citations

 

SCIENCE ET CHRIST

Tome 9 des œuvres complètes -

Éditions du Seuil 1965

Les extraits présentés reflètent le choix du lecteur (J.S. Abbatucci) et la valeur de cette selection est toute subjective. Des choix différents auraient pu être faits. Ces extraits sont essentiellement une invitation à lire le texte original dans son intégralité.

MON UNIVERS

25 mars 1924

p. 65 - LES PAGES qui suivent ne prétendent aucunement apporter une explication définitive du Monde. Elles ne visent directement à établir aucune théorie générale de la pensée, de l'action et de la mystique, comme si les horizons qu'elles découvrent devaient s'imposer tels quels, immédiatement, à tous les esprits, aux dépens de certaines autres manières de voir, considérées (à tort ou à raison) comme plus traditionnelles ou plus communes.

Je me propose simplement ici d'exposer la manière personnelle de comprendre le Monde à laquelle je me suis trouvé progressivement amené par le développement inévitable de ma conscience humaine et chrétienne.

Réagissant sur ma nature individuelle, les vérités et la pratique religieuses ont donné, par un processus auquel je sens que ma liberté est demeurée complètement étrangère, les résultats que je vais chercher à traduire. C'est ce déterminisme (ou, si l'on préfère, cette irrésistible spontanéité) qui fait le principal intérêt de l'Essai que je présente. Que ma philosophie soit plus ou moins habile, il restera toujours acquis, comme un fait, qu'un homme moyen du xxe siècle, parce qu'il participait normalement aux idées et aux préoccupations de son temps, n'a pu trouver l'équilibre de sa vie intérieure que dans une conception physiciste et unitaire du Monde et du Christ, - et que là il a trouvé une paix et un épanouissement sans bornes.

p. 66 - Or, cette réussite objective, par elle-même, a son importance. Elle prouve que, malgré la gaucherie et l'approximation des termes que j'emploie, une tendance spirituelle a cherché à prendre figure en moi que d'autres, plus tard, noteront plus heureusement que moi. En vérité, je le sens, ce n'est pas moi qui ai conçu ces pages: mais, c'est, en moi, un Homme plus grand que moi, - un Homme que j'ai reconnu, toujours le même, cent fois autour de moi. Si limitée qu'elle soit, mon expérience de ces dix dernières années m'a prouvé que, soit dans le Christianisme, soit en dehors de lui, un nombre insoupçonné d'esprits se nourrissent (plus ou moins explicitement) des mêmes intuitions et des mêmes pressentiments que ceux qui ont rempli ma vie. Parce que le sort m'a placé à un carrefour privilégié du Monde où, en ma double qualité de prêtre et d'homme de Science, j'ai pu sentir passer à travers moi, dans des conditions particulièrement exaltantes et variées, le double flot des puissances humaines et divines; parce que, dans cette situation de choix à la frontière de deux mondes, j'ai trouvé des amis exceptionnels pour ouvrir ma pensée, et des loisirs prolongés pour la mûrir et la fixer : je pense que je serais infidèle à la Vie, infidèle aussi à ceux qui ont besoin que je les aide (comme d'autres m'ont aidé), si je n'essayais pas de leur transmettre les linéaments de la splendide figure qui s'est découverte devant moi dans l'Univers au cours de 25 ans de réflexions et d'expériences de toutes sortes. Je le répète : ils ne trouveront là qu'une ébauche. Mais cette ébauche, le bonheur de leur vie, comme de la mienne, sera de travailler sans cesse à en préciser les traits.

p. 66 - Ce qui donne au point de vue que je vais tâcher de définir sa puissance de séduction et sa valeur de paix, c'est la manière souple et aisée dont, à partir de lui, les innombrables éléments du Monde physique, moral, social, religieux... s'enchaînent, s'ordonnent, s'éclairent mutuellement, - à perte de vue, et dans leur fond le plus intime. Montrer cette cohérence solide, naturelle, totale, sera toute mon « apologétique ». .

p. 67 - Ma seule préoccupation sera de montrer comment il est possible, en abordant sous un certain angle l'immense désordre des Choses, de voir brusquement leur obscurité et leur discordance se muer en une vibration ineffable, inépuisable dans la richesse de ses nuances et de ses notes, interminable dans la perfection de son unité.

Si j'arrive à faire un peu comprendre et partager cette réussite, j'aurai donné la meilleure des preuves : à réaliser sans effort la Synthèse du Réel il ne peut y avoir que la Vérité.

 

1. PHILOSOPHIE. L'UNION CRÉATRICE

 

A. LES PRINCIPES FONDAMENTAUX

p. 67 - Avant d'aborder l'exposé synthétique de la philosophie qui supporte et organise l'édifice de mes constructions morales et religieuses, je crois utile de dégager un certain nombre de Principes ou Postulats fondamentaux, où apparaît « l'esprit » dans lequel est née et s'est développée ma représentation de l'Univers.

1) Le primat de la conscience

Logiquement et psychologiquement, le premier de ces principes est la conviction profonde que l'être est bon, c'est-à-dire :

a) qu'il vaut mieux être que ne pas être,

b) qu'il vaut mieux être plus qu'être moins.

La foi en la vie

p. 69 - Pris isolément, les éléments du Monde ne réussissent hélas! que dans une proportion dérisoire. Invinciblement, je me refuse à étendre à leur collectivité cette totale contingence.

Je ne puis admettre que l'Univers échoue. Que ce privilège (l'assurance du succès) soit dû à une action providentielle transcendante, - ou à l'influence d'une énergie spirituelle immanente au tout (quelque âme du Monde), - ou à l'espèce d'infaillibilité qui, refusée aux essais isolés, appartient aux essais indéfiniment multipliés (« infaillibilité des grands nombres »), - ou plutôt qu'il tienne à l'action hiérarchisée de ces trois facteurs simultanément, - peu importe ici. -

Avant toute explication de la chose, je crois au fait que le Monde, pris comme un Tout, est assuré d'arriver à un certain état supérieur de conscience.

… si l'Univers a réussi jusqu'ici l'invraisemblable travail de faire naître la pensée humaine au sein de ce qui nous paraît un réseau inimaginable de hasards et de mauvaises chances, c'est qu'il est, au fond de lui-même, dirigé par une puissance souverainement maîtresse des éléments qui le composent. Je le crois, aussi, par besoin : parce que, si je pouvais douter de la solidité à toute épreuve de la substance dans laquelle je me trouve engagé, je me sentirais absolument perdu et désespéré. Je le crois enfin, et surtout peut-être, par amour; parce que j'aime trop l'Univers qui m'entoure pour n'avoir pas confiance en lui.

La foi en l'absolu

p. 70 - En fait, c'est bien clair, 99 hommes sur 100 ne se posent jamais distinctement cette question: « Vaut-il la peine de vivre? » Ils n'en voient pas le problème, parce que la vie les entraîne encore automatiquement, comme elle a fait pour les êtres irraisonnables qui ont mené seuls, jusqu'à l'Homme, le travail de l'évolution. Mais, en droit, le problème existe, et il est à prévoir qu'il se posera avec une acuité croissante à l'Humanité à mesure que l'œuvre réalisée par celle-ci deviendra plus précieuse et plus lourde. Pouvons-nous vraiment espérer faire œuvre qui dure, ou pétrissons-nous seulement de la cendre? Avec l'intelligence a paru, au cœur du Monde terrestre, une redoutable puissance de critiquer ce Monde. Les animaux tirent passivement et aveuglément le char, bien lourd, du Progrès. L'Homme, lui, avant de continuer la tâche commune, peut, et doit, se demander si elle vaut la peine qu'elle exige: le travail de vivre, et l'effroi de mourir. Or, la seule récompense qui puisse nous satisfaire (j'en appelle à la réflexion loyale de tout homme capable de descendre au vrai fond de lui-même) c'est la garantie que le résultat tangible de nos labeurs, par quelque chose de lui-même, est recueilli dans une Réalité où ne sauraient l'atteindre aucun ver ni aucune rouille. L'exigence que j'exprime ici pourra paraître démesurée. Je la crois cependant absolument naturelle à l'Homme, parce que je la lis si clairement au cœur de moi-même que je ne puis admettre qu'elle manque, en droit, à aucun de mes semblables. Plus j'y pense, plus je vois que je serais psychologiquement incapable de faire le plus petit effort si je ne pouvais croire à la valeur absolue de quelque chose dans cet effort.

La priorité du tout

p. 71 - Sous quels traits, maintenant, me représenterai-je la Réalité terminale, seule précieuse, qui collecte tout ce qu'il y a d'absolu dans mon travail et dans le travail de la Vie?

Inévitablement sous ceux d'une immense Unité… l'Absolu vers qui nous nous élevons ne saurait avoir d'autre visage que celui du tout, - d'un Tout épuré, sublimisé, « conscientisé ».

Ainsi, graduellement, ma foi en la valeur de l'être individuel s'est précisée, enrichie, jusqu'à me jeter aux pieds de quelque Réalité universellement attendue.

p. 72 - Je n'ai pas découvert laborieusement le Tout. Mais c'est lui, qui, par une sorte de « conscience cosmique » s'est présenté, imposé à moi. C'est son attrait qui a tout mis en mouvement en moi, tout animé, tout organisé. C'est parce que je sens et aime passionnément le Tout, que je crois au primat de l'être, - et que je ne puis admettre un échec final de la Vie…

L'UNION CRÉATRICE

p.72 -L'Union créatrice n'est pas exactement une doctrine métaphysique. Elle est bien plutôt une sorte d'explication empirique et pragmatique de l'Univers, née en moi du besoin de concilier, dans un système solidement lié, les vues scientifiques de l'Évolution (admises comme définitives dans leur essence) avec la tendance innée qui m'a poussé à chercher le Divin, non en rupture du Monde physique, mais à travers la Matière, et en quelque manière, en union avec elle.

p.73 - L'Union créatrice est la théorie qui admet que, dans la phase évolutive actuelle du Cosmos (seule connue de nous), tout se passe comme si l'Un se formait par unifications successives du Multiple, - et comme s'il était d'autant plus parfait qu'il centralise sous lui plus parfaitement un plus vaste Multiple. Pour les éléments groupés par l'âme en un corps (et élevés par le fait même à un degré supérieur d'être) « plus esse est plus cum pluribus uniri » [être plus, c'est être mieux unis avec un plus grand nombre d'éléments]. Pour l'âme elle-même, principe d'unité, « plus esse est plus pIura unire »[être plus, c'est mieux unir un plus grand nombre d'éléments] . Pour les deux, recevoir ou communiquer l'union, c'est subir l'influence créatrice de Dieu « qui creat uniendo » [qui crée en unissant ]

p.74 - Et ceci nous conduit à énoncer un principe fondamental, qui est le suivant: « L'Union créatrice ne fond pas entre eux les termes qu'elle groupe (la béatitude qu'elle apporte ne consiste-t-elle pas précisément à devenir un avec l'autre en demeurant soi?).

Elle les conserve : elle les achève même, comme nous le voyons dans les corps vivants où les cellules sont d'autant plus spécialisées qu'elles appartiennent à un être plus élevé dans la série animale.

Chaque âme plus haute différencie mieux les éléments qu'elle unit. »

p.74 - La conscience s'élevant graduellement sur une pyramide toujours plus large et plus haute de matière animée, voilà bien la plus objective et la plus satisfaisante expression du Réel, aussi loin et aussi profond que nous pouvons l'atteindre par nos sens.

- Mais la joie de l'esprit humain, c'est de chercher à prolonger autour de lui au-delà de toute vision directe, l'harmonie de ses perspectives. A ce jeu sacré la loi de récurrence qu'est l'Union créatrice se prête avec une souplesse merveilleuse.

p. 74 - A la limite inférieure des Choses, au-dessous de toute atteinte, elle nous découvre une pluralité immense, - la diversité complète jointe à la désunion totale.

A la vérité, cette multiplicité absolue serait le néant, et elle n'a jamais existé. Mais elle est la direction d'où sort, pour nous, le Monde : à l'origine des temps, le Monde se découvre à nous émergeant du Multiple, imprégné et ruisselant de Multiple.

p.75 - Atomes, électrons, corpuscules élémentaires, quels qu'ils soient (pourvu qu'ils soient quelque chose en dehors de nous), doivent avoir un rudiment d'immanence, c'est-à-dire une étincelle d'esprit. Avant que, sur la Terre, les conditions physico chimiques permissent la naissance de la vie organique, ou bien l'Univers n'était encore rien en soi, ou bien il formait déjà une nébuleuse de conscience. Chaque unité du Monde, pourvu qu'elle soit une unité naturelle, est une monade.

p.75 - Autour de nous, dans l'Univers, les choses en sont arrivées là. Comme une sphère rayonnant à partir de centres innombrables, le Monde matériel nous apparaît comme suspendu, aujourd'hui, à la conscience spirituelle des hommes.

Que nous apprend l'Union créatrice sur l'équilibre et l'avenir de ce système? - Elle nous avertit formellement que le monde que nous voyons est encore profondément instable et inachevé:

instable, parce que les millions d'âmes (vivantes ou disparues) incluses aujourd'hui dans le Cosmos forment un multiple branlant qui a besoin, mécaniquement, d'un Centre pour « tenir »;

inachevé, parce que leur pluralité même, en même temps qu'elle représente une faiblesse, est une puissance et une espérance d'avenir, l'exigence ou l'attente d'une unification ultérieure dans l'esprit.

p.76 - Et ainsi, de proche en proche (de plus multiple en moins multiple), nous sommes amenés à concevoir un Centre premier et suprême, un oméga, en qui se relient toutes les fibres, les fils, les génératrices de l'Univers, - Centre encore en formation (virtuel) si on envisage la complétion du mouvement qu'il dirige, mais Centre déjà réel aussi, puisque, sans son attraction actuelle, le flux général d'unification ne pourrait soulever le Multiple.

p.76 - On le voit donc: à la lumière de l'Union créatrice l'Univers prend la forme d'un immense cône, dont la base se distendrait indéfiniment en arrière, dans la nuit, - tandis que le sommet s'élèverait et se concentrerait toujours plus dans la lumière. Du haut en bas, la même influence créatrice se fait sentir, mais toujours plus consciente, plus épurée, plus compliquée. A l'origine, des affinités obscures agitent la Matière; puis, bientôt, l'attrait du vivant se fait sentir, - mouvement presque mécanique dans les formes inférieures, mais qui devient, dans le cœur humain, l'infiniment riche et redoutable puissance de l'amour ; plus haut, enfin, naît la passion pour les Réalités supérieures aux cercles humains, dans lesquelles nous nous sentons confusément noyés.

p. 76-77 - La Science, par force, s'occupe principalement d'étudier les arrangements matériels successivement réalisés par le mouvement de la Vie. Ce faisant, elle ne voit que la croûte des Choses. La véritable évolution du Monde se passe dans les âmes, et dans l'union des âmes. Ses facteurs intimes ne sont pas mécanicistes, mais psychologiques et moraux. Voilà pourquoi (nous aurons à revenir sur ce point) les développement ultérieurs, physiques de l'Humanité, c'est-à-dire les prolongements vrais de son évolution sidérale et biologique, sont à chercher dans un accroissement de conscience obtenu par la mise en jeu de puissances unitives psychiques.

p. 77 - …on voit se détacher, avec le relief d'une vérité de premier ordre, ce principe fondamental que « Toute consistance vient de l'Esprit ». C'est la définition même de l'Union créatrice. L'expérience immédiate et brutale du Monde tendrait à nous faire admettre le contraire. La solidité de l'inorganique, la fragilité de la chair veulent nous faire croire que toute consistance vient de la Matière. Il faut résolument inverser cette vue grossière des Choses, que la Physique elle-même est en train de ruiner en découvrant le lent évanouissement de substances que nous pensions indestructibles. - Non, rien ne tient que par un effet de synthèse, c'est-à-dire en somme, si humble soit cette synthèse, par un reflet de l'Esprit.

p. 77-78 - Dès lors, le philosophe matérialiste qui cherche au-dessous de l'âme le principe solide de l'Univers ne saisit que de la poussière qui s'éparpille entre ses doigts. Et dès lors, aussi, le charnel, qui essaie de rejoindre l'objet de sa passion autrement qu'en allant vers l'élévation de son être, c'est-à-dire sans chercher à former par l'union de deux vivants une sorte de nouvelle âme plus riche et plus haute, - le charnel, dis-je, place dans sa tentative d'adhésion un incurable principe de séparation : chaque pas nouveau dans la jouissance matérielle l'éloigne de son amour.

p. 78 - A travers l'immense réseau de la multiplicité universelle, du plus modeste élément jusqu'au plus sublime, des constructions les plus matérielles de la Nature jusqu'aux édifices les plus raffinés de notre pensée, de la plus petite association de monades jusqu'aux plus vastes ensembles organisés, « Tout tient par en haut ».

p. 78 -Tout tient par en haut. Il suit de là, d'abord que toute réalité autour de nous (si spirituelle soit-elle) est indéfiniment décomposable en termes de nature inférieure à la sienne. Chacun à sa manière, les organismes vivants sont réductibles en éléments physico-chimiques : - l'hypothèse scientifique en faits plus ou moins bruts, - l'acte libre en déterminismes, - l'intuition en syllogismes, - la foi en raisons de croire, - l'inspiration sacrée en élucubrations humaines ... Mais chaque degré nouveau de réduction au multiple (de matérialisation) laisse échapper une âme. L'analyse, admirable et puissant instrument de dissection du réel, abandonne entre nos mains des termes toujours moins compréhensibles et toujours plus appauvris. Elle nous découvre la loi de construction des choses; mais les résidus mêmes de son opération, loin de nous livrer l'essence stable du Monde, sont de plus en plus voisins du néant.

p. 78 - Tout tient par en haut, encore. Ce principe consacre, avant tout, la royauté de l'Esprit. Mais, du même coup, il sauve et ennoblit la Matière. Et en effet, si c'est l'Esprit qui entraîne et soutient constamment la Matière dans l'ascension vers la Conscience, c'est la matière, en revanche, qui permet à l'esprit de subsister en lui fournissant constamment un point d'action et un aliment. Nous l'avons dit: l'Esprit qui soutient tout, n'a lui-même de raison d'être et de consistance, il ne « tient », qu'en « faisant tenir ». Sa sublimité et sa richesse sont liées à la multiplicité organisée qu'il embrasse dans son « angle solide ». La pureté du sommet spirituel d'un être est proportionnelle à l'ampleur matérielle de sa base.

p. 79 - Il n'est plus possible, du reste, dans le système de l'Union créatrice, de continuer à opposer brutalement Esprit et Matière. Pour qui a compris, en effet, la loi de « spiritualisation par union », il a cessé d'y avoir deux compartiments dans l'Univers, celui des Esprits et celui des Corps: il n'y a plus que deux sens sur une même route (le sens de la pluralisation mauvaise, et celui de l'unification bonne). Tout être, dans le monde, est quelque part sur la pente qui monte de l'ombre vers la lumière. Devant lui, l'effort pour dominer et simplifier sa nature; derrière lui, le laisser-aller dans la dissociation physique et morale de ses puissances. S'il va de l'avant, il rencontre le Bien: tout est pour lui l'esprit. S'il déchoit, il ne rencontre sous ses pas que mal et matière.

p. 79 - Ainsi, entre le Mal absolu (c'est-à-dire le néant, la pluralité totale où on retombe), et le Bien suprême (c'est-à-dire le Centre d'universelle convergence où tout tend) s'échelonnent une infinité de degrés, - degrés coupés, sans doute par certains paliers (celui, par exemple, qui sépare l'Animal de l'Homme, ou l'Homme de l'Ange), mais degrés dessinant un même mouvement général. Et, à chaque degré correspond une distribution particulière du Bien et du Mal, de l'Esprit et de la Matière. Ce qui est mal, matériel, pour moi, est bien, spirituel, pour un autre qui marche à ma suite. Et celui qui est en avant de moi sur la montagne se corromprait en usant de ce qui m'unifie. Matière et Esprit ne s'opposent pas comme deux choses, comme deux natures, mais comme deux directions d'évolution à l'intérieur du Monde.

p. 80 - L'influence réciproque de l'Esprit et de la Matière, l'inter-action des êtres, la connaissance du Monde « extérieur », ne sont des questions insolubles que parce qu'on se pose en face du problème faux et impossible qui consiste à vouloir comprendre le Tout avec les parcelles de ce Tout, sans recourir à des propriétés spéciales au Tout (comme si un Tout naturel n'était pas plus que ses parties). Ces « cruces philosophorum » se dissipent comme une illusion dès que l'on a compris qu'il n'y a finalement, dans le Cosmos, qu'une seule réalité physique en devenir, une seule Monade. Il n'y a plus besoin de chercher le « pont » entre les natures ou les Choses dans un Univers où l'unité (et par suite l'inter-influence complète) est l'état d'équilibre vers lequel tendent les êtres en se spiritualisant.

p. 80 - Sans doute, l'idée de substances inachevées et hiérarchisées s'enchaînant entre elles suivant une loi organique uniforme, (et trouvant dans cette liaison la plénitude de leur différenciation individuelle et de leur pouvoir d'action) étonnera les esprits déformés par une ontologie exagérément intellectualiste et géométrique. Elle scandalisera ceux qui veulent diviser le Réel en substances (toutes également substantielles) et en accidents. Tant pis pour eux.

La vraie sagesse consiste à placer les obscurités du Monde aux points où elles se trouvent en réalité, et non à les déplacer artificiellement sous prétexte de sauvegarder des principes qui ne sont clairs qu'en apparence (ou qui ne valent que pour un Univers parvenu au terme de son évolution). Quand un mystère est bien localisé, il devient fécond à l'égal des vérités les mieux pénétrées.

 

II. RELIGION. LE CHRIST UNIVERSEL

 

p. 80 - Vraisemblables quand il s'agit des représentations du passé de l'Univers, les perspectives ouvertes par l'application de la loi de récurrence que nous avons appelée Union créatrice deviennent quelque peu fantastiques quand on se tourne vers les mystères de l'avenir. Admettre que les monades humaines sont les éléments d'une synthèse organique supérieure, accepter qu'elles soient destinées à former le corps d'une âme plus spirituelle que la nôtre, dépasse trop les limites de notre imagination pour que nous ne sentions pas la nécessité d'appuyer sur quelques données positives nos troublantes extrapolations.

De nombreux mystiques païens n'ont pas hésité, sur la foi de leurs désirs et de leurs attraits, à faire le pas, et à se jeter dans l'abîme délicieux de la croyance en une âme du Monde. Le Chrétien, lui, n'a qu'à méditer sur son Credo pour trouver, dans la Révélation qu'il admet, la réalisation inespérée du rêve au seuil duquel le conduit logiquement la philosophie. Je voudrais montrer, dans ce chapitre, que le Christianisme prend si bien sa pleine valeur en fonction des idées de l'Union créatrice que cette théorie, au lieu d'être regardée comme une philosophie confirmée et relayée par les vues chrétiennes, mériterait plutôt d'être appelée une extension philosophique de la foi en l'Incarnation.

Appelons, pour abréger, oméga: le Terme supérieur cos¬mique décelé par l'Union créatrice. Tout ce que je dirai se ramènera à trois points:

A) Le Christ révélé n'est pas autre chose qu'oméga.

B) C'est en tant qu'oméga qu'il se présente comme attingible et comme inévitable en toutes choses.

C) Et c'est pour être constitué oméga enfin, qu'il a dû, par les labeurs de son Incarnation, conquérir et animer l'Univers.

A. LE CHRIST N'EST AUTRE CHOSE Q.UE OMÉGA

p. 82 - Pour démontrer cette proposition fondamentale, il me suffira de renvoyer à la longue série de textes joanniques, et surtout pauliniens, où est affirmée, en termes magnifiques, la suprématie physique du Christ sur l'Univers 1. Je ne puis les énumérer ici. Tous se ramènent à ces deux affirmations essentielles: « ln eo omnia constant» (Col. l, 17) et « Ipse est qui replet omnia » (Col. II, 10, cf. Eph. IV, 9), de telle sorte que « Omnia in omnibus Christus » (Col. III, II). C'est la définition même de oméga!

p. 82 - Je le sais. Il y a deux échappatoires par où les Esprits timides pensent échapper au formidable réalisme de ces affirmations répétées :

ou bien ils prétendent que les attributs cosmiques du Christ paulinien appartiennent à la Divinité seule;

ou bien ils cherchent à énerver la force des textes en supposant que les liens de dépendance qui assujettissent le Monde au Christ sont des liens juridiques et moraux, des droits de propriétaire, de père ou de chef d'association.

Pour ce qui est de la première esquive, je me contente de renvoyer au contexte, qui est formel : même dans Col. I, 15 et suivants, saint Paul a manifestement devant les yeux le Christ théandrique; c'est dans le Christ incarné qu'a été préformé l'Univers. -

Pour ce qui est de l'interprétation atténuée des paroles de l'Apôtre, je l'écarte purement et simplement parce que moins conforme à l'esprit de saint Paul tel qu'il anime le corps de ses Épîtres, et moins conforme aussi à ma vue générale du Monde.

Mais je renonce à convertir mes contradicteurs. Je suis arrivé en effet à la conviction qu'il y a, parmi les Hommes, deux catégories d'esprits irréductibles: les physicistes (qui sont les « mystiques »), et les juridiques.

p. 84 - Pour les premiers, l'être n'est beau que s'il se découvre organiquement lié; et donc le Christ, souverainement attrayant, doit rayonner physiquement. Pour les autres, l'être est inquiétant dès qu'il s'y cache quelque chose de plus vaste et de moins définissable que nos relations sociales humaines (considérées dans ce qu'elles ont d'artificiel). Dès lors le Christ n'est plus qu'un roi et un propriétaire. - Ceux-ci (les juridiques), peu logiques avec leur théologie de la grâce, comprendront toujours « mystique» (dans corps mystique) par analogie avec une association familiale ou amicale un peu renforcée. Ceux-là au contraire (les physicistes) verront dans ce terme l'expression d'une relation hyper-physique (supersubstantielle), plus forte, et par suite plus respectueuse des individualités incorporées, que celle agissant entre les cellules d'un même organisme animé. Les uns et les autres ne se comprendront jamais. Entre les deux attitudes il faut opter, non par des raisonnements mais parce qu'on voit. En ce qui me concerne, le choix est irrévocablement fait, et depuis toujours. Je suis physiciste d'instinct. Et voilà pourquoi il m'est impossible de lire saint Paul sans voir apparaître, sous ses paroles, d'une façon éclatante, la domination universelle et cosmique du Verbe incarné.

p. 84 - Notons-le bien. En aucun cas le Cosmos ne pouvait être conçu, réalisé, sans un Centre suprême de consistance spirituelle. Non seulement en vertu des formules spéciales à l'Union créatrice, mais, en toute bonne Métaphysique, imaginer la création isolée d'un atome, ou d'un groupe de monades, serait une absurdité: ce qui est voulu et obtenu, dans la Création, c'est d'abord le Tout, et puis le reste en lui, après lui. En toute hypothèse, le Monde, pour être pensable, exige d'être centré. Par conséquent, la présence, à sa tête, d'un oméga, n'a rien à voir avec le fait de son « élévation surnaturelle ». Ce qui fait exactement la caractéristique « gracieuse » du Monde, c'est que la place de Centre universel n'a pas été donnée à un intermédiaire suprême quelconque entre Dieu et l'Univers; mais qu'elle a été prise par la Divinité elle-même, - laquelle nous a introduits, ainsi, « in et cum Mundo », au sein trinitaire de son immanence. Ceci dit pour préciser ma position théologique, contemplons de plus près, dans sa vigueur physique, le Mystère de Jésus

B. L'INFLUENCE DU CHRIST-OMÉGA. L'ÉLÉMENT UNIVERSEL

p. 85 - Puisque nous avons constaté que le Christ paulinien (le grand Christ des mystiques) coïncidait avec le terme universel, l'oméga, pressenti par notre philosophie, - l'attribut le plus magnifique et le plus urgent que nous puissions lui reconnaître est celui d'une influence physique et suprême sur toute réalité cosmique sans exception. Nous l'avons vu : au regard de la simple raison, rien n'est intelligible, vivant, consistant, dans l'Univers, que par un élément de synthèse, c'est-à-dire par un esprit, c'est-à-dire par en haut. A l'intérieur du Cosmos tous les éléments, dans l'ordre croissant de leur être vrai (c'est-à-dire de leur conscience), sont suspendus les uns aux autres ontologiquement; et le Cosmos tout entier, comme un seul bloc, est soutenu, « informé », par la puissante énergie d'une Monade supérieure et unique, qui confère à toute chose, au-dessous d'elle, son intelligibilité définitive, et son définitif pouvoir d'action et de réaction.

p. 85 - Eh bien, c'est cette énergie-là, « qua sibi omnia possit subjicere » (Phil. III, 21), qu'il faut attribuer sans tremblerau Verbe incarné, sous peine de laisser croître et déborder, autour de la figure de Jésus, un Monde plus beau, plus majestueux, plus organique, plus adorable que Lui! - Jésus neserait pas le Dieu de saint Paul, ni le Dieu de mon cœur, si en face de la Créature la plus humble, la plus matérielle, je ne pouvais dire: « Cette chose je ne puis la comprendre, la saisir, en être touché pleinement, sinon en fonction de Celui qui donne au Tout naturel dont elle fait partie sa pleine réalité et sa dernière détermination. Parce que le Christ est oméga, l'Univers est physiquement imprégné, jusque dans sa moelle matérielle, de l'influence de sa sur-humaine nature. La présence du Verbe incarné pénètre tout comme un Élément universel. Au creur commun de toutes choses elle luit, comme un Centre infiniment intime, et en même temps (puisqu'il coïncide avec l'achèvement universel) infiniment lointain.

p. 86 - Essentiellement, l'influence vitale, organisatrice, de l'Univers, dont nous parlons, c'est la grâce. Mais on voit combien, du point de vue de l'Union créatrice, cette réalité merveilleuse de la Grâce doit être comprise avec une intensité et une extension plus grandes qu'on ne le fait d'habitude. La grâce, pour exprimer qu'elle ne nous fait pas cesser d'être nous-mêmes, les théologiens la classent misérablement dans la catégorie des « accidents », à côté de la sonorité, des couleurs, ou des bonnes qualités de l'âme. Tyrannisés par leurs catégories philosophiques, ils en font (contrairement à toute la pratique des mystiques) quelque chose d'infra-substantiel. C'est (nous l'avons vu) qu'ils ne se décident pas à admettre l'existence de substances inachevées, hiérarchisées, c'est-à-dire de Substances de Substance. Nous qui plaçons cette classe nouvelle d'êtres à la base de notre explication du Monde, nous dirons que la grâce n'est pas en nous moins intime, moins substantielle, que l'Humanité. Elle l'est au contraire davantage. Par le Baptême dans la Matière cosmique et dans l'eau sacramentelle nous sommes plus le Christ que nous ne sommes nous-mêmes, - et c'est à la condition précisément de cette prédominance du Christ en nous que nous pouvons espérer être un jour pleinement nous-mêmes.

p. 87 - Voilà pour l'intensité physique de la Grâce. Quant à l'extension de son influence « morpho génique », elle est sans limite. Et en effet, puisqu'il est oméga, le Christ n'étend pas son action organisatrice sur une simple zone de notre être, celle des relations sacramentelles et des « habitus » vertueux. Pour pouvoir nous unir à Lui par le sommet de nos âmes, il a dû assumer la tâche de nous faire réussir tout entiers, même dans notre corps. Dès lors, son influence directrice et informatrice pénètre toute la gamme des travaux humains, des déterminismes matériels, et des évolutions cosmiques. Ces mouvements inférieurs de l'Univers, nous les appelons « naturels » par convention. En réalité, en vertu de l'établissement du Christ en Chef du Cosmos, ils sont pénétrés de finalité, de vie surnaturelle, jusque dans leur réalité la plus tangible. Tout est physiquement « christifié », autour de nous, et tout peut l'être (nous le verrons) de plus en plus.

p. 87 - Ce « pan-christisme »), on le voit facilement, n'a rien de faussement panthéiste. Ce qui fait le vice ordinaire du panthéisme, c'est que, plaçant au-dessous de la conscience et des monades le Centre universel, il est amené à concevoir « oméga» comme un centre de dissociation mentale, de fusion, d'inconscience, de moindre effort. Aussitôt qu'est rétablie, comme nous l'avons fait, la juste perspective des choses, tous ces inconvénients disparaissent. Parce que notre oméga, le Christ, est situé au terme supérieur de la spiritualisation consciente, son influence universelle, loin de dissocier, consolide, - loin de confondre, différencie, - loin de laisser l'âme s'engourdir dans une union vague ou paresseuse, la chasse toujours plus haut sur les chemins précis de l'action. Le danger des faux panthéismes a disparu; et cependant nous gardons la puissance irremplaçable de vie religieuse que les panthéistes monopolisent injustement.

p. 87-88 - Autour de nous, le Christ agit physiquement pour tout régler. Depuis la dernière agitation atomique jusqu'à la plus haute contemplation mystique, - depuis le plus léger souffle qui traverse l'air jusqu'aux plus larges courants de vie et de pensée, il anime sans cesse, sans les troubler, tous les mouvements de la Terre. Et, réciproquement, il bénéficie, physiquement, de chacun d'eux: tout ce qui est bon, dans l'Univers, (c'est-à-dire tout ce qui va vers l'unification par l'effort), est reçu par le Verbe Incarné comme un aliment qu'il assimile, transforme, divinise. - En la conscience de ce double et immense mouvement descendant et ascendant par lequel se poursuit l'élaboration du Plérôme, (c'est-à-dire la maturation de l'Univers), le croyant peut trouver une lumière et une force incroyables pour diriger et nourrir son effort. La foi au Christ universel est d'une fécondité inépuisable en morale et en mystique, Mais, avant d'étudier dans un chapitre spécial ces conclusions pratiques de notre système, demandons-nous par quelles étapes s'est établi, et par quel mécanisme se constitue, le merveilleux cycle qui relie dynamiquement, par toute leur histoire, le Ciel et la Terre, l'Esprit et la Matière.

C. L'ANIMATION DU MONDE PAR LE CHRIST UNIVERSEL

p. 88 - La concentration du Multiple en l'unité organique suprême de oméga représente un extrême labeur. Chaque élément participe, suivant son degré, à cette synthèse laborieuse. Mais l'effort demandé au Terme supérieur de l'unification a d1i être le plus grand de tous. Voilà pourquoi l'Incarnation du Verbe a été infiniment mortifiante et douloureuse, - au point de pouvoir être symbolisée par une croix.

Le premier acte de l'Incarnation, - la première apparition de la Croix, - est marqué par l'immersion de l'Unité divine dans les ultimes profondeurs du Multiple. Rien ne peut entrer dans l'Univers que ce qui en sort. Rien ne saurait se mêler aux choses que par le chemin de la Matière, par l'ascension hors de la pluralité. Une intrusion du Christ dans le Monde par un chemin latéral quelconque serait incompréhensible.

p. 89 - Le Rédempteur n'a pu pénétrer l'étoffe du Cosmos, s'infuser dans le sang de l'Univers, qu'en se fondant d'abord dans la Matière pour en renaître ensuite. « Integritatem Terrae Matris non minuit, sed sacravit ». La petitesse du Christ dans son berceau, et les petitesses bien plus grandes qui ont précédé son apparition parmi les Hommes, ne sont pas seulement une leçon morale d'humilité. Elles sont d'abord l'application d'une loi de naissance et, consécutivement, le signe d'une emprise définitive de Jésus sur le Monde. C'est parce que le Christ s'est « inoculé » dans la Matière qu'il n'est plus séparable de la croissance de l'Esprit, - tellement incrusté dans le Monde visible qu'on ne saurait plus l'en arracher désormais qu'en ébranlant les fondements de l'Univers.

p. 89 - De chaque élément du Monde on peut se demander, en bonne philosophie, s'il n'étend pas ses racines jusqu'aux dernières limites du Passé. A combien plus forte raison convient-il de reconnaître au Christ cette mystérieuse préexistence! - Non seulement « in ordine intentionis », mais « in ordine naturae », « omnia in eo condita sunt ».

Les prodigieuses durées qui précèdent le premier Noël ne sont pas vides de lui, mais pénétrées de son influx puissant. C'est l'agitation de sa conception qui remue les masses cosmiques et dirige les premiers courants de la biosphère. C'est la préparation de son enfantement qui accélère les progrès de l'instinct et l'éclosion de la pensée sur Terre. Ne nous scandalisons plus, sottement, des attentes interminables que nous a imposées le Messie. Il ne fallait rien moins que les labeurs effrayants et anonymes de l'Homme primitif, et la longue beauté égyptienne, et l'attente inquiète d'Israël, et le parfum lentement distillé des mystiques orientales, et la sagesse cent fois raffinée des Grecs pour que sur la tige de Jessé et de l'Humanité la Fleur pût éclore. Toutes ces préparations étaient cosmiquement, biologiquement, nécessaires pour que le Christ prît pied sur la scène humaine. Et tout ce travail était mû par l'éveil actif et créateur de son âme en tant que cette âme humaine était élue pour animer l'Univers. Quand le Christ apparut entre les bras de Marie, il venait de soulever le Monde.

p. 90 - Alors commença pour lui une deuxième phase d'effort et de crucifiement, - la seule que nous puissions un peu comprendre, parce que c'est la seule qui corresponde à notre actuelle conscience: la phase de la « sympathie» humaine, après celle de la « Kénose » dans la Matière. Pour conquérir la vie humaine, pour la dominer de sa vie à lui, ce n'était pas assez que le Christ s'y juxtaposât; il a fallu qu'il l'assimilât, c'est-à-dire qu'il l'essayât, la goûtât, la domptât au fond de lui-même. Ce ne serait donc pas comprendre son existence historique, ce serait la défigurer et la profaner, que de n'y pas voir un gigantesque corps-à-corps entre le Principe de l'unité suprême et le Multiple qu'il s'agissait d'unifier.

p. 90-91 - Le Christ, d'abord, a éprouvé en lui le creur humain individuel, celui qui fait notre torture et notre joie. Mais, en lui, il n'y avait pas seulement un homme, - il Y avait l'Homme; non pas seulement l'Homme parfait, l'Homme idéal, - mais l'Homme total, celui qui rassemblait, au fond de sa conscience, la conscience de tous les hommes. A ce titre, il a dûpasser par une expérience de l'universel. Essayons de réunir en un seul Océan la masse de passions, d'attentes, de craintes, de peines, de bonheur, dont chaque homme représente une goutte. C'est dans cette mer immense que le Christ s'est plongé, jusqu'à l'absorber, par tous ses pores, tout entière. C'est cette mer tumultueuse qu'il a dérivée dans son creur puissant, jusqu'à ce qu'il en ait dompté les vagues et les marées au rythme de sa vie à lui. - Voilà le sens de la vie ardente du Christ bienfaisant et priant. Voilà le secret inabordable de son agonie. Et voilà aussi la vertu incomparable de sa mort en Croix.

p. 91 - En soi, la mort est un scandale et un insuccès. Elle est la revanche aveugle que les éléments insuffisamment dominés prennent sur l'âme qui gêne leur autonomie. Elle s'introduit dans le Monde comme la pire des faiblesses et des ennemies. Cependant, malgré cette tare originelle, elle peut trouver une utilisation et un sens inespéré dans les démarches de l'union créatrice. Mourir, pour un être, c'est normalement la retombée dans le Multiple. Mais ce peut être aussi, pour lui, le remaniement indispensable au passage sous la domination d'une âme plus haute. Le pain que nous mangeons parait se décomposer en nous; et pourtant il devient notre chair. Pourquoi n'y aurait-il pas des dissociations au cours desquelles les éléments ne cesseraient jamais d'être dominés par une unité qui ne les disloque que pour les reformer? En toute union, le terme dominé ne devient un avec le terme dominateur que s'il cesse préalablement d'être soi. Dans le cas de l'union définitive avec Dieu en oméga, on conçoit que le monde doive, pour être divinisé, perdre sa forme visible, en chacun de nous et dans sa totalité. Telle est, du point de vue chrétien, la fonction vivifiante de la mort humaine, en vertu de la mort de Jésus.

p. 92-93 - Pour que la mort physiologique (reste, en nous, de la domination du Multiple) pût être transformée en moyen d'union, il fallait (de nécessité physique) que les monades condamnées à la subir sachent l'accepter avec humilité, amour et surtout immense confiance. Il fallait que nous surmontions, intellectuellement et vitalement, l'horreur que la destruction nous inspire. - En essayant sur soi la mort individuelle, en mourant saintement la mort du Monde, le Christ a opéré ce retournement de nos vues et de nos craintes. Il a vaincu la mort. II lui a donné physiquement la valeur d'une métamorphose. Et avec Lui, par elle, le Monde a pénétré en Dieu.

p. 92 - Et alors le Christ est ressuscité. - La Résurrection, nous cherchons beaucoup trop à la regarder comme un événement apologétique et momentané, comme une petite revanche individuelle du Christ sur le tombeau. Elle est bien autre chose, et bien plus que cela. Elle est un « tremendous » événement cosmique. Elle marque la prise de possession effective, par le Christ, de ses fonctions de Centre universel. Jusque-là, il était partout comme une âme qui péniblement rassemble ses éléments embryonnaires. Maintenant il rayonne sur tout l'Univers comme une conscience et une activité maîtresses d'elles-mêmes. Il a émergé du Monde, après y avoir été baptisé. Il s'est étendu jusqu'aux cieux après avoir touché les profondeurs de la Terre: « Descendit et ascendit ut impleret omnia » (Eph. IV, 10). Quand, en face d'un Univers dont l'immensité physique et spirituelle se révèlent à nous de plus en plus vertigineuses, nous sommes effrayés du poids toujours croissant d'énergie et de gloire qu'il faut placer sur le fils de Marie pour avoir le droit de continuer à l'adorer, pensons à la Résurrection.

p. 92-93 Comme la Création (dont elle est la face visible) l'Incarnation est un acte co extensif à la durée du Monde. Comment se transmet actuellement à nous l'influence du Christ universel? - Par l'Eucharistie; mais par l'Eucharistie comprise, à son tour, avec sa puissance et son réalisme universels.

L'Eucharistie, c'est depuis toujours que la foi chrétienne y reconnaît et y adore avec bonheur le prolongement naturel de l'acte rédempteur et unitif du Christ. Mais peut-on dire que de ce côté-là (pas plus que de beaucoup d'autres) la piété des fidèles soit pleinement satisfaite de l'explication actuellement donnée par les formules à l'attrait grandissant qui les jette vers la Communion? Est-ce que l'Hostie (c'està-dire la présence réelle du Christ) n'est pas encore présentée trop souvent comme un élément localisé, extérieur, dont, communiât-on tous les jours, on ne s'approche en somme que temporairement, - et dont, par suite, il faut vivre presque toujours sorti? - Pour interpréter dignement la place fondamentale que l'Eucharistie tient en fait dans l'économie du Monde, pour satisfaire la légitime exigence de ceux qui, aimant Jésus, ne peuvent se supporter un instant en dehors de Lui, je pense qu'il est nécessaire de donner une grande place, dans la pensée et la prière chrétiennes, aux extensions réelles et physiques de la Présence Eucharistique.

p. 93-94 - L'Hostie, bien sûr, c'est d'abord et avant tout le fragment de matière où, grâce à la transsubstantiation, « s'accroche » parmi nous, c'est-à-dire, dans la zone humaine de l'Univers, la Présence du Verbe Incarné. Dans l'Hostie se fixe réellement le Centre d'énergie personnelle du Christ. Et, comme nous appelons proprement « notre corps» le Centre local de notre rayonnement spirituel (sans peut-être que notre chair soit plus nôtre que n'importe quelle autre matière), il faut dire que le Corps initial, le Corps primaire du Christ, est limité aux espèces du pain et du vin. Mais le Christ peut-il demeurer à ce Corps primaire? Évidemment non. Puisque, avant tout, il est oméga, c'est-à-dire «forme» universelle du Monde, il ne saurait trouver son équilibre et sa plénitude organiques qu'en assimilant mystiquement (nous avons dit plus haut le sens hyper-physique qu'il faut donner à ce terme) tout ce qui l'entoure. L'Hostie est pareille à un foyer ardent d'où rayonne et se répand la flamme. Comme l'étincelle jetée dans la bruyère s'entoure bientôt d'un large cercle de feu, ainsi, au cours des siècles, l'Hostie sacramentelle (car il n'y a qu'une seule Hostie, grandissante, entre les mains des prêtres qui se succèdent), l'Hostie de pain, dis-je, va s'enveloppant toujours plus intimement d'une autre Hostie infiniment plus grande, qui n'est rien moins que l'Univers lui-même -l'Univers graduellement absorbé par l'élément universel. Ainsi, quand se prononce la formule: « Hoc est Corpus Meum », « Hoc » désigne « primario » le pain. Mais, « secundario », dans un second temps de la nature, la matière du sacrement est le Monde lui-même, en qui se répand, pour l'achever, la présence surhumaine du Christ Universel. Le Monde est la définitive et réelle Hostie où descend petit à petit le Christ et jusqu'à la consommation de son âge. Une seule parole et une seule opération remplissent depuis toujours l'universalité des choses: « Hoc est Corpus Meum ». Rien ne travaille dans la création que pour aider, de près ou de loin, à la consécration de l'Univers.

Bien comprise, cette vérité est le plus solide fondement et le plus fort attrait que nous puissions trouver pour notre effort vers le bien et le progrès.

III. MORALE ET MYSTIQUE. LA PRÉ-ADHÉSION

p. 94 - Du point de vue de l'Union créatrice, la loi et l'idéal de tout bien (moral comme physique) s'expriment dans une règle (qui est aussi une espérance) unique: « en toutes choses, promouvoir et subir l'unité organique du Monde ». La promouvoir en tant qu'elle a besoin, pour se consommer, de la coopération de ses éléments. La subir en tant que sa réalisation est avant tout l'effet d'une domination synthétique, supérieure à notre pouvoir. Confirmée, précisée, transfigurée par la foi en l'Incarnation, cette règle d'action prend une urgence, une douceur incomparables; et elle se traduit aussi, sans effort, en une foule de devoirs immédiats et pratiques. Nous allons voir que, pour le chrétien voué à l'unification du Monde dans le Christ, le travail de la vie intérieure morale et mystique se ramène tout entier à deux mouvements essentiels complémentaires : conquérir le Monde et s'en échapper, ces deux mouvements naissant naturellement l'un de l'autre, et résentant deux formes conjuguées d'une même tendance: rejoindre Dieu à travers le Monde.

A. LA CONQUÊTE DU MONDE. LE DÉVELOPPEMENT

p. 95 - La première impulsion ébranlant le Multiple vers l'Unité, l'énergie fontale qui anime toute la suite de l'unification et de spiritualisation cosmiques, c'est, nous le supposons compris, l'attraction de oméga. Sans cet attrait gratuit de l'Être, sans goût prévenant de l'union, la machine universelle demeurerait immobile, les éléments du Monde ne sortiraient pas leur pluralité infiniment dénouée. Mais la "conception" d'un oméga ayant une fois allumé dans les monades le désir rejoindre l'Esprit, aussitôt elles s'agitent, inquiètes, et sentent poussées vers l'action. La volonté première de Dieu, qui se traduit par l'élan de la Vie en nous, est que ses créatures croissent et se multiplient. Pour être fidèles celles-ci lent d'abord se développer et conquérir le monde.

 

 

 

(à suivre)