmique: et le Cosmos consiste en cette genèse même »

Mais il nous avertit que cette évolution ne se fera pas sans conditions

« Toute la question, en cette crise de naissance, c'est que promptement émerge l'âme qui, par son apparition, viendra organiser, alléger, vitaliser cet amas de matière confuse. Or cette âme, si elle existe, ne peut être que la "conspiration" des individus, s'associant pour élever d'un nouvel étage l'édifice de la Vie. Les ressources dont nous disposons aujourd'hui, les puissances que nous avons déchaînées, ne sauraient être absorbées par le système étroit des cadres individuels ou nationaux qui ont servis jusqu'ici les architectes de la Terre humaine. Notre plan était d'élever une grande maison, plus vaste, mais pareille pour le dessin aux bonnes vieilles demeures....

...L'âge des nations est passé. Il s'agît pour nous, si nous ne voulons pas périr , de secouer les anciens préjugés, et de construire la Terre.

..Notre conscience....découvre enfin que la seule unité humaine vraiment naturelle et réelle est l'Esprit de la Terre...

Qu'est-ce à dire ? Teilhard précise :

Par "Sens de la Terre", il faut entendre le sens passionné de la destinée commune qui entraîne, toujours plus loin, la fraction pensante de la Vie... »

Fondamentalement, l'idée de Teilhard est donc de reconnaître l'unité du cosmos. Sa substance, l'étoffe de l'Univers, est pour lui un continuum esprit-matière. L'esprit, comme l'énergie, est une manifestation du réel. Un mathématicien d'Oxford réputé, sir Roger Penrose, affirmait en 1995 comme Teilhard beaucoup plus tôt, qu'une vision scientifique de l'Univers qui n'intègrerait pas le problème de l'esprit ne peut sérieusement prétendre être une vision complète. La conscience fait partie de notre Univers. Teilhard voit l'esprit lié à la matière sous forme particulaire comme l'est l'énergie. Les grains de pensée sont des grains d'énergie, conscious energy pour Provenzano, physicien du CalTech. Teilhard nomme cette face de la matière « le dedans des choses ».

On conçoit dès lors que l'émergence de la pensée puisse résulter de la conjugaison de grains de matière se groupant, se centrant comme dit Teilhard, en unités d'une très grande complexité. C'est ce qu'il appelle la « loi de complexité-conscience »

En effet, bien que quelques scientifiques en doutent l'évolution vers la complexité depuis la singularité du Big Bang est désormais un fait généralement admis. Depuis le plasma homogène initial, sous l'influence des forces fondamentales, se sont différentiées, en une sorte de généalogie de la matière, les particules primordiales, puis les atomes, les corps simples, les molécules, les biomolécules pour aboutir enfin, c'est le pas de la vitalisation, aux êtres vivants unicellulaires puis pluricellulaires, aux organismes complexes, aux végétaux, aux animaux, aux mammifères et enfin à l'homme. Teilhard représentait en 1950 l'arbre de la vie comme un large éventail buissonnant, où l'humanité n'occupe, et depuis peu, qu'un tout petit rameau. Mais ce petit rameau est de signification particulière car il porte l'esprit.

Il est à noter que le processus vital, contrairement à la machine cybernétique, va à l'inverse de l'entropie. Il crée de la néguentropie, même si les éléments qui le composent, les molécules, subissent en fin de compte la chute dans la dégradation et le retour vers la multiplicité atomique originelle, en accord avec les lois de la thermodynamique.

L'ensemble du processus évolutif, des particules primordiales à l'homme, est le résultat de l'insertion dans la matière d'une information-organisationnelle, concept encore récemment inconnu de la physique et qui établit, comme le dit si bien Edgar Morin, le lien entre la physique et le vivant et qui opère l'entrée dans la science de l'objet spirituel.

Avec l'homme, on constate un développement de la conscience lié au degré de complexité extrême qui caractérise son cerveau. C'est le « pas de la réflexion ». L'homme sait qu'il sait, contrairement aux autres espèces, dans l'état actuel de notre globe. Il acquiert de ce fait le sens du passé et du futur, il devient libre et responsable, ce qui en fait un intervenant totalement nouveau dans le processus évolutif qu'il peut désormais influencer.

De l'individu à l'être social, d'âge en âge quelque chose est transmis comme un acquis immatériel, par l'éducation et la culture. Ne peut-on penser que ce plus-être, cette néguentropie virtuelle, est irréversible dans les limites de vie de notre planète ?

L'homme, intégré dans la cosmogénèse, n'apparaît pas comme un épiphénomène, il n'est pas une singularité aléatoire, comme le serait la moisissure accidentelle citée plus haut, apparue sur la surface de la planète.

Il est le phénomène humain, il est la flèche de l'évolution. Il est un phénomène cosmique. De là on peut penser, avec Teilhard, que la cosmogénèse est une construction d'esprit, une noogénèse. Bien plus même, elle n'est peut-être que cela. On voit ici l'immensité de la pensée teilhardienne.

En effet, on assiste depuis le début des temps à un enroulement de l'étoffe de l'univers sur elle-même. Matériellement, la condensation de la matière aboutit aux étoiles, aux planètes et aux galaxies. Spirituellement, sur notre Terre, se déroule un phénomène de centration à différents niveaux successifs, ceux de l'individu, du groupe social, de la nation, de la communauté humaine. Si la noogénèse est cosmique, peut-on penser que d'autres foyers spirituels, sur d'autres planètes, poursuivent leur marche vers la centration universelle ? Cela échappe bien sûr à notre entendement.

Mais attachons-nous de plus près au phénomène de centration. La prolifération d'une colonie bactérienne aboutit seulement à une concentration, un amas d'éléments, encore que l'interdépendance y apparaisse déjà à un état primitif. Mais la population finale n'est que l'addition d'individus non différenciés dont l'interdépendance est faible sinon nulle. La centration, au contraire, est le résultat d'un groupement d'individus différents, complémentaires, se rassemblant par un enroulement évolutif autour d'un projet commun, unis par des forces organisationnelles fédératrices. Ainsi l'embryon se développe-t-il autour d'un « organisateur ». Au niveau du groupe zoologique humain, le projet repose, peut-être essentiellement, sur des facteurs psychiques et il faut faire une place importante à l'éducation et à la transmission des savoirs dans l'évolution de l'espèce. Ces savoirs se transmettent essentiellement par le langage parlé et écrit sans oublier les diverses expressions de l'art, et sans doute d'autres formes de communication.

En fait la vraie force de centration pour Teilhard, c'est l'amour, c'est à dire « l'attirance de l'être pour l'être ». Pas de foyer humain sans amour, qu'il soit familial ou social, revêtant dans ce dernier cas le nom de « solidarité » ou d' « action humanitaire ». On retrouve bien ici la reliance qu'Edgar Morin juge lui-même indispensable. Ne serait-il pas, cet amour, après les forces fondamentales décrites par la physique « la plus universelle, la plus formidable, et la plus mystérieuse des énergies cosmiques » selon la belle expression de Teilhard ? Pourquoi s'étonner ? Utilisant un même langage, l'astrophysicien Michel Cassé décrivait tout récemment la gravitation comme étant « l'attrait de la matière par la matière » et on peut dire que les forces électromagnétiques et nucléaires sont aussi énigmatiques.

Pour Teilhard, ce processus de centration doit aboutir à l'échelle planétaire à une « hyper » humanité, dans l'union d'individus développant au mieux leurs qualités personnelles. La notion de complémentarité est d'ailleurs entrée dans la problématique du « management » d'entreprises dans toutes les sphères d'activité. Cette cohésion de la multitude humaine, rendue inévitable par sa sur-compression sur la surface finie de notre planète, doit se faire dans l'exaltation des qualités de chacun vers toujours plus d'Être et cela grâce à une coopération non pas collectiviste mais communielle, selon l'heureuse expression du grand teilhardien qu'était Leopold Sedar Senghor .

Dans notre monde actuel, n'est-ce pas une lueur d'espoir ? La perspective entrevue est exaltante. Le niveau de conscience de cette humanité future, que seul l'amour est susceptible de fédérer, franchira, selon la loi de complexité-conscience, un nouveau pas, après celui de la réflexion, celui de la Personnalisation suprême.

Ici on quitte le domaine de la phénoménologie pour aborder celui de la foi. Sans vouloir imposer une telle vision eschatologique, on peut faire accepter par l'agnostique, car elle n'est pas démentie par l'analyse de l'évolution du monde, cette interprétation possible du produit de la complexité croissante menant à une humanité hyper-personnalisée.

Cette longue marche vers l'en-haut et l'en-avant poursuivie depuis le début des temps peut nous aider à définir une éthique pour le monde moderne. On peut adhérer à cette opinion de Robert Müller, ancien Secrétaire Général Adjoint de l'ONU : « La prochaine tâche de l'humanité sera de déterminer les lois cosmiques qui doivent régler notre comportement sur cette planète »

Une Morale de mouvement

En fait, l'observation montre que tout système biologique, comme l'embryogenèse, l'organogenèse, le développement des individus de la naissance à la vieillesse, et même la phylogenèse, se fait selon un schéma directeur normatif. Le matérialiste préfèrera-t-il parler de cybernétique, forçant lui-même sa conviction devant l'infini de complexité du phénomène ? Quoi qu'il en soit, la sociogenèse dans sa globalité a besoin d'un tel schéma organisationnel pour se poursuivre harmonieusement. Nous avons vu qu'au support génétique, certes essentiel chez les individus, il faut associer le rôle de l'éducation, c'est-à-dire la transmission de la culture acquise. La construction de l'être social est en effet essentiellement de nature informationnelle et organisationnelle, donc de substrat immatériel.

Dans le contrat social, une morale est nécessaire. À la morale juridique traditionnelle, basée sur des notions de bien et de mal d'essence théologique, on peut ajouter, sinon substituer, dans l'environnement agnostique qui tend à prédominer aujourd'hui, une morale dite « de mouvement » pour peu que l'on perçoive le sens de la cosmogénèse dans laquelle nous sommes entraînés. Teilhard et Morin sont ici proches l'un de l'autre. Le monde se construit. Mais pour Teilhard il est en état de création et nous participons à cette création. Dans ce contexte, l'homme est l'instrument de la création. Il doit favoriser l'ascension vers plus de spiritualité dans notre complexité, c'est-à-dire vers. le plus-être .

Senghor, encore, ne disait-il pas : « Ce réchauffement des cœurs, qui nous donnera le goût de vivre et d'agir, exige deux conditions majeures. C'est, d'abord, que la Recherche développe l'Ultra-réflexion jusqu'à ce que celle-ci, en se réfléchissant à nouveau, s'apparaisse, de soi-même, comme engagée dans un mouvement irréversible, immortel. C'est la foi au Progrès, en un progrès qui n'est ni l'élévation du niveau de vie, ni la douceur de vivre, mais le mouvement qui porte l'Humanité et, dans celle-ci, les individus, vers toujours plus d'être. J'ai parlé &endash; poursuivait Senghor - des individus ; il faudrait parler des personnes. Car l'irréversibilité du mouvement vers le plus-être se confond avec la personnalisation : personnalisation de Dieu, personnalisation des rameaux humains - nations - personnalisation des individus. Personnalisation, plus-être, c'est-à-dire centréité, développement des qualités originales, et aussi rapprochement des cœurs, centre à centre, par l'union, par l'Amour, C'est, ici, la seconde condition du goût de vivre et d'agir. »

Certains s'effrayent devant ces perspectives collectives. Ils redoutent en fait la fusion dépersonnalisante du communautarisme matérialiste. Mais on ne devrait trouver que chaleur et achèvement dans la synthèse unifiante d'êtres exaltant leurs personnalités dans la recherche de l'union attendue Tout dépend de nous.

Pour le croyant, cependant, le plérôme annoncé par St Paul ne peut s'atteindre sans la Grâce de l'Esprit. La Foi, dont la vocation est en somme de faire aimer l'amour, a un rôle capital à jouer dans cette montée par et vers l'Esprit.

Pour Teilhard, sa foi se résume simplement :

« Par l'Incarnation, Dieu est descendu dans la nature pour la sur-animer et la ramener à Lui : voilà le dogme chrétien dans sa substance. En soi ce dogme peut s'accommoder de bien des représentations diverses du monde expérimental....Ne trouve-t-il pas son climat le mieux approprié dans les larges perspectives montantes d'un univers entraîné par l'Esprit ? »

N'est-ce pas la même prémonition mystérieuse qui a inspiré les Pères de l'Eglise et notamment Saint Irénée en lui faisant apercevoir que l'homme, c'est-à-dire l'esprit, est lié à la matière dans un processus de transfiguration qui le mène , avec l'ensemble de la création - dont il demeure solidaire dans la gloire comme dans la chute - jusqu'à leur achèvement.

L'Homme n'est pas seul. Il est immergé dans le monde, dont il partage la même substance et dont il est issu. Les lois qui dirigent l'évolution du monde ont le même pouvoir sur les éléments physiques et biologiques dont il est fait que sur toute forme de matière. Mais, comme tous les êtres vivants, il est le produit d'un message organisationnel porté par les quatre bases de l'ADN de nos gènes dans un langage que Saint Jean, de nos jours, dirait inspiré par le Verbe.

Et Jean-Paul II d'assurer: « La création a été donnée à l'homme. Elle lui a été confiée non pour être une source de souffrance, mais pour constituer le fondement d'une existence créatrice dans le monde. Un homme qui croit en la bonté originelle des créatures est capable de pénétrer tous les secrets de la création afin de perfectionner continuellement l'œuvre qui lui a été confiée par Dieu. Celui qui accepte la Révélation, et en particulier l'Evangile, n'offre d'espace à aucune espèce de nirvâna, d'apathie ou de résignation. Au contraire, un grand défi est proposé à l'homme: celui de perfectionner tout ce qui est créé, que ce soit lui-même ou le monde »

On est loin, on le voit, de la religion « opium du peuple ».

Quant au Concile Vatican II il précise : « Le monde dont il s'agit est celui des hommes, la famille humaine tout entière avec l'univers au sein duquel elle vit. C'est le théâtre où se joue l'histoire du genre humain, le monde marqué par l'effort de l'homme, ses défaites et ses victoires, pour qu'il soit transformé selon le dessein de Dieu et qu'il parvienne ainsi à son accomplissement. »

Edgar Morin ne s'associerait-il pas à la plus grande partie de cette profession de foi qui résonne étrangement dans la même tonalité que ses propres paroles ?

Science et religion peuvent coexister et l'humanité s'en trouve enrichie. Si les magistères doivent par nature être séparés, une synthèse peut s'avérer fertile. Mais cette synthèse, loin de tout syncrétisme utopique, ne doit pas être fusionnelle mais communielle, si l'on en croit Leopold Sédar Senghor.

Y parviendrons-nous un jour ?

Conclusion

Alors, perdition ou terre promise ?

Puis-je me permettre une image en guise de conclusion?

Nous sommes comme le navigateur qui avance sur un immense océan. Sa science lui permet de mesurer les paramètres nécessaires pour tracer la route qu'il s'est fixée, mais le but qu'il veut découvrir, il n'en connaît que ce que lui a rapporté quelqu'un, un Ami, qui l'a précédé. Et s'il décide d'y aller à son tour, c'est qu'il a confiance dans la parole de son devancier.

Le chrétien connaît le nom de cet homme de parole.

Mais, bien entendu, cela n'est plus du domaine de la science mais de la foi...

 

(Conférence donnée le 23 novembre 2002 devant l'Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres de Caen.)