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DIGRESSIONS SUR LA MONDIALISATION
par Monique Drouet Le processus de mondialisation était inévitable et est irréversible ; Il était inévitable dès que l’homme a compris que les frontières n’étaient jamais définitives, et – sur un autre plan – qu’il pouvait être très « rentable » d’ouvrir et de s’ouvrir à d’autres Nations. Il est irréversible car les technologies et les médias permettant d’abolir toutes distances transforment en acteur potentiel tout citoyen ou ressortissant de tout Pays. Le terme est donc devenu « banal » tant il est utilisé un peu partout… avec des sens différents. Il s’agit cependant d’un terme relativement récent. Il semble que l’on peut dire qu’il date de la seconde moitié du XX° siècle en France. Il est amusant de constater qu’en Angleterre le terme « globalisation » désignait aussi bien la Terre que l’ensemble de la galaxie, tandis que chez nous, dans un premier temps, la mondialisation a désigné le rapport à l’ensemble des planètes, la globalisation concernant seule notre « globe » ce qui permet, dans le cadre d’une conception unitaire de la Terre, de considérer la planète comme un « village ». Quoiqu’il en soit, à l’heure actuelle la mondialisation n’est pas perçue comme une grande Dame. Il n’est pas question – et j’en suis bien incapable – d’émettre ici la moindre opinion politique En fait, ces digressions recherchent quelle forme devrait prendre ce phénomène en tant qu’objet philosophique pour revêtir un attrait autre que le Profit, et se réaliser sans se dénaturer. Considérée à partir de « l’homo œconomicus », la mondialisation semble parfaitement logique ; si le terme est récent, le phénomène ne l’est pas ; « Avant que les hommes n’aient dit « je », les sociétés avaient dit « nous », remarquait L. Jerphagnon (Les dieux ne sont jamais loin). La survie suppose le « nous ». La mondialisation correspond à une nécessité existentielle psychologique, celle de « faire passer », « faire circuler »…, des Idées, des personnes, des biens … Le déplacement paléolithique nomade dévoile déjà ce phénomène, de même que la « route de la soie » qui a joint la Chine à l’Europe jusqu’au XV°, ou encore, plus récent, Magellan par exemple qui le premier fit le tour du monde en trois ans, son bateau le Victoria chargé de richesses de tous styles pour les échanger sur les terres nouvelles… Ce dernier rappel permet par ailleurs de souligner qu’il ne semble pas possible de comparer ce terme de mondialisation avec celui de colonisation : elle « échange », elle reconnaît ou devrait reconnaître les Ressortissants des Etats comme des citoyens à part entière, elle tente d’élaborer une certaine justice sociétale ; la colonisation bien souvent s’est approprié en oppressant. Il est bien évident que la dynamique du phénomène de mondialisation est propre à notre époque. La Renaissance opposait l’Ancien et le Nouveau Monde. L’impulsion de la S.D.N., l’abolition de la notion de distances terrestres, les progrès de l’astronomie, ont permis de prendre conscience de l’unité du genre humain. Le rapport au monde a alors changé. La mondialisation est perçue différemment, selon la façon dont elle est pratiquée, …selon que les Pays appartiennent au « Tiers-Monde », ou font partie des « pays émergents »… Mais elle demeure, comme l’indique le suffixe « sation », un processus d’expansion à l’échelle, dans un premier temps, de notre monde. Elle correspond à une transformation de la compréhension de la notion de marché économique due aux progrès des sciences et des techniques, concomitante à une prise de conscience non malthusienne du fait que, entre le premier quart du XX siècle, où la population a dépassé le milliard d’habitants et actuellement, où nous sommes six milliards, la puissance technologique et financière de certains Etats s’est tant développée qu’il s’est découvert et a été mis en route un nouveau devoir à l’Homme, un devoir biface : respecter la planète, par exemple en veillant à ce qu’il n’y ait pas extinction totale d’un milieu comme le ferait une déforestation menée à outrance , et bien évidemment respecter, et aider le cas échéant, Autrui , où qu’il vive, et même si sa façon de vivre, totalement différente de la nôtre, ne l’a pas conduit à attacher une importance existentielle à des richesses, de sous-sol ou autre, qui peuvent paraître importantes. Et bien que le phénomène demeure Un, l’étendue de la question conduit à parler de mondialisation culturelle, sociale, politique, économique, etc…, afin d’essayer de sérier les problèmes et de tenter de pratiquer une géométrie à échelle mondiale. Car les difficultés existent, elles relèvent essentiellement de la nature même de l’homme, de sa violence atavique, de son besoin de dominer, de son appas du gain. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui ont conduit à la création en 1996 d’un « observatoire de la mondialisation » qui a pour but d’en analyser les dangers. Les risques majeurs sont bien connus d’une mondialisation mal conduite, que ce soit au niveau de l’instabilité financière avec toutes ses conséquences de marginalisation des pays les plus pauvres, d’augmentation des inégalités dans et entre les Nations, etc.… ou au niveau du risque d’uniformisation culturelle, ou encore de la place de l’Etat Nation et de son rôle par rapport aux problèmes mondiaux. C’est d’ailleurs pour tenter d’y faire face que des encadrements internationaux, des organismes de contrôles, et de répressions, ont été élaborés et mis en place par les Etats qui ont ratifié leur existence : l’ONU, la COB, la CPI, la Cour Internationale de Justice, le G8, le protocole de Kyoto, l’instauration du principe de précaution, etc… Dès son départ, après la guerre, cette démarche internationale répondait à une attente pleine d’espérance : la démocratie qui était parvenue à s’installer à différents endroits avait enclenché une telle impression de possibilité de Paix (avec un P majuscule), que l’économiste américain Francis Fukuyama parlait de « la fin de l’histoire ». Bien vite cependant, les mouvements antimondialistes, par exemple ceux de Porto Allègre dans le domaine social, soulignèrent la nécessité de propositions alternatives à cette économie néo libérale, avec une possibilité de participation active aux décisions, ce qui supposait qu’elles soient divulguées ; avec quelque amertume, F. Dufour, un des vice présidents de ATTAC France remarquait en l’an 2000 ( Le monde n’est pas une marchandise ; Paris, la Découverte) : « la mondialisation, c’est donc la volonté des libéraux de pouvoir disposer de la planète comme d’un vaste domaine commercial complètement dérèglementé, non encadré, permettant d’échanger des marchandises sans retenue et sans référence à une dimension sociale, territoriale ou éthique » Actuellement, le mot qui est à la mode est celui de « tolérance » ; tolerare, supporter sans discrimination ni condescendance, – et ce en opposition au terme anglais de J. Locke qui dans sa « Lettre sur la tolérance » tenta de cerner le concept de « toleration » qui précisément supposait une condescendance certaine. Pour John Locke, la tolérance est en quelque sorte d’admettre ce à quoi on ne peut rien changer alors qu’au contraire J. Rawls (Une théorie de la justice) soutient qu’elle doit permettre une société plus juste, dans la limite et à condition que l’intolérance même ne soit pas acceptée : il ne fait aucune place à la moindre condescendance, ni au mépris plus ou moins voilé qui l’accompagne parfois. Il s’agit d’une « tolérance positive » ! Mais, dans la durée, cette tolérance, même positive, peut-elle être envisagée comme suffisante ? C’est peut-être en face de cette question, pour aborder le problème en quelque sorte par le biais, que beaucoup de sociologues semblent choisir maintenant préférer le terme « globalisation », pour représenter ce monde terrestre purement relationnel en train de naitre, dans lequel seule une intercommunication protéiforme globale permet la constitution d’une société de structure sociale nouvelle, appelée parfois « village global ». Cette internalisation des civilisations, qui présente bien évidemment comme nous l’avons rappelé ci-dessus le danger de conduire si nous n’y prenons garde à une unification, un nivellement, peut également conduire à la réelle prise de conscience de l’Unité. Lorsque le Président Harry Truman prononça en 1948 son discours sur le sous-développement, il souligna que les Etats-Unis se devaient d’apporter une aide économique et financière aux pays pauvres afin d’amorcer en quelque sorte un processus de croissance économique conduisant à une société riche à l’économie libérale. Quelle que soit l’opinion que suscite actuellement le terme d’ « économie libérale », en lien le plus souvent avec une économie financière outrancière répondant à la logique du profit des multinationales, il convient de reconnaître que c’est en prenant ainsi conscience que les pays sous développés, convoités par les deux blocs- on est dans la guerre froide – pays que le démographe Alfred Sauvy appellera dans « L’Observateur » du 14 aout 1952 « le Tiers Monde », en parallèle avec le tiers état, que ces pays donc étaient riches – « en puissance » – d’eux même, qu’ils pouvaient « émerger » grâce à des éléments propres. Harry Truman a ainsi souligné combien, au delà de tout intérêt de quelque nature, chaque pays pouvait s’enrichir, vivre mieux, progresser, et ce faisant enrichir les autres, les intérêts de tous étant en fait étroitement imbriqués et rapidement dépendants. Ce qui pose aussi la question du bien fondé du capitalisme : Sans dénaturation ni a priori, tout n’y semble pas nocif ; Max Weber en a montré les racines protestantes, considérant le travail, tout comme la prière, comme moyen de salut de l’homme pécheur, pour lequel par ailleurs rechercher la richesse est tout à fait moral car en vue de la plus grande gloire de Dieu. Il convient de se souvenir que dans le cadre de l’économie classique, gouvernée pour Adam Smith ( La richesse des Nations ) par la « main invisible », l’auto régulation de la prospérité est une loi naturelle répondant à l’harmonie naturelle des intérêts : « ainsi, sans aucune intervention de la loi, les intérêts privés et les passions des hommes les amènent à diviser et à répartir le capital d’une société entre tous les différents emplois qui y sont ouverts pour lui, dans la proportion qui approche le plus possible de celle que demande l’intérêt général de la société » précise-t-il. La question parait néanmoins maintenant plus aigue car les enjeux économiques autrefois nationaux ont connu et connaissent une extension mondiale. L’étymologie du terme « économie » est cependant à souligner, la « maison » en question devant simplement être dorénavant comprise dans le sens de « notre terre », Gaia. Le postulat de James Lovelock, pour lequel la Terre fonctionnerait comme un super organisme, semble vouloir se confirmer Il est vrai que Sri Aurobindo (L’idéal de l’unité humaine), avait déjà reconnu en 1919 que «L’unité organique naturelle existe déjà, une unité de vie, d’association involontaire, d’interdépendance étroite des parties constituantes, où la vie et le mouvement des uns affectent la vie des autres » En quelle que sorte, cette unité primitivement organique existe indépendamment de la volonté de l’homme. L’histoire l’a constatée. « Un continent n’a plus de vie séparée d’un autre continent ; aucune nation en peut plus s’isoler à volonté pour vivre une existence indépendante. La science, le commerce et les communications rapides ont produit un état de fait tel que les fractions disparates de l’humanité qui vivaient autrefois pour elles-mêmes, se trouvent rapprochées par un processus d’unification subtil, soudées en une seule masse qui possède déjà une existence vitale commune, et qui rapidement est en train de se former une existence mentale commune». Le projet de mondialisation s’ouvre nécessairement sur l’à-venir tout comme l’Existence de chaque Homme ne prend sens que par son devenir. Cependant, selon le degré de liberté reconnu à l’homme – soit une liberté totale, soit un certain déterminisme évolutif ou un finalisme – la mondialisation peut prendre une connotation interventionniste ou au contraire permettre un réel développement individuel et par conséquent global . Norbert Wiener, entre 1943 et 1948, a pu mettre en évidence le principe de causalité circulaire, et non plus seulement linéaire. Dans ce cas, la causalité agit un peu comme un boomerang, à ceci près que l’effet modifie la cause en l’informant ; autrement dit, il n’y a pas que du mécanisme, ce système en boucles permet la constitution d’une organisation, constitution où l’informationnel joue un rôle non négligeable; il y a auto organisation Simplement, il est nécessaire qu’il y ait prise de conscience à l’échelon international de cette démarche naturelle ; il faut par conséquent penser une nouvelle structuration d’un système de valeurs intégrant les valeurs fondatrices des civilisations actuelles, ce que Edgar Morin nomme « les grandes alternatives classiques : esprit, matière, liberté, déterminisme » , en prenant en compte que l’horizon est beaucoup plus large, qu’il ne s’agit plus de considérer les intérêts d’un Etat ou d’une partie du Monde. L’Homme doit considérer ce que Teilhard De Chardin appelait « l’espérance d’une planétisation » Non seulement la mondialisation se doit de se construire dans la différence, mais elle doit aussi être mondialiste. Quelques précédents existent : c’est ainsi par exemple que le Jésuite espagnol François Xavier qui avait reconnu et admiré la culture et la civilisation japonaise, a su, en fonction de sa personnalité, insuffler cette dynamique mondialiste qui avait permis une certaine implantation chrétienne dans l’Empire du Soleil Levant. Cette prise de conscience et cette largeur d’esprit impliquent la reconnaissance de l’existence de l’Autre comme différent mais avec une idée certaine d’égalité. Ce que l’on nomme « Les droits de l’homme et du citoyen » sont connus et tentent d’être appliqués et respectés – et ce dans une démarche profondément relationnelle et dynamique : c’est de l’humanité dont il est question… « Là ou croit le péril croit aussi ce qui sauve » (Hölderlin)… Les ONG et les Associations internationales n’auraient peut être pas cette ampleur si dès le départ une autre forme de mondialisation, dans une espèce de confédération mondiale incluant une solidarité mondiale, avait pu voir le jour qui permette de donner au Monde une certaine mesure réellement politique. L’idée d’un « bien commun », qui jaillit naturellement lorsqu’il s’agit de faire face à un péril commun, semble n’avoir à l’époque qu’effleuré quelques Responsables. Cette idée permet cependant peut-être d’admettre la légitimité de la question de l’éthique de la mondialisation. La prise de conscience de la chosification de la planète, défigurée par une écrasante technologie, rejoint la démarche de Hans Jonas dans « Le principe responsabilité » : à partir de notre simple solidarité, qui conduit pour Jonas à une pleine responsabilité, ne doit-on pas adhérer à un concept de solidarité plénière trans-sociale avec l’ensemble du monde ? Il est possible de considérer que « l’agenda 21 », ce texte fondateur et fédérateur né à la suite de la conférence de Rio sur le développement durable (en 1992), axé sur 4 pôles : l’économie, l’environnement, le social, l’éthique, et insistant sur les nécessités d’une approche pédagogique des problèmes, ait eu cette optique, même si la constatation ultérieure de l’extrême pauvreté de certains pays l’ont conduit à se refréner, une aide financière et matérielle paraissant plus urgente lors du « sommet de la terre sur le développement durable » de 2002 à Johannesburg Il semble que nous ayons peur de franchir en quelque sorte le pas, peur d’imaginer un monde unique, avec une espèce de prise de conscience générale, un « monde nation », dans lequel pourrait s’épanouir l’Humanité dont nous rêvons. Nous ne parvenons pas à donner naissance à ce qu’Edgar Morin appelle « une politique de Civilisation ». Il s’agit, dit il, de « satisfaire les besoins essentiels des communautés humaines, améliorer le niveau de vie général, protéger et gérer plus efficacement les écosystèmes. Aucune nation ne peut atteindre ces objectifs par ses seuls moyens, mais tous ensembles, dans le cadre d’un partenariat mondial axé sur le développement durable, nous le pouvons… » (La déclaration des Nations Unies sur l’environnement et le développement » de 1992)… « Partenariat », le mot que Léopold Cedar Senghor avait employé à propos du développement du continent africain, le mot qu’il considérait comme essentiel pour parvenir à gérer le monde. En résumé, au point ou nous en sommes, ne conviendrait-il pas d’envisager la nécessité d’un mondialisme personnaliste, donc nécessairement fédéraliste, qui offrirait à chacun au moins une chance, et à tous un projet commun ? Il y a autant de formes de mondialisations que de formes de relations. La mondialisation en tant que telle n’est qu’un maillon de l’évolution. Aussi Teilhard parle-t-il de « convergence personnalisante», de « convergence générale sur soi de l’univers »… À échelle différente, il s’agit de la même chose, et l’enjeu est de parvenir à rendre concret spirituellement cette réalité organique du monde dont l’homme, partie de cette réalité organique, est coauteur. Il faut « couvrir la terre d’une seule membrane organisée » (« Le Phénomène Humain » ) Jacques Maritain, Thomiste, avait eu un projet d’humanisme intégral .Ses travaux à l’Unesco pour aider à la formulation de la charte des droits de l’homme (la charte de 1948) l’avaient conduit à réfléchir sur la difficulté à surmonter pour parvenir à s’accorder alors que les justifications ultimes sont – ou semblent être – opposées. Il avait par conséquent été amené à différencier nettement les nécessités temporelles conditionnelles d’une vie commune pacifique et l’Humain de l’Homme – sa conception du monde politique, religieuse, etc, qui suscite la volonté de réalisation de ces mêmes nécessités, volonté qui permet de « se donner un idéal historique concret », et dont la dynamique de mouvement, qui ancre l’homme dans l’agir, se love dans l’amour jailli de Dieu… « Ne pas être anthropocentrique pour être humaniste»… affirmait-il. Le problème est que J. Maritain, profondément Chrétien, s’il envisageait effectivement une communauté fraternelle planétaire, la voyait sous forme d’un « super Etat mondial chrétien », de forme démocratique, la démocratie étant « le nom profane de l’idéal de chrétienté », mais régi par un même ensemble de lois positives … « L’unité qui n’est pas multitude est tyrannie », avait déjà relevé Pascal (Pensées). Tout comme J. Maritain, Teilhard de Chardin envisageait une communauté pluraliste, de type fédéraliste ; C’était d’ailleurs aussi un peu, à échelle moindre, l’idée de Proudhon (du principe fédératif) qui préconisait des sociétés autonomes se fédérant grâce à des contrats acceptés librement. Le gros intérêt de ce raisonnement est qu’il conduit à mettre chaque culture au service de chaque personne En ce sens, de même que la civilisation peut être définie comme étant le produit de diverses sociétés et groupes humains ayant une morale commune, de même la mondialisation peut être définie comme le produit de divers Etats et de diverses Sociétés choisissant de penser une Ethique commune. La « Communauté fraternelle » que Teilhard imaginait permet de former un monde riche d’une multiculture dont il est conscient et de laquelle il tire son dynamisme. « Le tout est plus que la somme de ses parties » affirmait le Scientifique, pour lequel seule « l’union différencie » Le Jésuite utilisait le vieux mot moyenâgeux de « weltanschauung » pour signifier sa conception du monde. Il convient tout d’abord de remarquer que, à partir du moment où l’on admet que la Création n’est pas achevée, que son développement continue dans le temps, qu’il s’épanouit, s’étend… se complexifie !, il semble logique d’admettre l’inexistence de tout concept, de toute Idée, au sens platonicien. La raison des Etres dits raisonnables se doit de se moduler quant à leurs mœurs en fonction de l’avancée des circonstances. Si l’Antigone de Sophocle avait bien mis en évidence le conflit entre la morale sociale et les « lois non écrites » de la conscience ; si Pascal pouvait affirmer que « La vraie morale se moque de la morale », n’est ce pas en raison de l’adhésion a priori à un certain « droit naturel » ? Un tel droit a-t-il sa place dans une optique évolutionniste mondialiste ? Quand Teilhard affirme qu’il « faut tout essayer sous peine de péché », ne fait il pas nécessairement table rase de tout le passé ? ne nie-t-il pas en quelque sorte tout « droit naturel » ? Le rejet de tout fixisme et le souci d’affirmer la liberté de l’Homme, ont conduit le Scientifique à une logique de relations qui charpente et structure toute sa doctrine. En essayant de suivre de la même façon que Teilhard le même fil conducteur, la logique de l’absence d’une certaine morale, traditionnelle, devient évidente, de même que l’émergence, en filigrane, au cours du développement de l’évolution et de sa progression vers le point Oméga, d’une forme nouvelle de responsabilité issue du « sentiment profond de la réalité organique du monde » et qui a pour corolaire et pour condition une prise de conscience collective, démocratique, universelle. Une condition semble cependant déterminante, qui curieusement se place in fine : cette mondialisation dont on essaye de distinguer les contours se doit d’être envisagée comme effectivement personnalisante pour chacun , non pour l’inciter ou lui permettre d’agir, mais tout à l’extrême de son développement, soit dans le cadre d’une « Jérusalem céleste » réalisée – bien évidemment elle ne s’appellerait plus ainsi – soit au dernier segment avant le point Omega teilhardien, soit comme parcours logique d’une évolution devenue maitresse de son évolutionnisme… C’est d’ailleurs la raison pour laquelle , ci-dessus, dans le cadre de la définition de la mondialisation, le terme « éthique commune » a été préféré à celui de « morale » . Dans l’optique teilhardienne, la mondialisation est une conséquence rétroactive logique de l’attraction vers Omega Le peuple des Hommes constitue l’équipage d’un même bateau ; il doit travailler ensemble, s’accorder, pour que le navire, ou la galère selon les opinions, ne coule pas ; il y a tout un processus permettant à l’équipage – l’ensemble des individus – de devenir une Communauté. D’où la nécessite que se forme « un nouvel ordre de conscience émergeant d’un nouvel ordre de complexité organisée » (Daleux: « la vision systémique de Teilhard de Chardin » (6°congres européen des sciences des systèmes) Il ne s’agit plus d’un pari à la Pascal. L’Homme a déjà choisi : les ONG existent, le commerce appelé « équitable » est en pleine expansion, une réelle mondialisation est en train d’éclore, qui permet à l’homme de devenir plus humain ; il s’agit, dit Teilhard dans « Science et Christ », de « porter la terre à l’extrême de son humanisation » Nous sommes dans un monde judéo chrétien, et cependant, ce respect, cette attention à l’autre, ne sont pas typiquement chrétiens. Par exemple, il existe en Chine le concept de "face" ou mianzi. C’est, d’une façon générale, l'autocontrôle en société, l’idée de « honte » devant Autrui remplaçant en quelque sorte l’idée occidentale de « péché » devant Dieu. Il est essentiel dans la société chinoise, ou japonaise, ou en Corée du Sud, de toujours « sauver la face « Cette démarche implique une ouverture réciproque à tout compromis, que ce soit à l’échelon personnel comme à l’échelon étatique, ou international. Ce mode de considération devant et vers autrui ne peut pas ne pas nous rappeler le conseil de l’Evangile : « ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’autrui fasse pour vous » Chaque civilisation, chaque culture, chaque religion, ont en commun le sens de l’Humain. Teilhard a vécu en Chine ; il a été immergé dans la civilisation chinoise, il a côtoyé un peuple qui vit dans, pour, et par le Tao, la Voie qui seule permet à l’homme de grandir. Cette idée d’évolution naturelle ne recouvre pas du tout le concept grec de bonheur qui semble régir toute notre civilisation. Notre conception du progrès qui a pour but le bonheur est ancrée dans le matériel, tandis qu’avec le Tao « tout passe », et le fait de n’avoir aucune attache permet de ressentir sa pleine appartenance au Tout, et donne alors de pénétrer réellement ce que Goethe appelle « l’atelier de Dieu », la Nature naturante. ; Krisnamurti avait déjà remarqué que : « ce n'est qu'en éprouvant le sentiment de faire partie intégrante du Tout que vous serez relié à l’univers." Pour les Orientaux en effet comme pour beaucoup de Scientifiques actuels, le Cosmos apparaît comme un Tout, dans lequel tout se tient C’est en quelque sorte le théorème d’incomplétude de Gödel, pour lequel – très schématiquement – nul ne peut en aucun domaine démontrer qu’il est dans le vrai sans faire nécessairement appel à un élément étranger, fut-il postulé (loi d’inséparabilité). Tout s’enchevêtre, se répond, est en relation… Cet enchevêtrement, parce que évolutif, complexifie la complexification préexistante… Dès lors, il est logique qu’une certaine conscience mondiale apparaisse. D’une certaine façon, Martin Buber l’avait remarqué : « ce n’est pas par rapport à son propre soi que l’homme pourra devenir entier » (je et tu). Toujours dans le cadre du 6°congrès de science des systèmes (la vision systémique de Teilhard de Chardin), Daleux précise que pour Teilhard : « la conscience se présente comme l’effet spécifique de la complexité » Le Religieux a beaucoup insisté sur l’agir de l’Homme. Le Jésuite, aussi étonnant que ce puisse paraître pour un homme qui vécu la première guerre mondiale et connu les atrocités de la seconde, qui a été immergé dans un peuple en pleines turbulences civilisationnelles et politiques, qui a su garder sa fidélité à une Eglise qui se cherchait et se divisait, ne semble pas considérer la difficulté que représente à tous les échelons, tant à titre individuel qu’au niveau étatique, la mise en application de cette éthique socialo- évolutionniste qu’il pense seule pouvoir tisser l’à-venir d’un monde humanisé. Teilhard considère en effet que le processus d’individuation, qui a permis la reconnaissance de l’individu comme une personne ayant sa valeur propre, doit maintenant progressivement être remplacé grâce au jeu de la complexification évolutive par une dynamique humaine, générale, universelle, d’amour. L’universalité de la raison, ou « sa surrationalisation capable de dépasser le rationalisme et ses insuffisances », comme le remarque Husserl, et la conscience aigue et permanente de l’unité de l’Humain, doivent servir de tremplin à ce mouvement d’ouverture Alors seulement, dans ce monde véritablement multi polaire qui est en train de se faire, chaque Pays pourra effectivement prendre part aux décisions… Il s’agit d’inventer une possibilité de futur, de créer l’avenir, en demeurant conscient que la vérité reste relationnelle et partielle. Platon avait une belle image : il considérait que la guerre, l’économie, la politique au sens large du terme, relevait d’un art apparenté à celui du Tisserant. L’homme est devenu maitre et possesseur de la Nature, l’histoire de l’homme est devenue universelle, le véritable Sujet est maintenant l’Humanité toute entière, qu’il nous incombe de tisser de façon harmonieuse. C’est un art qui suppose une tension. À juste titre, Paul Ricœur remarquait que « le pouvoir existe quand les hommes agissent ensemble ». Par ailleurs, on ne tisse rien au hasard ; il faut un projet commun. La mondialisation est donc appelée à devenir universalisme si l’espèce humaine désire avoir encore quelque avenir, en quelque lieu que ce soit. Un finalisme à la Teilhard concrétise l’espérance d’une confiance. Il semble que par le biais de l’éducation l’homme accepte de s’engager sur cette voie ; en effet, le concept de « sociétés des savoirs », qui inclut, l’accès universel à l’information et à tous les savoirs, le droit d’expression dans le respect de la diversité culturelle et linguistique, conduit à penser avec M. Koichiro Matsuura à l’Unesco, que « ces sociétés ouvriront la voie à un processus de mondialisation réellement participatif » C’est par une navette permanente entre le global et le local que pourra se stabiliser un monde pluriel et solidaire. « Une utopie est une réalité en puissance » (Notes et maximes), affirmait Edouard Herriot ; il s’agit de savoir l’importance que l’on désire accorder aux relations interhumaines. À partir de là, la notion de profit change : l’enrichissement vient de la relation, du partage. De la mise en commun le sentiment d’enrichissement constitue « le profit », l’action qu’il permet n’en est que conséquence. Tout cela serait… serait… mais ne semble pas réalisable… ? Il me souvient d’une remarque de Marcel Pagnol à propos de l’utopie : « tout le monde savait que c’était impossible. Est arrivé quelqu’un qui ne le savait pas, et qui l’a fait ». |