par Jacques Séverin
Abbatucci (*) (Article paru dans la revue de
l'Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin,
N° 32, avril 2000) Peut-on se résoudre à
voir cohabiter sans échanges vrais les deux cohortes
de ceux qui placent toute leur foi dans ce qu'ils
considèrent comme la réalité tangible,
la seule réalité, celle du monde de la
matière et de ceux qui croient, en s'appuyant sur la
primauté de l'esprit, en une destinée humaine
inscrite dans un projet pour toute la création
? La matière est-elle un
état inférieur - la vile matière - et
l'esprit un état sublimé de l'être, seul
digne de sainteté et d'éternité ?
Dans cette dichotomie, il y a une
contradiction qui crée malaise : matière et
esprit ne sont-ils pas également objets de
création, constituants de l'Univers ? La matière, pierre de touche
de la « réalité »,
référence indiscutable du positivisme, est
l'objet d'une nouvelle approche par la science
elle-même qui en rend le concept très abstrait.
La science moderne, en fondant ce nouveau paradigme, n'est
plus très loin de la réflexion
métaphysique et de la Religion La matière, c'est de
l'énergie. On le sait bien depuis que l'on a appris
à passer de l'une à l'autre dans bien des
domaines de la recherche et dans l'industrie. Mais la
matière, c'est aussi de l'information
c'est-à-dire qu'un grain de matière se
définit par le nombre d'instructions qu'il renferme
et qui sont nécessaires pour le décrire. On
imagine l'information contenue dans un atome lorsque l'on
voit la complexité des formules que les scientifiques
doivent appliquer pour le décrire. Pour une
molécule, il en faut bien davantage : le nombre
d'informations croit avec la complexité de la
structure. Comme l'exprime très bien
Nicolescu (1), les principes organisationnels sont
donc au moins aussi importants pour la description et la
compréhension de la Réalité que les
« objets fondamentaux ». Ces derniers sont
remplacés par un principe d'organisation
énergéti-que qui a la vertu d'être, en
même temps principe structurant les différentes
échelles de la Réalité. L'accent se
déplace de 1'«objet» vers 1' «
événement », de la substance vers
l'énergie, de la « structure » vers
«l'organisation ». On peut dire avec le pasteur d'un
très beau film américain (2) : « Sous
les pierres, il y a la Parole. » Cette parole,
n'est-ce pas le Verbe ? La matière biologique pousse
à un degré supérieur l'état
d'organisation, d'information de la matière. L'hyper
complexité s'accompagne d'une augmentation de la
néguentropie c'est-à-dire d'un plus haut
niveau d'énergie-information Mais l'abstraction envahit
davantage encore la réalité biologique si on
réalise ce qu'elle est au plan spatial à
l'échelle atomique ou corpusculaire. À ce
niveau, la réalité du corps d'un être
vivant, du corps d'un être humain change de
caractère. Dans les atomes d'une molécule un
vide immense à cette échelle sépare les
particules constitutives du noyau et les électrons
qui gravitent autour. Par ailleurs, un fait notable vient
aussi relativiser notre réalité : elle est
changeante à tout instant. Les molécules sont
en renouvellement constant. Aucun élément
n'échappe à ce turn-over perpétuel, y
compris les atomes de l'ADN constitutifs des gènes,
support de l'hérédité. À une
plus grande échelle, dans les tissus eux-mêmes,
les cellules ont en général une durée
de vie de l'ordre de la semaine ou du mois. Un être
vivant est une construction en perpétuelle
évolution. Seul élément permanent : le
schéma organisationnel qui se transmet à
travers les générations, qui s'impose aux
gènes, qui assure un équilibre harmonieux des
fonctions vitales de la naissance à la vieillesse et
dont le substrat est immatériel. Il repose en effet
sur l'interaction entre les éléments
atomiques, interaction de nature
électromagnétique. Il est intéressant de noter
ce que Teilhard disait en 1919 (3) sur la nature du
corps humain : Et dans un esprit très
paulinien il avait déjà dit, dans Le
Prêtre, en 1917, «De
l'élément cosmique où il s'est
inséré, le Verbe agit pour subjuguer et
s'assimiler tout le reste. » Dans Le Phénomène
Humain, il précise : Ainsi les liaisons entre les
éléments constitue le substrat de l'univers,
comme elles le sont pour le corps humain. L'interaction est
universelle. Michel Serres (4) dans un
article récent ajoute que Par les progrès de la
science et particulièrement en physique quantique, la
Matière revêt une noblesse qui n'avait
été accordée jusqu'ici qu'à
l'esprit. Mais que peut-on dire de ce dernier
? Qu'est-ce que la Pensée ? Certains veulent réduire la
pensée à un échange synaptique entre
neurones, à une réaction chimique par
l'intervention de « neuro-transmetteurs ».
N'est-ce pas une conception par trop réductrice ? En
effet Roger Penrose (5) l'affirme « Une vision
scientifique qui n'intègre pas le problème de
l'esprit conscient ne peut sérieusement
prétendre être une vision complète. La
conscience fait partie de notre univers. » Et il
précise (6) « la pensée est un
phénomène étrange qui dépend de
la matière mais qui peut agir sur elle.
» Pierre Chaunu (7)
résume le problème dans une formule
saisissante : En fait Teilhard (8) en
avait eu la prescience : Élargissons encore la
perspective. Pour Nicolescu (9) :
Dans le langage scientifique,
cela correspondrait à l'existence dans la Nature
d'un nombre infini de niveaux de
matérialité. » Il constate la Il ajoute Un univers mathématique
double notre univers réel. L'harmonie des nombres qui
nous régissent peut nous devenir accessible
lorsqu'elle s'exprime dans le langage de la musique ou par
les manifestations de la beauté.
Pareillement, l'informatique parvient
à créer une réalité virtuelle
qui va devenir de plus en plus présente dans notre
vie quotidienne, dont la complexité se mesure en
nombre de digits ou de bits. Xavier Sallantin (9)
décrit le processus d'informatisation
planétaire et la mise en place au cours de
l'évolution d'un véritable logiciel de la
Création, associant dans une construction toujours
plus complexe les éléments issus du big-bang.
L'homme, pointe de l'évolution, expression de ce
logiciel que les croyants pensent divin, crée
désormais lui-même des êtres virtuels
pouvant influencer la vie. Teilhard de Chardin ,
toujours, avait la perception de l'étrangeté
de ce monde qui double notre réalité
: Dans un lyrisme mystique que
certains ont pu lui reprocher mais qui est aussi le langage
de l'ineffable, il a exprimé son fameux Hymne
à la Matière (10) dont voici quelques
extraits : Bénie sois-tu,
universelle Matière, durée sans limites,
[
] toi qui débordant et dissolvant
nos étroites mesures nous révèle les
dimensions de Dieu
Je te bénis,
Matière, et je te salue, [
] telle
que tu m'apparais aujourd'hui, dans ta totalité et
ta Vérité
Je te salue, universelle
puissance de rapprochement et d'union, par où se
relie la foule des monades et en qui elles convergent
toutes sur la route de l'Esprit.» Oui, la matière est
engagée, comme l'esprit, dans la grande uvre de
la Création. On ne peut l'en dissocier sans que
s'écroule la logique de la cosmogénèse
et que la foi de Teilhard a si bien devinée dans une
démarche qui est celle d'un authentique
scientifique. La physique moderne
réhabilite s'il le fallait la noblesse de la
matière. Dans la foi du croyant elle est
destinée à participer, dans l'abstraction que
nous lui découvrons, à
l'éternité de la Création Matière et Esprit, Science
et Religion, peut-on paraphraser ainsi « Fides et Ratio
» et réunir dans une même espérance
ces deux aspects et ces deux abords de l'unique
Vérité ?
(*) Directeur Honoraire du Centre
Régional de Cancérologie, membre de
l'Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres de
Caen, président du Groupe d'Étude Teilhard de
Chardin de Basse-Normandie. (1) - Basarab Nicolescu -"Nous, la
particule et le monde" Éditions Le Mail -
1985 (2) - Robert Redford : « Et au
milieu coule une rivière » Production Golden
Globe 1992 (3) - Teilhard de Chardin -
"Science et Christ" (En quoi consiste le corps humain pp.
33-34) Seuil 1965 (4) - Michel Serres "Le philosophe
sonde le mystère de la Transfiguration" La Croix
25-26 décembre 1999 (5) - Roger Penrose "Les ombres de
l'esprit- A la recherche d'une science de la conscience"
(6) - Roger Penrose "L'esprit,
l'ordinateur et les lois de la physique"
InterÉditions Paris 1992 (7) - Pierre Chaunu - le Figaro
Littéraire Janvier 2000 (8) - Teilhard de Chardin "Le
phénomène Humain" p.30 - Seuil , Paris 1955,
op. cité. (9) - Xavier Sallantin - "La
science à la découverte du Sens" Aubin
Éditeur 1996 (10) - Teilhard de Chardin "Hymne
de l'Univers" (L'humanité en marche p.99) Seuil
1961 (11) - Teilhard de Chardin ibid.
pp. 71-72
Mais qu'est-ce que la
matière ?
La Matière
biologique.
« I1 suffit
d'avoir cherché une fois à se
préciser en quoi consiste le corps d'un être
vivant pour s'apercevoir que cette entité, si
claire quand on reste dans le domaine pratique: «
mon corps », est excessivement difficile à
définir et à limiter, en théorie
[
] I1 faut comprendre les corps autrement
que nous ne l'avons fait jusqu'ici. - Comment ? De la
façon suivante peut-être [:...]. Le
corps (c'est-à-dire la Matière
incommunicablement alliée à chaque
âme) c'est, a-t-on dit surtout jusqu'ici, un
fragment de l'Univers,-un morceau adéquatement
détaché du Reste et confié à
un esprit qui l'informe [
].Le Corps,
dirons-nous désormais, c'est l'Universalité
même des Choses, en tant que centrées sur un
esprit animateur, en tant que l'influençant,
lui,-en tant aussi qu'influencées et soutenues par
lui. Avoir un corps, c'est pour une âme être
enracinée dans le cosmos.»
« Aux corpuscules
cosmiques nous trouverions naturel d'attribuer un rayon
d'action individuelle aussi limité que leurs
dimensions mêmes. Or il devient évident au
contraire que chacun d'eux n'est définissable
qu'en fonction de son influence sur tout ce qui est
autour de lui - et réciproquement, il ne se
définit qu'en fonction de tout ce qui l'entoure -
Quel que soit l'espace dans lequel nous le supposions
placé, chaque élément cosmique
rempli entièrement de son rayonnement ce volume
lui-même. Si étroitement circonscrit donc
que soit le "Cur" d'un atome, son domaine est
coextensif, au moins virtuellement, à celui de
n'importe quel autre atome. Étrange
propriété que nous retrouverons
[
] jusque dans la molécule humaine!
»
«L'homme est donc
un corps, capable de toutes les métamorphoses
[
]. Dans les Évangiles, il est
question de virginité, d'Incarnation, de
naissance, d'enfance, de sang, de passion. Et, bien
sûr, de Transfiguration (Matthieu, 17,1-8). Le
texte nous dit que le visage de Jésus resplendit
comme le soleil. Que ses vêtements devinrent blanc
comme la neige. C'est une très belle façon
de parler du corps. Le blanc, c'est la réunion de
toutes les couleurs. À la fois rouge, bleu ou vert
s'y retrouvent. Le corps devenu blanc exprime donc la
virtualité. Dans le corps, il y a plus que le
corps. La religion chrétienne a apporté de
nouveaux outils philosophiques qui permettent de
comprendre la transcendance. Jésus nous parle de
son corps plus que de son âme. Son âme ? Elle
est cette gloire ou cette joie du corps que le
christianisme annonce après la mort.
»
Les relations entre la
matière et la pensée restent inconnues.
« Le cerveau est
du corps mais il n'est pas l'esprit qui sans lui ne
pourrait parler
Comme les particules de l'approche
quantique, de ce que l'on hésite à appeler
encore matière tant elle est esprit, le cerveau
est sans fond. »
« Une nouvelle
physique doit naître. Le moment est venu de se
rendre compte qu'une interprétation, même
positiviste, de l'Univers doit, pour être
satisfaisante, couvrir le dedans, aussi bien que le
dehors des choses, - l'Esprit autant que la
matière. La vraie Physique est celle qui
parviendra, quelque jour, à intégrer
l'Homme total dans une représentation
cohérente du monde. »
Virtualité
expérimentale et mathématique
« Ce qui distingue
l'homme de l'animal c'est sa capacité de
symbolisation, sa capacité de perception d'un
nombre infini de niveaux de la Réalité. Le
symbole entraîne une néguentropie
progressive du langage, un ordre croissant, une
augmentation de l'information et de la
compréhension.
« mise en
évidence expérimentale et
mathématique d'un niveau de
matérialité quantique dont les lois sont
nettement différentes de celles qui
régissent la Réalité à notre
propre échelle. La Réalité ne se
dissout pas mais, plutôt se révèle
progressivement à nous. L'abstraction est une
composante de la Réalité. »
« Ce n'est pas un
quelconque dogme théologique ou
métaphysique qui a postulé l'existence
d'une telle échelle quantique et subquantique,
mais c'est la science qui l'a
révélée, par l'effort conjoint d'une
expérimentation de plus en plus fine et d'un outil
mathématique de plus en plus raffiné.
»
« Toutes les
apparences du Monde inférieur demeurant les
mêmes (-et les déterminismes
matériels,-et les vicissitudes du Hasard,-et la
loi du travail,-et l'agitation des hommes,-et le pas de
la mort...), celui qui ose croire aborde une
sphère du créé où les Choses,
gardant leur texture habituelle, semblent faites d'une
autre Substance. Tout reste inchangé dans les
phénomènes, et tout devient, cependant,
lumineux, animé, aimant. »
« Bénie
sois-tu, puissante Matière, Évolution
irrésistible, Réalité toujours
naissante, toi qui [
] nous oblige à
poursuivre toujours plus loin la Vérité.
Conclusion
InterEditions Paris 1995