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Activités et passivités dans la vie chrétienne

                        selon le père Teilhard de Chardin

                     Père André PICARD



C'est dans son ouvrage sur  « Le milieu divin » en 1927 et publié en 1957, que Teilhard de Chardin entreprend une réflexion sur ce qu'il appelle la divinisation des activités et des passivités (première et deuxième parties).

Ce vocabulaire un peu énigmatique a été bien analysé et expliqué par le Père Martelet dans son livre « Teilhard de Chardin prophète d'un Christ plus grand » (chapitre 6).
Avant tout, il faut se rappeler que pour  Teilhard la vie spirituelle n'est pas une réalité abstraite, mais une relation à Dieu qui s'enracine et s'exprime dans le déroulement quotidien de l'existence. La vie spirituelle ainsi comprise traverse et assume deux formes d'expérience que Teilhard appelle activités et passivités.  
Activités et passivités sont les deux versants de notre vie, inséparables et complémentaires.

Les activités représentent tout l'aspect créateur de la vie humaine, toutes les initiatives et les productions de l'homme dans le domaine technique, intellectuel, affectif, artistique, culturel…Cela peut aller d'une œuvre manuelle, jusqu'à une expression poétique en passant par la relation, le soutien physique ou moral…
Les passivités de notre vie sont constituées par les obstacles qui résistent à nos initiatives, contrarient nos projets, stérilisent nos efforts. Cela peut aller de la maladie à la mort en passant par les incompréhensions, les divisions internes, la violence, les jalousies…
Activités et passivités correspondent à nos initiatives créatrices et à nos dépendances inhibantes (et souvent douloureuses). Mais tout dans notre vie (activités et passivités) peut être divinisé (pour reprendre une expression de Teilhard).

1° La divinisation des activités.
    Nos activités sont transfigurées, divinisées dans la mesure où elles contribuent à achever la création et à la mettre en accord avec les projets de Dieu.
Par son activité physique, morale, intellectuelle, l'homme se saisit de la création pour l'unir au corps du Christ et par là l'ouvrir à Dieu. Nos activités nous unissent à Dieu comme à leur source et à leur terme. Ainsi se trouve réalisée l'exhortation de Paul : «Tout est à vous, mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu. » (1 Co 3/22-23).
En se livrant à ses activités, l'homme ne se détourne pas de Dieu : il devient au contraire la main de Dieu qui continue de modeler le monde, de lui donner forme. Et il s'unit à Dieu et se divinise.
Au regard de Teilhard, nous ne pouvons entre dans le mystère de Dieu qu'à travers toutes nos activités.
« Dieu, écrit Teilhard, dans ce qu'il a de plus vivant et de plus incarné, n'est pas loin de nous, hors de la sphère tangible ; mais il nous attend à chaque instant dans l'action, dans l'œuvre du moment. Il est, en quelque manière, au bout de ma plume, de mon pic, de mon pinceau, de mon aiguille, - de mon cœur, de ma pensée… »  (Le milieu divin  p.54)
Les divers éléments de l'univers (du monde) sont le chemin que Dieu a pris pour se faire de l'homme (qui est en lui même le résumé de toute la création, un microcosme. Ils sont aussi le chemin que l'homme prend pour aller à Dieu.
Cependant deux conditions sont nécessaires pour que l'activité soit divinisée :    1,1- l'esprit d'oblation,
1,2- la droiture d'intention dans la visée de Dieu.
1,1- l'esprit d'oblation
« S'arrêter à jouir, à posséder, serait une faute contre l'action. Encore et encore, il faut se surpasser, s'arracher à soi-même, laisser à chaque instant derrière soi les ébauches les plus aimées. - Or  suivant cette route qui n'est pas si différente qu'il peut paraître d'abord de la voie royale de la Croix, le détachement ne consiste pas simplement au remplacement continuel d'un objet par un autre objet du même ordre, - comme les kilomètres sur une route plate, succèdent aux kilomètres. En vertu d'une merveilleuse puissance montante dans les choses, chaque réalité atteinte et dépassée nous fait accéder à la découverte et à la poursuite d'un idéal de qualité spirituelle plus haute. Pour qui tend convenablement sa voile au souffle de la Terre, un courant se décèle qui force à prendre toujours la haute mer. Plus un homme désire et agit noblement, plus il devient avide d'objets larges et sublimes à poursuivre. La seule famille, le seul pays, la seule face rémunératrice de son action ne lui suffisent bientôt plus. Il lui faudra des organisations générales à créer, des voies nouvelles à frayer, des Causes à soutenir, des Vérités à découvrir , un Idéal à nourrir et à défendre. - Ainsi, peu à peu, l'ouvrier de la Terre ne s'appartient plus. Petit à petit, le grand souffle de l'Univers, insinué en lui par la fissure d'une action humble mais fidèle, l'a dilaté, soulevé, emporté. »
Notre activité doit donc s'accompagner de détachement, de dépossession, éd'esprit de partage et d'offrande.

1,2- l'intention droite dans la visée de Dieu.
Elle suppose du temps de réflexion et de contemplation pour découvrir la visée de Dieu, être à l'écoute de sa parole, communier profondément à ses intentions, se livrer à l'amour. Sans cela l'activité risque d'être aveugle et incohérente.

1° La divinisation des activités.
Les passivités, c'est le réseau des contraintes biologiques ou morales dans lequel notre vie se trouve enserrée (insérée). C'est là que nous prenons conscience de nos limites, de nos dépendances, de nos manques. V.g l'infirmière, la mort, l'échec…Teilhard distingue deux catégories de passivités :
2,1- les passivités de croissance,
2,2- les passivités de diminution.

2,1- les passivités de croissance
    Teilhard appelle passivités constructives des obstacles ou des résistances qui stimulent l'homme, qui l'invitent à un effort de croissance. v.g. la montagne contrarie une avancée rectiligne, mais elle peut aussi inviter à l'ascension. Ce qui pourrait sembler une barrière devient finalement une invitation à l'escalade. La montagne où la mer peuvent être considérées comme des obstacles infranchissables, mais ce sont elles qui ont fait naître l'alpinisme et la natation et la navigation.
Il y a des passivités qui favorisent la croissance. Il arrive que Dieu stimule les hommes par résistance interposée. Les contraintes du monde peuvent devenir des étreintes de Dieu. (C'est dans un combat avec un adversaire énigmatique que Jacob fait la rencontre de Dieu ; la blessure à la hanche de Jacob est la fente par laquelle se fait la rencontre avec Yahvé (Genèse 23/26-31).

2,2- les passivités de diminution
    Dans ces passivités de diminution, Teilhard place la mort et les déchéances physiques ou morales qui l'entourent. Ces passivités nous dépouillent progressivement de nos facultés essentielles jusqu'à les anéantir dans la mort, du moins apparemment.
Mais ce qui est étonnant (et ne peut venir que de la bonté de Dieu) c'est que ce vide créé par nos passivités se remplit de la vie de Dieu.
« Dieu, dit Teilhard, doit en quelque manière, afin de pénétrer définitivement en nous, nous creuser , nous évider, se faire une place.» (Le milieu divin  p.93-94)
« Lorsque sur mon corps(et bien plus sur mon esprit) commencera à marquer l'usure de l'âge… A la minute douloureuse où je prendrai tout à coup conscience que je suis malade ou que je deviens vieux ; à ce moment dernier surtout où je sentirai que je m'échappe à moi même… donnez moi, mon Dieu, de comprendre que c'est vous qui écartez douloureusement les fibres de mon être, pour pénétrer jusqu'aux moelles de ma substance, pour m'emporter en Vous. » (Le milieu divin  p.95)