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citations
SCIENCE
ET CHRIST
Tome 9 des
uvres complètes -
Éditions
du Seuil 1965
Les extraits
présentés reflètent le choix
du lecteur (J.S. Abbatucci) et la valeur de cette
selection est toute subjective. Des choix
différents auraient pu être faits. Ces
extraits sont essentiellement une invitation
à lire le texte original dans son
intégralité.
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MON
UNIVERS
25 mars
1924
p. 65 - LES PAGES qui
suivent ne prétendent aucunement apporter une
explication définitive du Monde. Elles ne visent
directement à établir aucune théorie
générale de la pensée, de l'action et
de la mystique, comme si les horizons qu'elles
découvrent devaient s'imposer tels quels,
immédiatement, à tous les esprits, aux
dépens de certaines autres manières de voir,
considérées (à tort ou à raison)
comme plus traditionnelles ou plus communes.
Je me propose simplement
ici d'exposer la manière personnelle de comprendre le
Monde à laquelle je me suis trouvé
progressivement amené par le développement
inévitable de ma conscience humaine et
chrétienne.
Réagissant sur ma
nature individuelle, les vérités et la
pratique religieuses ont donné, par un processus
auquel je sens que ma liberté est demeurée
complètement étrangère, les
résultats que je vais chercher à traduire.
C'est ce déterminisme (ou, si l'on
préfère, cette irrésistible
spontanéité) qui fait le principal
intérêt de l'Essai que je présente. Que
ma philosophie soit plus ou moins habile, il restera
toujours acquis, comme un fait, qu'un homme moyen du xxe
siècle, parce qu'il participait normalement aux
idées et aux préoccupations de son temps, n'a
pu trouver l'équilibre de sa vie intérieure
que dans une conception physiciste et unitaire du Monde et
du Christ, - et que là il a trouvé une paix et
un épanouissement sans bornes.
p. 66 - Or, cette
réussite objective, par elle-même, a son
importance. Elle prouve que, malgré la gaucherie et
l'approximation des termes que j'emploie, une tendance
spirituelle a cherché à prendre figure en moi
que d'autres, plus tard, noteront plus heureusement que moi.
En vérité, je le sens, ce n'est pas moi qui ai
conçu ces pages: mais, c'est, en moi, un Homme plus
grand que moi, - un Homme que j'ai reconnu, toujours le
même, cent fois autour de moi. Si limitée
qu'elle soit, mon expérience de ces dix
dernières années m'a prouvé que, soit
dans le Christianisme, soit en dehors de lui, un nombre
insoupçonné d'esprits se nourrissent (plus ou
moins explicitement) des mêmes intuitions et des
mêmes pressentiments que ceux qui ont rempli ma vie.
Parce que le sort m'a placé à un carrefour
privilégié du Monde où, en ma double
qualité de prêtre et d'homme de Science, j'ai
pu sentir passer à travers moi, dans des conditions
particulièrement exaltantes et variées, le
double flot des puissances humaines et divines; parce que,
dans cette situation de choix à la frontière
de deux mondes, j'ai trouvé des amis exceptionnels
pour ouvrir ma pensée, et des loisirs
prolongés pour la mûrir et la fixer : je pense
que je serais infidèle à la Vie,
infidèle aussi à ceux qui ont besoin que je
les aide (comme d'autres m'ont aidé), si je
n'essayais pas de leur transmettre les linéaments de
la splendide figure qui s'est découverte devant moi
dans l'Univers au cours de 25 ans de réflexions et
d'expériences de toutes sortes. Je le
répète : ils ne trouveront là qu'une
ébauche. Mais cette ébauche, le bonheur de
leur vie, comme de la mienne, sera de travailler sans cesse
à en préciser les traits.
p. 66 - Ce qui donne au
point de vue que je vais tâcher de définir sa
puissance de séduction et sa valeur de paix, c'est la
manière souple et aisée dont, à partir
de lui, les innombrables éléments du Monde
physique, moral, social, religieux... s'enchaînent,
s'ordonnent, s'éclairent mutuellement, - à
perte de vue, et dans leur fond le plus intime. Montrer
cette cohérence solide, naturelle, totale, sera toute
mon « apologétique ». .
p. 67 - Ma seule
préoccupation sera de montrer comment il est
possible, en abordant sous un certain angle l'immense
désordre des Choses, de voir brusquement leur
obscurité et leur discordance se muer en une
vibration ineffable, inépuisable dans la richesse de
ses nuances et de ses notes, interminable dans la perfection
de son unité.
Si j'arrive à
faire un peu comprendre et partager cette réussite,
j'aurai donné la meilleure des preuves : à
réaliser sans effort la Synthèse du
Réel il ne peut y avoir que la
Vérité.
1. PHILOSOPHIE.
L'UNION CRÉATRICE
A. LES PRINCIPES
FONDAMENTAUX
p. 67 - Avant d'aborder
l'exposé synthétique de la philosophie qui
supporte et organise l'édifice de mes constructions
morales et religieuses, je crois utile de dégager un
certain nombre de Principes ou Postulats fondamentaux,
où apparaît « l'esprit » dans lequel
est née et s'est développée ma
représentation de l'Univers.
1) Le primat de la
conscience
Logiquement et
psychologiquement, le premier de ces principes est la
conviction profonde que l'être est bon,
c'est-à-dire :
a) qu'il vaut mieux
être que ne pas être,
b) qu'il vaut mieux
être plus qu'être moins.
La foi en la vie
p. 69 - Pris
isolément, les éléments du Monde ne
réussissent hélas! que dans une proportion
dérisoire. Invinciblement, je me refuse à
étendre à leur collectivité cette
totale contingence.
Je ne puis admettre que
l'Univers échoue. Que ce privilège
(l'assurance du succès) soit dû à une
action providentielle transcendante, - ou à
l'influence d'une énergie spirituelle immanente au
tout (quelque âme du Monde), - ou à
l'espèce d'infaillibilité qui, refusée
aux essais isolés, appartient aux essais
indéfiniment multipliés
(« infaillibilité des grands nombres
»), - ou plutôt qu'il tienne à l'action
hiérarchisée de ces trois facteurs
simultanément, - peu importe ici. -
Avant toute explication
de la chose, je crois au fait que le Monde, pris comme un
Tout, est assuré d'arriver à un certain
état supérieur de conscience.
si l'Univers a
réussi jusqu'ici l'invraisemblable travail de faire
naître la pensée humaine au sein de ce qui nous
paraît un réseau inimaginable de hasards et de
mauvaises chances, c'est qu'il est, au fond de
lui-même, dirigé par une puissance
souverainement maîtresse des éléments
qui le composent. Je le crois, aussi, par besoin : parce
que, si je pouvais douter de la solidité à
toute épreuve de la substance dans laquelle je me
trouve engagé, je me sentirais absolument perdu et
désespéré. Je le crois enfin, et
surtout peut-être, par amour; parce que j'aime trop
l'Univers qui m'entoure pour n'avoir pas confiance en
lui.
La foi en
l'absolu
p. 70 - En fait, c'est
bien clair, 99 hommes sur 100 ne se posent jamais
distinctement cette question: « Vaut-il la peine de
vivre? » Ils n'en voient pas le problème,
parce que la vie les entraîne encore automatiquement,
comme elle a fait pour les êtres irraisonnables qui
ont mené seuls, jusqu'à l'Homme, le travail de
l'évolution. Mais, en droit, le problème
existe, et il est à prévoir qu'il se posera
avec une acuité croissante à l'Humanité
à mesure que l'uvre réalisée par
celle-ci deviendra plus précieuse et plus lourde.
Pouvons-nous vraiment espérer faire uvre qui
dure, ou pétrissons-nous seulement de la cendre? Avec
l'intelligence a paru, au cur du Monde terrestre, une
redoutable puissance de critiquer ce Monde. Les animaux
tirent passivement et aveuglément le char, bien
lourd, du Progrès. L'Homme, lui, avant de continuer
la tâche commune, peut, et doit, se demander si elle
vaut la peine qu'elle exige: le travail de vivre, et
l'effroi de mourir. Or, la seule récompense qui
puisse nous satisfaire (j'en appelle à la
réflexion loyale de tout homme capable de descendre
au vrai fond de lui-même) c'est la garantie que le
résultat tangible de nos labeurs, par quelque chose
de lui-même, est recueilli dans une
Réalité où ne sauraient l'atteindre
aucun ver ni aucune rouille. L'exigence que j'exprime ici
pourra paraître démesurée. Je la crois
cependant absolument naturelle à l'Homme, parce que
je la lis si clairement au cur de moi-même que
je ne puis admettre qu'elle manque, en droit, à aucun
de mes semblables. Plus j'y pense, plus je vois que je
serais psychologiquement incapable de faire le plus petit
effort si je ne pouvais croire à la valeur absolue de
quelque chose dans cet effort.
La priorité du
tout
p. 71 - Sous quels
traits, maintenant, me représenterai-je la
Réalité terminale, seule précieuse, qui
collecte tout ce qu'il y a d'absolu dans mon travail et dans
le travail de la Vie?
Inévitablement
sous ceux d'une immense Unité
l'Absolu vers qui
nous nous élevons ne saurait avoir d'autre visage que
celui du tout, - d'un Tout épuré,
sublimisé, « conscientisé
».
Ainsi, graduellement, ma
foi en la valeur de l'être individuel s'est
précisée, enrichie, jusqu'à me jeter
aux pieds de quelque Réalité universellement
attendue.
p. 72 - Je n'ai pas
découvert laborieusement le Tout. Mais c'est lui,
qui, par une sorte de « conscience cosmique »
s'est présenté, imposé à moi.
C'est son attrait qui a tout mis en mouvement en moi, tout
animé, tout organisé. C'est parce que je sens
et aime passionnément le Tout, que je crois au primat
de l'être, - et que je ne puis admettre un
échec final de la Vie
L'UNION
CRÉATRICE
p.72 -L'Union
créatrice n'est pas exactement une doctrine
métaphysique. Elle est bien plutôt une sorte
d'explication empirique et pragmatique de l'Univers,
née en moi du besoin de concilier, dans un
système solidement lié, les vues scientifiques
de l'Évolution (admises comme définitives dans
leur essence) avec la tendance innée qui m'a
poussé à chercher le Divin, non en rupture du
Monde physique, mais à travers la Matière, et
en quelque manière, en union avec elle.
p.73 - L'Union
créatrice est la théorie qui admet que, dans
la phase évolutive actuelle du Cosmos (seule connue
de nous), tout se passe comme si l'Un se formait par
unifications successives du Multiple, - et comme s'il
était d'autant plus parfait qu'il centralise sous lui
plus parfaitement un plus vaste Multiple. Pour les
éléments groupés par l'âme en un
corps (et élevés par le fait même
à un degré supérieur d'être)
« plus esse est plus cum pluribus uniri »
[être plus, c'est être mieux unis avec un
plus grand nombre d'éléments]. Pour
l'âme elle-même, principe d'unité, «
plus esse est plus pIura unire »[être plus,
c'est mieux unir un plus grand nombre
d'éléments] . Pour les deux, recevoir ou
communiquer l'union, c'est subir l'influence
créatrice de Dieu « qui creat uniendo »
[qui crée en unissant ]
p.74 - Et ceci nous
conduit à énoncer un principe fondamental, qui
est le suivant: « L'Union créatrice ne fond pas
entre eux les termes qu'elle groupe (la béatitude
qu'elle apporte ne consiste-t-elle pas
précisément à devenir un avec l'autre
en demeurant soi?).
Elle les conserve : elle
les achève même, comme nous le voyons dans les
corps vivants où les cellules sont d'autant plus
spécialisées qu'elles appartiennent à
un être plus élevé dans la série
animale.
Chaque âme plus
haute différencie mieux les éléments
qu'elle unit. »
p.74 - La conscience
s'élevant graduellement sur une pyramide toujours
plus large et plus haute de matière animée,
voilà bien la plus objective et la plus satisfaisante
expression du Réel, aussi loin et aussi profond que
nous pouvons l'atteindre par nos sens.
- Mais la joie de
l'esprit humain, c'est de chercher à prolonger autour
de lui au-delà de toute vision directe, l'harmonie de
ses perspectives. A ce jeu sacré la loi de
récurrence qu'est l'Union créatrice se
prête avec une souplesse merveilleuse.
p. 74 - A la limite
inférieure des Choses, au-dessous de toute atteinte,
elle nous découvre une pluralité immense, - la
diversité complète jointe à la
désunion totale.
A la
vérité, cette multiplicité absolue
serait le néant, et elle n'a jamais existé.
Mais elle est la direction d'où sort, pour nous, le
Monde : à l'origine des temps, le Monde se
découvre à nous émergeant du Multiple,
imprégné et ruisselant de Multiple.
p.75 - Atomes,
électrons, corpuscules élémentaires,
quels qu'ils soient (pourvu qu'ils soient quelque chose en
dehors de nous), doivent avoir un rudiment d'immanence,
c'est-à-dire une étincelle d'esprit. Avant
que, sur la Terre, les conditions physico chimiques
permissent la naissance de la vie organique, ou bien
l'Univers n'était encore rien en soi, ou bien il
formait déjà une nébuleuse de
conscience. Chaque unité du Monde, pourvu qu'elle
soit une unité naturelle, est une monade.
p.75 - Autour de nous,
dans l'Univers, les choses en sont arrivées
là. Comme une sphère rayonnant à partir
de centres innombrables, le Monde matériel nous
apparaît comme suspendu, aujourd'hui, à la
conscience spirituelle des hommes.
Que nous apprend l'Union
créatrice sur l'équilibre et l'avenir de ce
système? - Elle nous avertit formellement que le
monde que nous voyons est encore profondément
instable et inachevé:
instable, parce que les
millions d'âmes (vivantes ou disparues) incluses
aujourd'hui dans le Cosmos forment un multiple branlant qui
a besoin, mécaniquement, d'un Centre pour «
tenir »;
inachevé, parce
que leur pluralité même, en même temps
qu'elle représente une faiblesse, est une puissance
et une espérance d'avenir, l'exigence ou l'attente
d'une unification ultérieure dans l'esprit.
p.76 - Et ainsi, de
proche en proche (de plus multiple en moins multiple), nous
sommes amenés à concevoir un Centre premier et
suprême, un oméga, en qui se relient toutes les
fibres, les fils, les génératrices de
l'Univers, - Centre encore en formation (virtuel) si on
envisage la complétion du mouvement qu'il dirige,
mais Centre déjà réel aussi, puisque,
sans son attraction actuelle, le flux général
d'unification ne pourrait soulever le Multiple.
p.76 - On le voit donc:
à la lumière de l'Union créatrice
l'Univers prend la forme d'un immense cône, dont la
base se distendrait indéfiniment en arrière,
dans la nuit, - tandis que le sommet
s'élèverait et se concentrerait toujours plus
dans la lumière. Du haut en bas, la même
influence créatrice se fait sentir, mais toujours
plus consciente, plus épurée, plus
compliquée. A l'origine, des affinités
obscures agitent la Matière; puis, bientôt,
l'attrait du vivant se fait sentir, - mouvement presque
mécanique dans les formes inférieures, mais
qui devient, dans le cur humain, l'infiniment riche et
redoutable puissance de l'amour ; plus haut, enfin,
naît la passion pour les Réalités
supérieures aux cercles humains, dans lesquelles nous
nous sentons confusément noyés.
p. 76-77 - La Science,
par force, s'occupe principalement d'étudier les
arrangements matériels successivement
réalisés par le mouvement de la Vie. Ce
faisant, elle ne voit que la croûte des Choses. La
véritable évolution du Monde se passe dans les
âmes, et dans l'union des âmes. Ses facteurs
intimes ne sont pas mécanicistes, mais psychologiques
et moraux. Voilà pourquoi (nous aurons à
revenir sur ce point) les développement
ultérieurs, physiques de l'Humanité,
c'est-à-dire les prolongements vrais de son
évolution sidérale et biologique, sont
à chercher dans un accroissement de conscience obtenu
par la mise en jeu de puissances unitives psychiques.
p. 77 -
on voit se
détacher, avec le relief d'une vérité
de premier ordre, ce principe fondamental que « Toute
consistance vient de l'Esprit ». C'est la
définition même de l'Union créatrice.
L'expérience immédiate et brutale du Monde
tendrait à nous faire admettre le contraire. La
solidité de l'inorganique, la fragilité de la
chair veulent nous faire croire que toute consistance vient
de la Matière. Il faut résolument inverser
cette vue grossière des Choses, que la Physique
elle-même est en train de ruiner en découvrant
le lent évanouissement de substances que nous
pensions indestructibles. - Non, rien ne tient que par un
effet de synthèse, c'est-à-dire en somme, si
humble soit cette synthèse, par un reflet de
l'Esprit.
p. 77-78 - Dès
lors, le philosophe matérialiste qui cherche
au-dessous de l'âme le principe solide de l'Univers ne
saisit que de la poussière qui s'éparpille
entre ses doigts. Et dès lors, aussi, le charnel, qui
essaie de rejoindre l'objet de sa passion autrement qu'en
allant vers l'élévation de son être,
c'est-à-dire sans chercher à former par
l'union de deux vivants une sorte de nouvelle âme plus
riche et plus haute, - le charnel, dis-je, place dans sa
tentative d'adhésion un incurable principe de
séparation : chaque pas nouveau dans la jouissance
matérielle l'éloigne de son amour.
p. 78 - A travers
l'immense réseau de la multiplicité
universelle, du plus modeste élément jusqu'au
plus sublime, des constructions les plus matérielles
de la Nature jusqu'aux édifices les plus
raffinés de notre pensée, de la plus petite
association de monades jusqu'aux plus vastes ensembles
organisés, « Tout tient par en haut ».
p. 78 -Tout tient par en
haut. Il suit de là, d'abord que toute
réalité autour de nous (si spirituelle
soit-elle) est indéfiniment décomposable en
termes de nature inférieure à la sienne.
Chacun à sa manière, les organismes vivants
sont réductibles en éléments
physico-chimiques : - l'hypothèse scientifique en
faits plus ou moins bruts, - l'acte libre en
déterminismes, - l'intuition en syllogismes, - la foi
en raisons de croire, - l'inspiration sacrée en
élucubrations humaines ... Mais chaque degré
nouveau de réduction au multiple (de
matérialisation) laisse échapper une
âme. L'analyse, admirable et puissant instrument de
dissection du réel, abandonne entre nos mains des
termes toujours moins compréhensibles et toujours
plus appauvris. Elle nous découvre la loi de
construction des choses; mais les résidus mêmes
de son opération, loin de nous livrer l'essence
stable du Monde, sont de plus en plus voisins du
néant.
p. 78 - Tout tient par en
haut, encore. Ce principe consacre, avant tout, la
royauté de l'Esprit. Mais, du même coup, il
sauve et ennoblit la Matière. Et en effet, si c'est
l'Esprit qui entraîne et soutient constamment la
Matière dans l'ascension vers la Conscience, c'est la
matière, en revanche, qui permet à l'esprit de
subsister en lui fournissant constamment un point d'action
et un aliment. Nous l'avons dit: l'Esprit qui soutient tout,
n'a lui-même de raison d'être et de consistance,
il ne « tient », qu'en « faisant tenir
». Sa sublimité et sa richesse sont liées
à la multiplicité organisée qu'il
embrasse dans son « angle solide ». La
pureté du sommet spirituel d'un être est
proportionnelle à l'ampleur matérielle de sa
base.
p. 79 - Il n'est plus
possible, du reste, dans le système de l'Union
créatrice, de continuer à opposer brutalement
Esprit et Matière. Pour qui a compris, en effet, la
loi de « spiritualisation par union », il a
cessé d'y avoir deux compartiments dans l'Univers,
celui des Esprits et celui des Corps: il n'y a plus que deux
sens sur une même route (le sens de la pluralisation
mauvaise, et celui de l'unification bonne). Tout être,
dans le monde, est quelque part sur la pente qui monte de
l'ombre vers la lumière. Devant lui, l'effort pour
dominer et simplifier sa nature; derrière lui, le
laisser-aller dans la dissociation physique et morale de ses
puissances. S'il va de l'avant, il rencontre le Bien: tout
est pour lui l'esprit. S'il déchoit, il ne rencontre
sous ses pas que mal et matière.
p. 79 - Ainsi, entre le
Mal absolu (c'est-à-dire le néant, la
pluralité totale où on retombe), et le Bien
suprême (c'est-à-dire le Centre d'universelle
convergence où tout tend) s'échelonnent une
infinité de degrés, - degrés
coupés, sans doute par certains paliers (celui, par
exemple, qui sépare l'Animal de l'Homme, ou l'Homme
de l'Ange), mais degrés dessinant un même
mouvement général. Et, à chaque
degré correspond une distribution particulière
du Bien et du Mal, de l'Esprit et de la Matière. Ce
qui est mal, matériel, pour moi, est bien, spirituel,
pour un autre qui marche à ma suite. Et celui qui est
en avant de moi sur la montagne se corromprait en usant de
ce qui m'unifie. Matière et Esprit ne s'opposent pas
comme deux choses, comme deux natures, mais comme deux
directions d'évolution à l'intérieur du
Monde.
p. 80 - L'influence
réciproque de l'Esprit et de la Matière,
l'inter-action des êtres, la connaissance du Monde
« extérieur », ne sont des questions
insolubles que parce qu'on se pose en face du
problème faux et impossible qui consiste à
vouloir comprendre le Tout avec les parcelles de ce Tout,
sans recourir à des propriétés
spéciales au Tout (comme si un Tout naturel
n'était pas plus que ses parties). Ces « cruces
philosophorum » se dissipent comme une illusion
dès que l'on a compris qu'il n'y a finalement, dans
le Cosmos, qu'une seule réalité physique en
devenir, une seule Monade. Il n'y a plus besoin de chercher
le « pont » entre les natures ou les Choses dans
un Univers où l'unité (et par suite
l'inter-influence complète) est l'état
d'équilibre vers lequel tendent les êtres en se
spiritualisant.
p. 80 - Sans doute,
l'idée de substances inachevées et
hiérarchisées s'enchaînant entre elles
suivant une loi organique uniforme, (et trouvant dans cette
liaison la plénitude de leur différenciation
individuelle et de leur pouvoir d'action) étonnera
les esprits déformés par une ontologie
exagérément intellectualiste et
géométrique. Elle scandalisera ceux qui
veulent diviser le Réel en substances (toutes
également substantielles) et en accidents. Tant pis
pour eux.
La vraie sagesse consiste
à placer les obscurités du Monde aux points
où elles se trouvent en réalité, et non
à les déplacer artificiellement sous
prétexte de sauvegarder des principes qui ne sont
clairs qu'en apparence (ou qui ne valent que pour un Univers
parvenu au terme de son évolution). Quand un
mystère est bien localisé, il devient
fécond à l'égal des
vérités les mieux
pénétrées.
II. RELIGION. LE
CHRIST UNIVERSEL
p.
80 - Vraisemblables quand il s'agit des
représentations du passé de l'Univers, les
perspectives ouvertes par l'application de la loi de
récurrence que nous avons appelée Union
créatrice deviennent quelque peu fantastiques quand
on se tourne vers les mystères de l'avenir. Admettre
que les monades humaines sont les éléments
d'une synthèse organique supérieure, accepter
qu'elles soient destinées à former le corps
d'une âme plus spirituelle que la nôtre,
dépasse trop les limites de notre imagination pour
que nous ne sentions pas la nécessité
d'appuyer sur quelques données positives nos
troublantes extrapolations.
De
nombreux mystiques païens n'ont pas
hésité, sur la foi de leurs désirs et
de leurs attraits, à faire le pas, et à se
jeter dans l'abîme délicieux de la croyance en
une âme du Monde. Le Chrétien, lui, n'a
qu'à méditer sur son Credo pour trouver, dans
la Révélation qu'il admet, la
réalisation inespérée du rêve au
seuil duquel le conduit logiquement la philosophie. Je
voudrais montrer, dans ce chapitre, que le Christianisme
prend si bien sa pleine valeur en fonction des idées
de l'Union créatrice que cette théorie, au
lieu d'être regardée comme une philosophie
confirmée et relayée par les vues
chrétiennes, mériterait plutôt
d'être appelée une extension philosophique de
la foi en l'Incarnation.
Appelons,
pour abréger, oméga: le Terme supérieur
cos¬mique décelé par l'Union
créatrice. Tout ce que je dirai se ramènera
à trois points:
A)
Le Christ révélé n'est pas autre
chose qu'oméga.
B)
C'est en tant qu'oméga qu'il se présente
comme attingible et comme inévitable en toutes
choses.
C)
Et c'est pour être constitué oméga
enfin, qu'il a dû, par les labeurs de son
Incarnation, conquérir et animer
l'Univers.
A.
LE CHRIST N'EST AUTRE CHOSE Q.UE OMÉGA
p.
82 - Pour démontrer cette proposition fondamentale,
il me suffira de renvoyer à la longue série de
textes joanniques, et surtout pauliniens, où est
affirmée, en termes magnifiques, la suprématie
physique du Christ sur l'Univers 1. Je ne puis les
énumérer ici. Tous se ramènent à
ces deux affirmations essentielles: « ln eo omnia
constant» (Col. l, 17) et « Ipse est qui replet
omnia » (Col. II, 10, cf. Eph. IV, 9), de telle sorte
que « Omnia in omnibus Christus » (Col. III, II).
C'est la définition même de
oméga!
p.
82 - Je le sais. Il y a deux échappatoires par
où les Esprits timides pensent échapper au
formidable réalisme de ces affirmations
répétées :
ou
bien ils prétendent que les attributs cosmiques du
Christ paulinien appartiennent à la Divinité
seule;
ou
bien ils cherchent à énerver la force des
textes en supposant que les liens de dépendance qui
assujettissent le Monde au Christ sont des liens juridiques
et moraux, des droits de propriétaire, de père
ou de chef d'association.
Pour
ce qui est de la première esquive, je me contente de
renvoyer au contexte, qui est formel : même dans Col.
I, 15 et suivants, saint Paul a manifestement devant les
yeux le Christ théandrique; c'est dans le Christ
incarné qu'a été préformé
l'Univers. -
Pour
ce qui est de l'interprétation atténuée
des paroles de l'Apôtre, je l'écarte purement
et simplement parce que moins conforme à l'esprit de
saint Paul tel qu'il anime le corps de ses
Épîtres, et moins conforme aussi à ma
vue générale du Monde.
Mais
je renonce à convertir mes contradicteurs. Je suis
arrivé en effet à la conviction qu'il y a,
parmi les Hommes, deux catégories d'esprits
irréductibles: les physicistes (qui sont les «
mystiques »), et les juridiques.
p.
84 - Pour les premiers, l'être n'est beau que s'il se
découvre organiquement lié; et donc le Christ,
souverainement attrayant, doit rayonner physiquement. Pour
les autres, l'être est inquiétant dès
qu'il s'y cache quelque chose de plus vaste et de moins
définissable que nos relations sociales humaines
(considérées dans ce qu'elles ont
d'artificiel). Dès lors le Christ n'est plus qu'un
roi et un propriétaire. - Ceux-ci (les juridiques),
peu logiques avec leur théologie de la grâce,
comprendront toujours « mystique» (dans corps
mystique) par analogie avec une association familiale ou
amicale un peu renforcée. Ceux-là au contraire
(les physicistes) verront dans ce terme l'expression d'une
relation hyper-physique (supersubstantielle), plus forte, et
par suite plus respectueuse des individualités
incorporées, que celle agissant entre les cellules
d'un même organisme animé. Les uns et les
autres ne se comprendront jamais. Entre les deux attitudes
il faut opter, non par des raisonnements mais parce qu'on
voit. En ce qui me concerne, le choix est
irrévocablement fait, et depuis toujours. Je suis
physiciste d'instinct. Et voilà pourquoi il m'est
impossible de lire saint Paul sans voir apparaître,
sous ses paroles, d'une façon éclatante, la
domination universelle et cosmique du Verbe
incarné.
p.
84 - Notons-le bien. En aucun cas le Cosmos ne pouvait
être conçu, réalisé, sans un
Centre suprême de consistance spirituelle. Non
seulement en vertu des formules spéciales à
l'Union créatrice, mais, en toute bonne
Métaphysique, imaginer la création
isolée d'un atome, ou d'un groupe de monades, serait
une absurdité: ce qui est voulu et obtenu, dans la
Création, c'est d'abord le Tout, et puis le reste en
lui, après lui. En toute hypothèse, le Monde,
pour être pensable, exige d'être centré.
Par conséquent, la présence, à sa
tête, d'un oméga, n'a rien à voir avec
le fait de son « élévation surnaturelle
». Ce qui fait exactement la caractéristique
« gracieuse » du Monde, c'est que la place de
Centre universel n'a pas été donnée
à un intermédiaire suprême quelconque
entre Dieu et l'Univers; mais qu'elle a été
prise par la Divinité elle-même, - laquelle
nous a introduits, ainsi, « in et cum Mundo », au
sein trinitaire de son immanence. Ceci dit pour
préciser ma position théologique, contemplons
de plus près, dans sa vigueur physique, le
Mystère de Jésus
B. L'INFLUENCE DU
CHRIST-OMÉGA. L'ÉLÉMENT
UNIVERSEL
p. 85 - Puisque nous
avons constaté que le Christ paulinien (le grand
Christ des mystiques) coïncidait avec le terme
universel, l'oméga, pressenti par notre philosophie,
- l'attribut le plus magnifique et le plus urgent que nous
puissions lui reconnaître est celui d'une influence
physique et suprême sur toute réalité
cosmique sans exception. Nous l'avons vu : au regard de la
simple raison, rien n'est intelligible, vivant, consistant,
dans l'Univers, que par un élément de
synthèse, c'est-à-dire par un esprit,
c'est-à-dire par en haut. A l'intérieur du
Cosmos tous les éléments, dans l'ordre
croissant de leur être vrai (c'est-à-dire de
leur conscience), sont suspendus les uns aux autres
ontologiquement; et le Cosmos tout entier, comme un seul
bloc, est soutenu, « informé », par la
puissante énergie d'une Monade supérieure et
unique, qui confère à toute chose, au-dessous
d'elle, son intelligibilité définitive, et son
définitif pouvoir d'action et de
réaction.
p. 85 - Eh bien, c'est
cette énergie-là, « qua sibi omnia possit
subjicere » (Phil. III, 21), qu'il faut attribuer sans
tremblerau Verbe incarné, sous peine de laisser
croître et déborder, autour de la figure de
Jésus, un Monde plus beau, plus majestueux, plus
organique, plus adorable que Lui! - Jésus neserait
pas le Dieu de saint Paul, ni le Dieu de mon cur, si
en face de la Créature la plus humble, la plus
matérielle, je ne pouvais dire: « Cette chose je
ne puis la comprendre, la saisir, en être
touché pleinement, sinon en fonction de Celui qui
donne au Tout naturel dont elle fait partie sa pleine
réalité et sa dernière
détermination. Parce que le Christ est oméga,
l'Univers est physiquement imprégné, jusque
dans sa moelle matérielle, de l'influence de sa
sur-humaine nature. La présence du Verbe
incarné pénètre tout comme un
Élément universel. Au creur commun de toutes
choses elle luit, comme un Centre infiniment intime, et en
même temps (puisqu'il coïncide avec
l'achèvement universel) infiniment
lointain.
p. 86 - Essentiellement,
l'influence vitale, organisatrice, de l'Univers, dont nous
parlons, c'est la grâce. Mais on voit combien, du
point de vue de l'Union créatrice, cette
réalité merveilleuse de la Grâce doit
être comprise avec une intensité et une
extension plus grandes qu'on ne le fait d'habitude. La
grâce, pour exprimer qu'elle ne nous fait pas cesser
d'être nous-mêmes, les théologiens la
classent misérablement dans la catégorie des
« accidents », à côté de la
sonorité, des couleurs, ou des bonnes qualités
de l'âme. Tyrannisés par leurs
catégories philosophiques, ils en font (contrairement
à toute la pratique des mystiques) quelque chose
d'infra-substantiel. C'est (nous l'avons vu) qu'ils ne se
décident pas à admettre l'existence de
substances inachevées, hiérarchisées,
c'est-à-dire de Substances de Substance. Nous qui
plaçons cette classe nouvelle d'êtres à
la base de notre explication du Monde, nous dirons que la
grâce n'est pas en nous moins intime, moins
substantielle, que l'Humanité. Elle l'est au
contraire davantage. Par le Baptême dans la
Matière cosmique et dans l'eau sacramentelle nous
sommes plus le Christ que nous ne sommes nous-mêmes, -
et c'est à la condition précisément de
cette prédominance du Christ en nous que nous pouvons
espérer être un jour pleinement
nous-mêmes.
p. 87 - Voilà pour
l'intensité physique de la Grâce. Quant
à l'extension de son influence « morpho
génique », elle est sans limite. Et en effet,
puisqu'il est oméga, le Christ n'étend pas son
action organisatrice sur une simple zone de notre
être, celle des relations sacramentelles et des «
habitus » vertueux. Pour pouvoir nous unir à Lui
par le sommet de nos âmes, il a dû assumer la
tâche de nous faire réussir tout entiers,
même dans notre corps. Dès lors, son influence
directrice et informatrice pénètre toute la
gamme des travaux humains, des déterminismes
matériels, et des évolutions cosmiques. Ces
mouvements inférieurs de l'Univers, nous les appelons
« naturels » par convention. En
réalité, en vertu de l'établissement du
Christ en Chef du Cosmos, ils sont
pénétrés de finalité, de vie
surnaturelle, jusque dans leur réalité la plus
tangible. Tout est physiquement « christifié
», autour de nous, et tout peut l'être (nous le
verrons) de plus en plus.
p. 87 - Ce «
pan-christisme »), on le voit facilement, n'a rien de
faussement panthéiste. Ce qui fait le vice ordinaire
du panthéisme, c'est que, plaçant au-dessous
de la conscience et des monades le Centre universel, il est
amené à concevoir « oméga»
comme un centre de dissociation mentale, de fusion,
d'inconscience, de moindre effort. Aussitôt qu'est
rétablie, comme nous l'avons fait, la juste
perspective des choses, tous ces inconvénients
disparaissent. Parce que notre oméga, le Christ, est
situé au terme supérieur de la
spiritualisation consciente, son influence universelle, loin
de dissocier, consolide, - loin de confondre,
différencie, - loin de laisser l'âme
s'engourdir dans une union vague ou paresseuse, la chasse
toujours plus haut sur les chemins précis de
l'action. Le danger des faux panthéismes a disparu;
et cependant nous gardons la puissance irremplaçable
de vie religieuse que les panthéistes monopolisent
injustement.
p. 87-88 - Autour de
nous, le Christ agit physiquement pour tout régler.
Depuis la dernière agitation atomique jusqu'à
la plus haute contemplation mystique, - depuis le plus
léger souffle qui traverse l'air jusqu'aux plus
larges courants de vie et de pensée, il anime sans
cesse, sans les troubler, tous les mouvements de la Terre.
Et, réciproquement, il bénéficie,
physiquement, de chacun d'eux: tout ce qui est bon, dans
l'Univers, (c'est-à-dire tout ce qui va vers
l'unification par l'effort), est reçu par le Verbe
Incarné comme un aliment qu'il assimile, transforme,
divinise. - En la conscience de ce double et immense
mouvement descendant et ascendant par lequel se poursuit
l'élaboration du Plérôme,
(c'est-à-dire la maturation de l'Univers), le croyant
peut trouver une lumière et une force incroyables
pour diriger et nourrir son effort. La foi au Christ
universel est d'une fécondité
inépuisable en morale et en mystique, Mais, avant
d'étudier dans un chapitre spécial ces
conclusions pratiques de notre système,
demandons-nous par quelles étapes s'est
établi, et par quel mécanisme se constitue, le
merveilleux cycle qui relie dynamiquement, par toute leur
histoire, le Ciel et la Terre, l'Esprit et la
Matière.
C. L'ANIMATION DU MONDE
PAR LE CHRIST UNIVERSEL
p. 88 - La concentration
du Multiple en l'unité organique suprême de
oméga représente un extrême labeur.
Chaque élément participe, suivant son
degré, à cette synthèse laborieuse.
Mais l'effort demandé au Terme supérieur de
l'unification a d1i être le plus grand de tous.
Voilà pourquoi l'Incarnation du Verbe a
été infiniment mortifiante et douloureuse, -
au point de pouvoir être symbolisée par une
croix.
Le premier acte de
l'Incarnation, - la première apparition de la Croix,
- est marqué par l'immersion de l'Unité divine
dans les ultimes profondeurs du Multiple. Rien ne peut
entrer dans l'Univers que ce qui en sort. Rien ne saurait se
mêler aux choses que par le chemin de la
Matière, par l'ascension hors de la pluralité.
Une intrusion du Christ dans le Monde par un chemin
latéral quelconque serait
incompréhensible.
p. 89 - Le
Rédempteur n'a pu pénétrer
l'étoffe du Cosmos, s'infuser dans le sang de
l'Univers, qu'en se fondant d'abord dans la Matière
pour en renaître ensuite. « Integritatem Terrae
Matris non minuit, sed sacravit ». La petitesse du
Christ dans son berceau, et les petitesses bien plus grandes
qui ont précédé son apparition parmi
les Hommes, ne sont pas seulement une leçon morale
d'humilité. Elles sont d'abord l'application d'une
loi de naissance et, consécutivement, le signe d'une
emprise définitive de Jésus sur le Monde.
C'est parce que le Christ s'est « inoculé »
dans la Matière qu'il n'est plus séparable de
la croissance de l'Esprit, - tellement incrusté dans
le Monde visible qu'on ne saurait plus l'en arracher
désormais qu'en ébranlant les fondements de
l'Univers.
p. 89 - De chaque
élément du Monde on peut se demander, en bonne
philosophie, s'il n'étend pas ses racines jusqu'aux
dernières limites du Passé. A combien plus
forte raison convient-il de reconnaître au Christ
cette mystérieuse préexistence! - Non
seulement « in ordine intentionis », mais
« in ordine naturae », « omnia in eo
condita sunt ».
Les prodigieuses
durées qui précèdent le premier
Noël ne sont pas vides de lui, mais
pénétrées de son influx puissant. C'est
l'agitation de sa conception qui remue les masses cosmiques
et dirige les premiers courants de la biosphère.
C'est la préparation de son enfantement qui
accélère les progrès de l'instinct et
l'éclosion de la pensée sur Terre. Ne nous
scandalisons plus, sottement, des attentes interminables que
nous a imposées le Messie. Il ne fallait rien moins
que les labeurs effrayants et anonymes de l'Homme primitif,
et la longue beauté égyptienne, et l'attente
inquiète d'Israël, et le parfum lentement
distillé des mystiques orientales, et la sagesse cent
fois raffinée des Grecs pour que sur la tige de
Jessé et de l'Humanité la Fleur pût
éclore. Toutes ces préparations étaient
cosmiquement, biologiquement, nécessaires pour que le
Christ prît pied sur la scène humaine. Et tout
ce travail était mû par l'éveil actif et
créateur de son âme en tant que cette âme
humaine était élue pour animer l'Univers.
Quand le Christ apparut entre les bras de Marie, il venait
de soulever le Monde.
p. 90 - Alors
commença pour lui une deuxième phase d'effort
et de crucifiement, - la seule que nous puissions un peu
comprendre, parce que c'est la seule qui corresponde
à notre actuelle conscience: la phase de la
« sympathie» humaine, après celle de
la « Kénose » dans la Matière. Pour
conquérir la vie humaine, pour la dominer de sa vie
à lui, ce n'était pas assez que le Christ s'y
juxtaposât; il a fallu qu'il l'assimilât,
c'est-à-dire qu'il l'essayât, la
goûtât, la domptât au fond de
lui-même. Ce ne serait donc pas comprendre son
existence historique, ce serait la défigurer et la
profaner, que de n'y pas voir un gigantesque
corps-à-corps entre le Principe de l'unité
suprême et le Multiple qu'il s'agissait
d'unifier.
p. 90-91 - Le Christ,
d'abord, a éprouvé en lui le creur humain
individuel, celui qui fait notre torture et notre joie.
Mais, en lui, il n'y avait pas seulement un homme, - il Y
avait l'Homme; non pas seulement l'Homme parfait, l'Homme
idéal, - mais l'Homme total, celui qui rassemblait,
au fond de sa conscience, la conscience de tous les hommes.
A ce titre, il a dûpasser par une expérience de
l'universel. Essayons de réunir en un seul
Océan la masse de passions, d'attentes, de craintes,
de peines, de bonheur, dont chaque homme représente
une goutte. C'est dans cette mer immense que le Christ s'est
plongé, jusqu'à l'absorber, par tous ses
pores, tout entière. C'est cette mer tumultueuse
qu'il a dérivée dans son creur puissant,
jusqu'à ce qu'il en ait dompté les vagues et
les marées au rythme de sa vie à lui. -
Voilà le sens de la vie ardente du Christ bienfaisant
et priant. Voilà le secret inabordable de son agonie.
Et voilà aussi la vertu incomparable de sa mort en
Croix.
p. 91 - En soi, la mort
est un scandale et un insuccès. Elle est la revanche
aveugle que les éléments insuffisamment
dominés prennent sur l'âme qui gêne leur
autonomie. Elle s'introduit dans le Monde comme la pire des
faiblesses et des ennemies. Cependant, malgré cette
tare originelle, elle peut trouver une utilisation et un
sens inespéré dans les démarches de
l'union créatrice. Mourir, pour un être, c'est
normalement la retombée dans le Multiple. Mais ce
peut être aussi, pour lui, le remaniement
indispensable au passage sous la domination d'une âme
plus haute. Le pain que nous mangeons parait se
décomposer en nous; et pourtant il devient notre
chair. Pourquoi n'y aurait-il pas des dissociations au cours
desquelles les éléments ne cesseraient jamais
d'être dominés par une unité qui ne les
disloque que pour les reformer? En toute union, le terme
dominé ne devient un avec le terme dominateur que
s'il cesse préalablement d'être soi. Dans le
cas de l'union définitive avec Dieu en oméga,
on conçoit que le monde doive, pour être
divinisé, perdre sa forme visible, en chacun de nous
et dans sa totalité. Telle est, du point de vue
chrétien, la fonction vivifiante de la mort humaine,
en vertu de la mort de Jésus.
p. 92-93 - Pour que la
mort physiologique (reste, en nous, de la domination du
Multiple) pût être transformée en moyen
d'union, il fallait (de nécessité physique)
que les monades condamnées à la subir sachent
l'accepter avec humilité, amour et surtout immense
confiance. Il fallait que nous surmontions,
intellectuellement et vitalement, l'horreur que la
destruction nous inspire. - En essayant sur soi la mort
individuelle, en mourant saintement la mort du Monde, le
Christ a opéré ce retournement de nos vues et
de nos craintes. Il a vaincu la mort. II lui a donné
physiquement la valeur d'une métamorphose. Et avec
Lui, par elle, le Monde a pénétré en
Dieu.
p. 92 - Et alors le
Christ est ressuscité. - La Résurrection, nous
cherchons beaucoup trop à la regarder comme un
événement apologétique et
momentané, comme une petite revanche individuelle du
Christ sur le tombeau. Elle est bien autre chose, et bien
plus que cela. Elle est un « tremendous »
événement cosmique. Elle marque la prise de
possession effective, par le Christ, de ses fonctions de
Centre universel. Jusque-là, il était partout
comme une âme qui péniblement rassemble ses
éléments embryonnaires. Maintenant il rayonne
sur tout l'Univers comme une conscience et une
activité maîtresses d'elles-mêmes. Il a
émergé du Monde, après y avoir
été baptisé. Il s'est étendu
jusqu'aux cieux après avoir touché les
profondeurs de la Terre: « Descendit et ascendit
ut impleret omnia » (Eph. IV, 10). Quand, en face d'un
Univers dont l'immensité physique et spirituelle se
révèlent à nous de plus en plus
vertigineuses, nous sommes effrayés du poids toujours
croissant d'énergie et de gloire qu'il faut placer
sur le fils de Marie pour avoir le droit de continuer
à l'adorer, pensons à la
Résurrection.
p. 92-93 Comme la
Création (dont elle est la face visible)
l'Incarnation est un acte co extensif à la
durée du Monde. Comment se transmet actuellement
à nous l'influence du Christ universel? - Par
l'Eucharistie; mais par l'Eucharistie comprise, à son
tour, avec sa puissance et son réalisme
universels.
L'Eucharistie, c'est
depuis toujours que la foi chrétienne y
reconnaît et y adore avec bonheur le prolongement
naturel de l'acte rédempteur et unitif du Christ.
Mais peut-on dire que de ce côté-là (pas
plus que de beaucoup d'autres) la piété des
fidèles soit pleinement satisfaite de l'explication
actuellement donnée par les formules à
l'attrait grandissant qui les jette vers la Communion?
Est-ce que l'Hostie (c'està-dire la présence
réelle du Christ) n'est pas encore
présentée trop souvent comme un
élément localisé, extérieur,
dont, communiât-on tous les jours, on ne s'approche en
somme que temporairement, - et dont, par suite, il faut
vivre presque toujours sorti? - Pour interpréter
dignement la place fondamentale que l'Eucharistie tient en
fait dans l'économie du Monde, pour satisfaire la
légitime exigence de ceux qui, aimant Jésus,
ne peuvent se supporter un instant en dehors de Lui, je
pense qu'il est nécessaire de donner une grande
place, dans la pensée et la prière
chrétiennes, aux extensions réelles et
physiques de la Présence Eucharistique.
p. 93-94 - L'Hostie, bien
sûr, c'est d'abord et avant tout le fragment de
matière où, grâce à la
transsubstantiation, « s'accroche »
parmi nous, c'est-à-dire, dans la zone humaine de
l'Univers, la Présence du Verbe Incarné. Dans
l'Hostie se fixe réellement le Centre
d'énergie personnelle du Christ. Et, comme nous
appelons proprement « notre corps» le Centre local
de notre rayonnement spirituel (sans peut-être que
notre chair soit plus nôtre que n'importe quelle autre
matière), il faut dire que le Corps initial, le Corps
primaire du Christ, est limité aux espèces du
pain et du vin. Mais le Christ peut-il demeurer à ce
Corps primaire? Évidemment non. Puisque, avant tout,
il est oméga, c'est-à-dire «forme»
universelle du Monde, il ne saurait trouver son
équilibre et sa plénitude organiques qu'en
assimilant mystiquement (nous avons dit plus haut le sens
hyper-physique qu'il faut donner à ce terme) tout ce
qui l'entoure. L'Hostie est pareille à un foyer
ardent d'où rayonne et se répand la flamme.
Comme l'étincelle jetée dans la bruyère
s'entoure bientôt d'un large cercle de feu, ainsi, au
cours des siècles, l'Hostie sacramentelle (car il n'y
a qu'une seule Hostie, grandissante, entre les mains des
prêtres qui se succèdent), l'Hostie de pain,
dis-je, va s'enveloppant toujours plus intimement d'une
autre Hostie infiniment plus grande, qui n'est rien moins
que l'Univers lui-même -l'Univers graduellement
absorbé par l'élément universel. Ainsi,
quand se prononce la formule: « Hoc est Corpus
Meum », « Hoc » désigne
« primario » le pain. Mais, «
secundario », dans un second temps de la nature,
la matière du sacrement est le Monde lui-même,
en qui se répand, pour l'achever, la présence
surhumaine du Christ Universel. Le Monde est la
définitive et réelle Hostie où descend
petit à petit le Christ et jusqu'à la
consommation de son âge. Une seule parole et une seule
opération remplissent depuis toujours
l'universalité des choses: « Hoc est Corpus
Meum ». Rien ne travaille dans la création
que pour aider, de près ou de loin, à la
consécration de l'Univers.
Bien comprise, cette
vérité est le plus solide fondement et le plus
fort attrait que nous puissions trouver pour notre effort
vers le bien et le progrès.
III. MORALE ET
MYSTIQUE. LA PRÉ-ADHÉSION
p. 94 - Du point de vue
de l'Union créatrice, la loi et l'idéal de
tout bien (moral comme physique) s'expriment dans une
règle (qui est aussi une espérance) unique:
« en toutes choses, promouvoir et subir l'unité
organique du Monde ». La promouvoir en tant
qu'elle a besoin, pour se consommer, de la
coopération de ses éléments. La subir
en tant que sa réalisation est avant tout l'effet
d'une domination synthétique, supérieure
à notre pouvoir. Confirmée,
précisée, transfigurée par la foi en
l'Incarnation, cette règle d'action prend une
urgence, une douceur incomparables; et elle se traduit
aussi, sans effort, en une foule de devoirs immédiats
et pratiques. Nous allons voir que, pour le chrétien
voué à l'unification du Monde dans le Christ,
le travail de la vie intérieure morale et mystique se
ramène tout entier à deux mouvements
essentiels complémentaires : conquérir le
Monde et s'en échapper, ces deux mouvements naissant
naturellement l'un de l'autre, et résentant deux
formes conjuguées d'une même tendance:
rejoindre Dieu à travers le Monde.
A. LA CONQUÊTE DU
MONDE. LE DÉVELOPPEMENT
p. 95 - La
première impulsion ébranlant le Multiple vers
l'Unité, l'énergie fontale qui anime toute la
suite de l'unification et de spiritualisation cosmiques,
c'est, nous le supposons compris, l'attraction de
oméga. Sans cet attrait gratuit de l'Être, sans
goût prévenant de l'union, la machine
universelle demeurerait immobile, les éléments
du Monde ne sortiraient pas leur pluralité infiniment
dénouée. Mais la "conception" d'un
oméga ayant une fois allumé dans les monades
le désir rejoindre l'Esprit, aussitôt elles
s'agitent, inquiètes, et sentent poussées vers
l'action. La volonté première de Dieu, qui se
traduit par l'élan de la Vie en nous, est que ses
créatures croissent et se multiplient. Pour
être fidèles celles-ci lent d'abord se
développer et conquérir le monde.
(à
suivre)
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