"ambassadeurs de l'impossible"
par Remo Vescia
Philosophe personnaliste d'origine copte égyptien, René Habachi fut professeur de philosophie et grand chef scout dans l'immédiat après-guerre, - années quarante et cinquante, - au Caire. Parfaitement Francophone, il enseignait au Pensionnat de La Mère de Dieu, une philosophie traditionnelle imprégnée de personnalisme de Mounier, en suivant de près le programme mis au point par les Pères jésuites.
Très jeune il a fait figure de maître à penser, grâce à l'influence qu'il exerçait sur une jeunesse francophone vivant en Egypte, au moyen de conférences ou de causeries très brillantes, émaillées parfois de concerts de piano. Excellent pianiste ( je me souviens d'une flamboyante Danse du Feu de Emmanuel de Falla) il savait séduire ses auditeurs de sa personnalité discrète, que couronnaient ses cheveux blancs-, naturellement élégante, poétique d'où se dégageait une aura d'initiateur, de maître à penser. Cela ajoutait au charisme du personnage exceptionnel qu'il paraissait être sans affectation, sans arrogance aucune, tout naturellement.
Oui, René Habachi était - pour l'adolescent que j'étais, - un modèle : son physique mi oriental, mi occidental. - grand mince, avec de très longues et belles mains, ses cheveux blancs - déjà à la trentaine (dont on disait qu'ils avaient perdu leur couleur à la mort de sa mère), - ses épaisses lunettes d'intellectuel, sa mise discrète et soignée, en harmonie avec son élocution - sobre, recherchée, riche en images et en envolées lyriques… Il s'exprimait avec élégance en une très belle langue classique, très pure, très imagée et très poétique. Totalement dépourvu d'accent dans un pays où il y en avait autant que de colonies cosmopolites…
Il faisait honneur à la culture française dont il était un très beau fleuron en ce pays où elle régnait depuis un siècle avant de s'éteindre après la nationalisation du canal de Suez.
Il m'enthousiasmait en parlant de Claudel - je me souviens avec délectation de Béata l'égyptienne ou l'expérience de la mort, de Zundel et de son mystérieux moi-biologique, de la beauté de la Vierge Marie, - sans doute la plus belle des femmes parce que pleine de grâces, choisie entre toutes les femmes pour porter le Sauveur du monde…
C'est à lui que je dois le goût que j'ai de Teilhard, alors tout à fait inconnu; à lui également la rencontre avec le Père Zundel, comme aumônier scout encore également inconnu hors du Caire francophone en ce temps là; à lui l'intelligence du scoutisme comme école de vie, comme source de spiritualité, comme idéal pour servir.
Je l'ai retrouvé, bien des années plus tard, à Paris, toujours magnifique et discret, désormais auréolé du prestige international - et non plus de celui réservé au cercle d'initiés du Caire - puisqu'il dirigeait le Département de philosophie à l'Unesco et qu'il prêchait le Carême à Notre-Dame ! Il avait entretemps publié une dizaine d'ouvrages dans la plupart desquels il renvoyait à Teilhard et Zundel, ses deux maîtres et, depuis longtemps et grâce à lui, les miens également.
J'allais le voir rue des Bernardins, près de Notre-Dame où il habitait à la fin de sa vie : immanquablement il demandait des nouvelles de mon épouse, son ancienne élève en classe de philo, dont il n'avait pas oublié jusqu'au prénom malgré le temps et les séparations. Nous parlions de Teilhard et de Zundel, avec enthousiasme et admiration.
'Une philosophie ensoleillée' ce beau titre de son dernier ouvrage, est celui que je préfère parce que j'y retrouve, condensée encore une fois, toute sa pensée enthousiaste et clairvoyante. Elle prend son envol en s'appuyant sur ces "ambassadeurs de l'impossible", Teilhard et Zundel qu'il admirait, depuis bien plus longtemps que la plupart de ceux qui les découvent aujourd'hui.
Je l'avais sollicité pour une intervention au Colloque Teilhard / Zundel organisé, il y a moins d'une dizaine d'années, en 1999, à l'Institut Catholique. Il avait accepté, malgré son âge avancé, avec enthousiasme. Mais hélas, sa santé déclinante, sa voix défaillante, l'avaient obligé à se récuser à la dernière minute, privant les quelques 150 participants au colloque, de la brillante conclusion qu'il s'était préparé à nous donner. 'Désormais, c'est à toi de porter le flambeau,' m'avait-il murmuré amicalement, comme pour s'excuser. En se référant à Une Philosophie ensoleillée on comprendra que 'la relation' est le fil conducteur de ce livre qui se veut une anthropologie ouverte, une philosophie éclairée d'en haut par les lumières de la Révélation : une philosophie ensoleillée.
C'est dans un livre précédant, publié en 1984, chez Desclee de Brouwer, sous le titre provocateur de Le Transgresseur, avec une belle préface de Olivier Clément, que se trouve, cette belle envolée et cette affirmation qui donne son titre à mes rencontres avec Teilhard et Zundel : Comment ne pas les évoquer, ici, ces ambassadeurs de l'impossible? Un Maurice Zundel, avec ses mots de braise sous les effusions de le divine Pauvreté et vivant de la désappropriation qu'il professait….
Un Teilhard de Chardin, tel un vigie à l'avant du navire, exultant de déchiffrer dans l'évolution de la géosphère, de la biosphère et de la noosphère les prémisses de la Trinité, et voyant se profiler la Parousie au rendez-vous des solidarités humaines portées au rouge par l'amorisation. "Je ne connais qu'une prudence, c'est de brûler d'un feu plus fort".
"Il faut faire un pas de plus : celui qui nous fera perdre pied à tout nous-même". Au nom de quoi, il a accepté avec simplicité la règle de silence que lui imposaient ses supérieurs. Un témoin de la Vie.
Grâce à René Habachi, j'ai eu la grâce de rencontrer l'abbé Maurice Zundel. C'était en Égypte, pendant les années quarante, lorsqu'il était bloqué par la guerre dans ce pays qu'il aimait particulièrement peut-être à cause de ses liens avec l'Histoire Sainte. Il demeurait au monastère des Carmélites, à Matarieh, près du Caire, dans un dénuement total, se nourrissant frugalement, dormant quelques heures par jour, se dépensant en homélies et conférences pour des auditoires divers de la communauté francophone, tant égyptienne que cosmopolite.
Il parlait aux jeunes gens que nous étions, scouts en mal d'activités sportives et en quête de nourritures spirituelles, avec une flamme et une inspiration qui nous plongeaient dans des silences méditatifs propres à allumer des feux intérieurs.
Il parlait d'une belle voix poétique et convaincante, dans un souffle qui venait d'ailleurs, avec un accent légèrement germanique teinté par sa Suisse natale, modulé en phrases harmonieuses où la rigueur de la pensée puisait ses références dans une vaste culture littéraire et scientifique ou même dans des textes liturgiques. Car l'abbé Maurice Zundel lisait énormément, s'informait des dernières parutions et découvertes scientifiques, citait Dante et Shakespeare aussi bien que François d'Assise et Thérèse de Lisieux. Et notre culture très livresque s'éclairait à ces braises incandescentes. «Le bien n'est pas quelque chose à faire, disait-il, mais Quelqu'un à aimer ... »
Écouter Zundel c'était s'abreuver à une source, se mettre à l'écoute du grand poème de la vie qu'il déclamait sans lire une note, dans une lancée qu'un souffle intérieur intense nourrissait. N'avait-il pas écrit justement Le Poème de la Sainte Liturgie; L'Évangile Intérieur, Je est un autre ?
Cet homme extraordinaire, ce prêtre mystique, paraissait, aux yeux étonnés et enthousiastes du jeune homme à la découverte de la vie que j'étais, comme la personnification du don, de l'amour des autres, de la poésie qui donne sens à la création, celle qui reflète un regard original sur le monde pour l'aider à s'accomplir.
L'abbé Zundel me paraissait aussi exceptionnel que le Poverello d'Assise, son modèle, qu'il évoquait avec une immense tendresse et émotion.
Il nous apprenait que Dieu n'attendait rien moins de chacun que de s'atteindre soi-même, en se débarrassant de ce qu'il appelait notre moi préfabriqué, pour devenir créateurs de nous-mêmes; que loin de nous juger, Il attendait de nous d'être aimé... sollicitait notre amour, souffrait de ne pas être aimé!... et nous invitait à la dignité divine, dans un infini respect de notre liberté...
La diction de ses mots graves, soufflés dans un profond recueillement et répétés à des moments opportuns pour être soulignés et intériorisés, entraînait notre totale adhésion.
La lecture de ses livres m' a aidé à approfondir sa pensée et à mûrir. Peu de ses ouvrages avaient paru alors. Le Poème de la Sainte Liturgie, l'Évangile intérieur, Je est un autre tous de sommets d'intelligence spirituelle, désormais des guides pour ma vie. Puis sont venus, plus philosophiques, L'homme passe l'homme et tant d'autres, posthumes, insoupçonnés et toujours aussi lumineux : Je parlerai à ton coeur, L'Hymne à la joie, Ton visage, ma lumière et surtout Quel homme et Quel Dieu?
A Paris où j'étais venu faire mes études au début des années cinquante - avant de décider de m'y installer définitivement, et d'y fonder une famille, - j'avais sa photo épinglée sur le mur de ma petite chambre d'étudiant, pour accompagner ma solitude de son beau visage lumineux. Avec ma fiancée dont il prononçait le nom avec grand respect et amour, nous avons décidé, après notre mariage à Saint Séverin, d'aller lui demander sa bénédiction à Ouchy, près de Lausanne, où il vivait désormais.
Le Père Zundel nous a accompagnés toute sa vie. Il nous a aidés dans les tournants difficiles et c'est avec joie que nous voyons maintenant, plus de trente ans après sa mort, venir à lui, dans le monde entier, de nouveaux et nombreux amis touchés par sa grâce et son message de liberté et d'amour. Ils sont de plus en plus nombreux à être convaincus et émerveillés par la pensée de ce prêtre exceptionnel, ce saint dont la vie s'est déroulée saintement, en conformité avec sa pensée. Le pape Paul VI avait dit de lui, après la retraite qu'il lui avait demandé de prêcher au Vatican et publiée sous le titre Quel homme, quel Dieu ? : " Génie de poète, génie de mystique, écrivain et théologien, et tout cela fondu en un, avec des fulgurations, dans sa recherche constante de la profondeur des choses et des êtres pour y faire germer l'intériorité."
La morale d'obligation est défunte, nous avait dit Zundel. Il ne faut pas la ressusciter! Il y a une morale de libération, infiniment plus exigeante, qui demande tout, toujours, à chaque instant et partout, dans un engagement qui va jusqu'à la racine de l'être. Rien n'est plus exigeant mais rien n'est plus créateur, rien n'est plus libérateur.
Je n'ai jamais eu la chance de rencontrer personnellement Pierre Teilhard de Chardin. Et je le regrette profondément. Cela eût été possible, en 1954, par exemple, à la Sorbonne que je fréquentais à l'époque et où il était venu faire une dernière conférence avant de quitter définitivement la France et de retourner en exil aux Etats-Unis et y mourir, un an plus tard!
Teilhard est un grand savant paléontologue et un très grand poète mystique. C'est René Habachi qui m'en avait conseillé la lecture et que, étudiant, j'en avais été ébloui. J'ai appris, bien plus tard, qu'il avait été en Egypte, qu'il avait passé 3ans à ce même Collège que j'avais fréquenté adolescent, qu'il avait enseigné dans ces mêmes classes où j'avais fait mes études secondaires et qu'il avait aimé, lui aussi, ce pays magnifique que j'avais quitté. Un livre raconte ses éblouissements (Lettres d'Egypte, Aubier, 1967) qui est un recueil de 68 lettres à ses parents où il raconte non seulement ses découvertes, dans le désert égyptien, et sa vie de professeur de physique chimie avec des élèves qui lui paraissent bien dociles.Ma rencontre n'était pas de même nature que celle avec Zundel. Et pourtant !...
Aussi, l'idée d'organiser une journée Teilhard Zundel, en 1999, à l'Institut Catholique, m'avait-elle semblé tout naturelle. C'est à cause de cela également, que quelque temps plus tard, dans le cadre du projet TEILHARD 2005 - j'ai organisé le Colloque Teilhard en Egypte, en 2002 .
Alors, comment ne remercierai-je pas la Providence en rendant hommage à René Habachi et, à travers lui et, grâce à lui - à Teilhard et à Zundel? Comment ne pas reconnaître en eux mes maîtres à penser; et des modèles auxquels je veux, ici, rendre témoignage, pour vous inviter à les suivre, avec moi?
Les valeurs spirituelles humanistes et chrétiennes auxquelles ces hommes se réfèrent, prennent racine en leur foi en l'Homme. La foi en l'Homme, en sa dignité et en sa capacité de comprendre et partant d'avoir à construire une terre de paix et d'amour. Voilà l'axe principal de l'héritage qu'à mon tour je veux léguer. Mais quel est-il exactement ? Essayons de le cerner de plus près, à leur lumière.
À nos yeux, aux yeux de l'homme moderne , cette foi en l'Homme et donc dans des valeurs terrestres et dans le Progrès, se justifie dans les perspectives nouvelles, acquises par la science, à propos de la structure de l'univers et de l'historicité de l'existence humaine. Elles se sont confortées dans l'ascension de la technique et l'espérance en l'avenir que l'Histoire lui suggère. Mais comment trouver le sens de cette Histoire? Comment trouver un sens à la présence de l'homme sur Terre?
Depuis un siècle, peut-être, nous avons mieux pris conscience de la tâche à accomplir dans ce monde et de notre responsabilité envers tout ce qui est à venir : ce qu'il faut faire pour habiter cette Terre en intelligence et bonne harmonie. Il est faux d'affirmer que l'homme moderne est a-religieux. dit Teilhard. Le sentiment religieux, inhérent en tout homme, a pris chez nous une autre forme, une orientation nouvelle est en train de germer au cœur de l'Homme moderne, dans le sillon de l'idée d'Évolution.
C'est la science qui a permis de prendre conscience des possibilités humaines dans l'édification de ce monde. Mais c'est la foi en l'homme qui donne ce sentiment de responsabilité à assumer son évolution. Nous ressentons cela de plus en plus à travers la planète entière et les media sont désormais en première ligne pour nous le rappeler.
Mais, qu'appelle-t-on évolution?
Ce n'est qu'au 19e siècle que le concept de descendance avec la transformation des espèces par mutation des données biologiques et sélection naturelle - l'évolution telle qu'elle est comprise aujourd'hui - a été formalisé et doté d'un mécanisme cohérent, par Darwin, en premier, apportant une vision nouvelle de la vie et de son histoire. La pensée évolutionniste imprègne désormais tous les domaines de la biologie et, par la dimension historique du processus de l'évolution, elle touche également les sciences de la Terre et de l'univers. Comprendre le monde au travers de l'évolution conduit à voir et à penser autrement...
" Rien n'a de sens en biologie, si ce n'est à la lumière de l'évolution ". Ce célèbre aphorisme de Theodosius Dobzhansky (1900 &endash; 1975) révèle bien ce qu'est la théorie de l'évolution pour un biologiste, le cadre conceptuel au sein duquel toute donnée scientifique trouve tout son sens.Et Jean-Paul II n'avait-il pas affirmé sur un plan théologique : Il faut considérer l'évolution comme plus qu'une hypothèse[2].
Teilhard avait très nettement senti cette orientation du sens moderne de la vie et son diagnostic rejoint parfaitement celui des meilleurs observateurs de la vie spirituelle moderne et des penseurs de notre temps. À son avis, comme au leur, comme au nôtre, la prise de conscience de notre liberté et de notre responsabilité de l'avenir est une conquête précieuse et définitive de la destinée humaine. Et cela, malgré les erreurs et les méprises auxquelles elle peut encore donner lieu.
L'aversion lucide du fatalisme, de la soumission passive à la vie, de l'absurde comme clé du monde, constituent peut-être un des événements les plus importants de la vie spirituelle de l'humanité contemporaine, un événement dont toute conception du monde, chaque philosophie, toute religion, doivent désormais tenir compte.
La volonté d'augmenter le monde par d'avantage de progrès et de technique, par plus de science et de culture, représente dans l'humanité contemporaine la force vitale et motrice la plus profonde.
Teilhard, avant beaucoup d'autres, a souligné la compatibilité entre la mentalité contemporaine et les intuitions cosmologiques. Elle correspond dans une certaine mesure au moment actuel de la Cosmogenèse. Car nous savons maintenant que notre mission sur Terre consiste à conduire l'évolution de manière consciente, à son achèvement ultérieur. "Après l'ère des évolutions subies, l'ère de l'auto-évolution" avait dit Teilhard.
Aussi, me semble-t-il, c'est toute l'humanité qui est appelée à progresser, dans la mesure où l'homme doté de réflexion[3] prend conscience de soi et du monde qui l'entoure; alors sa connaissance évolue, avec l'éducation et l'information qui se multiplie (grâce aux progrès techniques, notamment…) et donc la conscience qui naît avec la montée de la complexité et éveille en nous le sens de la responsabilité. Le travail alors prend un sens particulier et notamment le travail de recherche - aussi sacré que celui du prêtre, dit Teilhard, - puisqu'il faut construire le monde, en s'unissant, en s'aimant, au prix même de la souffrance qui est le lot commun de notre condition humaine ! - "La seule réalité qui soit au Monde est la passion de grandir". Comment je crois, 1934.
On peut alors légitimement se poser la question du progrès. Qu'est-ce que le Progrès.
Et Teilhard répond :
"Le Progrès ce n'est pas ce que le vulgaire pense et ce qu'il s'irrite de ne jamais voir arriver. Le Progrès ce n'est pas immédiatement la douceur, ni le bien-être, ni la paix. Il n'est pas le repos. Il n'est pas même directement la vertu. Essentiellement, le Progrès est une Force et la plus dangereuse des Forces. Il est la Conscience de tout ce qui est et de tout ce qui se peut. Dût-on exciter toutes les indignations et heurter tous les préjugés, il faut le dire, parce que c'est vrai : Etre plus, c'est d'abord savoir plus."
Si Teilhard n'a construit aucun système philosophique, il nous propose néanmoins, dans ses Essais multiples et successifs, en une structuration cohérente qui les unifie, une vision totale, où rien d'essentiel ne manque, car les éléments sont reliés par une nécessité intime : la présence du Christ dans le mystère du réel.[4] "Par suite de la découverte scientifique de l'unité naturelle et de l'énormité du Monde, l'homme moderne ne peut plus reconnaître Dieu qu'en prolongement de quelque progrès ou maturation universelle" avait prédit Teilhard.
Aussi en toute logique croit-il à une dynamique de la vérité, une marche vers un point Oméga - qui n'est autre que le Christ lui-même[5]. "Les idées comme la Vie dont elles sont la plus haute manifestation, ne rebroussent jamais chemin" Le paradoxe transformiste, 1925. &endash; "Rien n'a jamais pu empêcher une idée de grossir, de se communiquer et, finalement, des'universaliser." L'avenir de l'homme ,1950, p. 370 "L'histoire est là tout entière pour nous garantir qu'une vérité, dès qu'elle a été vue une fois, fut-ce par un seul esprit, finit toujours par s'imposer à la totalité de la consciencehumaine". Le phénomène humain, p. 242. &endash;
Teilhard a ainsi édifié une science positive de l'homme et décrit les médiations existentielles de son achèvement : aucun problème majeur qu'il n'ait abordé et renouvelé. Il a tracé une voie à un remaniement de la philosophie scientifique et religieuse. C'est ainsi qu'il nous oblige à une révision de nos catégories mentales et qu'il s'oblige à l'invention d'un langage nouveau qui convienne à la mutation actuelle de la conscience. Il pose les conditions irréversibles auxquelles doit satisfaire l'exposé de la vérité pour se faire accepter. En cela Teilhard a pris place parmi les plus grands penseurs de l'histoire. C'est du moins, ce que je ne suis pas tout seul à croire.
Les amoureux de la Nature que nous sommes apprécieront cette citation que j'aime particulièrement pour la justesse de son évocation poétique :
"Le Monde se construit… Il doit se comparer, non pas à un faisceau d'éléments artificiellement juxtaposés, mais plutôt à quelque système organisé, animé d'un large mouvement de croissance qui lui est propre. Au cours des siècles, un plan d'ensemble paraît vraiment en voie de se réaliser autour de nous. Il y a une Affaire en train dans l'Univers, un résultat en jeu, que nous ne saurions mieux comparer qu'à une gestation et à une naissance : la naissance de la réalité spirituelle formée par les âmes, et par ce que celles-ci entraînent de matière. Laborieusement et à la faveur de l'activité humaine, se rassemble, se dégage et s'épure la Terre nouvelle. Non, nous ne sommes pas comparables aux éléments d'un bouquet, mais aux feuilles et aux fleurs d'un grand arbre, sur lequel tout apparaît en son temps et à sa place, à la mesure et à la demande du Tout…. Tous les souffrants de la Terre unissant leurs souffrances pour que la peine du Monde devienne un grand et unique acte de conscience, de sublimation et d'union : ne serait-ce pas là une des formes les plus hautes que pourrait prendre à nos yeux l'œuvre mystérieuse de la Création?" L'Énergie Humaine, 1933, p. 61-62
Et parce que nous vivons dans un monde évolutif de nature convergente, nous devons tendre à cette forme nouvelle de vie sociale, où la justice, l'harmonie et la vie spirituelle supérieure trouvent leur réalisation. Cela ne peut se faire qu'en prenant appui sur des valeurs humanistes universelles, pour moi dans le christianisme de l'Evangile, dans les droits de l'homme. Et ce n'est pas sans une immense satisfaction que nous en trouvons encore récemment confirmation jusque dans les cultures orientales telles qu'elles émergent par la voix de quelques grands poètes venus de l'Est. Je songe à François Cheng.
Ce n'est pas par hasard que la pensée moderne s'est concentrée sur le thème de la liberté et de la responsabilité humaine. C'est là que se trouve le véritable nœud du conflit qui sépare les deux conceptions de la vie. Zundel avait dit :
"Ou bien l'homme est ce robot qui ne signifie rien et qui n'a pas à chercher un sens à sa vie… Ou bien l'humanité, qui n'est pas robot, se situe dans un monde qui n'est pas encore, que nous avons à créer en nous créant nous-mêmes.
Il ne s'agit pas d'inventer seulement des machines mais de nous inventer nous-mêmes… Mais comment créer cet univers?... Comment nous inventer, comment inventer toute réalité en lui découvrant une dimension nouvelle? Comment échapper au robot collectif d'une société de fer où le lavage de cerveau standardise - rend identiques - absolument toutes les notions et toutes les actions? Et comment échapper, à l'autre pôle, à une anarchie qui… fait de l'humanité une jungle?
Il n'y a qu'une issue : celle que nous expérimentons en rencontrant, en nous et dans les autres, un univers de valeurs… qui nous rassemblent tous dans un point central, le même où, à la fois, nous entrons en contact avec un 'nous-même' que nous ne connaissons pas, un nous-même qui est intérieur aux autres, parce que … intérieurs les uns aux autres, nous coïncidons avec un 'X', c'est à dire avec une Présence toujours reconnue et toujours inconnue…toujours plus profondément reconnue dans la mesure où nous continuons notre effort de nous soustraire au robot, d'ajouter au monde préfabriqué… une dimension de liberté qui tient tout de nous, qui fait surgir de nous une Vie inépuisable…"[6]
On peut aussi se poser la question: quel prix attacher à l'effort humain et à la vie terrestre de l'homme? La Terre n'est plus présentée au chrétien comme un lieu de passage, une épreuve pour mériter ou non l'éternité. Au contraire, elle nous signifie une mission, une tâche, une vocation. Les formes nombreuses de l'activité humaine, dans les différents domaines où elle peut s'exercer, ne possèdent-elles pas une valeur interne, une orientation interne et finalement une signification religieuse? Dimension inhérente à sa nature humaine à cause de la dimension humaniste et spirituelle que l'homme puise dans le sens même de sa responsabilité dans sa vie en société? Et l'on peut légitimement se poser la question de savoir s'il est possible de concilier la doctrine évangélique fondée sur l'humilité et l'oubli de soi avec l'amour de la réalité terrestre, les efforts pour l'édification d'un monde meilleur, "la construction de la Terre," comme dit Teilhard.
Ces questions, l'homme moderne est amené à se les poser, confronté qu'il est au monde robotisé et "sorti de ses gonds" qui est le sien, poussé, d'une part, par une frénésie de consommation et de jouissance et, d'autre part, en réaction à cela, par une radicalisation des doctrines religieuses traditionnelles.
Teilhard, qui avait pressenti ce monde en pleine transformation et globalisation, avait formulé trois exigences pour que le christianisme - au lieu de se replier sur lui-même, de s'attiédir ou de se rabougrir, se ravive et apporte sa réponse grandissante, humanisante et spiritualisante.
Pour cela il formulait trois exigences - d'honnêteté :
a) loyauté devant les sciences naturelles en progrès,b) confrontation des dogmes du christianisme et des perspectives de la science,
c) réflexion sur la valeur religieuse de l'effort humain dans le domaine temporel.
Teilhard n'était pas seul à formuler cette triple exigence, même s'il était un des premiers à le faire, surtout dans son propre milieu. Conscient de traduire l'inquiétude de nombreux fidèles et agnostiques au sein ou hors de l'Eglise, il n'a pas cessé d'envoyer des messages à l'Église qui restait longtemps sourde à ses injonctions.
Et même si on ne peut opposer d'objection à ces trois principes, il est évident que la pensée théologique, vis-à-vis des perspectives nouvelles ouvertes par la science, doit soumettre à un examen critique, sa position figée depuis des siècles.
La grande compétence scientifique de Teilhard et sa connaissance intime de la vie spirituelle lui confèrent une grande autorité pour faire entendre sa voix dans un domaine où il est d'autant plus crédible qu'il embrasse plusieurs disciplines en même temps. Non seulement la science, et en particulier la paléontologie, mais la philosophie, la théologie et même la mystique. Ce d'autant plus que c'est d'une voix posthume, dénouée de passion et de toute contingence d'actualité, qu'elle nous parvient.
A sa manière, philosophique et poètique, mystique même, Zundel nous appelle à la même attitude, avec ses termes de braise : "Nous sommes au commencement du monde, toujours au commencement de la création. Chaque battement de notre cœur peut susciter une étoile; chaque battement de cœur peur suscite rune liberté encore endormie; chaque battement de notre cœur peut rayonner sur toute l'histoire et sur toutes les galaxies… pourvu justement que nous entrions justement dans ce silence infini où l'on n'est plus qu'à l'écoute du silence éternel, où l'on s'échange avec ce Dieu caché en nous qui est la respiration de notre liberté, pour devenir avec Lui une Présence. Cette Présence cachée, Présence Diaphane est une Présence réelle qui ne s'impose jamais mais qui est offerte à nous comme une invitation à découvrir cet immense secret d'amour caché au fond de toute conscience humaine".
Cette voix comme celle que l'on reconnaît dans les grands textes anciens, comme celle du grand Livre de la Sagesse et de la Connaissance de la Vérité, comme celle toujours présente en moi du grand poète italien, diamant de la catholicité, qu'est Dante. Comme celle de René Habachi, de Maurice Zundel et de Teilhard continue à nous faire vibrer, malgré leur disparition.
Nous percevons en effet, grâce à l'éloignement et l'approfondissement que nous donne le temps, la voix de Zundel, comme celle de Teilhard, non seulement comme celle de grands savants, mais surtout comme celle de grands Poètes Universels - c'est à dire de constructeurs d'un monde nouveau dans l'extase de leurs émerveillements mystiques.
Confrontés à l'amour et à la mort, ces Poètes se sont demandés, l'un après l'autre, très jeunes, comment "concilier, puis alimenter, l'un par l'autre, l'amour de Dieu et le sain amour du Monde, l'effort de détachement et l'effort de développement."[7] avait dit Teilhard, dès 1927, dans Le Milieu divin, livre qu'on lui avait empêché de publier!
S'en est suivie une orientation interne vers le Christ incarné et ressuscité en une consécration du monde grandiose et impressionnante, où les soucis terrestres aussi bien que l'aspiration surnaturelle se voient attribuer leur place exacte et où leur cohérence interne acquiert sa pleine signification.
Puisqu'aux yeux du chrétien, le véritable terme de l'histoire consiste dans la réalisation finale du Christ intégral, et que l'édification de la communauté dans une conscience collective plus élevée représente à cet effet une condition indispensable (quoique insuffisante), il s'ensuit que tout effort humain, qui contribue quelque peu à l'ascension de l'humanité vers ce but, est, en dernier ressort, également tourné vers la venue du Royaume de Dieu.
C'est à travers nos tâches terrestres que s'accomplit le Monde et le Règne de Dieu. L'Amour, l'amour du Christ sous toutes ses formes, devient la grande inspiration de l'activité humaine, la création poétique par excellence, le plus merveilleux des poèmes auquel nous sommes appelés à oeuvrer. "Ainsi, artistes, ouvriers, savants, quelque soit notre activité humaine, nous pouvons, si nous sommes chrétiens, nous précipiter vers l'objet de notre complétion de nos êtres."[8]
Teilhard s'associe ainsi à la théorie la plus authentique de l'Église : "Aux diverses constructions naturelles, je n'attribue aucune valeur définitive et absolue. Je n'aime pas en elles leur forme particulière, mais leur fonction, qui est de construire mystérieusement d'abord du divinisable, - et puis, par la grâce du Christ se posant sur notre effort, du divin"[9]…
Et Zundel : " Comment aimer, aussi bien, sans atteindre l'Infini de l'être qu'on aime, et comment l'obtenir, en effet, sans viser en lui, ce qui n'est pas lui ? Tout être peut ainsi, en écoutant son âme, en se rendant attentif à ce qu'il pense, à ce qu'il veut, à ce qu'il aime réellement, tout être peut ainsi vérifier le mot de St Paul :"En Lui nous avons la vie, le mouvement et l'être."….
Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi. Et, en vérité, tout être est croyant qui s'efface devant cet Autre en soi[10], qui vaut infiniment mieux que soi et qui lui est plus intime que son âme[11] : quelque nom d'ailleurs qu'il donne à la présence lumineuse qui l'habite. Certains se disent athées qui La servent dans la droiture de leur vie. D'autres, en revanche, se disent croyants, qui ne mettent sous Son Nom, que la figure magnifiée de leur ignorance ou de leurs passions.[12]"
Remo Vescia
Paris Octobre-Novembre2006
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[1] L'Etoffe de l'Univers, p. 6-7.
[2] Aujourd'hui, près d'un demi-siècle après la parution de l'Encyclique, de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l'évolution plus qu'une hypothèse. Il est en effet remarquable que cette théorie se soit progressivement imposée à l'esprit des chercheurs, à la suite d'une série de découvertes faites dans diverses disciplines du savoir. La convergence, nullement recherchée ou provoquée, des résultats de travaux menés indépendamment les uns des autres, constitue par elle-même un argument significatif en faveur de cette théorie
[3] "La réflexion est la faculté que possède chaque conscience humaine de se replier sur elle-même afin de reconnaître les conditions et le mécanisme de son action" L'hominisation, 1925
[4] "L'important, dans l'existence, n'est pas de circonscrire le Réel…, mais de déterminer dans ce Réel, certaines lignes sûres de progression et d'arrangement". Lettre du 17/11/1947
[5] Le Christ nous a dit : Je suis la Voie, la Vérité, la Vie.
[6] L'avenir de l'homme, Cénacle de Genève, 1966
[7] Le Milieu divin, 1927, t. IV, p.36
[8] idem p.40
[9] idem
[10] L'Èvangile Intérieur, 1937, p.31-32 : "Il y a en moi plus que moi" : n'est-ce pas là la première illumination qui ouvre l'homme à Dieu et la vie à la Religion?
[11] "Tu étais plus intérieur que le plus intime de moi-même, et plus élevé que le plus haut."
(St Augustin, Confessions III, 6 )
[12] idem, Tel Caïphe qui crucifie Jésus comme blasphémateur. (Ces remarques sont de Zundel)