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Compte rendu des réunions

Réunions du Groupe d'Étude Teilhard de Chardin de Basse Normandie

Lieu des réunions : Mairie de Mathieu (14920) tel 0231451460

 

Janvier 2000

CH Pesquet et JS Abbatucci

Internet, le réseau interconnecté planétaire. Nouveau pas évolutif pour l'humanité?

 

Novembre 1998

Jacques S. Abbatucci

Place de l'homme dans l'évolution

25 juin 1999

Anny Bée

Teilhard et Zundel

Jean-Louis Dumas

Teilhard et Bergson

9 décembre 1999

Jean Robillard

Science et sens. A propos du livre de Thierry Magnin

21 janvier 2000

Jacques Séverin Abbatucci

La Sainte Matière

31 mars 2000

Xavier Sallantin

Informatisation planétaire et logiciel de la création (voir Site )

9 juin 2000

Jacques S. Abbatucci

Le Sens Spirituel de la Recherche

13 septembre 2000

Chantal Adigard

Le Groupe d'Etude Teilhard de Chardin en 1965

Jacques S. Abbatucci

Teilhard et le Cyberespace

24 novembre 2000

Michel Godefroid

L'athéisme purificateur

Jean-Louis Dumas

Teilhard de Chardin et la morale

8 octobre 1999

Père André Picard

Teilhard de Chardin, témoin et éducateur de la Foi

22 septembre 2001

Armelle de la Tribouille

La Pensée de Teilhard : un Sens pour l'Avenir

19 octobre 2001

Suzanne Robinet

Lecture et discussion sur un extrait de "Comment je crois"

Jean-Paul Sibbille

Une Prémonition de l'Internet (écrite entre 1941 &1951)

23 nov. 2001

Raoul Giret

La Personne Humaine au Cœur de l'Avenir de l'Homme

23 nov. 2002

J. S. Abbatucci

T.d.C., homme de foi et de science à la recherche de l'Unité

10 oct. 2003

Père Raoul Prigent

Teilhard et Vatican II

11. déc. 2003

J. S. Abbatucci

Ut Unum sint. La Foi du père Teilhard

17 juin 2004

Georges Ordonnaud

Teilhard prophète et précurseur - Ses intuitions mondiales

7 octobre 2004

Père Raoul Prigent

Méditation sur "Le Milieu Divin"

13 janvier 2005

Monique Drouet

Reflexions sur "L'Eternel Féminin

15 mars 2005

Père André Picard

Réflexions sur Teilhard de Chardin

7 juillet 2005

Monique Drouet

Teilhard et le "sublime"

6 avril 2006

Monique Drouet

La solidarité, condition de l'évolution solidarite

23 novembre 2006

Remo Vescia

Teilhard-Zunde, ambassadeyurs de l'impossible solidarite

19 octobre 2006

André de Peretti

Réflexions sur une énergétique personnelle et sociale solidarite

18 janvier 2007

Monique Drouet

La question de l'immortalité chez Teilhard solidarite

5 janvier 2007 Monique Drouet Digressions sur la mondialisation  solidarite
 
Association Nationale
Pour tout renseignement s'adresser à l'Association des Amis du père Teilhard de Chardin, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, à Paris (75005) Tel 0143311855.
 

 
RÉSUMÉS DES EXPOSÉS
 (ou textes complets)

 

L'ÉMERGENCE D'UNE CONSCIENCE PLANÉTAIRE :

MYTHE OU RÉALITÉ ?

 

ACTUALITÉ ET URGENCE DE LA QUESTION

- Croissance exponentielle de la population mondiale

- Nécessaire économie de notre milieu de vie

- Préservation de ce qui fait la valeur de l'homme :

respect de la personne humaine

primauté de l'esprit

- Marasme moral et chaos psychologique actuels

Désespérance.

Parallèlement :

- Explosion des techniques de communication

toute-puissance des médias (télévision, multimédia, réseau internet)

- capables du meilleur et du pire, comme tout ce qui tient à l'homme

"Y-a-t-il encore un pilote dans l'avion ?"

(B. de Saint-Vincent, Le Figaro, 25/9/96 - déjà -)

 

LES ECHECS, LE MAL, LA DOULEUR...

"....Pour un observateur parfaitement clairvoyant, et qui regarderait depuis longtemps, de très haut, la Terre, notre planète apparaîtrait d'abord bleue de l'oxygène qui l'entoure; puis verte de la végétation qui la recouvre; puis lumineuse - toujours plus lumineuse- de la Pensée qui s'intensifie à sa surface; mais sombre - toujours plus sombre -d'une souffrance qui croît en quantité et en acuité au même rythme que monte la Conscience au cours des âges.....

Oui, plus l'Homme devient homme, plus s'incruste et s'aggrave - dans sa chair, dans ses nerfs, dans son esprit - le problème du Mal : du Mal à comprendre, du Mal à subir....

Au sein du vaste processus d'arrangement d'où émerge la Vie, tout succès, nous nous en apercevons, se paye nécessairement d'un large pourcentage d'insuccès....

...de ce point de vue, la douleur, sous toutes ses formes et à tous ses degrés, ne serait (au moins partiellement) qu'une suite naturelle du mouvement même par lequel nous sommes engen-drés."

Préface à " L'énergie spirituelle de la souffrance" de Marguerite-Marie Teilhard de Chardin, janvier 1950

RECHERCHE DE REPERES

Malraux : "Le XXIème siècle sera religieux - mystique - spiritualiste (?) ou ne sera pas"

Vaclav Havel : "Seule une vision spiritualisée - cosmique dans ses dimensions et globale dans son objectif- peut sauver la civilisation."

Edgar Morin : "Il faut un élan, religieux dans ce sens, pour opérer dans nos esprits la reliance entre les humains, qui elle-même stimule la volonté de relier les problèmes les uns aux autres."

Albert Einstein : "On devrait s'attendre à un monde chaotique, or ce monde est saisissable par notre intelligence ordonnatrice"

SCIENCE ET FOI SONT COMPLÉMENTAIRES

J.J. CAUBET : "Notre époque exige une adhésion collective à la vérité objective.Un langage commun à la science et à la religion est en train de naître."

POUR LE THÉOLOGIEN : il y a finalité parce qu'une intelli-gence créatrice est à l'origine des choses

POUR LE SAVANT : l'évolution physique et astrophysique (cosmogénèse) est gestation d'intelligence.

QUELQUES JALONS DANS L'ŒUVRE DE TEILHARD

• l'Univers est en création continue (cosmogénèse)

• L'évolution de l'univers se fait vers une complexité croissante

• La substance de l'univers (étoffe de l'univers) est faite de matière (d'énergie) et d'esprit (« dedans des choses »)

• La complexité, centrée sur un projet, crée de la conscience (loi de complexité conscience)

• Donc :

La Cosmogénèse est une noogénèse (création d'esprit, de conscience)

L'hominisation se poursuit dans l'homme « sociétal » (l'homme nouveau)

"Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur")

• La force de cohésion , c'est l'amour, « attrait de l'être pour l'être »

 

LA COMPLEXITÉ MÈNE À LA CONSCIENCE

- Non pas seulement la PENSÉE mais la CONSCIENCE

Conscience = pensée réfléchie (centrée)

et non pas

pensée chaotique, issue d'un ensemble non centré

de cellules ("paquet de neurones") d'individus (foule)

- Un conglomérat de pensées individuelles ne fait pas une conscience collective.

- Pensée réfléchie : l'être pensant "sait qu'il sait", il a le sens de la durée, du passé, de l'avenir, il a le sens de sa responsabilité, (notion de bien et de mal)

- Selon TDC, la pensée réfléchie est le fruit d'une "centration" autour d'un projet commun aux éléments pensants. Toute complexité organisée crée un surcroît de conscience. Pour l'individu : son corps, son Moi (son âme). Pour un groupe d'individus, ce que l'on peut appeler l'idéal collectif (famille, équipe, nation, etc.)

LA NOOSPHÈRE

"Le moment semble venu où, sous la pression irrésistible de déterminations géographiques, biologiques, politiques, sociales, accumulées à un ordre planétaire, des fragments (d'humanité encore isolés) doivent se souder et se combiner, cette opération totale coïncidant avec l'éveil, par dessus les esprits nationaux que nous connaissons encore, d'un véritable Esprit de la Terre.

Un nouvel ordre de conscience émergeant d'un nouvel ordre de complexité organisée. Une hyper-synthèse de l'humanité sur elle même.

En toute objectivité, aussi froidement qu'un physicien devant les mondes démesurés qui sortent inexorablement de ses calculs, je ne vois pas (quoi que puisse protester une certaine forme de sens commun) qu'il soit possible d'interpréter la marche ac-tuelle du Phénomène humain, en cohérence avec la marche gé-nérale du Monde, sans aboutir à des perspectives aussi fantasti-ques que cela."

"....droit devant nous dans le Temps, quelque sommet d'Hominisation existe nécessairement, sommet dont, à en juger par l'énorme quantité d'Humain inarrangé qui nous entoure en-core, nous pouvons garantir que, par rapport à nous, il se trouve extrêmement haut dans la conscience sinon aussi éloigné dans le Temps que nous serions tentés de le supposer..."

"...il faut reconnaître que la probabilité monte rapidement à l'horizon d'un point critique de maturation où l'Homme complè-tement réfléchi, non seulement individuellement, mais collecti-vement, sur lui-même, aura atteint, suivant l'axe des Complexi-tés...la limite du Monde. Et c'est alors que, si l'on veut donner suite à l'Expérience, il paraît inévitable d'envisager dans cette direction, pour clore le Phénomène, l'émergence finale de la pensée terrestre dans ce que j'ai appelé le Point Oméga."

(in "L'activation de l'énergie" 1942)

 

CONCLUSION :

UNE CONSCIENCE PLANÉTAIRE, MYTHE OU RÉALITÉ ?

-Les "instruments" sont là :

- institutions politiques et sociales progressivement mieux adaptées

- vision planétaire

- moyens techniques

- Tout dépend de l'homme

de son goût d'exister

de la perception qu'il a de l'œuvre en cours

du développement des forces d'union (re-liantes...) telles que proposées par la Foi

 

 

table des exposés

 

  Evangile de la perdition ou évolution créatrice

Confrontation Edgar Morin - Teilhard de Chardin

(Lectures et commentaires J.S. Abbatucci)

  Pourquoi Edgar Morin ?

C'est un philosophe- sociologue majeur de cette fin de siècle

C'est un penseur "planétaire" comme Teilhard de Chardin

C'est un positiviste, représentatif de l'attitude scientifique moderne la plus répandue

Edgar Morin suit, une cinquantaine d'années après Teilhard, sans jamais y faire référence, une démarche assez semblable bien qu'elle aboutisse à des conclusions très différentes.

- Cosmos en évolution.

- Nous en sommes partie intégrante et notre destin lui est lié.

- L'évolution se fait vers la complexité, l'homme et la société humaine en étant l'expression la plus accomplie.

- Constitution progressive d'une humanité planétaire et d'une conscience terrienne, d'une "psychosphère" (cf la noosphère, qu'il ne nomme pas).

- Risque de fragmentation, de parcellisation de la pensée, à cause du développement des langages spécialisés liés notamment au développement jugé aveugle et incontrôlé de la technoscience.

Mais aussi :

- Effets pervers de l'ère planétaire qui a débuté avec la découverte du nouveau monde et qui se caractérise par l'occidentalisation du monde, la mondialisation des idées, de l'économie et des guerres.

- Entrée en agonie de la planète ? (explosion démographique, dérèglement économique, crise écologique et crise du développement).

 Edgar Morin "Terre-Patrie", Seuil 1993

 "...Nous sommes perdus dans le cosmos....Ce cosmos formidable est lui même voué à la perdition. Il est né, donc mortel...Notre Soleil, qui succède à deux ou trois autres soleils défunts, se consumera.

 ....L'homme est là par hasard, "dans un univers où le chaos est à l'œuvre".

...Tous les vivants sont jetés dans la vie sans l'avoir demandé, sont promis à la mort sans l'avoir désiré. Ils vivent entre néant et néant, le néant d'avant, le néant d'après, entourés de néant pendant.

...Ce ne sont pas seulement les individus qui sont perdus , mais, tôt ou tard, l'humanité, puis les ultimes traces de vie, plus tard la Terre.....Notre monde est voué à la perdition. Nous sommes perdus..."

 ..La vie, la conscience, l'amour, la vérité, la beauté sont éphémères.

 ...Ces émergences merveilleuses supposent des organisations d'organisations, des chances inouïes, et elles courent sans cesse des risques mortels. Pour nous, elles sont fondamentales, mais elles n'ont pas de fondement . Rien n'a de fondement absolu, tout procède en dernière ou en première instance du sans-nom, du sans-forme.

 ...Tout est dans la circonstance, et tout ce qui naît est promis à la mort ....

 ...L'amour et la conscience mourront. Rien n'échappera à la mort. Il n'y a pas de salut dans le sens des religions... "

 L'évangile de la perdition

 "Voilà la mauvaise nouvelle : nous sommes perdus.

 S'il y a un évangile, c'est-à-dire une bonne nouvelle, elle doit partir de la mauvaise : nous sommes perdus, mais nous avons un toit, une maison, une patrie : la petite planète où la vie s'est créé un jardin, où les humains ont formé leur foyer , où désormais l'humanité doit reconnaître sa maison commune."

 "Ce n'est pas la Terre promise, ce n'est pas le paradis terrestre. C'est notre patrie, le lieu de notre communauté de destin de vie et de mort terrienne.

Nous devons cultiver notre jardin, ce qui veut dire civiliser la Terre."

 L'évangile des hommes perdus et de la Terre-Patrie nous dit : soyons frères, non parce que nous serons sauvés, mais parce que nous sommes perdus. Soyons frères, pour vivre authentiquement notre communauté de destin de vie et de mort terriennes. Soyons frères, parce que nous sommes solidaires les uns des autres dans l'aventure inconnue."

Parce que nous avons besoin, pour poursuivre l'hominisation et civiliser la Terre, d'une force communicante et communiante... Il faut un élan, religieux dans ce sens, pour opérer dans nos esprits la reliance entre les humains, qui elle-même stimule la volonté de relier les problèmes les uns aux autres.

 Si l'évangile des hommes perdus et de la Terre-Patrie pouvait donner vie à une religion, ce serait une religion qui serait en rupture avec les religions de salut céleste comme avec les religions de salut terrestre, avec les religions à dieux comme avec les idéologies ignorant leur nature religieuse.

Mais ce serait une religion qui pourrait comprendre les autres religions et les aider à retrouver leur source. L'évangile de l'anti-salut peut coopérer avec l'évangile du salut justement sur la fraternité qui leur est commune."

Teilhard de Chardin "L'Energie Humaine", Seuil, 1962. (Textes 1930 -1940)

"Aujourd'hui, à la suite d'un renversement rapide d'équilibre.., nous commençons à nous apercevoir que l'Homme-individuel est devenu, pour une part, le subordonné de son œuvre. Non seulement la machine, le champ, l'or - mais des organes considérés primitivement comme de simple luxe, ou de pures curiosités (tels les moyens de circulation rapide, les laboratoires de recherche...) sont devenus des espèces de choses autonomes, doués d'une vie exigeante et illimitée. - Et le plus inquiétant (le seul inquiétant, faudrait-il dire) c'est que cette prolifération paraît se faire sans ordre, - à la manière d'un tissu qui pullule au point d'étouffer, sous un néoplasme, l'organisme sur lequel il est né.- La crise est manifeste du point de vue économique et industriel. Mais elle sévit également dans les zones intellectuelles, et elle affecte la masse humaine elle-même. Trop de fer, trop de blé, trop d'automobiles; - mais encore trop de livres, trop d'observations; - et aussi trop de diplômes, de techniciens et de manœuvres, - ou même trop d'enfants. Le monde ne peut fonctionner sans produire des vivants, de la nourriture, des idées. Mais sa production dépasse de plus en plus évidemment, son pouvoir de consommer et d'assimiler.... Le Monde, en croissant, est-il condamné à mourir....étouffé sous son propre poids?...

Mais aussi :

"Appuyé sur ce que m'ont appris, depuis cinquante ans, la Religion et la Science, j'ai cherché ici à émerger....Voici ce que j'ai cru apercevoir... Ce que j'ai vu d'abord, c'est que l'Homme seul peut servir à l'Homme pour déchiffrer le monde"...

 Il faut accepter ce que la Science nous dit, à savoir que l'Homme est né de la Terre.

Mais, plus logiques que les savants qui nous parlent, il nous faut aller jusqu'au bout de la leçon : c'est-à-dire accepter que l'Homme soit né tout entier du Monde,-non pas seulement ses os, sa chair,- mais son incroyable pouvoir de penser. Considérons-le sans le minimiser, comme un Phénomène. C'est ipso facto , la face de l'Univers qui va se trouver changée."

 Au niveau humain, l'hésitation n'est plus permise : il nous faut décider, en vertu même des perspectives générales de l'Evolution, à faire dans la Physique de l'Univers une place spéciale aux puissances de conscience, de spontanéité, d'improbabilité, que représente la vie. Il le faut : autrement , l'Homme demeure inexpliqué,- mis au ban d'un Cosmos dont il fait évidement partie...

 ...La vie apparaît clairement.. comme la trace d'un processus universel...

...Non, le cosmos ne saurait être interprété comme une poussière d'éléments inconscients, sur lesquels efflorirait incompréhensiblement la Vie, - comme un accident ou une moisissure. Mais il est, fondamentalement et premièrement, vivant; et toute son histoire n'est, au fond, qu'une affaire psychique immense : le lent, mais progressif rassemblement d'une conscience diffuse....

 Ainsi, notre pensée a choisi : la genèse de l'esprit est un phénomène cosmique: et le Cosmos consiste en cette genèse même.

... Toute la question, en cette crise de naissance, c'est que promptement émerge l'âme qui, par son apparition, viendra organiser, alléger, vitaliser cet amas de matière confuse. Or cette âme, si elle existe, ne peut être que la "conspiration" des individus, s'associant pour élever d'un nouvel étage l'édifice de la Vie. Les ressources dont nous disposons aujourd'hui, les puissances que nous avons déchaînées, ne sauraient être absorbées par le système étroit des cadres individuels ou nationaux qui ont servis jusqu'ici les architectes de la Terre humaine. Notre plan était d'élever une grande maison, plus vaste, mais pareille pour le dessin aux bonnes vieilles demeures....

...L'âge des nations est passé. Il s'agît pour nous, si nous ne voulons pas périr , de secouer les anciens préjugés, et de construire la Terre. 

Par "Sens de la Terre", il faut entendre le sens passionné de la destinée commune qui entraîne, toujours plus loin, la fraction pensante de la Vie..."

..Notre conscience....découvre enfin que la seule Unité humaine vraiment naturelle et réelle est l'Esprit de la Terre...

 L'Amour est la plus universelle, la plus formidable, et la plus mystérieuse des énergies cosmiques...

Par l'Incarnation, Dieu est descendu dans la nature pour la sur-animer et la ramener à Lui : voilà le dogme chrétien dans sa substance. En soi ce dogme peut s'accommoder de bien des représentations diverses du monde expérimental....Ne trouve-t-il pas son climat le mieux approprié dans les larges perspectives montantes d'un univers entraîné par l'Esprit?"

Quelques jalons dans l'œuvre de Teilhard

L'esprit-matière

continuum esprit matière

l'étoffe de l'univers 

La loi de complexité-conscience

le pas de la réflexion

le pas de la socialisation

l'union différencie

• La force de centration : l'amour

"attrait de l'être pour l'être"

(cinquième force fondamentale ?)

• Cosmogénèse = noogénèse 

• Christogénèse : le plérôme

le corps du Christ - "Par lui, avec lui, en lui.."

Jean-Paul II : "Entrez dans l'espérance"

 .. "La création a été donnée à l'homme. Elle lui a été confiée non pour être une source de souffrance, mais pour constituer le fondement d'une existence créatrice dans le monde. Un homme qui croit en la bonté originelle des créatures est capable de pénétrer tous les secrets de la création afin de perfectionner continuellement l'œuvre qui lui a été confiée par Dieu. Celui qui accepte la Révélation, et en particulier l'Evangile, n'offre d'espace à aucune espèce de nirvâna , d'apathie ou de résignation. Au contraire, un grand défi est proposé à l'homme: celui de perfectionner tout ce qui est créé, que ce soit lui-même ou le monde"

Gaudium et spes (Concile Vatican II)

 "Le monde dont il s'agit est celui des hommes, la famille humaine tout entière avec l'univers au sein duquel elle vit. C'est le théâtre où se joue l'histoire du genre humain, le monde marqué par l'effort de l'homme, ses défaites et ses victoires...

..pour qu'il soit transformé selon le dessein de Dieu et qu'il parvienne ainsi à son accomplissement."

H. Reeves (Dernières nouvelles du cosmos - Seuil 1994)

"Les lois possédaient déjà, dès les premiers temps, la capacité de donner naissance à la complexité, à la vie et à la conscience...Un univers régi par des lois, disons "quelconques", n'engendre pas d'observateur."

 "L'extraordinaire efficacité des mathématiques, inventées par le cerveau humain, à décrire certains aspects du monde réel a toujours été pour le physicien un motif d'émerveillement.

D'où vient à l'esprit humain l'aptitude à créer des concepts aussi performants ?...Rappelant que le cerveau humain est le fruit de l'évolution cosmique régie par les lois de la physique, il faudrait supposer que cette origine lui en assure , d'une façon mystérieuse, une connaissance innée"

N'est-ce pas la même prémonition mystérieuse qui a inspiré les Pères de l'Eglise et notamment Saint Irénée en lui faisant apercevoir que l'homme, c'est-à-dire l'esprit, est lié à la matière dans un processus de transfiguration qui le mène , avec l'ensemble de la création - dont il demeure solidaire dans la gloire comme dans la chute - jusqu'à leur achèvement.

 Une "programmatique" ? (R. Chauvin) Une onde d'information nous porte dès l'origine.

• complexification de la matière

lois de la physique

• hypercomplexification du vivant

lois de la biologie

 E. Morin :

L'information organisationnelle doit être considérée tantôt comme une mémoire, tantôt comme un message, tantôt comme un programme ou plutôt comme tout cela à la fois.

Elle introduit un concept inconnu de la physique, inséparable de l'organisation et de la complexité biologique.. et qui opère l'entrée dans la science de l'état spirituel qui ne pouvait trouver place que dans la métaphysique.

 Que faire ?

 Edgar Morin - (Terre-Patrie) :

"Et pourtant c'est dans le cosmos qu'il faut situer notre plainte et notre destin, nos méditations, nos idées, nos aspirations, nos craintes, nos volontés."

Pour diriger la marche de l'humanité, il lui faut une religion dans le sens re-ligere , re-lier, c'est à dire lui redonnant la cohésion qui lui est nécessaire. 

"L'homme doit devenir non le pilote, mais le copilote de la Terre...

"La Terre doit commander par la vie, l'homme doit commander par la conscience"

Robert Muller (ancien Secrétaire Général Adjoint de l'ONU) :"La prochaine tâche de l'humanité sera de déterminer les lois cosmiques qui doivent régler notre comportement sur cette planète"

Erika Erdmann (Humankind advancing, 1994):

Teilhard..."est un fanal qui peut nous diriger hors du chaos qui nous entoure, le chaos de nos certitudes perdues. Il dépasse la foi en la science qui manque d'un idéal à atteindre, et il dépasse la foi religieuse qui manque de bases factuelles objectives. Il combine le meilleur des deux..."

 Conclusion : "N'ayez pas peur"

Tout se passe comme si une grande œuvre de création - l'évolution créatrice - était en cours dans l'univers.

Si l'on extrapole le processus observé jusqu'ici, l'évolution devrait se poursuivre, en ce qui concerne l'humanité, par une "complexification croissante", vers plus de conscience - de spiritualité - c'est-à-dire vers plus de personnalisation dans une Unité supérieure.

Mais tout n'est pas joué. Cela demande la coopération de l'homme, libre et responsable, qui est capable du meilleur comme du pire. D'où la nécessité d'une morale. Pour l'individu, le succès - le salut - est de participer à cette œuvre de création. A la morale traditionnelle, de type juridique, doit s'ajouter une morale de mouvement. Il ne suffit plus d'interdire, il faut promouvoir, il faut construire, il faut "re-lier".

Quant à la "foi" scientiste, matérialiste, Teilhard affirme ("Les directions de l'avenir" 1948 ):

..." Et il y a aussi la masse des nouveaux croyants en l'Humanité, pour qui l'Évangile n'est qu'un dangereux opium. Mais comment ne voient-ils pas, ceux-là, que sans le Christianisme, le Monde devient deux fois irrespirable.

Irrespirable d'abord parce qu'il se ferme désespérément en avant, face à une mort totale. et irrespirable aussi, parce qu'aucune chaleur vivante n'est plus là pour animer son mécanisme effrayant".

 "...Il y a au fond deux classes d'esprits, et deux seulement : les uns qui ne dépassent (ni ne sentent le besoin de dépasser) la perception du multiple.....et les autres, pour qui la perception de ce multiple s'achève forcément dans quelqu'unité... De l'une d'entre elles a-t-on le droit de déclarer qu'elle est « la vraie »? ... Je suis amené à penser que l'homme possède, en vertu même de sa condition « d'être dans le Monde », un sens spécial qui lui découvre, d'une manière plus ou moins confuse, le Tout dont il fait partie.... En fait, rien, dans l'immense et polymorphe domaine de la Mystique (religieuse, poétique, sociale et scientifique) ne s'explique sans l'hypothèse d'une telle faculté.. "

" A mon sens, le phénomène religieux, pris dans son ensemble, n'est rien moins que.... de la conscience et de l'action humanitaire collective en voie de développement.... "

Extraits de « Comment je crois »

 "Plus on est fidèle aux invitations analytiques de la pensée et de la science contemporaines, plus on se sent emprisonné dans le réseau des liaisons cosmiques.

Par la critique de la Connaissance, le sujet se trouve identifié toujours davantage avec les plus lointains domaines d'un Univers qu'il ne saurait percevoir qu'en étant partiellement un même corps avec lui.

Par la Biologie ... le vivant est mis de plus en plus en série avec la trame entière de la biosphère.

Par la Physique, une homogénéité et une solidarité sans limite se découvrent dans les nappes de la Matière"

 "Ainsi, du travail patient, prosaïque, mais accumulé, des savants de toutes catégories, est sortie spontanément la plus impressionnante manifestation du Tout qu'on pouvait concevoir.... L'Univers dans sa totalité et son unité, s'impose inéluctablement aujourd'hui à nos préoccupations."

"....Pour le croyant, aussi bien que pour tout homme qui voit et qui pense, l'Univers se découvre avec une unité organique, une cohérence, une urgence, un éclat qui brûleraient les yeux sous les paupières les mieux closes. Comment le Chrétien pourrait-il vivre coupé de la sève qui alimente le sentiment religieux fondamental de l'Humanité? Comment adorerait-il tranquillement son Père des Cieux, tant que l'enveloppe, comme une immense tentation, l'influence, l'ombre de l'universelle et mouvante réalité cosmique?....

 "Notre royauté consiste à servir, comme des atomes intelligents, l'œuvre engagée dans l'Univers" (Teilhard)

table des exposés
 

 

Hasard, fractales, chaos, complexité et universalité

 
Claude Henri Pesquet
 
"Je n'attribue à la nature ni difformité, ni ordre ou confusion. C'est seulement du point de vue de notre imagination que nous disons que les choses sont belles ou désagréables à voir, ordonnées ou chaotiques." Baruch Spinoza

Le monde qui nous entoure apparaît d'une effarante diversité et complexité. La Science croit qu'il y a quelque chose de simple derrière tout ce fatras. La simple observation de phénomènes naturels, tels que la diffusion, la percolation ou la formation des éclairs, suggère une analogie entre des géomètres complexes. La géométrie traditionnelle, dite Euclidienne, est tout à la fois fondamentale et cependant incapable de nous fournir une approche effective de cette complexité du monde. La géométrie fractale, au contraire nous fournit une approche et une mesure commune de ces formes complexes.

Jusqu'à la fin des années 1960, la démarche scientifique consistait à comprendre le microscopique et à calculer le macroscopique à partir de ce microscopique. Les aspects non expliqués au niveau macroscopique étaient alors tributaires de phénomènes dit de hasard. En 1972 Philip Anderson écrit."La capacité de tout réduire à des lois fondamentales simples n'implique pas la capacité de partir de ces lois et de reconstruire l'univers." Cette reconnaissance des limites de l'approche réductionniste marquait une évolution vers des approches holistiques. Le développement de la géométrie fractale correspond à ce changement d'approche.

On définit par fractale un objet dont la géométrie peut être décrite par une dimension non entière. La géométrie de ces entités à dimension non entière s'applique à des objets aussi variés que le chou-fleur, la côte de la Bretagne, la structure des poumons ou l'architecture des plantes. Elle permet également de comprendre l'organisation de molécules complexes (ADN) ou encore la distribution des galaxies.

Les fractales peuvent intervenir dans des domaines d'échelle très variée, du sub-microbique à la répartition des galaxies. La géométrie fractale met en évidence une symétrie fondamentale, la symétrie de dilatation ou invariance d'échelle. Il est possible de classer les exemples correspondants en plusieurs catégories:

Les phénomènes aléatoires. La géométrie fractale est la géométrie du calcul des probabilités ce qui permet l'élargissement du calcul des probabilités à la géométrie de la réalisation d'une suite d'évènements aléatoires.

L'étude des itérations, utilisées pour l'étude des systèmes dynamiques non linéaires. Il est raisonnable de se demander s'il existe une association entre non linéaire et fractales, entre fractales aléatoire et fractales de systèmes dynamiques? La répartition fractale des galaxies dans l'univers est-elle le reste d'une turbulence passée?

Les phénomènes d'interfaces où apparaissent les grandes surfaces d'échange et la notion de robustesse des échangeurs fractals. peut-être un résultat de la sélection naturelle.

Les phénomènes d'amortissement des structures fractales

Les phénomènes de percolation d'invasion avec épuisement

 Les fractales nous montrent le chemin d'une nouvelle universalité. Cette universalité est la manifestation d'une structure sous-jacente commune à des phénomènes ou à des situations physiques apparemment différents. Notre qualité de croyant nous fait apercevoir dans cette universalité une preuve supplémentaire de l'organisation immanente de notre monde.

Les questions éventuelles, sur ce sujet, peuvent être adressées à pesquet@club-internet.fr

 Bibliographie:

 universalité et fractales, Bernard Sapoval, Flammarion, Paris 1997

Fractals and Scaling in Finance: Discontinuity, Concentration, Risks, B. Mandelbrot, Springer Verlag 1997

Neural Networks and pattern recognition, C.M. Bishop, Oxford University press, 1995

The ages of Gaia: A biography of our living earth, J.E. Lovelock, Commonwealth fund books program, 1995

Strange attractors: Creating patterns in chaos, J.C. Sprott, M&T books, New York 1994

Complexity: The emerging science at the edge of Order and Chaos, M.M. Waldrop, Touchstone books, 1993

Chaos and fractals, New frontiers in Science, H.O. Peitgen, Springer-Verlag, 1992

Physique et structures fractales, J.-F. Gouyet, Masson, Paris 1992

Formes fractales, E. Guyon et H. EugËne Stanley, Elsevier/North Holland, 1991

Hasard et Chaos, David Ruelle, Editions Odile Jacob, Paris 1991

Chaos: Making of a new Science, J. Gleick, Penguin (USA), 1988

Les objets fractals, forme, hasard et dimension, B. Mandelbrot, Flammarion, Paris 1975

table des exposés
 
 
La place de l'homme dans l'évolution et son avenir
 
Jacques Séverin Abbatucci (exposé fait à l'occasion de la Session Internationale de Caen, nov. 98)
 
La masse entière de l'univers est en évolution et l'homme en fait partie.L'évolution se fait dans le sens de la plus grande complexité. L'homme, par son cerveau, est le sommet de cette complexité. Selon la relation liant complexité et conscience l'homme est l'être dont le psychisme est le plus développé dans la biosphère. Son intelligence lui donne le pouvoir d'intervenir sur le processus évolutif. Il peut être considéré comme le point culminant de l'évolution, conduisant à un nouveau pas de complexité et de conscience, la noosphère, étant attiré par un foyer de convergence transcendant, le point oméga. Son avenir est dans la réalisation de cet état de conscience extrême.
 Voir texte in-extenso dans Tribune libre
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Teilhard et Zundel,

Anny Bée

Notes prises au cours d'un colloque sur Teilhard - Zundel à Paris en janvier 1999.

Il est précisé, dès le départ de la conférence, présidée par le président de l'association Teilhard de Chardin et par le président de l'association Zundel, qu'il n'est pas question de comparer Teilhard de Chardin à Zundel car ils ne sont pas comparables mais simplement de faire connaître ces deux visionnaires du XXe siècle . Nous verrons qu'il y a, cependant, un certain nombre de points communs entre ces deux penseurs..

Le colloque était plus axé sur la spiritualité que sur la science. Zundel, d'origine suisse, n'est pas un scientifique, contrairement à Teilhard de Chardin. L'un comme l'autre ont été mis, en 47-48, à l'index de l'église pour leurs propos en désaccord avec ceux de l'église de l'époque. Des personnes présentes dans la salle, ayant connu Zundel, ont témoigné dans le sens que c'était un personnage fascinant , faisant grande impression. Teilhard de Chardin a beaucoup écrit, c'était un écrivain quelque peu théoricien alors que Zundel était un prêcheur, écrivant peu. Il luttait contre l'idée d'un Dieu lointain mais pour un Dieu proche de l'homme, au service de l'homme. Parler de Dieu sans vivre de Dieu c'est le pire des athéismes disait Zundel. Le pape Paul VI, qui l'appréciait, l'a appelé en 1972 pour présider le carême au Vatican. Le pape disait de lui que c'était une des plus grandes figures du XXe siècle. Zundel est mort en 1975 à l'âge de 78 ans.

Teilhard de Chardin comme Zundel était passionné par la nature. Zundel écrit : « Notre symbiose avec la nature comporte, outre le versant tourné vers notre parenté animale, le versant tourné vers ce point d'émergence où nous sommes délivrés de notre pesanteur par une Rencontre qui ouvre en nous un espace illimité... L'univers matériel ne cautionne pas un pur matérialisme. Ses énergies peuvent stimuler les nôtres et se fondre avec elles en l'expérience libératrice où il cesse de constituer pour nous une limite et une contrainte ... Quel est le sens de l'Univers, de l'atome à la galaxie, où commence son histoire et comment ? A partir de notre aujourd'hui, quelle en sera la suite et la fin ? N'est-il pas présomptueux de poser de telles questions tant que nous n'avons pas su donner un sens à notre vie ? » (Hymne a la Joie de M.Zundel). Pensée assez proche de celle de Teilhard de Chardin. L'approche de la vérité, par contre est assez différente chez ces deux philosophes. Chez Teilhard de Chardin c'est la cohérence, la pensée réfléchie basée sur des résultats scientifiques. Zundel écrit : « ne serait-ce pas du coté de l'inconscient, avec toutes les résonances affectives où il retentit, plutôt que du coté de la raison qu'il faudrait chercher le secret de l'homme et du monde ? ». La vérité, pour Zundel, c'est quelqu'un que l'on rencontre. Quant on rencontre le Christ on n'a jamais fini de le découvrir.

Zundel était très attiré par la pauvreté à l'image du Christ.; Il avait des convictions mais restait très humble. Zundel n'a jamais rencontré Teilhard de Chardin mais il était passionné par le Phénomène Humain. Il était pénétré par l'évangile, prêchait l'amour de Dieu pour tous les hommes alors que Teilhard de Chardin dépassait l'évangile, il allait au delà, vers le Dieu cosmique. L'un comme l'autre ont le sens poétique. On ne peut pas parler de Dieu sans parler de l'homme et inversement. Touts deux affirment l'universalité du Christianisme et ont une recherche transdisciplinaire : c'est une anthropologie ouverte, l'homme est au centre. Ils ont l'un et l'autre une grande préoccupation sociale. Dieu rassemble, unifie. Ils ont enfin en commun une parole libérée, courageuse. Ils ont toujours essayé d'être honnête avec eux-mêmes. Pour Zundel, le vrai problème d'aujourd'hui c'est de répondre à la question : pourquoi vivons nous ? qu'est-ce que l'homme ? L'homme ne peut se comprendre qu'en partant de l'intérieur de lui-même et à l'intérieur de lui-même il découvre Dieu. Dieu est au dedans de nous, de chacun de nous. Par contre Teilhard de Chardin, dans Le Phénomène Humain, a une vision évolutive de l'humanité qui tend vers le Christ universel.

Pour Zundel, l'évolution n'est pas un phénomène important, pour Teilhard de Chardin c'est une notion fondamentale pour comprendre le sens de la vie.

En conclusion, Teilhard de Chardin et Zundel, deux grandes figures du XXe siècle, sont des chrétiens engagés partageant un certain nombre d'idées mais ayant des approches différentes de la vérité. Teilhard de Chardin a une approche logique, raisonnée, scientifique avec un souci de cohérence alors que Zundel a une approche inspirée, révélée, évangélique. L'un comme l'autre puisent à une même source, à savoir le Christ vivant.

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Teilhard et Bergson

Jean-Louis Dumas

Il paraît normal de rechercher une parenté entre la vision teilhardienne et l'intuition bergsonienne, toutes deux animées du sens de l'évolution. Teilhard avait lu et médité Bergson.

Mais une difficulté vient de ce que Teilhard a approfondi une même vision du monde, alors que Bergson a évolué : au temps de l'évolution créatrice, il est « une sorte de néoplatonicien; à partir de 1936, c'est un philosophe d'inspiration chrétienne » ( R.Violette).

Les deux auteurs sont d'abord les héritiers du XIXe siècle, qui est celui de Darwin. Ils luttent contre le matérialisme mécaniste, réconcilient les deux idées de « création » et d'« évolution » et réintroduisent franchement la dimension du temps. Bergson lance le thème de l'élan vital, jaillissement, puissance créatrice de formes et d'espèces. Sa retombée c'est la matière, geste créateur qui se défait. Bergson et Teilhard sont d'accord pour identifier la vie et la conscience, et enfin pour voir en l'homme la flèche de l'univers. Bergson insiste sur le surgissement de personnalités d'exception, les initiateurs moraux et les « mystiques complets ». Il conclut, comme Teilhard, que « Dieu est amour, et il est objet d'amour: tout l'apport du mysticisme est là » (Les Deux Sources, p.267).

Mais si l'univers Teilhardien monte, l'univers Bergsonien est chute et divergence. Bergson analyse et distingue, multiplie les oppositions : esprit et matière, instinct et intelligence, intuition et raison, alors que Teilhard synthétise. « L'univers de Teilhard acquiert la cohérence d'une symphonie classique, l'univers Bergsonien ressemblerait à une rhapsodie romantique » (M. Barthelèmy-Madaule).

Teilhard évoque « la domination universelle et cosmique du Verbe incarné ». Bergson s'arrête au seuil du christianisme. Il semblerait donc que « l'assurance de Teilhard et l'expectative Bergsonienne ne puissent engendrer le même dynamisme; et pourtant, nous devons nous rendre aux textes: nous assistons en fin de compte, au triomphe, chez ces deux penseurs, de la confiance, de la joie, de la sérénité, sur le mal et sur l'angoisse ». (M.Barthélémy-Madaule).

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Science et sens. A propos du livre de Thierry Magnin

Jean Robillard

 
A première vue le langage du théologien est différent du langage scientifique. Après réflexion, ils ne sont pas tellement différente et peut conduire à une recherche de dialogue entre Science et Théologie.
Aujourd'hui le lien entre théorie et expérience devient plus flou: les théories de l'évolution avec les polémiques qu'elles engendrent entre scientifiques en sont le plus bel exemple.
 
Pour le scientifique comme pour le théologien les représentations laissent souvent apparaître des contradictions c'est à dire deux affirmations qui s'excluent mutuellement et pourtant acceptées. En physique classique, par ex., une particule ne peut à la fois être onde ou corpuscule bien qu'elle se comporte tantôt comme l'une tantôt comme l'autre.
En théologie, le chrétien est un, mais il est à la fois corps et âme et donc de nature binaire. Le chrétien est invité à porter sa croix pour atteindre au bonheur, on pourrait estimer qu'il y a contradiction entre "la Croix" et le "Bonheur". Le Dieu de la Bible n'est ni personnel ni impersonnel: il est les deux à la fois "Je suis celui qui est". De nombreux autres exemples, tant dans le domaine scientifique que dans celui de la théologie , sont évoqués par le Dr Robillard.
 
Ces analogies entre science et théologie, en dehors de toute confusion ou de concordisme devrait faciliter le dialogue entre le scientifique et le croyant. La représentation de Dieu ( en théologie) et celle de la nature (en science) présente ainsi de fortes analogies.

Pour le chrétien, c'est par "la révélation" que l'homme a une représentation de Dieu, tandisque c'est par son intelligence que l'homme a une représentation de "la nature" mais cette intelligence, elle, lui vient de Dieu puisque l'homme a été "créé par Dieu à son image".

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LA SAINTE MATIÈRE
 
Jacques Séverin Abbatucci
 
La matière, pierre de touche de la "réalité", est l'objet d'une nouvelle approche par la science qui en rend le concept très abstrait. La matière, c'est de l'énergie. Mais c'est aussi de l'information. Les principes organisationnels sont devenus au moins aussi importants pour la description et la compréhension de la Réalité que les éléments constitutifs classiquement considérés comme "briques fondamentales". L'accent se déplace de "1'objet" vers 1'"événement", de la substance vers l'énergie, de la "structure" vers "l'organisation" (Nicolescu). L'abstraction est une composante de la Réalité.

La "réalité" biologique pousse à un degré supérieur l'état d'organisation et d'information de la matière. Chez le vivant, celui-ci est en perpétuelle évolution. Le substrat de l'être vivant est immatériel. Il repose en effet sur l'interaction, de nature électromagnétique, entre les éléments constitutifs des atomes séparés par un vide immense à leur échelle. En outre chaque élément est solidaire des éléments de tout l'univers. Il "n'est définissable qu'en fonction de son influence sur tout ce qui est autour de lui - et réciproquement, il ne se définit qu'en fonction de tout ce qui l'entoure" (Teilhard) L'esprit ne peut être dissocié de la "réalité". Une interprétation, même positiviste, de l'Univers doit, pour être satisfaisante, couvrir le dedans, aussi bien que le dehors des choses, - l'esprit autant que la matière. "La vraie Physique est celle qui parviendra, quelque jour, à intégrer l'Homme total dans une représentation cohérente du monde." (Teilhard) La matière est engagée, comme l'esprit, dans la grande œuvre de la Création. On ne peut l'en dissocier sans que s'écroule la logique de la cosmogénèse et que la foi de Teilhard a si bien devinée dans une démarche qui est celle d'un authentique scientifique. La physique moderne réhabilite s'il le fallait la noblesse de la matière. Dans la foi du croyant, elle est destinée à participer, dans l'abstraction que nous lui découvrons, à l'éternité de la Création

 (Texte complet : voir Tribune Libre)

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LE SENS SPIRITUEL de la RECHERCHE
 
Jacques S. Abbatucci
 
Présentation et discussions à propos de "Science et Christ" (Tome IX de l'édition du Seuil)
La réunion est articulée autour d'extraits de textes de Teilhard sélectionnés qui font l'objet de commentaires et de discussions.
 
" La Recherche est la forme sous laquelle se dissimule et opère le plus intensément, dans la nature autour de nous, le pouvoir créateur de Dieu. À travers notre recherche, de l'être nouveau, un surcroît de conscience émerge dans le monde.
Pas de foi chrétienne réellement vive si celle-ci n'atteint et ne soulève pas, dans son mouvement ascensionnel, la totalité du dynamisme spirituel humain... Le Règne du Christ, auquel nous nous sommes voués, ne saurait s'établir, dans la lutte ou dans la paix, que sur une terre portée, par toutes les voies de la technique et de la pensée, à l'extrême de son humanisation. C'est par le jeu de notre raison et de notre bon sens que nous reconnaissons et rencontrons la volonté de Dieu. " (IX, p.259).
 
On peut souligner la situation conflictuelle, encore de nos jours, entre la science et la religion. Le doute est toujours présent dans les esprits. Cette atmosphère de confusion, cet état de "basses eaux idéologiques" succède aux grandes idéologies de naguère : communisme, collectivisme, humanisme classique élevant en absolu la valeur de la personne humaine, etc..
 
Le corpus de la pensée de Teilhard est d'une étonnante pertinence à la fois dans sa perspective scientifique et dans sa vision chrétienne de l'homme et de la création. La valeur scientifique des travaux de Teilhard de Chardin est reconnue par ses pairs. Une chaire au Collège de France lui a été proposée. Sa foi a été démontrée par sa vie : ne lui a-t-il pas sacrifié de justes ambitions scientifiques ?
 
Pour Teilhard, le monde n'est pas fixé, il est en cosmogénèse. Il se dirige vers sa prochaine étape, la noosphère. .En outre, l'homme peut agir désormais sur l'évolution. La génétique, dont Teilhard avait pressenti les développements, n'est-elle pas au centre de nos préoccupations actuelles ?
 
La religion doit s'adapter à ce grand mouvement de fond. " Définitivement et pour toujours, on peut le croire, l'Univers s'est manifesté à notre génération comme un tout organique, en marche vers toujours plus de liberté et de personnalité. Par ce fait même, la seule Religion que l'Humanité désire et puisse admettre désormais est une religion capable de justifier, d'assimiler et d'animer le progrès cosmique tel qu'il se dessine dans l'ascension de l'humanité. " La science seule ne peut découvrir le Christ, mais le Christ comble les voeux qui naissent dans notre coeur à l'école de la science. L'homme a un besoin de connaissance.
 
Mgr André Dupleix, dans son remarquable petit livre 'Prier quinze jours avec Pierre Teilhard de Chardin' éditions Nouvelle Cité, 1994) montre bien le problème et la direction que l'on doit chercher : " S'il y a des remises en cause réciproques, elles se font dans le respect des ordres et des finalités : expérimentale pour la science, symbolique pour la religion, encore que le dialogue ouvert entre les deux permette une extension de leurs domaines propres. En ce sens la science traverse de plus en plus le champ symbolique, et le point de vue de la religion ou de la foi s'étend à la réalité globale de l'univers. Les deux démarches ne s'excluent pas et doivent se rejoindre, non seulement sur le terrain objectif de la recherche mais à l'intérieur de chaque homme qui s'interroge sur sa propre vie et sur la destinée universelle… On doit être scientifique et croyant en une même attitude de foi, synthèse de l'expérience et de l'adhésion, de la technique et de l'Amour. Tout chercheur est devenu aujourd'hui par exigence fonctionnelle un croyant en 'l'En-Avant', un voué à l''Ultra-Humain' "
 

Enfin, pour terminer, cette citation éblouissante de St Paul: " Au terme, nous parviendrons tous ensemble à l'unité dans la foi et à la vraie connaissance du fils de Dieu, à l'état de l'homme parfait, à la plénitude de la stature du Christ.. Alors, nous ne serons plus comme des enfants, nous laissant secouer et mener à la dérive par tous les courants d'idées, au gré des hommes… Au contraire, en vivant dans la vérité de l'amour, nous grandirons dans le Christ pour nous élever en tout jusqu'à Lui, car il est la tête. Et par Lui, dans l'harmonie et la cohésion, tout le corps poursuit sa croissance, grâce aux connexions internes qui le maintiennent, (le soulignement est du présentateur) selon l'activité qui est à la mesure de chaque membre. Ainsi le corps se construit dans l'Amour. " (Lettre aux Ephésiens(4,1-13).

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Le Groupe d'Etude Teilhard de Chardin en 1965

Chantal Adigard

Le cercle Teilhard de Chardin de la paroisse universitaire de Caen était de création récente lorsque j'ai participé à ses activités durant les années 1965-1966 et 1966-1967. Je me rappelle que nous avions étudié entre autres Le phénomène humain par la préparation personnelle et la mise en commun de nos réflexions sous la direction de notre aumônier. Ce cercle avait reçu des feuilles polycopiées du groupe d'étude Teilhard de Chardin de Lille fondé au début de 1964. J'ai retrouvé ces feuilles dans mes papiers en venant m'installer à Mathieu. Elles contenaient une méthode de travail, des résumés de conférences, des bibliographies.

La comparaison entre l'approche révélée par ces feuilles et l'approche actuelle de la pensée de Teilhard permet de voir combien un des thèmes retenus il y a trente-cinq ans - La recherche de Teilhard et ce qu'elle peut apporter à tous - est toujours d'actualité, et peut être considéré comme la question qui anime les membres de tous les groupes aujourd'hui encore. Des points comme les relations entre la Révélation et la science ou les relations entre la pensée de Teilhard et le marxisme soulèvent moins de débats de nos jours. Par contre, les avancées de la recherche et la mondialisation viennent donner une sorte de confirmation aux idées de Teilhard. Enfin, l'amour et l'éducation sont des thèmes qui ont gardé toute leur actualité. Comme il y a 35 ans, le Bulletin est l'organe de liaison qui apporte des articles de fond sur les thèmes actuels. Il est aussi le reflet de l'activité des divers groupes. La participation de chacun fait peut-être aujourd'hui, à côté de l'étude traditionnelle du texte, une plus grande place au domaine du vécu personnel.

Teilhard, vivant de sa foi, a donné un nom à l'énergie qui nous anime, nous attire, nous fait aspirer à l'unité. Chaque génération puise dan sa grande synthèse les chemins de sa convergence vers l'Oméga.

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Teilhard et le Cyberespace

Jacques S. Abbatucci

Présence de la vision teilhardienne dans le débat politique mondial. À propos de textes trouvés sur Internet.

Teilhard, comme chacun sait, est très présent sur le réseau mondial. On peut ainsi y découvrir que le programme du candidat démocrate Al Gore est très inspiré par la perspective teilhardienne. Dans son livre "La Terre en balance", Al Gore affirme que Teilhard nous aide à comprendre l'importance de la foi pour l'avenir de l'humanité. "Armé d'une telle foi", écrit-il, "nous pourrons estimer qu'il est possible de resanctifier la terre, de la reconnaître comme création de Dieu, et d'accepter notre responsabilité qui est de la protéger et de la défendre

Mario Cuomo, gouverneur de l'Etat de New York, s'inspire également de Teilhard. "Teilhard a fait de l'esprit de négativisme un péché. Il nous a enseigné comment l'univers entier - même avec la douleur et l'imperfection qu'il contient - est sacré."

Un article de Jennifer Cobb Kreisberg,"Un globe se revêtant d'un cerveau", insiste sur l'importance de l'amour pour fédérer les énergies humaines Sans amour, l'avenir serait dominé par un asservissement à la standardisation et à la technologie... Cet amour universel doit entraîner chaque membre de la "famille globale" dans un souci commun de solidarité et d'ambitions planétaires... Notre grande tâche morale est de lancer toutes les forces physiques et affectives de la terre unifiée pour soutenir et orienter un état de conscience accru. L'esprit n'est pas un phénomène transitoire ou secondaire dans le processus d'évolution, mais bien le phénomène central du processus entier. Aujourd'hui l'humanité a un grand besoin de "vrais techniciens et ingénieurs des énergies spirituelles du monde" lesquelles peuvent se développer "par le réveil et la convergence des richesses individuelles de la terre."

Dans un cosmos en transformation spirituelle, un nouveau mode de spiritualité est nécessaire, lié à une "morale de mouvement".

Pour John R. Malabry, théologien de Californie, dans "Le Cyberespace et le rêve de Teilhard de Chardin", Teilhard était un homme possédé d'une vision rare capable de 'remythologiser' sa foi pour l'accorder aux faits que ses études scientifiques l'avaient convaincu d'accepter… Sa vision est profondément centrée sur la Création, et elle mérite notre actuelle considération non seulement parce que sa pensée était très en avance sur son temps, mais parce que ses prédictions, qui semblaient si improbables à son époque, auraient pu rester inaperçues alors que nous les voyons se manifester proprement sous nos yeux. Teilhard a été l'un des premiers à apercevoir l'importance de "ces extraordinaires machines électroniques, amorce et espoir de la jeune cybernétique". Le Cyberespace est une réalité globale, gérée en réseau, soutenue, accessible et générée par ordinateur. Il s'agit d'une réalité multidimensionnelle, artificielle, ou virtuelle. En ce monde, où chaque écran d'ordinateur est une fenêtre, la distance réelle et géographique n'est plus pertinente. Les objets vus ou entendus ne sont pas physiques ni non plus, la représentation obligatoire d'objets physiques, mais sont plutôt dans leur forme, leur caractère et leur action, faits de données, d'information pure. Cette information est dérivée partiellement du monde normal et physique en activité, mais elle résulte surtout de l'immense échange de représentations symboliques, d'images, de sons et de personnalités qui constituent l'entreprise humaine en science, art, affaires et culture. On évoque ici les travaux de Xavier Sallantin sur l'existence d'une réalité virtuelle doublant notre réalité.

Rappelons enfin la définition de Teilhard pour la noosphère : "Un nouvel ordre de conscience émergeant d'un nouvel ordre de complexité organisée. Une hyper synthèse de l'humanité sur elle même". Ce concept ne suggère-t-il pas le lien que la neuroscience moderne établit entre l'hyper complexification cérébrale et la conscience ?

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 L'athéisme purificateur

par Michel Godefroid

" Le Diable et le Bon Dieu ", pièce jouée pour la première fois en 1950, est une très belle pièce, mais une pièce à thése de vulgarisation philosophique. Trois thèmes principaux sont dégagés, suivis de réflexions en recul de l'œuvre.

-1 -Le thème du mal et de la souffrance.

A une mère éplorée de la mort de son enfant, suite de la famine occasionnée par le siège de Worms, le prêtre Heinrich répond d'abord " Dieu sait plus de choses que tu n'en sais. Ce qui te paraît un mal est un bien à ses yeux " . Puis, ensuite, il ajoute " je ne comprends pas. Je ne comprends rien…. il faut croire, croire, croire ". Dérision chez Sartre, mais il est permis de faire une autre lecture.

-2- Le thème de l'engagement et de la solidarité.

On interpelle ainsi une communauté chrétienne idéale et pacifiste " Traîtres, vous voilà démasqués. Si cette guerre éclate, l'on n'admettra pas que vous soyez restés neutres pendant que vos frères se faisaient égorger.. ". " Je ne vous reproche pas votre bonheur, dit un autre personnage, mais je me sentais plus à l'aise quand nous étions malheureux ensemble, car notre malheur était celui de tous les hommes. Sur cette terre qui saigne, toute joie est obscène… ".

-3- Le thème de l'athéisme.

" Pourquoi fais-tu semblant de parler à Dieu ? Tu sais bien qu'il ne te répondra pas… ". " Torture les faibles ou martyrise- toi. Baise une courtisane ou un lépreux… Dieu s'en fout ". Les prophètes trichent. Goëtz, un prophète de la pièce, s'était percé avec un poignard pour faire croire qu'il avait les stigmates. En parlant de son option pour la religion, il avoue : " Tout n'était que mensonge… j'ai fait des gestes.. Dieu est mort… mort ou vivant, il y a longtemps que je ne me souciais plus de lui ". Goëtz, devenu athée, dit à sa maîtresse " Comme tu es vraie depuis qu'il n'est plus ". Il ajoute " j'ai tué Dieu parce qu'il me séparait des hommes. Je ne souffrirai pas que ce grand cadavre empoisonne mes amitiés humaines… Mais, est-il si mort ? ". " Il me séparait des hommes et voici que sa mort m'isole encore plus sûrement ". C'est un aveu.

Le livre de Job nous présentait déjà la discordance entre le Mal moral et le Mal souffrance. La création serait-elle un processus et le Mal ne serait-il qu'un chaos pas encore agencé ? Il est plus simple de penser que le mal est une aporie. Si le spectacle du Mal et de la souffrance peut servir d'argument à l'athéisme, la protestation contre le Mal et la souffrance est aussi partagée par les croyants. Certes, Dieu est parfois défendu par de prétendus prophètes ou des apologistes insuffisamment convaincants. C'est en ce sens que l'athéisme est purificateur, mais l'athéisme présenté ici ne dépasse pas le niveau des phénomènes. La pièce part d'un postulat initial, progressivement dévoilé, qui aboutit au Deus ex machina final avec la découverte de la mort de Dieu.

Cet athéisme est-il actuel ? Oui, c'est un athéisme pragmatique qui ne se soucie pas du vide ou du non-vide de la physique quantique mais qui est un refus ou une ignorance de Dieu, plus anti-théisme qu'athéisme.

Comment concilier la joie chrétienne et le spectacle de la misère du monde, pour répondre à la critique ? La dichotomie du " déjà là " et du " pas encore " ne peut être saisie que dans le mystère de l'espérance, car le " déjà là " n'a de sens que par la projection vers le devenir du " pas encore ". Dieu ne peut-être que le " tout autre ". A Moïse, il se révèle " je suis celui qui es " mais il ne montre pas sa face. Simone Weil (la philosophe morte en 1943) dit en substance " ne pas croire en Dieu, ne rien savoir de Dieu, n'aimer en Dieu que son absence afin que le renoncement à la présence de Dieu soit un amour absolu, pur et soit le vide qui est plénitude ".

Le mot de Martin Luther pourrait être pour les uns le mot de la fin, tandis que, pour les autres, ce serait s'engager dans une nouvelle problématique. " On cherche Dieu un peu partout, mais tant qu'on ne le cherche pas en Jésus-Christ, on ne le trouvera nulle part ".

 

 

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Teilhard de Chardin et la Morale

Jean Louis Dumas

Si Gabriel Marcel pouvait mettre Jean-Paul Sartre au défi d'élaborer une morale, on ne saurait faire un tel reproche à Pierre Teilhard de Chardin. C'est ce que je voudrais montrer en prenant pour guide Madeleine Barthélémy-Madaule, auteur de La Personne et le drame humain chez Teilhard de Chardin (1967).

La place de la morale.

Nous pouvons partir d'un texte de Teilhard de Chardin : " La Morale peut-elle se passer de soubassements métaphysiques avoués ou inavoués ? "(1945). La réponse est :non. Pour lui, " une métaphysique se double nécessairement d'une morale, et réciproquement ".

Le problème de l'action est central. Il puise, dans " l'inquiétude moderne ", une acuité singulière. " Jusqu'à l'homme, la vie n'est pas en danger ". Mais avec l'homme tout est remis en question. L'homme a " la redoutable faculté de mesurer ou de critiquer la vie ". Avant l'homme il y a seulement le mal physique. Avec l'homme apparaissent la liberté, le mal moral, les valeurs et les anti-valeurs, la tentation de dire : " à quoi bon ? ".

C'est donc parce qu'il est inéluctable d'opter sur la conduite à tenir, qu'il est inéluctable de bâtir une conception du monde. Cette vision d'ensemble, à laquelle la morale est liée, est ainsi définie dans L'Univers personnel :

1°- le cosmos culmine actuellement dans l'homme, avec la personne humaine comme centre ;

2°- le cosmos ne peut culminer en définitive que dans une personne suprême ;

3°-l'univers fait partie organique du " personnel ", il tisse peu à peu les structures de la personne par la convergence et la centration qui y sont à l'œuvre. Or, la puissance de centration continue d'opérer dans la personne : elle la rapproche des autres personnes et les rattache toutes ensemble au Centre des centres, c'est à dire à la Personne suprême.

Il nous faut alors rompre avec certaines habitudes intellectuelles :

-rupture d'une liaison prétendue nécessaire entre l'individuel et le personnel : la personne n'est pas l'individu (cf. Emmanuel Mounier, Manifeste au service du personnalisme,1936) ;

-cessation d'une incompatibilité prétendue nécessaire entre le personnel et l'universel ;

-aveu que le personnel par excellence est l'universel : Dieu, centre des centres, est personnalisant dans la mesure où il est puissamment unificateur.

Mais, bien que l'être et l'homme finalement soient unifiés, Teilhard fait jaillir l'unification d'une action libre. L'homme opère dans un devenir dynamique où l'action a quelque chose à faire. Par suite, il y a chez Teilhard, des vues morales très explicites, mais fort dispersées.

Les thèmes de cette morale.

-La personne :

On trouve ici un personnalisme de mouvement et de progrès, avec un très réel souci de l'intégrité personnelle.

-L'humanité :

Nous ne devons pas être des déserteurs , sceptiques sur l'avenir du monde. " Maître de la joie de vivre ",Teilhard insiste sur la maîtrise des énergies cosmiques par les découvertes physiques et chimiques, et sur la croissance des sciences humaines et sociales. D'où un éveil des responsabilités. Le " sens humain " établit entre tous les hommes " une immense et unique communauté d'espoir, d'action et de foi ", dont l'objet est dans l'avenir. Mais, ici, Teilhard rencontre le possible conflit de la personne avec la socialisation . Il rencontre les peurs de l'espèce humaine : la personne qui se sent broyée, ou " la termitière au lieu de la Fraternité ".

Mais le monde n'est pas voué à l'échec. Nous devons affronter la socialisation, et la transfigurer. Teilhard condamne l'individualisme et l'isolement. L'individualisme est le péché contre l'humain, la rupture de l'unité dans l'espace, et l'arrêt de l'évolution dans le temps. Mais Teilhard s'élève aussi contre l'égoïsme collectif et le racisme.

-Le progrès :

Il est une Force, et la plus dangereuse des forces. " Il est la conscience de tout ce qui est et de tout ce qui se peut ". Mais il comporte bien des risques. Dans Œuvres, t.5,p.31,Teilhard met en garde contre l'idolâtrie du progrès. Mais, dans Œuvres, t.5, p.37, il exalte la grandeur d' " progrès qui entraîne ou balaie ceux-là mêmes qui ne veulent pas de lui ".

Les impératifs

Il y en a plusieurs, mais le moteur en est l'amour, " l'énergie la plus puissante ".

-L'amour :

" L'Esprit de la terre "(1931) décrit la formidable puissance animatrice et créatrice de l'amour. " Cette énergie physico-morale de personnalisation où se réduisent en définitive toutes les activités manifestées par l'Etoffe de l'Univers ", c'est l'amour ( Œuvres,t.6,p.9O). Suivent des pages sur " le sens sexuel ", " le sens humain " et " le sens cosmique ". Ainsi " l'amour est une aventureuse conquête. Il ne tient et ne se développe, comme l'Univers lui-même, que par une perpétuelle découverte. Ceux-là donc seulement s'aiment légitimement que la passion conduit tout les deux, l'un par l'autre, à une plus haute possession de leur être. La gravité des fautes contre l'amour n'est pas d'offenser je ne sais quelle pudeur ou quelle vertu. Elle consiste à gaspiller, par négligence ou par volupté, les réserves de personnalisation de l'Univers. C'est cette déperdition qui explique les désordres de " l'impureté " (Œuvres,t.6,p.95). La pureté, elle, est un gain d'énergie, une " chute en avant " vers l'hyper-personnalisation.

Il existe un attrait des personnes pour les collectivités, un enthousiasme unitaire. Mais Teilhard fait voir le conflit violent entre les totalitarismes et le personnalisme. " Le passage de l'individuel au collectif est le problème actuel de l'Energie humaine (…). Devons nous choisir entre le Charybde des collectivismes et le Scylla des anarchismes ? " (Œuvres,t.6,p.187).Pour trouver l'issue, Teilhard s'appuiera sur le sens humain et le sens du divin.

-La recherche :

Elle prend une valeur éthique. Mais, comme toutes les activités de l'esprit, elle est animée et guidée par l'amour. Le chercheur, dès lors, est " une sorte de Prêtre " (Le Sens humain,p.3). " Savoir pour savoir. Mais aussi, et peut-être davantage encore, savoir pour pouvoir(…) Pouvoir plus pour agir plus (…). Agir plus afin d'être plus… " ( Le Phénomène humain,p.277)(cf. aussi Recherche, Travail et Adoration, mars 1955).

-La responsabilité :

Teilhard fonde les valeurs de responsabilité, de volonté, d'action, sur la liberté. Aujourd'hui, l'homme voit s'exalter presque à l'infini, devant lui, la grandeur de ses responsabilités : " Nul élément ne saurait se mouvoir ni grandir qu'avec et par tous les autres avec soi " (Le Phénomène humain,p.271).

Le Bien et le Mal.

Le Bien n'est pas un modèle à copier : il est à faire. Certes agir moralement, c'est agir selon la volonté de Dieu. Mais cette volonté n'est déchiffrable qu'à travers l'invention la plus

haute de notre volonté et de notre action humaine. Un bergsonien dirait que le Bien est un " schéma dynamique ".

On célèbre l'optimisme de Teilhard. Mais Madeleine Barthélémy-Madaule (Bergson et Teilhard de Chardin,1963,p.412) montre que le mal occupe chez lui une place centrale. Le mal est aux racines mêmes de l'être, il est ontologique. Teilhard parle du " mal de l'espace-temps ", ou mal de la multitude et de l'immensité. Le mal, c'est le multiple (Réflexions sur le péché originel, 1947). Il est non seulement l'absence d'unité, mais le fait que le multiple en tant que tel est inapte à l'unité.

-La souffrance :

Au moment même où il est le plus sensible à l'ivresse du cosmos, Teilhard perçoit les gémissements de la terre et le prix que coûte la progression. " Nous sommes en croix ", telle est l'une des leçons du cosmos lui-même. La peine de pluralité est justement " la source la plus obvia de nos peines ". Evoquons les passivités dont traite Le Milieu Divin, passivités de croissance et passivités de diminution. Les premières résident dans le fait que la vie est reçue. A propos des secondes, Teilhard parle du mal physique et social, faiblesse et fatigue, absence de résultats, écoulement du temps, déchéance humaine achevée dans la mort. Mais, contemplant le Christ ressuscité, il transforme tout ce négatif en l'inversant. Nous pouvons nous-mêmes insérer ces diminutions dans le Milieu divin

-La faute :

La faute émerge avec l'homme, sa réflexion, sa liberté. Il était inévitable que les tâtonnements de la liberté aboutissent à la faute. Il faut en effet tenir compte de l'extrème fragilité et instabilité de la centration psychologique chez l'homme. La faute est rupture de l'unité ou plutôt arrêt du processus d'unification. Elle succombe au mirage d'une fausse unité, d'une caricature d'unité.

Conclusions

Originalité de la morale teilhardienne, avec ses notions d'humanité totale, de personne, de Point Oméga. Teilhard parle d'une morale de mouvement opposée à la morale d'équilibre. Est bon tout ce qui concourt à l'énergie spiritualisante de l'univers. Dès lors bien des devoirs nouveaux surgiront, mais bien des choses qui semblaient permises par la " morale statique " seront interdites par une " morale dynamique ". Réciproquement, des interdits s'effondrent et font place à des prescriptions nouvelles. Une morale de mouvement est une morale en mouvement. Teilhard nous convie à nous embarquer sur " l'océan mystérieux des énergies morales à explorer " (Oeuvres,t.6,p.133). Une morale de mouvement est tournée vers l'avenir " dans la poursuite de Dieu "(ibid.p.135). L'expérience morale appelle l'expérience religieuse.

Ce qui est central ici, c'est l'Energie. Celle-ci, l'homme doit se l'approprier, comme chez Nabert le sujet doit s'approprier une affirmation dont il n'est pas la source, et qui pourtant s'affirme en lui et par lui (Eléments pour une éthique, 1943).

De même, chez Paul Ricoeur, l'éthique est une réappropriation de notre effort pour exister (De l'interprétation, 1965). Mais déjà Malebranche montrait que nous avons " du mouvement pour aller plus loin ", immense dynamisme qui nous mène vers Dieu 'De la Recherche de la Vérité,1674,I,I.5 II).

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Teilhard de Chardin, témoin et éducateur de la Foi

Père André Picard

 1 -Introduction: Teilhard, un homme de foi

Je ne suis pas un spécialiste de Teilhard. Je n'ai d'ailleurs pas lu toutes ses œuvres, tant s'en faut. C'est dire, dès le départ, les limites de mon intervention. Aussi bien, mon propos n'est-il pas de porter un jugement global sur Teilhard et, encore moins, d'apprécier la valeur scientifique de ses recherches et de ses propositions.

Ce qui m'attire chez Teilhard, et sur quoi je voudrais m'exprimer, c'est le "croyant " qu'il était essentiellement et la manière dont il vivait sa foi. Mon intention est donc, simplement, de rendre compte de l'influence bénéfique qu'il a exercé sur mon propre cheminement dans la foi.

Teilhard avait une foi modelée par la grâce et la Parole de Dieu mais cette foi était également interpellée, purifiée et dynamisée par ses investigations paléontologiques et anthropologiques. Il unissait dans une même attitude l'accueil des confidences de Dieu livrant son projet sur le monde et les convictions issues de ses observations scientifiques.

C'est cette harmonie et cette convergence entre la contemplation de Dieu et la découverte de l'Univers qui m'ont séduit et, je crois, transformé.

Sur des chemins qui m'avaient été déjà ouverts par des guides tels que Blondel, Bergson, de Lubac ou Zundel, la rencontre de Teilhard m'a permis de donner à ma foi une densité, une vigueur et un optimisme qu'elle n'avait pas encore au même degré à la fin de mes études théologiques. Mon expérience personnelle m'a amené à penser que Teilhard pourrait bien être une référence et un guide de grande valeur pour tant d'hommes et de femmes de notre temps qui sont des chercheurs de sens aussi bien dans la ligne d'Augustin que dans celle de Galilée. Il me semble que Teilhard ouvre une porte du plus grand intérêt à ceux qui veulent " aller au ciel à travers la terre " pour reprendre une de ses expressions ("Christologie et Evolution" -1933).

On a dit qu'il était le Jean-Baptiste des temps modernes. L'affirmation est sans doute un peu excessive, mais il me paraît, en effet, que son expérience et la façon dont il la partage sont de nature à ouvrir les chemins d'une rencontre avec le Christ d'une manière accordée à l'esprit honnêtement critique de nos contemporains.

Deux ouvrages m'ont surtout aidé à interroger et à approfondir ma foi. Ce sont " Le Milieu Divin " (de 1926) et "Le Phénomène Humain " (de 1938-40). Je n'exclus pas pour autant d'autres œuvres que je ne connais que très partiellement mais dont certaines pages m'ont paru lumineuses. Aux uns et aux autres, je ne ferai explicitement référence que d'une manière occasionnelle pour éviter d'alourdir mon discours.

J'aimerais regrouper mes observations en deux chapitres complémentaires l'un de l'autre:

- La dynamique de la foi

- L'épaisseur de la foi.

2 -La dynamique de la foi.

Par cette expression, je veux signifier que la foi n'est pas une réalité figée, mais une relation à Dieu qui est appelée à se développer et à s'affiner au cours d'une Histoire. En même temps je voudrais montrer, toujours à la lumière de Teilhard, qu'elle est une vision dynamique du monde qui s'enrichit progressivement des investigations de la science. Sur ces points, je m'exprimerai en deux paragraphes :

- La foi est un cheminement dans la fidélité et le changement, une expérience évolutive.

- Ce cheminement intègre avec discernement les progrès de la science.

2-1 - La foi est un cheminement dans la fidélité et le changement.

De même qu'il y a une cosmogenèse, une biogenèse et une noogenèse, il y a une genèse de la foi qui se produit sous l'influence conjuguée de Dieu et de la liberté humaine. S'il est vrai que la foi, considérée comme don de Dieu, comporte en elle même tous les éléments de sa croissance, il est vrai aussi que la conscience que nous en prenons et l'expérience que nous en faisons sont soumises à un développement dans le temps. Sous ce rapport, la foi de l'enfant et celle de l'adulte sont heureusement et nécessairement différentes dans leur expression et même dans leur contenu. Teilhard en a fait lui-même l'expérience, par exemple dans la représentation du cœur de Jésus: d'abord détail anatomique suscitant des réactions affectives, ce cœur devient le centre d'une énergie divine qui rayonne sur l'immensité du monde et la transforme.

En ouvrant le Concile Vatican II, le 11 octobre 1962, Jean XXIII avait bien souligné cette différence entre la doctrine fondamentale et son expression dans le temps. Il disait : " Une chose est la substance de l'ancienne doctrine du dépôt de la foi, une autre est la formulation de son revêtement et c'est en cela qu'il faut, avec patience, si nécessaire, attacher beaucoup d'importance ". La foi est un germe déposé dans le cœur humain, qui doit s'épanouir dans un phénomène de croissance incessante où se mêlent grâce de Dieu et liberté de l'homme. Elle est une marche vers une adhésion toujours plus totale à la Parole (le Verbe). Le parcours de la vie s'accompagne d'une purification de la foi qui rejoint une personne active beaucoup plus que des concepts et qui devient une alliance bien plus qu'une soumission passive. En même temps, d'étape en étape, la foi se simplifie dans son expression, s'affermit dans ses convictions fondamentales et se ramène à l'essentiel dans ses énoncés.

Au cours de sa genèse et de son épanouissement, la foi se dégage d'un certain nombre de formulations abstraites de la théologie scolaire pour retrouver la saveur et l'audace des textes de la Bible, comme ceux de St Paul ou de St Jean.

Teilhard de Chardin a lui-même mesuré la distance qui sépare la fraîcheur des affirmations bibliques de la rigueur juridique et moralisatrice d'une certaine théologie, en ce qui concerne par exemple le rayonnement du Christ cosmique.

Dans ce même mouvement de ressourcement et de recours à la Parole, le chrétien s'émerveille de constater que la foi éclaire et comble les espérances humaines. Teilhard laissait entendre que la foi en Dieu jaillit au cœur de la foi en l'homme, non pas que la foi en Dieu soit un prolongement naturel et obligé de la foi en l'homme, car la première est un don divin absolument gratuit. Mais la foi en Dieu n'apparaît pas comme un corps étranger à la foi en l'homme, cette dernière étant épanouie et transfigurée par la première (la foi en Dieu). La grâce ne se substitue pas à la nature, mais elle ne la mutile pas non plus: elle l'enrichit et l'élève. " Servir Dieu , rend l'homme libre comme Lui " dit un poème liturgique.

2-2 - Le cheminement de la foi intègre avec discernement les progrès de la science.

La vitalité, la vigueur, la fécondité de la foi se manifestent également, si j'en crois Teilhard, par l'aptitude de celle-ci à intégrer la recherche des sciences de l'homme et de l'univers, sans confusion comme sans réduction.

Dans la perspective de Teilhard, la foi chrétienne est tout à fait compatible avec une vision dynamique du monde et de son évolution. Cette harmonie entre foi et histoire de l'univers me plait parce qu'elle ne me parait ni artificielle ni simpliste. La foi chrétienne n'oblige pas à renoncer aux enthousiasmes du paléontologue ou de l'anthropologue : au contraire, elle se réjouit de les accompagner, de les éclairer éventuellement et de s'en nourrir avec discernement...

La foi se trouve à l'aise dans la perspective d'un univers traversé depuis les origines par un élan vital qui a franchi les étapes de la cosmogenèse, de la biogenèse et de la noogenèse pour aboutir à la christogenèse (à condition de bien situer et de bien comprendre cette dernière étape, qui n'est dernière que dans l'énumération). Cette lente montée de la matière vers la vie et vers l'esprit humain n'est nullement contrariante pour une lecture croyante de la Bible. Que la matière soit " la matrice de l'Esprit " comme dit Teilhard, ne contredit pas la possibilité d'une présence active de Dieu, au cœur même de l'évolution. Les constats scientifiques du paléontologue et de l'anthropologue n'induisent pas nécessairement l'existence d'un Dieu créateur, mais ne s'y opposent pas non plus et la foi accueille volontiers l'hypothèse d'une trajectoire ascendante de l'évolution (qui peut d'ailleurs connaître des retombées).

L'objectif de la foi n'est pas d'expliquer le "comment" de l'Univers, mais le "pourquoi". Et si les savants (tout au moins certains et, parmi eux, Teilhard) nous disent que l'évolution a une direction, la foi peut très bien assumer ce constat, tout en l'éclairant d'une manière spécifique mais non contradictoire. N'est-ce pas d'ailleurs ce que laisse entendre St Paul dans son épître aux Romains lorsqu'il affirme " Nous le savons : la création tout entière gémit maintenant encore dans la douleur de l'enfantement " (Romain 8/22).

Ce que la science, par elle même, ne peut affirmer, la foi, elle, peut le faire entendre à l'esprit du croyant. Sur la base d'un savoir qui n'est pas celui de la science mais celui de la Révélation, elle peut en effet enseigner que le Christ est au cœur et au terme de l'évolution que nous avons évoquée. C'est une conviction très chère à Teilhard de Chardin qui, en l'assurant, ne se sent pas écartelé entre sa foi et ses conclusions scientifiques, même s'il lui semble parfois que certaines affirmations théologiques sont trop timides, voire déformantes. Mais la foi ne s'identifie pas avec la théologie, bien qu'elles aient besoin l'une de l'autre.

À la suite de Teilhard et en accord avec les affirmations du Nouveau Testament, j'aime à penser et à dire que le Christ - le Verbe incarné- est à la fois à la source, au cœur et au terme de l'Univers créé. J'aime à croire que le Christ récapitule et oriente toute la souffrance et l'espérance des hommes, mais aussi qu'il assume en sa personne l'harmonie des astres célestes aussi bien que le douloureux devenir de notre terre à travers des cataclysmes et des déchirements bien plus anciens que l'humanité. N'est-ce pas ce que nous suggère la liturgie en la fête du Christ Roi lorsqu'elle nous fait dire : " Dieu éternel, tu as voulu fonder toutes choses en ton fils bien aimé; fais que la création libérée de la servitude, reconnaisse ta puissance et te glorifie sans fin ", ou encore dans l'une des préfaces à la prière eucharistique : " En Lui, Jésus-Christ, tu as voulu que tout soit rassemblé." (1ère préface commune).

C'est également la pensée de l'apôtre Paul quand il affirme la place centrale du Christ dans la création : " Nous attendons ardemment comme sauveur le Seigneur Jésus-Christ qui transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire avec cette force qu'il a de pouvoir même se soumettre tout l'univers ", écrit-il dans la lettre aux Philipiens (3/20-21). D'une manière peut-être encore plus vigoureuse, le même Paul affirma dans la lettre aux Colossiens en parlant du Christ : " C'est en Lui qu'ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles... Tout a été créé par Lui pour Lui. Il est avant toute chose et tout subsiste en Lui. " (1/16-17).

Teilhard aime cette vision dynamique du Christ et de sa présence dans l'Histoire. Personnellement je suis heureux de contempler dans le Christ - Verbe Incarné non pas un personnage étrange et étranger, mais celui dont la vie et l'influence assument, orientent et conduisent à leur terme les réalités de la création, même si c'est avec une lenteur qui contrarie nos impatiences, ou à travers des épreuves que nous prenons pour des échecs.

Au rythme des millénaires, le Christ - dont le rayonnement fait craquer les limites du temps mesurable - (le Christ) conduit l'Univers : de la matière vers la vie, puis de la vie vers la pensée, puis de la pensée vers l'amour. Et c'est par l'amour que se fait la rencontre de Dieu. Certes cette évolution ascendante ne se fait pas sans obstacles ni retombées, mais je crois avec une espérance inébranlable que l'univers est en marche vers sa transfiguration dans le Christ et par Lui. Comme Teilhard, je suis heureux de contribuer, même pour une petite part à cette transfiguration, chaque fois que je permets aux forces de l'esprit et de l'amour de se déployer dans le monde. Et c'est pour moi une immense joie que de vivre déjà cette transformation à chaque eucharistie que je célèbre lorsque la matière du pain et du vin devient sacrement du corps et du sang du Christ. Ainsi se réalise progressivement ce que Teilhard appelle la "Christogenèse", un mot qui ne doit pas nous faire peur si nous le comprenons à la manière de St Paul qui parlait de la construction et de la croissance du corps du Christ. Je conclus cette première partie par une expression de Teilhard dans ses réflexions sur "Le Prêtre" (texte de 1918 - Editions du Seuil, p.32): " Promouvoir, si peu que ce soit, l'éveil de l'Esprit dans le monde, c'est offrir au Verbe Incarné un accroissement de réalité et de consistance, c'est permettre à son influence de s'épaissir autour de nous ".

3 - L'épaisseur de la foi.

Par ce titre, je voudrais indiquer que la foi n'est pas une réalité située dans les hautes sphères de l'esprit et dégagée de tout lien avec l'engagement de l'homme dans la mise en valeur de la création. La foi n'est pas le revêtement superficiel d'une activité humaine à laquelle elle demeurerait étrangère. Bien au contraire, dans la pensée de Teilhard (qui m'inspire beaucoup), la foi s'enracine dans l'activité humaine au cœur du monde : elle s'en nourrit, elle lui donne un sens, elle l'oriente vers le "point oméga" c'est à dire " qu'elle ramène à Dieu une parcelle de l'être qu'il désire " ("Le Milieu Divin", p.50-Seuil). C'est ce que j'appelle "l'épaisseur de la foi".

La vie active de l'homme n'est pas un "à coté" de la foi sans intérêt pour la relation à Dieu et la foi ne se déploie pas dans l'inutilité d'une histoire humaine. Vraiment, écrit encore Teilhard, " par l'opération toujours en cours de l'Incarnation, le Divin pénètre si bien nos énergies de créature que nous ne saurions, pour le rencontrer et l'embrasser, trouver un milieu plus approprié que notre action même." ("Le Milieu Divin", p. 51). Naturellement dans cette rencontre du Divin et de l'Humain, il n'y a aucun automatisme ni aucune nécessité, car la liberté humaine peut toujours se dérober. Mais elle peut aussi s'accomplir dans l'accueil du projet divin, comme c'est sa vocation.

Pour expliquer un peu mieux ce que j'entends par "épaisseur" ou "densité de la foi", je voudrais maintenant développer rapidement deux convictions soutenues par des affirmations répétées de Teilhard :

- la première, c'est que l'engagement dans le monde est un chemin possible de sanctification.

- la seconde (complémentaire) c'est que le service de l'homme est une voie d'accès à Dieu.

3-1 - L'engagement dans le monde est un chemin possible de sanctification.

D'une part, l'activité humaine, quand elle est honnête et droite, peut conduire à la contemplation de Dieu.

D'autre part, la recherche de Dieu ne détourne pas les hommes de leurs responsabilités au cœur de l'Histoire.

C'est surtout dans son ouvrage sur "Le Milieu Divin" que Teilhard s'exprime sur cette double proposition que je vais maintenant préciser quelque peu.

C'est bien la vie humaine tout entière, considérée dans ses zones les plus naturelles que l'Eglise déclare sanctifiable : " Que vous mangiez, que vous buviez, quoi que vous fassiez d'autre, dit St Paul " (Le Milieu Divin, p.33). De soi, il n'y a pas de divorce entre l'activité profane et le service de Dieu, que cette activité soit scientifique, professionnelle, sociale ou politique.

Certes, la vie dans la foi est une réalité spécifique dont l'objectif est l'union à Dieu dans l'amour. Elle ne se confond pas avec l'épanouissement de l'intelligence, de la volonté ou de l'affectivité humaine. Elle est fondamentalement et initialement un don de Dieu que l'homme reçoit par grâce ; elle comporte des activités qui lui sont propres comme la prière et l'exercice de la charité (au sens de dépassement de soi-même en vue d'enraciner notre liberté dans celle de Dieu).

Cependant, il n'y a ni coupure ni opposition entre vie spirituelle et activité humaine, comme si elles étaient étrangères l'une de l'autre. Le "spirituel à l'état pur" est probablement une illusion et une erreur.

On ne peut pas en même temps, adorer Dieu et abîmer sa création ou en réserver égoïstement les richesses à quelques-uns. On ne peut pas en même temps, proclamer l'amour de Dieu et se complaire dans le racisme ou le nationalisme étroit etc.

Le Père d'Ouince (jésuite) qui avec le Père de Lubac était un bon connaisseur et un admirateur lucide de Teilhard, a explicité cette conviction dans des termes que je reproduis et que je fais miens : " le monde n'est pas seulement le milieu dans lequel nous vivons, nous mouvons et nous sommes... il est aussi le lieu de notre pèlerinage et de notre labeur. Par notre action dans le monde et sur le monde nous allons à la rencontre de Dieu ... " (d'Ouince "Un prophète en procès", p.191).

Teilhard a clairement argumenté contre une certaine forme de spiritualité opposant radicalement Dieu et le monde. Dans cette dernière perspective, l'univers et la condition humaine ne seraient que des cendres sans importance ou, au mieux, un passage obligé qu'on ne peut éviter mais qui n'a pas d'intérêt pour la rencontre de Dieu.

En forçant un peu les traits, on pourrait dire que le monde est vicié et caduc : la perfection consisterait à s'en détacher pour s'élever à un niveau supérieur où l'âme libérée de la prison pourrait enfin jouir de la lumière et de la chaleur du divin soleil.

Teilhard est très éloigné de cette conception et des pratiques qu'elle peut engendrer. Dans un passage du "Milieu Divin" qui ne peut que nous stimuler, il écrit (p.50) : " Par notre collaboration, qu'il suscite, le Christ se consomme, atteint sa plénitude à partir de toute créature. C'est St Paul qui nous le dit. Nous nous imaginons peut-être que la création est depuis longtemps finie. Erreur ! elle se poursuit de plus belle et dans les zones les plus élevées du monde... Et c'est à l'achever que nous servons même par le travail le plus humble de nos mains. Tels sont en définitive le sens et le prix de nos actes ". Il y a dans ce propos le fondement d'une spiritualité ouverte, dynamisante et exigeante à condition qu'il ne sombre pas dans l'orgueil, contre quoi Teilhard le met en garde. Le Chrétien peut légitimement croire que par son engagement loyal dans le monde et dans l'humanité, il assume et accomplit le projet créateur: de cette façon il vit sa fidélité à Dieu et s'enracine en son amour. Il faudrait relire ici des pages entières du "Milieu Divin". Je me contente pour terminer ce paragraphe d'en citer encore une phrase: " Notre travail nous apparaît surtout comme un moyen de gagner le pain du jour. Mais sa vertu définitive est bien plus haute : par lui, nous achevons en nous le sujet de l'union divine et par lui, encore, nous agrandissons en quelque sorte par rapport à nous le terme divin de cette union, Notre Seigneur Jésus-Christ. " (p.52).

Nous devinons déjà à travers ces affirmations, les convictions énoncées plus tard par le Concile Vatican II, spécialement dans la constitution sur "L'Eglise dans le monde de ce temps" quand il dit que " l'Esprit appelle ( les Chrétiens) à se vouer au service terrestre des hommes préparant par ce ministère la matière du Royaume des cieux "...(n°38).

3-2 - Le service de l'homme est une voie d'accès à Dieu.

L'action ne détourne donc pas, par elle même, le chrétien de Dieu. Elle peut même l'amener à coïncider avec la volonté de Dieu pourvu que soient réalisées deux exigences fondamentales : d'abord qu'il ne cherche pas à se situer en concurrent de Dieu, ensuite, qu'il réserve dans sa vie ce que Teilhard appelle " des minutes particulièrement nobles et précieuses " que sont la prière et les sacrements (Milieu Divin, p.56).

Nous pouvons préciser encore que l'engagement des chrétiens dans le monde concerne d'une façon particulière le service de l'homme (comme j'ai déjà eu l'occasion de le suggérer). L'homme, en effet, surgit de la cosmogenèse et de la biogenèse, il les prolonge en les affinant et en les accomplissant dans une noogenèse et une agapogenèse très spécifiques. Par son intelligence, sa liberté et sa capacité d'amour, l'homme se situe à une étape décisive de la trajectoire montante de l'évolution.

Cependant l'hominisation de l'homme n'est pas encore achevée et ses aptitudes spécifiques ne sont pas toujours et partout comblées ni sur le plan du développement personnel ni sur celui de la socialisation.

Il faut encore et souvent que la pensée et l'esprit (caractéristiques de l'homme) prennent leur essor et manifestent leur prépondérance sur des pesanteurs de toutes sortes qui le paralysent parfois.

Il faut aussi que se construise une société dont la loi ne soit pas celle de la force ou de la violence mais celle d'un libre amour qui échappe à la fatalité.

En tout cela, il y a un service de l'homme auquel le chrétien est invité. D'autres que lui peuvent se sentir appelés à poursuivre cette tâche d'hominisation: il s'en réjouit et il se mêle volontiers au cortège de ceux et de celles qui veulent donner à l'homme une stature adulte. Ce faisant, il n'a jamais le sentiment de trahir son adhésion à Dieu ; bien au contraire, il puise dans sa contemplation de Dieu l'énergie et la lumière qui lui sont nécessaires pour apporter sa contribution à l'édification de l'homme. Il sait d'ailleurs que Dieu Lui-même s'est fait homme en Jésus-Christ et, en ce dernier, il trouve une référence de premier ordre pour justifier et orienter les efforts qu'il déploie au service de ses frères en humanité. Il y a bien longtemps, en effet, que le procurateur Ponce Pilate a déclaré, d'une façon très publique, en désignant le Christ : " Voilà l'homme ". À travers le Christ, l'Homme découvre qu'il est appelé à entrer dans l'intimité de Dieu, parce qu'il est " de sa race ", comme dit St Paul.

La chrétien, guidé par sa foi, est donc convaincu que plus l'homme est vraiment Homme, plus il s'approche du Christ, l'Homme véritable, présence et vie de Dieu parmi nous. Bien sûr, il ne limite pas ses ambitions à tels ou tels individus d'élite, mais il s'applique à faire croître toute la communauté humaine en direction d'une noogenèse et d'une agapogenèse auxquelles tous sont appelés. Il entend l'immense clameur des hommes d'aujourd'hui assoiffés de paix, de bonheur, de justice et il prend au sérieux toute cette attente et tous ces espoirs, quitte à en faire une saine critique. Il ne cherche pas à construire une espérance chrétienne sur les ruines des espoirs humains.

En conclusion de cette dernière réflexion, je dirai que le service de l'homme met le chrétien (et au delà de lui, toute personne de bonne volonté) sur la rencontre du Christ qui a voulu se présenter comme le serviteur, selon une image ancienne de la Bible : " Le Fils de l'homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude " (Mt .20/28).

En se faisant serviteur, le chrétien se conforme au Christ, Verbe de Dieu, fait chair, dont la mission a consisté à rétablir l'homme dans la dignité d'image de Dieu.

 

Avant de clore tout à fait cet entretien, à la fois trop rapide et trop long, je me permets de vous livrer le jugement porté par le Père d'Ouince sur l'œuvre globale du P. Teilhard de Chardin. Il écrit : " Ainsi un pont est jeté entre l'ambition de l'homme moderne tournée vers l'aménagement de la terre et le message chrétien qui semblait en méconnaître l'intérêt. Après Marx, mais par une voie différente, Teilhard met en lumière la valeur constructive du travail, non seulement exercice pénitentiel mais achèvement de l'œuvre créatrice. L'homme s'accomplit en humanisant la terre. Le travail bien conduit ne vise pas seulement au bien être mais au "plus être". Il élabore la matière qui deviendra transfigurée, le Corps du Christ. " (d'Ouince, "Un prophète en procès", p.261).

Je laisse à d'autres le soin d'apprécier la valeur scientifique de l'œuvre de Teilhard, mais je me réjouis (avec beaucoup de ses amis) qu'il ait aujourd'hui droit de cité dans l'Eglise, même si c'est après une traversée éprouvante et pénible. Je suis heureux que Dieu ait fait surgir en notre siècle ce témoin de la foi, si fidèle aux données de la révélation et si accordé à la recherche de notre temps.

Certains ont pu reprocher à Teilhard son optimisme fondamental en le soupçonnant de fermer les yeux sur le mal et sur le péché. C'est oublier tout ce que Teilhard dit sur les retombées et les retards qui ralentissent ou incurvent l'Evolution. Teilhard est bien conscient de la présence du péché dans le monde, mais il est plus encore convaincu de la fidélité et de la puissance de Dieu qui, envers et contre tout, fait progresser son projet d'alliance avec les hommes.

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LA PENSEE DE TEILHARD : UN SENS POUR L'AVENIR

Armelle de la TRIBOUILLE

Heureuse d'avoir été invitée à venir rencontrer votre Groupe et à vous parler de Teilhard. Il m'a été demandé de reprendre pour vous un grand thème que j'ai eu l'occasion d'aborder à Paris à l'Espace Bernanos : il s'agit de chercher dans la pensée de Teilhard de Chardin un sens pour l'avenir ! J'ai accepté car je crois que la question du sens en général et celle du sens de l'avenir est très vive pour nos contemporains.

Teilhard, on le sait, a répondu abondamment à la question du passé « D'où venons-nous ? » par ses recherches de paléontologie, exposées dans le Phénomène humain, La vison du passé ou L'apparition de l'homme ; mais sa réflexion l'a aussi conduit à regarder vers l'avenir comme le montre déjà le titre de certains volumes : « L'avenir de l'homme » ou « Les Directions de l'Avenir »

J'ai été très frappée aussi par certaines affirmations recueillies dans ses lettres. Le volume consacré à la correspondance de Teilhard, porte un titre significatif et reprenant un nom que Teilhard lui même s'est donné « Pèlerin de l'avenir » ! J'ai trouvé dans ces lettres, certaines affirmations très fortes. Il écrivait, par exemple à l'abbé Breuil, un ami, spécialiste des arts de la préhistoire: « C'est vers l'avenir que nous devons tourner les yeux » Oct. 1923 A Léontine Zanta, une philosophe, avec qui il a une correspondance suivie « J'ai compris que, en soi, ni le passé, ni l'espace ne renferment la solution d'aucun mystère, mais que toute lumière définitive est dans l'avenir vers lequel nous sommes penchés ! » en Oct. 23. Et encore : « C'est l'avenir qui est fascinant ! je le vois tout embrasé de Dieu » en juin 24. Ces textes retentissent comme un appel à regarder avec Teilhard vers l'avenir !

L'autre mot-clé de mon titre est le mot sens.

La question du sens surgit à toutes les générations, depuis les pré-socratiques jusqu'à Sartre, car elle est vitale : nous ne pouvons admettre l'absurde c'est à dire l'absence de sens !

La question du sens a une double dimension :

- celle de la signification donnée à notre vie ; nous avons besoin de comprendre le pourquoi de nos choix, en fonction d'un but qui nous dynamise.

- celle de la « direction », comme dans les expressions concrètes « sens interdit » ou « sens unique » qui balisent l'espace de la circulation. Par où passer pour atteindre notre but ? Il s'agit de tracer un chemin vers le but qui aura été dégagé par le premier point.

Cette double question : signification et direction de l'action n'intéresse pas seulement les penseurs, mais tout homme, conscient de ce qu'il est. Et aujourd'hui, dans le contexte de la mondialisation, elle prend une acuité nouvelle. En effet, les grands mouvements de rapprochement des hommes et des continents par les transports ou par Internet, viennent concrétiser ce que Teilhard appelle « Noosphère » c'est à dire l'enveloppe pensante de la terre, puisque ce réseau de communication instantanée relie entre eux, les internautes du monde entier.

Le mouvement d'unification et de socialisation annoncé par Teilhard, se trouve confirmé ! mais une question se pose : ce mouvement est-il vécu comme un mouvement vers l'autre et pour l'autre où l'amour a sa place ? Pour Teilhard, dans la suite de l'évolution, l'amorisation est à la fois essentielle et difficile. Devant la concentration de plus en plus poussée des populations et des activités, les générations actuelles s'interrogent : La personne ne risque t-elle pas d'être étouffée dans ces grands, très grands ensembles économiques et culturels ? Certains éprouvent de l'appréhension ou même de la peur devant l'avenir ! Ils s'interrogent : Y aura-t-il encore place pour la personne individuelle et ses aspirations, dans ces gigantesques mégapoles ?,

Ou encore quelle sera la portée d'Internet sur l'unification réelle du monde humain ? Voilà une vraie question ! Du point de vue des relations entre les hommes, est-ce que le rapport virtuel établi par ce réseau ne va pas faire perdre le sens authentique de l'autre, dans sa réalité concrète! A la question, des interdépendances accrues entre les hommes, on cherche surtout à donner des réponses d'ordre politique, économique ou sociologique et toutes ces dimensions sont à prendre en compte, mais Teilhard ajoute un autre facteur ! C'est celui dont je voudrais parler : c'est le facteur spirituel .

 

Dans Comment je crois Teilhard récapitule ainsi sa pensée :

« Je crois que l'Univers est une évolution.

Je crois que l'évolution va vers l'Esprit.

Je crois que l'Esprit s'achève en du personnel.

Je crois que le personnel suprême est le Christ universel » Tome 10 p.17

Retenons bien ces termes : Univers &endash; Esprit - Personne &endash; Christ, dans une progression sans rupture ni opposition ! Mon propos est de passer de ce Credo, résumé de la pensée de Teilhard, à la question du sens ?

Deux grandes parties

I°) Quelle signification pour l'intelligence l'avenir ainsi entrevu donne-t-il?

II°) Quelle direction pour l'action ?

I°-UNE SIGNIFICATION POUR L'INTELLIGENCE : Oméga c'est le Christ

Dès le début de ses recherches, par la loi de « complexité-conscience », Teilhard a compris que, par l'Evolution le monde est appelé à se centrer toujours davantage en un point focal : centre irréversible de convergence, et il l'appelle symboliquement « Oméga ».

Or, dans une intuition, qui a longtemps mûri en lui avant de devenir une certitude, il affirme que ce point Oméga, posé par la Science, reçoit dans la foi un nom et un visage : c'est le Christ ! Il écrit : « Sens cosmique et sens christique, deux axes apparemment indépendants l'un de l'autre dans leur naissance et dont c'est seulement après beaucoup d'efforts, que j'ai fini par saisir, au travers et au-delà de l'humain, la liaison, la convergence et finalement l'identité de fond. » Tome 13 Le cœur de la matière p.51

ou encore : « Le grand événement de ma vie aura été la graduelle identification au ciel de mon âme de deux soleils : l'un de ces astres était le sommet cosmique postulé par une évolution généralisée de type convergent, et l'autre se trouvant formé par le Jésus ressuscité de la foi chrétienne. » Tome 7 L'activation de l'énergie p.404

Le point Oméga, progressivement identifié au Christ Universel, répond à la fois à ses exigences de savant et à ses convictions de croyant. Il nomme cette certitude : « convergence béatifiante »

Conséquences :

A) DECOUVRIR LES DIMENSIONS INSOUPÇONNEES DE LA RESURRECTION

Elle peut déconcerter, si l'on a l'habitude de limiter la personne du Christ aux 33 années de sa vie terrestre, en Palestine, entre Bethléem et Jérusalem, au premier siècle de notre ère ! Mais ce serait oublier l'identité et l'origine divine de l'homme Jésus : il est le Verbe éternel du Père, venu partager la condition humaine pour permettre aux hommes de connaître le Père et de participer à la vie divine ! Il est « pleinement Dieu et pleinement homme » !

Ce Jésus de Nazareth, à la suite d'un procès inique, est condamné à la mort la plus ignominieuse : celle de la Crucifixion ! Mais le troisième jour, le Père l'a ressuscité d'entre les morts et introduit pour toujours à sa droite : c'est très précisément sur le sens et les dimensions de cette Résurrection que Teilhard attire notre attention !

Le Christ Ressuscité, est affranchi des limitations de l'espace et du temps qui sont notre condition et Il est chez Lui, partout dans l'Univers, sans aucune frontière ! Pour faire comprendre que le Ressuscité a une totale maîtrise sur l'Univers entier, Pie XI en 1925 a institué la fête liturgique du « Christ Roi », mais la connotation de roi n'est peut-être pas, pour nos contemporains, la plus éclairante !

Le Père Daniélou, lui, aimait à parler du Christ « Seigneur de l'histoire » : Titre qui souligne bien sa transcendance par rapport à toutes les périodes de l'humanité.

Teilhard, lui, a choisi de le nommer :« Christ Universel »pour souligner le lien avec le cosmos ! Les hauteurs des cieux, les galaxies et les planètes sont son domaine, mais aussi les continents et les enfers, c'est-à-dire le séjour des morts, de ceux qui ont vécu depuis les origines et que Jésus ressuscité vient libérer, selon notre Credo. J'ajoute que le mot « enfers », désigne aussi, dans le langage d'aujourd'hui certains états psychiques de l'homme : il existe des enfers intérieurs, enfer de l'angoisse, enfer de la drogue ou de l'alcool, de la passion, du désespoir où des hommes vivants se débattent et souffrent ! Là aussi, le Ressuscité vient et peut apporter lumière et Vie.

Voulant enraciner dans l'Ecriture son affirmation du Christ Universel, Teilhard ajoute : « Pour démontrer cela, il me suffira de renvoyer à la série de textes johanniques et surtout pauliniens, où est affirmée en termes magnifiques, la suprématie physique du Christ sur l'Univers » Il a compris, avec une foi lumineuse et pénétrante, la portée des versets étonnants de Jean dans le Prologue de son évangile ou de Paul dans ses épîtres: Ainsi en Colossiens 1,18-20 « Jésus-Christ est le premier-né de toute créature. C'est par Lui et pour Lui que tout fut créé : le visible et l'invisible. Il est avant toute créature et tout subsiste en lui. » Ainsi rien de ce qui existe ne peut être étranger au Christ

Cette dimension cosmique du Christ était peu présente dans la théologie traditionnelle ! Mais au moment où l'humanité découvre les dimensions prodigieuses de l'univers, il est heureux que Teilhard, lui, nous rappelle les dimensions de ce Christ paulinien qui rassemble toute l'évolution cosmique pour la rapporter au Père.

« Physiquement et littéralement, c'est Lui qui donne consistance à l'édifice de la matière et de l'Esprit ! En vérité, est-ce exagéré de parler de Super-Christ, pour marquer cet excès de grandeur pris dans nos consciences par la personne de Jésus, corrélativement à l'éveil de notre pensée aux super-dimensions du monde et de l'homme ? » Tome 9 Science et Christ p.211

Il réfute ainsi ceux qui veulent réserver au Verbe éternel les attributs pauliniens évoqués plus haut et qui refusent de les attribuer à Jésus ! Selon la pensée de Paul, c'est bien à l'Homme Dieu qu'il faut les appliquer. Il peut dire alors : « La plénitude du Christ est le pôle physique de l'universelle évolution » tome 11 p.147 Dans la même ligne, une expression lui fut très chère : celle de « Christ toujours plus grand » Il termine ainsi la prière qui porte ce titre « A mes yeux, à mon cœur, vous êtes plus encore que celui qui était et qui est, celui qui sera ! » Tome 13 Le cœur de la Matière p.67 C'est bien affirmer la dimension d'avenir de la personne du Christ total, ouverte sans limite sur l'éternité.

Alors, non seulement le chrétien n'a pas à douter de sa foi, en abordant les dimensions de l'univers, mais le monde entier devient pour lui, dans le Ressuscité : « Terre d'Alliance, Milieu divin » où se réalise, en toutes circonstances, l'union entre le cœur de l'homme et le cœur de Dieu !

Teilhard nous donne véritablement une clé de lecture du Mystère du Christ. Il reconnaît en Lui une présence aussi vaste que l'univers, dont nous savons qu'il est en expansion. C'est ce Christ, principe et consistance du monde, qu'il faut montrer à nos contemporains, en quête de sens. Car cette présentation peut répondre à l'aspiration de la conscience moderne, devant la sur-humanité qui est en train de naître. Mais il y a une autre conséquence dans sa découverte des dimensions réelles de l'Incarnation : c'est ce qu'il appelle « la nouvelle face de Dieu »

B) LA NOUVELLE FACE DE DIEU

C'est peut-être ce Visage de Dieu, peu évoqué dans la théologie traditionnelle, que le monde actuel attend. Pour parler des rapports entre Dieu et le monde, il utilise un symbole empruntée à la géologie : il s'agit de l'action des roches éruptives : lorsqu'elles se déposent sur des roches sédimentaires : elle les modifient : ce phénomène est appelé métamorphisme

Mais, au contact des roches sédimentaires, les roches volcaniques, elles-aussi changent : c'est l'endomorphisme. Il applique cela aux rapports entre Dieu et la création. Par la Création, déjà, et par l'Incarnation, on vient de le voir, Dieu a imprimé sa marque sur le monde et en particulier sur l'homme !

Mais il faut aussi oser dire que quelques chose de nouveau se produit au sein même de la Divinité : tout en Dieu est orienté au « pour nous » de l' Alliance ! En conséquence, l'homme, dans le Christ et par Lui, est donateur à Dieu de son humanité : cela va bien au-delà du seul concept d'immuabilité qu'on attribue traditionnellement à Dieu !

L'Ecriture parle, en effet d'union conjugale et Jésus se donne le titre d' « Epoux » pour suggérer ce qu'il devient, en acceptant de naître parmi les hommes. Mais on n'a pas tiré toutes les conséquences de cette affirmation scripturaire, car on l'a souvent réservée à la seule expérience mystique ! Il faut oser lui donner toute son extension : En Jésus-Christ, Dieu acquiert un mode de vie qui n'avait pas été le sien jusqu'alors. Comme l'époux et l'épouse ne s'aiment pas, sans se transformer profondément l'un l'autre, de même, Dieu, dans l'échange d'amour qu'Il instaure avec l'humanité par son Incarnation, reçoit de celui à qui il se donne et dans l'acte même par lequel il se donne.

En somme, Dieu veut se lier de si près à l'histoire des hommes et du monde, qu'il entend, non seulement nous enrichir de lui, mais aussi s'enrichir de nous : c'est la déconcertante profondeur de l'amour ! Et c'est pour exprimer cet aspect de la réalité introduite par le Christ, que Teilhard emploie l'expression : la nouvelle face de Dieu !.

Entendons - nous bien : Il ne s'agit pas d'un nouveau Dieu : c'est le Dieu de la Révélation mais redécouvert sous un angle nouveau, parce que l'Incarnation est prise dans toutes ses conséquences : Dieu reçoit quelque chose de sa créature quand elle accomplit sa volonté et collabore à son dessein.

La « nouvelle face de Dieu » est celle qui se dévoile au centre du Message chrétien quand on se met à voir que Dieu n'est pas le donateur à l'homme de sa divinité, sans que l'homme ne devienne, dans le Christ et par lui, donateur à Dieu de son humanité.

Mystérieuse réciprocité que nous avait souvent masquée, la soit-disant impassibilité de Dieu ! Le Père Varillon, contemporain de T. a aussi, par d'autres voies, exploré ce mystère d'un Dieu que son amour rend « vulnérable » et en quelque sorte dépendant de nous et de notre liberté!

Longtemps méconnue ou passée sous silence, cette vérité semble répondre pleinement à l'attente des hommes d'aujourd'hui, car le Dieu que le monde attend, dit Teilhard, est un Dieu que l'homme puisse à la foi adorer en raison de sa transcendance, et aimer comme celui qui s'est fait proche et accessible.

J'en viens maintenant au second volet de mon propos : le sens, comme direction pour l'agir

II°- UNE DIRECTION POUR L'ACTION

Quatre aspects pour la décrire :

a) Une nouvelle éthique.

Il appelle « morale d'équilibre » la morale traditionnelle car c'est un ensemble droits et devoirs qui vise avant tout à éviter les empiètements des uns sur les autres. Et il propose une morale qu'il appelle « de mouvement ». Il l'exprime en trois règles (cf. Energie humaine tome 6 p.131) qui préconisent l'accroissement spirituel de la terre : le mot spirituel est à prendre ici dans son sens le plus large : un degré de conscience se manifestant dans la connaissance et dans l'amour.

1) Est bon tout ce qui procure un accroissement spirituel de la terre

Des choses qui semblaient défendues par la morale d'équilibre deviennent permises ou même obligatoires, car il ne s'agit plus seulement de faire fonctionner les rouages sociaux mais de savoir si des possibilités spirituelles ne sont pas laissées en friche : on doit veiller à ne laisser perdre aucune parcelle d'énergie !

2) N'est bon que ce qui procure un accroissement spirituel de la terre

Par ce précepte, une conduite estimée bonne dans la morale ancienne peut être contestée car elle ne développe pas des aptitudes réelles Par exemple La morale de l'argent, était satisfaite pourvu qu'on soit honnête dans les échanges : mais dans cette nouvelle éthique, elle doit investir dans la direction de l'esprit commun à créer et obéir à une recherche d'énergie humaine. La morale de l'amour était satisfaite par la fondation d'une famille et la procréation. Elle doit aujourd'hui considérer comme son objet fondamental de faire rendre l'incalculable puissance spirituelle que l'amour peut développer entre époux.

3) Est finalement le meilleur ce qui assure son plus haut développement aux puissances spirituelles de la terre

Voici un critère de discernement en cas de choix à faire entre diverses activités. Concrètement, le travail de sœur Emmanuelle, dans les bidonvilles du Caire pour éveiller dans ces enfants, des aptitudes totalement enfouies en raison de leurs conditions de vie, illustre ce précepte. « Tout essayer jusqu'au bout » demande&endash;t-il, ce qui contraste avec certains conseils de prudence par peur de l'innovation : il faut oser prendre des risques, si on en espère une croissance des consciences.

Donc le mal ou le péché, c'est de freiner ou de ralentir l'élan

b) L'action humaine au service de la christo-genèse

Pour comprendre ceci, il faut partir de la dernière page de L'avenir de l'homme : « Tout a continué de se mouvoir parce que le Christ n'a pas atteint sa pleine croissance. » Le corps du Christ Ressuscité prend à chaque génération des dimensions nouvelles par l'incorporation des nouveaux membres : c'est sa croissance quantitative, mais il grandit aussi de façon qualitative, par l'amour de chacun de ses membres. D'où le terme ce Christo-genèse.

Il y a un devenir du Christ total qui est l'Eglise et qui atteindra sa taille adulte comme l'annonce Paul dans la lettre aux Ephésiens. Nous travaillons « à la construction du corps du Christ, au terme de laquelle nous devons parvenir tous ensemble à ne plus faire qu'un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu et à constituer cet homme parfait dans la force de l'âge, qui réalise la plénitude du Christ. » (Ephésiens 4,10-13)

Paul souligne deux aspects - celui d'unité et celui de croissance. Nous avons à participer de toute notre énergie ( intellectuelle mais surtout d'amour) à la croissance du Corps du Christ. Si le mot Christo-genèse est nouveau, le contenu est traditionnel ! Pour favoriser cette action, Teilhard, à plusieurs reprises propose une évolution dans la façon de vivre certains préceptes.. ( cf.Tome.10 Comment je crois p.109-112 et Tome 11 Les directions de l'avenir p.38 et ss) Je n'en retiens que quelques exemples

1) AIMER LE PROCHAIN autrefois, c'était surtout une attitude de miséricorde qui s'employait à soulager les souffrances et la misère, déjà là : pensez à saint Vincent de Paul ! Aujourd'hui, cette forme existe encore, là où il y a urgence dans les organismes d'entraide. Mais en plus, on se soucie d'aimer en prévenant le mal : la prévention des maladies ou des famines est une attitude active : on veut mettre l'homme debout, lui apprendre à gérer sa vie à l'entretenir : c'est le rendre responsable de l'avancée commune de son pays dans la voie du développement et de la paix. Les formes de service ont changé de façon à mieux dynamiser ceux que l'on aide

2) ETRE DETACHE « Le détachement chrétien est encore prêché ou compris trop souvent comme une disposition de mépris, d'indifférence ou de méfiance à l'égard des réalités terrestres. Le monde présent n'est que boue et poussière : moins on y touche, plus on est saint …A cette doctrine négative de renoncement par abstention, il faut substituer la notion positive de renoncement « par dévouement au plus grand que soi ».

« Le contact de la Matière par lui-même ne salit pas l'âme, ni ne l'alourdit : il la nourrit au contraire et la soulève. Le Chrétien a pu longtemps passer pour celui qui professait le dédain de ce qui passe. Eh bien, ce qui doit le faire reconnaître désormais, c'est un dévouement de tout son être à la puissance créatrice qui construit le monde jusque dans ses sphères matérielles et sensibles : c'est une ferveur exceptionnelle pour la création » tome 11 p.38

c) Urgence d'un œcuménisme authentique et largement ouvert

Une tâche est particulièrement significative pour construire le Christ total au sens évoqué plus haut : c'est l'œcuménisme. Et celui- ci prend, dans notre monde, une importance encore plus grande, du fait du brassage des cultures Teilhard en des pages très précises distingue deux sortes de travail :

* « L'œcuménisme au sommet » c'est à dire entre les théologiens. Il annonçait ainsi la T.O.B fruit d'une collaboration entre exégètes catholiques, protestants, et orthodoxes. Le Groupe de Dombes, formé de théologiens catholiques et protestants se réunit régulièrement pour travailler sur les points de rapprochement possible.

* « L'œcuménisme de base, entre tous les hommes » : il s'agit de favoriser et de mener le dialogue inter-religieux avec tous les hommes, de tous les continents, qui croient à la valeur de l'homme et à sa destinée. cf. : Tome 9.science et Christ p.253-254

Dans ce monde qui se rapproche, nous avons, plus que nos grand' parents des contacts quasi quotidiens avec ces hommes et ces femmes qui ont une religion différente de la nôtre C'est pourquoi, même si nous ne pouvons avoir une action d'envergure, nous pouvons être attentif à cet ouvrier marocain ou à cette femme de ménage algérienne faisant leur ramadan intégralement. Si nous les respectons et acceptons de leur partager quelque chose de ce qui nous fait vivre, nous travaillons dans le sens d'un rapprochement.

Il ne s'agit pas comme le craignent les intégristes, de considérer que tout se vaut et de relativiser toute croyance mais il s'agit de reconnaître et de respecter ces parcelles de vérité qui se trouvent dans le cœur de tout homme sincère.

d) Servir la religion de l'avenir. (Les directions de l'avenir (tome 11) p.44

« Le christianisme ne cessera de végéter, il ne recommencera à se répandre comme aux premiers âges, que s'il « s'embraye » résolument sur les aspirations naturelles de la terre. La foi au Christ, vitalisée par la foi humaine à quelques progrès universel, la foi au monde, légitimée par la précise et consistante réalité du Christ , - les goûts arc-boutés du Christ et du monde, - tels se laissent deviner les deux pôles de la religion de l'Avenir »

La « religion de demain » est donc celle qui unira les réalités économiques ou sociales et les aspirations à une transcendance !

Prenant à nouveau, une comparaison au monde scientifique, Teilhard rappelle que la découverte de l'atome et des ressources énergétiques qu'il contient, a profondément changé les mentalités modernes ! Et il ajoute : « Cette découverte d'une énergie nouvelle et très puissante doit s'accompagner d'un élan d'évolution chez nos contemporains ! » Un goût d'agir, de chercher, et de créer dans l'attente d'un sommet suprême de conscience. L'homme d'aujourd'hui a besoin de ce surcroît d'élan, pour continuer à vivre et à travailler ! Sinon, il se laissera dépérir dans l'ennui. Mais où va-t-il chercher cet élan ?

……… « Ce qui fait la supériorité du Christianisme sur toute autre espèce de foi, c'est de se trouver identifié, de plus en plus consciemment, avec une Christo - genèse c'est à dire avec la montée perçue d'une certaine présence universelle, à la fois immortalisante et unissante.» Tome 13 Le Christique p.104

CONCLUSION

Grâce à ces vues si larges, ouvertes sur un avenir attirant, Teilhard de Chardin nous permet de regarder le monde moderne sans angoisse ! Il ouvre des perspectives dynamisantes ! car elles nous rendent à la fois responsables et coopérateurs du Dessein de Dieu. Il dépend de la liberté des hommes que la mondialisation soit un asservissement des personnes ou au contraire que par elle, la personne humaine s'universalise par la connaissance et par l'amour.

Nous devenons alors réellement coopérateurs de la Parousie, car celle-ci ne peut se réaliser que lorsque les hommes auront accédé à un certain degré d'unanimité. Teilhard rappelle les lentes préparations qui furent nécessaires avant l'Incarnation et il applique à la seconde venue du Christ les mêmes exigences, dans un texte tiré précisément du volume intitulé, Les directions de l'avenir et que je livre à votre méditation en guise de conclusion ! :

« Pour que le Christ apparût une première fois sur la terre, il fallait évidemment &endash; personne n'en doute - que le type humain se trouvât anatomiquement constitué, et socialement poussé jusqu'à un certain degré de conscience collective.

Ceci posé, pourquoi, ne pas penser que, dans le cas de sa seconde venue aussi, le Christ attend pour paraître que la collectivité humaine soit enfin devenue capable, parce qu'achevée pleinement dans ses potentialités naturelles de recevoir de Lui, sa consommation surnaturelle ? Car s'il y a incontestablement des règles physiques précises du développement historique de l'esprit, comment n'en existerait-il pas à fortiori pour son épanouissement et sa terminaison ? » Tome 11 Les directions de l'avenir p.169

 

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UNE PREMONITION DE L'INTERNET (écrite entre 1941 &1951)

par J.-P. Sibbille

"De plus en plus toutes les machines de la Terre, accélérant & multipliant leur progrès, tendent à former une seule grande Machine organisée, un seul complexe géant, circumplanétaire. Le réseau de communications radiophoniques & télévisuelles ; la montée des machines à calcul (qui augmentent la "vitesse de pensée"), préparent [ensemble] une révolution dans le domaine de la Recherche."

"[Grâce à des] formes raffinées d'énergie scientifiquement captées & utilisées ces instruments reliés les uns aux autres sont les linéaments d'une sorte particulière de supercerveau. A une vitesse toujours accélérée, le réseau mondial des liens économiques & psychiques se tisse. l'Humanité se "céphalise" donc progressivement, tisse son cerveau : tout est maintenant en contact, très serré !"

"Certaines énergies planétaires tendent à rapprocher & organiser des milliards de consciences. De plus en plus nombreux nous découvrons que nous avons raison de croire à une super-organisation du Monde. Les masses sociales & ethniques attendent, & exigent, un accès [libre] ouvert à tous - sans distinction de classe ni de couleur - à la marche des affaires humaines... [Voici venir] l'envahissement des forces de sympathie dans le réseau entier des relations inter-humaines."

"Nul besoin d'être prophète pour affirmer que d'ici deux à trois générations, [c.à.d. au début du XXIe siècle], la notion d'un certain nouvel "Espace de Complexité" [le Worl Wide Web] sera aussi universellement admise & utilisée par nos successeurs que, par nous, l'idée du mouvement mécanique "autour du soleil".

"[Mais] prenons-y garde, cet état unitaire vers lequel nous nous acheminons... séparera tout ce que nous connaissons aujourd'hui d'une différence essentielle, d'ordre ou de degré dans la réalité. Au coeur même des choses [unissant logiciel immatériel aux T.I.C. matérielles] et dans une Réflexion collective explosive - - la Pensée portée à l'extrême, se volatilisera par dématérialisation dans une une brusque fulguration. [Ainsi] sembleront devoir s'annuler les propriétés si chèrement acquises du moi le plus incommunicable.

Quelle signification conviendrat-il de reconnaître à cette étrange dérive d'une Vie planétisée ? Le dernier acte se prépare, visiblement. Sous quelque forme imprévisible, la Terre s'éveillera demain "pan-organisée". Ce qui veut dire qu'en avant de nous ce n'est pas l'engourdissement de l'âme, mais au con-traire quelque point critique de Réflexion collective qui s'an-nonce.

Texte réalisé avec des métaphores & mots-clé tirés de L'Avenir de l'Homme, de P. Teillard de Chardin (rédigé entre 1941 &1951). J-P. Sibbille, 2001

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La Personne Humaine au Cœur de l'Avenir de l'Homme

Raoul GIRET 17/11/2001

L'Evolution est une histoire, histoire de naissance, de vie et de mort des acteurs successifs, histoire de la complexité croissante, chapelet de synthèses, émergence d'événements historiques.

La sélection naturelle rend compte de l'adaptation mais reste étrangère à l'innovation essence même de l'Evolution. Voici 65 millions d'années, les Dinosaures disparurent avec la moitié des espèces existantes. Les mammifères ont occupé les places des reptiles en se diversifiant, sans lutte !. L'arrivée de l'Homme, n'exclut pas la présence des singes, des reptiles, des poissons ou des bactéries.

Pourquoi limiter l'étude de l'évolution à une espèce ou un phylum ? replaçons ces éléments dans l'ensemble de la Biosphère, système global remarquable par ses multiples équilibres et les coopérations des êtres vivants qui la composent ; aucun d'eux ne pourrait vivre seul !

Qui donc est cet Homme apparu dans la continuité de l'évolution biologique, capable de comprendre son passé et de se projeter dans l'avenir ? N'est-il qu'un singe de luxe ? Certains scientifiques l'affirment !

Son intelligence réfléchie transforme la face de la Terre. Elle lui donne une véritable créativité qui implique une finalité. Inséré dans l'histoire de son groupe, l'homme prend conscience du temps. Etre de projet, il se projette dans l'avenir !

Chez les êtres vivants l'ADN est une mémoire vivante capable d'enregistrer des innovations. Chez l'homme apparaît une nouvelle mémoire, la mémoire culturelle sociale. L'évolution culturelle sociale de l'Humanité relaie l'évolution biologique.

Chacun de nous est conscient d'être une personne face au monde extérieur, une personne qui se construit dans les relations avec les autres personnes.

La Personne humaine est capable d'amour. L'amour est don de soi, mais il n'y a don que dans la liberté de ne pas donner, la liberté astreint l'Homme au choix, et le choix libre entraîne la responsabilité.

Un désir d'absolu habite notre conscience. Les totalitarismes et les intégrismes en sont la face négative. Le sens du temps et le désir d'absolu conduisent l'homme au refus de la mort.

L'homme ne peut pas être séparé de la société humaine. Le petit d'homme doit apprendre tout ce qui fera de lui un homme, par l'éducation, transmission d'une culture, d'une tradition, de connaissances objectives et de modes de relations affectives qui caractérisent une population.

La Personne humaine pense mais sa pensée ne peut pas se développer hors de la société. La personne est créative mais l'innovation ne s'épanouit que dans la société en s'intégrant dans la mémoire du groupe. Nous ne pouvons vivre, penser et agir que dans le cadre d'un groupe social.

Spontanément les hommes ont expliqué ces singularités de la personne humaine comme les manifestations d'un esprit animant leur corps. Réduire l'Homme à ses dimensions biologiques, c'est ignorer la Personne humaine et la dimension sociale de l'Homme dans l'Humanité.

L'Homme est entré sans bruit dans la Biosphère, il y a 2 millions d'années ; les civilisations datent de quelques milliers d'années. Dans chaque société, hommes et femmes, dans un cadre culturel commun, développent une petite sphère de pensée, une petite « noosphère ». Depuis peu, ces noosphères en contact forment une immense Noosphère, celle de l'Humanité entière. La pensée réfléchie est inséparable de la liberté et de l'amour qui unit les hommes dans leur société : la Noosphère n'est pas une « sphère des idées », c'est une « sphère des esprits, des âmes »

Aujourd'hui, l'homme, conscient de l'Evolution en devient responsable. L'Humanité entre dans la voie de l'évolution convergente volontaire. L'Evolution biologique a conduit à l'équilibre global de la Biosphère, l'Evolution culturelle sociale humaine doit entraîner l'Humanité dans sa globalité vers un équilibre noosphérique. Seules les personnes humaines, intersections de la Biosphère et de la Noosphère, peuvent rechercher volontairement les équilibres de l'Humanité, sans perturber la Biosphère !

La Personne humaine possède les moteurs nécessaires pour poursuivre l'Evolution : sa créativité personnelle, sa capacité d'aimer et son désir d'absolu.

Ils sont en elle ; elle seule peut les mettre en oeuvre. Nécessaires à la poursuite de l'Evolution, la Personne humaine en est responsable. Cette self-évolution sera une épreuve pour les hommes car l'Humanité progresse de crise en crise, les crises que nous traversons le montrent.

Le texte complet de la conférence peut être trouvé par ailleurs

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SOCIETE D'HISTOIRE ET PATRIMOINE PHARMACEUTIQUE

DE BASSE-NORMANDIE

SEANCE DU JEUDI 24 OCTOBRE 2002

Teilhard de Chardin

Un homme de foi et un savant à la recherche de l'Unité

conférence par

Jacques Séverin Abbatucci

Pourquoi ce sujet ? Appartenant à la « société civile », comme on dit, je n'ai rien d'un clerc et le domaine que je vais aborder, où se côtoient religion et science, peut étonner certains. Et aussi, pourquoi Teilhard ?

Je l'ai rencontré dix ans après sa mort dans ses écrits qui venaient d'être publiés et depuis lors j'ai bien souvent cheminé avec lui. C'est Erika Erdmann, collaboratrice du prix Nobel Sperry, qui bien qu'agnostique, le comparait à un fanal utile à la science comme à la religion. Je peux vous faire la confidence qu'il m'a en effet éclairé dans les moments de choix de ma vie, particulièrement dans mon activité professionnelle.

En 1993 et 1995 j'ai eu l'honneur de faire deux communications le concernant devant l'Académie de Caen et par la suite nous avons constitué un Groupe d'étude qui se réunit régulièrement six fois par an. Il a organisé en 1998 en coo-pération avec l'association Teilhard de Chardin un congrès international qui s'est tenu au Mémorial de Caen dont le thème était « La Foi en la Paix et l'avenir de l'homme ». L'un des éminents participants était Robert Müller, an-cien secrétaire général adjoint de l'ONU, président de l'Université de la Paix au Costa Rica.

Enfin, notre groupe édite un site internet (groupe-teilhard.org) qui a bonne au-dience et grâce auquel nous maintenons des relations avec de nombreux corres-pondants de par le monde.

Teilhard de Chardin, un homme de foi et un savant à la recherche de l'Unité…

On pourrait dire tout aussi bien, à la recherche de la Vérité, tant il est vrai que celle-ci est une derrière la multiplicité et la fragmentation apparente des choses.

Or dans tous les domaines, notamment dans celui de l'évolution des techniques, dans celle des mœurs et des sociétés, l'homme cherche ses repères, une vision d'ensemble qui lui permette de retrouver le jugement et l'équilibre qui lui sont nécessaires.

Les journées internationales recement tenues au Mémorial de Caen illustrent bien ce besoin ressenti au stade actuel de l'évolution du Monde.

Les références traditionnelles que sont la Foi, comme à l'opposé la vision ratio-naliste et objective du monde, ont été ébranlées dans leurs certitudes. Face à la mondialisation, on s'interroge.

« Il faut pousser plus loin et jusqu'au bout le monde autour de nous » disait Teilhard de Chardin, au début du 20 ème siècle. Dans une prémonition étonnante, ce prêtre et savant authentique a bien discerné la nécessité d'une vision renouvelée de la place de l'homme dans l'univers. En cette période de basses eaux idéologiques le corpus de pensée qu'il nous propose me paraît être d'une grande pertinence.

Son œuvre magistrale a suscité bien des remous. Comme tout précurseur, il fut mal compris par beaucoup et dans les années 50 une grande agitation régna au-tour de lui.

Mais le temps venant conforter bien de ses idées, Teilhard de Chardin resurgit de nouveau dans l'actualité, même si, le plus souvent, on ne reconnaît pas expli-citement son rôle de précurseur.

Je remercie la Société de Pharmacie de me donner l'occasion de présenter le personnage à tous ceux qui ne le connaissent pas bien et d'exposer ce que je res-sens comme étant l'axe essentiel de son œuvre.

Qui donc était Teilhard de Chardin ?

Pierre Teilhard de Chardin naquit le 1er mai 1881 au château de Sarcenat, à Or-cines, dans le Puy-de-Dôme. Il mourut à New York, le 10 avril 1955.

D'un milieu aristocratique, sa famille était très imprégnée de traditions. La de-vise des Teilhard est « Ignus est ollis vigor et celestis origo » signifiant « De feu est leur vigueur et du ciel leur naissance », devise prophétique peut-être pour ce qu'allait être la vie du jeune Pierre. Sa mère, d'origine picarde, était essentiellement pieuse et modeste, une vraie sainte selon Henri de Lubac. Elle était aussi arrière-petite-nièce de Voltaire, ce qui ajouta sans doute à l'hérédité de son célèbre fils. Le père de famille, Emmanuel, sorti de l'Ecole des Chartes, fit selon Claude Aragones, bénéficier sa province de son érudition en même temps qu'il dirigeait de près l'éducation de ses enfants et l'exploitation de ses domaines. Ils eurent onze enfants, le quatrième étant Pierre. Sa sœur Marguerite, qui mourut jeune, fut très proche de lui spirituellement.

La famille Teilhard de Chardin a aussi des attaches normandes. Son neveu de-meure dans l'Orne. C'est un membre éminent de notre Groupe d'études de Basse-Normandie et il nous a un jour parlé du rôle des amis et de la famille dans la vocation de son oncle.

Brancardier pendant la guerre de 14-18, Pierre Teilhard de Chardin refusa d'être nommé aumônier avec le grade de capitaine, pour rester au milieu des hommes, en majorité des musulmans. Sa conduite, souvent héroïque, lui valut de recevoir la Médaille Militaire et la Légion d'Honneur. Mais au milieu des combats, il trouva encore le temps et le courage d'écrire et c'est dans la boue des tranchées de Verdun qu'il eut les grandes visions qui ont structuré toute son œuvre.

C'était un homme d'église et un savant.

Homme d'église, il entra dans la Compagnie de Jésus en 1889. La situation po-litique française le força à résider à Jersey en 1902 pour y étudier la théologie et la philosophie. Puis il se rendit au Caire où, pendant trois ans, il enseigna la physique et entrepris des études géologiques. À son retour en Angleterre, il fut ordonné prêtre en 1911 à Hastings. Après les années de guerre, lorsque ses écrits commencèrent à circuler tels que « La vie cosmique », « Le Christ dans la Matière », etc., ils rencontrèrent une vive opposition dans la hiérarchie catholique. Il fut accusé de modernisme et d'erreurs graves. Son interprétation du péché originel fut particulièrement censurée. J'ai retrouvé dans mes papiers une copie du « monitum » de la Congrégation du Saint Office distribué en 1962, le mettant indiscutablement en lourde suspicion. Par la suite, malgré le soutien de personnalités ayant autorité dans l'Église, comme le Père de Lubac, qui, avec d'autres, firent passer bien de ses idées auprès des Pères conciliaires en 1968, ses rapports avec Rome ne parvinrent jamais à se normaliser. Il fut interdit de publication, mais ses textes continuèrent à circuler sous le manteau et furent heureusement recueillis par sa secrétaire et disciple Mlle Mortier, grâce à qui ils furent ensuite publiés.

Dans toutes ces épreuves, son obéissance et sa fidélité à l'Église furent sans faille. Il témoigna toujours d'une abnégation absolue, même lorsqu'il lui fut de-mandé de renoncer à la chaire au Collège de France qui lui était offerte.

Pour se débarrasser de sa présence encombrante, ses supérieurs l'envoyèrent en Chine « à la chasse au Sinanthrope » comme le dit drôlement Lacouture. C'est peut-être à cet exil qu'on doit le développement de son œuvre scientifique.

Savant, il l'était assurément. En 1922 après une thèse qui fut remarquée, sur « Les mammifères de l'éocène inférieur », il obtint son doctorat ès sciences et enseigna la géologie à l'Institut catholique de Paris. Chargé de mission et sub-ventionné par le Muséum d'Histoire Naturelle dirigé par Marcellin Boule, il partit en Chine en 1923, pour rejoindre la mission paléontologique dirigé par un autre jésuite, le Père Licent. Les découvertes faites sur le plateau de l'Ordos firent l'objet d'une communication à l'Académie des sciences. Il séjourna souvent dans ce pays jusqu'en 1946, y nouant de nombreuses et fidèles amitiés chinoises. En 1948, il effectua une mission en Somalie française et en Éthiopie. L'année suivante, il participa à la découverte, en Chine, dans les grottes de Chou-Kou-Tien des restes du Sinanthrope, fameux fossile vieux d'environ 500 000 ans. Il fut nommé pour diriger les fouilles. Plus tard, il participa comme géologue à la mission Haardt-Citroën plus connue sous le nom de Croisière Jaune.

Élu membre de l'Académie des sciences en 1950, il fit des séjours d'étude à Ja-va et en Afrique du Sud, subventionnés par la fondation Wenner-Gren pour des recherches anthropologiques et il accompagna l'expédition américaine Yale-Cambridge en Inde. En 1951, il se fixe à New York, la Fondation lui offrant l'accueil d'un laboratoire et lui confiant en 1953 une seconde mission au Saha-ra..

Cette grande activité fut l'occasion de très nombreuses publications, de ren-contres et de débats avec ses collègues scientifiques. Ceux-ci, bien souvent agnostiques, ont certainement été à l'origine de sa vocation particulière. Il a pu dire en effet:« Porter le Christ, en vertu d'attaches proprement organiques, au cœur des réalités les plus dangereuses, les plus naturalistes, les plus païennes, voilà mon évangile et ma mission ». Il le fit avec un infini respect pour les opi-nions et les croyances de ses interlocuteurs. Les milieux scientifiques, entre au-tres, lui en surent gré et lui ont toujours conservé amitié et estime. Il était l'ami, notamment, de sir Julian Huxley avec qui il contribua à la fondation de l'UNESCO en 1946.

New York fut sa seconde patrie. Il y mourut d'un infarctus, chez des amis, en prenant le thé. C'était l'après-midi du 10 avril 1955. Il avait dit quinze jours plus tôt, devant des neveux, à un dîner à l'ambassade de France : « J'aimerais mourir le jour de Pâques ». Son voeu était exaucé. Les dernières lignes qu'il ait écrites avaient été constituées par une méditation de Saint Paul, et un acte de foi dans le Christ. Peu de temps avant sa mort, le recteur de St Ignatius l'avait reçu et il résuma plus tard son impression en ces termes : « Il s'était ouvert avec une telle spontanéité, un tel charme, que je croyais voir un enfant ». Une dizaine de personnes seulement assistaient à son enterrement, dont heureusement, quand même, l'Ambassadeur de France. Aujourd'hui, toujours en terre d'exil, une simple pierre levée avec une brève inscription est le seul ornement de sa tombe, à St Andrew-on-Hudson.

Essentiel de sa conception

Teilhard est un esprit aux multiples facettes. C'est un philosophe, un prêtre, un « théologien clandestin » selon l'expression d'André Brincourt, c'est un cher-cheur et un scientifique et c'est aussi un poète. Il préfigure, en une seule per-sonne, la transdisciplinarité tant recherchée de nos jours.

L'œuvre est imposante. Elle a été rassemblée en neuf volumes et quatre Cahiers, publiés au Seuil de 1955 à 1965 sous l'égide d'un Haut Comité patronné par la Reine Marie-José de Belgique entourée d'un prestigieux comité scientifique dans lequel on trouve Louis Leprince-Ringuet, Théodore Monod, Robert Oppenheimer, pour ne citer que quelques uns de ceux dont les noms résonnent encore à nos oreilles. D'autres ouvrages furent publiés par divers éditeurs et beaucoup furent traduits notamment en anglais. Tout cela fut possible grâce à Jeanne-Marie Mortier et à divers amis qui ont créé la Fondation Teilhard de Chardin, dont le siège est toujours aujourd'hui au Muséum d'Histoire naturelle, à Paris.

Parmi ses œuvres, les plus connues sont « Le Phénomène Humain », paru en 1955, « Le Milieu Divin » en 1957, et « L'Avenir de l'Homme » en 1958. Mais comment ne pas citer aussi « L'Hymne de l'Univers ». « L'activation de l'Energie », « Comment je Crois » ou « Science et Christ » ? Son style est gé-néreux, attachant, parfois lyrique, ce qui a pu lui être reproché. Mais le fond de la pensée est toujours d'une très grande rigueur. Le paléontologue Jean Piveteau, alors président de l'Académie des Sciences, avait pu dire en préfaçant un de ses livres : « Tous seront frappés de la pensée lucide et ferme, de la maîtrise intellectuelle, d'un des plus grands esprits qui fut jamais ».

Comment rendre compte de l'apport de Teilhard, si vaste et si multiple, en ta-chant d'être bref ? Bien évidemment en m'efforçant d'aller à l'essentiel ou plu-tôt en me limitant à un aspect de son œuvre qui me paraît essentiel..

Tout d'abord, me semble-t-il, il fut parmi les premiers dans le monde religieux à intégrer la notion d'évolution. Nous vivions dans un monde imprégné de fixisme, tant dans les milieux cléricaux, ancrés sur une création, acte unique et définitif depuis l'œuvre divine initiale, que dans les milieux scientifiques eux-mêmes, écartant la notion de début et de fin de l'histoire du monde pour éviter d'avoir à y chercher une quelconque intention. Teilhard non seulement a accepté les perspectives ouvertes par Darwin à la suite de Lamarck, mais il les a élargies en les plaçant dans la vision globale d'une cosmogénèse. Le monde est en évolution, le cosmos est en évolution et nous sommes un élément de cette vaste cosmogénèse.

Cette conception est entièrement différente de l'ancien anthropocentrisme qui faisait de l'Homme le centre géométrique et statique de l'Univers. L'homme est un phénomène s'intégrant dans la cosmogénèse et cela a pour Teilhard, une portée incalculable en garantissant la valeur et la pérennité de l'œuvre qui s'opère à travers nous-mêmes.

Ici l'homme de foi qu'il était, se heurtant au début du 20ème siècle à toutes les rigidités de son temps, rejoint les savants du troisième millénaire : l'univers a eu un début... Le Big Bang, phénomène inouï, nous a projeté dans un univers en expansion dont la fin est prévisible. Pour Teilhard, la création reste en cours et nous participons à cette création. Le Christ, Dieu incarné, Dieu fait homme, est un Christ cosmique qui entraîne cette création. En écho à Saint Paul, qui déclarait aux Colossiens que le Christ « était avant toutes choses » et que « tout subsiste en lui », il proclame dans « Science et Christ », en 1924:

« La présence du Verbe incarné pénètre tout comme un élément univer-sel....Autour de nous, le Christ agit physiquement pour tout régler...Les prodi-gieuses durées qui précèdent le premier Noël ne sont pas vides de lui mais pé-nétrées de son influx puissant. Toutes ces préparations étaient cosmiquement, biologiquement, nécessaires pour que le Christ prît pied sur la scène humaine »

La cosmogénèse se caractérise par une montée vers la complexité. C'est ainsi qu'à l'instant initial, il y a quinze milliards d'années, la matière n'existait que sous la forme d'un plasma homogène où tout n'était que pure énergie. Avec l'apparition du temps et de l'espace, c'est à dire en quelques infimes fractions de microsecondes, les premiers corpuscules fondamentaux se sont différenciés. Sans entrer dans les détails de ce que les physiciens décrivent, retenons que ces corpuscules ont constitué les premiers atomes, se groupant en corps simples, puis en molécules de plus en plus complexes. Teilhard décrit cela dans « Le Phénomène Humain » au chapitre de la pré-vie. Relevons cette remarque, sans doute fondatrice, de Teilhard, bien avant que le concept du Big bang ne soit communément admis :

« Cette découverte fondamentale que tous les corps dérivent, par arrangement, d'un seul type initial corpusculaire, est l'éclair qui illumine à nos yeux l'histoire de l'Univers »

Cette notion de montée vers la complexité est désormais un fait admis par tous les scientifiques malgré quelques contestations. Hubert Reeves la représente sous forme d'une pyramide de la complexité.

À partir d'un certain niveau de complexité, on assiste à une discontinuité prodi-gieuse, que certains veulent réduire à une seule invention de la nature, l'apparition de la vie.

« Mais une chose est certaine, dit Teilhard : c'est que pareille métamorphose ne saurait s'expliquer par un processus simplement continu...... Il nous faut placer en ce moment particulier de l'évolution terrestre une maturation, une mue, un seuil, une crise de première grandeur : le commencement d'un ordre nouveau. »

Une force doit s'appliquer pour ordonner, conjuguer, et finalement impulser la mise en œuvre des éléments nécessaires à la vie. Pour le croyant, cette force c'est l'acte créateur de Dieu.

Ensuite, l'évolution des espèces, du métazoaire à l'homme, est un mouvement continu ou par succession de paliers, selon les mécanismes que les évolution-nistes ont précisé, dans le sens du plus simple au plus complexe, échafaudant des ensembles hautement improbables à l'inverse de l'entropie.

Mais la pensée ? Comment la situer ? Pour Teilhard, l'étoffe de l'univers, la matière, est biface. Elle a une face extérieure qui apparaît aux mesures physi-ques, et une face intérieure, le « dedans des choses » selon son expression, faite comme la précédente d'énergie mais cette fois-ci à traduction psychique. Aux grains d'énergie de la matière correspondraient des grains élémentaires de pen-sée. On peut dire que l'étoffe de l'univers est faite d'esprit-matière.

Ces considérations sont elles dignes d'intérêt ? Jugeons-en. Pour Roger Penrose, grand physicien d'Oxford, probablement nobélisable, que j'ai rencontré à une récente réunion organisée à l'Université du Latran, la pensée - je cite - est un phénomène étrange qui dépend de la matière et qui en retour, peut agir sur elle. Il ajoute qu'une vision scientifique de l'univers qui n'intègrerait pas la pensée ne saurait prétendre sérieusement être complète. Joseph Provenzano, physicien du célèbre CalTech, spécialiste de l'intelligence artificielle, teilhardien convaincu, qualifie la pensée d'énergie consciente, considérant qu'il n'y a rien dans l'univers, absolument rien, que de l'énergie et que la pensée ne fait pas exception. .

En fait, là déjà, Teilhard se montrait précurseur. Ne disait-il pas en 1940: « Une nouvelle physique doit naître. Le moment est venu de se rendre compte qu'une interprétation, même positiviste, de l'Univers doit, pour être satisfaisante, couvrir le dedans, aussi bien que le dehors des choses, - l'Esprit autant que la matière. La vraie Physique est celle qui parviendra, quelque jour, à intégrer l'Homme total dans une représentation cohérente du monde. »

À la lumière de ce que la physique quantique nous apprend, l'expression de Teilhard ,: « qu'à l'extrême de ses analyse...la Physique ne sait plus trop si elle tient de l'Energie pure, ou si c'est au contraire de la Pensée qui lui reste entre les mains » ne nous paraît plus aussi surprenante.

Teilhard considère donc qu'à l'atomisme de la matière s'associe un atomisme de l'esprit les deux étant deux aspects de la même énergie. Il se base sur l'observation que dans le monde vivant, du protoplasme à l'homme, la cons-cience est d'autant plus développée qu'elle double un édifice matériel plus riche et mieux organisé. C'est ce que Teilhard a appelé la loi de complexité cons-cience. Mais complexité ne veut pas dire simple accumulation, juxtaposition ou complication. Il faut que l'ensemble soit centré autour du projet commun qui constitue l'individu. Cette notion de centration est fondamentale. On la retrouve-ra plus loin pour le groupe social.

Le sommet de la complexité sur notre Terre, c'est le cerveau humain. C'est un fait admis. Avec l'homme, après le pas de la vie et celui de la pensée, grâce à cette extrême complexité, un troisième pas est franchi ; c'est celui de la réflexion. Voilà une nouvelle discontinuité majeure. C'est une révolution dans le cosmos. Parmi toutes les espèces vivantes sur notre Terre, l'homme, phénomène tout récent dans les temps géologiques, se caractérise par sa conscience d'être. Teilhard définit ainsi ce nouvel état. : « Du point de vue expérimental qui est le nôtre, la Réflexion ... est le pouvoir acquis par une conscience de se replier sur soi; et de prendre possession d'elle-même comme d'un objet doué de sa consistance et de sa valeur particulières : non plus seulement connaître, - mais se connaître; non plus seulement savoir, mais savoir que l'on sait. »

Et il poursuit : « Par cette individualisation de lui-même au fond de lui-même, l'élément vivant... se trouve constitué pour la première fois, en centre poncti-forme, où toutes les expériences se nouent et se consolident en un ensemble conscient de son organisation »

« Quelles sont les conséquences d'une pareille transformation ? - Elles sont im-menses; et nous les lisons aussi clairement dans la Nature que n'importe lequel des faits enregistrés par la Physique ou l'Astronomie. L'être réfléchi... devient tout à coup susceptible de se développer dans une sphère nouvelle. En réalité c'est tout un autre monde qui naît. Abstraction, logique, choix et inventions rai-sonnées, mathématique, art, perception calculée de l'espace et de la durée, an-xiétés et rêves de l'amour.. ».

« L'animal sait, bien entendu. Mais certainement il ne sait pas qu'il sait ... Par rapport à lui, parce que réfléchis, nous ne sommes pas seulement différents, mais autres. Non pas simple changement de degré, mais changement de nature, résultat d'un changement d'état »

Par la réflexion, l'homme a acquis le sens du passé et du futur, la notion du bien et du mal. Il a son libre-arbitre. Il est devenu responsable.

Dans ce mouvement de construction de l'individu réfléchi et conscient, il faut, là encore, qu'il y ait une force de cohésion. Pour Teilhard, cette force, c'est l'amour, qu'il compare aux forces fondamentales de la physique.. Et il est dans l'orthodoxie de la foi. En effet, Saint Paul ne disait-il pas déjà aux Éphésiens « Tout le corps poursuit sa croissance, grâce aux connexions internes qui le maintiennent, selon l'activité qui est à la mesure de chaque membre. Ainsi le corps se construit dans l'amour. » Saint Paul, bien sûr, élargissait son propos à l'humanité en progrès vers Dieu.

Cet amour, Teilhard le décrit : « Considéré dans sa pleine réalité biologique, l'amour (c'est-à-dire l'affinité de l'être pour l'être) n'est pas spécial à l'Homme. Il représente une propriété générale de toute Vie ....(même) à un état prodigieu-sement rudimentaire sans doute, mais déjà naissant, jusque dans la molécule »

« Sous les forces de l'amour, ce sont les fragments du Monde qui se recherchent pour que le Monde arrive... »

« ...Seul l'amour, pour la bonne raison que seul il prend et joint les êtres par le fond d'eux-mêmes, est capable... d'achever les êtres, en tant qu'êtres, en les ré-unissant »

Et il s'étonne :

« En dehors des « mystiques » et de leurs analystes, comment se fait-il que la psychologie ait pu négliger autant cette vibration fondamentale dont le timbre, pour une oreille exercée, se distingue à la base, ou plutôt au sommet de toute grande émotion ? Résonance au Tout : note essentielle de la Poésie pure et de la pure Religion »

Alors Teilhard, poursuivant sa réflexion pense que le processus de l'évolution en cours depuis l'origine des temps ne s'arrête pas à nous. Il se poursuit, mais il change encore de niveau. Il franchit un nouveau pas, celui de la totalisation humaine, de la méga-synthèse.

La mutation s'accomplit sous nos yeux. En fait, nous en sommes les acteurs. L'esprit humain devient l'élément moteur. À la différenciation des organes selon l'adaptation biologique se substitue celle des outils qu'il invente et qui prolongent et développent son pouvoir. La recherche est devenue la grande affaire. Teilhard le dit bien dans cet extrait tiré de Science et Christ :

« Aujourd'hui, c'est par millions que les hommes cherchent, et dans tous les domaines, et par "millions organisés". En nombre d'hommes employés, en somme d'argent absorbée, en quantité d'énergie dépensée, la Recherche tend de plus en plus à devenir la Grande Affaire du Monde.... Si la Recherche envahit de plus en plus l'activité humaine, ce n'est ni fantaisie, ni mode, ni hasard : mais c'est tout bonnement que l'Homme, devenu adulte, se trouve irrésistiblement conduit à prendre en charge l'évolution de la Vie sur Terre, et que la Recherche est l'expression même (à l'état réfléchi) de cet effort évolutif non seulement pour subsister, mais pour être plus, non seulement pour survivre, mais pour supervivre irréversiblement . »

« La Recherche est la forme sous laquelle se dissimule et opère le plus intensé-ment, dans la Nature autour de nous, le pouvoir créateur de Dieu. A travers no-tre Recherche, de l'être nouveau, un surcroît de conscience, émerge dans le Monde ».

 

La recherche, nous le voyons bien, perfectionne les techniques et en découvre de nouvelles. Elle met en place des moyens de communication d'une puissance inouïe, tant matériels &endash; les transports ont presque supprimé les distances &endash; qu'immatériels &endash; radios, télévision, Internet -. Les échanges se multiplient et s'enrichissent. On travaille en collaboration et simultanément des quatre coins de la planète. Dans tous les domaines les connaissances sont mises en commun avec facilité et sans délais. Des archives collectives existent déjà. Une sorte de familiarité entre individus par-delà les frontières s'exprime tous les jours. On peut en effet parler de village global.

Ainsi, la pellicule vivante, la biosphère, qui recouvre la Terre se double désor-mais d'une couche pensante qui se referme sur elle-même et que Teilhard a baptisé la noosphère, la sphère des esprits. Qu'est-ce à dire ?

« …disposant de l'énorme durée qui lui reste à vivre, l'Humanité a devant elle des possibilités immenses....Depuis le pas de la Réflexion, grâce aux étonnantes propriétés de "l'artificiel" qui, séparant l'instrument de l'organe, permet au même être d'intensifier et de varier indéfiniment les modalités de son action sans rien perdre de sa liberté, - grâce en même temps au prodigieux pouvoir qu'a la Pensée de rapprocher et de combiner dans un même effort conscient toutes les particules humaines, nous sommes entrés dans un domaine complètement nou-veau d'Évolution... Nous n'avons encore aucune idée de la grandeur possible des effets "noosphériques". La résonance des vibrations humaines par millions !.. Le produit collectif et additif d'un million d'années de Pensée !...Avons-nous jamais essayé d'imaginer ce que ces grandeurs représentent ? »

« … je songe en premier lieu à l'extraordinaire réseau de communications ra-diophoniques et télévisuelles qui … nous relient déjà tous, actuellement, dans une sorte de co-conscience "éthérée". Mais je songe aussi à la montée insidieuse de ces étonnantes machines à calcul qui… sont en train de préparer une révolu-tion dans le domaine de la Recherche ».

Il avait bien deviné la puissance qui se cachait dans ce qui allait s'appeler plus tard les ordinateurs et anticipé sur l'apparition du réseau des réseaux &endash; c'est à dire le réseau Internet.

« Certaines énergies planétaires en jeu, invinciblement, tendent à rapprocher et à organiser sur elle-même (si incroyable cela puisse-t-il paraître) la multitude affolante des milliards de consciences pensantes formant la "couche réfléchie" de la terre… Sous nos yeux l'Humanité tisse son cerveau…. le point critique de Réflexion planétaire, fruit de la socialisation, loin d'être une simple étincelle dans la nuit, correspond au contraire à notre passage, par retournement ou dé-matérialisation, sur une autre face de l'univers :non pas une fin de l'Ultrahu-main, mais son accession à quelque Transhumain, au coeur même des choses.

Il poursuit :

« ..encore...sur Terre des Aristotes, des Platons ou des Augustins?...(pourquoi pas ?)...Mais ce qui est clair c'est que, vient appuyées les unes sur les autres... nos âmes modernes voient et sentent aujourd'hui un Monde qui (en dimensions, en liaisons, et en virtualités) échappait à tous les grands hommes d'autrefois. Or, à ce progrès dans la conscience, oserait-on objecter que ne correspond au-cune avance dans la structure de l'être? »

L'observation des faits vient étayer là aussi son propos.

Les connaissances s'accumulent et s'accroissent à une vitesse toujours accrue. Au cours des 600 dernières années, - c'est la durée d'un soupir dans l'histoire humaine -, on a vu toutes les grandes découvertes qui font l'humanité moderne, de l'invention de l'imprimerie à la manipulation du vivant, en passant par la maîtrise de l'électricité et la conquête de l'espace, et j'en passe. Parallèlement, on assiste à un phénomène de compression des populations.. Relativement, la surface de la Terre se rétrécit. Pour parler comme les physiciens, on peut dire que la section efficace, la place relative qu'occupe chaque individu, augmente tandis que la population croît de façon presque exponentielle sur une surface terrestre inextensible. Nous sommes donc matériellement contraints de nous uni-fier.

Mais pour que naisse ainsi la super-humanité pressentie par Teilhard, rassem-blant en une nouvelle synthèse des individus qui doivent être selon lui, aussi dif-férenciés et aussi complémentaires que possible, dans le respect de toutes les cultures et de toutes les races, pour que se forme la future « personne » de l'humanité totalisée, encore faut-il que, dans un mouvement de convergence, elle soit centrée sur une âme commune. L'amour, cette force d'union célébrée par Saint Paul, force nécessaire, qui peut le lui infuser ? Quel attracteur étrange - le terme est celui de la science &endash; peut nous aider à ordonner notre chaos ? Pour Teilhard cet attracteur existe. C'est le foyer intemporel, éternellement présent et suprêmement attrayant, vers qui tout converge, qu'il nomme Point Omega, voulant ainsi se hisser, à n'en pas douter, au dessus des termes tradi-tionnels.

« … le mouvement ne s'arrête pas … . De l'Occident à l'Orient, l'Évolution est désormais occupée ailleurs, dans un domaine plus riche et plus complexe, à construire, avec tous les esprits mis ensemble, - l'Esprit. - Au-delà des nations et des races, la prise en bloc, inévitable et déjà en cours, de l'Humanité.

Pas d'esprit sans synthèse...A l'image d'Oméga qui l'attire, l'élément ne devient personnel qu'en s'universalisant

Et inversement il ne s'universalise véritablement qu'en se sur-personnalisant. »

« C'est de centre à centre que (la synthèse) doit s'opérer... en contact mutuel, et pas autrement... Nous voici par le fait même ramenés au problème d'aimer »

La collectivisation ne peut conduire seule l'humanité à son objectif final. Les échecs historiques que nous avons vécus le montrent bien.

« Tant qu'il absorbe, ou paraît absorber la personne, le Collectif tue l'amour qui voudrait naître. En tant que tel le Collectif est in-aimable.... Que l'Univers, par contre, prenne en avant, pour nous, un visage et un cœur, qu'il se personni-fie....et aussitôt, dans l'atmosphère créée par ce foyer, les attractions élémentai-res trouveront à s'épanouir... »

« ...le Monde trouve sa figure et sa consistance naturelle en gravitant au re-bours du probable, vers le foyer divin d'Esprit qui l'attire en avant

« Devenus centres, et donc personnes, les éléments ont enfin pu commencer à réagir, directement comme tels, à l'action personnalisante du Centre des cen-tres. Franchir la surface critique d'hominisation, c'est en fait, pour la cons-cience, passer du divergent au convergent, - c'est-à-dire , en quelque façon, changer d'hémisphère et de pôle. En deçà de cette ligne critique, "équatoriale" , la retombée dans le multiple. Au delà... l'évasion hors de l'Entropie par retournement sur Oméga. »

Sur notre planète d'abord vide de lui-même, l'homme s'est développé, nous l'avons vu, et il occupe désormais toute la place. Nous sommes entrés dans une phase de concentration forcée. Il faut s'unir, continuer notre montée vers le plus-être..

Pour Teilhard, le moment du choix approche pour l'humanité. Il le dit dans « L'énergie humaine » en 1936 :

« Où est la vérité ?...De deux choses l'une. Ou bien... nous sommes vraiment les cellules terminales en lesquelles le moment est venu pour le Cosmos de se dis-perser. Ou bien, au contraire, à travers le nœud formé par notre individualité, ces mêmes fibres se prolongent pour aller quelque part, plus loin : et ceci prouve que pour rester cohérents avec le Monde nous devons chercher à réaliser tous ensemble quelque ultérieure synthèse ».

Mais une force obscure nous attire vers la division, la discorde,.la chute vers le moins-être. Alors l'échec est possible. La chute et le retour dans le multiple, dans l'inorganisé, la contre-évolution restent toujours possibles. Dans tout un chapitre du « Phénomène Humain » Teilhard développe cette idée. En voici quelques éléments

« Une impasse à éviter : l'Isolement....Se faire plus seul pour être davan-tage...Concentration par décentration d'avec le reste. Solitaires, et à force de solitude, les éléments sauvables trouveraient leur salut...par excès de leur indi-vidualisation....sélection et élection des Races...Lutte pour la vie...survivance du plus apte...Racisme.. »

Toutes ces craintes restent, hélas, actuelles.

Nous sommes devant nos responsabilités. Une morale nouvelle doit s'imposer à nous, une morale de mouvement, telle que la décrit Teilhard dans « L'activation de l'Energie » dirigée « en haut et en avant ». Entre autres règles, le Bien doit être cherché dans l'effort d'union, dans la construction d'un plus grand que nous. Le Mal est dans l'abandon de cet effort en privilégiant le repli égoiste,

« Si la Terre humaine hésite encore aujourd'hui dans son mouvement…c'est par défaut d'une Vision suffisante, d'une vision proportionnée à l'énormité et à la variété de l'effort à donner »

La tâche est rude mais l'espérance est grande., et Saint Paul nous montre la voie qui déclare aux Éphésiens « En lui toute construction s'ajuste et grandit en un temple saint, dans le Seigneur ; en lui, vous aussi, vous êtes intégrés à la cons-truction pour devenir une demeure de Dieu, dans l'Esprit»

Voici donc assez brièvement, ce qui me paraît être l'un des grands axes de la pensée de Teilhard. Bien entendu, certains points n'ont été qu'effleurés, d'autres, sortant du chemin que j'ai emprunté, n'ont pas été évoqués. L'œuvre, nous l'avons dit, est d'une grande richesse et ce modeste exposé ne saurait être qu'une invitation à une étude plus approfondie.

Débats autour de Teilhard

Bien entendu, cette œuvre a fait et fait toujours débat.

Comme tout novateur, Teilhard s'est heurté à l'incompréhension puis à l'hostilité de ses détracteurs. Lui, homme de synthèse, prêtre et savant à la fois, s'est trouvé attaqué tant du côté des clercs que du côté des scientifiques

Les plus vives réactions sont venues de certains membres de l'Eglise.

J'ai retrouvé des articles publiés dans les années 50, lors de la crise Teilhard. Ils sont d'une agressivité étonnante. Je passe sur le détail. Mais je note un reproche : « Un Dieu que la raison dominerait ne serait ni un Dieu personnel, ni un Dieu transcendant ». On ressentait alors une incompatibilité certaine entre Foi et raison. Cette dernière aurait eu comme finalité de dominer la Foi. Heureusement les choses ont bien changé et l'encyclique « Fides et Ratio » de Jean-Paul II est venue nous dire haut et fort que « la foi et la raison sont les deux ailes de la vé-rité. » suivant en cela l'enseignement de St Jean et de St Paul puis du concile Vatican II.

Autre accusation, celle de panthéisme. Dieu aurait été réduit dans la vision teil-hardienne à une force diffuse au sein de la nature comme le sont les lois natu-relles. Mais la foi en un Dieu personnel, est-elle remise en question par Teil-hard ? Les extraits que nous avons vus montrent, me semble-t-il, qu'une telle entreprise est à l'opposé de ses intentions. Toute son œuvre ne s'efforce-t-elle pas de montrer que le processus cosmique est une montée vers un Dieu suprê-mement personnel seul capable d'attirer et de rassembler en lui les monades humaines. Pour Teilhard, Dieu ne s'engendre pas au travers du devenir de l'homme comme le pensait Hegel mais il attend de l'homme qu'il participe à sa création.

Autre incompréhension : au début du siècle dernier, la matière support de l'univers, était encore ressentie comme antinomique à la pensée, à l'âme. On conçoit que la conception de l'esprit-matière ait été mal reçue. Pourtant. la ma-tière est engagée, comme l'esprit, dans la grande œuvre de la Création. Elle en est bien évidemment indissociable. Et la physique moderne, dans son abstrac-tion, en dépeint toute la noblesse. En effet les progrès de la science sont tels que des questions qui relevaient de la spéculation philosophique, voire métaphysique, ont pris une actualité palpable et quotidienne.

Ainsi nous pensions vivre sur du solide. La mécanique quantique, augmentée aussi depuis peu de la théorie des cordes, laisse penser que le monde physique dans lequel nous sommes immergés est une structure de physionomie essentiel-lement mathématique où chaque corpuscule élémentaire n'est qu'une minuscule corde vibrant à sa fréquence propre, qui la différentie des autres, dans un concert universel. Le poète avait pressenti et recherché cette note fondamentale.

La matière, pour Teilhard , c'est la sainte matière.

« Ainsi, dit-il, du travail patient, prosaïque, mais accumulé, des savants de tou-tes catégories, est sortie spontanément la plus impressionnante manifestation du Tout qu'on pouvait concevoir.. L'Univers dans sa totalité et son unité, s'impose inéluctablement aujourd'hui à nos préoccupations.

Comment le Chrétien pourrait-il vivre coupé de la sève qui alimente le sentiment religieux fondamental de l'Humanité? »

« A ceux qui sont lâches timides, puérils, ou étroits dans leur Religion, je veux rappeler que le développement humain est requis par le Christ pour son Corps, et qu'il y a, vis-à-vis du Monde et de la Vérité, un devoir absolu de la Recher-che. »

À l'opposé, chez beaucoup de représentants de la communauté scientifique, à la suite notamment de Jacques Monod et de bien d'autres après lui, les réactions furent très vives et de nos jours encore Teilhard n'est pas personna grata auprès de certains.

Il s'agit, me semble-t-il, d'un malentendu fondamental.

Teilhard n'a pas cherché à émettre sa propre théorie de l'évolution. Il a admis la conception de l'école darwinienne, considérant en spécialiste de la paléontologie qu'elle reposait sur des faits établis scientifiquement. De la même façon, il aurait admis, et avec enthousiasme sans doute, les progrès accomplis en chimie molé-culaire ou en génétique, par exemple. Ce qu'il propose c'est une interprétation globale des faits scientifiques accumulés.

Maintenant que nous savons que l'univers a une histoire, peut-on lui reprocher d'en chercher la signification avec tout ce que sa méditation personnelle et sa culture religieuse lui apportent ? Outrepasse-t-il, ce faisant, l'obligation d'objectivité, laquelle se situe sur un autre plan, celui de la science expérimen-tale ? Peut-on lui reprocher en somme d'être tout aussi bien homme de foi et de science. ?. Teilhard a voulu démontrer qu'il n'y avait pas incompatibilité entre les deux états.

Certains enfin lui ont reproché un excès d'optimisme ? L'homme avec tous ses défauts, ses haines, sa cruauté, ses mensonges et finalement ses crimes,. peut-être aussi sa folie, est-il capable d'assumer la grande œuvre d'union attendue ? L'histoire de l'humanité n'en fait-elle pas douter ? Teilhard répond :

« Il est facile au pessimiste de décompter (les) civilisations qui l'une après l'autre s'écroulent.

N'est-il pas beaucoup plus scientifique de reconnaître, une fois de plus, sous les oscillations successives, la grande spirale de la Vie, s'élevant irréversiblement, par relais, suivant la ligne maîtresse de son évolution ? Suse, Memphis, Athènes peuvent mourir. Une conscience toujours plus organisée de l'Univers passe de main en main; et son éclat grandit. »

Et puis, rappelons-nous que c'est dans les pires moments de la Grande Guerre, dans l'horreur des tranchées, qu'il a découvert ses raisons d'espérer :

« L'Histoire universelle nous le montre : après chaque révolution, après chaque guerre, l'Humanité est toujours apparue un peu plus cohérente, un peu plus unie, dans les liaisons mieux nouées de son organisme, dans l'attente affermie de sa commune libération.... Plus différenciée, après chaque crise, et plus une, cependant

Que sera-ce donc, cette fois-ci ?...

Si nous n'assistons pas encore aujourd'hui au dernier sursaut de discorde, ce sera demain, car le dénouement se précipite, l'heure est proche où la masse hu-maine, se refermant sur soi, groupera tous ses membres au sein d'une unité en-fin réalisée. Une même législation, une même orientation, un même esprit, ten-dent à recouvrir la diversité permanente des individus et des peuples.»

« Les ressources dont nous disposons aujourd'hui, les puissances que nous avons déchaînées, ne sauraient être absorbées par le système étroit des cadres individuels ou nationaux qui ont servis jusqu'ici les architectes de la Terre hu-maine...L'âge des nations est passé. Il s'agît pour nous, si nous ne voulons pas périr, de secouer les anciens préjugés, et de construire la Terre."

Il disait cela en 1936 dans « L'énergie humaine »

Les Peuples, les Nations,, le Monde, ont en effet besoin d'un grand dessein pour ordonner leur chaos., une force reliante pour unir les hommes. Pour Teilhard, cette force c'est une religion,d'amour.

Mais, dira-t-on, ce rôle central de l'amour, n'est-ce pas un rêve, une fantasmago-rie ?

À la récente réunion du Mémorial, l'accent a été mis sur l'indispensable solida-rité. Lech Walesa a dit que c'était « la bonne nouvelle » attendue. La solidarité, n'est-ce pas un autre nom de l'amour ?

Ashley Montagu, anthropologiste et bio-sciologiste réputé, a consacré une grande partie de son œuvre à l'étude de cette force qui, selon lui, organise dans l'interdépendance les organismes complexes. Il propose que l'Amour en tant que phénomène soit l'objet d'un plan de recherche systématique et d'un ensei-gnement universitaire. Et l'idée suit son chemin.

Il reste le problème du Mal, présent en nous et autour de nous. L'optimisme de Teilhard ajoute cependant

« Mais il se peut aussi que, suivant une loi à laquelle rien dans le Passé n'a en-core échappé, le Mal, croissant en même temps que le Bien atteigne à la fin son paroxysme, lui aussi sous une forme spécifiquement nouvelle. Pas de sommets sans abîmes. »

Toutes les forces disjointes qui se perdent ou s'affrontent dans la société, Teilhard les avait aperçues dans les horreurs de Verdun, mais au-delà des passions collectives, il avait eu l'intuition d'un monde en gestation.

Conclusion

Voilà donc ce qui m'a paru essentiel dans la pensée de Teilhard et que j'ai sou-haité vous présenter. En savant et en prêtre, il nous a offert une vision dynami-que de la cosmogénèse dans laquelle, que nous le voulions ou non, nous sommes impliqués. L'existence même du cosmos relève d'une accumulation inouïe de chances. La place éminente qu'occupe l'humanité dans l'évolution est aussi, pour certains, le fruit du hasard. La probabilité que la biogenèse ait abouti à l'homme pour jouer le rôle qui est le sien est infime. Certains en tirent argument pour déclarer notre insignifiance. Mais nous sommes là et nous pensons. Voilà la donnée immédiate incontournable. Et nous sommes devenus capables d'appréhender le Tout, ce dont s'émerveillait Einstein. De plus, nous avons acquis le pouvoir fantastique d'intervenir sur l'évolution, au moins sur notre petite planète. Ce pouvoir, nous ne pouvons l'éluder. Il faut y faire face avec sagesse et humilité mais aussi avec enthousiasme, en comptant sur l'inspiration de l'esprit.

Teilhard était à la recherche de l'unité disions-nous en débutant. L'a-t-il trou-vée ? Avec ce que sa foi et son expérience scientifique lui ont apporté, il nous engage en tous cas à regarder avec espérance. le monde dans lequel nous som-mes immergés et le sens de notre vie.

« Notre Royauté consiste à servir comme des atomes intelligents l'œuvre enga-gée dans l'Univers ».

Chacun de ces termes mérite d'être pesé et médité.

Est-ce rêve ou utopie ? Certains, sceptiques, resteront sur la réserve. Mais pou-vons-nous empêcher nos esprits de se projeter vers l'avenir ? La science nous ouvre des perspectives extraordinaires mais elles s'arrêtent, ces perspectives, à une fin dans un mystère aussi impénétrable et angoissant que celui de nos origines il y a quinze milliards d'années. Les mystères de la Foi, sont sans doute aussi inabordables, dans leur transcendance, par notre raison. Mais ils portent en eux l'intelligibilité de notre rôle. Nous y trouvons le Sens attendu.

Entre absurdité et cohérence Teilhard, prophète inspiré, a choisi.. La synthèse qu'il propose entre Foi et Science, toutes deux ancrées en lui, entraîne-t-elle l'adhésion ? À en juger par l'intérêt que ses œuvres suscitent de par le monde, aux associations qui se consacrent à leur étude dans tous les pays, aux congrès internationaux qui les prennent pour thème, on pourrait penser que son message a été reçu et sera transmis. Mais l'essentiel est dans ce que nous sauront en tirer. L'essentiel est dans le progrès de la sagesse humaine. Tout dépend de chacun d'entre-nous à la place qui est la nôtre, et sans doute aussi de notre Foi, cette foi propre à déplacer les montagnes.

 table des exposés

 

 

 

TEILHARD ET VATICAN II

Par le R.P. Roger PRIGENT

 

 

 

Je vais me servir de ce schéma de Teilhard pour mon exposé.

Le problème qui s'est posé à lui est le suivant : un malaise; quelque chose « ne va plus » de notre temps entre l'Homme et Dieu, tel qu'on le présente à l'Homme aujourd'hui. A travers ce schéma, Teilhard veut présenter son témoignage pour résoudre ce problème, lui qui a eu le privilège de vivre par ses contacts professionnels, dans les zones les plus actives de la pensée et de la recherche libres (le monde scientifique) représentées par l'ordonnée appelée « l'En Avant » et par sa formation chrétienne, au cœur de l'Eglise, représentée par l'abscisse « l'En Haut ». Pour lui, ces deux forces, les forces de la création « l'En Avant » et les forces chrétiennes « l'En Haut » qui vivent éloignées l'une de l'autre peuvent, par simple réajustement, sortir de leur isolement « Prise toute seule, la Foi au monde ne suffit pas à mouvoir la Terre En Avant », mais prise toute seule, à son tour est-il bien sûr que la foi chrétienne, dans son explication ancienne, suffise encore à soulever le Monde vers le Haut ?

La vision du monde aujourd'hui a changé : le Cosmos s'est changé en Cosmogénèse : on est passé d'un paysage statique à un paysage de mouvements, en évolution.

Alors, suivons le témoignage de Teilhard à l'aide du schéma :

1) L'0X : « l'En Avant »

« J'ai, dit-il, un « ego » païen, c'est-à-dire que je suis fils de la Terre, de par mon tempérament et de par ma vie. Ce que j'ai découvert en regardant l'Univers, au départ, c'est la matière. La matière a deux faces : une face extérieure qu'on appelle tangentielle et une face qui est une réalité intérieure que Teilhard appelle le radial. A l'intérieur de la matière, il y a une énergie qui va ensuite s'exprimer en vie. Le cosmos n'est donc pas une réalité figée, mais une réalité dynamique qui s'exprimera par l'émergence de la vie. Celle-ci évoluera depuis la bactérie jusqu'au sommet de son évolution, à savoir l'Homme. Ce dernier découvrira ce qu'il appelle l'Esprit. Et l'Esprit se développera pour former la noogenèse. Mais notre monde est un monde qui n'est pas achevé. Il est en évolution. Et dans cette marche en avant, il y a des paliers, des « tâtonnements » de la matière et du cosmos. Tâtonnements qui engendrent des ratages. C'est l'origine du mal, du mal physique : tremblements de terre, maladies, souffrances, avec ce grand ratage qu'est la mort et qui est le grand obstacle à la marche en avant du monde vers le point de convergence qui est la source de son dynamisme : le point Oméga. Et il y a aussi le mal moral, le péché et qui, à sa façon, détruit plus ou moins l'Homme.

Le point Oméga se trouve aussi contrecarré par le mal tant physique que moral. C'est la réalité. Est-ce un échec ? Prise toute seule, cette vision de l'En Avant de l'Univers, du Cosmos et de l'Humanité ne suffit donc pas à mouvoir la Terre en avant.

Alors, avec Teilhard, regardons l'abscisse appelée l'En Haut.

2) L'0Y : « l'En Haut »

Le regard de Teilhard est toujours à la base un regard de scientifique, le phénomène, rien que le phénomène. Ici, il s'agit de phénomène chrétien : l'Eglise. Cette réalité qui porte en elle un trésor, le Christ, regard en même temps du croyant. Le Christ : il est le Verbe et la Parole par qui tout ce qui est a été créé. Il a lancé le Monde, un monde en évolution, dans le temps, dans la durée ; un monde qui avance par étapes (la géologie le montre) d'où jaillit la vie, un monde en Cosmogénèse d'où jaillit la biogenèse qui arrivée en son sommet, l'Homme, va laisser apparaître l'Esprit (la Noogenèse). Et c'est à un moment de toute cette évolution, au bout de milliards d'années que, dans la Continuation de la Création, par son Incarnation, le Verbe va achever sa Création. Comme le dit Teilhard, en un magnifique texte inédit (XII pages 80.81. de l'Hymne de l'Univers) « Il ne fallait rien moins que les labeurs effrayants et anonymes de l'Homme primitif et la longue beauté égyptienne et l'attente inquiète d'Israël et le parfum lentement distillé des mystiques orientales, et la sagesse cent fois raffinée des Grecs pour que sur la tige de Jessé et de l'Humanité la Fleur pût éclore. Toutes ces préparations étaient cosmiquement, biologiquement nécessaires pour que le Christ prit pied sur la scène humaine. Et tout ce travail était mû par l'éveil actif et créateur de son âme en tant que cette âme humaine était élue pour animer l'Univers. Quand le Christ apparut entre les bras de Marie, il venait soulever le monde ».

Et c'est alors que le Christ va s'immerger dans sa création (son baptême) pour la « guérir et la sauver ». Il prend sur lui tous ses « ratages », souffrance et mort pour la conduire à travers sa mort et sa résurrection, par sa croix, en son Plérôme, la conduire en bien au sein de la Trinité.

C'est pourquoi sa croix a double visage : « visage de la montée de la Création à travers l'Effort » cf. St Jean 12 / « Elevée de terre, j'attirerai tout à moi ». Visage de la faute expiée : « l'agneau qui porte le pêché du monde ». « Et son sang circule et vivifie plus qu'il n'est répandu ».

L'agneau de Dieu portant avec les péchés le poids des progrès du Monde.

L'idée de pardon et de sacrifice se muant, par enrichissement d'elle-même en l'idée de consommation et de conquête (X p. 172).

Tel est le sens profond de la flèche vers l'En Haut.

3) Et passons maintenant à la signification de la flèche R = réunion de l'En Avant et de l'En Haut 0R (cf. V pages 346-349).

La mission dont se sent investi Teilhard est de travailler au rebondissement de la foi chrétienne vers l'En Haut par l'En Avant.

« L'En Haut chrétien s'incorpore (sans s'immerger), mais en le sur-naturalisant avec l'En Avant humain. Et du même coup, voici la forme de Dieu, dans la mesure même où elle assimile et sublime dans sa propre sève la sève de la Foi au Monde, qui reprend son plein pouvoir de séduction et de conversion, que se découvre, que jaillisse (comme elle commence inéluctablement à le faire sous la pression des forces en présence) la possibilité de croire à la fois, et à fond, l'un par l'autre, à Dieu et au Monde, et alors ou peut être sûr, une grande flamme embrasera toute chose : parce qu'une Foi sera née (ou au moins re-née), contenant et résumant toutes les autres ; et que c'est inévitablement la Foi la plus forte qui, tôt ou tard, finira par posséder la terre.

* **

Pourquoi mettre en lien la recherche de Teilhard, d'unir la Foi chrétienne et la Foi au Monde, Foi et raison, Foi et science avec le Concile Vatican II ?

Un auteur chinois, Wang Hai Yan, a remarqué dans son étude sur Teilhard, que son nom aurait été cité onze fois, tant d'une façon favorable que défavorable, au Concile.

Rappelons que Jean XXIII, qui a eu l'initiative de Vatican II, dit dans son discours inaugural, la nécessité d'un nouveau concile : revenir aux traditions, c'est-à-dire à la Parole de Dieu dans une église renouvelée pour présenter le témoignage chrétien en fonction du monde d'aujourd'hui, pour permettre le dialogue de l'Eglise avec l'Homme aujourd'hui ; d'où les quatre grandes Constitutions Conciliaires sur « la Parole de Dieu », « l'Eglise », « la Liturgie » et « l'Eglise dans le Monde de ce temps ». Or, en son temps, n'est-ce pas ce que Teilhard a tenté de faire en s'appuyant :

· d'une part sur la nouvelle vision du Monde : de statique passée à une vision évolutive grâce à une meilleure connaissance de l'Univers exprimée par la science ;

Et d'autre part, à partir de ce nouvel éclairage de la science, une nouvelle façon de vivre la Parole de Dieu en Eglise insérée davantage dans l'histoire de l'Univers.

La vision renouvelée de l'Eglise par le Concile (vue d'abord comme un mystère le Corps mystique du Christ) ne rejoint-elle pas la vision de Teilhard qui voit l'Eglise comme un phylum (c'est-à-dire comme un courant dynamique qui possède et transmet de siècle en siècle un courant, une vision, une vie qui est la vie du Christ et dont elle est le corps mystique. « Elle est comme un arbre puissant qui a besoin de ses racines ancrées dans la terre et de ses feuilles sereinement exposées au grand soleil (Esprit) à la fois élan vers le Ciel, extase laborieuse et douloureuse à travers la matière.

Enfin, l'Eglise agrandie et rénovée du Christ dont la fonction est de savoir et pouvoir « christianiser » tout l'humain, l'Homme.

A travers ce phylum, l'Eglise, le Christ continue de livrer au Monde sa Parole et son Action : Sa Parole, que Teilhard appelle Révélation, est le dévoilement que le Christ fait du dessein créateur de Dieu. Car la Révélation est la réflexion de Dieu sur notre conscience, dès lors que l'Homme est personnel, Dieu doit l'influencer à un degré et sous une forme personnelle entre êtres réfléchis. Autrement dit, il doit lui parler. Entre Intelligences, une présence ne saurait être muette.

Et le Christ qui est la Parole illuminatrice est l'Action par excellence parce que créatrice. « Tout fut par Lui et sans lui rien ne fut ».

Son action a été, dans la ligne de la Création, son Incarnation, c'est-à-dire son immersion, non seulement dans l'humanité - « Et le verbe s'est fait chair » -, mais aussi son immersion dans l'Univers signifiée par son Baptême, sa « plongée », et dans l'élément liquide de la matière au jour de son baptême dans les eaux du Jourdain, et dans l'élément solide de la matière au jour de son ensevelissement au tombeau.

Mais au jour de son baptême dans les eaux du Jourdain, il émerge dans la lumière de la présence du Père « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis tout mon amour » et au Jour de Pâques, il émergera de la terre sous l'action de l'Esprit dans la lumière de la Résurrection. Ainsi, il conduira, au-delà de la mort, par son baptême, l'Univers et l'Humanité jusqu'au sein de la Trinité pour une Communion éternelle dans l'amour du Père sous l'action de l'Esprit. « Il a tout récapitulé en lui : et la terre, et le ciel, et l'action, dans laquelle se résument toutes les autres et l'Eucharistie, le sacrement par excellence, prolongement naturel de l'acte rédempteur. « Ceci est mon corps livré pour vous ». « Ceci est mon sang versé pour la rémission des péchés de la multitude ».

A chaque instant, le Christ Eucharistique contrôle tout le mouvement de l'Univers « car par Lui, Seigneur, tu ne cesses de créer tous ces biens, tu les bénis, leur donnes la vie, les sanctifies, et nous en fais le don « (1ère prière eucharistique).

Et le Christ, à la fin de sa vie terrestre, a donné à son Eglise son Corps Mystique, le mot d'ordre suivant : « Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les » et au soir du Jeudi Saint, au moment où il célèbre l'Eucharistie « Faites ceci en mémoire de Moi ».

L'Eglise est donc chargée d'accomplir les actes du Christ, sous l'action dynamisante de son Esprit pour conduire l'Univers à travers l'action du rassemblement du Christ (son Plérome) jusqu'au sein de la Trinité.

Et lorsque nous regardons les textes du Concile (les Constitutions sur l'Eglise, Corps Mystique du Christ, sur la Parole de Dieu et la Liturgie (ses sacrements), expressions de la volonté de restauration et de progrès de la vie chrétienne), nous découvrons, au regard de la recherche spirituelle de Teilhard, combien celui-ci pressentait et appelait à une rénovation à la lumière d'une vision nouvelle portée sur l'Univers grâce à la science par la découverte de l'Evolution. N'était-il déjà pas le prophète qui annonçait Vatican II selon l'expression de son confrère le Père d'Ouince ?

Et cette convergence entre Teilhard et le Concile a surtout été remarquée dans la 4ème Constitution intitulée « L'Eglise dans le monde de ce temps ».

N'est-ce pas le signe de la volonté de l'Eglise de renouer le dialogue avec le Monde, ce qui était déjà le grand souhait de Teilhard ?

Regardons les quatre points principaux de cette constitution :

1. D'abord par son Incarnation, le fils de l'Homme s'est, en quelque sorte, uni à tout homme, source de la grandeur du mystère de l'Homme, personne digne d'entrer en relation avec son Dieu pour être en communion avec lui.

Le mystère de l'Homme ne s'éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe Incarné. Par son Incarnation, le Christ s'est, en quelque sorte, uni lui-même à tout homme. C'est tout l'homme qui est, en Lui, intérieurement renouvelé. Puisque la vocation dernière de l'Homme est réellement unique, à savoir divine, telle est la grandeur de l'Homme, ce mystère que la révélation chrétienne fait briller : puisque devenus fils dans le Fils, nous clamons dans l'Esprit : Abba Père.

Et voici comment Teilhard présentait la mise en valeur de la personne.

La personnalisation est une grande illusion qui aura traversé l'Homme de notre temps, de s'imaginer que, parvenu à une meilleure connaissance de lui-même et du Monde, il n'avait plus besoin de religion et que la religion était interprétée comme un phénomène psychologique lié à l'enfance de l'Humanité.

En réalité, pour qui sait voir, le grand conflit dont nous sortons n'aura fait que consolider dans le monde la nécessité de croire. Personne, parvenu à un degré supérieur de la maîtrise de soi-même, l'Esprit de la Terre se découvre un besoin de plus en plus vital d'adorer : de l'Evolution universelle Dieu émerge de nos consciences plus grand et plus nécessaire que jamais. La véritable fonction de la Religion est de soutenir, d'aiguillonner les progrès de la Vie, contrairement à ce que répètent trop de gens. Plus l'Homme sera l'Homme, plus il sentira la nécessité de se vouer à un plus grand que lui : Dieu se réfléchissant personnellement sur les personnes pensantes pour garantir une issue certaine, Dieu penché sur le miroir de la Terre devenue intelligente pour y imprimer les premiers traits de la Beauté.

Ainsi, la personne humaine représente une valeur originale et indestructible de l'Univers que Dieu associe par amour à sa vie divine.

2. L'Incarnation conduit l'Humanité à une fraternité par une solidarité issue de l'énergie unificatrice du Christ pour en faire un peuple, son Corps mystique, faire du genre humain la famille de Dieu dans laquelle la plénitude de la Foi serait l'Amour, solidarité qui devra croître jusqu'au jour où elle trouvera son couronnement en Dieu.

Et telle la vision de Teilhard dans la première moitié du 20ème siècle sera ce phénomène de la Communauté humaine éclairée par la Révélation.

Entre les éléments humains, du fait de l'apparition de la pensée se constitue un milieu spécial et nouveau, au sein duquel les individus acquièrent la faculté de s'associer et de réagir entre eux, non plus pour la conservation et la prolongation collective de l'espèce, mais pour l'achèvement d'une conscience commune. La socialisation, dont l'heure semble avoir sonné pour l'Humanité, ne signifie pas du tout la fin, mais plutôt le début de l'ère de la Personne.

L'amour a toujours été soigneusement écarté des constructions réalistes et positivistes du Monde. Il faudra bien qu'on se décide un jour à reconnaître en Lui l'énergie fondamentale de la vie, ou si l'on préfère le seul milieu naturel en quoi puisse se prolonger le mouvement ascendant de l'Evolution. Sans amour, c'est véritablement devant nous le spectre du nivellement et de l'asservissement : la destinée du termite et de la fourmi. Avec l'amour, c'est l'approfondissement de notre moi le plus intime dans le vivifiant rapprochement humain. L'amour qui resserre sans les confondre ceux qui s'aiment et l'amour qui leur fait trouver dans ce contact mutuel une exaltation capable, cent fois mieux que tout orgueil solitaire, de susciter au fond d'eux-mêmes les plus puissantes et créatives originalités.

Dans le cas du chrétien, utilisant le service complémentaire de la Révélation, nous pouvons faire un pas de plus en avant. L'individu humain ne s'achève et n'existe pleinement que dans l'unification organique de tous les hommes en Dieu.

Or, voici que ce super-organisme mystique, noué dans la grâce et la charité, grâce à la Révélation, le croyant peut l'éclairer et le prolonger en « Christogénèse » que Teilhard définit comme la synthèse entre « l'En Haut » et « l'En Avant » qui est la vocation du Corps mystique du Christ.

Et voici que la force ascensionnelle chrétienne veut s'embrayer sur le mécanisme propulsif de la super-évolution humaine. C'est alors le Christ qui se drape de toute la réalité de l'Univers, et en même temps, c'est l'Univers qui s'illumine de toute la chaleur et de toute l'immortalité du Christ, comme le proclame Saint Paul aux Colossiens : « Alors tout vient de Lui, le Christ, tout est par Lui, Il est par devant tout, tout est maintenant en Lui ».

Et c'est ainsi que ce mouvement de solidarité, de communion, au plan de « l'En Avant », s'achève dans le Christ total, à travers son Corps mystique qui est l'Eglise, ce « phylum ». C'est-à-dire ce courant dynamique qui travaille à la figure agrandie et rénovée du Christ.

3. L'activité humaine dans l'Univers

Il s'agit de son insertion dans la marche de l'Humanité vers une nouvelle demeure et une nouvelle terre, le progrès terrestre se laissant animer par la croissance du règne du Christ. Mystérieusement, déjà le royaume de Dieu est présent sur cette terre à travers les valeurs de dignité, de communion fraternelle, de liberté, fruits excellents de notre nature humaine, purifiés, illuminés, transfigurés sous l'action de l'Esprit du Christ.

S'il faut distinguer le progrès terrestre de la croissance du règne du Christ, ce progrès a pourtant beaucoup d'importance pour le royaume de Dieu, car il offre déjà quelque ébauche du siècle à venir. « Cette Terre Nouvelle, ces Cieux Nouveaux » annoncés par la Révélation dans l'attente du dernier jour où le Christ remettra à son Père un royaume éternel et universel : « Royaume de vérité et de vie, royaume de sainteté et de grâce. Royaume de justice, d'amour et de paix ». Mystérieusement, le royaume est déjà présent sur cette terre ; il atteindra sa perfection quand le seigneur viendra.

Et voici comment Teilhard considérait l'activité humaine de l'Univers.

Chacune de nos œuvres, par la répercussion plus ou moins lointaine ou directe qu'elle a sur le monde spirituel , concourt à parfaire le Christ dans sa totalité mystique.

Par l'opération toujours en cours de l'Incarnation, le Divin pénètre si bien nos énergies de créatures que nous ne saurions, pour le rencontrer et l'embrasser, trouver un milieu plus approprié que notre action même.

Dans l'action d'abord, j'adhère à la puissance créatrice de Dieu. Je coïncide avec elle, j'en deviens non seulement l'instrument, mais le prolongement vivant. Et comme il n'y a rien de plus intime dans un être que sa volonté, je me confonds, en quelque manière par mon cœur, avec le cœur même de Dieu.

Tout accroissement que je me donne, ou que je donne aux choses, se chiffre par quelque augmentation de mon pouvoir d'aimer, et quelque progrès dans la bienheureuse mainmise du Christ sur l'Univers. Notre travail nous apparaît surtout comme un moyen de gagner le pain du jour. Mais sa vertu définitive est bien plus haute : par lui, nous achevons en nous le sujet de l'union divine ; et par lui encore, nous agrandissons en quelque sorte, par rapport à nous, le terme divin de cette union : notre Seigneur Jésus-Christ.

Et par simple confrontation des vérités les plus fondamentales de notre foi et de l'expérience, nous nous trouvons conduits à cette constatation : Dieu est attingible, inépuisablement dans la totalité de notre action. Et ce prodige de divinisation. n'a de comparable que la douceur avec laquelle la métamorphose s'accomplit, sans troubler en quoi que ce soit la perfection et l'unité de l'effort humain.

4. Le rôle de l'Eglise dans le monde de ce temps (n° 45 de la Constitution. « L'Eglise ou le monde de ce temps »)

Qu'elle aide le monde ou qu'elle reçoive de lui, l'Eglise tend vers un but unique : que vienne le règne de Dieu, que s'établisse le « salut du genre humain ». D'ailleurs, tout le bien que le peuple de Dieu, au temps de son pèlerinage terrestre, peut procurer à la famille humaine, découle de cette réalité que l'Eglise est « le sacrement universel du salut », manifestant et actualisant tout à la fois le mystère de l'amour de Dieu pour l'Homme.

Car le verbe de Dieu, par qui tout a été fait, s'est lui-même fait chair, afin que, Homme parfait, il sauve tous les hommes et récapitule toutes choses en lui. Le Seigneur est le terme de l'histoire humaine, le point vers lequel convergent les désirs de l'histoire et de la civilisation, le centre du genre humain, la joie de tous les cœurs et la plénitude de leurs aspirations. C'est Lui que le Père a ressuscité d'entre les morts, a exalté et fait siéger à sa droite, le constituant juge des vivants et des morts. Vivifiés et rassemblés en son Esprit, nous marchons vers la Consommation de l'histoire humaine qui correspond pleinement à son dessein d'amour « ramener toutes choses sous un seul chef, le Christ, celles que sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre « (Ep. 1/10).

C'est le Seigneur lui-même qui le dit : « Voici que je viens bientôt et ma rétribution est avec moi, pour rendre à chacun selon ses œuvres. Je suis l'Alpha et l'Oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin ». Apoc. 22/12-13.

Face à cette vision du Concile sur la marche du Monde sous l'action de l'Esprit du Christ, voici ce qu'annonçait déjà en 1927 Teilhard dans son livre le « Milieu Divin ».

Croyons en la Révélation, fidèle appui (ici encore) de nos pressentiments les plus humains. Sous l'enveloppe banale des choses, de tous nos efforts épurés et sauvés, s'engendre graduellement la Terre Nouvelle.

Un jour, nous annonce l'Évangile, la tension lentement accumulée entre l'Humanité et Dieu atteindra les limites fixées par les possibilités du Monde. Alors, ce sera la fin.

Il nous faut à tout prix renouveler en nous-mêmes le désir et l'espoir du grand Avènement. Mais où chercher la source de ce rajeunissement ? Avant tout, c'est clair, dans un surcroît d'attrait exercé directement par le Christ sur ses membres.

Le surnaturel est un ferment, une âme, non un organisme complet, Il vient transformer la « nature », mais il ne saurait se passer de la matière que celle-ci lui présente. L'attente du ciel ne saurait vivre que si elle est incarnée. Quel corps donnerons-nous aujourd'hui à la nôtre ?

Celui d'une immense espérance totalement humaine.

Le progrès de l'univers, et spécialement de l'Univers humain, n'est pas une concurrence faite à Dieu, ni une déperdition vaine des énergies que nous lui devons. Plus l'Homme sera grand, plus l'Humanité sera unie, consciente et maîtresse de sa force, plus aussi la Création sera belle, plus l'adoration sera parfaite, plus le Christ trouvera, pour des extensions mystiques, un Corps digne de résurrection. Pour désirer la Parousie, nous n'avons qu'à laisser battre en nous, en le Christianisant, le Cœur même de la Terre.

Teilhard a été ce scientifique qui a pénétré jusqu'au cœur de la matière.

Il a été ce mystique qui est allé, à partir du cœur de la matière au-delà d'elle pour entrer, grâce à la Révélation, dans la réalité : devenue, par delà d'elle-même, le corps de celui qui est et qui vient.

table des exposés