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Teilhard prophète de l'Internet ?

par Jean-Paul SIBBILLE (Lisieux)

Voici du Teilhard... condensé ! Certains paragraphes de L'Avenir de l'Homme m'ayant fort interpellé, j'ai extrait quelques citations significatives (a) que je restitue ici, et le plus souvent possible dans l'ordre originel. Toutefois, afin de rendre ce qui suit aussi logique et cohérent que possible, ces citations sont parfois mises dans un ordre légèrement différent. En outre, elles sont "dégraissées" de formules récurrentes ("en soi", "sur soi"...) et même traduites dans un vocabulaire accessible à tous. Je n'ai conservé qu'un seul "gros mot": phyla qui est expliqué dans une note en bas de page (b).

Dans ce condensé, les caractère gras indiquent ce qui m'apparaît comme les mots-clé, les descripteurs ou les métaphores les plus significatives. Tout l'Internet est là, décrit dans le menu avec 50 ans d'avance... seule l'interactivité manque ici, semble-t-il.

Voilà donc de quoi nous poser des questions... et d'admirer le talent visionnaire de notre philosophe préféré. Les intertitres sont de moi.

Dès 1941, une introduction intuitive : "Nous n'avancerons qu'en nous unifiant"

"Plus on réfléchit à ces choses, écrit-il, plus on s'aperçoit que, du point de vue scientifique, la véritable difficulté posée par l'Homme n'est pas de savoir s'il est le siège d'un Progrès : mais c'est bien plutôt de savoir comment ce Progrès va pouvoir se poursuivre longtemps au train dont il va sans que la Vie n'éclate sur elle-même ou ne fasse éclater la Terre sur laquelle elle est née. L'avenir dépend du courage et du savoir-faire que les hommes montreront à vaincre les forces d'isolement ou même de répulsion qui semblent les chasser loin les uns des autres plutôt que de les rapprocher. Or comment opérer ce rapprochement ? ce serait que, sous quelque influence favorable, les éléments humains arrivent à mettre en jeu une force d'attraction mutuelle profonde, plus profonde et plus puissante que la répulsion de surface qui les fait diverger. Ce serait que les hommes, forcés les uns sur les autres par la géométrie et la mécanique de la Terre, arrivent à faire naître dans ce vaste corps un esprit commun." Nous n'avancerons qu'en nous unifiant.[...] Pour créer l'unanimité, il faut le liant, le ciment de quelque influence favorable. Sera-ce dans le développement d'une vision commune, c'est à dire dans l'établissement d'une Science universellement admise, où toutes les intelligences se joindront dans une connaissance des mêmes faits, interprétés de la même façon ?"

Un texte fort actuel

"Et voilà ce qui se découvre avec une clarté aveuglante en cet âge d'explosion industrielle. Depuis longtemps il n'y a plus ni inventeurs ni machines isolés et, de plus en plus toutes les machines de la terre - prises ensemble - tendent à former une seule grande Machine organisée. Obéissant inévitablement à l'inflexion des phyla zoologiques, les phyla mécaniques se reploient à leur tour accélérant et multipliant leur progrès, jusqu'à former un seul complexe géant, circumplanétaire. Phénomène profondément instructif et mystérieux : par jeu brutal de compression planétaire, la masse humaine s'échauffe et s'illumine spirituellement. Cet échauffement a pour effet de sur-augmenter, par choc en retour, la compression qui lui a donné naissance... Et ainsi de suite, en chaîne toujours accélérée.

"Que veut dire ce grand événement ? Je n'y vois pour ma part qu'une explication. C'est que l'énorme excès d'énergie libre dégagé par le reploiement de la Noosphère est naturellement destiné à passer dans la construction et le fonctionnement de ce que j'ai appelé son "cerveau". Semblable à cela, bien qu'à une échelle immense, accélérant et multipliant leur progrès, jusqu'à former un seul complexe géant, circumplanétaire". [La] Science nous montre chaque jour un peu plus combien, en tous domaines, des transformations réputées impossibles deviennent faciles, inévitables même, dès lors que vient à changer l'ordre des dimensions. [Si] l'Humanité tisse son cerveau, examinons [alors] ce qu'on pourrait appeler [son] organe "cérébroïde" - celui de la Noosphère - dans sa structure [comme] dans son fonctionnement. Je songe en premier lieu à l'extraordinaire réseau de communications radiophoniques et télévisuelles ; je songe aussi à la montée insidieuse de ces étonnantes machines à calcul qui, augmentant le facteur de la "vitesse de pensée", sont en train de préparer une révolution dans le domaine de la Recherche. Ces instruments matériels, inéluctablement reliés les uns aux autres dans leur développement, ne sont finalement pas autre chose que les linéaments d'une sorte particulière de super cerveau, capable de s'élever à la maîtrise de quelque super domaine dans l'Univers et dans la Pensée ! Incontestablement, à une vitesse toujours accélérée, le réseau mondial des liens - économiques et psychiques - se tisse, nous enserre et nous pénètre plus étroitement sans cesse. Le mouvement se généralise, s'accélère, au point qu'il faudrait être aveugle pour n'y pas voir une dérive essentielle des choses. Par utilisation des formes raffinées d'énergie scientifiquement captées et utilisées, tout est maintenant en contact, et combien serré!

"Le moment n'est-il pas venu de reconnaître que sur aucun domaine (pas plus économique et social qu'artistique ou mystique) rien, absolument rien de stable ne peut plus se construire sur Terre tant que n'aura pas été réglée la question préalable que voici : Quel degré de réalité et quelle signification ontologique convient-il de reconnaître à l'étrange dérive en suite de quoi, à peine émergé dans ce qu'il croyait être la sécurité de ses droits individuels, l'homme moderne se découvre soudainement aspiré dans un vaste tourbillon unitaire où semblent devoir s'annuler les propriétés si chèrement acquises de son moi le plus incommunicable. Prenons-y garde, une différence essentielle, une différence d'ordre, séparera de tout ce que nous connaissons encore cet état unitaire vers lequel nous nous acheminons.

"Si incroyable cela puisse-t-il paraître, déjà définissables et sensibles à l'expérience [en effet], certaines énergies planétaires, invinciblement, tendent à rapprocher et à organiser la multitude affolante des milliards de consciences pensantes formant la "couche réfléchie" de la terre. [Un] point critique de Réflexion collective s'annonce sous forme d'une brusque fulguration, d'explosion où la Pensée, portée à l'extrême, se volatiliserait : on se sent [donc] disposé à rejeter comme non scientifique l'idée que le point critique de la socialisation, loin d'être une simple étincelle dans la nuit, correspond au contraire à notre passage, par retournement ou dématérialisation, sur une autre face de l'univers : non pas une fin de l'Ultra Humain, mais son accession à quelque Trans humain, au cœur même des choses."

"Plus nous nous mettons à croire à cette super-organisation possible du Monde, plus nous découvrons que nous avons raison d'y croire, et plus nous sommes nombreux qui y croyons. une intuition collective semble déclenchée qui ne saurait plus s'arrêter. De sorte qu'il n'est pas besoin d'être grand prophète pour affirmer que, d'ici deux à trois générations, la notion d'un certain nouvel "Espace de Complexité" sera aussi universellement admise et utilisée par nos successeurs que, par nous, l'idée de son mouvement mécanique "autour du soleil",

"De ce simple chef, un premier principe irrésistible de groupement, atteignant jusqu'à l'intelligence, se superpose presque mécaniquement, aux tendances égoïstes répulsives des individus dans l'humanité. Une "onde de participation" agite jusqu'au tréfonds les masses sociales et ethniques dans l'exigence et l'attente d'un accès ouvert à tous - sans distinction de classe ni de couleur - à la marche des affaires humaines... aboutit à renforcer en nous, de toutes parts, un sens général de l'organique à la faveur duquel le réseau entier des relations inter-humaines se charge d'une ur-gence, d'une intimité, d'un réalisme, depuis longtemps rêvés (ou pressentis par certaines âmes parti-culièrement douées) du "sens de l'universel". À la faveur de ce nouveau milieu interne, propre à la Vie planétisée, apparaît possible un événement demeuré jusqu'alors demeuré irréalisable : je veux dire l'envahissement de la masse humaine par les forces de sympathie. Et déjà noyés dans le réseau économique et psychique dont je parlais plus haut, deux grands blocs affrontés res-tent seuls en présence. Est-ce que cela aussi, d'une manière ou d'une autre, ne va pas fatalement se rejoindre ?

"Plus on approfondit cette différence, plus on se convainc que ce n'est pas vers une détente, mais plutôt vers quelque super-état de tension psychique que s'élève, au cours des temps, la multitude humaine. Ce qui veut dire qu'en avant de nous ce n'est pas l'engourdissement de l'âme, mais au contraire quelque point critique de Réflexion collective qui s'annonce. Le dernier acte se prépare, visiblement. Sous quelque forme imprévisible, la Terre s'éveillera demain "pan-organisée".

COMMENTAIRES

Vous avez lu ce texte, il "parle" de lui-même, et semble n'avoir été écrit qu'il y a quelques semaines ou quelques mois, au début du XXIe siècle. Il s'agit, et il ne peut s'agir, chacun le comprend, de l'Internet. Cependant ici, il émane une inhabituelle réflexion en profondeur : non seulement il y a une description quasi complète du fameux Internet - c'est déjà fabuleux - mais Teilhard se permet en plus de réfléchir à sa nature, à sa signification, à sa portée symbolique autant qu'à son épistémologie. Le tout au sein d'un Évolutionnisme d'autant plus inattendu qu'il fait converger Hominisation et Machinisation : c'est de l'antispécisme du plus noble parmi la haute noblesse darwinienne !

La rédaction de ces phrases par Teilhard s'étale sur dix ans. Elle commence en Chine (en 1941) où il réside depuis plusieurs années, pour s'achever au tout début de la Guerre Froide, en pleine proto-histoire de la Cybernétique. Teilhard rentre tout juste d'Orient (en mai 46) et travaille l'essentiel de L'Avenir de l'Homme avant son angine de poitrine (mai 47). Après sa convalescence, il s'embarque pour New York en février 48. On peut donc dire que l'essentiel du texte condensé ici est rédigé en France.

Se pose la question de son inspiration, car il fait preuve d'une telle puissance intuitive - digne d'un Vinci ou d'un Jules Verne - qu'on se demande comment il a pu "préconnaître" la Toile. Dans une lettre au R.P. Ravier (août 1952), où il relate sa visite au cyclotron de Berkeley, comme dans le texte quile suit ("En regardant le cyclotron", 1953) il n'est mentionné ni discussions avec la communauté mathématicienne ni celle de l'ingénierie ayant pu être liées, à cette époque, au développement de ce qui deviendrait les ordinateurs. Les seules conversations qu'il relate sont celles qu'il avait avec des paléontologues, des biologistes ou des naturalistes. Cela dit, la façon dont Teilhard "regarde" le cyclotron laisse à penser qu'il travaillait sans doute comme il rêvait, c'est à dire par association libre, condensation et induction... mais tout en gardant le fil correct de sa pensée, sans s'évader de la raison.

Son mode cognitif privilégié était donc probablement "l'abduction" plutôt que l'induction (ou gé-néralisation). L'abduction n'a évidemment rien à voir avec un quelconque enlèvement extraterrestre (homonyme), c'est une forme de raisonnement qui renforce l'hypothèse de travail plutôt que d'en faire une conclusion. Comment a-t-il pu deviner ce que nul parmi les plus grands cerveaux de l'époque n'imaginaient même pas ? Que dire alors sinon que Teilhard fut un grand "être inspiré"!

Voyons où en était l'Informatique à cette époque ?

D'abord au plan matériel (hardware):

Entre 1941 et 51, la machine à calculer est mécanique, ou électromécanique (machines à relais). Il n'existe au monde que deux ou trois prototypes extraordinaires pour les surpasser :

• Le Mark 1 alias Bessie ou ASC (Automatic Sequence Calculator) d'Howard Aïken fabriqué par IBM à Endicott (N.Y.) est installé à Harvard le 7 août 1944. C'est le premier grand calculateur électromécanique industriel - avec 3000 relais électromagnétiques, doté d'un pro-gramme stocké sur bande perforée, selon le codage numérique d'Herman Hollerith (le créateur d'IBM) qui autorise le calcul arithmétique et algébrique très rapide (0,2s par addition, 1s par multiplication) nécessaire aux desseins de l'US Army (radar, conduite de missiles, bombe atomique).

• L'ENIAC (Electronic Numerical Integrator And Computer, conçu par le physicien John Mauchly, avec le concours de J. von Neumann et John-Prester Eckert), est inauguré le 14 fé-vrier 1946 à la Moore School de l'université de Pennsylvanie. C'est le premier calculateur électronique véritable. Equivalent à une calculatrice de collégien d'aujourd'hui, le monstre fonctionne encore avec 18 000 tubes à vide, pèse 30t, occupe 84 m3 sur une aire de 170 m2 et consomme quelques 200 kW pour gérer 20 accumulateurs de 10 chiffres (sa mémoire). La prouesse c'est qu'avec lui une multiplication ne dure que 3ms.

• Conçu à partir de 1945, l'IBM SSEC (Selective Sequential Electronic Calculator) de M.V. Wilkes est présenté au public le 27 janvier 1948 au siège d'IBM à New York. Doté d'un programme "résidant" et modifiable, mais aussi de périphériques d'entrées et de sortie, il peut additionner 3500 nombres de 14 chiffres par seconde grâce à ses... 13 500 tubes à vide et ses 21 400 relais. Ce calculateur mémorise 150 nombres relatifs, 100 fois plus vite que le Mark 1.

• On disposera de machines performantes en Europe dès 1949 avec l'EDVAC (Electronic Discret Variable Automatic Computer) et l'EDSAC (Electronic Delay Storage Automatic Calculator) d'IBM à Cambridge (GB). En 1950, aux USA, sont inaugurés le célèbre Re-mington-Rand UNIVAC (disposant de la première mémoire à tambour magnétique) puis l'IBM 701, enfin le premier "ordinateur" commercialisé : l'IBM 650, lui aussi à tambour.

• A partir de 1947, l'invention du transistor (TRANSItion resisTOR, aux Bell Laboratories), permet la miniaturisation et l'utilisation du "langage machine". Il est 10 000 fois plus performant qu'une lampe. En 1959, quatre ans après la mort de Teilhard, IBM lance son premier ordinateur entièrement transistorisé : le 1401.

Ensuite au plan logiciel (software)

Au plan théorique.

Quand Teilhard rédige les principaux textes cités ci-dessus (1947), la communauté scientifique ne dispose que d'une unique "Théorie des jeux et comportements économiques" de John von NEUMANN et Oskar MORGENSTEN publiée en 1944. C'est en 1947 que se tient à Harvard le 1er congrès sur les machines à calcul numérique.

Les textes fondateurs de la future "Informatique" sont en gestation chez Claude SHANNON (théorie de la communication), Norbert WIENER (principes de cybernétique, la nature de l'information n'est ni matérielle ni énergétique), Allan TURING (test pour machines pensantes) et John von NEUMANN. De même, les premières recherches sur l'Intelligence Artificielle ne débuteront qu'après la disparition de Teilhard, en 1956 - année de création du mot "ordinateur" - sous l'égide de Marvin MINSKI au M.I.T; de Cambridge (Massachusset, USA).

(A suivre)

Au plan réseaux et Internet.

L'agence ARPA (Advanced Research Project Agency, novembre 1957) est la première réponse du président Eisenhower au Spoutnik 1, lancé un mois avant par l'URSS. Joseph Licklider la dirige, c'est un psychologue qui transmet sa vision révolutionnaire à un groupe d'ingénieurs. Libérés de l'emprise du Pentagone, Bob Taylor, Larry Roberts et Bob Kahn disposeront à Santa Barbara dès 1962, d'un "vieil" IBM Q-32 de l'US Air Force pour faire autre chose que du calcul scientifique. L'ARPANET naît en octobre 69, il reliera successivement trois universités californiennes (Sta Barba-ra, UCLA et SRI) avant la fin de cette année-là. Un an plus tard il comptera 13 noeuds de communication. Le courrier électronique naît en 1973 et, quatre ans plustard mais débarrassés du "mécénat" du Pentagone, plusieurs réseaux indépendants, sont interconnectés grâce aux efforts de Bob Kahn et Vinton Cerf (juillet 1977), créant ainsi le "réseau des réseaux" : l'Internet. Pour que naisse la Grande Toile Mondiale (World Wide Web) il faut encore attendre que deux ingénieurs du CERN à Genève - Robert Cailliau et Tim Berners-Lee - mettent au point un langage universel (le HTML), et un navi-gateur pour que des ordinateurs dispersés sur la planète puissent dialoguer. Ce sera chose faite en 1989.

Ce rappel historique étant fait, remarquons que l'idée de Noosphère - pensée à l'intérieur d'une perspective cosmologique et métaphysique - lui servit de cadre conceptuel général. Un cadre ad hoc permettant, sans aucun doute, de pressentir et de visualiser une "mise en réseau" de l'Humanité. Hors de ce cadre, il fût sans doute impossible d'y inscrire les idées condensées ici de façon logique et cohérente.

"Vos notions juridiques de propriété, d'expression, d'identité, de mouvement et de contexte ne s'appliquent pas à nous. Elles se fondent sur la matière. Ici, il n'y a pas de matière."

John Barrow (A Cyberspace Independant Declaration, 8-02-1996)


a- P. Teilhard de Chardin, L'Avenir de l'Homme (Le Seuil 1959) pp. 97, 98 et 99 (tirées d'une conférence donnée par Teilhard à l'Ambassade de France en Chine, le 3 mars 1941 : "L'avenir de l'Homme vu par un paléontologiste" et rédigée à Pékin le 22 février 194 1) -, pp. 212, 214, 215, 218-219, 220, 223, 224 et 225 (extraites de la Revue des Questions Scientifiques Louvain, janvier 1947, pp. 7-35) ; pp. 320, 336 (extraites d'un texte rédigé le 4 mai 1949, et publié dans la Revue des questions scientifiques , le 20 octobre de cette même année)-, 368 et 369 (extraites d'un texte rédigé à Paris le 18 janvier 1950) ; pp. 384 et 385 (extraites d'un texte rédigé à Paris le 27 avril 1950, et publié dans l'Almanach des Sciences en 1951).

b- PHYLA : pluriel de phylum, suite des formes revêtues par les ascendants d'une espèce vivante, réalisant à partir d'une souche primitive, un faiseau évolutif. Un phylum est composé d'une immense quantité d'unités morphologiques, constituées chacune de lignées généalogiques ; la phylogénèse est le mode de formation et de développement d espèces au cours de l'Evolution et concerne donc la Macro-Évolution

 


Document complémentaire octobre 2001

 

Teilhard de Chardin dans la Métagrille de l'Evolutionnisme

 

Présentation en place dans la case Transgression au sein de la Métagrille (il s'agit ici, en fait, de la transgression du dogme de la Biologie Moléculaire, énoncé par Jacques Monod dans Le hasard & la nécessité).

• Pierre Teilhard de Chardin, (1881-1955) paléontologue, philosophe et théologien français, découvreur du Sinjanthrope (ou "homme de Pékin") en 1936. Sa compréhension de l'Évolution, techniquement proche de la Théorie Synthétique, s'agrémente d'un solide sens visionnaire. L'Évolution obéît à trois lois de croissance: a) complexification, b) différenciation-spéciation-individuation, c) intériorisation-prise de conscience. Depuis les origines, selon lui, l'Évolution ne cesse d'accroître le taux de conscience dans l'univers. La planète Terre porte d'abord une vie primitive dans les océans, s'étendant peu à peu aux contuinents en se différentiant. La Terre porte bientôt une Biosphère qui engendrera l'Homme au gré d'un très long processus n'ayant rien de surnaturel - inachevé à ses yeux. Une dynamique fulgurante & accélérée de "compres-sion" évolutive se poursuit donc avec une Humanité "encore embryonnaire". Il postule l'exis-tence future d'un "Supra-Humain".

Quand on découvre l'expansion de l'Univers, il échafaude l'hypothèse d'une Noosphère (ou sphère immatérielle de la pensée), superposée à la Biosphère & qui accroîtrait le taux de conscience dans l'univers, dans une conception proche du Principe Anthropique de certains cosmologistes (Wheeler, Barrow, fin XXe siècle). Au sein de cette Noosphère & grâce aux machines - soumises elles aussi à l'Evolution selon lui - il pressentit, certes de manière diffuse & philosophique mais néanmoins juste, dès 1947 qu'émergerait, ce que nous nommons aujoud'hui Internet !

Sa vision de l'apparition de la vie sur Terre montre qu'il avait, en1950, l'intuition de ce qui de-viendra l'Astrobiologie, bien après sa mort : pionnier d'une conception cosmo-compatible de Evolution, il jugeait ainsi très probable la Pluralité des Mondes habités.

Par ailleurs, son point de vue chrétien lui donne l'intuition d'une convergeance cosmique de l'Humanité tout entière en ce qu'il nomme Oméga : un stade d'union mystique de l'Humanité avec le Christ... à la fin des temps !Très en avance son temps; ses audaces conceptuelles lui vaudront d'être autant honni du Vatican (longtemps encore après sa mort) que snobé par l'ense-mle de l'Université française. Savant visionnaire épris de cohérence, il a parfaitement sa place dans le cadran D. Oeuvres se rapportant à l'Évolution (éditions posthumes, à cause du Vatican !) : "Le Phénomène humain" (1955), "Le Groupe zoologique humain" (1956), "L'Apparition de l'homme" (1957), "L'Avenir de l'Homme" (1959). Teilhard fera quelques adeptes parmi les évolutionnistes, qui verront en lui un fécond penseur visionnaire (A. Dambricourt-Malassé *, L. Cunéot, F. Meyer *, G. Olivier)

 

Citations : J'ai regroupé là certaines d'entre elles, qui concernent un aspect particulier de l'hypothèse teilhardienne de la Noosphère, & dont j'estime qu'il préfigure de manière assez claire ce que nous nommons aujourd'hui l'Internet. La lecture aprofondie de L'Avenir de l'Homme m'en convainc. Tous les mots-clé essentiels de la Toile se trouvent disséminés dans le texte : unification par unanimité ; réseau, réseau de communications radio& télévi-suelles, réseau de liens économiques & psychiques ; machines à calcul (le mot ordinateur n'existait pas en 1947) ; instruments reliés les uns aux autres. De même foisonnent les mé-taphores éblouissantes, telles que "supercerveau" ; "l'humanité tisse son cerveau" ; "forme raffinée d'énergie scientifiquement captée" (informatique) ; "brusque fulguration", "explo-sion de la pensée" (irruption explosive de l'Internet) ; "volatilisation", "dématérialisation (désignant le Réel Virtuel). J'ai simplement tenté de les concentrer & de les organiser - en respectant autant que possible la chronologie rédactionnelle - afin que le lecteur ressente lui aussi ce que moi j'ai ressenti. Je prie le lecteur d'excuser la longueur de cette anthologie.

 

Pierre Teilhard de Chardin; # "Je crois que l'univers est en Évolution, je crois que l'Évolution va vers l'Esprit, je crois que l'Esprit s'achève en du Personnel, je crois que le Personnel suprême est le Christ-Universel " (in Comment je crois, 1920) # " [...] présentement, le savoir humain se développe entièrement sous le signe de l'Évolution reconnue comme une propritété première du Réel expéimental ; si bien que rien n'entre plus dans nos constructions que ce qui satisfait d'abord aux conditions d'un Univers en voie de transformation." # "Prise à ce degré de généralité (toute réalité expérimentale appartient à un processus naissant dans l'Univers), il y a longtemps que l'Évolution a cessé d'être une "hypothèse" pour devenir une condition générale de connaisance à laquelle doivent désormais satisfaires toutes les hypothèses." # "[du point de vue transphénomènal] l'Évolution prend sa figure vraie pour notre intelligence et notre coeur. Elle n'est point "créatrice", comme la Science a pu le faire croire un moment ; mais elle est l'expression pour notre expérience, dans le Temps et l'Espace, de la Création." (in Nouveau Lexique Teilhard de Chardin, Seuil, 1968)

# "Etudiée sur une profondeursuffisante (des millions d'années), la Vie se meut. Non seule-ment elle se meut, mais elle avance dans un sens déterminé. Non seulement elle avance, mais de cette progression nous pouvons saisir le processus ou mécanisme expérimental. [...] Il y a un stade amphibien du cerveau ; & un stade reptile ; & un stade mammifère. Et à l'intérieur des Mammifères, nous voyons le cerveau grosir & se compliquer avec le temps chez les Ongulés, chez les carnassiers, chez lesPrimates surtout. En sorte qu'on pourrait tracer une courbe continuellement montante de la Vie en prenant comme abcisse le temps & comme ordonnée la quantité (& qualité) de matière nerveuse existant sur Terre à chaque époque géologique. Qu'est-ce à dire sinon qu'une montée continuelle de conscience se manifeste objectivement sur notre planète au cours des âges ? (1941)

# Observé d'une certaine façon, le phénomène social humain montre que l'évolution de la Vie, non seulement n'est pas arrétée surt terre, mais qu'elle repart & rejaillit au contraire sur soi pour une phase nouvelle [...] élargissons nos vues jusqu'à envisager la formation actuelle, sous nos yeux, à la faveur des facteurs hominisants, d'une entité biologique spéciale, telle qu'il n'y en a jamais eu encore sur Terre - la formation à partir & en dessus de la Biosphère, d'une enveloppe de substance pensante à laquelle j'ai donné, par commodité, le nom de Noos-phère. [...] Tandis que la Biosphère est complexité liée mais divergente & diffuse, la Noos-phère combine, en soi les propriétés d'une nappe planétaire ("sphère") & celle d'une sorte d'individualité supérieure, douée d'une espèce de super-conscience. (1941)

# Seule l'unification par unanimité est biologique. Seule elle réalise ce prodige de faire sortir plus de personnalité des forces de collectivité. Seule elle représente le prolongement de la Psychogénèse dont nous sommes sortis. [...] de plus en plus, chaque machine ne s'engendre plusqu'en fonc-tion de toutes les autres machines de la terre; & de plus en plus aussi, toutes les machines de la terre tendent à former une seule grande Machine organisée. Obéissant inévitablement à l'inflexion des phyla [embranchements dans l'arbre de l'Evolution] zoologiques, voici que les phyla mécaniques se déploient à leur tourchez l'Homme, accélérant & multipliant ainsileur progrès, jusqu'à former un seul complexe géant, circumplanétaire. Et le support, le noyau in-ventif de cet immense appareil, quel est-il, sinon précisément le foyer pensant de la Noos-phère ? [...] je songe en premier lieu à l'extraordinaire réseau de communications radiopho-niques & télévisuelles qui [...] nous relient déjà tous, actuellement, dans une sorte de co-conscience "éthérée". Mais je songe aussi à la montée insidieuse de ces étonnantes machines à calcul qui [...] sont en train de préparer une révolution dans le domaine de la Recherche. [...] incontestablement, à une vitesse toujours accéléré, le réseau (un réseau mondial) des liens économiques & psychiques se tisse & nous pénètre plus étroitement sans cesse. [...] [...] par utilisation des formes raffinées d'énergies scientifiquement captées & utilisées [...] certaines énergies planétaires en jeu, invinciblement, tendent à rapprocher & à organiser sur elle-même (si incroyable cela puisse-t-il paraître) la multitude afolante des milliards de cons-ciences pensantes formant la "couche réfléchie" de la terre. [...] Sous nos yeux l'Humanité tise son cerveau. [...] sous forme d'une brusque fulguration (explosion où la Pensée, portée à l'extrême, se volatiserait sur soi) [...] le point critique de Réflexion planétaire, fruit de la socialisation, loin d'être une simple étincelle dans la nuit, corespond au contraire à notre pas-sage, par retournement ou dématérialisation, sur une autre face de l'univers:non pas une fin de l'Ultrahumain, mais son accession à quelque Transhumain, au coeur même des choses." (1947)

# "A l'échelle de l'univers, seul le fantastique a des chances d'être vrai ".

# "Les adversaires de l'Évolution font comme ceux qui ont cru que Poincaré démolissait Ga-lilée en disant qu'on pouvait regarder la Terre comme fixe et le soleil mobile parce que tout est relatif !"

# "[...] la propriété fondamentale de la masse cosmique est de se ramasser sur elle-même, au sein d'une conscience toujours croissante, sous un effet d'attraction ou de synthèse. En dépit de l'apparition, si impressionnante pour la Physique, des phénomènes secondaires de disper-sion progressive (telle l'entropie), il n'y a qu'une Évolution réelle (parce que positive & créa-trice), l'Évolution de convergence". (1933)