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RÉFLEXIONS SUR L'ÉNERGÉTIQUE PERSONNELLE ET SOCIALE

par André de PERETTI

19 Octobre 2006

Nous allons essayer de réfléchir sur l'Energétique personnelle et sociale.

J'avoue que dans la préparation de ces quelques instants avec vous, je me suis montré soucieux parce que j'avais envie de tout dire ! Tout dire, ce que j'ai essayé dans le livre qui porte ce titre et qui représente la transposition d'une thèse d'état mais selon quelques centaines de pages !

On a toujours envie de tout dire quand il est question d'énergie, c'est à dire comment interpréter notre époque, comment voir ce qui est train de se passer avec cette fantastique accélération du changement d'échelle à la fois de grandeur, de complexité et d'intensité - pour toutes sortes de phénomènes -, et qui est en train d'exploser à un niveau technologique, scientifique, intellectuel et également selon cette mondialisation au niveau économique ; avec des rapprochements de tous les côtés et avec aussi les choses les plus simples, mais qui créent une toile générale, le « Web » !

Je dis souvent aux jeunes demoiselles et aux jeunes dames « Vous savez, attendez-vous à ce que dans quelques années, les enfants qui naîtront soient tous comme ça » une main sur l'oreille, déjà ? Parce que tels que se répandent à l'heure actuelle les usages de portables, parfois on peut dire des « insupportables » (rires), on peut craindre des changements génétiques qui pourraient advenir de cette mise en interaction généralisée. Et vous savez bien que ces portables ne sont qu'au début de leur suprême complication, parce qu'effectivement il y aura sur eux la vue, et par eux bientôt on pourra être suivi par l'ensemble des équivalents GPS, associé à tout le monde etc… Et ce n'est qu'un début. Mais redevenons sérieux !

Au-delà de l'humour et des images, c'est cette vision d'interactions multiples qu'avait déjà entrevue notre ami Teilhard de Chardin et qu'a repris également Edgard Morin, celle d'une Noosphère, d'une Sphère d'intercommunications de plus en plus rapides, intenses, sur un nombre de plus en plus grand de gens, qui se construit.

Nous avons aussi à intégrer dans cette sphère de plus en plus de changements de structures de toutes les dimensions de la pensée à la fois vers « l'énorme », « le plus grand », et à la fois vers « le plus bas », aidée par que la nanotechnologie ; et de plus en plus bas de tous les côtés. J'en parlais avec un des mes fils qui s'occupe beaucoup d'informatique (comme beaucoup dans la jeune génération) : les « puces » actuelles, me disait-il, ne sont plus seulement nanties de quelques éléments de transmission et de commande, mais ce sont des réalités informationnelles, imprimées, ou non imprimées, aussi bien considérables que plus microscopiques. Il y a une miniaturisation de « causes » en même temps qu'une maximisation « d'effets » et on revoit le problème de Voltaire avec Micromégas ! C'était une annonce vocale mais effectivement importante. Et ce jeu de « maximisation-miniaturisation » se joue aussi bien sur l'Energie que sur et avec le petit monde inspiré de l'Information.

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Je commencerai par parler de l'Energie et je le ferai rapidement avec quelques dates. C'est effectivement un certain Aristote, bien connu de quelque Alexandre et autres !, qui a mis sur pied cette notion d'énergie, au ras de tout dans le travail (en ergon) Dans cette réalité, il voyait apparaître très fortement quelque chose d'autre que ses grandes conceptions entre « matière » et « forme » qui sont restées depuis lors. Mais ce qu'Aristote a fait 5 siècles avant notre ère, a été oublié pendant une très longue période sous sa forme directe. C'est au 19ème siècle que le concept réapparaîtra. Entre temps, les problèmes de cinématique, de dynamique, etc…, ont surtout joué.

Ce qu'il est important de comprendre, dès le départ en effet, c'est la raison pour laquelle l'énergie n'allait pas être en cour aussi longtemps. L'antiquité, et le Moyen Age, avaient un point de vue statique. L'admiration des étoiles, surtout dans les pays où il n'y a pas beaucoup de brouillard, ni de pluies, faisait que le firmament, et le monde terrestre paraissaient très stables, très solides a priori mécanique à souhait. Avec les moyens du bord de l'époque, on ne voyait pas grand-chose et l'ordre paraissait durable : par conséquent, toute la pensée était à dominante statique. C'est ce qu'on retrouve chez tous les grands physiciens de l'époque. Le problème de l'énergie était donc minimisé par rapport au problème de l'équilibre stable et au problème d'une réalité dans laquelle le mouvement n'était pas pris en compte ou était figé : la terre ne bougeait pas, le soleil faisait ce qu'il voulait, les étoiles également, mais dans une fixité remarquable par rapport aux instruments et observations de l'époque. Il y avait une sécurisante stabilité. Je passe donc sur ce qui s'est passé avec Copernic, Kepler et les autres et que vous connaissez : révolution ?!

1638 : Galilée énonce le principe d'inertie, avec le jeu de boules sur un plan incliné qui lui fait prendre conscience que quand le mouvement commence, il continue. En même temps que lui s'aperçoit que la terre tourne, elle « se meut ». A l'époque, il n'était pas très bien vu de déstabiliser ainsi le monde qui se croyait installé sur une terre tranquille. Les raisons religieuses de rejet n'étaient pas du tout principales : Galilée avait un pape et beaucoup de cardinaux avec lui. Quatre siècles plus tard d'ailleurs, la papauté a résolu le problème ; non bien avant, car Galilée a été remis en dignité dans l'ordre par un certain Benoit XIV. Vous connaissez aussi la suite : Leibnitz a été obligé de se battre avec Descartes qui lui, n'était pas favorable à Galilée.

Avec Newton, un pas en avant encore : c'est le retour des forces. Newton était quelqu'un de passionné non pas par l'astrologie, mais par des phénomènes de l'alchimie, c'était un alchimiste ! Les phénomènes d'attraction l'intéressaient et il a pensé qu'ils seraient plus faciles à étudier en regardant les astres. Moyennant quoi, une pomme est tombée sur lui avec toutes les conséquences d'universalisation que nous connaissons. En 1687, les énergies sous les forces gravifiques sont apparues mathématiquement, avec leurs « fluxions », dont il en a tenu compte de la façon admirable que vous savez. Il se préoccupait aussi de la lumière à laquelle il attribuait, sensible à des « points » théoriques, une structure « corpusculaire » dès 1675.

1690 : Huygens traitant de la lumière, la rapprochait, en revanche, de la matière, de l'eau. Il la voyait non pas comme des points discontinus, mas il la traita en terme d'onde. (c'est lui qui lança le mot onde). Nous sommes devenus ainsi partisans des ondes et habités par les ondes de toutes façons possibles, grâce à Huygens qui a inventé cette métaphore de l'époque sur l'Energie qui est une métaphore extrêmement fine et tout autant ample !

Au même moment, Denis Papin invente la machine à vapeur. L'Energie commence à devenir envahissante et bruyante, à défaut d'avoir nettement pris son identité et révélé tous ses caprices.

En 1702, suivant l'élan donné, Leibnitz est poussé à élaborer « une science de la propagation générale » (Michel Serres). Le mouvement est donc relancé. C'est la propagation qui compte dorénavant, et on n'est plus dans la fixité antique qui se tolérait encore jusque là, même s'il y avait eu le petit coup de pouce de Galilée. En même temps, c'est Leibnitz dans une lettre à Bayle, qui parle de « l'action motrice selon les « quarrés » des vitesses ». C'était alors la bataille contre Descartes, qui lui, dans la « quantité de mouvement », prenait les vitesses mais « pas au carré ». C'est sous cette notion quadratique de « quantité d'actions motrices » qu'allait pouvoir émerger l'énergie, même si elle ne s'appelle pas encore l'énergie, mais effectivement, elle commence à prendre de la force. Et déjà, Leibnitz, parlait de force « vive » par rapport à une « force morte » : nous dirions aujourd'hui actualisations et potentialisations de l'énergie.

1773 : avec Lavoisier, c'est la chaleur qui se campe contre la notion d'une phlogistique qui serait « intérieure » à la matière, alors que c'est l'oxygène à « l'extérieur » qui vient faire la combustion. Lavoisier réalise aussi, selon ses propres termes une « révolution en physique et en chimie ». Il va ainsi très loin en pleine Révolution : pourtant on l'a arrêté quand il ne fallait pas. Il cherchait à réussir, en 1783, la composition et la décomposition de l'eau. Et il sortait en 1789 un « Traité élémentaire de chimie » - vous savez qu'il meurt sur l'échafaud en 1794 - mais c'est lui qui avait lancé la fameuse phrase : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » : c'est le principe de la thermodynamique. Transformation et Conservation contrastées vont désormais aller de pair.

1807 : Thomas Young, physicien attentif aux ondulations et aux interférences de la lumière, s'intéresse à l'égyptologie et par conséquent, aux langages autres. De la sorte, il retrouve le terme d'énergie qu'il relance et qui va être repris par quelques autres, en particulier Helmotz, énonçant la loi de conservation de l'énergie en 1847. Pour lui et nous, les problèmes, ça bouge : mais il se passe quelque chose, c'est que rien ne se perd, « elle » est constante.

1824 : Sadi Carnot s'aperçoit du lien entre la chaleur et le travail. Celui-ci en ergs ! Alors Clausius peut donc donner, lui, un « second principe » mais il voit la chaleur comme une dégradation de l'énergie : l'énergie, oui, mais quand elle devient chaleur, on ne l'apprécie peut-être plus, et on estime que c'est du potentiel qui est perdu.

1864 : Maxwell fait une Théorie dynamique des « champs électromagnétiques » : énergies et radiations vont ensemble.

1879, Boltzmann établit la théorie cinétique des gaz et le mouvement « brownien » des molécules qui vont être repris plus tard par Einstein. Ce physicien Autrichien introduit les probabilités dans la Thermodynamique et démontre que l'« Entropie » est proportionnelle au logarithme de la probabilité, avec une constante qui porte son nom pour les gaz devenus « parfaits ».

1887/1888 : Mickelson constate que le concept d'éther, qu'on avait essayé d'imaginer pour supporter le déplacement de la lumière, est inutile. Il en fait la démonstration par des célèbres expériences qui vont aussi servir à la réflexion profonde d'Einstein. Mais des molécules aux ondes, on oscille !

1886, Hertz invente les « ondes » hertziennes qu'on continue à utiliser, comme vous le savez. Il y a, à ce point, cette remarque d'Einstein : « le champ occupe finalement la position fondamentale qui avait occupée par les points dans la mécanique de Newton ». Et on retrouve également les « points » chez Leibnitz qui en avait fait une admirable interprétation théorique (le point d'intersection de multiples droites).

1889 : Branly invente le « cohéreur » et donc montre que les ondes peuvent devenir porteuses d'informations : ce qui va permettre de communiquer par ces ondes comme nous en profitons insatiablement.

1895 : Röntgen découvre les rayons X, et en 1896, Becquerel la radioactivité. 1896/97 : Pierre et Marie Curie, vous savez quoi, là-dessus, « principe de symétrie » pour l'un, « polonium » et « radium » pour l'autre ! Lorentz reprend les travaux des uns et des autres et élabore une théorie électronique de la matière (prix Nobel quelques années plus tard).

1899 : Lord Rutherford produit les rayons alpha et beta. Enfin, en 1900, Planck s'impose avec la théorie des quanta à partir du rayonnement des corps noir. Probabilité avec les mouvements browniens, théorie des Quanta, et puis les choses ondulantes et les corpuscules vont continuer à s'accélérer.

1905 : A cette date paraissent les 4 fameux articles d'Einstein dans lesquels sont ralliés : les mouvements browniens et les probabilités, par rapport aux phénomènes de continuité ; la lumière et les photons, avec l'effet photoélectrique ; dans l'espace, la Relativité restreinte ; et enfin, la proportionnalité entre l'énergie et la masse d'un corps corpuscule (E = mc2) avec c, la vitesse de la lumière, « coefficient d'équivalence naturelle entre les espaces et le temps » observe Costa de Beauregard. Tout est en train de s'apprêter à prêter attention aux informations sur l'énergie !

Années 20 : l'abbé Lemaître constate la dérive des galaxies et, par conséquent, le big bang vient avec Hubble tout aussitôt.

Il faut rappeler aussi le travail lumineux de synthèse théorique accompli par Louis De Broglie. Voyant dans la lumière que tantôt ce qui marche, c'est l'aspect corpusculaire et tantôt c'est l'aspect ondulatoire, il se résout à prendre les deux points de vue ensemble dans sa Mécanique ondulatoire, et donc continu et discontinu mêlés, ce que Teilhard de Chardin, à propos de l'émergence de la Pensée, appellera « discontinuité de continuité » (le Phénomène Humain, p. 177). Il y a là-dessus une réalité épistémologique capitale : les contraires deviennent compatibles.

1927 : une telle « union » théorique est confirmée, physiquement, par Davisson et Germer grâce à la diffraction des électrons par des cristaux. Cette même année 1927, Werner Heisenberg énonce, en toutes ces « fréquentations », un Principe d'incertitude.

Une prise de conscience et de puissance se manifeste donc, dans l'espace et le temps, les positions et les vitesses, le continu et le discontinu, avec une farandole des concepts de lumière et matière, de quanta et d'ondes laissant espace à une théorisation finale à Einstein lui-même. 1931 : il y eut aussi le théorème de Gödel : il est impossible de tout démontrer. Il y a des propositions indécidables et des faits imprédictibles. Mais le rappel rapide, sinon brouillon, qui précède, peut porter à comprendre ce que des personnes comme Teilhard de Chardin ont pu ressentir comme défi à cette époque, lui du côté de la paléontologie, et sur un autre versant.

Nous avons, en effet, jusqu'ici déambulé sur le versant des sciences dites « dures ». Il nous faut aborder celui des sciences de plus en plus « humaines », biologiques, anthropologiques, offrant d'autres aspects des choses à propos de l'énergie, puis de l'information. Le phénomène important à retenir est qu'on ne peut plus imaginer les choses matérielles ou signifiantes comme rigoureusement coupées les unes des autres, dans un univers constitué de réalités séparées. Non, ce qui commence à s'imposer, ce qui apparaîtra dans les travaux théoriques tels que ceux de Bertrand d'Espagnat, c'est une « théorie de la non-séparabilité » : aucun élément, aucun corpuscule n'est séparable de tous les autres. C'est ce qui permet donc à nos grands physiciens d'établir dans sa complexité, son mystère pudique, ce monde, ce réel voilé dont nous reparlerons.

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Mais abordons le versant des Sciences de l'homme ou de la vie.

1802 : Lamarck publie ses« Recherches sur l'organisation des espèces ». « C'est la première théorie positive de l'évolution des êtres vivants », dira lui-même Jean Rostand.

1844 : Boucher de Perthes découvre l'Acheuléen et invente la Préhistoire.

1859 : Darwin publie « De l'Origine des espèces au moyen de la Sélection naturelle ». De façon révolutionnaire, l'Anthropologie est, dès lors, reliés à l'Evolution du monde animal, comme à celle du monde physique. Le phénomène du temps s'enfonce et devient de plus en plus lointain pour les hommes et pour le reste aussi ; le big bang allait le montrer, avec les 14 milliards de bonnes années pour nous, plus le « petit reste » de 300 000 années que nous savons et qui a pu être ressaisi là en écho !

1895 : Freud fait l'esquisse d'une psychologie scientifique mais il lui manquait, ce que nous allons traquer par la suite, l'information, quand il essaie de suivre le fonctionnement, le mouvement, la dynamique intérieure du psychisme humain. La notion d'information n'était pas encore née au niveau scientifique. Elle allait apparaitre plus tard. En même temps, la libido est appréhendée par Freud pour les phénomènes de relation et du vécu intérieur des personnes et de leurs relations. Libido, c'est bien de l'énergie ! C'est une conception énergétique qui est à la base de la Psychanalyse, même si par la suite, Freud oubliera son étude de 1895, que Lacan reprendra d'une certaine manière.

Nous sommes à la fin du 19ème siècle, dans lequel l'énergie, avec l'électricité, commence à s'implanter jusque dans la psychologie expérimentale, de même que cela va être le moment où naît et se développe, à la suite d'Auguste Comte et de sa Loi des « Trois Etats », la sociologie. Mais l'Art ne restait pas académique, statique et sombre !

1872 : 1ère grande exposition de Monet et création de l'impressionnisme. C'est alors un changement considérable par rapport à la réalité perçue, qui ressort des tableaux exposés avec provocation. Brusquement, spectaculairement, le lien à la nature, le besoin de ne pas séparer l'homme de la verdure ondulante, l'humanité de la vie et de la lumière, commencent et vont se renforcer d'une manière importante.

En même temps, les travaux géologiques se développent, en profondeurs matérielles ; la Paléontologie prend la suite de la Préhistoire. Et notre ami Teilhard de Chardin pourra apparaitre en force avec ses intuitions de plus en plus claires et prophétiques, en avance par rapport à l'histoire. Se produisent également quelques éléments clefs : 1936, la « machine de Turing » ouvre, au-delà des calculateurs, la voie aux Ordinateurs et à l'Informatique, à revers de la terrible épreuve de 1939-1945. Désormais, par Médias et Ondes, l'Information se répand !

1948 : Wiener lance la première Cybernétique et publie « Cybernétique et Société ». La Cybernétique ? C'est le phénomène de la généralisation du « feedback », de la boucle, de la rétroaction, qui a toujours fasciné (c'est pour ça qu'il était très normal en 1968 de voir que les boucles étaient aussi arrivées sur les cheveux des garçons. Cela avait un sens de cybernétique très clair !).

La Cybernétique = science de la commande et de la communication, mais également de la régulation. Elle s'accommode à la Science des Systèmes et de l'Intelligence artificielle qu'annonce déjà les rapports futurs entre l'organisme humain et un robot construit, car l'un et l'autre sont à prendre en considération.

Par conséquence, la notion de « modélisation » commence à apparaitre. On s'aperçoit que les conceptualisations ne sont pas uniquement des procédures entièrement abstraites, etc…, mais qu'elles forment, et informent justement la notion de « forme » d'Aristote, par certains moyens. On ne peut prendre naïvement contact avec tout ce dont nous sommes bombardés à chaque instant : les photons, les influences des ondes électromagnétiques de toute sorte, beaucoup des changements météorologiques. Tous ces phénomènes, il a fallu peu à peu arriver à les saisir, à les « informer », à les « enformer », disait Guy Palmade, par des « artefacts » établis dans un certain nombre de termes, de conceptions, de théories, de structures et d'instruments, de systématisations et de procédures, de structuralisme et d'ingénierie, etc… La réalité « complexe », qu'il s'agit désormais de saisir, va jouer avec le fait que, à un moment donné, certaines petites indications (qu'on va qualifier « d'informations ») font des « commandes » et permettent, avec le feedback, de s'arranger pour que dans un univers mécanique ou organique, une régulation soit effectuée sur des « énergies » de plus en plus considérables. Il peut ainsi y avoir une entrée et une sortie et on peut combiner une relation entre elles pour qu'effectivement, il y ait suffisamment mais pas trop « d'entrées » par rapport aux possibles « sorties ». La notion de régulation va devenir de plus en plus importante en continuité avec la technique ancienne selon laquelle à l'époque de la machine à vapeur, il avait été prudent, pour que la chaudière n'explose pas, qu'il y ait des « soupapes » et que, par conséquent, l'entrée et la sortie aient été déjà combinées en rétroaction.

1848 : Shannon édite sa « Théorie mathématique de la communication ». En cette théorie, l'information est traitée mathématiquement avec des formules (que je ne cite pas) ; elle est mise en rapport avec « l'entropie » qui, au même moment, a été mise en cause par les travaux sur la Thermodynamique.

Dans ces années, à la mi-temps du XXème siècle, Shannon lançait donc la notion mathématico-physique de l'information. Elle va se développer dans toutes ses acceptions, et apparaïtre entre des personnes humaines, de façon de plus en plus accélérée et accrue, avec le transistor qui est créé en 1950 : par lui, immédiatement on passe de moyens d'amplification et de détection d'information limitées, avec des lampes, qui étaient beaucoup trop lourdes, à des moyens plus fins pour organiser les réponses en 0 et 1. Mais, 1954 : l'Information va s'infiltrer aussi jusque dans notre génome : Crick et Watson introduisent la « double hélice » des informations génétiques sur notre ADN. La percée de l'Information est bien faite ! Les confrontations ne seraient pas oubliées : notamment avec l'Energie.

1953 : Mircéa Eliade publie, en effet, un traité sur l'Histoire des Religions dans lequel il parle de la « kratophanie », c'est-à-dire des « manifestations de la force » qui deviennent significatives quand « l'énergie qui la porte fait quelque chose au niveau de la manière de s'en protéger par le relais des religions à des niveaux élémentaires ».

Pendant ce temps, la préhistoire et l'anthropologie continuent leurs progressions (un chien trouve Lascaux en 1940, qui s'ouvre en 1953). Le fait que des « gens préhistoriques », il y a 20 000 à 40 000 mille ans, étaient capables de dessiner et de peindre, d'une manière émouvante pour nous, grandit l'espace de l'humanité sur les choses. Du coup, les théories d'évolution des espèces venaient à propos remuer les esprits.

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Teilhard de Chardin, géologue, avait pu constater les superpositions de strates géologiques. Il a été, en effet, l'un des créateurs de la Carte géologique de la Chine. En 1965, nous avons même reçu du Gouvernement chinois 50 lettres que Teilhard de Chardin avait adressées à de jeunes géologues chinois. C'était aussi le moment où le « Phénomène humain », parachevé en 1948 par Teilhard de Chardin, était traduit en russe : exposant, nous disait Garaudy, la seule philosophie qui intéressât les savants russes de l'époque.

Habitué de la stratigraphie par la géologie, Teilhard avait pu, à ce moment-là, avoir ce sentiment que les réalités n'étaient pas, quelles qu'elles soient, malgré leurs différences radicales, séparées les unes des autres et qu'il ne s'agissait plus de séparer dans leurs évolutions respectives, la matière, la vie, l'homme et son avenir : les choses n'étaient pas séparables pour lui, dans « Le Grand Insécable qu'est l'Univers » (« Le Phénomène Humain », p.73). De plus en plus, les choses devaient être rattachées les unes aux autres MAIS avec une discontinuité de continuité (comme il l'a exprimé). C'est-à-dire qu'à un moment donné, dans le développement naturel des structurations distinctes, mais conjointes et constructives, d'énergie et d'information qui s'effectue à l'intérieur des réalités humaines et personnelles, un changement radical, une « saute », une mutation se produit, comme cela s'est produit pour la Vie et les Espèces. Et si l'explication qui en avait toujours prévalué était selon Darwin, que ces « sautes » étaient le fait de « la Sélection naturelle », cela n'était pas, en complexité, suffisant, ainsi que l'a profondément ressenti Teilhard de Chardin. Il pouvait constater, et contester, mais créativement, la tendance à bien voir la sélection naturelle et le hasard intervenir, mais d'une manière qui, au lieu de rester prudente, devint sacralisée.

C'est le « sacré du hasard » : la « toute-puissance » est accordée au hasard. Tout se passerait bien, de façon automatique. Il y aurait une automaticité qui serait absolue. Il y a donc une « béatification » scientifique, une « divinisation » rationaliste, accordée au hasard, à la marge d'une radicalisation impatiente et exclusion des pensées scientifiques.

Teilhard a cependant toujours cherché à travailler côté à côté avec de multiples courants de pensées et spiritualités. Mais il y a en chemin des carrefours et donc des bifurcations qu'il sut annoncer, et qui ne seront pas simplement horizontales, mais aussi verticales. Et cela ne l'empêcherait pas de rester proche et respectueux d'un certain nombre de personnes et d'idées.

En même temps, une problématique allait se développer au flanc de ce qui fonde l'humanité dans de plus signifiants rapports au monde animal, c'est-à-dire l'ensemble des disciplines du langage. C'est le moment où sont relancées les notions de Linguistique générale, énoncées par Ferdinand de Saussure, en 1913. Nous n'articulons pas quelque chose simplement, mais nous le faisons phonétiquement, énergétiquement, sémantiquement, dans des contrastes, des oppositions. Et les contrastes ou oppositions couplées vont brusquement venir ensemble, aussi bien dans la sémantique par rapport à la sémiologie, dans la linguistique par rapport à l'herméneutique et, pour aller plus loin, en retour, dans l'épistémologie. Toutes ces disciplines vont se focaliser sur une espèce d'attention de l'être humain à lui-même, sur ce qu'il fait constructivement de plus en plus, jusqu'au moment où on va s'apercevoir, par les sciences « dures », qu'effectivement, l'homme n'est pas « décollable » de ses théories de la Nature. Il n'est pas un observateur objectif, il est engagé et englobé dans les théorisations par lesquelles il essaie de modéliser n'importe quel autre phénomène avec tous les aspects des contradictions qui ont pu apparaitre et qui ont pu lui revenir.

On retrouve en ce carrefour constructiviste, la seconde Cybernétique de Von Foerster et le rapprochement de l'ensemble des autres disciplines par les démarches d'anthropologie. Teilhard de Chardin avait participé en Chine à la découverte du Sinanthrope dont, malheureusement, pendant la guerre, l'ensemble des ossements et des travaux ont disparu. Il a continué à participer à de nombreuses recherches sur les australopithèques, observant que la lignée humaine n'est pas venue d'un seul coup, en quelques milliers d'années, mais qu'elle était à concevoir de plus en plus lointaine : on vient récemment de découvrir un squelette enfin entier d'une petite fille née et morte il y a quelques millions d'années !

A ce moment là et depuis lors, l'Anthropologie, la Géologie, comme la Biologie, mais aussi les phénomènes d'Evolution et d'implication de l'énergie, montrent qu'en ce qui concerne l'énergie et l'information, il n'est pas facile de les séparer. D'ailleurs, peut-on imaginer une modélisation, une prise de conscience pour la Matière quelconque sans qu'elle ne soit liée à l'information ? Et la moindre pensée n'exige-t-elle pas la décharge d'une énergie, si minime soit-elle ? Teilhard a pu inoubliablement écrire : »Sans aucun doute, par quelque chose, Energie matérielle et Energie spirituelle se tiennent et se prolongent. Tout au fond, en quelque manière, il ne doit y avoir, jouant dans le monde, qu'une Energie Unique » (« Le phénomène Humain », p. 60).

Ainsi, annonçait-il une montée croissante dans notre civilisation actuelle, de la réalité de l'information accrochant sinon débordant la réalité de l'Energie. Banalement, ou même concrètement, il y a bien actuellement un déplacement économique de l'argent, énergie potentielle !, des foyers qui va vers les moyens d'information. Un nombre considérable d'enfants (30 % en France) ont leur micro-ordinateur indépendamment de celui des parents et ce n'est qu'un début ! Rétrospectivement, si l'on en revient à l'Education Nationale, quand il a fallu commencer à s'équiper en micro-informatique, ce fut tout un problème ! Maintenant, lorsqu'on visite une école ou un lycée, on y trouve une plénitude de moyens d'informatique à la disposition des jeunes. A l'extérieur du monde scolaire, vous avez aussi des boutiques qui proposent des ordinateurs pour tous les jeunes qui veulent faire autre chose que ce qu'on leur permet de faire dans leur famille ou dans les lycées. Je ne dis pas que c'est bien ! Je constate.

Cette montée en importance, en puissance, de l'Information, ou plutôt de l'Energie-Information, accompagne un mouvement général d'évolution dans tous les sens, soutenu et étayé par une technologie qui va toujours plus loin et plus fort (avec les satellites par exemple, ou avec ces engins qui vont sur la Lune ou Mars). Cette Evolution s'effectue avec un paradoxal changement d'échelles : les images récentes d'immenses cratères qu'on nous montre, sont de plus en plus précises, et pourtant de plus en plus lointaines. Et en même temps, de plus en plus lointainement dans l'Intime et l'Infime, on va au-delà de l'atome bien entendu, bien au-delà des électrons et de tous les autres corpuscules intermédiaires vers les quarks. Il y a une fantastique réalisation conceptuelle matérielle, dans laquelle plus on va vers le microscopique, plus il faut des énergies fantastiques : il suffit de voir le CERN et les cyclotrons de plus en plus énormes, de plus en plus surprenants. C'est un paradoxe que le plus petit élément ou corpuscule exige le plus énorme développement de moyens d'énergie et qu'en même temps il va donner des informations d'une finesse extrême, mais d'une densité de possibilités et d'expression considérable.

Je crois que sur la cime des floraisons enchevêtrées de découvertes et d'élaboration scientifique, que j'ai traitées schématiquement - et je m'en excuse - nous parvenons à un point de vue admirable et à un moment inouï de l'histoire. Et où nous pouvons nous apercevoir aussi de toutes les rétroactions qui se sont faites. Car il est quand même très intéressant de penser qu'on est revenu, par l'Energie, à Aristote, mais aussi à tout ce qu'apporte le lointain passé de l'Homme. Et ce retour peut se visualiser technologiquement par le feedback ! Par tous ces ensembles de rétroactions, le besoin de voir de plus en plus loin le raccrochement ou raccordement du Présent au Passé, des Civilisations les unes aux autres, s'accomplit encore dans son aspect anthropologique, c'est-à-dire dans l'accueil de plus en plus large des cultures et des langages créés dans et sur le monde. On les connait même si certains ou certaines tentent à disparaitre, on essaie de les protéger, et en même temps, on s'aperçoit que chacune ou chacun apporte quelques chose, si frustre soit-il ou elle. Il y a donc une reconnaissance, une humanisation des réalités d'antan qui ne sont plus vécues avec une sorte de mépris, de rejet. Le fait est qu'on a créé un Musée des Arts Premiers, avec le succès qu'il a ; on ne regarde plus ces arts premiers évidemment comme dans les années 1910 lorsque les cubistes redécouvrirent cependant l'art africain avec toutes les conséquences fertiles au niveau artistique et dans les conceptualisations qui en résultèrent.

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Nous participons donc à un phénomène général suivant lequel toutes les choses ont tendance à se réunir et qu'on peut désigner, suivant un mot qu'avec des collègues de niveaux scientifiques multiples, et psychosociologues en particulier, avons appelé « reliance ».

Il ya actuellement une prédominance de la Reliance, par rapport à la Pensée un peu « coupante », par laquelle nous avions cru interpréter Descartes. Et là encore, je suis toujours fâché de penser que les gens voient en Descartes quelque rationaliste, souvent rigide et sans « Emotions », alors que dès le début du Discours sur la méthode, c'est avec humour qu'il nous alerte sur des choses lourdement absolutisées dans le drapé du « Bon sens » !

Cependant, la dite Reliance doit affronter nos habitudes séparatives. Au 19ème siècle, on a en effet, fondé en France en particulier, des Disciplines complètement séparées les unes des autres. Il n'y avait alors plus d'universités en France, l'université Napoléonienne ayant été « cassée » en 1815. Les universités ont été rétablies en France, comme vous le savez, par Edgard Faure qui a obtenu à ce sujet l'unanimité à l'Assemblée Nationale, phénomène français rarissime ( !) Avant 1968, les « facultés » étaient catégoriquement séparées : quand nous voulions, en France, avoir un statisticien en faculté de lettres, il y avait des complications. Après 1969, les universités se sont partiellement recomposées de façon réputée unitaire. Mais je crois qu'il n'y a qu'une seule université complète, celle de Strasbourg pour des raisons historiques, alors que les autres sont encore partielles et cloisonnées. Il en résulte une difficulté pour faire introduire la multiréférentialité, et, par contre coup, l'interdisciplinarité à l'intérieur de l'enseignement secondaire pour préparer les jeunes ; il y en a cependant quelques formes ; mais c'était déjà une bataille il ya 30 ou 40 ans, et si on a fait des progrès, il reste encore beaucoup de freinages.

Car les gens imaginent trop souvent qu'on peut faire actuellement les recherches d'une science d'une manière absolument isolée. Mais voyez-vous un astronome qui ne serait pas actuellement un astrophysicien, un astrochimiste ? Et verriez-vous un médecin qui ignorerait la chimie, la radiologie avec la physiologie ? Ce n'est plus possible.

Cette Reliance croissante nous parle organiquement, par les approches qui ont été faites, a fortiori d'approprier autre chose qu'une réalité complexe. Dans cette Complexité, selon Teilhard de Chardin, la réalité, que nous avons interprétée matériellement, et qui repose sur des énergies de nature particulièrement dense, ne peut être séparée de la matière vivante, aussi bien végétale qu'animale, non plus que de la Pensée informante : ce qui suppose qu'il y a quelque chose qui permet une telle jonction. D'où l'idée extraordinaire du « Dedans » des choses par rapport au « Dehors ». Le Dehors, que nous formalisons plus habituellement, a son complément dans un Dedans, dans une intériorisation des choses. De ce Dedans très léger, des structures, des formes vont se développer radicalement. Et je pense à certains travaux du mathématicien René Thom qui s'est occupé aussi du problème de généricicité de construction biologique et de « morphogenèse ». Thom a mathématiquement décrit comment, à un moment donné, il y a des choses simples à un niveau qui vont être puissamment organisatrices d'un niveau supérieur.

Pour Teilhard de Chardin, la réalité matérielle elle-même est intérieurement capable d'une certaine formation signifiante, elle prépare quelque chose. Ce quelque chose va apparaitre à un moment donné « radicalement » : selon les étapes, les « sautes », dit Teilhard, de l'Evolution. A un moment donné, dans un certain ensemble de conditions matérielles, la Vie apparaît puis, discontinuement mais continuement se complexifie. La pensée d'unicité de la vie reste aussi une notion extrêmement caractéristique de la pensée actuelle.

Il y a un rapport de filiation de la Matière à la Vie qu'on ne peut pas rejeter. Nous regardons de travers la Matière mais nous sommes faits de carbone, de silicium…, et on prétend même que ces éléments n'étaient pas sur la Terre et que les étoiles filantes nous en ont apporté quelques uns supplémentaires !

Dans cet ensemble de cheminements scientifiques, phénoménologiques, accomplis en astronomie comme en géologie et en toutes disciplines matérielles, le phénomène de conceptualisation et de projection informationnelles, signifiantes, vont se centrer progressivement sur les processus dans lesquels la matière est obligée de laisser passer la vie qui commence et se défait ou se forme dans des conditions multiples.

Car ce qu'on découvre à plus de 3000 m de profondeur, et partout ailleurs, est de plus en plus inouï également : les réalités vivantes, parfois gigantesques survivent à des pressions fantastiques et ont cependant avec nous des liens d'unité. En même temps, des microorganismes, des bactéries nous touchent et nous palpent. Elles nous font du tracas, mais elles nous servent, elles participent à nos existences et nous sont utiles pour une partie de nous même s'il y a des problèmes, d'où la nécessité d'avoir des médecins, des chirurgiens, des physiologues, des cancérologues qui savent s'en occuper !

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Dans cette vision complexe du monde, le grand débat posé va porter sur la signification, sur le sens de cette information-énergie, dont la réalité se déploie de plus en plus, et au cœur de laquelle nous avons des moyens supplémentaires de vivre et de survivre qui nous mettent en relation de plus en plus forte les uns avec les autres et, Reliance oblige !,en solidarité de plus en plus pressante ! (même s'il y a encore beaucoup de progrès à faire par rapport à ces tendances négatives qui peuvent être les nôtres).

Car même les choses négatives peuvent être vécues de façon positive (je pense à « l'apoptose »). Même la mort cellulaire est en effet apparue comme une sécurité pour la vie, si je me réfère à un chercheur, Jean-Claude Ameisan, un auteur qui a écrit « La sculpture du vivant ». Le suicide cellulaire, programmé dans nos êtres, est nécessaire à leur existence originale ! D'abord pour que nous n'ayons pas les mains palmées, ni le corps entièrement uniformisé, … Il faut qu'il y ait des réalités qui taillent et coupent, mais elles coupent pour permettre la vie.

Ainsi s'impose ce paradoxe puissant : la réalité complexe n'est pas simplement saisissable, appréhendable, appropriable matériellement par nous, mais c'est une réalité qui se laisse aussi spirituellement pressentir. Le réel est voilé, dit le physicien d'Espagnat. Mais la réalité des perceptions sensibles se signifie de toutes les façons possibles et leur lien est multiple : il y a donc un équilibre de compatibilité entre les données de l'existence individuelle et collective qui est à réaliser, il y a des brusqueries et donc on est dorénavant obligé de réfléchir sur ce qui peut permettre de voir et d'inverser même les réalités négatives vers leur côté positif. Dans le cadre du texte que j'ai cité, c'est le suicide cellulaire programmé, qui est comme un rempart contre le cancer, et ce serait parce qu'une cellule refuse de mourir et s'en aller au moment où elle doit s'en aller, qu'elle va contrarier et affoler tout le monde.

Nous sommes dans un moment de l'histoire où va nous faire remarquer Teilhard de Chardin, par rapport à tout ce qui se passe il y a évolution et involution. Et il y a évolution avec à la fois un mixte de continuité et de discontinuité, comme nous l'avons déjà observé.

C'est un phénomène paradoxal mais la pensée ne peut plus être une pensée soumise à un rationalisme qui se fait plaisir à lui-même, et qui s'absolutise et se défie de tout « tiers » à inclure (comme le conseille Michel Serres). En nous, et devant nous, la pensée doit être acceptée, cultivée, avec ses paradoxes. Les phénomènes sont perceptibles avec des aspects multiples, des complexités, des possibilités variées et contradictoires d'approche. Mais dès qu'elles deviennent de plus en plus proches, les choses s'échappent, le monde ne nous appartient pas.

Où allons-nous ? C'est là où la pensée de Teilhard de Chardin prend la force qui lui sera contestée par certains. Il voit les phénomènes de Reliance, de Convergence, de plus en plus affirmés, comme ayant un aboutissement ultime, une progression limite vers un Point Oméga, par la spiritualisation montante de l'Energie tirée dans la Noogenèse.

Car nous ne sommes pas devant un monde absurde. Ce qui nous interpelle, c'est le contraire de l'absurde, même si j'étais ami avec Albert Camus. Ce n'est pas l'absurde qui est le signifiant essentiel, même s'il a quelques indications utiles contre nos règles, nos prétentions théoriques excessives qui se forment, quand elles veulent se penser narcissiquement idylliques. Il y a une réalité indéniable en Evolution, d'ailleurs avec le fait de ce contraste, oui, on dit du hasard et de ses marges. Mais les personnes qui parlent du hasard sont en même temps obligées de dire qu'il y a des « lois ». Si le hasard était vraiment comme ils le disent, le seul en acte pour assurer l'Evolution, il ne devrait pas y avoir de lois ! Ce devrait être n'importe quoi, n'importe quand ! C'est vraiment très gênant pour ceux qui postulent sur ce phénomène que tout se passe hasardeusement et pourtant significativement ! Non ?

Y a-t-il, oui, un sens à l'évolution du monde ? C'est la grande bataille avec J. Monod et d'autres sur la téléologie, la téléonomie. Est-ce que, comme le dit Teilhard de Chardin, « tout ce qui monte converge ? ».

J'ai senti, pendant les 5 ans où j'ai été prisonnier de guerre, où je rencontrais des gens d'opinions différentes, de pensées différentes, que nous pouvions ensemble nous entraider, nous reconnaitre dans la différence et pas du tout dans l'identification, si nous nous aidions à « monter » dans nos personnelles échelles de sens et/ou de spiritualité.

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Aussi bien, en-deçà des fins ultimes, les théories de l'énergie et d'information conjointes m'apparurent aussi avoir leur implication dans le domaine des relations humaines, et dans toutes les structures. En développant une théorie énergétique des structures sociales, on peut mettre en évidence qu'elles ont d'abord pour objet d'être des lieux d'amortissement et de sauvegarde, des « matelas », dans lequels nous déposons des informations et des énergies.

Prenons un exemple simple : à un match de football, il faut impérativement signaler une séparation informationnelle entre les deux équipes, d'une manière qui soit physique, énergétiquement claire (les costumes des uns différents de ceux des autres). En surplus de cette 1° distinction, 2°, il y a un arbitre qui doit réguler activement l'emploi des énergies des joueurs suivant des informations conformes à un règlement, 3°, des spectateurs sont physiquement écartés de la pelouse, 4°, il y a pour tous et pour chacun, des gestes, des choses à faire et à ne pas faire. Alors qu'est-ce que le match de football en tant que tel ? C'est une structure de dissipation d'énergies englobant des gens qui vont volontairement dépenser leurs énergies à respecter des règlements. Car si les joueurs ou les spectateurs discutent ou interviennent contre l'arbitre, il n'y a plus de jeu. Le jeu n'existe que lorsque chacun consacre et dépense une bonne partie de son énergie à respecter des informations, des règlements, des lois, des codes, etc… Quand je suis en voiture, le fait de garder ma voiture à droite et de m'arrêter au feu rouge, me fait aussi consommer de l'énergie et de l'information : je dois donner attention aux signaux. La réalité de la circulation est assurée précisément parce qu'on dépense de l'énergie pour faire exister la régulation signifiée par la législation. Les institutions seraient vides sans les énergies que nous sommes, en contrepartie des services potentiels à en attendre, obligés d'immobiliser en elles. Et tant mieux ! Car on a surcroît d'énergie ! Si on le met en réserve dans le « matelas » des institutions, on est protégé, dans la réalité des choses, par des chocs excessifs les uns et les autres, au niveau des énergies motrices. Les énergies informationnelles, elles aussi, vont jouer dans la réalité.

Cette théorie de l'Institution est également applicable à une théorie de la Décolonisation. Pourquoi se sont produits ces drames que nous connaissons ? Pourquoi y a-t-il eu cependant une évolution malgré toutes les difficultés ?

Psychosociologiquement ou anthropologiquement, vivre minoritaire dans un milieu majoritaire, hétérogène, n'est pas si simple au niveau des phénomènes d'équilibre psychique et des réalités émotionnelles. Il y a une émotion, une angoisse de l'« Autre », et la manière de se faire une idée de lui, peut être un processus permettant de s'en rapprocher. Ce fut le cas de quelques colonisateurs (pas tous), qui vont volontairement vers l'Autre. Mais pour la plupart, l'Autre, « l'Indigène », fait peur. C'était ce que Keyserling a admirablement analysé dans son merveilleux livre « Méditations Sud-Américaines » où il montre que quelqu'un se plaçant brusquement en Amérique du Sud peut se trouver effaré par la « différence » qui l'environne et va le bloquer. Il va donc vouloir s'écarter, se séparer de « l'Autre » qui « l'altère » et qu'il « altère ».

Lyautey avait très bien vu ce risque dans l'organisation des rapports pendant le Protectorat au Maroc : il fit construire les villes françaises à côtés de villes marocaines : pour justement éviter les entrechocs d'altération réciproques ainsi que la dégradation des villes indigènes. Mais, en contrepartie, les éloignements ainsi établis vont peser, par la suite, à tous les grands moments d'opposition, et surtout de 1953 à 1955, menaçant l'amitié franco-marocaine que nous avons réussi, de justesse, à préserver.

Ainsi doivent être pris en considération les phénomènes « d'altération » des psychismes que nous avons été amenés à placer à côté, corrélativement, du concept marxiste « d'aliénation » dans lequel les énergies physiques et motrices de gens sont enchaînées à un travail. Dans les phénomènes « d'altération », c'est le psychisme des personnes qui est soumis à des influences déstabilisantes en sorte que certaines des configurations et représentations qui ont été vécues au cours de l'enfance, avec des valeurs familiales, traditionnelles et autres, sont mises en cause et plus ou moins bloquées ou déformées. C'est contre tout phénomène d'altération, s'il est aigu, que s'introduisent les phénomènes de projection négative, ou d'autisme, aussi bien que le rejet de l'Etranger. Mais la Mondialisation croissante pousse à des rapprochements invincibles, à des « métissages » et à des interfertilisations de plus en plus accélérées.

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Pour finir, nous pouvons revenir à l'invitation vraiment profonde, puissante, de Teilhard de Chardin à nous faire prendre partie pour un optimisme, un humanisme optimiste fondamental.

Même si malheureusement, les médias, - et le besoin que les français ont de voir que tout va mal -, ne mettent en valeur que tout ce qui est effectivement négatif, destructeur, il y a une quantité de choses, de dévouements, d'œuvres, qui se créent et de potentialités positives qui, encore latentes, émergent et signifient le Devenir. Comment donnerions-nous aux jeunes une vision positive de l'avenir avec tout ce qui se raconte, même sur le terrain scientifique ? C'est pour ça que, avec quelques uns, nous avons essayé de voir comment « apprivoiser l'avenir pour et avec les jeunes » en un livre prochain avec la collaboration de l'université de Nantes.

Oui, ce monde est difficile, mais c'est aussi un monde formidable, merveilleux. Dans ma génération, nous avons connu la guerre d'Espagne, celle d'Ethiopie, la guerre de 39/45 avec la France occupée, deux millions de prisonniers, les dizaines de milliers de déportés, et puis les guerres du Vietnam et d'Algérie ! Il a fallu faire de la « Résistance » ! Malgré tout cela, notre génération a en difficile économie, réalisé « 30 glorieuses » ! Il faut que les jeunes générations en fassent quarante ! Quand on voit toutes les constructions nouvelles, ressort le fait que la population française, qui était restée pendant 50 ans à 35/36 millions d'habitants, est passée à 63 millions. De tous les côtés, il y a eu des actions, des constructions, à tous les niveaux matériels et intellectuels. Le négatif ne l'emporte jamais.

C'est vrai qu'il y a une double hélice des civilisations, comme j'essaie de la dessiner dans un ouvrage, même si cette double hélice hélas ne correspond pas tout à fait à celle de l'ADN. Il y a, d'un côté, une hélice des créations, des synthèses, des visionnements, des visualisations, des modélisations de plus en plus fines, des rencontres et des générosités qui germent. Mais il y a aussi une hélice négative inéluctablement accrochée, qui est celle de l'entropie, de la dégradation, du désastre. Il y a une sorte de réalité de construction et d'inertie de destruction qui sont liées à chaque instant.

C'est ce que j'ai essayé de montrer, dans une théorie de l'inertie. Car ce qui m'avait frappé, c'est qu'il n'y avait pas de théorie unitaire entre les sciences à propos de l'inertie.

L'inertie est double : elle peut apparaître sous forme d'une inertie, « galiléenne », d'entraînement : quand une chose est lancée, si rien de l'interrompt, elle continue son mouvement ; elle peut aussi se manifester comme une inertie contraire de résistance à un mouvement qu'on met en marche (ainsi que le dit la loi de Leinz).

Ces 2 inerties sont combinées et leur émergence est inéluctable : dès qu'on met quelque énergie en marche, de l'inertie, de l'entropie, en résulteront. Mais celles-ci témoignent de l'Energie créatrice ! Dans un ouvrage, Einstein reconnaît que dès qu'on institue un système de référence pour situer et « informer »les choses, on crée hors d'elles de l'inertie. Mais l'inertie est « l'envers » des choses, et n'a jamais le « dessus ». Le « dedans » des choses a toujours « radicalement » triomphé. Devrait-on en juger ?

Et il est possible d'entendre du message de Teilhard de Chardin, au moins l'idée forte que « le négatif ne l'emporte jamais. Le positif a toujours le dernier mot ». Pour Teilhard, cela voulait dire que la Convergence humaine, historiquement décelable, va vers quelque sommet dans lequel l'interaction généralisée entre les hommes se fait de plus en plus forte, intense, aigüe, difficile, infiniment complexe. Mais elle va vers quelque chose, dans la noosphère, qui ne peut pas être une réalité matérielle, mais une réalité hautement spirituelle. Et dans le champ de l'évolution et des discontinuités sans régression, cette réalité spirituelle ne peut être qu'hyper-personnalisée puisque dans l'évolution des choses, à un moment donné, la réalité du passage du Primate à l'être humain au-delà du langage, a été précisément la personnalisation. Il y a une positivité essentielle offerte à nos choix et à vivre en dignité à l'écart du pseudo-hédonisme de quelques uns, je pense à Onfroy et à quelques autres.

Non, il faut redire à nos jeunes « le Monde est formidable ! », la Création est une réalité irrévocable. C'est le sens, d'ailleurs, des Religions de dire, ccomplémentairement aux complexités scientifiques, que la Création est quelque chose d'adorable. Oui, il y a une valeur à être, et non pas à concevoir que cet être soit un être sûr et absolument approprié, non, c'est un être qui va passer, se dépasser, mais disparaitra-t-il ?

A l'intérieur de ce mouvement inouï, d'une civilisation nouvelle à laquelle nous préparent les Sciences, en réponse à ce qu'elles ont apporté et continuent à nous apporter, soutenus par nos spiritualités, nous pouvons passer un contrat de confiance.

Il est suprêmement humain de ne pas renier l'Humanitude, et, à son sommet, « l'Effet » de Conscience sans mesure qu'elle porte, en achèvement de la « Loi de Complexité-Conscience », sur la « Diaphanie de l'Univers ».